‹ Le cap au diable [microforme]Chapitre 6 sur 12 · CHAPITRE V LE DÉPART · texte numérisé non relu

CHAPITRE V LE DÉPART

Que nos lecteurs nous permettent de les transporter au-delà de l'Océan. Nous sommes dans un port de mer. Voyons l’activité qui y règne. Des centaines de vaisseaux déchargent d’un côté du quai d’amples provisions de charbon et de cotons ; d'autres, les riches soieries et les magnifiques produits de l'Orient. Tout le monde est à l'œuvre. Partout il y a joie car il y a gain pour tous.

Mais d'où vient donc cette foule d'hommes en haïillons, ces femmes amaigries et presque nues, ces pauvres enfants si frèles, si chétifs, qui occupent un tout petit espace du quai! D'où viennent ces pleurs et ces gémissements à fendre l'âme, ces embrassements pleins de regrets et de tendresses? Ah! c’est qu'une mère vient peut-être pour la dernière fois de presser dans ses bras ses enfants bien aimés! C’est que des amis viennent de dire un adieu peutêtre éternel aux compagnons de leur enfance ! C’est que, pour la dernière fois, ils ont jeté un regard de douleur sur la vieille chaumière qui les a vus naître et que dans un dernier embrassement, ils ont échangé avec les amis émus une dernière poignée de mains, que pour toujours, ils vont dire adieu aux côtes de l'Irlande qu'’aucun de ses enfants ne peut quitter sans verser des larmes amères de regrets! Puis ces malles, ces paquets, que contiennent-ils, sinon les pauvres vêtements des malheureux Irlandais ?

Pourtant dans ce navire en partance, combien y at-il de froide indifférence parmi ceux qui sont témoins de ce déchirant tableau. Le matelot sur son cabestan chante gaiment le charley men (?) Le capitaine fume sa pipe, le contre-maitre est occupé des dernières manœuvres et les derniers cris * embarque, embarque,” se font entendre. Inutile de le dire, nous ne le voyons déjà que trop; ce bâtiment est chargé d’émigrants pour l'Amérique. Voyez sur le gaillard d’arrière cet homme à la figure replète, à la taille trapue comme il savoure avec délices les bouffées de tabac qui s'échappent, de sa longue pipe d'écume de mer; quels regards distraits il jette sur la gazette qu'il tient entre ses mains ; comme les nouvelles sont loin de l’absorber ; il hoche dédaigneusement la tête en voyant les pleurs des malheureux enfants de la verte Erin. Dans le fond, que sont-ils pour lui? Des Irlandais catholiques, il est protestant. Que lui importe donc si la plus grande partie d'eux n’atteint pas les

Al?

Page 1