IX. p
On connaii la singulière coutune designf^e dans l'allemand suisse parle mot de kilten el dans le romand par celui d'aber^ dji. Beaucoup abandonnée dans la plaine , elle est encore en usage dans les montagnes. Il est difficile d*eipliquer cette coutume antique , nationale , et qui , selon la tradition , fut mêlée à rinsurrcction glorieuse de i3o8) autrement que par une grande facilité de mœurs à-la-fois rudes et naïves , retirées el bospitalières ; réloignement des babitalions dispersées joint à Tobstacle des occupations du jour, et cependam une certaine vie en commun, oii l'on voit un petit nombre de pièces, parfois même une seule, réunir toute une famille composée de plusieurs générations , s^nt des circonstances à noter. 11 faut même dire que rarement la jeune fille était touté seule pour recevoir ainsi de nuit son amant ou plutôt son prétendant. Au
ÉCLAIACISSEHENTS
•urplas celle eouiimè oe nou»est point parlictilidre ; on en re*-* Irouve de sembUUes ailleurs , et entr'autres une lente pareîlle de Tautre côté des Alpes , dsns la vallée de Suse , où elle
est désignée par Texpression passer Ib tin» (Millin , Voyage en Savoie , etc. I , iSg). Millin cite en même temps une chanson qui a rapport à ce trait de mœurs ; cette ehansGo se retrouve aussi chez nous.
Quoi qu'il en soit, il ne Aiut pas croire que ttt us^ge , aujourd'hui en décadence et d^énéré , ait eu pour origine ni même pour résultat , tant qull s'est conservé ce qu*il fut pendant les vieux siècles , des penchants , des habitudes plus seD<suelles el une morale naturellement plus dépravée ici qu'ailleurs. Quelque parti qu'aient cru on lirer les petits Oons-Juans de la plaine , si on le juge dans son insritution originelle et dans ce qu'il fut, lorsque subsistait encore l'empire des règles qu'on y avait annexées , on tirera de cet iisage alpestre bien plutôt une preuve de cette continence des montagnards dont Ht est question danr le texte. On sait de quel respect sévère les habitants de TEngadine avaient enfooré la coutume que nous avons ict en vue. J*ai recueilli deux chansons vaudoises qui y ont trait f Tune en français, TauireeD roiuand : elles ne paraissent avoir contenu aucun mot déshonnète , bien que la seconde ait du reste un caractère de plaisanterie et de rudesse qui eût semblé pouvoir autoriser la licence.
Sur les nems de liewa dans h Jum el dans les Alpes.
La plupart des montagnes el pâturages dans le Jura portent le nom des communes ou des particuliers qui en sont propriétaires. Ainsi I dans le Jura vaudois , la Gingine, la Gi" mne, la Êarilletle, la ViUeâeNfim, la GnmdsonnaZi etc.; dans le Jura Neuchâtelois , le CemiUJacot (Cieme, Cermh forêt défrichée) le Cemil-Biiod, le Ccmil'-Girard , etc. ; àt là, le Cerncux-Pecquignot.
DU WM PAIMIBB. XXni
l>an8 les Alpes, au contraire, l'alpage aussi bien que la cime, le plan , le cretf la montagne, le mazot, ont uu nom à eux, d*un sens vague ou perdu. Déjà ainsi les Alpes vous partent davantage de mystère et de poésie. £n outre, les nome alpestres 80nt| pour i*ordioaire, plus pittoresques ou plus soDores et harmonieux que ceux du Jura.
Parmi ces derniers? la Dolaz Ç'Adolaz? Adule?), la forêt de ¥¥^uUUhranée^ XtMoniendre^ et le CAai^era^ont assurément une grâce flottante ou rapide, MontauSert , Prévonâavau y quelque chose de sombre et de profond. Mais, dans ce genre de poésie, les Alpes sont infiniment plus riches à tous égards. Voici une liste de quelques-uns de leurs plus beaux noms pour ceux qui veulent s*y amuser avec moi.
On s*est l>eaneoup récrié sur la rudesse et Tétrangeté des sons qui servent à désigner les principales cimes des Alpes dans la Suisse allemande. Mais il faut savoir comprendre leur magnifique harmonie , et ne la pas vouloir faire entrer dans une autre langue que la sienne. Quoi de plus charmant, de plus matinal et de plus frais que le nom de la Blumlisalp si maladroitement changé en celui de fi^UdeFrau ! Quoi de plus 8omt>re que celui du ff^ etierhorn , de plus solide que celui du Sioekhomf de plus incomparable que celui de la Jungfrau^ de plus aérien et de plus blanc que celui du 'fitUsf de plus superbe et de mieux sonné que celui du Kamor, déplus étincelant et de plus élancé que celui du Silberhom , de plus terrible enfin que celui du FmHemarhom qui tombe et retentit comme une avalanche.
Les Alpes romansches nous offriraient des tooIs rares et «xquis , plus en harmonie avec notre langue , le Crispait éclatant, le Septimer elle Lukmanier qui ont le son d*nneépée, et , yUmùrail que l'on prenilratt pour le nom d*un pavillon céleste.
. Mais passons à nos Alpes romanes. Le Valais renferme une quantité de noms pittoresques ou bizarres: les communes
tVEvolena, de Mazembroz , de Zabloz^ et le village âCIserabIoz dont le nom ressemble à un ombrage vert ) les noms pastoraux
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]^.CLAIRCIS8EaBRTS
de la vallée d'Armenù, du TnoUi (le Trèfle)» des chaleU des Hcrbagèresi les noms sautUlanU ou serpentants de la cascade de Léi^aniia, da lac de DerBorentze teplïé dans Tébooli , de la forêt de Livonnaitv, retraite des dragons ; les noms mélancoliques du Mauvoisin et du Monfpleureur ; le Vélan large et léger; le Cen'in droit et rapide j le Combin aux immenses abîmes de neige; le Mont-Rose , par son nom aussi, plus beau peuUctre que le Mont-Blanc; el enfîn ce nom montagneux y plein d'écbos de pâturages et de rochers : Tchermoniaimaz.
Notre poésie n*a pas davantage à craindre les Alpes vaudoi* ses et frlbonrgeoises. Le mot fait voir la masse ronde et planturense de ce Molésm que les bergers de la Gruj^ère ont tant chanté. La Dentée Idsf hRuBline présenlent*îls pas, déjà dana leurs nom, des formes sveltes, blanches et gracieuses? /^r dresse* t-ii assez hardiment sa Tour dans les airs? Jaman, sa lente de pierre découpée sur l'azur? Nertfau ne dit-il pas bien ces sombres lacs verts dormants sous les roches? Lioson est-il assez aquatique et gazouillant? Ayernat, Andaukiz, Ta* veyannaz, BreitaSè ne sont-ils pas le tintement mtoe des clochettes et des eaux 7 Quoi de plus alpestre, de plus bucolique el pastoral que Doronnaz , Javemaz, QEusûimaz, Bovon» nazi on croit entendre les huchées des pâtres et leur longue cadence, les échos des parois, et les puissantes bramées des vaches qui, en broutant Therbe fleurie, balancent les lourdes sonnailles pendues à leur cou. Tompejr, c*eat une Tempé plus grasse et transportée dans les hautes mcmtagnes. Chamosaire a la légèreté du chamois ainsi que sa corne vivement recourbée. ArgmUne aciotille au soleil. Xa- Cape^at^Moùte glisse comme un nuage grisâtre. Arwel se tient debout , inaccessible. Morele se fend et se roidit. Les DMle* rets ne roulcnl-ils pas comme il faut les rôchers dans Tabimc , tandis que les Miu'crans leur renvoient le mugissement des cascades et des troupeaux? La PUyaUf nom joyeux. La Ferdaz, Folljri^ Fullyi , Fo///aa, noms verdojaots et feoii* lés. La Floriettaz, Prelloun, noms prtntaniers et fleurie. Le Seex quepllau, le Fairtho tteiyym, noms tout distillants
WD UYBB FMBIM- XX^
comme ces groUes humides. Javroz, le son roide et fort du torrent , sa dure explosion persUtaole. Solady , Soladycs,. Solalé, Sodoleuvroz , ô douce» images de vie à Técartf d'ombrage , et de silence ! Saxiema ou Séuima, l'herbeuM Mpla» Bftdeottia région des pàturigw Jwoi fioir. Panêirosuu, h- Iracataoudaln du glacier dans let hauteura soliuiren. Prnit*eotatia lea pics k vos ^^eux, et Mto-iVl^f^ les^neiges. Jsenod voltige comme une plume verte de Taile des mon-tagoes. FiUzima semble dérobé à une églogue de Virgile. Anzeùidaz , nom vibrant qui » avec le vallon fleuri , se perd; dans les nues.
XI , p. 4o , 44.
Pliisiotirs de ces idées sur la géographie oovfiarée.appar-' lieDDCDt à moD aeû U. 6juioaiid , qui , outre son Esqmste delà Terre, va en publier une Eiude plus développée. Afin de-
compléter ce que j*ai dit sur TEtirope, il a bien voulu me communiquer ce beau fragmeul d*un de ses Cours.
« L'Europe a parmi les continents une structure si carac-térîsée que les yeux les moins géographes en sont frappés;, à son origine c*est uo arbre épais dont le tronc , enraciné dans la^majestueuae et gigantesque Asie, est ceint de l*Onral. comme d*un collier à^l'endroit oU il sort de la terra de sa nais^ sanoe. Mais & peine s*avanoe*t-il vers l'Ooddent que , de ses. plaines immenses, aux dimensions el à la nalure encore asiatiques , et de ses hautes tt i ros , se détachent bientôt des bras noueux qui multiplient les Océans et semblent jeter autant de ponts entre l'Europe et les autres parties de la terre. Au nord c*est la robuste Scandinavie. Seule entre ces branches de i'£urope elle se replie sur le Irooc d*où elle sort$. elle oppose aux flots irrités de TAtlantique la forte muraille de ses âpres et froides montagnes ^ dont, les pieds déchirés sont lavés par une mer où se nourrissent ces kraken fabuleux , iles. vivanles qui broient enlre leurs épouvantables bras les liomnies et les vaisseaux. Près de la Scandinavie c'est le Julland, môle de sable qui met la Baltique à l'abri. des tourmentes de-
xzTi ioLAiftcisiniiifn
la mer du Nord ; le Julland, cette guérite des pirates du nord d*où ils lançaient au moyen-âge leurs flottes audacieuses eu avant sur la ScandÎDaviei à droite sur la Baltique, à gauche sur la Grande^Bretagoe et même jusqu'à l*oueat de i'eoibou* duire de la Seine. Et pendant que nous en parlons ^ arrètonanous à ces Iles Britanniques ^ ce Japon Européen, qui ticM comme sous sa main Tlrlande mal soumise. La Grande-Bretagne est au milieu entre le nord et le midi , Toeil ouvert sur le continent dont elle épie tous les mouvements; elle esta l'embouchure de ce grand fleuve océanique dont les eaux mettent trois ans à accomplir leur cycle , et qui amène naît»rellement à i* Angleterre ce qui sort c|u Nonveau^Honde. Plus indépendante et plus finie qu'aucune terre d'Europe, U Grande-Bretagne a brisé lea liens qui auraient pu Tenchainer au tronc dont elle sort ; ses falaises de craie regardent lea fa* laises correspondantes du continent, dont elles sont séparées par un canal si étroit que le sens prophétique des peuples autant que leurs souvenirs l'ont appelé un Pas. Au midi, et en reprenant l'Europe à son origine asiatique, la péninsule Hellénique a'offire âi nos jeux. Aucune autre en Eorope n'est aussi largement et ausn aolidement collée à son continent ; mais à peine commence- t-elle & s'en détacher et k s'individualiser que <i*est une inépuisable multiplicité de golfes et de pres^ qu'Iles, qui à leur tour se décoOpent deinille'manières ; ajoutez à cela un lourbillon d'îles volcaniques et vous n'aurez encore vu que la face la plus palpable et la plus grossière de Tin-r i'atigable mobilité de la Grèce.
Cette péninsule est la forme européenne à sa dernière puise sance. Elle sort de l'Europe bien plus ramifiée encore que l'Europe n'était sortie de l'Asie ; elle étend ses souples et nerveux rameaux vers l'Asie» qui Tembrasse; vers l'Afrique, qui lui ouvre les bouches de son seul fieuve historique et vers la péninsule des Apennins qui longtemps fut sa sœur avant d'être sa rivale. Quant à cette dernière elle couche nonchalamment son corps long , maigre et osseux entre les deux moitiés de la Méditerranée qu'elle a longtemps tenue soiuniae , tout?
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DU LIVRS PREMIER.
xrvil
chant du bout de «es lies le noixl de l'Afrique 9 où elle n'a laÎMé de la puissance que le» ruines de Carihage. Vient enfin r^aia carré de i'Etptgne » oe bastion du continent, sur la. Méditerranée et l' Atliintique f poète avancé et fort d^aasiette, d'oiiy k la première nouvelle qu'elle .en eut , l'Eunopis s'élança sur le Nouveau-Monde comme sur une proie long-icmps attendue. La presqu'île des Pyrénées donne à l'Europe un voisinage intime avec l'Afrique , voisinage dont elle eut longtemps à redouter les dangers i les . inabordables retraites, de ses montagneè sont devenues le sanctuaire où 9e sont perpétuées les i^les races européennes. Sous quelque joug de fec que l'Europe ait été bn^ée , l'Espagne eut* des* asiles pour toutes les libertés proscrites ; elle a pour cachettes des paya, entiers, où rin(4uisition elle-méfue cberçha en vain des victimes pour ses bûchers.
Le tronc dont nous venons de considérer les nombreux rameaux , a aussi une structure parliculière* En sortant de l'Asie I il étend une lourde et large plaine entre la mer Moire et la mer Glacialci sans autre rempart contre les vents glacés du pôle que des collines dont le sommet est au niveau de. notre lac ( f aoo pieds ) ; les plus grands fleuves du continent sourdent des flaques boisées qui s'étendent autour de ces collines , roulent dans des lits mal creusés des eaux limo-r neuses , et arrivent à des méditerranées presque fermées, ou à des lacs dont le niveau est fort au-dessous de celui de la mer. Jamais leurs eaux ne bondissent en cascades frémissantes à peine quelques rapides troublent-ib la navigation. Celte plaine, qui jette par le nord une ceinture de terres-basses jusqu'aux Pyrénées, est la terre des canaux naturels et artificiels. Longtemps elle servit de grand chemin aux caravanes asiatiques ; mais elle est destinée à échanger cette circulation à dos d'animaux contre une autre plus facile et plus rapide , et à devenir le théâtre d'une navigation inté-. rieure qiii n'aura d'autre rivale que celle des savannes de l'Union américaine* Cette plaine, longtemps méprisée à. cause de sa barbarie, devenant de plus en plus occidentale et euro-
nvni iCLànjusêUÊKÊtLTS
péenne , verra s'effacer trait par trait son caractère oriental et asiatique. Alors i'Ëurope morale et intellectuelle, oomme l'Europe physique, géographique et poUtaq^e^ oommencera lédlemeDt à l'Oural et au Volga. £t oe ne sera pat en vêm que le Créateur aura enricfai la Bassa-Eurcpè de pre»qu*tles, dont L'une est la plus grande de tout le eontinent, circonstance qui ne se reprodmt dana aueune anU'e plaine basse de l'Ancien-Monde.
A mesure que le continent européen s'avance et s'étrécit vers rpuest, les terres s'y accumulent comme les eaux dans un fleuTe^ cpiii Ibvoétoutrà-ooupde couler dansunlitplusélroit, entapse et presse ses flots afin de les faire passer plusnoift> breiix et ]^us Téliémenl^. Ainsi l'Europe ocddentale s'élève et se presse sur un petit espace. Aprds l'unifonmté de» plaines sarmates et germaniques , l'œil bleu du Moscovite et <iu Prussien ne peut se rassasier de contempler ce sol ondulé et déchiré y qui dresse vers le ciel une multitude d'aiguilles cuirassées d'i^ne glace resplendissante*
La perfection contineBtaie de TEuiope éclate en particulier quand on la oompare aux autres parties de la Terre. L'Aménque, creuse au centre et relevée sur les bords , ressemble à un bassin mal desséché et sans cesse exposé à de nouvelles inondations. L'Asie au contraire porte jusqu'à la hauteur du Mont-Blanc et de nos Alpes des plaines nombrcusesy qui en remplissent rintérieury et qui , à part la Sibérie f ne laissent amour d'elles que des espaces oomparativementpedts pour Isa teBTeft4iessea. L'Europe n'a nen d'ei** géré comme l'Asie et l'Amérique. Les bautes plaines el lea vallées basses se pénétrent et se mêlent d'une maidâre unique , qui ne se reproduit nidle part ailleurs. Une ligne Uienée des bouches du Rhin à celles du Danube en passant par la forêt de Teutobourg , le Hartz, les monts des Géants, les Sudctes et les Carpathes y divise l'Europe en deux moitiés telles que l'une est presque exckietvement baute et mcmtagneuse^ tandie que Tautiie est généralement basse et plate.
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IM LIVaB PRBMUUL. XXIX
Cette oireoDiftMioe rappelle 1* Afrique, tem d'une etructure fawrveiMemenient ehnple, dane laquelle toutes les parties hantes sont rejetées au sud tancbs que les terres inférieures
sont toutes accumulées dans la partie septentrionale. Mais en Europe, l'opposition entre le haut et le bas n'en est pas uniquement une entre le noi-d et le sud comme en Afrique ; e*e&est aussi une entre Test et l'ouest. La iiaute-Ëuropei aTecses trois grandes péninsules du midi et tes iles Britanniques, est à la fins lerâd et l'cnest du continenL La Baaie- Europe, avee sa Crimée, son Jutland, sa Sean^nam , sa Finlande, et ses pi < s(|if îles de Kola et de Kanin , est à la vérité le nord mais bien plus encore l'orient de notre partie de la Terre. Ainsi des relations qui ne donnent à l'Afrique qu'un nord et un sud, donnent à l'Europe un orient et ud occident, un septentrion et un midi. Et d'autres formes qui , prises isolément , suffisent à remplir TAsie et l'Amérique, s'enlacent et se confondent en Europe pour lui donner une perfection et une variété telles qu'aucune autre partie de la terre peut lui opposer un développement aussi riche et des formes aussi finies. »