‹ Le cantonneierChapitre 1 sur 8 · A LA LIBRAIRIE NOUVELLE · texte numérisé non relu

A LA LIBRAIRIE NOUVELLE

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À LE CANTOiNNIER

station, et ses habitants étaient obligés craller chercher à trois quarts de heuo le point d'arrêt le plus proche.

A Tendroit où la chaussée de Bolderhout traverse la voie ferrée, s'élevait une maisonnette de garde, en maçonnerie, à peine assez grande pour contenir le.lit. de Thomme qui était chargé

de fermer les Baf*rierè9».a"li passage des trains. Cet employé devait également surveiller une autre barrière située à une portée de fusil delà première J*^t4*-fow»ef' aussi de temps en temps, pour prévenir tout accident.

Sans doute le garde-barrière était un homme marié et père de famille, car on avait placé, non loin de sa maisonnette, un vieux wagon de deuxième classe, descendu de ses roues, pour lui servir de logement supplémentaire.

Autour du wagon s'étendait un jardinet bien entretenu, dont les allées, bordées de gazon d'Espagne^ semblaient ourlées de festons de pourpre. Là fleurissaient, en plein soleil, les

dernières pivoines rouges, les ancolies bleues, les lys blancs, les renoncules couleur de feu, et surtout les premières roses de l'année, qui parfumaient le wagon-cabane de leur douce et rafraîchissante senteur.

Contre le wagon même, une main amie avait planté quelques pieds de vigne vierge. Ces vignes avaient poussé leurs tiges grimpantes jusqu'au dessus de la plate-forme et la couronnaient d'un dôme de feuillage, tandis que la brise matinale agitait leurs rameaux flexibles des deux côtés de la petite porte.

La vieille voiture avait vraiment Taspect d'un gigantesque nid d'oiseau enfoui dans la fraîche verdure ; mais cette image poétique était écartée par les rideaux blancs de la petite fenêtre, et par la rieuse petite tète d'enfant qui, de temps en temps, regardait au dehors.

Il était donc évident que non-seulement cette étrange demeure était habitée ; mais que les êtres qui Foccupaient étaient contents de leur

humble toit, et pouvaient encore rendre des actions de grâces à la Providence.

Ce qui semblait contribuer à leur bien-être relatif, c'était la jouissance d'une assez grande étendue de terrain, contiguë au chemin de fer, dont on avait fait un jardin potager, planté de tout ce qu'une main industrieuse peut tirer de la terre pour la nourriture d'une famille.

C'était au milieu du mois de juin. Le soleil avait dardé, toute la matinée, des rayons d'une ardeur presque intolérable ; mais à présent il inclinait déjà vers Thorizon, et quoique l'air fût encore très-chaud et très-lourd, on pouvait respirer un peu plus librement. Sur le terrain potager, entre les bandes d'une pièce de pommes de terre, un homme était occupé à travailler avec une bêche. Il paraissait âgé de trente-cinq ans environ, il était grand et robuste, et son visage, aux traits franchement accentués, indiquait à la fois le courage et la sérénité de l'àme.

En le voyant travailler, on s'apercevait bieii

vite qu'il maniait la bêche d'une façon toute particulière et qu'il ne s'en servait pas avec aisance. En effet cet homme était privé de sa main gauche et tandis qu'il enfonçait sa bêche en terre de la main droite^ il pesait sur le milieu du manche avec son bras mutilé, pour tenir son instrument droit, ou bien il poussait ce bras par dessous pour soulever la terre et la jeter de côté.

Il était en train de rehausser les plants de pommes de terre^ suivant la coutume flamande, et de grosses gouttes de sueur coulaient le long de ses joues, tant il mettait d'ardeur à son travail.

De temps en temps il levait la tête pour regarder avec sollicitude du côté d'un berceau de chèvrefeuille dressé contre la haie avec de vieilles branches d'arbres.

Sous le feuillage verdoyant et fleuri de ce berceau était assise une vieille femme immobile comme une statue de bois, les yeux fermés et les mains jointes posées sur ses genoux. Elle

6 LE CANTONNILK

devait avoir atteint la limite extrême de la vie, car son dos était voûté, et les rides de son visage paraissaient si nombreuses et si profondes^ qu'on eût dit qu'elle n'avait plus que la peau sur les os.

Ce jardinier manchot était le cantonnier Jean Verhelst. Pendant que, pour reprendre haleine, il appuyait son coude sur le manche de sa bêche, en tenant son regard fixé sur la vieille femme, un doux et paisible sourire vint effleurer ses lèvres. Il la vit lever ses mains tremblotantes au-dessus de sa tête, tâter le feuillage autour d'elle et tâcher d'atteindre un objet qui échappait h sa recherche. Cet objet était une fleur de chèvrefeuille qui pendait à deux pieds au moins au-dessus d'elle. Enfin elle la saisit avec une sorte de joie nerveuse et enfantine, la flaira un moment, puis la glissa dans son fichu.

Le cantonnier fit quelques pas jusqu'à la vieille femme et lui dit en riant.

— Ah I ah ! mère, je vous y prends. Vous

VOUS plaignez toujours de n'avoir plus d'odorat ; qui donc, alors, vous a dit qu'il y avait une fleur suspendue au-dessus de votre tète? Vous ne pouvez pas la voir, et pourtant vous Tavez trouvée.

— Oui, vous le savez bien, Jean, répondit-elle, il y a comme cela des jours où je sens encore quelque chose, quand le temps est tout à fait calme. Mais il me semble qu'il fera de l'orage aujourd'hui ou demain : ma pauvre jambe me fait mal.

— En eff'et, ma mère, dit le cantonnier il y a en l'air comme la menace d'un changement de temps. Là-bas, très-loin, derrière le moulin, on distingue une bande noire dans le ciel. Aussi l'air était si lourd aujourd'hui que les oiseaux pépiaient sous la feuillée.

— Venez, Jean, asseyez-vous à côté de moi, que je vous entende parler... Ah! c'est bien malheureux tout de même, d'être aveugle. Une triste et éternelle nuit, sans fin...

Le cantonnier s'assit à côté de sa mère sur le banc de bois^ lui prit la main, et lui dit avec une tendre compassion :

— Mère^ vous voilà donc encore dans des dispositions tristes aujourd'hui. Sans doute c'est un grand malheur d'être aveugle, mais Dieu Fa voulu, et ce qu'on ne peut pas changer, il faut le supporter avec patience. N'étes-vous pas entourée d'enfants qui vous honorent, qui vous aiment, et qui ne vous laissent manquer de rien ?

— Oui, mais tout ici est si triste et si morne ! murmura la vieille femme. Lorsque nous demeurions en ville, j'entendais des bruits de toute espèce ; les cris des hommes, le roulement des voitures et des charrettes^ le bruit des tambours quand les soldats passaient dans la rue, et quelquefois la musique Oh î alors je me sentais vivre.

— Mais, objecta Jean avec une nuance de reproche^ ici, résonnent les chants des oiseaux, et là, dans la maison, chantent aussi et rient et jasent nos chers enfants

— Non, non tout cela est trop calme, trop monotone pour une pauvre aveugle qui ne vit plus que par Touïe, répliqua la vieille femme avec un soupir.

— Que voudriez-vous.donc, mère?

— Demeurer en ville, Jean, comme on vous l'a promis.

— Otez cela de votre tète, ma mère. Le poste de chef de station n'est pas vacant, et d'ailleurs nous y perdrions. Songez donc : l'administration, par faveur spéciale, m'a donné un vieux wagon et la jouissance gratuite d'une grande pièce de terre. Nous vivons ici modestement, mais sans inquiétude. Dans notre jardin et sur notre champ croît tout ce que nous pouvons désirer : des pommes de terre, des choux, des salades, du céleri^ des navets, des radis, des oignons. Nous n'avons besoin de rien acheter. L'air est sain ici, et le pays est beau. Les gens du village nous aiment et nous estiment.

' — Oui, oui tout cela est bien, vous êtes

content de peu ; mais en ville c'était bien mieux. Vous avez risqué votre vie, Jean, et perdu votre main gauche pour sauver un pauvre conscrit qui allait être écrasé sous le train. Chacun a loué votre dévouement, et Ton vous a promis une bonne place. Pourquoi ne tient-on pas la parole qu'on vous a donnée ?

— Mais, ma mère, répliqua le cantonnier, ma place est bonne. Je ne peux plus travailler ; que ferait un forgeron avec une seule main ? et que puis-je désirer de plus qu'une vie calme et tranquille ?

— Jean, Jean, grommela la vieille femme, vous n'avez pas la moindre ambition. Songez donc à vos enfants !

— Je ne les oublie pas, ma mère. C'est précisément pour eux que j'aime mon emploi. Il y a ici une excellente école avec un instituteur instruit et vigilant. Voyez donc, notre petit Alexandre a dix ans à peine, et il sait déjà lire et écrire comme un avocat, et parler de toutes sortes de

choses qui dépassent notre intelligence. J'ai été à récole aussi, ma mère, vous le savez bien ; mais l'instituteur était un paresseux, et nous laissait passer notre temps à ne rien faire. C'est ainsi que je suis resté ignorant, et ce que je savais mal, je Tai bientôt oublié. Oh ! ma mère, une bonne école est un trésor inappréciable, et puisque je l'ai trouvée ici pour mes enfants, je regarderais comme une sottise et même comme une faute grave de m'en aller et de jeter auvent un avantage comme celui-là.

La vieille femme inchna la tête en signe d'adhésion, et, comme si ses idées avaient pris un autre tour, elle dit en élevant la voix avec une sorte d'orgueil :

— Tu dis vrai, notre petit Alexandre est une perle d'enfant, si bon, si inteUigent, si appliqué ! ... Et il aime tant sa grand'mère aveugle ! L'année dernière déjà il a remporté beaucoup de prix, et maintenant il a des chances, n'est-ce pas, d'obtenir le premier prix d'écriture ?

— Il paraît que oui, ma mère.

— Mais pourquoi, depuis quelque temps, revient-il si tard le soir? on n'en jouit presque plus. Ah ! J'avais tant de plaisir à Tentendre ! Il m'expliquait tout ce qu'il avait appris, ou ce que le maître lui avait raconté.

On entendit retentir dans le lointain le bruit d'un cornet à bouquin.

— Le train va passer, dit le garde-barrière. Restez assise, mère, je reviens à l'instant.

Il se rendit aux barrières près de sa maisonnette, les ferma des deux côtés de la voie, puis courut à une portée de fusil plus loin, où il ferma également les barrières d'un second passage à niveau.

Pui?, il resta là debout, tenant dans sa main son drapeau roulé, jusqu'à ce que le train fui passé et que la fumée eut dispara.

Revenu auprès de la vieille femme aveugle, il répondit à sa question :

— Pourquoi notre petit Alexandre reste si tard

dehors. Vous le savez bien, ma mère. M. Vereecken, le notaire, a un petit garçon, son second lils, un peu plus âgé que le nôtre. Cet enfant apprend difficilement. M. Vereeckenm'a prié de laisser les deux gamins jouer ensemble et faire ensemble aussi leurs devoirs.

— Oui, répondit l'aveugle, mais si cela est avantageux pour l'enfant du notaire, cela ne peut-il être nuisible aux progrès de notre petit Alexandre ?

— Oh! non, ma mère. Le notaire est un homme estimable et bon, et il n'y a que de braves gens dans sa famille. Notre Alexandre y apprend de bonnes manières. D'ailleurs, nous devons de la reconnaissance au notaire. Lorsque vous étiez malade, vous et deux de nos enfants, il est venu généreusement à notre aide. Si vous n'étiez pas aveugle, hélas, ma mère, tout ce qui nous entoure ici vous parlerait de lui. Les fleurs, qui nous sourient de tous côtés, c'est lui qui nous les a données ; la graine de nos choux et de nos

salades, c*est de son jardin qu'elle est tirée ; s^il pense que quelque chose peut nous faire plaisir, il le donne au petit Alexandre, ou il nous renvoie Tenez, ma mère, vous direz ce que vous

voulez, mais nous plaindre serait de Tingratitude. Aujourd'hui je ne dois plus, comme précédemment, aller travailler dix heures par jour loin de notre maison. Je suis du matin au soir avec vous et avec les enfants : Je puis me reposer quand je veux, et fumer ma pipe quand cela me plaît. Rien ne nous manque : la terre, le ciel et les hommes nous sont favorables et bons... L'ancien forgeron Jean Verhelst est roi ici ; et quoique ce pauvre roi n'ait pour palais qu'un vieux wagon, du moins est-il heureux et reconnaissant envers le Seigneur de son humble et modeste condition.

Dans son enthousiasme il entoura la vieille femme de ses deux bras et l'embrassa tendrement.

— Allons, allons, ma chère mère, murmura-

t-il, tenez-vous aussi pour heureuse, ne fût-ce que par amour pour nous.

— Eh bien oui, je suis contente de mon sort, Jean, dit-elle, si je me suis encore laissée aller à la tristesse, c'est parce que tout est d'un silence de mort autour de moi.

— Pourquoi n'ètes-vous pas restée dans le wagon avec ma femme et les enfants ?

— Marie-Jeanne était en train de laver ; je pouvais à peine respirer là-dedans. Il a fait si terriblement chaud aujourd'hui !

— Maintenant, ma mère, il faut que je me hâte de relever encore une bande de pommes de terre, et puis nous rentrerons à la maison. La lessive doit être achevée ; voilà la nuit qui tombe.

Il retourna à son travail et reprit sa bêche ; mais il vit en ce moment son fils Alexandre qui débouchait du sentier, portant sur son dos sa Va'!is3 d'écolier, et tenant à la main quelque cl 3se qui ressemblait à une petite corbeille.

Le bon père fixait des regards attendris sur son fils. C'était un gentil petit garçon de dix ans avec des yeux vifs, mais au visage duquel l'habitude de la réflexion avait déjà donné une expression sérieuse.

A mesure que Tenfant se rapprochait, il pressait le pas, et quand il eut atteint la pièce de terre, il se mit à courir. Il posa sa petite corbeille par terre, et, s'élançant dans les bras robustes de son père, il sauta en l'air, lui grimpa le long du corps, et lui donna un gros baiser sur les joues, en murmurant tendrement « bonjour mon père ! » Le cantonnier avait les larmes aux yeux. Il aimait de passion ses trois enfants, sa femme et sa vieille mère ; mais en outre il était fier de son fils aîné, de son petit Alexandre si intelligent, si vif et si bien élevé.

L'enfant aperçut sa grand 'mère sous le berceau. Il se rejeta à terre, prit sa petite corbeille et courut vers la vieille femme avec de vives démonstrations de joie. Après l'avoir embrassée

à la hâte, il posa sur ses genoux la petite corbeille et s'écria :

— Grand'mère, grand'mère chérie, j'ai eu encore quelque chose pour vous de chez M. le notaire ! Des fraises, des fraises anglaises, grosses et rouges. On dirait du vrai sucre ! Tenez, grand'mère, goùtez-en une.

Et il mit deux ou trois fraises dans la bouche de la vieille aveugle.

— Ah ! bon petit Alexandre, murmura la grand'mère, ces fraises sont douces comme du vin de curé, mais ton amitié m'est encore plus douce. Remercie en mon nom le notaire, et dislui que la vieille mère Verhelst priera pour lui.

Elle tâta la corbeille.

— Est-ce pour moi, tout cela^ Alexandre?

— Oui, grand'mère, pour vous ; pour vous seule.

— Alors je puis en faire ce que je veux ?

— Sans doute ; vous pouvez les manger toutes-

— Eh bien, c'est bon, mon enfant ; nous nous en régalerons ce soir en l'honneur du notaire.

En ce moment arriva, du côté où se trouvait le vieux wagon, une femme encore jeune, qui portait un enfant sur son bras.

— Jean, il faut rentrer avec grand'mère, ditelle ; le souper est sur la table. Ne tarde pas, sinon il sera froid. Regarde donc comme notre Barbe te tend les bras, la pauvre petite!

Le cantonnier lui prit Tenfant et le fit sauter dans ses bras en fredonnant ime chanson joyeuse. Le petit Alexandre prit la main de sa grand'mère, et tous ensemble regagnèrent gaîment le wagon.

Le vieux véhicule était divisé en deux pièces. Dans Tune couchaient la grand'mère avec les enfants. L'autre servait de salle à manger.

Autour delà table sur des chaises on des bancs du fond du wagon, étaient assis l'aïeule, le cantonnier et le petit Alexandre : de l'autre côté, Marie- Jeanne, avec la petite Barbe sur ses ge-

LE CAiNTONMER 19

ifioux et un autre enfant de trois ou quatre ans, assis à côté d'elle.

La pièce était si étroite qu'ils ne pouvaient pour ainsi dire se remuer, et cependant tout ce monde paraissait aussi gai et. aussi libre dans ses mouvements, que s'ils eussent été attablés dans une salle magnifique.

Au milieu de la table fumait un grand plat de pommes de terre, et à côté, une saucière qui contenait beaucoup plus de vinaigre que de graisse.

Alexandre dit tout haut le bénédicité, et tous les convives courbèrent la tête et joignirent les mains, jusqu'à ce que l'enfant eût achevé les dernières paroles de la prière.

Le cantonnier plaça quelques pommes de terre sur une assiette devant sa vieille mère, et y ajouta un petit morceau de beurre, après quoi il écrasa soigneusement les tubercules, et mit une fourchette dans la main de l'aveugle, en lui disant :

— Que cela vous profite, ma mère. r Alors seulement il versa la sauce sur le plat.

commun, et donna le signal .du souper, par ces \ mots : * •' ' g

— Maintenant, ..battons le fer pendant qu'il est chaud. Allez, mes enfants.

C'était un plaisir de voir avec quel appétit les pauvres gens dévoraient à belles dents cette nourriture grossière, comme s'ils eussent eu sous la dent des poulets et des chapons. Aussi ne fallut-il pas beaucoup de temps pour que l'énorme plat fut complètement nettoyé. ^

La vieille mère aveugle seule était restée en . arrière, parce qu'elle avait de la peine à ramasser sur sa fourchette les pommes de terre écrasées ; mais son fils d'un côté, et le petit Alexandre de l'autre lui vinrent en aide. A tour de rôle v ils portaient les aliments à la bouche de la vieille femme.

Dans l'intervalle, Marie-Jeanne avait allumé une lampe, car il commençait à faire nuit.

\ C'est alors que Taveugle posa sur la table sa

fï *.orbeille de fraises qu'elle avait cachée sous sa

de

fî chaise. Et malgré la résistance qu'on lui fit, elle

i prétendit les partager entre tout le monde. On

devait, disait-elle, placer devant chacun une as-

iette et y mettre des fraises jusqu'à ce que

chacun en eût sa part.

On finit par se rendre à son désir, et elle tendit sa corbeille de tous côtés, en disant :

— Yoilà pour la petite Barbe, et voilà pour André ; ceci pour Marie- Jeanne ; cela pour Jean, et cette autre pour moi... Et maintenant recommençons...

On se mit à manger les fruits savoureux, et à vanter la délicatesse de leur goût. Mais bientôt le cantonnier fit à ses enfants un signe qu'ils comprirent, car ils cessèrent de manger, bien qu'ils continuassent à remuer les lèvres et à imiter le bruit des mâchoires pour faire croire à Faveugle qu'ils mangeaient encore des fraises.

Et en même temps ils plaçaient fuitivement

leur part sur Tassiette de la grancrmère, si bie: v que celle-ci finit par s'écrier : ir

— C'est étonnant! moi, qui ralïole des fraises, je suis obligée de m'arrèter, tant il me semble^ que j'en ai mangé.

— Oh! si peu, grand'mère, dit Alexandre.

— Au moins douze ou quinze, mon enfant.

— Pas plus de six ou sept, grand'mère, soyezen sûre.

— C'est peut-être parce qu'elles sont trèsgrosses. Je n'en puis plus, il y en a bien encore huit ou dix sur mon assiette, je le sens. Ne m'avez-vous pas trompée encore une fois par affection? C'est égal. Tenez ; Marie- Jeanne... mettez mon assiette de côté. Ce sera demain pour la petite Barbe.

Le cantonnier, qui depuis quelque temps avait tiré et consulté plus d'une fois sa montre d'argent fut obligé de retourner à ses barrières, parce qu'un train allait passer.

Lorsqu'il revint, il trouva la table entièrement

jesservie. Son fils Alexandre était en train de aconter à sa graiid'mère des histoires de pays ointains, où les lions, les tigres et les éléphants 3rraient dans les déserts, et où les arbres étaient (peuplés de singes. Son maître lui avait montré 3es pays-Jà sur la carte, et c'était bien dommage, lisait le petit garçon, que la grand'mère fût aveugle, sans cela il aurait placé son petit atlas sur la table, pour les lui montrer à son tour.

Le petit André jouait avec un polichinelle que

|on père lui avait fabriqué à grand'peine deTu-

îique main qui lui restait. Et à chaque instant

e petit garçon éclatait de rire en voyant les

gambades folles et les grands écaris du pantin,

i quand il en tirait les ficelles.

j Le plus jeune des trois enfants était déjà cou-

(ché dans son petit lit.

Marie-Jeanne s'occupait de raccommoder les cliaussettes de son fils aîné.

Le cantonnier s'assit sans rien dire, alluma sa pipe, et promena fièrement son regard souriant

sur sa chère et heureuse famille. Une fois mêml ses yeux restèrent si longtemps levés vers lecié^^ ^ que sa femme, étonnée, lui demanda ce qu'i regardait si attentivement au plafond. '

Il rapprocha sa chaise de la sienne et lui ma^ mura à l'oreille d'une voix attendrie : ,

— Ma chère femme, tu me demandes pou)^| guoi, sans le savoir, je regarde le ciel? NeL) comprends-tu pas?

— Oui, oui, répondit-elle : Dieu est si bon ! I^ nous donne tout ce que nous souhaitons:! santé et la paix, et il rend nos enfants dociles i

obéissants.

Alors, pour ne pas troubler la conversatioj de la grand'mère avec le petit Alexandre, Jea. Verhelst se mit à causer à voix basse avec s; femme. Ils parlaient probablement de leurs enj fants, de la bonne récolte de pommes de tern qu'ils allaient faire cette année, de l'avenir d'A lexandre, et du notaire qui avait promis d'ètri son protecteur si le petit garçon continuait à s<

1 montrer studieux et bon. Leur entretien devait êlre d'une nature joyeuse, car plus d'une fois

' ils se serrèrent la main, et leurs yeux rayon-

. norent de bonheur.

J Cette douce causerie durait depuis longtemps

! et le garde-route en était à sa troisième pipe, lorsque la mère aveugle leva tout à coup la tête d'un air surpris et demanda :

— Jean, n'avez vous rien entendu?

— Non, ma mère, croi riez-vous entendre le cornet à bouquin? Il est encore quarante minutes trop tôt pour le passage de l'express de dix heures.

— Non, ce n'est pas cela : un roulement dans le lointain. Il va tonner, Jean, soyez-en certain.

— C'est possible : le temps était à l'orage aujourd'hui, dit le garde-barrière... Allons, enfants, allez vous coucher. Vous avez peur du tonnerre? Pourquoi? Celui qui fait son devoir et qui a la conscience pure ne doit jamais avoir peur. Grimnez dans votre lit. C'est encore là qu^on est le

mieux. Dites vos prières du soir, et répétez à voix basse, en fermant les yeux : Ce que Dieu garde est bien gardé.

Sans répliquer un mot, les deux petits garçons embrassèrent leurs parents et leur grand'mère aveuorle, recurent le baiser et la bénédiction de tous les trois^ et disparurent dansTautre partie du wagon.

A peine étaient-ils endormis que les éclairs sillonnèrent le ciel et que le tonnerre gronda avec un fracas toujours croissant. Bientôt Torn^e se déchaîna avec une telle furie que le wagon tremblait sur le sol ébranlé, et que toute la plaine paraissait en feu.

Marie-Jeanne avait allumé une chandelle et posé un petit crucifix sur la table. Elle et la vieille aveugle avaient les mains jointes et priaient tout-bas^ en fermant les yeux. Le cantonnier prenait part à leur prière, mais il tenait sa montre en main et la regardait de temps en temps.

L'orage avait encore augmenté de violence : les éclairs se succédaient sans relâche, et le tonnerre retentissait comme des détonations de ceut pièces de canon à la fois. Les petits intervalles entre chaque coup de tonnerre étaient remplis par le sifflement du vent et le crépitet^^gnt de la grêle.

Le cantonnier se leva et alluma sa lanterne.

— Oh! Dieu, Jean! sortir par un temps pareil? dit Marie-Jeanne.

— L'express va bientôt passer, répondit-il, Le devoir avant tout. Ne soyez pas inquiètes, et continuez tranquillement votre prière. ^

Il ouvrit la porte du wagon. Le vent s*y en- 1 gouffra avec violence, et éteignit la lampe et la )chandelle. Le cantonnier hésita un instant, devant I les signes d'angoisse de sa femme et de sa mère. Quel épouvantable ouragan! Les éclairs l'aveuglaient, et ils étaient suivis d'une obscurité si épaisse qu'on eût dit la nuit du chaos. Les grêlons lui meurtrissaient les mains et les joues...

mais il prit résolument son parti, et tirant la porte après lui^ il franchit Tescalier du wagon pour aller remplir son devoir.

' Marie-Jeanne ralluma aussitôt la lampe et la chandelle, et dit en soupirant, pendant qu'elle joignait de nouveau ses mains tremblantes :

— Ah! chère mère, voilà Jean forcé de s'exposer à cette affreuse tempête ! Pourvu qu'il ne lui arrive pas d'accident!

— Taisez-vous, mon enfant, taisez-vous ! murmura Taveugle. Le sol tremble ; on dirait que le monde va finir !

Eiles se turent et continuèrent mentalement leurs oraisons. Chaque coup de tonnerre faisait battre leur cœur de crainte et d'angoisse.

Après un long silence Marie-Jeanne se leva |y en sursaut et demanda pâle comme une morte :

— Ma mère, n'avez-vous rien entendu? N'était-ce pas Jean qui appelait au secours?

— Non, c'était Texpress qui passait.

— Mais quel craquement sinistre?...

i I LE CANTONNIER 29

j — Rien, mon enfant : le roulement d'un coup

I de tonnerre.

* — Oh ! non, ma mère : Je tremble comme

■ une feuille... Ciel, ciel! Dieu nous assiste I Ecoutez, écoutez! Jean crie au secours, il lui est arrivé malheur... Restez, restez... Je cours!

Et elle s'élança dans les ténèbres, à travers la grêle^ vers l'endroit où, dans Tintervalle des éclairs, elle voyait briller la lanterne de son mari.

— Jean, Jean, qu' est-il arrivé? demanda-telle saisie de crainte.

— Un malheur, répondit-il en éclairant le sol avec sa lanterne. Un horrible malheur, peutêtre. Il y a un cheval mort étendu à côté de la voie. Regarde... à la lueur des éclairs, ces débris d'un tilbury brisé. L'express a écrasé la voiture dans sa course. Y avait-il des personnes dedans,

4 ô ciel? Ou bien ce cheval était-il parti tout seul, sans conducteur?

— N'avais-tu donc pas fermé les barrières, Jean? demanda sa femme.

Si fait et biea soigneusement fermé ; aussi je ne comprends pas comment ce tilbury s'est

trouvésur la voie; car j'étais là-bas, à l'autre harnere, avec ma lanterne à la main. Fasse Dieu

qu'il n'y eût personne dans le tilbury! Alors le malheur ne serait pas terrible ; car l'express a passé sans encombre.

-Omon Dieu! s'écria la femme en saisissant le bras ,1e son mari et tressaillant d'anxiéfé.

- Qu'est-ce qui t'effraie, Marie-Jeanne?

- Là, devant nous, à la lueur des éclairs, il m'a semblé voir le corps d'un homme!

Arrivé à l'endroit désigné, le cantonnier posa sa lanterne par terre. Lui et sa femme reculèrent tous les deux en poussant un cri de terreur. I Jean Verhelst s'avança de nouveau, et dit d^me ' voix tremblante :

-N'approche pas, Marie-Jeanne. Oh! c'est ' trop affreux! Pauvre homme ! II y a là un cadavre, déchiré, mis en pièces, avec la tête écrasée. Qui cela peut-il être?

A ~ ^'^^^t^iids tu pas ce bruit-là contre ]a haie? demanda Marie- Jeanne.

— Que veux-tu dire?

— Un râle, comme le dernier soupir d'un mourant.

Y aurait-il encore une victime? Horrible! Horrible! Marie-Jeanne, ma chère femme, aie du courage et sois forte. Il y a de quoi s'évanouir d'horreur et d'effroi.

En achevant ces mots il s'approcha de la haie.

Un homme gisait là le visage contre terre et la tête saignante. On entendait le râle déchirer • sa poitrine, comme s'il était à l'agonie.

— Il vit encore ! s'écria le cantonnier. Toi, Marie-Jeanne, tiens la lanterne, afin que je secoure ce malheureux, s'il en est encore temps.

Il passa son bras sous le corps, et le retourna jdoucement, pour dégager la figure. En la voyant il poussa un cri perçant, ses genoux s'entrechoquèrent, et fléchirent sous lui.

— Monsieur Yereeckeii! Dieu miséricordieux,) c^est le notaire. jf,

— Lui! notre bienfaiteur. Ah! pauvre mon-* sieur Vereecken, un si brave homme ! il n'avait pas mérité cela, mon Dieu! s'écria Marie- Jeanne.

Et tous deux versèrent un torrent de larmes.

— Ah! ce cadavre écrasé, là-bas, c'est Joseph le cocher de M. de Vereecken !

— Oui, le pauvre garçon ! remets la lanterne par terre, dit Jean. Prends le corps par les jambes ; nous porterons le blessé dans la maisonnette, nous le placerons sur un lit, pour laver et panser ses blessures. Je suis à moitié mort de / saisissement ; mais la nécessité l'ordonne, nous | devons rester fermes. Retiens tes larmes et mar- |j che droit devant toi, en longeant la voie, Marie- Jeanne. Ne chancelle pas, la secousse pourrait lui faire mal. Comme il doit souffrir, le pauvre |

homme 1 '

Ils couchèrent le notaire sur leur lit, allumé-

rent une lampe, et commencèrent à laver en pleurant les plaies qu'il avait à la tête ; mais malgré tous leurs efforts ils ne parvinrent pas à arrêter j le sang qui lui inondait le visage et le cou. ^ Jean s'effrayait de plus en plus en songeant que son bienfaiteur pourrait mourir d'une hémorragie, faute de soins efficaces.

— Vite, Marie-Jeanne, s'écria-t-il ; cours au village chez le docteur, chez le bourgmestre, pour demander du secours. Cours à TÉléphant. Il est à peine dix heures, tu y trouveras peutêtre le docteur, le bourgmestre, ou d'autres personnes. Fais du bruit, éveille les gens sur ton passage, annonce leur cet accident, pour qu'ils viennent à notre aide. Moi^ je vais au wagon, pour tranquilliser ma mère et les. enfants, et je reviens bien vite.

Sa femme était déjà loin lorsqu'il prononça ces derniers mots en s'élançant dans les ténèbres,

Il trouva l'aveugle tenant le petit Alexandre

dans ses bras, pâle et agitée, et se répandant en lamentations. *Â

— Ma mère, restez en paix, et n'effrayez pas [) si fort les enfants, dit Jean.

En entendant la voix de son fds, elle étendit les mains, et s'écria joyeusement :

— Jean, Jean, c'est vous ? Ah ! vous vivez! Dieu soit béni ! Je croyais que vous étiez mort.

— Taisez-vous, je vous en prie, ma chère mère. Je n'ai pas le temps de causer longtemps. Veillez sur les enfants et faites-les rester au lit. Nul danger ne nous menace. Mais il est arrivé un malheur. Le tilbury du notaire a été renversé parTexpress. M. Vereecken et son domestique sont grièvement blessés. Je retourne les secourir. Que personne ne sorte du wagon sans ma permission.

Il retourna à la maison de garde.

La tempête était presqu'entièrement apaisée. Il pleuvait encore très-fort, mais déjà les étoiles commençaient à reparaître à lliorizon.

Jean Verhelst ne savait que faire pour secourir le notaire ; il avait beau laver sa blessure vec de l'eau froide, le sang ne cessait pas de ouler. A la fin il rapprocha les lèvres de la plaie avec ses doigts^et les tint aussi serrées que cela j lui fut possible. Alors il resta immobile, penché sur le corps de son bienfaiteur, dont il arrosait la tête de ses larmes silencieuses.

Il n y avait pas longtemps qu'il était seul lorsque le médecin, le bourgmestre et dix ou douze des principaux habitants du village accoururent en toute hâte. — Marie-Jeanne en avait trouvé quelques-uns à FÉléphant, et avait annoncé la triste nouvelle aux autres qu'elle avait (rencontrés en chemin. Ils furent bientôt suivis dun grand nombre de gens du village, et la petite maisonnette du cantonnier fut entourée , d'une foule curieuse et effrayée.

Le docteur commença par entourer d'un bandage la tête du notaire, et chercher s'il n^ivait pas reçu d'autres blessures.

36 LE CANTONNIfcR

Quelques-uns des assistants s'étaient emparés^^t I de la lanterne du garde-barrière et ramassaient ^

les membres mutilés du malheureux cocher,^ s ' pour les porter, conformément aux ordres du ^ bourgmestre, à la petite cabane qui servait des ^ morgue.

Les lamentations et les questions s'entrecroisaient : quelles étaient les causes probables de

ce terrible accident? Chacun interrogeait le can-

tonnier ; comment était-il possible qu'un til- j bury fût arrivé sur la voie tandis que les barrières étaient fermées ? Jean ne put leur donner aucune explication, et se borna à leur répéter qu'il avait rempli son devoir, en fermant les barrières. La plupart avaient Tairde le croire ; mais d^'autres haussaient les épaules ou secouaient la tête d'un air de doute.

Le bourgmestre surtout manifesta une méfiance blessante. Il savait bien que Jean Verhelst avait passé jusque-là, aux yeux de tout le monde, l pour un fort honnête homme et un employé

J vigilant ; mais d'où venait que sa femme et lui, ^ tout effarés, tout tremblants, fondaient en larmes,

u,; sans pouvoir à peine articuler un mot? Certes le V notaire était un ami pour eux, mais cela suffli, sait-il pour expliquer l'angoisse extrême dont ils paraissaient saisis ? D'après le bourgmestre^ une conscience troublée pouvait seule causer une si vive agitation. Et comme c'était un magistrat prudent, il conclut ainsi, après Tinterrogatoire :

— Nous procéderons à une enquête, et la vérité finira probablement par se faire jour. Jusque-là, il ne faut accuser personne.

Et il ajouta, en se parlant à lui-même :

— Comment un tilbury peut-il arriver sur la voie quand les barrières sont closes? Le notaire pourra seul nous le dire dès qu'il retrouvera Tusage delà parole.

Mais le pauvre notaire était toujours sans connaissance. Sans le bruit de sa respiration, on aurait cru quil ne lui restait plus une étincelle de vie.

Dès que le docteur eut achevé son pansement/ il songea aux moyens de faire reporter le notaire chez lui. On n'avait pas de civière sous la main , mais le cantonnier qui, malgré son chagrin, avait conservé sa présence d'esprit, fit sortir de ses gonds la porte de sa maisonnette.

— Tenez, voilà un brancard, dit-i) ; placez mon lit dessus étendez-y le blessé, et transportezle chez lui avec toute sorte de précautions.

Son bon conseil fut suivi.... On se disposait à quitter la maisonnette, lorsque survint tout à coup M. Frédéric, le fils aîné du notaire, poussant des cris de désespoir.

Le malheureux jeune homme se laissa tomber sur le corps de son père, avec des pleurs et des gémissements dont tous les cœurs furent émus, et des larmes sympathiques jaillirent de tous les yeux.

Après les premiers épanchements de sa douleur et lorsqu'il eut trouvé quelque soulagement dans la certitude que son père vivait encore, le

ri:

eune homme se releva, l'œil ardent, et, s'avanîant les poings fermés contre le cantonnier, il écria :

— C'est vous qui êtes la cause de ce sanglant Wident ! Lâche paresseux, pourquoi ne teniezyous pas les barrières fermées? Ingrat, nous ne yous avons fait et voulu que du bien.... et c'est ainsi que vous nous récompensez ! s'il fallait que

j mon pauvre père succombât, était-ce vous qui deviez être son meurtrier?

— Monsieur Frédéric, répondit Jean Verhelst avec tristesse, mais avec calme, je vous pardonne ces cruelles accusations. Je comprends votre désespoir, mais la douleur vous égare ; j'ai fait mon devoir; ma conscience est pure. Votre malheur m'arrache des larmes, monsieur ;

^ais votre supposition, vos soupçons ne me blesent pas.

Quelques amis avaient tiré le jeune Vereecken en arrière et s'efforçaient de le calmer.

Pendant ce temps une dizaine d'homme avaient

soulevé le brancard improvisé, et l'emportaicL ' doucement.

— Vous, Jean Verhelst, vous devez nous su cl

vre, pour venir faire votre déclaration à la ma

e son communale, dit le bourgmestre. s;

— C'est impossible, répliqua le canton niei ^ Dans une heure arrive le train de marchandises

il faut que je sois à mon poste.

— Au nom de la loi, je vous l'ordonne!

— Je veux bien vous obéir, monsieur le bourgmestre, répondit Jean Verhelst, si vous prenez ici, devant témoins, la responsabilité de tout ce qui peut arriver. Sans cela je dois refuser.

Le bourgmestre réfléchit un instant.

— En effet, le chemin de fer ne peut pas res-

ter sans surveillance, dit-il. Nous dresserons demain le procés-verbol de cette affaire, et nous vous le ferons signer.

Il se pencha vers ]ô garde-champêtre qui se tenait à côté de lui, et murmura à son oreille :

— Vous irez immédiatement à la ville, pour

y ]( LE CANTONNIER 41

aer connaissance au procureur du roi de ce

i vient de se passer.

I — Compris, monsieur, répondit le garde-

lampêtre avec un signe de tête.

^ Le bourgmestre et la plus grande partie des

l|)ectateurs suivirent le triste cortège qui recon-

• pisait à sa demeure le notaire blessé et toujours

'^ns connaissance.

Si

— Allons, Marie-Jeanne, prends courage, dit e cantonnier à sa femme. Va rejoindre les enants dans le wagon et ne pleure pas plus longtemps ; que sert-il de se désespérer ainsi ? Nous n'avons rien à nous reprocher ; cela doit nous rendre forts contre les soupçons injustes. Je ne puis pas rentrer avec toi, car je dois explorer la voie à une grande distance, pour m'assurer s'il n y a aucun obstacle sur les rails.

Il conduisit sa femme désolée jusqu'au wagon,

•uis il se rendit avec sa lanterne sur la voie. Bien

lui prit de se livrer attentivement à cet examen,

car à deux ou trois endroits il trouva des mor-

ceaux de bois du tilbury brisé, jetés en travei», ^^

des rails.

Il lui fallut du temps pour se bieu convain- ^ cre que la voie était libre, et alors au lieu de i retourner auprès de sa femme, il resta debout,' les bras croisés, près du chemin de fer, et pesa dans son esprit les conséquences que cet événement pouvait avoir pour lui, j Û

1 il

Il eut beau lutter contre la crainte et Tan-

goisse qui Tenvahissaient, sa tête finit par retomber sur sa poitrine, et il laissa échapper un pé- | nible soupir. Il était si heureux dans son humble position ! Autour de lui les fruits de son travail croissaient en abondance ; il vivait là avec ses enfants dans la paix, et à Tabri du besoin. N'allait-il pas perdre toutes ces joies modestes? L'administration du chemin de fer croirait-elle à sa sincérité? Il n'en coûtait qu'un trait de plume aux employés des bureaux pour destituer un pauvre diable et le plonger dans la misère. Il se rassurait bien un peu en se disant qu^'on

( Mi'

f jne joue pas aussi légèrement avec l'existence !d'un père dé famille qui avait risqué sa vie et perdu une main pour sauver un homme d'une mort certaine... Si pourtant on n'y avait pas égard?... Et s'il était réellement destitué? que deviendraient sa mère aveugle et ses pauvres enfants? Lui, avec une seule main, ne pouvait plus travailler. Mendier! il faudrait mendier? Son bon fils Alexandre devrait tendre la main, ô ciel !

Il était encore là plongé dans ses douloureuses réflexions, lorsque sa montre qu'il tenait par précaution l'avertit qu'il était temps de fermer les barrières.

Peu de temps après, le train de marchandises passa.

Jeaii Verhelst retourna à son wagon d'un pas lent et incertain, et tâcha, chemin faisant, de se donner un peu de courage. Il ne fallait pas montrer à sa femme ni à sa mère l'angoisse à laquelle il était en proie. Son devoir était de se

tenir ferme el de feindre la tranquillité, car s'il leur laissait soupçonner qu'il craignait de perdre sa place, elles rempliraient leur demeure de leurs plaintes et de leurs gémissements, se désoleraient peut-être sans raison, et réveilleraient les enfants.

Cette résolution prise, il éteignit sa lanterne et gravit l'escalier du wagon.

Le lendemain, aux premiers rayons du soleil, le cantonnier et sa fem ■ e étaient assis dans le wagon, muets, immobiles, et la tête baissée.

Ils avaient sans doute passé la nuit à causer, à voix basse, du triste événement, et n'avaient plus rien à se dire. Tous deux paraissaient trèstristes et très-abattus.

Jean Verhelst fermait les yeux et feignait de dormir, pour se soustraire aux questions anxieuses de sa femme, dans le cas où elle aurait voulu renouveler ses douloureuses réflexions.

Enfin il se leva et sortit du wagon pour aller de nouveau explorer la voie et attendre le premier train du matin.

Il rangea les débris du tilbury plus près de la!« t haie et travailla longtemps avec sa bêche à nive-WML 1er le sol et à faire disparaître les traces de dé-]|^ sordre et les taches de sang. Peu à peu un grand nombre de villageois vinrent sur les lieux, regardèrent curieusement le cheval mort et accablèrent le garde -barrière de questions. Il répondit de nouveau qu'il avait soigneusement fermé les barrières, et qu'il ne comprenait pas comment le malheur avait pu arriver.

Le jardinier du notaire qui survint un peu plus tard, lui dit que son maître vivait encore, mais qu'il était toujours sans connaissance, comme la veille au soir. Cependant lo docteur voyait un peu d'amélioration dans son état, et espérait pouvoir le tirer de là, parce que la blessure qu'il avait à la tête n'était pas compliquée d'une fracture du crâne.

Cet homme, qui était un des meilleurs amis de Jean Verhelst, croyait fermement à son innocence. Cette marque de confiance et la bonne

louvelie qu'il apportait rendirent au pauvre ^cantonnier un peu de tranquillité, et ce fut d'un p^esprit rassénéré et presque joyeux qu'il écouta 1^ les paroles du jardinier, quand celui-ci, lui con- / seillant de ne pas faire attention aux soupçons des villageois, chercha à lai persuader qu'il n^avait absolument rien à craindre.

Alors seulement Jean Verlielst se sentit le courage de rentrer dans son wagon et d'aller embrasser ses enfants. Ilcombattit de tout son pouvoir les inquiétudes de sa femme et de sa mère, et réussit enfin à leur faire croire que Taffaire n'aurait probablement pas de suites fâcheuses pour lui. Uiie bonne partie de la matinée se passa ainsi et Jean se fortifia de plus en plus dans l'idée consolante qu'on ne lui imputerait pas la responsabilité du sinistre.

Déjà deux trains avaient passé. Jean Verhelst était rentré dans son wagon e' se répétait ses consolantes assurances, lorsque tout à coup il entendit une voix forte qui l'appelait par son nom.

Surpris, et craignant quelque danger, il sauta hors du wagon, suivi de sa famille effrayée, et regarda au dehors.

Il pâlit affreusement ! Et les exclamations de ses enfants lui percèrent le cœur.

Il avait aperçu des gendarmes et des messieurs velus de noir arrêtés près du chemin de fer, et occupés à examiner l'endroit où le malheur était arrivé.

Le garde-champêtre s'approcha de Jean Verhelst et lui dit qu'un juge et un substitut du procureur du roi l'attendaient dans la maisonnette de garde, pour entendre ses déclarations.

Le pauvre cantonnier ne pouvait détourner ses regards des gendarmes. Étaient-ils là pour lui? Venaient-ils le chercher? Devait-on le mener en prison? Impossible! quel mal avait-il donc fait?

Ce n'est que lorsque le garde champêtre lui répéta pour la seconde fois Tordre du juge qu'il se rendit à la maisonnette.

' JLE CANTONNIER 49

hiV Jn instant après Jean Verhelst, à demi-mort

lof ^^^^^ ^* ^® ^^^^' ^^ ^^^^^^ debout comme ^^ n malfaiteur qui attend son arrêt, entre deux fiîudarmes, devant la petite table autour de laquelle étaient assis le juge, le substitut et le greffier.

— Vos nom et prénoms? Où et quand êtes-vous né? demanda le juge.

Mais le cantonnier ne le comprit probablement pas ; car il leva les bras au ciel et s'écria, les yeux pleins de larmes :

— Oh! Dieu! protégez ma vieille mère aveugle, mes pauvres enfants! Ils mourront de frayeur.

Et en effets retentissaient au dehors les gémissements et les cris de sa famille, si perçants, si ontinus, qu'on ne s'entendait pas dans la maisoji u garde.

— Gendarme ! dit le juge, allez dire au gardechampêtre d'éloigner les gens qui font ce bruit dehors, et d'employer la force si c'est nécessaire.

oO LE CANTONNIER

Nous le rendons responsable des clameurs qui viei

draient encore nous troubler dans nos opérations ! .

On entendit encore quelques lamentations : mais bientôt le bruit s'affaiblit et ne tarda pas h cesser entièrement. Un soupir étouffé sortit de la poitrine oppressée de Jean Verlielst qui croyait voir sa femme et ses enfants éplorés, repoussés rudement par le garde-champêtre.

Dès lors on put continuer l'enquête sans interruption.

Le cantonnier ayant décliné son nom, son lieu de naissance et sa profession, le juge lui dit :

— Jean Verhclst, vous êtes prévenu d'homicide par imprudence. Vous avez négligé de fermer les barrières au passage du train. Par cette coupable incurie vous avez causé la mort de deux personnes. Le reconnaissez-vous?

— Oh ! monsieur, croyez-moi, je suis innocent! répondit le cantonnier. Les barrières étaient fermées, bien fermées comme le règlement le veut.

f ; * LE CANTONNIER SI

hl ~ Gomment expliquerez-voiis alors ce qui est y arrivé hier au soir?

.) — Je ne sais pas, monsieur. Ma conscience re- [Tuse d'accuser d'autres personnes.

— Plaît-il? soupçonnez-vous donc quelqu'un d'avoir ouvert les barrières ?

? — Non, monsieur, et cependant elles ont été ouvertes.

— Ou laissées ouvertes par négligence. Ditesnous ce que vous savez de l'affaire.

^ — C'était quelques minutes avant dix heures, I monsieur. Le train de grande vitesse allait pasjSer. Il faisait un orage épouvantable ; il grêlait jet il pleuvait si fort qu'on pouvait à peine tenir îles yeux ouverts. Je pris ma lanterne. Je fermai len soigneusement les barrières d'abord ici, près e ma petiiij maison de garde, et ensuite là-bas, l'embranchement de l'autre ligne. J'y remplis également mon devoir, malgré l'horrible kemps qu'il faisait, et je restai, comme d'habitude, près de cette seconde barrière, pour atten-

dre le passage du train. J'avoue, monsieur, qu'ébloui tout à coup par les éclairs qui m'aveuglaient, je fermai les yeux au moment où le train passa. Un bruit inconnu, un craquement étrange et lointain frappa mon oreille. Je courus du côté d'où ce bruit était venu, et je trouvai un cheval mort et une voiture brisée gisant à côté de la voie. A mes cris de détresse ma femme accourut et, après quelques recherches^ nous découvrîmes à notre grande terreur d'abord le cadavre mis en pièces du cocher, et puis, près de la haie, le notaire grièvement blessé. Je ne puis pas vous dire autre chose, messieurs, carje ne sais pas autre chose.

Cette simple et franche explication ne parut pas admissible au juge. Il se mit à adresser aul cantonnier toute sorte de questions détournées, et l'obhgea à répéter au moins dix fois son récit sans doute dans l'espoir qu'il se couperait, et trahirait ainsi sa culpabilité. |

Jean Verhelst, tourmenté par ce long interro- ^

LE CANTOxVNIER 33

il pire, était pâle comme un mort, et une sueur /oide perlait sur son front. Cependant il persta fermement dans sa première déclaration, et

^ ;e dit pas im mot qui put le faire soupçonner e réticence.

Le juge était un homme déjà vieux, et qui fkvàit probablement blanchi dans l'exercice de ' ses fonctions. Une étroite amitié l'unissait depuis .de longues années au notaire Vereecken et, tous es étés, il avait l'habitude de venir avec sa faille passer quelques jours chez le notaire, 'eut-être cette circonstance n'était-elle pas étrangère à sa sévérité. Quoi qu'il en fût, il continua npitoyablement son interrogatoire. Dans son , Ment désir de savoir la vérité, il fixait sur le kntonnier son regard perçant, et ne laissait pas ji malheureux le temps de respirer, bien que J substitut Tinvitât tout bas à montrer un peu |/lus d'indulgence.

Le substitut, qui était beaucoup plus jeune . ue le juge, paraissait disposé à croire à l'inno-

cence du pauvre garde, dont les paroles simple 3. la résignation docile et la figure ouverte, p<^'"| talent l'empreinte de l'honnêteté. Peut être ï -|( plaintes amères et les cris déchirants des enfar J de Jean Verhelst avaient-ils aussi touché le coe i du substitut. Il ne cacha point au prévenu s bienveillante compassion. Plus d'une fois déjà il l'avait consolé et encouragé en lui faisant comprendre qu'il ne devait pas s'effrayer d'une enquête si sévère, et que, s'il n'était pas coupable, ' il n'avait rien à craindre de ces pénibles formalités absolument nécessaires, dans son propre 1 intérêt, pour faire éclater la vérité d'une ma-i nière irréfutable.

Le substitut se pencha de nouveau vers le jugt et lui conseilla de suspendre cet interrogatoire puisque, pour le moment du moins, il n'y avait aucun espoir de tirer de nouveaux éclaircissements du prévenu. "^

Le juge croyait probablement à la culpabi-^ lité de ce malheureux, car ce fut en gromme-l

LE CANTONNIER gg

cit et en secouant la tête d'un air mécontent Va'il déféra au désir de son compagnon. |(Se tournant encore une fois vers le canton- ''p.ier, il lui dit :

'l - Jean Verhelst, pour la dernière fois, ré- ®pondez-moi franchement. N'avez-vous rien à changer ni rien à ajouter à vos explications touchant cet accident ?

I - Rien, Monsieur, répondit le pauvre diable épuisé, d'une vois à peine intelhgible.

- C'est bien. Vous allez signer ce procèsverbal avec nous, puis vous suivrez les gendarmes i la ville et vous attendrez dans la prison la sentence du tribunal.

Le mot prison sembla frapper cruellement

•jean Verhelst, et réveiller eu lui le sentiment de

ja dignité d'homme. Il releva la tête, prit une

jttitude décidée, et fixa sur le juge un regard

inflammé.

-En prison? Au cachot? s'écria-t-il. Moi, rean Verhelst? Moi qui, par dévouemout, par

humanité, ai risqué ma vie et perdu un membre^i Moi, innocent? Oh! non, non, c'est impossibles En prison, comme un voleur, comme uq assassin 'J Ne savez- VOUS donc pas que j'ai femme et en fants, et une vieille mère aveugle?.. VA qui sur? veillera la voie pendant mon absence.

— On a pris les mesures nécessaires.

— Non, non, je n'irai pas en prison! Tuezmoi plutôt ici à vos pieds.

— Si vous m'obligez à employer la force, n'en accusez que vous-même, dit froidement le juge en jetant un coup d'œil aux gendarmes.

Ceux-ci tirèrent immédiatement de leur poche

une corde solide, la déroulèrent lentement et

firent voir clairement qu'ils n'hésiteraient pas à

garrotter le prisonnier, s'il refusait de les suivre

de bon gré. |

A cette terrible menace Jean Verhelst bondit en arrière et crispa son unique poing, prêt à une résistance désespérée.

Mais le substitut s*approcha de lui et lui fit

LE CANTOKNCEU 57

Comprendre avec bienveillance que cette résisi tance serait inutile ; et que lui, qui se prétendait innocent, il allait se rendra coupable d'un ' délit grave. La détention préventive ne durerait que jusqu'à ce que Tenquète fût complètement terminée ; et si elle établissait qu'il avait réellement fermé les barrières, il serait rendu à la li- \berté, et réhabilité dans son honneur.

Le cantonnier se laissa calmer par ces conso- ^lantes paroles. La seule chose qui l'empêchait de [se soumettre et de se résigner tout-à-fait, c'était f l'idée qu'à cette affreuse nouvelle, sa mère, sa 1 femme et ses enfants succomberaient à leur désespoir.

— Fiez-vous à moi, lui dit le substitut. Leur .sort m'inspire de la compassion. J'irai les trou- Jver, je leur ferai comprendre qu'elles ne doivent \pas désespérer, et qu'elles ont tout lieu d'attenjdre avec confiance le résultat définitif de cette affaire Soumettez- vous sans murmurer, pendant /que je vais me rendre auprès de votre famille.

^o LE CANTONNIER

Et il sortit en effet de la maison du garde, l Jean Verhelst déclara qu'il était prêt à obéi4 à la loi, mais il pria, les larmes aux yeux, qu'ont lui épargnât du moins la honte d'être garrottée, comme un voleur. l

Le greffier lui lut sa déposition, et il la signaf sans hésiter. \\

— Gendarmes, vous répondez du prisonnier^ dit le juge. Faites votre devoir, et conduisez-le à la ville.

Jean Verhelst quitta sa maisonnette entre deux gendarmes. Il regarda une dernière fois du côté du wagon ; mais il n'aperçut aucun de ceux qui lui étaient si chers. Probablement le généreux substitut les avait éloignés pour leui épargner le douloureux spectacle du malheur e de la honte de leur père.

Devant la barrière il y avait quatre h cinq cents personnes que, par respect pour la justice.

on avait empêchées de traverser la voie.

Jean Verhelst, devant tous ces regards eu-

LE CANTONx\IER gg

usement fixés sur lui, sentit un frisson glacé unr dans ses veines, et laissa tomber sa tête ^ f sa poitrine en poussant un cri étouffé Un / '' ê:endarmes fut obligé do lui prendre le bras our guider ses pas chancelants.

I Lorsque cette foule compacte, repoussée par / Jgarde-champêtre, s'ouvrit pour livrer passage

') 'T" """'''"' '''" '^^ ^'"'''^ ^^^«-ntes et ijnelles résonnèrent aux oreilles du pauvre

erhelst. Puisque les gendarmes l'emmenaient

I pnson comme un malfaiteur, il fallait bien

/^e les juges l'eussent trouvé coupable. Il avait

onc, en négligeant son devoir, causé la ca-

«tropbe qui avait fait deux victimes ? Le no-

•'■e, cet homme bienfaisant, aimé de tout le

\-^de, était mourant. Le cantonnier n'était-il

i '"*'"^' ^^ '^ «^<^rt? Dès lors, fallait-il

îfonner qu'u,, ^^^^iment d'indignation contre

éclatât dans la masse des assistants^

,^r tout son passage à travers le village Jean •he]st fut hué et maudit par la foule. Parmi

ces clameurs incessantes il distinguait les m de : canaille, lâche, meurtrier! il y eut mêi des paysans qui ramassèrent de la boue, et qui

lui auraient jetée au visage, si le garde-char pêtre ne les en eût empêchés en les menaça de son sabre nu.

Cette honte, ce supplice, se prolongèrent j^ qu'à l'extrémité du village. Là le garde-cha, pêtre, avec Taide de quelques hommes de bon volonté, barra le passage à la foule, de sorte q^ le prisonnier et ses gardiens purent continu: leur route sans être poursuivis plus longtem' par les invectives et les cris de vengeanc Pour abréger le chemin, les gendarmes prir€ un sentier de traverse et invitèrent le prisonn à presser le pas afin d'échapper tout à fait à colère des villageois.

Le cantonnier obéit sans répondre un s mot. Il avait le cœur brisé, et croyait toujc avoir aux lèvres Tamer calice de honte qi si peu de temps il avait vidé jusqu'au fc

/ LE CAiNTONNIER 6J

I Uiffreuse pensée ! Il avait risqué sa vie pour

^sauver un homme, et maintenant les hommes le maudissaient comme meurtrier ! On voulait lui • jeter de la boue et le lapider comme un chien enragé !

Pendant qu'il marchait à grands pas en faisant ces cruelles réflexions, quelques sons indistincts vinrent frapper son oreille. Il pâlit, poussa un cri étouffé, et s'arrêta sans même oser se retourner.

— Eh! bien, qu'avez-vous donc, camarade? demandèrent les gendarmes étonnés. Ce sont

1] les villageois qui continuent à crier de loin contre vous. En avant, en avant, ou ils finiront

] par nous rattraper.

' — Oui, en avant, vite, vite ! ô Dieu, mes/^ pauvres enfants, s'écria le cantonnier.

Il précipita sa marche en effet, espérant échapper à une rencontre redoutable : sa femme et ses enfants ne Tavaient pas vu emmener entre les gendarmes. Ce terrible spectacle^ s'il devait

s'offrir à leurs yeux, leur briserait le cœur! E lui même, aurait-il la force de supporter unt pareille épreuve !

Mais il avait beau hâter le pas, les plaintes et les cris de douleur devenaient de plus en plus distincts, et bientôt le mot de « père, père ! » prononcé par des vois d'enfants, arriva à ses, oreilles.

Sa malheureuse famille approchait donc de plus en plus. Ces créatures si chères et si aimantes, dans l'égarement de leur désespoir, allaient donc le suivre jusqu'à la porte de la prison ?

Il tourna la tête et vit, dans le lointain, accourir sa vieille mère aveugle soutenue par sa femme et par son bon petit Alexandre ; Marie- Jeanne portait Barbe sur son bras, et le petit André se traînait péniblement à côté d'elle. Tous, pleurant et gémissant, tendaient de loin ' les bras vers lui.

Tout ce qu'il aimait et regrettait sur terre

Allait là : son sang, son bonheur, son espoir. — Oh! je vous en supphe, mes amis, dit ^'f "ean Verhelst en joignant les mains^ arrêtonsaous un instant. Voilà ma pauvre famille qui vdent là, elle me suivra jusqu'à la ville. Epargnez-moi le cruel spectacle de leur douleur.

— Oui^ grommela un des gendarmes, mais ^! nous ne savons pas si...

^ — Rien qu'un instant, par pitié ! Un dernier f adieu ! Je les tranquilliserai et leur ferai comprendre qu'ils doivent retourner à la maison.

— Eh bien, faites vite alors !

Quelques minutes plus tard les femmes et les

.nfants étaient suspendus au cou du cantonnier, ^^ 'embrassaient avec passion et le tenaient étroitement serré sur leur cœur, comme s'ils ne ' pouvaient plus le lâcher.

Lorsqu'ils eurent échangé mille baisers et

I confondu leurs larmes, Jean Verhelst essaya de

i\ les convaincre qu'ils avaient tort de s'efTrayer et

Kde se désoler ainsi. On ne le conduisait en ville,

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