‹ Le Canzoniere autographe de PétrarqueChapitre 2 sur 3 · HOSPES . GRATVS ET • MEMOR · texte numérisé non relu

HOSPES . GRATVS ET • MEMOR

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autographe DE PÉTRARQUE

Peu de textes classiques ont soulevé autant de discussions- que les œuvres italiennes de Pétrarque. La plus gnlve a porté sur l'authenticité de l'édition Aldine de 1501. Aide Manuce, aidé dePietro Bembo, a donné, cette année-là, une édition du Cançomere, d'après un manuscrit complet qui passait pour l'autographe même de l'auteur. Ce manuscrit n'a pas été retrouvé. Certains critiques en ont mis en doute l'existence et il en est, en ce moment même, qui rejettent absolument comme arbitraires les leçons aldines.

Je me propose d'établir :

1°. Que le manuscrit d'Aide a existé ;

11°. Qu'après avoir appartenu à Bembo, il a passé dans la bibliothèque de Fulvio Orsini ;

III . Que c'est aujourd'hui le manuscrit Vatican Latin 319s (1).

(1) La découverte a été signalée pour la première fois, sans aucun détail, dans la Revue Critique du 4 janvier 1886 (p. 13).

Rappelons brièvement l'état de la question du Can^pniere. Chacun sait que la vulgate actuelle est due au consciencieux Antonio Marsand, dont l'édition a inauguré en 1819 les études vraiment critiques sur le texte de Pétrarque (1). Marsand s'appuie sur trois éditions célèbres : celle de Padoue, de 1472, l'Aldine de 1501, et l'édition de Bernardino Stagnini (Venise 15 13), qui reproduit l'édition de Padoue; il les considère comme apportant les véritables leçons de Pétrarque et dérivant avec certitude des autographes, de l'auteur (2).

(1) Padoue, 1819-1820, 2 vol. gr. in-4 (484 exempl.).

(2) Cf. Marsand, Biblioteca Petrarchesca, Milan, 1826, pp. 7, 24, 52. Les deux éditions de 1472 et de 1501 affirment dans leur souscription

qu'elles ont suivi un manuscrit autographe. Il n'est pas inutile de transcrire ici ces deux souscriptions :

Valde, 1472 : Francisco Petrarcae laureati poetac nec non secretarii apostolici benemeriti. Rerum vulgarium. Fragniëta ex originali libro extrada in urbe patavina liber absolut us est foeliciter. Bar. de Valde. patavus. F. F. Martinus de septem arboribus prutenus. M.CCCC.LXXII. die VI novembris. L'édition de Baie (1474) reproduit la I re partie de cette souscription. — Alde, 1501 : Impresso in Vinegia nelle cased'Aldo Romano nel a m 10. MDI. del mese di Inglio, et tolto cou sommissima diligen^a dallo scritto di mano medesima del poeta, bavuto da M. Piero Bembo. Con la concessione delta Illustrissima signoria nostra, che per .X. anninessuno possac stampare il Petrarcba sotto le perte che in lei si conteugono. La description de l'édition est suffisamment complète dans Renouard {Annales de V imprimerie des Aide, 3 e éd., Paris, 1834, pp. 28 et 29). Comme Crescimbeni et Morelli, il signale sur certains exemplaires après les mots Piero Bembo, l'addition imprimée suivante, qui fait connaître la part prise par

Après quelques tâtonnements, l'érudition moderne représentée par Giosuè Carducci semble avoir confirmé ces résultats; l'éminent critique, après une étude nouvelle et minutieuse, a déclaré qu'il fallait s'en tenir à Marsand et que celui-ci avait, bien posé les bases du texte (i). Marsand et Carducci s'unissent pour reconnaître la plus grande valeur à l'édition d'Aide Manuce, et pour admettre, sur la foi du grand imprimeur vénitien, l'existence du manuscrit autographe, dont il déclare s'être servi par l'entremise de Bembo.

Il y a pourtant des dissidences à signaler. Le travail de Carducci était à peine publié qu'un érudit distingué des Romagnes, Adolfo Borgognoni, s'inscrivait en faux contre les conclusions traditionnelles et, par une brillante et subtile argumentation, soutenait les deux thèses suivantes (2) :

i° Bembo n'a jamais possédé et n'a même jamais eu entre les mains un manuscrit autographe du Can^pniere; 2° dans la préparation de l'édition Aldine de 1501, il a suivi l'édition de Padoue, sauf lorsqu'il a corrigé de son autorité privée. Par suite le texte d'Aide est en partie arbitraire, et celui de Marsand,

Bembo lui-même à l'éditio:i : Nobilc Venetiano, et dallui, dove bisogno c stato, riveduto et racconosciuto,

(1) Saggiodi un testa e commente nuovo del Canzpnieredel Petrarca, dans Rimedi Fr. Petr. sopra argomenti storici, moralie diversi, Livourne, 1876.

(2) Se Monsignor Pietro Bembo abbia mai avuto un codice autografo del Can^onierc del Petrarca. Le t ter a a T. L., Ravenne, 1877.

la vulgate d'aujourd'hui, l'est aussi dans la même proportion.

Je ne m'attarderai pas à discuter les arguments apportés par A. BorgognOni à Pappui de conclusions aussi radicales; cette démonstration négative aurait ici peu d'utilité; l'ensemble de ce travail, essentiellement positif, suffira, j'espère, à réfuter une opinion qui menace véritablement l'intégrité du texte de Pétrarque.

Il y a un argument fort sérieux chez les adversaires de la tradition aldine : c'est qu'on n'a jamais retrouvé le manuscrit dont Aide et Bembo se seraient servis. Il en coûte d'incriminer la sincérité de deux grands hommes ; ce qu'on sait du caractère moral de l'un et de f autre semble s'opposer à la mystification qu'on leur prête. Cependant le doute est encore permis, et Pétrarque malheureusement subit les conséquences de ces incertitudes. Le dernier biographe de Bembo, Vittorio Cian, penche par de fort solides raisons pour l'existence du manuscrit; mais il ne se dissimule pas la force de l'opinion contraire et craint que le problème ne reçoive jamais sa solution (i).

S'il est cependant un témoignage formel et précis, c'est bien celui d'Aide Manuce dans la souscription du Pétrarque de 1 501. .11 le fortifie encore dans une longue épître ajoutée après coup aux exemplaires, pour

(1) Un descnnio délia vita di M. Pieiro Bembo (i)2i-i^JJ, Turin, 1885. V. sur toute cette question les pp. 90 à 98.

répondre aux objections qui s'élevèrent tout de suite contre son édition (i). Voici comment il s'exprime (2) :

ALDO A GLI LETTORI.

« Io mi credea per certo havere a bastanza dam

« fede délia correttione di questo libro, che io vi

« porgo, o lettori, havendovi una volta detto, clie

« egli è tolto dallo scritto di mano medesima del

« Poeta havuto da M. Piero Bembo, istimando che

u non mi fusse gran fatto bisognevole alla vostra

« credenza meritare in quello, che io vi promettca,

« altro che il vivo testimonio di tanto huomo. Hora

« io m'aveggo altrimenti essere avenuto, che io non

« pensava... »

Aide discute quelques-unes des observations qui lui ont été flûtes sur la correction de son texte, et ajoute : « Che se aile volte cosa, che quivi leggono, nella

(r) Ces objections portaient à la fois sur l'orthographe et .sur Icn variantes. L'édition d'Aide en effet allait, en un grand nombre d'endrpits, contre les leçons communément reçues. Ces leçons provenaient soit Je rédactions antérieures du poète, soit surtout de textes altérés. Cf. Cirducci, /. c. y p. xviij. Les mss. et les premières éditions du Can\ouitrc montrent combien Pétrarque a été maltraité ; du vivant même de l'auteur, il en circulait des copies défigurées (laborem meum inter vulgi WttHti! laccratum), dont il se plaignait souvent, mais contre lesquelles il ne pouvait rien.

(2) Lt Cose volgari di mener Franccsco Pelrarcba. Copié des ff. 188 et 190 de l'exemplaire sur parchemin de la Bibliothèque Nationale de Paris.

« loro conoscenza non cape, et essi pure ne vogliono « riprendere chi che sia, riprendano il Petrarcha « medesimo, se par loro di ben fare ; il quale di sua « mano cosi ha lasciato aile genti, che doppo lui « havevano a venire, in testo diligentissimamente da « esso scritto in buona charta ; il quale io appo il « sopradettovi M. Piero Bembo ho veduto, che altri « libri ha di man pure del nostro Poeta ; et dal quale « questa forma a lettra per lettra è levata in modo « che, con pace di chi mi riprende, in essa non ci ha « errori. (i) »

« Que mes contradicteurs, continue Aide, m'apportent un Virgile de la main de l'auteur lui-même ; toutes les fois qu'un mot ou une pensée y différera de ce que j'ai dans mon texte, je m'ingénierai à le comprendre au lieu de le condamner. » L'imprimeur affirme ainsi, de toutes les manières, l'autorité qu'il reconnaissait à son autographe de Pétrarque.

C'est sur l'affirmation d'Aide que s'est fondée la

(i) On ne s'explique pas le contre-sens énorme sur lequel A. Firmin- Didot a bâti toute une théorie typographique, celle de l'origine du caractère aldin.(Alde Manucc et V hellénisme à Venise, Paris, 1872, pp. 163, 164). Voici comment il traduit la dernière phrase de notre citation : Aide dit « avoir examiné le texte qui a servi de modèle, qu'il était écrit avec une grande perfection par Pétrarque lui-même, et qu'on avait suivi la forme des lettres d'après l'écriture de Pétrarque en imitant les contours de chacune d'elles trait pour trait. » Une écriture du quatorzième siècle servant de modèle pour fondre les caractères de la minuscule aldine ! il y avait pourtant de quoi faire réfléchir de moins sérieux écrivains que Didot.

longue tradition d'un manuscrit de Pétrarque possédé par Bembo. Cette tradition, alimentée par une confusion fréquente avec un manuscrit fragmentaire dont je parlerai tout à l'heure, a eu cours dans tous les livres d'histoire littéraire depuis le seizième siècle. Muzio, Apostolo Zeno, Jacopo Morelli, et les érudits du dix-neuvième siècle , en ont transmis l'écho, quelques-uns déjà en émettant des doutes (i). Mais

(i) Déjà au seizième siècle et à Venise même, après la mort d'Aide, on n'attache pas d'importance à la tradition du manuscrit autographe. Vellutello témoigne son dédain pour elle en remaniant la division du Can^oniere en deux parties qu'on trouve, dit-il, € dans les anciens textes ». (// Petrarca con Y espositione d' Alessandro Vellutello, Venise, 1538.) Muzio dans un chapitre de ses Annota^ioni sopra il Petrarca, intitulé : Ch*. nelle stampe del Petrarca sono non pochi errori, écrit : « Se bene è « Opinions cbe gli impressi da Aide siano venuti dagli originali del « Petrarca, questo non fa cfjeperciô non vi siano délie scorrettioni. » (Battaglic in difesa delV Italica lingua, cit. par Cian, /. c, p. 91, d'après l'éd. de Naples, 1743, p. 108.) — Apostolo Zeno commence les confusions du Can^oniere complet avec le manuscrit fragmentaire également possédé par Bembo. Voici ce que dit l'illustre Vénitien dans ses notes à la vie latine de Bembo par Giov. délia Casa : « Italica Petrarchae car mina priusqnnm a tanta cura tantaque cum sua laude ederet idem Aldus anno MDI, cum eo « codice contulit scripto qui tu m Bembierat, nunc in Vaticana bibliotbeca serva- « tur, atque autograpbum opus credltur, unde variantes illas lectiones exscrip- « sit, quat editae sunt, Federicus Ubaldinus. » {DegV istorici délie cose Vene- Xiane... tomo seconda, Venise, 1718, p. 15. Cf. Lettere, Venise, 1785.) Morelli apporte quelques détails curieux, peu instructifs du reste pour nos recherches : « A Padova si sa che non molti an ni dopo la morte del « Petrarca, Niccolô Niccoli, célèbre letterato Fiorentino, e fra Tebaldo « délia Casa monaco benedettino a bella posta si sono portati per trascri- « vere le opère di lui lasciate in autografi testi, e da quel tempo altresi « pare che ivi restasse l'originale del Can^oniere del Petrarca, sopra del a quale si fece l'edizione di Padova del 1472, il medesimo forse ch'ebbe « il cardinal Bembo, e fu da lui adoperato per l'edizione del 1501 fatta « da Aldo, e che poi, venuto in potere di Fulvio Orsino, e da lui « donato alla Libreria Vaticana, servi per l'edizione di Roma 1642,

ces témoignages, de bonne heure vagues et confus, n'ont aucune valeur dans la question qui nous occupe; les témoignages contemporains seuls doivent entrer en ligne de compte .

Il y a précisément un document, de Tannée même de l'édition Aldine, que Cian a mis en lumière avec beaucoup de bonheur. C'est un passage d'une lettre de Lorenzo de Pavie à- la nprquise de Mantoue, écrite de Venise le 26 juillet 1 501, pendant qu'on y imprimait le Pétrarque. On sait le rôle actif et curieux que jouait à Venise cet agent artistique d'Isabelle d'Esté, une des meilleures clientes de l'imprimerie Aldine. Dans sa lettre Lorenzo informe son illustre maîtresse des démarches qu'il a faites auprès d'Aide pour avoir les exemplaires de luxe qu'elle désire du Virgile, du Pétrarque et de l'Ovide ; il ne peut, dit-il, pour cette fois lui envoyer que le Virgile : « Del « Petrarca ancora non è finito, et a bono termine « m'ano dito che fra X giorni sara finito, e non ano « fato in carta bona se non cerca a 15, li quali li ave- « vano alogati se fosano C. E questo è stato per « calestria de carte bone, et con dificultade ano « trovato queste poche cosi in li Vergilii como in li « Petrarcha : si che la Signoria vostra avra uno de

« procurata dal Conte Federigo Ubaldini. » (Delhi pubblica libreria di S. Marco in Vene^ia, dissert. storica y ch. I, n. 6; dans les Opérette, Venise, 1820, t. I, pp. 9-10.) Rinaldo Fulin ne songe, pas plus que Morelli, à se demander ce que serait devenu le manuscrit après 1642. (/ codici veneti délia Divina Commedia dans I codici di Dante Alighieri in Vmeiia, Venise, 1865, p. 25).

— JS —

« dicti Petrarca e a me promise de servirme, fora de

« quelli 15a foio per foio acio che la Signoria vostra

« abia el piu belo, tanto piu che è in compagnia di

« dicto maestro [Aldo] M. Pero Bembo, el quale è

« stato quelo a fato stampare diti Petrarca et è aficio-

(( natissimo a la Signoria vostra. E se a auto cl

« Petrarcha proprio de mon del Petrarcba coscrito de sua

« mano, et olo auto in mane ancora io. Et è de ùno

« Tadovano che la stima assai, si che Vano stampato a

« letcraper Jeter a como questo cou mol ta diligencia (1). »

Lorenzo da Pavia a donc eu entre les mains un manuscrit qu'on croyait écrit par Pétrarque; il a appris de l'éditeur lui-même, Pietro Bembo, la manière dont l'édition était conduite : on imprimait, d'après le manuscrit, lettre par lettre et avec grand soin (2). Quant au volume, il avait été prêté par un habitant de Padoue. L'existence à Padoue du manuscrit provenant de Pétrarque est en soi assez vraisemblable, lorsqu'on pense que le poète a passé dans le pays les dernières années de sa vie, et qu'il est mort

(1) Cette lettre a été tirée des Archives de Mantoue par Armand Baschet, et publiée dans Aldo Manu^io, lettres et documents, Venise, 1867, p. 10. Je cite le texte plus correct donné par V. Cian, /. c., p. 95. A. F.- Didot a traduit la lettre tout entière, /. c., pp. 170-171.

(2) C'est encore un témoignage de la part prise à l'édition par Bembo lui-même. On y peut joindre la note manuscrite mise par Traiano Boccalini sur l'exemplaire de luxe, qui appartenait à Bembo lui-même et portait des vers de sa main : « Ubrum hune tamquam nobihs- « simum palladium ab infinitis, quibus passim scatent vulgati codices, inendis « ab ipso Pet 10 Bembo expurgatum, ego J. Traiaiius Boccalinus furatus suih inter copiosissimam ipsius Bembi librorum fanaginem. » (Transcrit par Renouard, Annales des Aide, éd. c. p. 29.)

à Arqua, dans les monts Euganéens, à moins de six lieues de Padoue (i). Déjà Valde, auteur de .l'édition parue en cette ville en 1472, la première exécutée dans la Haute-Italie, affirmait dans sa souscription du Cançoniere avoir suivi un manuscrit original de Pétrarque (2). L'édition fut exécutée sans aucun soin, selon Beccadelli ; mais ses analogies avec l'Aldine indiquent qu'Aide et Valde se sont servis du même texte. La chose est si évidente que les adversaires d'Aide, qui nient l'existence du manuscrit de Bembo, croient que les éditeurs vénitiens ont copié ceux de Padoue. Il n'est pas sans intérêt de rappeler dès maintenant que les originaux employés en 1472 et en 1501 ne sont qu'un seul et même manuscrit.

Comment était ce manuscrit, dont on ne saurait mettre en doute l'existence devant le témoignage de Lorenzo? Qu'est-il devenu après l'édition de 1501 ?

(1) On sait que l'exécuteur testamentaire de Pétrarque, Lombardo délia Seta, était de Padoue. Les lettres de Coluccio Salutati le montrent comme ayant eu en sa possession YAfrica et les autres livres de Pétrarque. (Cf. particulièrement Bandini, Catal. codd. lat. bibliotb. Mcdic. Laurentianae, t. III, col. 567.) Certains manuscrits provenant de Pétrarque se trouvent plus tard chez Bembo à Padoue. Il y a de plus une certitude morale que, dans la dernière bibliothèque de Pétrarque, celle qu'il a eue à Padoue et à Arqua, devait figurer la rédaction définitive de son Can^oniere.

(2) Ajoutons que le manuscrit du Cancanière qui, selon notre démonstration, a servi à l'édition de 1501 offre le titre latin Rernm vulgariuw fragmenta, et ce titre a précisément inspiré la souscription finale rapportée plus haut de l'édition de 1472. On retrouve la même formule dans la souscription partielle du Can^pniere, qui précède les Triomphes : Francisci Pctrarcac. poetae excellentissimi rerum vulgarium fragmenta expliciunt. Il y a là évidemment plus qu'une simple coïncidence. (Sur la forme de ce titre, voir plus loin, p. 28).

Le manuscrit n'appartenait point à Bembo ; il était seulement prêté pour constituer le texte d'Aide (i); après avoir été utilisé, il revient à Padoue, où nous le retrouvons au mois d'août 1544. A cette date, Girolamo Quirini écrivait de Venise à Bembo, alors habitant de Rome et cardinal depuis 1539 : il lui disait avoir trouvé à Padoue un autographe du Can^oniere. Nous avons la réponse de Bembo (2) : « Il me semble, dit-il, que c'est bien là le livre que je cherche ; » et il donne quelques indications de reliure et autres permettant de l'identifier. Il envoie même un manuscrit autographe des Églogues latines de Pétrarque pour faire la comparaison des écritures : « Potrebbe essere il vero libro che io cerco... Era « stato il libro per tanto tempo assai ben tenuto et « leggevasi agevolmente. Qiiesti sono gl'inditii che « ve ne posso dare io. Ma perche non habbiate a

(1) A. Borgognoni s'est employé à démontrer que Bembo ne possédait pas de manuscrit de Pétrarque en 1501. La question n'a pas d'importance pour l'existence même du manuscrit. On ne peut même pas accuser Aide d'inexactitude, quand il dit avoir vu l'autographe « appo \\ « sopradettovi M. Piero Bembo. » Le manuscrit pouvait être entre les mains de Bembo sans lui appartenir. (Sur l'autorité de Beccadelli dans la question, voir l'Appendice I.)

(2) Délie lettere di M. Pietro Bembo, Venise, 1552, t. II, p. 154-155. Je crois utile de reproduire en entier la lettre du 23 août 1544 et le commencement de celle du 20 septembre, dans l'Appendice II.

« dubitare sopra esso , vi mando la Bucolica del

« medesimo Petrarca scritta di mano sua pure in

« carta pecora, corne era quelle. Quello non havea

« senon i Sonetti e le Canzone tutte. I Triomphi non

« v'erano. Potrete da questo libretto, comparandolo

« a quello, raccertarvi se quello sie il vero. Quello

« non è scritto di cosi formata et bella lettera in tutto,

« corne questo è délia sua Bucolica. Il Petrarca vero

« [il Can^oniere] non havea postilla alcuna, corne

« scrivete, in tutto lui. Il che mi fa piu credere che

« egli possa esser quello che havete veduto. »

Cette lettre, d'une grande importance pour nous par les détails qu'elle renferme, est du 23 août 1544. Un mois après, Bembo écrit de nouveau à Quirini pour lui faire part de sa joie : le manuscrit tant désiré est à lui ; il l'a acheté pour une somme relativement minime, et ne le vendrait pas pour cinq cents ^ecchini. Il est de plus en plus convaincu que c'est bien là un autographe de Pétrarque et remercie ses amis Quirini et Ramberti de le lui avoir procuré. Nous savons donc exactement la date de l'acquisition du précieux volume par Bembo. Je suis même en mesure d'en fixer le prix : en 1 581, Torquato Bembo se trouvant à Rome, affirmait à Fulvio Orsini que son père avait payé le Can^oniere quatre-vingts zecchini (1).

Il n'est pas douteux que ce soit le môme manuscrit

(1) V. la lettre de Falvio Orsini à G. V. Pinelli, du 2 mars 1581, publiée dans l'Appendice III. Dans une lettre du 25 février, la somme est indiquée différemment : Orsini parle à Pinelli du Canioniere « il quale dice il Bembo che il cardinale suo lo pagô scudi cento. »

autographe que celui qui avait servi à Bembo, dans sa jeunesse, pour faire l'édition Aldine. La précision de sa description ne peut s'appliquer à deux volumes distincts : dans un cas comme dans l'autre, les Triomphes sont absents, et Bembo en fait un signe distinctif du texte; dans un cas comme dans l'autre, le manuscrit est sur parchemin apure in carta pecora », bien conservé, sans aucune note marginale, d'une écriture très nette, un peu moins belle et bien formée que celle des Églogues; le cardinal Bembo, en 1544, l'achète d'un Padouan, probablement un héritier du propriétaire de 1501; l'expression « il vero libro che « io cerco » montre qu'il en avait depuis longtemps perdu les traces et qu'il le cherchait et le faisait chercher par ses amis.

A la mort de Bembo en 1549, ses précieuses collections de livres et d'antiquités ne furent pas tout de suite dispersées (1). Elles restèrent à la maison de Padoue, en possession de Torquato Bembo. Mais ce bizarre et médiocre personnage,* au mépris des volontés de son père, ne tarda pas à les mutiler par des échanges ou des ventes. Le grand bibliophile romain Fulvio Orsini réunissait alors ces collections de choix qui ont fait l'admiration de son temps. Il entra en relations avec Torquato et fit avec lui de

(1) La question du sort de la bibliothèque de Bembo a donné lieu jusqu'à présent à beaucoup d'erreurs. On trouvera les éléments certains de cette histoire dans le livre que j'achève sur la Bibliothèque de Fulvio Orsini. Je me permets d'y renvoyer d'avance le lecteur, qui voudrait avoir des détails sur les manuscrits de Pétrarque et de Bembo, passés chez Orsini.

nombreuses affaires. Beaucoup de livres de Bembo, et des meilleurs, par exemple le Virgile du Vatican, le Hembinus de Térence, etc., sont venus chez Orsini par cette voie. Il en fut de même de plusieurs manuscrits, considérés par Bembo comme des autographes de Pétrarque, et notamment du fameux Can~ %oniere>

Il en est question pour la première fois, parmi les documents inédits que j'ai recueillis, au mois de février 1581. Torquato Bembo se trouvait à Rome et avait, à divers titres, intérêt à se concilier le dévouement d'Orsini : il lui offrit plusieurs autographes de Pétrarque, qui se trouvaient dans les collections de Padoue. Le 25 février, Orsini écrivait à Padoue, où il avait précisément un ami très intime, le célèbre bibliophile Giov. Vincenzo Pinelli ; il veut connaître, dit-il, le compte qu'on fait de ces manuscrits dans le pays; ce qu'il lui plairait d'avoir ce sont les « 19 fogli « archetypi dalli quali si vede il modo di fare di « quell' huomo », et aussi le volume contenant le Cancanière entier. Le 2 mars il écrit dans le même sens (1); il a déjà entre les mains les feuillets détachés des poésies de Pétrarque et le Carmen Hucolicum,; il tient à savoir quel prix on y attache à Padoue, pour pouvoir offrir en remerciement à Bembo un objet d'une valeur proportionnée. Puis il ajoute en post-scriptum que Bembo vient de lui remettre également le Can^oniere complet, dont il est enchanté :

(1) Cette lettre sera reproduite à l'Appendice III.

« Il libro délie poésie volgâre di niano del Petrarca, « che io scrivevo di sopra, è venuto in mano mia, « nel quale sono tutti li Sonetti e Canzone, senza « pero li Triohfi, e sono de mano dell' autore, che « à me è piaciuto straniamente. »

Nous avons ainsi la date précise de la transmission du manuscrit de Bembo à Fulvio Orsini, 2 mars 15 81.

Remarquons en passant que le Carmen ^Bucolicum^ donné à Orsini par Torquato, est ce même manuscrit des Églogues de Pétrarque, dont le cardinal se servait en 1544 pour faire constater l'authenticité de l'écriture du Can^pniere. Il doit s'identifier avec le Fat. lat. }3J8 ; c'est un tout petit manuscrit de parchemin portant aux marges et à la fin plusieurs additions importantes, et la souscription : « Bucolicum « çarmen meum explicit. Quod ipse qui ante annos « diclaveram scripsi manu propria apud Mediolanum « anno huius etatis ultime ijjj (1). » Quant aux

(1) J'aurai occasion d'établir, dans le travail annoncé plus haut, que, l'année suivante, un manuscrit de Pétrarque non moins précieux entra dans la bibliothèque de Fulvio Orsini. C'est l'autographe du De s ni i psi us et mullorum ignorait tia, aujourd'hui à la Vaticane sous la cote Val» lat. )}$$. Voici la note importante qu'on lit au dernier feuillet : Hune libcllum ante bienniitm dictatum et alibi scriptum a me ipso, scripsi hic iterum manu mca et perâuxi ad exitum Arquade inter collet Eugancos 13*70 iunii 2j vergente ad occasitm die. (Cf. E. Narducci, Catalogo dti codici Petrarcbcscbi délie Bibliotcchc Barberina, Chigiana, Corsiniana, VaVicelliana e Vaticana... Rome, 1874. Il ne signale pas l'intérêt decesautograplies, qui ont été jusqu'ici ignorés; cf. par ex. Cian, /. r., p. 100.

Ces deux manuscrits, le 3358 et le 3559, écrits par Pétrarque à treize années de distance, seront extrêmement précieux pour la constitution du texte, le jour où l'érudition italienne se décidera à donner cette édition critique des œuvres latines de Pétrarque, que toute l'Europe savante est en droit de lui demander.

feuillets détachés, ils sont bien connus : ce sont ceux dont Beccadelli a parlé comme les ayant vus chez Bembo, et qui sont aujourd'hui exposés dans les vitrines de la Bibliothèque Vaticane (Fat. lat. 3196). Ils sont sur grand papier, écrits aux époques les plus diverses, et portent des dates et des corrections multipliées qui leur donnent le plus grand prix.

L'entrée de tous ces précieux volumes dans la bibliothèque de Fulvio Orsini fut un événement à Rome et dans tout le monde littéraire. Le cardinal de Granvelle écrivait de Madrid, le 9 octobre, à l'heureux possesseur de ces merveilles : « Gran tesoro ha <( havuto V. S. dal nepote del Bembo, havendo « l'aftographo del Petrarca di quelle sue opère « che V. S. dice, tesoro nuovo accresciuto alla sua « libreria (1). »

Le grand-duc de Toscane était averti de la cession du manuscrit et un de ses agents faisait des démarches auprès d'Orsini pour que celui-ci consentît à se défaire de sa nouvelle acquisition ; mais notre bibliophile préférait son trésor à la faveur d'un prince et n'avait garde de s'en dessaisir (2).

Plus tard, Angelo Roccha, décrivant les biblio-

(1) Lettere inédite del eard. de Granvelle... raccolte da P. de Kolhac, Rome, 1884, p. 18 (dans les Studi e docum. di sforia e ditilto, année V, p. 362). La note mise à ce passage est tout à fait incomplète. — Est-il besoin de faire observer la discrétion avec laquelle Granvelle fait de Torquato « il nipote del Bembo »?

(2) Nous avons le témoignage de ces négociations dans une curieuse lettre que je publierai, adressée à Ferdinand I or par Theobaldi chanoine de Lateran (aeadémiquement Helicona), le 2 avril 1581. Malgré les confu*

thèques de Rome et consacrant un long paragraphe à celle d'Orsini (i), y fait remarquer les livres modernes, « libri Italica et politiori quidem lingua, « quam Hetruscam novam appellant, conscripti : « qui partim ex bibliotheca Pétri Bembi, partim ex « aliis desumpti sunt, et prœsertim Petrarca, hoc est « liber ille insignis non nisi versibus rhythmicis « constans, et ipsius auctoris manu conscriptus, quae « res singularis est (2). »

Fulvio Orsini, qui mourut en 1600, légua par testament à la Bibliothèque Vaticane sa précieuse collection de livres; il prit soin d'en dresser lui-même l'inventaire et demanda que tous les volumes, impri-

sions commises par un homme qui parle par ouï-dire, on lira avec plaisir ce passage :

« Sappia che tutte l'opfe Toscane del Petrarca, scrittc di propria mano « in carta pecora con le acconciature de versi e postillc, erano tra queste « cose [del Bembo] e di gia il S r Fulvio Orsino, che ne hâve va notitia, «< l'ha haute per se... Quel Petrarca, Signore, e cosa troppo bella per « V. A. et spero che il S r Fulvio Orsino, per la convenienzé di tal gioia « col principe Toscano, et per l'aft'cttione che porta al Cardinale e al « nome di V. S., sia per compiacernela un giorno ; et io, che nel choro « di S. Giovanni Laterano li stô vicino, non resto di inhammarcelo. » (Florence, Archivio Mediceo, Carteggio Ferd. 1°, filza 746, fol. 165.)

(1) Bibliotheca Apostolica Vaticana... a fratre Aitgelo Hoccha a Came» riiw... illustrata, Rome, typogr. Vaticane, 1591, p. 401.

(2) Ou trouvera peut-être intéressant cet autre témoignage, emprunté au biographe d'Orsini, Giuscppe Castiglione (Fulvii Ursiiii vita a Joscpho Castalionc scripia, Rome, 1657) : « (Comparavit)... Petrar* « chae Rhythmos Hctrusca lingua compositos manu auctoris scriptos et « descriptos qui fuerant Cardinalis Bcmbi et quorum gratia Patavium ab « omnibus nationibus celebrabatur. » (P. 560 de la réimpression de Christ* Gryphius, Vitae sclectac XVII eruditiss. hominum, Breslau, 1759; je rappelle que Castiglione est contemporain d'Orsini.)

mes ou manuscrits, portassent une note de provenance (i). Cette disposition ne fut pas toujours observée, et, sans le secours de l'inventaire, il faudrait renoncera reconnaître beaucoup des manuscrits d'Orsini aujourd'hui versés dans les grands fonds de la Vaticane. Notre Cançoniere a été du nombre de ceux qui ont perdu toute marque extérieure, et c'est ainsi qu'avec son entrée dans la Bibliothèque Apostolique commence une nouvelle période de son histoire, période d'effacement et d'oubli.

Les deux premiers articles du chapitre des manuscrits en langue vulgaire, dans l'inventaire original de Fulvio Orsini, sont ainsi conçus (2) :

1 . Petrarca, le Canzpne et Sonetti, scritti di tnano sua, in caria pergamena, in foglio, et ligato di velluto ùaona^o (3).

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