‹ Le cantonneierChapitre 2 sur 8 · IV .n · texte numérisé non relu

IV .n

disait-il, que pour y faire encore une fois sa déclaration et la signer. Peut-être devrait-il y rester quelques jours, n^ais pendant ce temps le juge se hâterait d'achever son enquête, et si son innocence éclatait au grand jour, (chose . dont II ne doutait pas,) il reviendrait alors com- ï Plétement réhabilité, et déchargé de tout soup- ^ çon. Ils devaient donc retourner tranquillement ' chez eux, et attendre patiemment son retour Leurs plaintes lui perçaient le cœur, aussi les si.ppliait-il de ne pas le suivre plus longtemps. Tout ce qu'ils pouvaient faire en ce moment par amour pour lui, c'était de prier Dieu qu'il fî. .n< éclater bien vite son innocence. Il allait leur Te

donner à chacun un dernier baiser, puis ils se J hâteraient de s'en retourner. f

Ces paroles semblèrent les calmer quelque '' peu, et Ils se montraient disposés à lui obéir Mais lorsque le cantonnier serra sa vieille mère sur son cœur en lui disant d'une voix profondément émue : « Adieu, adieu, ma chère

j .aière ! » Ja pauvre aveugle tomba inanimée sur i )ie sol.

I Alors les gémissements et les plaintes recom- / mencèrent de plus belle. Les enfants surtout

, montraient tant de frayeur et d'angoisse qu'un I des gendarmes essuya en secret une larme de

pitié.

^ I Jean Verhelst était assis devant sa vieille mère, lui tenait la tête et lui mouillait les tempes avec '^ le contenu d'une gourde que lui tendit un gen^

\} darme.

, Dès que l'aveugle évanouie eut fait un mou-

W vement et qu'on vit qu'elle allait revenir à elle.

" les gendarmes dirent au prisonnier qu'il était

temps de se remettre eu marche ; ils lui avaient al 1 témoigné de la bienveillance, c'était à son tour

7 de montrer qu'il était homme, et qu'il ne voulait pas abuser de leur complaisance.

Jean se hâta d'embrasser encore une fois ses ' enfants ; il serra la petite Barbe sur son cœur, .et dit rapidement quelques paroles à l'oreille

^RCANT/T^

w vn^

de sa femme, auxquelles celle-ci répondit :

— Va, Jean, va, cher homme, nous ne te ' suivrons pas davantage. Je veillerai sur les enfants, je les consolerai et les ferai prier pour toi jusqu'à ce que tu reviennes. Aie bon courage, Dieu est juste.

— Oui, du courage, du courage, Marie- Jeanne ! bégaya encore le cantonnier d'une voix étranglée pendant qu'il reprenait sa place entre d^ux gendarmes. Et, sans retourner la tête^ il marcha en avant.

Mais bientôt sa force factice l'abandonna tout à fait. Un torrent de larmes jaillit de ses yeux; et il se mit à sangloter et à soupirer comme un enfant jusqu'à ce que son cœur fut soulagé du trop plein de la douleur qui l'oppressait.

Les gendarmes compatissants essayèrent de lier conversation avec lui pour faire diversion à son chagrin. Croyaient-ils à son innocence ou à sa culpabilité? Jusques-là il avait été impossible de le deviner. Probablement ce point leur

lit indifférent, ou bien ils ne voulaient pas i^^ôrter un jugement prématuré.

j Le plus âgé des deux dit cependant au pri- 3nnier :

— Un homicide par imprudence? C'est une

affaire grave, camarade. Si j'étais à votre

place j'avouerais tout et je dirais franchement

'es choses comme elles se sont passées. De cette

açon vous seriez puni moins sévèrement.

^ — Mais, mon ami, j'ai tout déclaré, répondit Jean Verhelst ; irais-je donc me mentir à moimême?

— Vous devez le savoir ; c'est votre affaire ;

lais pensez-y bien, car c'est un bon conseil que u • vous donne.

~ En effet, affirma l'autre gendarme. Tenez, e

j connais denx cas pareils, qui peuvent vous v( . 3rvir d'exemple. J'ai été détaché dans une

ommune de la Flandre Occidentale. Une femme ^r ' ^ fut écrasée parce que les barrières n'avaient

pas été fermées au passage du train. Le garde-

barrière nia obstinément sa culpabilité, et fi

condamné à deux années de détention. Quelqm

temps après je fus appelé du côté de Louvain.

Le même accident à peu près s'y produisit. Trois, personnes y perdirent la vie. Le cantonnier*

avoua en pleurant qu'il avait négligé de fermer

à temps les barrières. Cette affaire était beau- f

coup plus grave que la précédente ; maiscommef(

le coupable avait sincèrement reconnu sa faute, If

le jugement lui tint compte de cette circons-V

tance atténuante, et il ne fut condamné qu'à '

trois mois.

— C'est seulement pour vous dire que vous pourriez faire votre profit de ces deux petites histoires, ajouta le plus vieux des deux gen I darmes. Allons, camarade, êtes vous bien sr d'avoir fermé les deux barrières ?

•^ — J'en suis aussi sur que de mon existence répondit Jean Yerhelst, blessé des doutes de ses j deux gardiens.

Comme il n'y avait pas autre chose à tirer de

J 11 que raffirmation énergique de son innocence,

f ,1 conversation en resta là. D'ailleurs, on appro-

'.hait des premières maisons du faubourg et le

cantonnier se renferma dans un sombre si-

e'nce.

Ah ! c'est dans cette ville que Jean Verhelst

rtait né ; enfant, il y avait joué ; adolescent, il

ir avait appris son métier de forgeron; homme,

et y avait travaillé jusqu*à sa trentième année !

Beaucoup d'habitants le connaissaient ; il avait

parmi eux de nombreux amis. Et maintenant ils

( allaient le voir passer entre deux gendarmes^

/ sans savoir de quel méfait il était accusé. Ils le

' prendraient pour un mauvais sujet, surpris en

flagrant délit de vol. Lui, Jean Verhelst, qui

serait mort plutôt que de faire volontairement

* tort à quelqu'un ne fût-ce que d'un centime, il

1 allait être traîné par les gendarmes à travers les

m rues de sa ville natale, comme un malfaiteur,

comme un bandit, comme un meurtrier !

Il courba la tête et ferma les yeux, dès qu'il

eut atteint la rue populeuse du faubourg. 11%

croyait ainsi se dérober à la honte. Mais il m «

pouvait s'empêcher de regarder de temps en

temps devant lui pour ne pas trébucher.

Il se sentit un peu plus à l'aise car, n'ayant, ^^jsj

jamais demeuré de ce côté de la ville, il n'y ) t

rencontrait aucune figure de connaissance ; les

gamins de la rue qu'il suivait ne savaient pas?

qui il était.

Il devait passer à côté de la station du chemin de fer où il avait autrefois perdu sa main par un héroïque dévouement. Il fixa ses regards jlj sur le grand atelier qui s'élevait à l'intérieur de cette station. C'était là qu'il avait travaillé pendant dix ans à la forge. Qui lui eût prédit, lorsqu'il était là sifflotant et fredonnant au milieu de la pluie d'étincelles qui tombait autour de lui, qu'un jour il passerait au même endroit, mourant de honte, entre deux gendarmes?

Pendant que ces amères réflexions lui arrachaient de nouveaux soupirs, la cloche de midi

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, 0"ns plusieurs rues, ses an-

ciens amis plaindre son sort, quelques-un^ même faire son éloge et refuser de croire à sj]'" culpabilité, mais il dut s'avouer aussi que le pluie grand nombre le prenaient pour un voleur ou pour un assassin.

Près de succomber à la honte et à l'angoisse, il n'avait plus la moindre conscience du chemin qu'on lui faisait suivre.

Aussi, lorsque le plus vieux des gendarmes lui dit : (( Nous y sommes, camarade. » Il ouvrit les yeux, regarda avec une sorte de joie fiévreuse les sombres murailles de la prison, leva les bras au ciel, et s'écria :

— Délivré ! délivré de ce cruel supplice ^ Enfin ! |

Quelques moments plus tard, les verrou d'une cellule grinçaient derrière lui, et il tomb éploré sur un banc de bois.

Seul ! Il était seul avec ses réflexions douloureuses, j

JII

il y avait déjà huit jours que le cantonnier était étroitement renfermé. II ne savait rien du sort de sa femme et de ses enfants, ni de l'état 1 du notaire blessé dans l'accident.

On l'avait conduit une fois au palais de Justice <lans cette voiture close qu'on appelle le panier à salade, et là, pendant plus d'une heure, il avait été interrogé et menacé dans le cabinet du juge d'instruction, d'une façon si sévère et si cruelle, que le pauvre diable était rentré dans son cachot avec la ferme conviction que, malgré son inno- 1-ceuce, il serait condamné.

Le juge, croyant comme le Bourgmestre que le préveim était coupable et que son récit

n'était qu'un mensonge, avait donné Tordre de; le tenir au secret le plus absolu. Par conséquente^ toute communication avec les gens du dehorp lui était interdite, et personne ne pouvait lui transmettre la moindre nouvelle. Durant les six premiers jours qu'il avait passés à la prison il n'avait vu d'autre créature vivante que le geôlier, un personnage grossier et rébarbatif qui, pour lui apporter sa nourriture, aussi bien que j pour le surveiller, allait et venait, insensible et muet comme un spectre. /

La veille l'aumônier lui avait apporté lesf consolations de la religion, mais sans lui donner i aucune nouvelle. }

Qui pourrait décrire les souffrances de l'inno- > cent Jean Verhelst, tenu au secret comme dans | un tombeau, pendant que sa liberté et son bon- À neur étaient menacés. Pas une voix pour lecj défendre, pas un ami pour relever son courage,!» ou seulement pour compatir à ses plaintes ! Que faisaient sa femme et ses enfants? Ne les avait-

on pas chassés de leur humble demeure ? Sa vieille mère aveugle n'était-elle pas malade... ou morte ?

Ce long isolement, ces réflexions solitaires avaient jeté le trouble dans l'esprit de Jean Verhelst ; il voyait tout sont le jour le plus sombre et se forgeait mille fantômes ; ses nuits n'étaient qu'un perpétuel cauchemar. Son imagination lui représentait sa famille en larmes agenouillée, dans le wagon, autour du lit de la grand-mère c-:ronisante ; puis il croyait entendre les cris de désespoir de sa femme, ou il lisait sur la douce figure de son petit Alexandre l'expression de la honte qui lui déchirait le cœur... Pis encore : il était condamné, et delà prison où il devait désormais passer sa vie, il voyait sa famille abandonnée errer par les rues et tendre la main pour un morceau de pain.

Ces affreuses tortures avaient, ainsi qu'une fièvre chaude, consumé et maigri Jean Verhelst : ]«i, le sain et robuste forgeron, était pâle

•jg LE CANTONNIER

maintenant comme uu malade, et ses joues r ^ ^ creuses et ses yeux enfoncés profondément dans leur orbite le rendaient presque méconnaissable.

C'était dans la maMnée du septième jour de sa réclusion. Jean Verhelst était assis sur son banc, la figure cachée dans ses mains. Un silence de mort régnait autour de lui. On eût dit qu'aucune autre créature vivante ne respirait dans j i cette sombre prison.

Mais lui, par la puissance de l'habitude, dis- j tinguait encore des bruits dans ce silence com- > ,■ plet ; car de temps en temps il relevait la tète et ' écoulait avec une attention inquiète. Mais ensuite il laissait retomber son front en poussant un profond soupir. Une fois même il se leva i et fit quelques pas vers la porte, pendant -j qu'un sourire d'espérance venait entr'ouvrir ses ^

lèvres,

Evidemment il attendait quelque autre per-

soniie que son gardien ordinaire, car il re-.

, r,E CANTONNIER 77

:c tourna tout désappointé à son banc, et dit tout haut :

— Vain espoir, il ne viendra pas ! Chacun me croit coupable et me maudit. Lui aussi, peut-être!... L'aumônier aura-t-il bien fait ma commission ! Dieu miséricordieux, combien de temps durera encore ce supplice? Qu'ils me condamnent, si telle est sa sainte volonté. Je me soumettrai et je souffrirai patiemment, mais, ô mon Dieu, je vous en conjure, levez un peu la pierre de mon sépulcre ! que je puisse savoir ce qu'il est advenu de ma malheureuse famille !

Il demeura pendant une demi-heure dans une complète immobilité, et sans doute il avait abandonné tout espoir, car, bien que de temps en temps un léger bruit se fit entendre dans la prison, il paraissait y être devenu insensible, et demeurait plongé dans ses tristes pensées.

Tout à coup une clef grinça dans la serrure de sa cellule. Il se leva d'un bond, et lorsqu'il

78 LE CASTONNIEK

aperçut la personne qui accompagnait le geôlier,

il jeta un cri de joie.

— Merci, monsieur le substitut, s'écria-t-il avec une vive émotion, merci à vous de n'avoir pas repoussé la prière d'un malheureux tel que moi ! Calmez-vous, dit le substitut avec douceur. Yùus m'avez fait prier de me rendre auprès de vous. Avez-vous quelque chose de particulier à me dire au sujet de votre triste affaire?

0h! monsieur! s'écria le cantonnier en joignant les mains, ne peut-on pas lever le secret qui aggrave si cruellement ma détention? Si vous saviez comme je languis ici d'inquiétude et de désespoir, séparé du monde entier ! Je ne sais rien de ma pauvre vieille mère aveugle, de ma femme, de mes pauvres enfants. Donnezmoi de leurs nouvelles, et je bénirai votre nom jusqu'à mon Ut de mort !

Il m'est impossible de vous répondre, répondit le substitut, vu que, depuis le jour de l'accident j'ai dû quitter Bolderhout; mais

consolez^vous, cette après-midi justement une ) autre affaire m'y rappelle, et je prendrai des I renseignements sur votre famille. Ce soir ou demain matin vous connaîtrez leur situation.

— Ah ! si vous pouviez sentir combien vous me rendez heureux ! Vous êtes comme un ange de consolation que Dieu m'a envoyé. Ce secret, monsieur, lorsqu'il pèse sur un innocent, est un supplice dont les tortures sont indescriptibles. Quelle invention inhumaine, d'ensevelir ainsi les malheureux ! Vous êtes bon, vous, monsieur ; mais le juge, n'a-t-il donc pas de cœur?

— Le juge fait son devoir, répondit le substitut. La mise au secret est souvent le seul moyen d'ariiver à la connaissance de la vérité et sans cette absolue claustration beaucoup de malfaiteurs de la pire espèce pourraient rester impunis. L'intérêt social est une loi suprême, quoique parfois cruelle.

— Le juge me croit donc coupable ?

— Probablement.

— Et VOUS, monsieur? demanda le cantonnier avec angoisse.

Le substitut haussa les épaules d'une façon imperceptible.

— Ciel! vous, si bon, si généreux, vous doutez^ N'y a-t-il donc plus de grâce pour moi? Je

drai condamné ? Ma famille courbera la têt sous la honte, et languira dans la misère?

— Je ne dis pas cela. J'espère que le tribunal vous acquittera, mais je ne puis pas porter un jugement personnel dans votre affaire, avant d'avoir lu avec attention toutes les pièces de Tenquête. Personne jusqu'ici n'a pu expliquer comment le malheur est arrivé : il semble impossible à tout le monde qu'un tilbury s'engage sur le chemin de fer quand les barrières sont fermées. Il y a un homme de Bolderhout qui prétend avoir vu une fois les barrières ouvertes près de votre maison de garde, pendant que le train passait. \e

— C'est faux ! s'écria Jean Verhelst.

LE CANTONNIER Oi

I; - Un autre déclare que vous vous adonniez

l de temps en temps à la boisson.

^ - Quel mensonge ! je n'ai jamais bu plus

y d'un verre de bière par jour, et encore très-

}i rarement.

- Ce ne sont là que de vains propos, sans doute, et le tribunal y attachera peu d'importance. On est à la recherche de témoins plus sérieux; mais la question est de savoir si l'on en trouvera.

- Mais le notaire ? Il est mon bienfaiteur : il ne me laissera pas condamner, dit le cantonnier.

- Le notaire est toujours en danger de mort à ce que l'on disait hier au soir. J'ignore s'il à de.)à parlé : dans tous les cas il ne doit pas avoir attesté votre innocence ; car son fils insiste plus que jamais pour que vous soyiez poursuivi, et reproduit en tous lieux ses imprécations contre vous. Cependant que cela ne vous effraie oas trop ; il me paraît probable que le tribunal vous

g2 LE CANTONNIER

acquittera si l'enquête ne relève pas de nouveaux indices contre vous.

Le cantonnier se laissa retomber sur son banc

comme anéanti.

— 0 mon Dieu! s'écria-t-il, comment est-ce possible? Pendant toute ma vie j'ai travaillé avec ardeur comme un honnête ouvrier ; j'ai perdu un membre pour sauver la vie à quelqu'un ; jamais je n'ai fait de mal à personne, et maintenant tout le monde me hait comme si j'étais un véritable mauvais sujet ! Les gens de Bolderhout m'ont maudit et voulaient me jeter de la boue ; maintenant ils m'accusent d'ivrognerie ; le fils du notaire qui me portait de l'estime et qui m'a donné plus d'une preuve de sa bonté, réclame ma condamnation ! Âh ! y aiu-ait-il donc dans le cœur du meilleur des hommes tant d'injustice et de méchanceté ?

— Au contraire, répliqua le substitut, c'est un hommage rendu par eux à la vertu. Ils vous croient coupable : ils déplorent le sort du notaire,

,^. que vous nommez vous-même votre bienfai-

ri

teur^ et ils s'indignent. Ce qu'ils maudissent en

vous, ce n'est pas votre personne, c'est la fatale négligence qui d'après eux, aurait été cause d'une double mort. Si le tribunal vous acquitte, ils vous feront oublier, sans doute, par un redoublement d'estime et d*amitié, le mal qu'ils vous auront fait en vous accusant injustement.

Jean Verhelst, consterné et tout à fait découragé par le doute que le substitut avait manifesté sur son innocence, demeura insensible à cette consolation.

Le substitut e regarda un moment d'un air de pitié, et lui dit :

— Allons, il faut que je vous quitte ; ayez du

courage et ne désespérez pas. J'irai trouver le

: juge d'instruction et je tâcherai d'obtenir de

lui qu'il autorise votre femme à venir vous voir

à la prison.

Le cantonnier se leva en poussant une excla-

mation de joie^ saisit la main du substitut, et la baisa avec eflFusion. 'j

— Que je sois condamné ou non, que Dieu >S»' vous bénisse ! murmura-t-il. Oui, oui, monsieur, î | faites en sorte de rendre cet inappréciable service à un malheureux ! Puisse le ciel prêter à votre généreuse éloquence une force irrésistible ! merci, ô merci î

Et il se laissa tomber à genoux en joignant les mains.

Le substitut, au moment de sortir, s'arrêta sur le seuil de la porte, et dit au prisonnier :

— Je croyais n'aller à Bolderhout qu'assez tard dans l'après-midi ; mais pour abréger vos souffrances, je partirai s'il est possible, ce matin même aussitôt après ma visite au juge d'instruction. Soyez donc tranquille ; dans tous le^ , cas vous recevrez aujourd'hui des nouvelles de votre famille. I(

Le porte-clefs ferma la cellule, et le substitut ; quitta la prison le cœur ému d'une véritable pitié. '* .

Dans la même matinée, une malheureuse famille quittait le village de Bolderhout.

Marie- Jeanne, la courageuse femme du cantonnier, marchait en avant sur la route, avec la petite Barbe sur son bras. Le petit André courait à côté d'elle. Derrière venait l'aïeule guidée par son ami, son petit-fils Alexandre. Tous étaient chargés de paquets, comme s'ils entreprenaient un long voyage.

Sans doute, depuis ces sept longues et mortelles journées, ils avaient tant pleuré que la source des larmes était tarie en eux, car ils avaient les yeux secs, quoiqu'ils se tramassent, la tête baissée, dans un sombre et douloureux silence.

86 LE CANTOIXNIER

Marie-Jeanue seule tournait encore parfois le \ tête pour regarder du côté du village, et parais- M sait chercher des yeux, dans cette direction, un { endroit regretté... Là, près du chemin de fer |

s'élevait le vieux wagon, berceau de sa netite

f Barbe... Le paradis où elle avait passé dans la',

paix et le bonheur les plus belles et les plus \

douces années de sa vie. Perdus, perdus poui ,

jamais!

En effet, l'administration du chemin de fer*,

avait installé dans la maisonnette un nouveau)

garde. Quoique celui-ci fût aussi un hommes

marié, il avait, par compassion, offert à la \

femme de Jean Verhelst de la laisser demeurer i

dans, le wagon avec ses enfants, jusqu'à ce que /

le sort de son mari fût décidé. Elle avait d'abord t

accepté avec reconnaissance cette généreuse

proposition ; mais bientôt elle avait reconnu ' )

qu'il lui était impossible de demeurer plus long- [

temps à Bolderhout. Elle ne pouvait se montrer ,

nulle part sans être insultée par les villageois. '

^es anciens camarades de classe du bon petit jjj.lexandre lui lançaient de loin l'injurieuse iipithète de meurtrier, et depuis trois jours lo Jpauvre garçon n'avait plus osé mettre le pied / hors du wagon. Son instituteur seul était resté bon et amical pour lui, mais pour aller chercher près de ce digne homme quelques conseils et quelques consolations, l'enfant était obligé d'attendre qu'il fit nuit et de prendre des sentiers écartés afin d'éviter les regards.

Quelques raisons que pussent avoir les gens du village de haïr la femme et les enfants d'un homme qui devait, pensaient-ils, se reprocher une . si épouvantable catastrophe, ils n'auraient pas [sans doute poursuivi cette malheureuse famille avec autant d'acharnement, si le fils aîné du l^ourant n'eût ravivé leur indignation par ses ^accusations incessantes et ses cris de vengeance. î Marie-Jeanne avait donc résolu d'abandonner lïînlderhout, et de partir pour la ville avec sa IfaniiUe. Ce qu'elle allait y faire, elle ne le savait

pas bien encore. Peut-être un irrésistible dés

de se rapprocher de son mari la poussait-elle 1/

^isprendre cette grave résolution. Elle se proposai

de louer une petite maison ou une couple de

chambres dans un faubourg ; de vendre ses rares (J ^

bijoux et quelques meubles dont elle pouvait

se passer et d'aller^ s'il le fallait, travailler à la

journée pour donner à sa belle-mère et à ses

enfants le pain quotidien... jusqu'à des temps

meilleurs.

Car elle n'avait plus aucune confiance dans la

prochaine mise en liberté de son mari. Les efforts

infructueux qu'elle avait tentés pour être admise j \

à le voir dans sa prison, ou pour apprendre

quelque chose de lui ; son remplacement imme-

diat par un autre garde ; la haine, les injures, , i

et les menaces des gens de Bolderhout, tout /

cela lui avait donné la conviction que son malheureux mari, malgré son innocence, serait j je condamné à une longue détention. ' \{y

Les tristes émigrants marchaient silencieuse-

(rient dans Tétroit sentier qui serpentait à ravers la campagne.

La grand'mère et les enfants, qui ne partageaient pas la désolante conviction de Marie- Jeanne, hasardaient de temps en temps quelques paroles d'espoir, auxquelles la pauvre femme, de crainte de les affliger trop profondément, ne répondait guère que par monosyllabes.

Ils avaient fait une bonne partie du chemin, ainsi livrés à leurs pensées muettes, lorsque Alexandre, s'adressant à Taveugle :

— Grand'mère chérie, dit-il d'un ton de surprise : vous riez si joyeusement ! A quoi pensezvous donc ?

La vieille femme ralentit le pas et répondit :

— Mon petit Alexandre, reste un peu en arrière avec moi. Ta mère voit tout en noir ; mais je suis bien certaine que c'est Dieu lui-même qui m'a envoyé cette nuit ce beau rêve dont je t'ai parlé.

— Ah! grand'mère, poavez-voiis croire à de.ij choses pareilles ? ^ f

— Comment, comment? qu'est-ce que tu dis' \ Si jeune, et déjà si incrédule ! Le monde es\ corrompu; il ne durera plus longtemps, mon^ enfant! Ecoute, je vais te le raconter encore une fois... J'étais au lit, dans notre wagon ; je m'étais endormie en priant, je me figurais être assise j sur une chaise dans une grande église. Il y avait de la musique; l'orgue résonnait, et Ton chantait si bien au jubé que je sentais battre mon cœur d'émotiou. Je ne sais pas ce qui se passa en moi, je tombai agenouillée sur les dalles ; et, levant les bras au ciel : ô Dieu, doux Jésus, par votre amère passion, par votre sang sacré exaucez la prière d'une pauvre mère aveugle! Ayez ^ pitié de mon fils innocent. Délivrez-le, délivrezle de prison, afin que la justice humaine ne succombe pas ! Béni soit votre nom dans Téter- ( nité. — Alors, je vis tout à coup dans les nuages h d'encens qui s'élevaient près de l'autel... (oui, W

ji

\ LE CAMOXNIEK 9i

;xandre, quand je rêve, j'y vois avec d'aussi

,4s yeux que du temps de ma jeunesse...) Je

s une vive lumière, et au milieu de cette lu-

ière, un ange avec de longues ailes. Il vint

moi en souriant d'un sourire céleste ; ie tremf

.ais de respect et d'espérance. Le bel ange me prit par la main en disant : «Levez-vous, femme, et soyez consolée. Dieu a exaucé votre prière. Dans trois jours vous serrerez dans vos bras votre fils acquitté. »> — Je poussai un cri de joie et... je m'éveillai. Eh bien, Alexandre, crois-tu encore comme ta mère, que cette vision nocturne n'ait été qu'une vaine illusion de mes esprits troublés? Ne penses-tu pas qu'elle pourrait devenir une réalité ?

— Ah! grand'mère ! que j'aimerais à le *.roire ! ce serait si beau, si c'était vrai, répondit :ristement le petit garçon ; mais ce que le maître ^'école m'a dit ne me permet pas d'y songer.

— Et qu'est-ce qu'il t'a dit le maitre d'école î

— D'après ses explications, grand'mère, mon

92 LE CANTONNIER jf

père ne peut pas être mis en liberté avant q j le tribunal se soit réuni pour prononcer un j ]f gement. Et jusque-là, il se passera encore dt! semaines, peut-être des mois, pendant lesque' mon pauvre père devra rester dans son cachoJ Ah ! si nous pouvions avoir de ses nouvelles.' Dieu sait, grand'mère, si mon père n'est pas malade !

— Vas-tu encore te mettre à pleurer, Alexandre?

— Je ne pleure pas, grand'mère, mais c'est bien dur tout de même. (

— Oui, mon enfant, c'est inhumain et cruelj Ils considèrent donc ton père comme un affreux mauvais sujet? Nous empêcher, d'une façon si impitoyable, de le voir et de le consoler ; ne pai^ permettre même que nous apprenions s'il esi malade ou bien portant ! Hélas ! mon enfantJ souvent je me prends aussi à penser qu'il pourait être condamné injustement... Tu pleure^ encore, Alexandre ! Alors je ne dis plus rien.

Marie-Jeanne aval. r.,e,„i ,„ pas et dit à ' «""«'o avec n„ accent de reproche ■ - Ma mère, ma mère, ponr,„oi „, ,^.

"M.,1 donc pas assez de sou propre Chagrin' Avançons et taisons-nous ■ cari,/

rro-71 ' cai nous n avo?K

" '•"'■'"" ™" "" -"-lan. à „o„s dire , -■ , ~ ^'^ '"'"' J" -"««herai un peu p|„s ,;,, l^repoudit ,a vieiile Temme ,- maisjéne pu s l'

: "-;- ™a d„„,eur sans me plaindre. Pair mj vsoulage le cœur. ""^

- No Pleure p,„s, mon cher Alexandre, di, •• "c-Joa„ne. Dès <j„e „„us aurons trouvé n

*- maison o, nous pourrons passer

,«e^rge voisine, un homme ,ui a toujours

^el ™ et le compagnon de ton père. mW ;•' ' "" "'" '""■"■ "»- »e P-ndrons pas de

pos avant d'avoir Obtenu la permission de vo P P-. Si je le trouvais en honne santé, s, .-'- le consoler, ce serai, encore „n gran^

bonheur! Je connais aussi un monsieur qui

était présent lorsque ton père a perdu sa main |

gauche, ce monsieur alors a fort apprécié sa i

belle action et lui a promis sa protection. ..

J'irai le trouver, lui et d'autres encore ; je remuerai ciel et terre pour parvenir auprès de ton père. Console-toi en espérant que je réussirai, et avance rapidement sans trop bavarder. Et vous,» grand'mère^ tenez-vous de grâce un peu tran quille ; cela ne sert à rien de faire pleurer les \ enfants. Dieu est le maître ; et s'il nous me . une croix sur les épaules, si lourde et si dou]^"-^ reuse qu^elle soit, nous devons la porter a ^ résignation. Nos plaintes ne peuvent pas ch;^ ger notre triste sort. Tout dépend de sa sair volonté. Nous taire et prier est encore ce C: nous avons de mieux à faire.

À partir de ce moment ils ne rompirent pque rarement le silence et cheminèrent aussi vi que le permettait la marche incertaine de grnnd'mère aveugle.

Lorsqu'ils eurent atteint la chaussée et qu'ils ipprochèrent d'une grande ferme, Marie- Jeanne js' arrêta :

1 — Entrons ici dit-elle, demandons un peu de /

jlait pour notre petite Barbe. Les enfants s'y reposeront un moment.

Ils entrèrent dans la cour de la ferme avec un sentiment de timidité, et dirent à la fermière ce qu'ils désiraient.

Celle-ci, disposée à la pitié par la vue de la vieille mère aveugle et des petits enfants, les

entrer dans la maison, leur donna des chaises r'

..ir se reposer, et leur apporta une grande cuelle de lait chaud, en leur prodiguant des varoles amicales.

Mais en ce moment le fermier rentra, et rearda la pauvre famille d'un œil sévère.

/ — N^êtes-vous pas la femme de Jean Verhelst cantonnier? rlematida-t-il.

et — Hélas^ oui, pour vous servir, fermier, ré-

> vh ndit Marie-Jeanne avec un soupir.

— Ah! Ah! vous êtes la femme de cet » i ployé coupable qui a fait écraser le notaire cQ Bolderhout et son cocher? grommela-t-il avl, une grimace de dégoût. Je vous plains, vous e vos enfants ; vous n'y êtes pour rien ; mais votrt mari sera bien certainement puni comme il I mérite ; car peu importe la façon dont on it les gens, soit par négligeace, soit volontaire, ment. On pourrait, comme cela, faire déraille un train entier, et exposer la vie de plusieu. centaines de voyageurs... mes paroles vou affligent, femme, je le comprends; mais j'«à cela sur le cœur, et je ne pouvais pas le ga^ plus longtemps ! Adieu, mangez et buvez ; met ne restez pas dans ma maison plus quil r

faut. ;j

En achevant ces derniers mots il sortit, pa^ ' dans la cour, et disparut dans l'écurie.

Son rude accueil et sa décourageante préd tion avaient arraché des larmes à la grand'n]| et aux enfants. Marie-Jeanne seule dévoraiLr'

LE CANTONNIEU 97

honte, et quoique la fermière essayât de la ; consoler et do la tranquilliser, elle se leva et dit :

— Nous vous sommes reconnaissantes de votre bonté, fermière... Venez, enfants, éloignonsnous de ce chemin de la croix. Si les hommes sont cruels et injustes, Dieu, là haut, sait bien où est l'innocent.

Quoiqu'elle affectât d'être courageuse et ûère, son cœur devait être bien gros, car à peine eutelle dépassé un peu cette ferme trop peu hospitalière, qu'elle s'essuya les yeux à différentes reprises, et les contractions nerveuses de son visage trahissaient ses efforts pour rester calme. Quelques minutes plus tard, elle vit venir dans le lointain une voiture découverte. Elle la regarda avec une attention singulière, et ne pouvait en détacher ses yeux. Pourquoi ? Elle n'eu savait rien elle-même ; il lui semblait qu'elle ^ avait rencontré plus d'une fois le monsieur qui

y était assis,

98 LE CANTOiVNlER

La voiture s'arrêta à une trentaine de pas db Marie- Jeanne ; le monsieur sauta à terre et vinl^à elle. Il paraissait encore jeune, et sur son beav ^ t visage se lisait l'expression d'une joyeuse sur^^"* prise. '^\..

— N'êtes- vous pas la femme du cantonnier de Bolderhout ? demanda-t-il. f

— Oui, monsieur, pour vous servir.

— Venez-vous du village ?

— Nous l'avons quitté ce matin.

— Dites-moi, femme, comment se porte le | notaire ?

— Mal, monsieur, très-mal. Depuis son accident il n'a encore repris ni sa connaissance, ni l'usage de la parole. Hier au soir il semblait revenir un peu à lui ; mais les médecins crurent bien certainement qu'il allait mourir ; car ils ont fait demander tout de suite l'extrême- j onction. .

— Cette fatale mort serait profondément re-r* Il grettable.

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