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‘ Dieu m'est témoin que si j'ai tâché de vous être utile jusqu'ici ce ‘ n’est pas dan l’espoir d’une récompense ; je donnerais volontiers ‘‘ ma vie pour pouvoir vous rendre ce que vous avez perdu ; mais “ de grâce n'allez pas vous désespérer. A deux pas d'ici est ma “ pauvre cabane, la vieille Martine votre servante, vous y attend, “ J'ai pu sauver quelques linges et des provisions. Venez, Madame, ‘et tant que Jean Renousse pourra porter un fusil, vous et la petite ne manquerez pas de nourriture et de vêtements.”
Chargé de son précieux fardeau, il conduisit Madame St. Aubin dans sa demeure où Martine l'attendait. Un feu brillant avait été allumé, le lit de sapins avait été renouvelé ; on y avait étendu les quelques couvertures que Jean Renousse dans sa sollicitude avaitsauvées du pillage. La marmite était au feu.
On offrit à Madame St. Aubin les quelques aliments qu’on avait préservés ; elle en prit ce qu'il lui fallait pour se soutenir et s’empêcher de mourir. La petite mangea avec appétit qu’on a à quatre ans ; puis toutes les deux, vaincues par les émotions de la journée, la fatigue et le sommeil qui les gagnaïent, s'étendirent sur le lit de sapin et ne tardèrent pas à s'endormir profondément.
Jean Renousse et Phédor se couchèrent à l’entrée de la cabane et firent bonne garde toute la nuit.
Lorsque Madame St. Aubin s’éveilla le matin, tous les malheureux proscrits, ses compagnons d’infortune, lui avaient construit une demeure un peu plus confortable : c'était une misérable masure de pièces qui lui offrait un séjour plus spacieux ; mais qu’il y avait loin de là à la maison qu’elle avait laissée !
Comment l'hiver se passa-t-il? Laissons à M. Rameau le soin de dépeindre ce que durent souffrir les malheureuses victimes de l’expatriation. C'est d’ailleurs de lui qne nous empruntons la partie historique de ce récit, en ce qui concerne les Acadiens :
‘ Quelque fut l’âpre sollicitude que montrèrent les Anglais, un certain nombre d’indiens cependant se sauvèrent de la proscription. Comment ces pauvres gens purent-ils vivre dans les bois et les ‘ déserts ! Par quelle suite d'aventures et de souffrances ont-ils ‘‘ passé, pendant de longues années, en présence de spéculateurs ‘ auxquels on distribua leurs biens ? c’est ce que nous ignorons.….
‘Là, pendant plusieurs années, ils parvinrent à dérober leur ‘“existence, au milieu des inquiétudes et des privations ; cachant ‘ soigneusement leurs petites barques, n’osant se livrer à la culture, faisant le guet quand paraissait un navire inconnu, et par. * tageant avec leurs amis, les Indiens de l'intérieur, les ressources ‘“ précaires de la chasse et de la pêche.”
Enfin le printemps arriva, Jamais dans les longues journées
à LE CAP AU DIABLE. 17
d'hiver, le dévouement et le zèle de Jean Renousse ne s'étaient ralentis une seule fois. Sous le commandement de Bois-Hébert, il avait été faire le coup de feu contre les Anglais, puis aussitôt sa tâche terminée, il était revenu prendre son rôle de pourvoyeur.
Souvent dans le cours de l'hiver, on l'avait vu parcourir des distances considérables refouler au plus profond de son âme tout sentiment de haîne et d’antipathie qu’il avait voué aux Anglo-Américains, et rapporter des traitants anglais, qui étaient établis le long de la côte, à la place des malheureux Acadiens expropriés, les quelques effets qui pouvaient être utiles et agréables à ses protégées.
Mais le printemps qui apporte, pour le pauvre au moins, un soupir de soulagement et une larme d’espérance ; pour l’homme qui jouit de l’aisance, un sentiment de satisfaction par anticipation des jouissances que la nouvelle saison doit lui donner, était pour les pauvres expatriés chargé d’orages.
Où iraient-ils fixer leurs demeures ? En quel endroit seraient-ils hors des atteintes de leurs implacables ennemis? Etait-il uu lieu à l’abri de leurs rapines, où l’on put fournir le pain et la nourriture à la famille et aux pauvres petits enfants qui les réclamaient ? Telles furent les questions que se posèrent les Acadiens de la colonie que M. St. Aubin avait formée.
Plusieurs décidèrent de demeurer dans les bois, d’autres résolurent d'aller rejoindre leurs concitoyens échelonnés sur la côte, protégés seulement par l'isolement et l’inhospitalité des parages qu'ils habitaient.
Madame St. Aubin se voyant seule, et ne voulant plus être à charge au généreux Jean Renousse ainsi qu’à ses compagnons, prit la résolution de se rendre en Canada.
En effet, de vagues rumeurs étaient parvenues que dans ces pays lointains un bon nombre d’Acadiens avaient, dans le voisinage de Montréal, fondé une petite colonie.
Jean Renousse, dans ses rapports avec les traitants anglais, avait appris d'une manière certaine qu’un vaisseau portant un certain nombre d’émigrants, avait mis à la voile pour le Canada. D’après
le nombre de jours qu’il était en mer, il ne tarderait pas à être en vue.
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