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lement demander du regard ce que lui voulaieul ces étrangers.

Je lui pris la main, rattirai dans la chambre, et m'écriai avec chaleur :

— Marie, ma chère Marie, reconnais-moi, j(^. suis ton mari, ton ami. Je t'apporte une heurensf^'^^ nouvelle : notre enfant, notre Pauline est retrouvée, fraîche et bien portante comme une rose. , Vois, vois, voilà notre petit ange, il te tend les ^ bras avec amour. i

Marie sauta en arrière en poussant un cri sourd. < Elle tenait son regard enflammé fixé sur l'enfant, un rire de mépris faisait trembler ses lèvres, et elle tendait les mains en avant comme pour repousser la trompeuse apparition.

Je poussai un cri étouffé^ tous les spectateurs j de cette scène douloureuse étaient pâles. Si la nuit régnait dans l'esprit de la pauvre insensée, il faisait trop clair encore dans son cœur de mère. Hélas! hélas î notre tentative suprême avait échoué I Elle devinait la tromperie !

L^ILLUSION d'une MÈRE

Alors, sur un signe du docteur^ la petite Pauline s'approcha en hésitant de la malade. Celleci recula jusqu'à la muraille avec une expression de haine et de terreur. Nous encourageâmes l'enfant, malgré notre crainte, à accomplir ce que nous lui avions appris.

L'erfant parut prendre tout à coup une résolution ; elle tendit les bras, fit encore quelques pas vers ma femme et s'écria de sa petite voix douce et suppliante :

— Ah ! maman, chère maman ne soyez pas fâchée contre moi, je vous aime tant !

Le mot de mère toucha vivement et profondément Marie. Elle se mit à trembler comme un roseau, regarda encore un instant la petite Pauline, poussa un cri de joie qui retentit jusque dans le corridor, entoura l'enfant de ses bras, la leva de terre, la serra contre son cœur, l'embrassa avec effusion, et, se soutenant à peine tant l'émotion la faisait chanceler sur S{3S jambes, elle se laissa tom^ ber sur une chaise comme si elle allait s'évanouir.

264 l'illusion d'une mère

Le directeur s'avança vers elle ; mais elle, craignant qu'il ne lui enlevât la petite Pauline, se leva d'un bond et s'enfuit dans un autre coin du salon.

— Mon enfant, ma chère petite Pauline ! s'écria-t-elle en l'embrassant convulsivement. Tu vis, tu vis encore, douce et charmante comme auparavant ! Laisse-moi t'embrasser, t'embrasser toujours, mon petit ange. Ahl loué soit Dieu

qui m'a rendu la lumière de mes yeux, la joie

do mon âme ! Mon enfant, mon enfant, noue

encore tes bras autour de mon cou. Reste ainsi toujours, toujours, sur le cœur do ton heureuse mère.

Nous gardions le silence pour la laisser épancher en paix sa joie et son amour. La petite Pauline ne paraissait plus effrayée : on eût dit au contraire qu'elle était contente et fière de la tendresse fébrile que sa nouvelle mère lui témoignait.

Je ne savais pas ce que je pouvais espérer;

/ L^'lLLUSION d'une MÈRE 263

te doute me causait des souffrances inexprimables. Déjà plus d'une fois j'avais fait un mouvement pour m'approcher de ma femme; mais ^.haque fois le docteur m'avait retenu.

Ciel ! comme mon cœur se mit à battre ! voilà |ue Marie prononçdit mon nom 1 Elle me reconlaissait donc? La violence du choc avait-elle amené la clarté dans son esprit ?

Le directeur avait voulu de nouveau s'approcher d'elle ; et, comme s'il lui inspirait une vive frayeur, elle me cria d'un ton suppliant.

— David, ô David, protége-moi contre cet homme. Il veut voler notre enfant ; mais qu'il vienne, qu'il vienne! Il m'arracherait plutôt la vie!

J'allai à elle, je m'assis sur une chaise à côté

d'elle^ je pris sa main, et j'essayai de la persua-

tler daucement qu'elle avait tort de craindre le

moindre mal de la part des personnes présentes

i^jui étaient toutes de nos amis. Je lui dis qu'elle

/avait été malade de chagrin à cause de la perte

supposée de notre enfant ; mais qu'à présent

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elle guérirait infailliblement et que probablement elle était déjà guérie. Elle m'écouta avec atten tion et avec joie. Elle reconnut aussi le docteur e lui serra amicalement la main.

Petit à petit sa frayeur se dissipa tout à fait Elle tenait toujours Tenfant étroitement serré sur sa poitrine, mais elle causait très-tranquill(^ ment avec nous et même avec le directeur. ses nombreuses questions pour savoir où e comment nous avions retrouvé la petite Pauline nous lui racontâmes une histoire dont nous étions convenus d'avance^ et dont les détails lui firent de nouveau couvrir Tenfant de baisers.

Ce que disait ma pauvre Marie n^était pourtan

pas de nature à me rendre heureux. De ses pa^'y

U rôles décousues il résultait clairement pour toul ^

le monde qu'elle était encore aussi insensé'^'

qu'auparavant. S'il s'était produit quelque chan gement dans les dispositions de son esprit, c changement ne consistait que dans un calme relatif qui nous permettait d'espérer quelle ne

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serait plus sujette à des accès de fureur. En effet, la cause de son désir de vengeance n'existait plus maintenant, du moins dans son imagination.

J'aurais du me féliciter et remercier Dieu de cette notable amélioration ; et je faisais, hélas ! de pénibles efforts pour retenir mes larmes. Ma pauvre Marie resterait donc folle î Quelle pensée désolante et désespérante !

Si triste que je fusse, je remarquai cependant avec un certain soulagement que le calme se faisait de plus en plus dans son esprit. Maintenant elle se promenait en tenant sa petite Pauline par la main. Sa présence d'esprit lui revenait un peu ; elle nous rappela plusieurs particularités des derniers jours qui avaient précédé sa maladie, elle parla de notre maison de campagne^ des servantes, de mon père ; mais tout cela avec une innocence si enfantine et avec tant d'incohérence, que ma douloureuse conviction se confirma encore davantage.

L ILLUSION D UNE MERE

Lorsque, au bout d'une couple d'heures, il nous fallut songer à quitter rétablissement, nous nous trouvâmes dans un grand embarras. Il venait de nous être prouvé clairement que sous aucun prétexte Marie ne se laisserait séparer de Tenfant; et si nous tentions d'employer la violence, elle aurait probablement de nouveaux accès de fureur et de désespoir. Un pareil coup suffirait pour étouffer en elle jusqu'à la dernière étincelle d'intelligence, et même peut-être pour la tuer. Le docteur et moi, nous nous retirâmes dans une chambre voisine avec le directeur pour délibérer sur le moyen de trancher cette difficulté, et malgré les objections du dernier, nous résolûmes d'emmener ma femme à la maison. Ce parti pouvait être dangereux, surtout la nuit, mais nous prendrions nos précautions. Il fut convenu que le directeur nous enverrait le plus robuste et le plus courageux de ses gardiens pour passer la nuit dans notre maison de campagne, et que je ferais coucher au premier

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Hage nos deux servantes et même un domestique, pour qu'ils fussent prêts à nous prêter secours en cas d'urgence... et enfin s'il n'y iavait pas moyen de faire autrement, nous ramènerions ma malheureuse femme à la maison de santé.

Cette résolution prise, nous rentrâmes dans le salon et je dis à ma femme d'un ton joyeux :

— Marie, nous retournons à la maison. Tu pourras te promener dans notre beau jardin avec aulinette ; tout sera comme auparavant.

Elle poussa un cri de joie, et se jeta à mon ou.

(( — 0 David! s'écria-t-elle, tu me délivres? Je /puis rentrer à la maison avec mon enfant? , khi me voilà guérie, je n'osais pas encore l'espérer; mais, David, mon cher David, tu es si /bon, et tu m'aimes toujours, n'est-ce pas? Ah! que nous serons heureux ! Viens, Paulinette, viens, j'ai dans ma commode une magnifique jjnohe en satin bleu de ciel que tu n'as pas en-

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core vue. Elle est pour toi. Je veux t'en revêtir te poser sur la tête une couronne de boutonsl" d'or, et te faire uno paire d'ailes en dentelles. T seras charmante, et tu pourras voler comme le anges du ciel 1 ''

C'est en déraisonnant ainsi qu'elle nous suiviii dans la cour où l'on était en train d'alteler notre voiture.

Elle serra la main au directeur^ salua amicalement ses gardiens, tout en regardant bien attenr tivement si Pauline montait en voiture. Evi^ demment elle craignait encore d'être séparée^ de son enfant. \

Pendant le trajet elle fut très-gaie ; elle se di-y' sait pressée de revoir sa maison. Tout en par- ; [ lant elle s'occupait de Tenfant, arrangeait ses vê-/ tements, roulait les boucles de sa chevelure autour de ses doigts, et ne cessait de la caresser. - l| La petite Pauline devait être réellement une en4 faut très-intelligente, car elle se prêtait de la meilleure grâce du monde à ces marques flé-\I5

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vreuses d'affection, et quand ma femme disait ou demandait quelque chose qui pouvait compromettre notre secret, Pauline se taisait ou détournait la conversation. La bonne petite fille avait retenu sa leçon et jouait son rôle avec une étonnante sagacité.

Nous fîmes monter ma femme et la petite fille au premier étage, et nous les y laissâmes jouer et s'amuser à leur aise ; car réellement c'étaient deux enfants, et la plus jeune n'était pas la plus innocente.

Tous les jouets, tous les vêtements, tous les colliers, les bracelets de perles et de corail de ma pauvre fille défunte furent remis au jour. Pauline fut parée, atiiffée et coifiee de vingt différentes manières. Ma pauvre Marie battait des mains, chantait et dansait avec un abandon si enfantin que la vue même de son bonheur me brisait le cœur.

Je m'enfuis dans une autre pièce où je versai, dans la solitude, un torrent de larmes amères.

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Le docteur vint me rejoindre et réussit à me rendre un peu de courage. II essaya de m'inspirer Tespoir que la raison de ma femme reviendrait insensiblement. Elle resterait probablement longtemps encore faible d'esprit, me disait-il, mais peu à peu elle se rétablirait de telle sorte que toute crainte de violence de sa part se dissiperait. Le principal n'était-il pas, d'ailleurs, quielle fut heureuse et tranquille ? Il avait raison, au fond, mon excellent ami ; mais ô ciel, folle pour toujours !

Le docteur nous quitta pour aller voir d'au très malades.

J'envoyai les servantes à l'étage supérieur avec mes instructions et je donnai à chacun de mes domestiques les ordres les plus sévères non seulement pour qu'ils fissent bonne garde la nuit, mais encore pour leur recommander la discrétion la plus absolue. Je les prévins que je renverrais immédiatement et sans miséricorde celui qui oserait prononcer une parole imprudente en

l'illusion D'rNE MÈRE 273

présence de ma femme, ou qui ne se comporte-

•rait pas comme si Pauline était réellement ma

fille miraculeusement retrouvée.

) Pendant cette journée, je me tins presque

toujours dans l'appartement où ma femme se

trouvait avec Tenfant. Elle m'embrassa plus d'une fois en prononçant des paroles de reconnaissance ; plus d'une fois aussi j'essayais d'engager une conversation suivie avec elle ; mais hélas, au bout de quelques phrases elle s'égarait en de véritables enfantillages, qui eussent sans doute fait rire un indifférent, mais qui me faisaient frémir d'angoisse et de désespoir, i; Quand la soirée fut assez avancée, et que Ten- ! fant, fatiguée de jouer, se fut endormie sur le tapis, Marie la coucha dans son lit. Je tâchai, sous différents prétextes, de la décider à aller se couj cher dans une chambre voisine : mais, comme je m'y attendais, du reste, il n'y eut pas moyen de l'éloigner. Elle se mit au lit également, et ne tarda pas à s'endormir d'un sommeil tranquille.

274 l'illusion d^une mère

La nuit se passa sans accident. Deux toiSr Marie se leva pour aller regarder Tenfant; maisf elle retourna paisiblement se coucher.

Le matin^ aux premiers rayons du soleil, je les retrouvai toutes les deux en train de jouer gaîment.

Bien des jours, bien nés semaines même se passèrent ainsi sans qu'il se fit dans la situation d'esprit de Marie d'autre changement qu'un apaisement déplus en plus sensible.

Je comprenais bien que son bonheur et même sa vie dépendaient de la prolongation de son illusion; je ne doutais pas même qu'elle ne retombât dans ses accès de fureur, si jamais elle avait un jour conscience de la pieuse supercherie, dont on avait usé envers elle.

Dans cette conviction je pris toutes les pré cautions possibles pour la protéger contre la moindre indiscrétion. Je n'avais pas encore quitté un seul instant notre maison de campagne, et je surveillais mes domestiques avec une

l'illusion d'une mèke 275

ttention qui finit par me fatiguer beaucoup, et bar me rendre très-nerveux.

Chaque jour il nous arrivait, de Bruxelles ou les environs, des personnes de notre connaissance qui insistaient beaucoup pour voir ma femme. Elles avaient appris la mort de notre 3nfant, et savaient probablement, sur notre double malheur, plus que je ne le supposais. 5'il m'était pénible de lutter contre la curiosité ie ces visiteurs, et d'avoir à répéter chaque fois tes mêmes explications ; souvent aussi je tremblais à ridée qu'il ne me serait pas toujours possible de veiller aux côtés de ma femme.

Je n'avais pas encore mis le pied hors de chez moi, mon père malade me suppliait d'aller le voir, et le soin de mes intérêts exigeait ma présence à Bruxelles. Et cependant je n'osais pas m'éloigner un instant de Marie. En efî*et, la moindre question indiscrète^ la moindre imprudence pouvait la mettre sur la trace du terrible

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secret et briser son cœur sous le coup d'un dé sespoir mortel.

La nécessité me réduisait à prendre enfin un résolution suprême. Je fis venir mon notaire, e je lui dis que je désirais acheter quelque part loin de Bruxelles^ dans la Flandre Occidentale par' exemple, une autre maison de campagne, je me proposais de congédier tous nos domesti-| ques, excepté notre vieille servante, et de n prendre chez nous que des personnes qui n connaîtraient rien de notre vie passée. Ainsi tout à fait éloigné du monde, je voulais consa crer ma vie au repos et au bonheur de ma femme, écarter de son chemin tout ce qui pouvait troubler ce repos, la défendre contre touteyl révélation ennemis... et tâcher d'être heureux v moi-même par la conscience de mon sacrifice.

Les recherches du notaire ne furent pas lon-i gués... Nous partîmes le 17 août 1836 pour la Flandre occidentale

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22 Mai 1850 Note ajoutée pour if. Somers.

I] y a aujourd'hui quatorze ans que j^ai écrit Thistoire de mes malheurs. Depuis lors les choses se sont passées pour ma pauvre Marie comme l'avait prédit mon ami Vloebergs, Insensiblement son esprit est redevenu plus calme, et la conscience des choses journalières de la vie lui est revenue; si bien qu'aujourd'hui je ne crains pas de lui laisser voir des personnes discrètes, de bons amis tels que M. Somers, qui remarquait bien certainement l'innocence enfantine de ma femme, mais qui, par générosité et par compassion, font semblant de ne s'apercevoir de rien.

La première fois que M. Somers amena avec lui son fils. Je m'alarmai à l'idée de la sympathie naturelle qui pouvait naître entre Frédéric et Pauline. Hélas, pourquoi n'ai-je pas coupé court dès l'origine, à cet amour naissant? Mon

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ami Somers m'eût probablement compris et aidé.

Mais par intérêt pour Pauline, qui vivait si iso- , lée, et dans l'espoir que cette sympathie ne de- ■ viendrait pas un amour ardent, j'accueillis de mon mieux le jeune M. Somers. "

Lorsque je m'aperçus que je m'étais trompé^ il était trop tard : Je ne pouvais plus interdire à Frédéric l'entrée de ma maison sans faire, du moins en apparence, un affront à son père, et sans perdre l'amitié de tous les deux.

Quelle devait être la suite inévitable de ma faiblesse? une demande en mariage, n'est-ce pas? Cette pensée m'a effrayé pendant des mois en tiers, et bien souvent elle troubla mon sommeil. En effet, depuis quelque temps ma pauvre femme semble devenir plus inquiète, plus agitée, et je tremble de voir son état s'aggraver. Le mariage de Pauline rendrait nécessaires des publications légales ; tout le monde lirait le nom de Thérèse Blompap, et apprendrait ainsi que Pauline n^'est pas notre enfant.

( l'illusion d'une mère 279

Peut-être y aurait-il un moyen de dérober à ma femme la connaissance de ces publications ; mais ne faut-il pas hélas, qu^elle signe Tacte de mariage? Le nom de Thérèse Blompap, qui ne manquera pas de frapper ses yeux, ne détruira-til pas l'illusion qu'elle a toujours conservée, et sur laquelle repose depuis quinze ans son bonheur, sa santé et sa vie? Quel coup mortel pour elle et pour W moi ! Je frémis pendant que ma plume trace ces terribles réflexions. Puisse mon ami Somers pardonner la douleur et le désespoir de son bon Frédéric à un homme qui a souffert si cruellement et qui est encore la victime d'un sort impitoyable?

M. Somers avait terminé la lecture du manuscrit. Mais son regard y restait attaché, et son esprit s'absorbait dans de profondes réflexions.

Au bout d'un instant il parut se réveiller comme d'un songe, se frotta les yeux, et regardant sa main humide :

, — J'ai pleuré! murmura-t-il. Triste histoire.

280 l'illusion d'une mère

en effet. Malheureux Van Hoogveld, quelle vie ! Toujours veiller une malade ! Et je ne tenterais pas l'impossible pour empêcher que ce fatal dévouement ne fasse de nouvelles victimes? L'acte de mariage ? Mais le bourgmestre est mon ami. Par bonté, pour prévenir des malheurs, il consentirait à tout pour nous venir en aide... oui, quelque ruse innocente... De cette façon Madame Van Hoogveld ne soupçonnera rien. Oui, oui... Mais ce nom malsonnant? Thérèse Blompap î 'g Ah ! s'il n'y avait pas d'autre empêchement que ce nom ! mais il y a un nœud plus difficile à dénouer...

Il se leva, s'approcha de la porte, et cria à haute voix :

— Baptiste, Baptiste, apporte-moi ma redingote et mon chapeau ! Je veux sortir sur le champ, j

— Me voici, monsieur! répondit Baptiste. \ M. Somers, s'ha:illa à la hâte et sortit en cou- <

rant avec le manuscrit sous son bras. \

vn

! Deux heures plus tard, M. Somers quittait la maison de campagne de son ami et retournait chez hii tout pensif.

j Au détour du chemin il aperçut de loin un

1 jeune homme qui marchait la tête basse, et la démarche incertaine.

— Ciel ! s'écria-t-il, c'est mon fils ! Je le croyais

) à Gand, qu'est-ce que cela signifie? Pauvre garçon il a l'air tout consterné. Comment recevra-t-il la confidence de ce secret ? Je dois être prudent. Aujourd'hui l'amour le rendrait aveugle ; mais s'il allait regretter plus tard... Je suis son père ; je dois y voir clair pour lui.

Tout en se parlant ainsi à lui-même il se rap-

procha de son fils et le tira de sa rêverie en lui' disant.

— Tiens^ tiens, Frédéric, c'est toi? que vienstu faire ici ? i

— Oh! mon père, soupira le jeune homme 1 d'une voix altérée, j'ai été très-loin sur la route ' de Gand, mais l'idée que je m'éloignais de ma | PauUne me faisait trop cruellement souffrir. Présente à mes yeux, je la voyais implorer mes ( consolations et mon aide ; elle pleurait, elle se désolait, elle était malade ! Ma volonté a été la ^ plus faible : j'ai lutté pendant longtemps, mais i i j'ai fini par succomber. C'est ici, où elle souffre, i que je dois vivre; ailleurs l'air me suffoque... Ah! mon père, donnez-moi du courage, rendez- y moi un peu d'espoir î je suis si malheureux que j'en perdrai l'esprit, soyez-en sur!

— Allons, allons, mon fils, calme-toi, répondit M. Somers. Les choses ne sont peut-être pas aussi désespérées que tu le crois. Je viens de chez M. Van Hoogveld.

L^ILLUSION d'une MÈRE 283

^ — Vous l'avez vu? vous lui avez parlé?

— Oui, et il y a du nouveau.

— Ah! Dieu soit loué, de bonnes nouvelles ? , s'écria joyeusement le jeune homme en sautant

au cou de son père.

Mais celui-ci se dégagea de cette étreinte pas-^ sionnée, et» prenant la main de son fils, lui dit d'un ton très-sérieux :

— Frédéric, je ne puis te faire part de cette nouvelle, bonne, ou mauvaise, comme elle peut rêtre, à moins que tu ne me promettes d'y réfléchir avec le plus grand calme. Nous retour-

( nerons chez nous en nous promenant. Écoute attentivement et sans passion ce que je vais Rapprendre. Si tu dois te laisser emporter par les élans irréfléchis de ton cœur, je me tairai,

) et je remettrai l'explication à un autre

i jour.

— J'écoute, j'écoute, mon cher père, répli- I qua le jeune homme, en faisant un suprême ef- I fort sur lui-même pour maîtriser son impatience.

284 l'illusion d'une mère

e à côt(J3

Lorqu'ils eurent fait quelques pas côte

LDrim

dan, ,e chemin de te„e, M. Some. .exprimi

ainsi : 1

— Frédéric, le mariage est un lien pour toute la vie. Une alliance que l'on contracte sous l'impulsion d'un amour irrésistible ne peut plus se briser lorsque Tamour s'en va, et que le ban deau tombe de nos yeux.

— Je le sais, mon père, dit le fils. f

— Une des sources les plus fécondes des chagrins et des regrets de la vie, c'est bien certainement une union entre des personnes dont les ^ positions sociales sont par trop inégales. Z n aimes Pauline, et tu aspires à sa main, mais / n'hésiterais-tu pas à te marier avec la fille d'un... d'un aide-maçon?

Le jeune homme regarda son père d'un air hébété ; il ne paraissait pas comprendre ce que ^ celui-ci voulait dire.

— Il en est ainsi, continua M. Somers. Elle n'est pas la fille de M. Van Hoogveld, elle est

l'illusion d'kne mère 285

aée à Beersol, près de Bruxelles, d'un pauvre manœuvre.

— Parlez-vous de Mademoiselle Pauline ? balbutia le jeune homme.

— Oui, oui, de ceite belle demoiselle^ si spirituelle et si bien élevée. Cela semble bétonner et t'attrister ?

— Cela me surprend, mais cela ne m'afflige pas; non, non, Dieu soit loué! s^ecria gaiment Frédéric. Ah ! ah! maintenant je ne crains plus le baron Van Cortebach! C'est un ambitieux; il n^'aime Pauline que pour sa fortune. Ce n*est

^pas de l'argent que je désire, c'est elle... Au

i/ ^contraire, lui prouver que mon amour est pur

i et désintéressé, être son protecteur, la rendre

7 heureuse, sans autre récompense que sa douce affection ! quelle existence enviable et bénie ! Et, dussé-je travailler pour elle, comme je bénirais ce travail !

— Travailler? qui te parles de travailler .^ répondit le père. La question d^argent n'est pas ce

286 l'illusion d'une mère

qui m'inquiète, mais son nom malsonnant : elle.

s'appelle Thérèse Blompap...

— Thérèse Blompap ! répéta Frédéric un mo-j ment interloqué. Thérèse Blompap ! j

Mais bientôt il secoua la tête pour chasseii une idée importune, et répondit:

— Qu'importe le nom, mon père; c'est la personne qu'il faut considérer. Ne connaissons-' nous pas un banquier très-estimé qui se nomme J Poulaupot?

— Le nom ne fait pas grand'chose en effet, dit M. Somers ; mais si plus tard nos parents,nos connaissances, allaient à ce sujet... f\

— Oh ! mon père, comment pouvez-vous par- f 1er avec une pareille froideur? s'écria Frédéric. *' Pauline Van Hoogveld^ ou Thérèse Blompap^j — peu m'importe — si elle devient ma femme^ ne portera-t-elle pas honorablement et dignement votre nom? quelle femme l'emporterait J sur elle en intelligence, en douceur, en charmes de toute espèce? Tout en elle ne respire-t-il

i/ ILLUSION d'une mèrk 287

Pla pureté, la noblesse de cœur? Si vous pou- ^i choisir dans le pays entier, voudriez-vous iiner une autre femme à votre fils ? Vous me ^vez répété si souvent, mon père !

— C'est vrai^ murmura M. Somers, à demi Invaincu.

— Et maintenant, reprit le jeune homme, arce qu^elle serait pauvre ou de condition miarable, nous la repousserions, et nous la conàmnerions à mourir de chagrin? Notre cœur 5rait-il donc impitoyable, mon père? Votre ami- "é, mon amour n'étaient-ils que mensonges ?

M. Somers, attendri, prit la^main de son fils *t répondit en la serrant tendrement dans les iennes :

^ — Frédéric, mon bon Frédéric, tu souhaites donc que Pauline, que Thérèse devienne ta ^emme? Pour moi, je le désire du plus profond de mon cœur. Mais toi, as-tu bien réfléchi?

— Oui, oui, mon père ; mon amour pour elle

est impérissable ; et maintenant que je sais qu'elle est pauvre, je me mépriserais moi-même si j'étais capable de changer. ^

— Alors je te dirai une chose qui n^est certainement pas de nature à affaiblir ta résolution. Thérèse n'est pas pauvre ; au contraire, elle recevra une dot considérable, et elle sera Tuni-Î que héritière des Van Hoogveld. Ce sont de' bonnes nouvelles, n'est-ce pas?

— Je n'en sais rien, mon père; peut-être ?^ Cela m'enlève, dans tous les cas, un bien beau rêve... Mais Monsieur Van Hoogveld consent-il à notre mariage?»

— Il y consent, et il te le répétera lui-même. 11 nous attend ; nous nous rendrons chez lui demain matin, aussitôt que...

— Demain ! demain, ô ciel ! Pauline sait-elle qu'un si grand bonheur nous attend ?

— Elle ne le sait pas, mon fils. Je devais d^a^ bord connaître ta décision.

— Oh ! encore cette longue et triste nuit à^

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passer pour elle! Et si, dans Tintervalle, elle

succombait à son chagrin?

- — Elle est souffrante, en effet, mon fils.

— Malade, elle est malade, mon père! Et nous la laisserions souffrir jusqu'à demain, nous Tabandonnerions à son désespoir, sans consolations, tandis qu'un seul mot de notre bouche suffirait pour lui rendre la santé et le bonheur ! quelle cruauté ! Venez, venez, 1I1611 père, allons chez M. Van Hoogveld, courons*: chaque^ minute qui s'écoule est un siècle de Houie^^r pour ma pauvre fiancée. ""--*-^ ,

Et malgré la résistance de son père, le jeune homme l'entraîna en avant, et l'embrassa, et le supplia tant et si bien qu'à la fin M. Somers, après quelques recommandations de prudence, se rendit à son ardent désir.

Ils disparurent tous deux entre le feuillage touffu des tilleuls qui bordaient l'avenue de la propriété de M. Van Hoogveld.

Quelques semaines plus tard, on célébrait

l'illusion d'une mère

une noce joyeuse, quoique sans grand apparat. Et dans la soirée de ce beau jour, une mère à demi folle s'agenouillait, dans un moment de lucidité, devant Tirnage du Sauveur, et bénissait le bon Dieu qui avait permis que son enfant ado* rée fut si heureuse.

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