‹ Le Cap Eternité [microforme]Chapitre 15 sur 23 · VERS LA CIME · texte numérisé non relu

VERS LA CIME

Combien d’heures, hélas ! trop brèves, sont passées, Pendant que jusqu’à Dieu s’élevaient nos pensées, Et que, dans le repos du jour silencieux,

J’enivrais de grandeur mon esprit et mes yeux ! Le soleil au zénith couronnait Sa carrière.

Mon rapide aviron troubla Ja pureté

De l’onde chatoyante où jouait la lumière,

Et j'atteignis bientôt le Cap Éternité.

Dans l’anse où les cailloux éboulés forment chaîne, Le rocher moins abrupt me permit d'aborder Près d’un torrent que j'entendais déjà gronder.

J'ai l’orgueil de gravir la cime souveraine,

Je veux escalader le fier dominateur,

Je veux aller baigner mon front dans ses nuages, Côtoyer son abîme, éprouver ses orages,

Et, plus près de l’azur, m'enivrer de grandeur.

J'hésite, en parcourant du regard l'âpre pente: Mais le lit du torrent m'indiquant un chemin, J'aventure mes pas au revers du ravin

Qui, le long du flanc roide, obliquement serpente, Le torrent, par endroits, sur le roc vertical

Brise sa nappe d’eau qui tombe en cascatelle; Plus loin, du trap lamé l’écluse naturelle

Sous le dôme des pins retient son frais cristal.

Le torrent me conduit à mi-chemin du faîte.

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Contre la forêt vierge il me faut batailler :

Là, grimpant au bouleau quand l'obstacle m’arrête, Ici, me cramponnant au souple coudrier.

Et, quoique sans péril, la lutte est belle et rude, Plus je m'engage avant dans cette solitude.

Il me faut contourner d'énormes rochers roux Que, de loin, j'avais pris pour de simples cailloux; Les buissons épineux où mon pas s’enchevêtre, Les bocages touffus de l’érable et du hêtre, M'avaient paru d’en bas un tapis de gazon.

Toute une virginale et simple floraison

Étale ses couleurs sous l’épaisse ramure.

Je cueille le bluct, la noisette, la mure, Et certain petit fruit rouge et délicieux Qui croît en abondance au milieu de la mousse. O pins harmonieux, comme votre ombre est douce ! Je dîne en un palais où dineraient les dieux : Ma nappe immaculée est un fragment de marbre, Mon cellier est un lac endormi sous les bois, | Et l'écorce argentée est la coupe où je bois. Un rêve musical frissonne dans un arbre Où d’invisibles chœurs gazouillent un concert. Dans ma coupe d’écorce, au ruisseau qui murmure, Une dernière fois je puise l’onde pure, Et, convive poli, quand finit le dessert, Je bois à mon hôtesse, à la grande Nature.

Le souci d'arriver abrège mon repos.

Je reprends, maintenant plus fort et plus dispos, A même la forêt l’interminable lutte,

Car déjà le soleil penche vers son déclin,

Et je crains que la nuit ne m’arrête en chemin.

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