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Première page d’un mémorial
Lorsque les ans auront glacé mon cœur, Et sur mon front mis leur blanc diadème, Quand j'aurai vu tous les rêves que j'ais:
S'évanouir au souffle du malheur,
Si la souvenance d’un temps meilleur Ne me rend pas l'ombre de ma bohême, Devant la faulx de la Camarde blêmc Je pousserai mon cadavre sans peur !
Aussi, pour vivre aux heures de détresse, Pour éclairer la nuit de ma vieillesse Au bon soleil qui luit sur mes vingt ans,
Mémorial, je confie à tes pages Ces fugitifs et consolants messages
Qu’à mon hiver adresse mon printemps.
Len
Les Cloches
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Les cloches par trois fois, dans l'heure fugitive Du jour, viennent frapper notre oreille attentive, En tout endroit chrétien où nous portons nos pas. Et comme dans les jours, trois fois dans notre vie, Aux instants solennels, vibre leur harmonie :
Le baptême, l’hymen et les sanglots du glas !
Car elles ont un sens, comme l’accent des lèvres; Elles disent l’ardeur de nos mystiques fièvres, Elles ont des sanglots comme nos désespoirs; Elles sonnent l’orgueil de nos apothéoses,
Et semblent s’attendrir sur les larmes des choses, Ou palpiter d’extase en le calme des soirs.
Sublimes seulement alors que nous le sommes, Avec la barbarie et la haine des hommes
Leur inerte métal connaît les noirs destins : Se laissant abaisser à l'horreur de la guerre,
Il peut sonner, clairon, la charge meurtrière: Ou gronder dans la voix des canons assassins.
Quand les pâleurs de l’aube ont chassé les étoiles, Déjà sont disparus les brouillards et les vo les; L’horizon s’illumine à l'orient vermeil,
Sur le satin des fleurs le cristal des nuits tremble. — La cloche et les oiseaux vont célébrer ensemble
La gaîté toujours belle et neuve du réveil.
Lorsque des cieux muets la volonté profonde Jette u 1 être de plus à l’arène du monde,
La cloche sonne encor : c’est un autre matin ! Vers le secret d en haut, sa musique envolée, Pour l'enfant qui survient dans la rude mêlée, Doit sans doute implorer l’implacable destin.
Il est l’heure où tout luit. La rose qui se päme, Tend son front aux baisers de la céleste flamme; Sur les floraisons d’or le soleil glorieux
Répand à pleins rayons la chaleur généreuse...
L’Angélus va jeter sa note harmonieuse
Dans l’éblouissement du midi radieux.
Les humains ont aussi leurs midis de lumière. Dans l’opulence digne ou la pauvreté fière,
Quand deux cœurs amoureux, par un serment loyal,
Joignent leurs avenirs dans la même espérance, L’airain, comme pour l’astre à l’apogée immense Clame aux échos lointains l’hosanna triomphal !
Voici l’heure où le vent s’apaise dans les branches. Les colombes des bois, fermant leurs ailes blanches,
Arrêtent, pour dormir, leur babil réjoui.… Dans la limpide paix du divin crépuscule, C’est encore l’accent des cloches qui module Un adieu solennel au jour évanoui.
Quand nos sombres déclins touchent à leurs limites; Quand déjà la grande ombre envahit nos orbites Où l’éclair du regard éteint ses feux sacrés ;
Pour scander le chagrin de ceux qui nous regrettent
Et pour qu’au fond des cœurs des sanglots les répètent, Le glas gémit dans l’air ses adieux éplorés.
Planant sur la clameur sourde des multitudes, Les cloches vont troubler les fières altitudes, Pour pleurer nos chagrins dans les abîmes bleus; Car l’azur est trop loin de la misère humaine, Pour que, de notre voix impuissante, il apprenne Ce que la vie impose à nos cœurs douloureux.
Pendant bien des midis, pendant bien des aurores, Et pendant bien des soirs, les mêmes bruits sonores Charmeront l'avenir, Et leurs vibrations
Salueront les berceaux de leurs tendresses saintes, Ou sur d’autres cercucils feront tomber leurs plaintes, Seules auront changé les générations !
Ainsi, tout notre orgueil à peine dure une heure, Mais ce qu'il a créé dans cet instant, demeure Pour narguer la morsure outrageante du Temps ! Cloches ! nous enfermons dans vos flancs une idée Pour que votre harmonie en nos cœurs accordée, Redise notre extase aux échos éclatants.
Hélas ! nous nous taisons avant vous sur la terre. Mais quand vous résonnez, ainsi qu’une prière,
Sur le recueillement de la foule à genoux,
Vous n’êtes que le bruit ; nous sommes la Pensée !... Votre bronze sublime où notre âme est passée,
Ne peut parler à Dieu qu'en lui parlant de nous !
Sonnez!... Quand vosaccents s’éteindront dans l'espa ce; Quand vous aurez subi le sort de ce qui passe
Par l'instabilité des empires mortels;
Après votre néant, dans l’éther insondable,
Le souvenir ému de l’âme impérissable
Apprendra votre gloire aux demains éternels !
Neige de Noëi
Le soleil de décembre est disparu sans flammes. Il neige. C’est Noël. :e mystère des cieux Donne, en la grande paix du soir silencieux,
La blancheur à la terre et la lumière aux âmes.
L’onde qu’en pur cristal l’abîme constella, Veut embellir la nuit de la très sainte fête; C’est le rêve éthéré de l’espace, qui jette Sur les sombres vivants ce rayon d’au-delà.
Avec le flot lacté des plages éternelles,
Les anges sont venus: ils veillent près de nous;
Et le cœur attendri des croyants à genoux
Peut rythmer son extase aux frissons de leurs ailes.
Le tourbillon s’engouffre à pleine immensité; Déjà, la terre a mis sa robe à blanche traîne; Ville, fleuve, forêt, montagne, gouffre et plaine, D'innocence vêtus, sont prêts, Divinité !
IT
Quand la goutte d’eau monte avec l’envol des nues, Jusqu'au sein glacial des sphères inconnues
Dont le regard stellaire est l’unique témoin,
Elle se cristallise en fin duvet de cygne.
Mais, marquée au rayon d’un plus céleste signe,
La neige de Noël doit venir de plus loin.
Les lys majestueux que des soleils fécriques
Font fleurir sous les pas des groupes séraphiques,
Sont morts dans le jardin sans fin du pays bleu; Comme des fleurs d’en bas,qu’un jour sans astre affige, Ils ont penché leur front expirant sur leur tige, Quandils ont vu partir le petit bébé Dieu.
Le trépas a laissé du ciel sur leurs pétales;
Son souffle a respecté ces virginités pâles,
Car un rayon divin sur elles avait lui:
C’est donc du ciel qui tombe avec leur beauté morte, Éperdûment livrée au souffle qui l'emporte,
Dans l’orgueil de descendre en même temps que Lui.
Et les lys trépassés ont caché les épines:
Ils ont enseveli la pente des collines
Où, bientôt, le Martyr succombera trois fois;
Ils ont enveloppé, dans l'éclat froid des marbres, Les oliviers, et les roseaux, et ces grands arbres Que les hommes pervers assembleront en croix.
Étale-toi, splendeur, entre le globe infime
Où l'humanité rampe, et l’insondable abîme !
Croule aux quatre horizons, avalanche de lys ! Tombe, tombe toujours, pureté, tombe encore, Pour que Ses yeux, demain, à leur première aurore, Retrouvent en notre ombre un peu du Paradis !
Tombe, tombe, cristal ! La paille de l’étable, Entre le bœuf stupide et l’âne misérable, Reçoit le corps frileux du grand Nazaréen.
Mais le Monde lassé du mensonge ancien,
Le Monde que remplit Son cœur et Son génie, Le Monde est le berceau de l’Idée infinie !.. Tombe, tombe, cristal ! Le vertige des cieux Déchaîne, cette nuit, tes prismes radieux
Sur l’aube des pardons et sur la fin des haines, Sur la rédemption des faiblesses humaines, Sur la miséricorde et la fraternité,
Sur l’espoir des mortels en leur éternité !... Drape-toi dans la neige immaculée, à terre !
Pare-toi de candeur, pare-toi de lumière !
Les principes du Maître, enfin, te sont donnés...
Sur le recueillement de nos fronts inclinés, Tombe, tombe, cristal de la voûte profonde :
Il faut des langes blancs dans le berceau du Monde !
Les deux Etoiles
Comme des oiselets fuyant les avalanches
Et sous la tendre mousse abritant leur duvet,
A son premier repos le Bébé réchauffait
Ses pieds roses blottis dans le nid des mains blanches.
Front sublime incliné sur l'aurore de Dieu,
La Vierge Contemplait le sommeil ineffable
Du nouveau-né promis au monde misérable,
Et qui tremblait de froid dans la grotte sans feu.
Son être extasié tressaillait sous le charme; Quand J ésus, s'éveillant aux chants des séraphins, Ouvrit le rêve bleu de ses grands yeux divins,
Le be: maternel fondit en une larme,
Noë irradia dans deux astres nouveaux =
‘étoile des trois rois mages, céleste guide, Et cette larme, étoile auguste, plus splendide Que l’éclat infini des nocturnes joyaux.
L’astre, éblouissement de l'ombre sans limite, Au ciel oriental planait; son disque ardent, Par delà les déserts roulait vers l'Occident,
Et les savants pensifs calculaient son orbite;
Mais comme la rosée aux pétales d’un lys
Peut refléter l'aurore en son miroir d’eau vive, Le pleur tremblant aux cils de la Petite Juive Reflétait tout l’orgueil des destins accomplis.
L’'astre s était paré de sa gloire stellaire
Aux foyers de l espace, aux brasiers radieux D'où sont nés les soleils épars au sein des cieux Pour combler le néant de la nuit séculaire;
Mais, plus belle, la larme avait pris son cristal Aux candeurs, aux fiertés, à la douceur d’une âme, A l’attendrissement suave de la femme,
Aux palpitations d’un baiser virginal !
L'astre des rois venait du sidéral prodige Que notre esprit confond avec l'éternité :
Par les tourbillons noirs de l’Éther emporté, Il s'était englouti dans l’effrayant vertige;
Mais le pleur émané de l’amour maternel,
D'une autre immensité rayonnement sublime, Descendait de plus haut que l’insondable abîme, Car le cœur d'une mère est plus grand que le ciel.
L'Aigle
Dans cette cage où des bourreaux l'avaient jeté, L’espérance faisait frémir ses grandes ailes,