SOIU DE VICTOIRE 7 NOVEMBRE 1 69O
^4 r honorable M. Cyrille DélÀge^
président de l'Assemblée
législatiue de Québec.
Monsieur de Frontenac, ce soir, a l'àme en fête.
William Phips a reçu réponse à sa requête Comme la lui devaient nos canons bien parlant : Aussi, pourfendre hommage à son adieu galant, Québec chante, Québec de mille feux s'étoile... Tandis qu'au port natal le Bostonnais fait voile. Moins fier, un mât brisé, son pavillon perdu, Trophée au mur d'un temple à nos yeux suspendu,
Monsieur de Frontenac sent son cœur en liesse. Dans une floraison degaîtés... Sa vieillesse -Dément par sa verdeur le nombre de ses ans... lia congédié plus tut ses courtisans,
Et ce soir, au Châleaii Saiut-Louis, dans son Louvre, Prétend s'épanouir, seul, tout à l'aise... Il ouvre Un huis discret, se glisse en sa chambre, et s'y met A danser plaisamment le pas du calumet...
Monsieur de Frontenac, que la Fortune choie, Sent par tout son esprit flamber des feux de joie. . .
Sur la pointe du pied, furtif. il va chercher Quelque chose, qu'il dut sous ce rideau cacher, Et voici qu'à deux mains il tire : ce doit être Très lourd... Il tire encore, et fait enfin paraître Devant le foyer clair, où brûle un arbre entier, Une malle de cuir énorme, à clous d'acier, A fleurs de lis, mystérieuse... Tout indique Sous ses dehors fermés l'objet diplomatique : Le profane, intrigué, d'abord soupçonnerait Dans ses étranges flancs quelque étrange secret...
jNIonsieur de Frontenac, un peu las, se repose, Et contemple d'un œil fervent la malle close, Comme quelqu'un qui sait, et sans hâte, à loisir. D'avance, en le traînant, savoure son plaisir : Sûr d'un régal de choix, le fin gourmet prolonge L'instant de son délice... Ils'est assis, et songe. Ainsi qu'on peut songer un soir victorieux, Avec de chauds rayons de gloire dans les yeux !
Il songe à ce que fut sa vie : il se rappelle Comme il la dépensa pour son Roi, brave et belle,
Ses combats, Saiiit-Ciothard, Candie, Orbitello,
Ses douze ans de labeurs de ce coté de l'Eau,
Ses douze ans de bonbcur... Ali! sans doute, l'Histoire
N'inscrit pas à son nom d'éclatante victoire
Comme Fleurus. Rocrov, Nordlingen ou Fribourg :
Mais au siècle où Condé, Turenne et Luxembourg
Du bruit de leurs exploits remplissent le Vieux Monde.
Lui. d'un bras qui s'efforce et d'un vouloir qui fonde.
Par Marquette et La Salle étendant ses succès,
A fait de l'Amérique un empire fran(;ais.
Qu'on s'enfonce aujourd'hui vers le Couchant, qu'on pousse
Aussi loin qu'il plaira par delà la Mer Douce,
Qu'on passe aux Illinois, qu'au midi large ouvert
On descende le cours du long fleuve Colbert,
Par l'immense foret ou l'immense savane.
Jusqu'au golfe où tu dois linir, Louisiane : .
Partout, près de la Croix, défiant tout rival,
Fleurit du Roi français le grand Lis triomphal !
Et voilà pourquoi, fier ce soir de sa besogne,
— ^lonsieur de Frontenac, subtil fils de Gascogne,
Songeant de quels destins il reste l'oinrier,
Joyeux, tresse à sa tempe un beau brin de laurier I
Monsieur de Frontenac, pourtant, preste se lève, N'oubliant pas, malgré l'enchantement du rêve, Qu'un festin sans pareil l'attend, qu'il s est promis Les délicats propos de ses plus chers amis... Sur sa malle il se penche, il la décadenasse Pieusement, disjoint la ferrure tenace,
Hausse le lourd couvercle, et de son doigt zélé
Palpe enfin le trésor trop longtemps recelé :
Et voilà qu'à genoux devant le vaste coffre.
Il cueille tour à tour quelque livre, qui s'offre
Sous la basane fauve et l'or de ses blasons ;
Et les tapis, autour, les moelleuses toisons
Se jonchent au hasard décent et cent volumes.
Dernière moisson d'art des plus illustres plumes.
A chacun il adresse un salut amical :
Voici Boileau... voici Bossuet et Pascal...
L'auteur du Misanthrope... et l'auteur des Maximes...
Tes fables, La Fontaine... et tes drames sublimes,
Corneille, conseiller d'héroïques splendeurs...
Et ton Britannicus, Racine, et tes Plaideurs !...
Prodiges des beaux vers ! merveilles oratoires !
La France groupe ici ses plus pures Victoires,
Celles qui de l'oubli n'ont rien à redouter.
Mais qui peuvent partout — toujours — en remporter !
Victoires de la Langue et de l'Ame de France !
L'Epée abat le mal, aide à la délivrance,
Dompte le sol rebelle et garde les sillons :
Gloire au Fer, artisan de nos rédemptions !
Mais le Livre — l'Idée — autre bon capitaine.
Qu'aucun rempart n'arrête en sa course lointaine.
Lutte et triomphe aussi, maître de ceux qu'il prend :
Gloire au Livre, à l'Esprit, l'éternel conquérant !
Monsieur de Frontenac lient un livre et déclame. Il porte tout l'orgueil de son pays dans l'âme :
— loi —
Jamais, depuis les Grecs et les Latins vantés,
Langue humaine n'offrit de si hautes beautés !
Dans son enthousiasme il ouvre une fenêtre
Qui domine le fleuve : il veut faire connaître
Aux échos de la nuit ce qu'il lit et ressent.
11 parle au vent ailé qui l'effleure en passant
Et qui va, répétant sa voix tragique ou tendre,
Sur tout le Canada silencieux s'épandre...
Par l'air prompt, qui s'émeut à chacun de ses sons.
Il enseigne et transmet d'éternelles leçons ;
Il semble dire : (( Allez, chefs-d'œuvre de l'étude,
« Transformez le désert, charmez la solitude !
« Allez, héros du verbe impeccable, vainqueurs
(( De la sainte éloquence où se rendent les cœurs !
<( Allez, divins peusers et mots exquis de France,
(I Puissants semeurs d'amour, deforce ou d'espérance !
« Faites vaincre à jamais dans cette humanité
(I Toute ma noble race, Art. Biavoure et Gaîté «
(La défende du capitaine ^authiet "Vatenneô de La "Vézendzye
A Sa Grandeur Mgr Lxngevin, archevêque de Saint-Boniface (Maniloba) ;
A tous les Canadiens- français du Grand-Ouest.
Depuis plusieurs anuées uniquement occupé de ses aflaires.il n'a rien fait pour le service : car tous ses voj'ages n'ont réellement abouti qu'à la traite avec les nations sauvages qu'il a l'réquentées... » (\'ersailles,
12 mai 1745.)
... Et voilà donc le prix de mes quinze ans de lutte L'honneur si cher payé, le soupçon le discute ! L'ignorance et l'envie accusent la lenteur De qui fut de son Roi l'assidu serviteur !
Connaît-on mes travaux ? — L'injustice hypocrite,
Qui défigure une œuvre et salit le mérite,
Où mon audace fonde un empire français,
Ne songe qu'à me perdre au plus vil des procès !
— « Mon labeur n'a visé qu'aux profits de la traite, Dit un sage, là-bas tranquille, qui me prête
Son àme de marchand !.,. J'amasse des trésors !
Je n'ai jamais conquis que des peaux de castors ! . . . »
— Sans doute il vit dans l'or, l'homme dont l'indigence Ne peut des créanciers apaiser l'exigence,
Comme autrefois déjà sans doute il trafiquait
Le blessé sous mon nom atteint à Malplaquet !
Je m'enrichis, rafleur de castors et de martes !
Voilà tout ce qu'on sait ! — Mon journal et mes cartes
N'ont pas assez décrit, quelquefois de mon sang,
La conquête des Lis au Grand-Ouest s'avançant 1
De la hache et des mains se frayer une route Dans l'ombre des forêts où le pied butte et doute, Egarer l'aviron dans les mille réseaux Des fleuves et des lacs encombrés de roseaux. Marcher, marcher sans fin dans les déserts sans bornes Où rôdent les tribus des grands troupeaux à cornes. Souffrir, se dépenser, corps et biens, sans repos, Bâtir des forts, planter des croix et des drapeaux, Donner un air de France à de mornes rivages, Parmi les chocs sanglants de cent hordes sauvages Etablir une paix, mettre une chrétienté : Rien, rien de tout cela ne m'est encor compté ! J'offre, sans coûter rien, un immense royaume : — Non! non! je n'ai rien fait, je m'attarde et je chôme I
J'ai ruiné les miens pour l'austère devoir :
— Non I je brocante, et c'est tout ce qu'on veut savoir ! —
Et le blâme outrageux de son fiel noir m'abreuve !...
Et pourtant chaque jour peut produire sa preuve, Que sans calcul, sans goût de lucre ou de larcin, Un beau songe très pur inspira mon dessein ! . . . Et pourtant l'Eternel, qui de nos cœurs dispose, Qui sait y lire aussi, connaît la sainte cause, Où par mes quatre fils, mon amour le plus cher. Je me suis tout donné, sans réserve, âme et chair!... Et pourtant, Lac des Bois, qu'a labouré ma rame, Tu peux redire à tous l'inoubliable drame Où l'enfant, mon orgueil, dans un conseil trompeur. Tomba sous les couteaux de l'ignoble scalpeur !.,. Et pourtant loin, très loin, vers le couchant extrême, ]\os yeux ont contemplé le neigeux diadème Des monts, qui, par delà, je le sais, je le sens. Regardent du Japon les flots éblouissants !.., Et pourtant, j'en suis sûr, si la haine fait trêve, Je puis encore unir — mon seul but ! mon seul rêve 1 — Pour la France et pour Dieu, par qui croit son destin. Les rives du couchant aux pays du matin !...
Peut-être trop d'espoir magnifique me leurre... Peut-être me faut-il disparaître avant l'heure... Mais si l'historien, quêteur de vérités. Scrute un jour nos tombeaux, — témoins ressuscites, Nos restes * lui diront jusqu'où La Vérendrye Vers la porte du Soir étendit la patrie,