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NOTRE VIE

Je suisné àBruxelles, dans la rueBodenbrouk. Mon père était marchand de dentelles et avait gagné par son commerce une fortune suffisante pour assurer à son fils unique une existence libre et indépendante.

Comme ma mère était morte lorsque j'étais encore enfant, je restais la seule créature sur laquelle mon père put reporter toute Taffection de son cœur aimant. Aussi n'épargna-t-il ni soins ni frais pour assurer mon éducation et la rendre complète.

Lorsque j*eus vingt-quatre ans, je rentrai à la maison avec le diplôme de docteur en droit. Mon

l'illusion d'une mèbe 17S

intention n'était pas de plaider devant les tribu- 1 naux, car je n'avais pas besoin de gagner de \l'argent. Mon seul but était de vivre tranquille et de charmer les loisirs de ma vie par l'étude, k culture des arts et des sciences.

A peu près vis-à-vis de notre porto demeurait yM. Steurs, un riche fabricant de bronze, qui, depuis de longues années, était Fami intime de chon père.

Il avait une fille, un peu plus jeune que moi, ont j'avais souvent partagé les jeux dans mon

nfance.

Plus tard, à l'université, j'avoue qu'à certaines ^heures d'isolement^ l'image de la douce enfant 's'oflrait à mon esprit comme un riant souvenir. De retour à Bruxelles, j'eus Toccasion de revoir i vVIarie Steurs. J'étais devenu un ieune homme érieux, et elle, une jeune fille charmante. L'imiression du premier regard que nous échangeâmes fut pour tous les deux comme la révélation de tout un avenir d^imour et de bonheur.

176 l'illusion d'une mère

Et rétincelle de notre amitié d'enfance devint

dans nos cœurs une flamme vive et douce.

Pendant plusieurs mois nous gardâmes ce secret d'amour vis-à-vis l'un de l'autre . Nous ne nous abordions qu'en tremblant, craignant d( laisser voir notre double émotion. Cent fois l'aveu de ce que je sentais me vint aux lèvres ; mais je ne sais, la sincérité, la pureté de mon affection, le respect que j'éprouvais pour Marie me rer daient timide comme un enfant.

Nos parents s'apercevaient bien de ce qui st passait dans nos cœurs ; et lorsqu'ils pensèrent que le moment était venu, ils rompirent euxmêmes la glace, nous arrachèrent le premier aveu, et témoignèrent la joie que leur causait notre mutuelle inclination. '

Ils s'occupèrent sans délai des apprêts de notre union, qui devait se célébrer au bout d( quelques mois. Notre bonheur était infini, e1 nous ne cessions de remercier Dieu de sî bonté. (

l'illusion d'une 3IÈRE i77

Mais hélas ! un nuage noir vint bientôt obscurcir notre beau ciel.

C'était en Tannée 1830. La Hollande et la

Belgique étaient encore unies sous le roi

Guillaume V\ Depuis longtemps il y avait dans

les États-généraux un parti qui, prenant en

Ç; main les griefs des provinces dn Midi contre

/celles du Nord, tendait à séparer la Belgique de

c a Hollande. Dans le peuple, on appelait les

partisans de l'unité « des orangistes » et les

adversaires du gouvernement Hollandais « des

ij patriotes. »

7 Mon père était devenu petit à petit un ardent

patriote, et comme son ami M. Steurs était au

fond du cœur un orangiste déterminé, cette

f divergence d'opinion amena d'abord des discus-

isions vives, puis des reproches amers, et enfin

une irréconciliable inimitié. L'aveugle esprit de

parti les entraîna si loin qu'ils rompirent notre

'! projet de mariage, et jurèrent que jamais ils ne

consentiraient à s'unir à la famille de leur mor-

178 l'illusion d'unl mère

tel ennemi. M. Steurs paraissait encore le plus acharné des deux.

Nous qui ne comprenions pas comment Jin^ autre sentiment que l'amour peut prendre pos-; session du cœur humain, nous essayâmes div lutter contre notre arrêt. Mais tous nos effortu furent vains. Nos parents étaient impitoyables^ \ et tellement opiniâtres dans leur haine réciproi, \ que, qu'ils nous auraient vus sans pitié, mo semble-t-il, mourir de chagrin.

Ah! ce fut pour nous une cruelle période d^ tristesse et de désespoir. La pauvre Maiiet Steurs, enfermée dans la maison de son père, comme dans une prison, ne faisait que pleurer» sur notre bonheur perdu. Quant à moi, je nei / saurais dire de quel coup douloureux mon cœur était frappé. Je pleurais, je maigrissais à vue» d*œil et, à mon grand effroi, je sentais cioître eiy moi-même un sentiment de répulsion contr4^ ces deux pères inhumains qui, n'écoutant queî|. leur passion aveugle, sacrifiaient leurs enfants| ]

Al

l'illusion d^une mère 179

sur Tautel du fanatisme politique. Dans mon désespoir, je formai secrètement le projet d'abandonner mon père et mon pays. Je voulais partir 'lour les Indes Orientales ou pour l'Amérique, ians jamais revenir dans une partie du monde où tout me semblait haïssable.

Par bonheur les événements politiques se déoulèrent avec une telle rapidité que je fus ^ )bhgé de retarder mon départ.

La révolution de 1830 éclata ; tout Bruxelles

itait sens dessus dessous. Bientôt le roi envoya

( me armée pour réprimer l'insurrection par la

j force des armes. Durant trois jours le canon

^^/tonna et le sang coula dans le haut de la ville.

Pendant la soir«îe du dernier jour, fêtais seul (dans ma chambre qui prenait jour sur la cour ■ de notre maison, loin de la rue par conséquent.

■^T'écoutais le sourd grondement des canons et le ,( crépitement des feux de peloton ; chaque détonation me faisait frémir comme si les bombes et les balles devaient creuser une tombe au fond

180 l'illusion d'une mère

de laquelle le bonheur de ma vie s'engloutissait de plus en plus.

En effet, mon père avait armé quelques-uns de nos ouvriers, et s'était mis à leur tête avec son fusil de chasse pour les conduire au feu... Étaitil un héros ou un factieux? Cette question ne se posait pas dans mon esprit. Je ne pensais qu'à ma pauvre Marie, qui tombée malade depuis plusieurs jours, était menacée de consomption !

Tout à coup j'entends la voix d'un de nos serviteurs qui m'appelle précipitamment ; et avant que j'aie eu le temps de courir à la porte^ i il entre, et me dit avec une extrême agitation : 1/

— Monsieur David, suivez-moi, vite. Prenez I vos pistolets et votre couteau de chasse : votre ( père m'envoie vous chercher.

Comme je secouais la tête en signe de refus il m'apprit qu'il y avait devant la porte de notre j voisin le fabricant de bronze un attroupement de gens furieux et à moitié ivres. Quelques-uns

l/iLLUSION d'une mère 181

avaient même pénétré de force clans la maison. Ils criaient qu'ils allaient pendre à la lanterne M. Steurs, le gredin d'orangiste, et mettre le feu à sa maison. Mon père, qui se trouvait sur les lieux et qui voulait empêcher ces actes de sauvagerie, me faisait appeler à son aide.

— 0 ciel, Marie, Marie ! m'écriai-je.

Je décrochai mes pistolets de la muraille, m'armai de mon couteau de chasse, et suivis le domestique.

Nous perçâmes la foule menaçante, et pénétrâmes dans la maison de M. Steurs.

Une bande de furieux voulaient en effet s'emparer de sa personne et vociféraient contre lui les plus terribles menaces, tandis que mon père, avec quelques hommes qui le reconnaissaient pour leur chef essayait de le défendre et de faire entendre raison à ces enragés. Je l'entendis leur répéter à plusieurs reprises qu'il était indigne de gens intelligents et de véritables patriotes de déshonorer ainsi la plus sainte des causes par

182 L^ILLUSION d'une MÈRE

des actes de violence, et de la souiller du sang de leurs concitoyens.

— A bas Torangiste ! à la lanterne Torangiste, lui répondit la foule en hurlant.

Quoique peu batailleur de mon naturel, je me { sentis .une forte envie de brûler la cervelle aux plus acharnais de ces forcenés, et je portai même la main à mon pistolet. Mais mon père me re- ( tint et me fit signe de rester tranquille. \

M. Steurs, dont la vie était ainsi menacée, se . tenait tremblant à côté de mon père, il était pâle comme un cadavre. Il attendait sans doute le moment fatal où on allait le saisir pour le traîner dehors et le livrer à la populace fu- \ rieuse.

Heureusement mon père et ses amis, par leur courageuse attitude, inspiraient encore un peu j de respect aux ennemis de M. Steurs, sans cela \ c'eût été bientôt fait de lui.

En ce moment M. Steurs remarqua que deux ou trois de ses ennemis ouvraient une porte

\ J>'H.Lusioiv d'une Mère 133

/jjlatérale. Le malheureux père m^adressa un reh^xà. suppliant et murmura à voix basse : * - Ciel, ma fille ! David, David, protégez ma

( j Je compris et me précipitai derrière les deux ' gommes.

- 0 David, vous venez à mon aide ! Dieu soit oué ! s'écria Marie en me voyant paraître. Les leus servantes qui se tenaient à côté d'elle ten- Went également vers moi leurs mains suppliantes pour implorer ma protection. Mais moi, ' j (ns faire attention à elles, j'armai mon pistolet,' U B tournai vers les deux hommes et leur criai : l ~ Hors d'ici ! Vite, hors d'ici ! tout de suite, là vous êtes morts !

^'-Là, là! grommelèrent-ils, nous vous conj^ssons, M. Van Hoogveld ; vous n'avez pas ^%iu de nous menacer ainsi : ce ne sont pas

!S femmes que nous cherchons.

Et .sans ajouter un mot, ils sortirent de la hambre.

Marie^ à demi morte de peur et ne sachant plu^ ce qu'elle faisait, me sauta au cou et se mit è pleurer en se lamentant sur le sort de so pauvre père. Je compris à ses paroles qu'ell / savait parfaitement quel terrible danger il cor rai t. ]

J'essayai de la consoler et de lui rendre coqi rage et je ne sais comment cela se fit, mais noui en vînmes à causer de nous-mêmes, de notrî bonheur perdu ; et dans notre amour égoïst^ nous entrevîmes même comme une lueur l'esp rance que les terribles événements qui se pc saient auraient pour nous une heureuse issi si Dieu, dans sa miséricorde, détournait le dan£ i dont nous étions menacés.

Pendant ce temps nous entendions sans ce? < des imprécations et des disputes à l'étage in^ r J rieur, et je voulus alors descendre auprès \ w mon père pour voler à son secours. Mais Mari f effrayée, me jeta les bras autour du cou et m»' supplia si tendrement de ne pas la laisser seule

l'illusion d'une mère 183

que je n'eus pas le courage de m'éloigner I p'elle. D'ailleurs le bruit cessa presque aussitôt, it Ton n'entendait plus de clameurs que dans la rue.

Mon père entra avec M. Steurs dans la (5ham- 7 fTe de Marie, et dit :

( f — Me croyez-vous, maintenant? Voilà votre "^pe. Vous voyez bien que mon fils l'a proté-

] — Ah î je lui en serai éternellement reconaissant dit M. Steurs, — Venez tous maintenant et suivez-moi, dit on père. Nous avons réussi à faire sortir ces Ij rieux, et quelques hommes dévoués gardent porte ; mais la foule hurle et manace encore L dehors. M. Steurs et sa fille ne sont pas en -ireté ici. Nous les ferons passer par le jardin : nous les conduirons dans notre demeure dont ous barricaderons solidem ent l'entrée, Viens, j)avid, venez, Madem.oiselle...

Tout à coup je vis sur le plancher une grande

186 l'illusion d'une'mère

tache de sang et je remarquai que mon père tenait sa main gauche cachée derrière son dos,

je m'approchai vivement de lui en m'écriant : ^

— Vous êtes blessé, mon père? votre sangt' coule ? {

— Ce n'est rien, répondit il ; un loger coup ,

de baïonnette reçu dans la dernière mêlée. Je

me panserai à la maison. N'y faites pas atten-

tion, mes enfants, et hâtez-vous de quitter celte |

ri maison avec moi.

Nous le suivîmes à travers le jardin, et nous

arrivâmes sans aucun obstacle dans un salon aii

fond de notre maison. /w

— Restez ici bien tranquilles, dit mon pèrjej à M. Steurs. Pour moi, je vais i ortir et chercheur ^ du renfort contre cette populace qui s'obsline a^)

stationner devant votre porte en hurlant venW , geance. A force d'excitations cette foule inconsid ciente pourrait se laisser entraînera deiiouveauxVi { actes de violence; mais ne craignez rien, jee| reviendrai avec une force suffisante pour vousj^

ui

l'illusion d'une mère i87

protéger ainsi que votre maison contre toute attaque. N'ouvrez la porte à personne, à personne, entondez-vous. J'ai la clef.

Et après nous avoir fait ces dernières recommandations, mon père nous quitta.

■ M. S tours se mit à exprimer son admiration et ^ sa profonde reconnaissance pour la générosité de } mon père, qui avait, disait-il, exposé sa vie et versé son sang pour protéger un ennemi poli- • tique. Il priait Dieu d'accorder à son sauveur la 1^ récompense de tant de magnanimité.

^ Marie et moi nous Técoutions avec des battements de cœur, car nous attendions de sa bouche il quelques mots favorables à notre avenir. Peutêtre les eùt-il prononcés car en ce moment il y paraissait disposé ; mais tout à coup nous entendîmes retentir dans la rue de nouveaux cris de vengeance et en même temps le choc d'une poutre ou de quelque mcichine puissante contre i) la porte de la fabrique de bronze.

Ce bruit terrible et menaçant coupa la parole

188 L ILLUSION D UNE MÈRE

à M. Steurs ; il pâlit et écouta en frémissant les coups sourds qui ébranlaient sa maison et faisaient trembler la nôtre jusque dans ses fondements.

Même après que ces violences eurent tout à fait cessé, M. Steurs ne pouvait encore maîtriser son effroi. Il considérait sans doute le silence absolu qui y avait succédé comme Tavant-coureur d'un nouveau péril, et dans son agitation fiévreuse il murmurait qu'on avait enfoncé la porte de sa maison et qu'on était en train de la mettre au pillage. Nous essayâmes de lui donner du courage et de le rassurer, mais il avait l'air de ne pas nous comprendre.

Tout à coup, à notre grande joie, nous entendîmes la clef tourner dans la serrure^ et mon père entra dans la pièce où nous étions^ avec un papier dans sa main et un sourire de satisfaction sur son visage.

— Dieu soit loué, tout danger est passé ! s'écria-t-il. Je suis venu avec cent hommes au

i l'illusion d'une 3IÈRE 189

'^ioins qui ont dispersé la populace et qui gar-

, lent rentrée de la rue. Voilà un sauf-conduit

avec le timbre du gouvernement provisoire qui

ordonne à tout le monde de respecter M. Pierre ^ Jacques Steurs et sa famille, et même en cas

de besoin^ de leur prêter aide et protection contre

toute attaque. Ainsi, M. Steurs, et vous Made-

Imoiselle Marie, vous pouvez rentrer chez vous

/ en toute sécurité et vous livrer au repos sans la

moindre inquiétude. Vous n'avez plus rien à

craindre. Toute la nuit et la journée de demain

j on veillera sur votre maison.

^ Marie, émue jusqu'au fond de Tàme, prit la

main de mon père, et la baisa avec reconnais-

i sanee en l'arrosant de ses larmes.

ij Steurs, délivré de toute crainte, regarda

V père bien en face, et lui dit, après un mo-

-ftt de silence solennel :

-- 0 Van Hoogveld, comment pourrai-je ja-

iffais reconnaître votre noblesse et votre géiié-

j rosité? Pardonnez-moi les torts que j'ai eus

190 l'illusion d'une mère

envers vous. La passion politique avait fait de moi votre ennemi, et vous, vous avez bravé la mort pour nous sauver, moi et mon enfant !

— C'est vrai, vous êtes un mauvais patriote, murmura mon père avec une nuance*, de dépit ; mais c'est égal, vous n'aviez pas inérité un si cruel traitement... Et quel mal votre pauvre Marie a-t-elle fait pour souffrir do votre malheur? D'ailleurs, lorsque je vous ai vus en danger, je ne me suis rappelé que notre ancienne amitié ; par malheur il ne peut plus y avoir d'amitié entre nous ; mai^ enfin lorsque, depuis leur enfance, deux hommes se sont porté mutuellement une profonde affection, il en reste toujours quelque chose au fond du cœur.

— Bon Van Hoogveld, dit le père de Marie avec un accent de supplication, vous m'avez aujourd'hui sauvé la vie. Accordez- moi un second bienfait pour me reiidre tout à fait heu" reux ; oubliez ce qui s'est passé entre nous^ et rendez-moi votre afiection !

L'iLLUSIOiN d'une MÈRE 191

— Impossible, Steiirs ; vous n'aimez pas votre '\ patrie !

— Ah! je croyais Taimer bien sincèrement! soupira M. Steurs. On ne change pas de convic-

/tionsà volonté ; mais je vous donne ici ma parole de ne pins jamais dire un mot de politique, et de ne plus me mêler des affaires du pays. Allons,

i Van Hoogveld, soyez généreux jusqu'au bout; donnez -moi cette maii^, que j'ai serrée des milliers de fois avec la ['1ns sincère amitié !

Mon père, quoique ^ isiblement ému, recula d'un pas et murmura en secouant la tête :

— Je ne serre la main qu'à de^ gens qui veu- • lent le bien de leur patrio et qui ne refusent pas

n de travailler à son affranchissement.

— Eh bien, soit ! s'écria M. Steurs. Par reconnaissance pour vous, et pour regagner votre précieuse amitié, je ferai violence à mon esprit et à mon cœur. Disposez de moi et de mon argent comme vous l'entendrez pour le bien de notre patrie : Je suis et je reste patriote, comme vous.

Mon père, ivre de joie, sauta au cou de Tami qu'il venait enfin de retrouver.

Marie s'était laissée tomber à genoux et remerciait Dieu, moi aussi je levais les mains vers le ciel ; nots cœurs battaient d'espérance et de joie.

— Ainsi, Van Hoogveld, demanda M. Steurs, vous me rendez toute votre amitié? Tout sera remis entre nous sur le même pied qu'auparavant ?

— Tout a fait comme auparavant.

— Quel que soit le résultat de la révolution?

— Oui, ami Steurs, soyez patriote avec moi ; nous triompherons ensemble, ou nous souffrirons ensemble dans nos sentiments patriotiques.

— Et ce bon David, et ma pauvre Marie? notre inimitié les a presque fait mourir de chagrin. Allons-nous les faire languir encore longtemps ?

— Vous consentez? s'écria mon père triomphant. Et bien, ils se marieront le plus tôt pos-

^i l'illusion d'une mère ]93

|. ^ble ! Venez Marie, viens, David, sur mon ixœur^ que j'embrasse mes heureux enfants. Y Nous tombâmes dans les bras de mon père ien poussant un cri de joie ; et nous témoi- ?/gnâmes, avec la même effusion, notre reconjf laissance et notre amour à M. Steurs. Les larmes de nos deux pères se mêlèrent aux nôtres... Et e jour, qui avait menacé d'anéantir notre bonlieur par le meurtre et l'incendie, fut au con- ^^aire, pour nous tous, le plus beau et le plus eureux de notre vie...

Trois mois après j'étais Theiireux époux de

ma chère Marie.

Nos parents avaient acheté pour nous une

maison de campagne, pas loin de Bruxelles.!

dans les environs d'Uccle et nous avaient assuré

une pension suffi^^ante pour nous garantir une

aisance. Il v avait, en outre, dans la maison dé

\ mon père, beaucoup de chambres à notre disposition, de sorte que nous pouvions jouir h vr lonté des plaisirs bruyants de la capitale et de calmes loisirs de la vie champêtre.

Peu à peu cependant nous délaissâmes presque la ville, et si ce n'eut été pour visiter de temps en temps nos chers parents, nous n'eussions

l'illusion d'une mère 19o

jamais quitté notre beau paradis d'Uccle, où nous vivions recueillis dans notre amour comme i} deux âmes réunies dans le ciel. Il ne saurait y ;. avoir sur terre de gens plus heureux que nous 1 ne le fûmes pendant les deux premières années de . notre mariage.

Mais insensiblement il s'éleva dans nos esprits une pensée affligeante, douloureuse même, qui couvrit d'un nuage sombre l'azur de notre ciel. Et quoique ma bonne Marie ne se plaignît jamais en ma présence, je voyais trop souvent dans ses yeux les traces des larmes qu'elle avait versées secrètement.

Nous n'avions pas d'enfants, et rien ne nous permettait d'espérer que Dieu nous en donnerait.

La troisième année, Marie devint de plus en plus triste. Comme mon père était retenu au lit depuis plusieurs mois par sa goutte et ses rhumatismes, je dus me rendre souvent à Bruxelles pour inspecter les affaires de notre

196 l'illusion d'aune mère

maison de commerce. La plupart du temps Marie refusait de m'accompagner en ville, et bien des fois elle resta des journées entières seule à Uccle.

Cet isolement ne contribua pas peu à rendre sa mélancolie plus profonde encore, et je finis par redouter pour elle une maladie de langueur. Il manquait quelque chose à sa vie, un objet sur lequel elle put répandre tous les trésors de tendresse qui débordaient en elle.

C'était un désir presque maladif, le besoin d'avoir à soigner une petite créature dans Texistence de laquelle nos deux existences eussent été confondues.

Parfois notre maison de campagne fourmillait de petits enfants, la plupart demeurant dans la cité ouvrière établie à côté d'une fabrique voisine.

Marie les attirait en leur distribuant sans cesse des jouets et des friandises. Elle les prenait sur ses genoux, elle les caressait et les embrassait,

\ni

^(j l'illusion d'une mère 197

> alors ses yeux se remplissaient de larmes.

Dans tous les environs Madame Van Hoogveld

tait réputée comme une dame d'un cœur excel-

3nt, qui adorait les enfants : en mêm(i temps

i^s plus pauvres femmes d'ouvriers, si igno-

/ mtes et si simples qu'elles fussent, trouvaient

■ ians l'orgueil de leur cœur maternel la cause

( ^e la tristesse de ma pauvre femme, et elles

{lisaient souvent avec compassion :

— Pauvre Madame Van Hoogveld ! Comme

jBlle est malheureuse! Elle n'a pas d'enfants.

Qui pourrait décrire la joie immense, le bonheur infini de ma chère Marie, lorsqu'elle eut

la certitude que Dieu avait enfin exaucé les ardentés prières qu'elle lui adressait depuis des

années, et que tout autour d'elle lui cria d'avance : mère, mère !

Ah ! ce nom si doux, on l'achète souvent au prix des plus cruelles souffrances. Marie fut mise à deux doigts de la tombe, mais, même à demimorte, elle plongeait encore ses regards dans

198 l'illusion d'aune mère

les yeux bleus de Tenfaiit qu'elle serrait con vulsivement sur sa poitrine haletante.

Cependant elle se rétablit peu à peu.

Comment le cœur d'nne femme peut-il conteîil nir de pareils trésors de tendresse? Certes unç mère ne vit que pour son enfant, et chaque battement de son cœur est consacré au petifj être dans lequel elle se sent revivre. Mai^ combien Marie chérissait, aimait et bénissailj l'homme dont elle retrouvait Timage dans lea traits de l'enfant si longtemps attendu !

Le plus brillant avenir s'ouvrait de nouveau devant nous, et nous étions redevenus les plus heureuses gens du monde.

Notre enfant était une petite fille. Nous l'a- , vions baptisée Pauline, en souvenir de la mère de Marie.

Elle grandit rapidement et devint très forte. 1 A mesure que les traits de son visage s'accentuaient et prenaient des contours arrêtés, elle devenait si jolie que tous ceux qui la voyaient

\ l'illusion d'une mère 199

À] ne pouvaient s'empêcher de se récrier sur sa 7 beauté et sa gentillesse. Elle avait des yeux ] d'un bleu d'azur, des cheveux blonds bouclés, des joues roses et des lèvres rouges comme le corail, si bien dessinées et si charmantes que leur moindre mouvement vous ravissait comme le sourire d'un ange, ^y Nous exagérions peut-être, dans notre orgueil e de parents, les charmes de notre petite Pauline. i Quiconque eût osé contester, ou seulement douter en présence de ma trop heureuse femme, que notre enfant fût le plus beau du monde entier, eût été considéré par elle comme un insensé ou comme un ennemi.

Mais toute médaille a son revers en ce monde; I les enfants plus encore que les autres biens. Si leur possession apporte des joies ineffables, que d'angoisses, de soucis et de souffrances ne cause-t-elle pas aussi aux parents? Et, comme 1^ les joies, ces souffrances sont infinies.

La dentition, la rougeole, la coqueluche, les

200 l'illusion d'une mère

coliques, les rhumes et cent autres maux plus graves encore qui menacent incessamment l'enfance, quelle source d'angoisses maternelles et " d'inquiétudes sans cesse renaissantes!

Si le bonheur et l'orgueil de ma femme étaient immenses, immenses aussi étaient sa • frayeur et son chagrin au moindre symptôme

d'indisposition chez son enfant. Si notre Pauline \

j pâlissait, sa mère pâlissait enmême temps ; l'en- ^

faut avait-il la fièvre, aussitôt la mère frissonnait ; toussait-il, elle se sentait mal à la gorge.

Insensiblement ces perpétuelles angoisses se changèrent, chez ma pauvre Marie, en une sorte d'égarement maladif qui lui rendit les ^ nerfs si sensibles qu'à la moindre indisposition de notre Pauline elle pleurait, gémissait et se lamentait comme si la vie de l'enfant était en danger. Je crus que mon devoir d'homme et de père était de réagir contre ces exagérations de tendresse maternelle, et je feignis plus d'une

l'illusion d'une mère 201

fois une tranquillité que je n'avais point, si bien qu'un jour Marie m'accusa, en versant des larmes amères, de ne pas aimer notre enfant

autant qu'elle.

La petite Pauline atteignit cependant l'âge de deux ans, sans que ses indispositions passagères eussent exercé une influence défavorable sur sa santé. Elle était, nous semblait-il, devenue encore plus belle et plus forte. Elle avait maintenant les joues rouges comme une fille des champs, elle était gaie et intelligente, et elle babillait déjà comme une petite pie... Aussi ne faut-il pas demander si elle était dorlotée, admirée et adorée par sa mère.

Vers cette époque eut lieu un incident dont je ne parlerais pas, s'il ne devait pas servir à expliquer des événements ultérieurs.

Un jour que j'étais allé à Bruxelles pour les aff*aires de commerce de mon père, quelques personnes de nos connaissances étaient venues rendre visite à ma femme dans notre maison de

202 l'illusion d'une mère ^ /

campagne. Tandis que Marie les recevait et causait avec elles, elle avait envoyé la bonne se promener au jardin avec notre petite Pauline. Pendant plusieurs jours le temps avait été froid et pluvieux ; mais en ce moment le soleil se montrait radieux, et une promenade au grand air ne pouvait que faire du bien à l'enfant.

Les visiteurs restèrent au moins deux heures auprès de ma femme. Dès qu'elle fut débarrassée de leur présence, elle courut au jardin et se mit à appeler de toutes ses forces Christine, la bonne. Mais personne ne répondit à sa voix.

Elle s'inquiéta, car le soleil se cachait déjà derrière les arbres, l'air fraîchissait, et le soir n'allait pas tarder à tomber.

Immédiatement elle envoya des domestiques à la recherche de Christine dans le jardin qui était très-vaste ; mais personne ne trouva la bonne. Elle devait, croyait-on, être sortie du jardin, car la grille du fond était ouverte. Probablement elle était allée jaser quelque part

l'illusion d'une mère 203

I f^\ans la cité ouvrière avec des femmes, et elle

g^abliait l'heure en bavardant.

A Cachant la profonde inquiétude qui commen-

qiit à ragiter, Marie mit tous nos gens en

Ampagne dans le voisinage ; mais ils revinrent

ristes et effrayés ; personne n'avait vu la bonne.

1 est facile de se figurer l'épouvante qui s'em-

ara alors de ma pauvre femme redoublée en-

core par cette circonstance que depuis une couple

de mois, on avait volé plusieurs enfants dans les

environs de Bruxelles. Du moins, il courait parmi

\^ fe peuple des histoires d'enfants volés.

Comme il était visible que la nuit allait venir, ferie ne douta plus de son malheur, et elle ^tomba en syncope en prononçant mon nom avec un cri perçant.

/ Un domestique sauta à cheval et accourut au rand trot à Bruxelles pour me prévenir. Il est inutile de parler ici de ma propre épouvante. Je fis atteler ma voilure en toute hâte et tngt minutes après mon cheval, blanc de sueur

204 l'illusion d'une mère

' il

et d'écume, s'arrêta devant la porte de noti maison de campagne.

Je trouvai ma femme avec la petite Paulii sur ses genoux. Elle Tembrassait avec une jo fiévreuse, mais son visage était pâle et ses yeu brillaient d'une sorte d'égarement maladif.

On m'expliqua que la bonne avait été attirée hors de la grille par un soldat de son village quu avait été son ami d'enfance. Elle l'avait accompagné en causant pendant quelque temps, et elle,

était entrée avec lui dans un cabaret pour boire

/, un verre de bière. Enfin^ comme la nuit tombait]

elle était revenue. L'enfant n'avait souffert au]

cun mal, car elle riait en revoyant sa mère.

Cet événement laissa une profonde impressic dans l'esprit de ma femme. Bien que sa san n'en parût pas atteinte, il était clair pour mo. que sa surexcitation nerveuse en était encore* augmentée.

Dès ce moment il lui fut impossible de goùtd un moment de repos, à moins que sa fille i|'

l'illusion d'une mère 205

fût sur ses genoux ou ne jouât à ses côtés. Souvent, la nuit, je l'entendais rêver et appeler du secours, comme si elle voyait des bandits qui voulaient lui voler son enfant adoré.

A part cela, elle était charmante, et très-bonne pour moi : jamais impatiente, toujours douce comme un ange, et même, dans ses heures de bonne humeur, gaie, spirituelle et séduisante.

Pendant plus de la moitié d'une année rien ne vint plus troubler le calme de notre vie, et je voyais avec joie que la sensibilité maladive de ma femme commençait à diminuer.

Un jour nous reçûmes inopinément la triste nouvelle .que le vieux monsieur Steurs avait succombé à une attaque d'apoplexie.

Ce coup inattendu frappa cruellement Marie ; elle fut inconsolable, et pleura pendant bien des jours, car elle aimait beaucoup son père.

Je craignais que cette rude secousse n'agitât de nouveau ses nerfs, et n'aggravât son état. Mais je me trompais heureusement. Il semble, en effet, que deux grandes douleurs qui nousat-

^/teignent en même temps, loin d'écraser complètement notre esprit, lui donnent au contraire un plus grand ressort d'énergie pour supporter chacune d'elles en particulier.

Au bout de quelques mois, il ne restait plus à Marie, de ce violent chagrin, qu'un souvenir attendri du mort chéri que nous avions pleuré ensemble. ^

Nous eûmes encore une année entière de bonheur. Notre petite Pauline avait achevé sa quatrième année et croissait en beauté et en gentillesse, pareille aune rose du Bengale. Elle était notre joie, notre espérance, notre orgueil. Marie ne vivait, pour ainsi dire, que pour et par son enfant adoré.

Hélas! derrière notre horizon d'amour et de bonheur se formait une nuée chargée d'orage !

Par une chaude journée de l'année 1837, nous étions allés en voiture à Bruxelles pour voir mon père qui souffrait cruellement de la goutte.

208 l'illusion d'une mère —

Comme il prenait beaucoup de plaisir à voirj la gentillesse de notre petite fille, nous restâmes auprès de lui plus longtemps que de coutume, et nous ne retournâmes à Uccle que lorsqu'il faisait déjà nuit. Le vent du Nord soufflait violemment ; le temps était âpre et froid ; on aurait cru qu'il allait neiger.

Nous eûmes beaucoup de peine à préserver notre petite Pauline des atteintes de ce vent furieux. Marie enveloppa son enfant dans son châle et la cacha si bien dans une couverture que la pauvre petite ne pouvait presque pas respirer.

Nous arrivâmes cependant sans encombre à Uccle, et quand nous vîmes Pauline prendre aussitôt ses jouets et se mettre à trottiner joyeusement autour de la chambre^ notre inquiétude s'évanouit tout-à-fait. Nous allâmes nous coucher bien tranquilles, après avoir mis Pauline dans son petit lit.

Vers le matin, aux premières clartés du jour, Marie m'éveilla. Elle était debout devant le lit,

l'illusion d'une mère 209

kl

déjà tout habillée, et me dit, le front chargé

d'angoisse :

— David, David, n'as-tn pas entendu? Non? En effet, tu dors si profondément!

7 — Qu'as-tu donc qui t'inquiète, ma chère! demandai-je.

— Notre enfant est malade. Elle s'agite dans son lit : elle tousse, elle pâlit parfois, elle a peine à respirer... Ah ! J'ai si peur !

— Allons, allons, Marie, répondis-je, il ne faut pas t'alarmer si légèrement. Tu te trompes sans doute ; et, en tous cas, si Pauline avait pris froid hier au soir dans la voiture, il n'y aurait pas encore sujet de s'inquiéter. Combien de rhumes un enfant ne doit-il pas traverser avant d'être grand?

Tout en disant ces mots je me levai et je passai ma robe de chambre. J'allai jusqu'au petit lit, et je considérai notre fille. L'enfant dormait et je ne lui voyais rien de particulier, sicen^'est peut-être qu'elle respirait avec une certaine dif-

210 L^ILLUSION d'une MÈRE

ficulté. Je m'efforçai^ à voix basse, de dissiper les inquiétudes de ma femme, qui n'avaient, lui disais-je, aucun fondement ; mais mes paroles .^ restèrent impuissantes. Elle était convaincue l que son enfant était sérieusement indisposée, et ' menacée peut-être d'une grave maladie. 11 fallait sur-le-champ faire appeler le médecin.

Notre médecin ordinaire était M. Vloebergs, un de mes bons amis, avec lequel j'avais fait mes études à TUniversité, et qui s'était, depuis lors, fixé à Bruxelles. Il avait beaucoup d'expérience et de pratique ; on le considérait comme un docteur fort habile. Ma femme surtout avait en son savoir une pleine confiance.

J'offris d'aller moi-même à Bruxelles afin de le ramener dans ma voiture ; mais Marie, effrayée à l'idée de rester seule avec notre enfant me pria d'envoyer un domestique à la ville avec une lettre pressante pour M. Vloebergs.

Lorsque j'eus satisfait à son désir, je retour-

h ILLUSION d'une MÈllE 211

L. pi auprès d'elle et je ne cessai pas de la conj'ioler et de l'encourager.

I i J'y réussis en partie pendant une couple d'heu- [l^s ; car l'enfant continuait à dormir, et hormis J iii peu de fièvre et un petit sifflement impercepible dans sa poitrine, on ne découvrait en elle ucun symptôme alarmant. Cela nous aida à I pendre patience ; autrement la longue absence ^u domestique nous eût attristés et inquiétés. Il aurait déjà dû être de retour depuis une heure, et les autres domestiques que nous avions envoyés sur la route pour guetter son arrivée,

'apercevaient pas encore notre voiture.

) '^^^^ ^^ coup nous pâhmes tous les deux... La ypetite Pauline s'était agitée convulsivement Wans son lit et faisait visiblement des efforts (pour respirer. Elle toussa... et, comme si cet jeffort avait donné de l'air à sa poitrine, elle resta en place et continua à dormir.

Mais cette toux avait quelque chose de si péible, de si déchirant que nous frissonnâmes

212 l'illusion d'une mère — j

tous deux ; on eût cru entendre Taboiemenr bref d'un jeune chien qui rêve.

Marie ne put retenir ses larmes, et elle s'écrit

d'une voix étranglée que je devais courir eu toute hâte àRuysbroeck pour aller y chercher un autre médecin aux soins duquel nous avion' déjà eu recours dans un cas d'urgence.

Je mis mon paletot et pris mon chapeau pour suivre son conseil ; mais au moment où j^allais sortir, je vis une voiture s'arrêter devant la porte. C'était sans doute le docteur!

J'ouvris la porte de la chambre pour aller audevant de M. Vloebergs, mais le domestique se présenta seul et répondit à ma question : .

— Le docteur était déjà sorti lorsque je son- / nai à sa porte; je l'ai cherché pendant longtemps et je l'ai rencontré dans sa voiture, près du Parc. Il était désolé de ne pas pouvoir venir immédiatement à Uccle, mais il était attendu pour une consultation auprès d'une âme qui est en danger de mort ; mais il a ajouté que cette con-

l'illusion d'une mère 213

ultation ne pouvait pas durer longtemps, et il m'a bien assuré que, coûte que coûte, il serait

Qci dans une heure. C'est-à-dire, monsieur, dans une bonne demi-heure, car, bien que j'aie pressé i le cheval, il m'a fallu au moins vingt minutes pour venir de Bruxelles jusqu'ici.

Ce contre-temps nous fut très-pénible ; mais la certitude que M. Vloebergs tiendrait sa promesse nous consola et nous donna un peu de courage, d'autant plus que la petite Pauline paraissait dormir tranquillement.

Mais au bout d'un quart d'heure la pauvre enfant eut un nouvel accès. Elle ouvrit les yeux et regarda d'un air suppliant et plaintif à la fois sa mère qui frémissait ; son visage disait qu'elle voulait pleurer ; mais aucun bruit ne sortit de sa gorge, jusqu'à ce que cette afTreuse toux, cet horrible jappement retentît à notre oreille et glaçât notre cœur d'effroi....

Délivrée momentanément de son oppression et épuisée par l'effort qu'elle venait de faire,

'il

214 l'illusion d'une mère ^ ji^

la pauvre malade laissa tomber sa tête sur 1^ côté, et parut se rendormir. ■

Marie jeta ses bras autour de mon cou et versa [}^ des larmes sur ma poitrine. Elle ne disait rien, mais je la sentais trembler, la pauvre mère...

Tout-à-coup le pas d'un cheval retentit sur le pavé de la cour, M. Vloebergs était là!

En effet, avant que j'eusse eu le temps de faire un mouvement pour aller à sa rencontre, il ouvrit la porte de notre chambre en souriant :

— Allons, allons^ mes amis, que signifie cet air triste, ce front rembruni? Un rhume, un simple froid? Nous l'aurons bientôt guéri.

Marie lui prit la main, et le supplia de conserver la vie à son enfant. Le docteur, qui connaissait les exagérations de sa sensibilité, ne prenait pas ses paroles au sérieux, et parlait comme s'il ne pouvait pas y avoir le moindre motif d'inquiétude.

Il prit une chaise, alla s'asseoir auprès du lit

l'illusion d'une mère 2i5

,1 l'enfant et se mit à tâter le pouls et à écoula •er le bruit de sa respiration.

Ma pauvre femme ne quittait pas des yeux le /isage du docteur, pour surprendre ses moindres censées. Tout autre sentiment semblait éteint en 3lle.

- Eh bien ! mes amis, ne soyez pas trop injuiets, disait-il par intervalles. Il est clair que j/otre enfant a pris un gros rhume ; mais nous n'aurons pas de peine à en triompher.

i L'enfant se remua soudain et fit de violents efforts pour prendre haleine. Elle toussa d'une taçon plus effrayante encore que les deux premières fois ; d'une toux creuse et sèche comme ie cri d'un coq enroué...

j Le docteur releva la tête avec un frémissement

involontaire. Ma femme poussa un cri affreux

et se jeta dans mes bras en pleurant et en sanglotant, pendant que ses lèvres tremblantes balbutiaient le mot de « mort. »

— Mais, madame, dit le médecin qui paraissait

216 l'illusion d*une mère

avoir repris tout son calme, sa présence d'esprit vous avez tort de vous tourmenter ainsi. San^, doute^ l'indisposition de la petite Pauline sembl grave ; mais les enfants, s'ils sont très-accabléi par la moindre maladie, en reviennent très-vite) aussi. Je vais écrire une ordonnance pour déga-j ger sa respiration. C'est un remède que vou^/ lui ferez prendre par cuillerées, de demi-heure en demi- heure, jusqu'à mon retour. Je vait immédiatement à Bruxelles chercher un autre médicament dans lequel j'ai la plus grande confiance. Je ne resterai que le temps strie tement nécessaire, et je reviens au gran(? trot.

Tout en parlant il écrivait son ordonnance Puis il se leva et se dirigea vers la porte. Marie tendit vers lui ses mains tremblantes et s'écria d'un ton à déchirer le cœur :

— Oh ! docteur, docteur ! sauvez-moi la vie, guérissez ma pauvre enfant !

Mais M* Vloebergs sortit rapidement de la

L^LLUSION D UNE MÈRE 217

chambre, comme s'il n'avait pas entendu ces I supplications.

Moi, sous prétexte de le reconduire, je le suivis pour lui demander de quelle terrible maladie notre enfant était atteinte. Il essaya d'abord d'éluder mes questions par des explications vagues ,et des paroles évasives ; mais lorsque je lui dis /que lui-même avait frissonné en entendant Iraffreuse toux de la pauvre petite, il me prit la jmain et me dit d'un ton profondément ému : ; — Oui, mon pauvre ami, votre Pauline est ' gravement, dangereusement malade. Je conçois les angoisses de votre cœur paternel ! mais n^oubliez pas que c'est vous qui êtes l'homme et que vous devez vous tenir ferme, du moins en apparence, pour soutenir et consoler votre trop faible femme. Faites-vous violence pour ne pas lui laisser voir la réalité dans toute sa tristesse.

— Hélas ! hélas ! qu'a donc ma pauvre enfant ? demandai-je avec désespoir.

IP

218 l'iLLUSIOX d'une 3IÈKE

— C'est ce que je pourrai vous dire tout-à- Theure, répondit-il. Je reviendrai accompagné du docteur Poels, le plus habile médecin des enfants de tout Bruxelles. A nous deux nous combattrons le mal de votre enfant par tous les moyens que fournissent la science et l'expérience. Bonjour, ne me retenez pas plus longtemps.

Il sauta dans sa voiture et cria à son cocher :

— Vite, vite, à fond de train, chez le docteur Poels.

J'étais là, tremblant de frayeur, écrasé sous le plus noir pressentiment. Je ne pouvais pas réfléchir longtemps. Que faisait ma pauvre Marie en m'attendant? Le docteur me l'avait dit avec raison, j'étais Thomme, et si cruellement que je fusse tourmenté au fond de l'àme, je devais feindre la tranquillité pour donner à ma pauvre femme un peu de force contre ses mortelles angoisses.

Je trouvai Marie la tête appuycc sur le lit de

l'illusion d'une MÈÏiE 219

notre fille. L'oreiller était humide des larmes qu'elle avait versées.

Malgré tous les efforts qu'elle fit pour savoir de moi de quelle maladie notre petite Pauline était menacée, je ne pouvais pas le lui dire, et j'essayai de lui donner un espoir que je n'avais plus moi-même, pour ne pas la décourager toutà-fait. Prévoyant bien que Tapparition d'un second médecin lui causeiTtit une frayeur terrible, puisque les consultations indiquent le plus souvent des cas désespérés, je lui fis accroire que c'était à ma prière que notre ami Yloebergs allait amener le docteur Poels.

Nous envoyâmes chercher le remède prescrit par le médecin, et nous le fîmes prendre à notre enfant; mais ses souffrances n'en parurent pas soulagées, au contraire.

Ah! que ces heures furent douloureuses et terribles ! quel éternité d'angoisse et de désespoir avant que le docteurrevînt!

Je ne saurais le décrire. Le mal augmentait

L'ILLLSION d'une 31ÈRE

avec uue effrayante rapidité, et bientôt notre pauvre enfant haleta convulsivement comme si elle allait éLOufTer.

Marie se démenait comme une folle : elle appelait tous les domestiques, voulait les envoyer à la recherche des m.édecins, puis leur ordonnait de rester, se jetait sur le petit lit, remplissait la chambre de ses cris de détresse, puis se laissait tomber pesamment sur un siège, prête à s'évanouir. Mais lorsqu'elle sentait ses forces faiblir, elle se levait de nouveau par un effort violent et se mettait à courir autour de la chambre en poussant des gémissements affreux.

Parlerai-je de moi-même? Dans quel abîme de douleur n'étais-je pas plongé, moi qui étais menacé de perdre à la fois un enfant adoré et une femme chérie I Et pourtant je trouvai, dans mon amour et dans le sentiment de mon devoir, la force de feindre le calme et le courage.

Les médecins arrivèrent enfin. Ils paraissaient très-graves et même très-sombres. Leur premier

h ïllusiolv d une mèrje 221

mot fut de prier ma femme de sortir un instant de la chambre ; et comme elle refusait, ils le lui ordonnèrent avec sévérité.

Quoi que nous pussions lui dire, il fut impossible de l'éloigner. Elle voulait rester auprès de son enfant, disait-elle ; aucune puissance humaine ne pouvait la contraindre à l'abandonner dans ses souffrances ; et si Dieu devait rappeler à lui la pauvre petite, sa mère serait là pour recueilUr son dernier souffle dans un dernier baiser. Rien ne put la faire fléchir ; mes conseils, mes prières, tout fut inutile.

Alors les deux médecins, les yeux fixés sur Fenfant, se mirent à parler latin, et je remarquai avec effroi que chacune de leurs paroles et chacun de leurs gestes faisait frissonner ma femme de la tête aux pieds. Elle ne pleurait plus. Ses yeux étaient vitreux et étincelaient. On eût dit qu'elle considérait les médecins comme des ennemis et qu'elle voulait les foudroyer du regard.

222 l'illusion d'une mère

La consultation ne dura pas longtemps. Et presque aussitôt les docteurs me dirent qu'ils désiraient me parler en particulier, et ils m'invitèrent à les conduire dans une autre pièce.

Je les conduisis à l'extrémité du corridor, dans une chambre où il y avait un lit. Le vieux Poels prit alors la parole :

— Monsieur, me dit-il, veuillez rassembler tout votre courage pour écouter ce que j'ai à vous apprendre. Ne perdez pas de temps avons plaindre, chaque minute qui s'écoule peut anéantir la dernière chance de guérison. Votre enfant a le croup.

Je le regardai avec égarement, comme si je ne comprenais pas,

— Votre enfant a le croup, répéta-t-il, et le mal est si grave et si rapide qu'elle peut succomber en un quart d'heure. Il ne nous reste qu^un seul moyen de la sauver, ou du moins de tenter de la sauver, s'il n'est pas déjà trop tard. Y consentez-vous?

n l'illusion d'une 3IÈRE 22c

' — Mon Dieu, que voulez-vous faire ^albiitiai-je.

— Nous voulons lui faire une incision dans la gorge, pour la faire respirer artificiellement sans cela elle suffoquera infailliblement. Voulezvous me prêter aide?

— S'il le faut... Hélas! malheureuse mère, pauvre Marie !

— Nous allons retourner auprès de l'enfant, et tâcher encore d'éloigner votre femme ; car il est certain qu'elle nous générait^ et dans tous les cas elle ne verrait pas^ sans danger pour elle-

' même, couler le sang de sa fille. Écoutez bien, et comprenez votre devoir d'homme et d'époux. Si madame refuse encore de nous laisser seuls, j'épierai le moment pour prendre l'enfant hors (j

de son lit et pour m'enfuir avec elle dans cette !

chambre. Vous la retiendrez, fallùt-il employer '•

la force; vous ôterez la clef de la serrure, après ^

avoir fermé la porte à double tour, et vous ne la rouvrirez que lorsque nous aurons fini notre

224 i/iLLUsioN d'une mère

triste besogne. La vie de votre enfant pent être le prix de votre fermeté. La force vous man- i querait-elle à cette idée ?

L'excès de ma douleur et Timminence du dan-

ger me rendirent du courage.

— Non, non! m'écriai-je. Vite^ messieurs, je vous montrerai que je comprends mon de- ; voir.

Ils me suivirent dans notre chambre à cou- n cher. Les choses se passèrent comme l'avait prévu ) le vieux docteur : ni prières ni violence ne purent décider Marie à s'éloigner. Peut-être son cœur de mère devinait-il ce qui allait arriver. \i

Quoi qu'il en soit, lorsqu'elle se jeta de nouveau à mon cou comm.e pour demander aide, le vieux médecin prit Tenfant hors de son lit et s'enfuit avec elle.

Ma femme poussa un cri affreux. Elle avait deviné l'intention des médecins. Furieuse et rugissante comme une lionne à laquelle on a volé son lionceau, elle se précipita derrière M. Poels ;

l'illusion d'une mère 225

1 mais je Tentourai de mes bras; M. Vloebergs et

j une robuste servante me prêtèrent aide^ et nous parvînmes à la retenir. Lorsqu'elle vit disparaître le vieux docteur avec sa fille, elle poussa encore un cri, un cri déchirant comme si son cœur se brisait dans sa poitrine, et elle tomba inanimée et sans force entre nos bras.

— Placez-la sur une chaise, dit M. Voelbergs en s'éloignant, laissez-la quelques instants tranquille, humectez-lui les poignets et le front avec de l'eau froide. Fermez la porte à Tintérieur. Si vous ne voulez pas exposer sa vie, empêchez-

^ la de quitter cette chambre.

J'étais assis à côté de mon infortunée Marie,

^ étendue sous mes yeux pâle, et comme morte. Je ne pleurais pas ; mes dents étaient serrées : J'étranglais... L'immensité de ma douleur me L poussa à m'insurger contre la cruauté du sort, j et cette réaction me prêta une sorte de fermeté ^ factice ou plutôt maladive. ' Au bout de quelques instants nous essayâmes,

\llv.

]. ILLUSION D CNE MÈRE

avec de l'eau et du vinaigre, de tirer ma femme de son profond évanouissement. Pendant longtemps nos efforts restèrent infructueux ; je ne savais pas bien ce que je faisais : mon esprit était auprès de mon enfant qu'il me semblait voir torturer. Et je ne pouvais pas sortir pour la défendre du moins contre des cruautés inutiles !

Enfin je remarquai, à quelques légers tressaillements, que Marie allait revenir à elle. Je fis part à la servante de mon intention, je lui recommandai de fermer la porte dès que je serais sorti, de cacher la clef dans sa poche, et de faire croire à ma femme que j'avais mis le verrou en dehors.

Je volai à travers le corridor et en quelques enjambées j'atteignis la chambre fatale où étaient les médecins... Grand Dieu ! quelles ténèbres obscurcirent mes yeux ! Je tombai sur un siège et me serrai le front à l'écraser. Mes regards avaient-ils bien vu? Oui, oui, tout était fini.

if

l'illusion d'une mère • 227

iMon enfant était étendu sur le lit, la face décolorée et les lèvres bleues ! Comment douter en- 'f^m-e ! Mon ami Vloebergs lui-même, pâle d'anioisse et de chagrin, voulut me consoler, et les paroles me percèrent le cœur comme des

flpoignards.

t . Un peu de courage, malheureux Van ifloogveld, dit-il. Il était, hélas! trop tard! ' Oieu a rappelé à lui votre enfant ; c'est aujourd'hui un ange du ciel.

Alors mon énergie factice m'abandonna. Je p)cachai ma tête dans mes mains et j'éclatai en

«sanglots.

Tandis que le vieux docteur s'efforçait de faire disparaître les traces sanglantes de l'opération, Vloebergs me prodiguait ses consolations, mais je ne l'écoutais pas, et, dans mon profond désespoir, je répétais machinalement les noms de Pauline et de Marie.

Tout à coup la voix plaintive de ma femme retentit dans le corridor M. Vloebergs s'élança

228 l'illusion d'une mère

pour fermer la porte ; mais il fut prévenu par Marie qui se précipita dans la chambre, les che- il veux épars, les dents serrées, et qui, menaçan le vieux docteur de ses deux poings fermés, lui 1 cria :

— Ravisseur, bourreau, monstre, mon enfant, mon enfant !

Le vieillard montra le cadavre.

— Cela, mon enfant, ma Pauline? ricanf Marie. Ah ! ah ! quel abominable mensonge 1 Vous l'avez emportée, ma Pauline, je le sais bien. Vous me la rendrez, ou je vous arrache les yeux ! Vite, vite, mon enfant ! mon enfant ! Et comme M. Pools montrait de nouveau le lit d'un geste muet, Marie se jeta sur lui, lui égratigna les joues jusqu'au sang et lui mit ses vêtements en lambeaux.

Nous eûmes beaucoup de peine à l'arracher de ses mains : Dans sa rage aveugle elle Feùt assassiné,..

Horrible, horrible ! Elle était folle ! Rien ne

l'illusion d'une mèrk 229

^ la calmer. Elle ne connaissait plus personne. ', Vloebergs et moi-même, elle nous prenait

ur les ravisseurs de sa f311e.

Comment décrire cette affreuse scène? Pour

•mpêcher la malheureuse folle de se porter aux

lernières extrémités sur les autres ou sur elle-

lême, nous dûmes avoir recours aux moyens

?s plus violents et les plus redoutables... Une

leure plus tard j'étais debout, anéanti et sans

orce dans le corridor, ma tête cachée dans mes

nains frémissantes. A ma droite, la chambre où

^sait le cadavre de mon enfant : A ma gauche,

;elle où ma femme, ma pauvre femme^ se dé-

attait sur le lit où il avait fallu l'attacher avec

es cordes, et poussait des hurlements effroya-

les... Ah! Comment Thomme peut-il survivre

{ de pareils coups !

Le lendemain les médecins avaient rénssi s calmer en partie, par des médicaments éner-l* giques, Teffroyable agitation à laquelle Maria jj était en proie, et je commençais à espérer qu sa folie ne serait que passagère. Même, verlj midi, nous la débarrassâmes de ses liens, et ell me reconnut. Mais ce qu'elle disait n'avaif\ aucun sens ; son esprit était complètement !| obscurci.

Noire espoir hélas ! fut promptement déçu^

Marie eut un nouvel accès de folie, et voulut se

« jeter sur moi, me prenant pour le médecin qui

lui avait volé son enfant.

Cette gitu^tion grave dura une couple de

r/iLLusioN d'une mère 231

fil Trs, avec des intermittences de calme relatif

^ ie fureur de plus en plus exaspérée.

^[i^ous crûmes remarquer que le petit lit, les tl iements et les jouets de l'enfant, et même les ndroits où elle avait joué à côté de sa mère / Tissaient fâcheusement sur Marie. Les médedTms prétendaient qu'il ne fallait pas espérer de hiérison aussi longtemps qu'elle verrait des ^rrsonnes ou des objets qui pouvaient lui rap- -Qper son malheur.

►ot|i pénible que me fut cette détermination, il ppj ut consentir à placer pour quelque temps ma

ijkme dans une maison de santé.

Jll y avait un étabhssement de ce genre à un iijfiart de lieue de notre maison de campagne, ^n me dit que ma femme y serait entourée de us les soins désirables, et traitée avec la plus ande douceur; qu'elle aurait sa chambre à 'art et la jouissance d un petit jardin pour elle seule, et qu'elle ne serait jamais en contact ivec d'autres aliénés. C'était le seul moyen qui

l'illusion d'une mère

nous offrît des chances de guérison ; le chani ment de lieu, l'isolement prolongé pouvai) seuls apporter le calme à ses nerfs surexcités n'y avait pas à hésiter, chaque heure de retJ ne pouvait contribuer qu'à fortifier les racin du mal.

Date à jamais fatale dans ma vie, que le joi où j ^accompagnai le matin au cimetière le cor de mon enfant, et l'après-midi ma pauvre îtfa' à cet autre tombeau qu'on appelle la maison/ fous !

Accablé de désespoir, je rentrai dans no villa ! Comme la solitude qui y régnait part m'épouvanta

Et le lendemain, et tous les jours suiva devaient être encore plus terribles pour moi. ne pouvais pas aller voir ma femme. EUe deva rester au moins deux semaines, peut-être dava tage, sans voir personne de tous ceux qu'ellj avait connus. i

•le m'enfuis de ma maison et m'en allai à

l'illusion d'une mèrb 233

xelles, chercher quelques consolations auprès lit de mon père malade. Que pouvait le bon illard, sinon pleurer sur mon enfant et sur , misérable sort de ma femme ?

Jn attrait irrésistible me ramena à Uccle. Je pouvais vivre si éloigné de Marie ; le troime jour j^étais de retour chez moi.

our trouver, s'il était possible des distracns aux idées noires qui me poursuivaient, je promenais dans les champs, et toujours s pas m'entraînaient du côté de la maison de té. Je passais devant la porte, je revenais^ contemplais les fenêtres avec des battements cœur et je pleurais à l'idée que ma chère [Hrie était retenue-là, comme une prisonnière.*, 'ut-être sans espoir, ô Dieu!

Le cinquième ou le sixième jour après mon tour de Bruxelles, j'étais encore allé me prôner du côté de la maison de fous, et j'avais llnné à la porte pour demander au directeur f s nouvelles de ma femme. Il n'avait pas de ré-

l'illusion d'une mèke

ponse consolante à me donner. An contrair

veille an soir, Marie, dans nn accès de fur l'avait pris pour le ravisseur de son enfanta 6 l'avait violemment frappé à la tète. Mainteri(/î elle était plus calme; mais on ne pouvait se fier à ce calme apparent. Je comprenais b qu'il y avait peu d'espoir de guérison.

Lorsque je le pressai de me dire s'il ne c naissait pas d'autres moyens à essayer, fallu sacrifier toute ma fortune, il murmura triS| ment :

— Rien, je ne connais rien que les soins douceur, la tranquillité, et plus tard des dist lions ; Téloignement de ses tristes souvenirs, sa maladie avait une autre cause?... si on vait lui rendre ce qu'elle a perdu... mais non la mort garde impitoyablejient ce qu'elle a sail I

Il me fallut partir avec cette désespérante ponse. Je m'éloignai par des chemins solitair car mon cœur était gros et j'avais besoin pleurer.

l'illusion d'une mère

omme j'errais au hasard d'un pas lent et inain, j'aperçus de loin un vieillard, probament un pauvre paysan assis sur un arbre ttu le long delà route. Ce qui fixa sur lui mon ution et ce qui même m'émut vivement, c'est 1 portait dans ses bras un petit enfant qu'il 3ssait et consolait.

orsque je m'approchai de lui, il posa par terre faut qui me regarda avec des yeux pleins de es.

ourquoi m'arrètai-je frémissant et comme

i)pé d'un coup subit? Qu'est-ce qui fit éclore

mes lèvres un sourire de surprise et de

été joie? Vis-je réellement mon enfant, ma

Une, sous ces humbles habits ? C'étaient bien

eux bleus, sa bouche de corail, et ses che-

^ix blonds bouclés... le même âge, la même

pression!... Elle paraissait un peu plus pâle

d'habitude, mais n'était-ce pas naturel? la

vre petite créature avait tant souffert!

'étais le jouet d'une cruelle illusion, je le

236 l'illusion d'une mère

sentais et le savais bien ; et cependant, la semblance me paraissait si frappante que qq ques minutes s'écoulèrent avant que je fu délivré de mon doute insensé.

Alors, maîtrisant mon agitation^ je m'ap chai du vieux paysan et lui demandai avecb térêt. I

— Vous êtes triste, mon ami? votre enfa^ pleuré? qu'est-ce qui vous afflige?

— Ah ! monsieur, répondit-il, j'ai pitié notre bonne petite Thérèse. Son père, ifils^ est mort depuis longtemps, et sa mère morte il y a deux semaines. La voilà sans rents, et il faut qu'elle aille aux hospices ; moi^ voyez-vous, monsieur, je suis estropiai la jambe gauche ; j 'habite une petite chaii(yi grande comme une boite, et je gagne à p assez pour ne pas mourir de faim. ÏJ

Tandis qu'il me parlait, je ne pouvais dét ner mes regards du doux visage de l'enf l'éclat de ses beaux veux bleus me charmaiti/

l'illusion d une mère 237

Ke demandai de nouveau si je ne revoyais 'devant moi ma petite Pauline, pleine de vie p.e santé. C'étaient d'étranges idées qui me ^?rsaient le cerveau ; c'était une illusion sincère, et comme une espérance qui descen- ^ dans mon cœur.

— Maintenant, continua le vieillard, je sens n vivement combien il est malheureux d'être vre, je suis son grand-père, je devrais pour- ,r à ses besoins, et je ne le puis pas, hélas! pauvre petite Thérèse ira à FOrphelinat. Il y ^peut-être bon pour les enfants, mais... fht il recommença à pleurer silencieusement, a petite Thérèse lui jeta les bras autour du , et but ses larmes dans un baiser.

oe pris place à côté de lui sur le tronc d'arbre, fîsaisissa mam, non par compassion, car une jftre idée me dominait entièrement.

^ — Comment vous nommez-vous, mon ami,

demandai-je, et où demeurez-vous?

- Je m'appelle Thomas Blompap, monsieur ; je

L ILLUSION D UNE MERE

demeure à Bruxelles, allée des Crapauds, e\ ■ suis aide-maçon de mon état, comme l*éi | aussi mon fils, le père de Thérèse. j'

— Ne pouvez-vous éloigner Tenfant pendj quelques instants? lui murmurai-je à roreiii j'ai à vous parler d'une chose qui vous fera pi hablemeni plaisir.

L'homme me regarda avec étonnement^ m il obéit néanmoins.

— Thérèse, dit-il, vois-tu là-bas, dans prairie de l'autre côté du chemin, toutes belles fleurs? Va, cueilles-en quelques-u jusqu'à ce que je t'appelle. Ce monsieur ai[^ beaucoup les fleurs.

— Oui, ma chère enfant, ajoutai-je, appor moi tout à l'heure un bouquet, et je vous doni rai une belle et grande poupée.

La petite fille ne se le fit pas dire deux fois courut en bondissant vers la prairie.

— Brave homme, dis-je, vous voyez eu m un homme si malheureux que son chagrin i

L ILLUSION D UNE 3IER1

lj('[Srait se décrire. J'avais un eiifaut, une jolie

ite fille comme votre Thérèse. Elle était la

.lière de nos yeux, la joie de notre âme. La

56 printanière n'est pas plus fraîche ni plus

lue qu'elle ne l'était. Il y a dix jours elle tom-

subitement malade, et mourut... Ma pauvre

lime en reçut une secousse si terrible qu'elle

perdit l'esprit, et nous fumes obligés de l'en-

mer dans une maison de santé pour éviter da

s grands malheurs. Pour moi, vous pouvez

jser, brave homme, à quel point la vie m'est

vienne amère et insupportable. Maintenant je

is seul dans ce monde, comme dans un dé-

^\,— Ah! monsieur, que vous devez être malreuxî soupira le vieillard avec compas-

jp— Votre petite Thérèse^ repris-je, ressemble ^-'îllcment à ma défunte petite fille, que j'ai douté

î instant si je ne la voyais pas revivre devant

es yeux. Vous plaignez le sort de votre Thérèse

L ILLUSION D UNE MÈRE

qui n'a plus de parents ; moi je pleure la pe de mon enfant. C'est Dieu, peut-être, qui vc

a placé sur mon chemin. En effet, mon ami/ y aurait, je crois un moyen d'assurer le bo.j heur de votre petite Thérèse pour toute sa vij un moyen de me rendre en même temps un p' d'espoir et d'illuminer de nouveau la somb; solitude de ma vie.

Je repris sa main et lui dis d'un ton presq?' suppUant :

— Cédez-moi votre petite Thérèse ; je rain rai comme ma propre enfant, je relèverai et 1 ferai donner de l'éducation. Elle aura de beaj habits^ des joujoux, des bonbons ; elle dem''rera dans un château, elle roulera en voituP( elle sera servie par de nombreux domestique^^

Le visage du vieillard s'était assombri ; 'r^

proposition paraissait l'effrayer^ et il secouait } tète d'un air pensif. '"^'^

— Refuseriez-vous? m'écriai-je; pourriez-voi donc refuser pour votre petite Thérèse un soi

]/ILl.USiO:^ }) UNE 3ÎERE

»i enviable? Vous préférez la mettre chez les Irphelins ? Et vous croyez Taimer !

— Ce n'est pas cela, monsieur, murmura le vieux maçon. Qui êtes-vous? vous céder Tenfant de mon fils? Je ne vous connais pas.

— Vous savez peut-être qu'il y a là-bas, à côté du chemin, à dix minutes d'ici, une maison de campagne avec deux lions de pierre devant la porte ?

— Sans doute, répondit-il; j'y ai travaillé au mur de clôture du jardin. C'est M. Van Hoogveld qui demeure là.

— Ces Van Hoogveld, sont-ils de braves gens, pensez-vous?

— Les meilleurs du monde; Madame surtout tCst renommée pour sa douceur, sa bienfaisance, iet les aumônes qu'elle distribue dans les environs.

— Eh bien, mon ami, l'homme qui vous parle est M. Van Hoogveld lui-même.

— Vous, vous, M. Van Hoogveld, le propriétaire du château ! Et vous voulez adopter ma

242 l'illusion jj'une mère

petite Tliérèse? s'écria le vieillard ému jus- pe qu'aux larmes. Elle deviendrait si riche et si v heureuse ! Oh ! Dieu soit loué, de vous avoir mi inspiré cette heureuse idée ! bi

— Vous consentez donc ? \

— Je baise vos mains de reconnaissance. j

— Mais ce n'est pas tout, ajoutai-je. Je n'ai .1 pas d'enfants, et ma fortune me permet de veiller aussi à votre sort. Vous êtes vieux et infirme. Bq Le travail doit vous être pénible. Vous gagnez ; tout au plus deux francs par jour? nr

— Pas tous les jours, monsieur.

— C'est égal : dès aujourd'hui, et tant que la petite Thérèse restera chez moi, vous recevrez toutes les semaines quinze francs, et sans être u assujetti à aucun travail, vous pourrez passer vos es vieux jours en repos. Je tâcherai même de vous ij procurer une place de gardien, et ce que cela pourra vous rapporter augmentera d'autant votre bien-être... Vous paraissez douter? Voici une .^ pièce d'or de vingt francs. C'est pour votre pre-

l'illusion d'une mère 243

î mière semaine. Considérez le surplus comme le denier à Dieu.

Le vieux maçon regarda un instant la pièce d'or d'un air stupéfait. Puis lorsqu'il releva son visage vers moi, il avait une expression pleine d'inquiétude.

— Quelle crainte subite vous émeut ?

— Ah ! monsieur, soupira-t-il, ne pourrai-je donc plus jamais revoir ma petite Thérèse ?

— Vous la verrez autant que vous voudrez, mon ami, répondis-je. Présentez-vous au château toutes les semaines, si cela vous plaît, vous y serez toujours bien accueilli. Seulement, je vous prierai de ne pas y paraître pendant la première quinzaine, et j'ai pour cela une grave raison; d'ailleurs l'enfant doit d'abord s'habituer un peu à sa nouvelle position, sans cela elle aurait peine à se familiariser avec nous.

Le maçon mit sa rugueuse main dans la mienne avec un profond sentiment de reconnaissance, et dit :

* . ■* '4«-->- !v. rf*)

244 l'illusion d'une mère

— Cela va, Monsieur Van Hoogveld. Vous êtes (

.î honnête et généreux, je le sais. Soyez donc le

r père de ma chère petite Thérèse, et que Dieu,

dans le ciel, vous récompense de votre bonté !

Je causai encore quelque temps avec lui pour

régler les détails de cette convention. J'inscrivis

son adresse sur mon carnet et lui remis une carte

sur laquelle se trouvait le nom du notaire de \

j Bruxelles qui lui remettrait chaque semaine la '

petite rente promise.

Enfin je lui fis comprendre pourquoi je dési- i

rais que Thérèse Blompap se nommât désormais \

Pauline Van Hoogveld, sinon en réalité, du moins

en apparence. Je le priai en même temps d'expli- j

quer à l'enfant le changement inattendu qui allait '

se faire dans sa position, et de la préparer àaccep-

ter avec joie et avec amour sa nouvelle condition.

— Oh! monsieur, ne craignez rien à ce sujet, répondit-il. La mère de Thérèse était une bonne et charmante créature. La petite tille n'a reçu d'elle que de bons instincts ; elle est douce comme

L ILLUSION D UNE MERE

un ange, et vous le verrez, par reconnaissance, Tenfant vous caressera et vous chérira tant qu'elle vous aura bientôt ensorcelés. Laissez-moi la rejoindre dans la prairie, et quand je reviendrai vers vous, elle saura que Dieu lui a donné un nouveau père, qui veut la rendre heureuse pour toute sa vie. Le vieillard se leva et alla dans la prairie retrouver la petite fille.

Je tombai dans de profondes méditations, car [j'avais formé un projet hardi, qui me souriait ^omme un moyen de salut pour ma malheureuse

[arie. Mon esprit s'assombrissait bien parfois lorsque je considérais le peu de chances de 'éussite; mais, dans ma fatale situation, la moindre étincelle d'espoir était comme un rayon de lu-

lière à travers les ténèbres.

Je restai longtemps plongé dans ma rêverie,

'en fus tiré par un bruit de pas qui m'annonçait le retour du maçon. Il tenait la petite Thé- Irèse par la main. Un doux et timide sourire jentrouvrait les lèvres de Tenfant» Elle approchait

246 l'illusion d*une mère

en hésitaut et s'arrêta à quelques pas. Sans doute \ mon regard sérieux Tintimidait; dans cette idée, , je lui souris d'un air engageant et lui tendis les i bras en disant : Viens, viens donc, mon enfant ! j

Thérèse, rassurée et encouragée par le vieillard, accourut à moi, grimpa sur mes genoux, jeta ses ? petits bras autour de mon cou, m'embrassa ten- I drement, et me dit d'une petite voix douce qui / me remua jusqu'au fond de l'âme : \i \

— Père, cher père, je vous aimerai bien, et/ toujours ! !

Ce qui se passa en moi quand j'entendis ce mot de père ne saurait se décrire. Je serrai Tai-i mable enfant sur mon cœur, je lui rendis ses^ baisers, puis je fondis en larmes, larmes de joie/ je puis le dire; car l'ineffable impression que je ressentais ranimait mon courage en me don- 1 nant Fespoir de réussir.

Je restai quelque temps si absorbé dans moii'J émotion que je paraissais à peine faire attention/' aux caresses de l'enfant et aux paroles du vieillard. < ri

If

lë.^ Enfin je me calmai, j'embrassai encore à différentes reprises la gentille petite Thérèse, puis ;!i/e me levai pour retourner à ma maison de ^.ampagne avec l'enfant et son grand'père.

Chemin faisant, la petite fille me donnait la

nain. Je lui dis que j'étais son nouveau papa et

qu'il fallait m'appeler ainsi. Je lui parlai des

i)elles poupées, des magnifiques joujoux que

'allais lui donner, et du beau jardin plein de

ileurs où elle irait se promener tous les jours.

Je ne tardai pas à gagner toute la confiance de

'enfant. Elle se mit à Taise avec moi et me

charma tout à fait par la joie qu'elle montrait

fM'avance à l'annonce de tant de bonheur, et par

la gentillesse de son naïf babil.

Arrivé dans ma villa, j appelai tous mes domestiques dans la pièce où j'avais introduit le vieillard, et leur dis très-sérieusement :

— Voici une petite fille qui demeurera désormais au château. Je désire et je veux que vous l'aimiez et la traitiez comme ma propre enfant.

248 l'illusion d'une mère J \

La petite Pauline est douce et intelligen+f^. — Pauline î murmurèrent les servantes enfi

letant sur l'enfant des regards effarés et suri \ pris. jQ

Je me réjouis sincèrement de voir que le vij sage de Pauline — car c'est ainsi qu'elle devai^ s'appeler dorénavant — faisait sur mes domestiques la même impression que sur moi-mêmeJ/j Je ne leur laissai pas le temps de m^adresser d ce sujet, en présence de l'enfant, des questions' ou des observations indiscrètes. J'ordonnai à la;' cuisinière de conduire le vieillard à la salle àl manger, et de lui servir à diner : puis je disàj notre plus vieille servante, une femme intelligente et fidèle, de me suivre avec la petite Pau--. Une.

Arrivé dans la chambre où la petite fille que ^ j'avais perdue passait la plus grande partie de ^ la journée, je mis Pauline en possession des pou- \ pées et des nombreux jouets qui s'y trouvaient. .^, La petite fille fut si joyeuse à la vue de ces tré-

L'iLLlISJON J)'lJNE MÈRE

jiKjrs enfantins qu'elle s'assit sur le tapis en batmt des mains, et resta plongée dans Faclmiration ilencieuse de toutes ces ijelles poupées avec surs yeux de verre et leurs cheveux blonds

[risés.

Notre vieille servante, qui adorait les enfants,

pansait avec Pauline et la caressait tendrement ; Lais j ''appelai la bonne femme près de moi et

itii expliquai mes intentions à l'égard de Tenfant. elui dis enfm qu'elle devait laver aoigneuse-

[nent la petite fille et la revêtir des vêtements [ue mon autre enfant avait portés dans les der- [iersmois de sa vie. «Dépêchez-vous, ajoutai-je,

:ar mon ami le docteur Vloebergs va bientôt

jenir, et je tiens à ce qu'il ne voie Pauline que êtue comme je le désire. »

Elle m'assura qu'elle m'avait parfaitement

compris, et je redescendis au rez-de-chaussée lour aller retrouver le maçon.

Le brave homme avait fini son repas et me

l^emercia de mon bon accueil.

230 l'illusion d'une mère

Je le menai au jardin, et m'y promenai qu que temps avec lui. Nous parlâmes du sort Thérèse Blompap, — devenu maintenant Pai'A Une Yan Hoogveld — et je lui promis une compense qui dépassait de beaucoup mes pr mières promesses, s'il voulait se prêter co plaisamment et avec discrétion, aux projets qu|. j'avais formés. Puis nous rentrâmes dans la ma son pour lui permettre de voir encore une foi l'enfant, et de lui dire adieu. Je lui recomma dai de se contenir et de ne pas témoigner dj chagrin, ajoutant qu'il reviendrait nous vor dans quinze jours et que si^ dans l'intervalle, :. avait besoin de quelque chose, il pouvait aller £ Bruxelles trouver mon notaire qui recevrait To^ dre de satisfaire à toutes ses demandes raiso nables.

Lorsque nous montâmes au premier étag l'enfant était là, vêtue d'une robe de soie blan che, avec des bottines rouges ; ses cheveux blond tombaient en boucles soyeuses sur ses épauleâ

l'illusion d'une mère 251

bout devant une grande glace, elle se souriait, dmirait et tournait la tête avec fierté. Lorsque je l'appelai de son nouveau nom. « Ah ! pa, dit-elle en se retournant, « Je poussai un cri 3 surprise ; j'étais si ému que je me laissai mber sur une chaise et contemplait en fréissantla petite fille, comme si j'avais devant s yeux ma propre enfant sortie de sa tombe ! Le vieux maçon prit congé de la petite fille. I lie l'embrassa, sans se montrer trop chagrine Lj son départ, tant elle était absorbée par ses lies nouvelles ! et quand le grand'père lui dépara qu'elle ne le reverrait pas avant quinze jours, ) délai ne parut pas l'effrayer. Les enfants, heuiusement, ne savent pas mesurer le temps ! Je descendis avec le vieillard et le reconduisis isqu'à la grand'route, où je lui dis au re-

iir.

I L'heure que le docteur VIoebergs avait fixée {our sa visite quotidienne depuis notre malheur |tait arrivée. J'avais maintenant des motifs pour

!o2 ]/lLLUSXON d'uME jiJ-ilE

ratieiidre avec impatience, et je regardais a loin sur la route, quand j'aperçus sa voiture : j'allai l'aider à descendre devant ma porte.

Lorsque nous eûmes échangé une poignée d main, je le conduisis dans le jardin qui pré dait notre habitation, et lui dis, avec une agi tation qui l'étonna :

— 0 mon ami, il m'est arrivé une aventure étrange, inconcevable, qui m'a presque fait perdre la tête d'espérance et de joie. Peut-être me pauvre Marie pourra-t-elle encore guérir.

— Guérir, guérir^ répéta le docteur en s couant tristement la tête ; parlez, que voulez^ vous dire? j

— Permettez-moi de vous mener d'abord eii haut pour vous montrer l'objet sur lequel ro-^ pose mon dernier espoir. Ensuite je vous expl querai le plan que j'ai formé. I

Il me suivit sans faire aucune observation. L'enfant était encore devant la glace et tournait le dos à la porte. '

l'illusion d'une mère 253

— PauHnette, m'écriai-je, voici M. le docteur

ui voudrait te donner la main.

' Elle se retourna et vint à nous.

V Le docteur poussa un cri, recula Je deux pas, lot leva les bras en signe d'étonnement. Son re-

ard interrogateur allait de l'enfant à moi ; mais je posai un doigt sur mes lèvres pour lui recommander la discrétion. Lui aussi murmura tout stupéfait :

k' — Paulinette? que se passe-t-il ici, grand /Oieu?

! La petite fille s'approcha de lui et le regarda

Ws les yeux d'une façon qui le fit frémir. Alors Lelle vint à moi, leva les bras pour m'embrasser,

et me dit avec une caresse :

— Cher papa, il faut que je vous demande

quelque chose : il y a longtemps que j'y pense.

Grand'père m'a dit que j'allais avoir aussi une |i nouvelle maman. Où est-elle? Je voudrais tant (lavoir! Est-ce une dame avec de beaux ha- ( bits?

2S4 l'illusion d'une mère \

— Oui, oui, répondis-je, une belle dame,| très-bonne et très-aimante. Continue à jouer, j Paulinette ; tu verras probablement ta mère au-j jourd'hui.

— Ah! que je serai contente, s'écria-t-elle en battant des mains.

Je descendis avec le docteur, à qui je racon-j tai tout et ie le consultai en tremblant sur leJ point de savoir si la forte secousse que j'avais I ressentie moi-même et la vive impression qu'iV avait aussi éprouvée ne nous donnaient pas desj raisons d'espérer que l'apparition de cette orpheline, vêtue comme notre Pauline, et lui ressem-i blant comme une sœur, ne produirait pas sur l'esprit de ma femme une commotion salutaire.

Il réfléchit un instant, puis, relevant sur moi un regard où brillait un rayon d'enthousiasme,/ il me répondit : \

— Oui! Il faut essayer. Dans l'état désespéré de votre femme, il n'y a aucun risque... et qui

l'illusion d'une mère 255

îf

ait? La science en a vu des exemples... Il n'y

i pas de temps à perdre, mon ami. Je me rends

à la maison de santé pour avertir le directeur,

W et m'entendre avec lui.

Pendant ce temps préparez la petite fille, afin

.que la secousse soit aussi forte et aussi profonde

que possible. Elle doit témoigner de l'amour à

votre femme, la caresser et la nommer du nom

de mère.

— Ne vous inquiétez pas de cela, répondis-je, j i'enfanl est d'une douceur et d'une amabilité

charmante, et, comme vous l'avez entendu,

elle chérit déjà d'avance sa nouvelle mère.

jl Soyez tranquille, docteur ; je lui apprendrai par-

l faitement son rôle; le bonheur de ma vie, le

. salut de ma pauvre Marie en dépendent.

— Eh bien, s'écria joyeusement monsieur Vloebergs, j'y vais. Si votre femme est dans ses heures de calme, nous risquerons aujourd'hui même cette tentative suprême*

Yl

A peine le docteur m'eut-il quitté pour aller i parler au directeur de la maison de fous, que je retournai auprès de Pauline.

Je fis connaître mon intention à la vieille ser-T^ vante, et^ avec son aide, j'essayai de faire com-j prendre à l'enfant ce que je désirais. Je lui dis qu'aujourd'hui même elle verrait probablement sa nouvelle maman; qu'elle devait lui montrer de l'amitié, l'embrasser, la caresser, et surtout l'appeler du nom de mère. La pauvre femme, ajoutai-je, avait été gravement malade et avait j eu beaucoup de chagrin. Elle n'était pas encore tout à fait guérie, et en revoyant l'enfant qu'elle aimait tant, elle serait peut-être émue, et paraî-

L ILLUSION d'une MÈRE 257

ultrait peut-être un peu folle. Pauline ne devait ; s'en montrer ni étonnée ni effrayée ; au contraire, ^i^pour consoler la pauvre malade, il fallait lui témoigner encore plus d'afTection.

Nos recommandations étaient superflues. Pauline, qui désirait vivement voir et embrasser sa nouvelle maman, nous comprit parfaitement, et se prêta de la meilleure grâce du monde au succès de notre projet.

— Oui, mon père, répéta-t-elle. Conduisezmoi tout de suite auprès de ma chère maman ; Je m'assiérai sur ses genoux^ et je l'embrasserai tant et tant qu'il faudra bien qu'elle croie que je l'aime de tout mon cœur.

Le docteur revint au bout d'une bonne demiheure, ajoutant que le directeur avait consenti à répreuve et qu'il nous attendait dans son établissement. Il était prudent de ne pas perdre de temps, car ce matin madame Van Hoogveld semblait très-calme, et l'on ne pouvait pas savoir combien de temps durerait cet état favorable.

2S8 l'illusion d'une mère

Je fis en toute hâte achever la toilette de Ten fant, et donnai Tordre d'atteler la grande voi ture.

Quelques minutes après nous roulions vers la maison de santé.

Mon cœur battait d'espérance, et je regardais \ le ciel avec joie, comme pour remercier Dieu d'un bienfait accompli. J'allais tirer ma bonne t Marie du sombre abîme de la folie ! J'allais la revoir à mes côtés, avec la conscience de l'amour que j'avais pour elle, ma vie allait retrouver la \ lumière de sa douce présence !

Pour n'être pas compris de Fenfant, je parlais français avec le docteur. Il s'effrayait de la fermeté de ma foi dans la réussite de notre tentative, et s'efforça même de me prémunir contre une désillusion très-possible ; mais il ne réussit pas à faire naître le doute dans mon esprit exalté.

Bientôt nous aperçûmes les bâtimenis de la maison de santé. Nous répétâmes à Pauline

^.outes nos recommandations précédentes ; la bonne petite fille nous rassura complètement sur la façon dont elle jouerait son rôle dans cette épreuve, et nous descendîmes, tout émus, devant la grande porte.

Le directeur, qui nous attendait, nous introduisit dans un salon, fit asseoir Tenfant, et nous appela dans un coin pour régler avec nous les détails de l'entrevue.

D'après lui, il était prudent d'avertir la malade I dans sa chambre, avec certaines précautions, que son enfant était retro^ivée. Il craignait que sans cela une impression trop brusque ne déterminât une secousse dangereuse. D'un autre côté, si elle reconnaissait qu'on voulait la tromper en lui présentant une enfant étrangère, ne deviendrait-elle pas furieuse et ne voudrait-elle pas se venger? Elle pouvait se laisser entraîner à des actes de violence et faire de la petite fille innocente la victime de sa fureur.

Mais le docteur et moi nous lui fîmes com-

260 l'illusion d'une mère

prendre que toute notre espérance se fondaill,

il" précisément sur cette violente secousse qui,

devait produire, par sa soudaineté même, une{i

révolution complète dans l*esprit de la malade.

Le directeur leva les épaules et dit d'un ton incrédule :

— Vous voulez l'essayer, messieurs? sous votre propre responsabilité, alors! Fasse Dieu que vous n'ayez pas à regretter cette témérité. Madame Van Hoogveld est plus malade que vous ne croyez. Dans ses accès de fureur elle est si forte que deux hommes robustes peuvent à peine l'empêcher de faire un malheur. Il sera donc nécessaire de la mettre, même dans ce salon» sous la surveillance de quelques-uns de mes serviteurs. Pour ce qui vous regarde, messieurs, vous aurez en cas de nécessité^ à protéger l'enfant contre les violences de la pauvre folle... Tenez-vous donc prêts, je vais chercher madame Van Hoogveld.

Ses paroles décourageantes avaient glacé mon

l'illusion d'une mère 261

iang dans mes veines ; je baissais la tête et fré-

/missais. Que l'esprit humain est donc mobile!

Maintenant j'avais peur de son arrivée.

— Attention, les voilà! dit le docteur au bout de quelques minutes.

En effets j'entendis un bruit de pas dans le corridor. Par un suprême effort sur moi-même je rassemblai tout mon courage, bien résolu, coûte que coûte, à pousser jusqu'au bout répreuve que nous avions préparée.

Je vis mon infortunée Marie s'approcher entre deux gardiens. Qu'elle était pale, la pauvre femme ! Comme ses yeux étaient vitreux et sans pensée ! Je sentis une larme de douleur et de compassion rouler sur ma joue... cependant je surmontai mon émotion.

Marie me contemplait de loin. Un sourire vint errer sur ses lèvres. Mon cœur tressaillit de joie à l'idée qu'elle me reconnaissait, mais ce signe imperceptible de reconnaissance s'évanouit bientôt. Elle s'approcha indifférente, et paraissait seu-

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