‹ Le capitaine AramèleChapitre 2 sur 18 · BRITISH COLONY · texte numérisé non relu

BRITISH COLONY

Cette subite et brutale épithète qu'on accolait à la terre de la Nouvelle-France avait fait bouillonner — comme un torrent impétueux rugissant au fond d'une gorge — le fier sang français du capitaine Aramèle,

Sombre et mélancolique sous un ciel gris et bas du mois de mai 1764, Québec, au sommet de son cap, ressemblait à un séculaire mausolée dont le granit bruni conserve une empreinte de désolation et d'oubli

qu'en passant sculpte petit à petit le ciseau des âges. Sur ce mausolée, au pied duquel roulait en mugissant le flot noir du fleuve, claquait lugubrement dans la brise de l'ouest — tel un crêpe que secoue le vent au fronton d'un bloc de pierre — un drapeau inconnu à l'air hautain et tyrannique!

Jacques Aramcle, venu de France en 1748, était l'unique survivant d'un tabellion de l'infanterie française qui avait fait partie de l'armée commandée par le brave Chevalier de Lévis au printemps de 1760. Le capitaine Aramèle avait été de toutes les batailles qui avaient précédé et suivi le siège de Québec en 1759: d'Oswégo et Carillon jusqu'à la bataille dite "seconde bataille des Plaines d'Abraham", à laquelle

LE CAPITAINE ARAIVIÊLE

il avait été blessé, il avait montré une bravoure digne des plus grands éloges.

Alors était venue la capitulation de la glorieuse cité canadienne, lorsqu'on tendait vers la France indifférente des mains suppliantes, lorsqu'on jetait par delà les mers un suprême appel de secours! La France n'avait pas vu . . . La France n'avait pas entendu ... et l'Anglais était entré dans la citadelle de la Nouvelle-France comme un maître arbitraire et redoutable!

Aramèle avait presque pleuré.

Et venues encore cette lamentable retraite en l'Ile Sainte-Hélène et la capitulation de Montréal . . . puis venu ce malheureux traité de 1763, alors qu'on avait conservé en dépit de tout le grand et cher espoir que la belle France recouvrerait sa colonie qui, pour longtemps, pour des siècles peut-être, sinon pour toujours, était abandonnée aux Anglais. Ce traité donnait à l'Angleterre un superbe domaine conquis par le sublime dévouement d'enfants de la France, et défendu pendant deux siècles au prix d'innombrables sacrifices contre une nuée d'envahisseurs issus des profondeurs de la barbarie: et ce domaine était si vaste qu'il eût pu contenir toute l'Europe!

Aussi tous ces malheurs accumulés avaient-ils porté un coup terrible au coeur de ces enfants qui, par milliers, avaient repassé la mer pour rentrer dans la patrie lointaine, tant ils avaient redouté la tyrannie et l'esclavage. Québec, en pleurant, avait vu tous ces preux, tous ces vaillants, tous ces nobles chevaliers sortir de ses murs blessés et sanglants et s'en aller vers la France.

Quoi! n'allait-il plus rester de Français sur cette terre de France? . . .

Aramèle. à cette pensée, avait frémi longuement.

\^ieux soldat et vieux célibataire, le capitaine avait voué ses cinquante années d'existence au service et à la gloire de la France: aussi ne put-il rester indifférent en entendant résonner sur ce sol, qui avait coûté si cher à la grande patrie, le pas de fer des régiments anglais.

— Ah! France ... si tu savais seulement ce que tu perds!

Dans ce murmure Aramèle avait laissé jaillir toute l'amertume de son âme. Quelle douleur et quel désespoir avaient tissé ces paroles tombées des lèvres tremblantes du soldat ! Le vaillant capitaine, ce noble

fils de la France avait alors senti peser sur ses belles épaules le fardeau écrasant, abject, avilissant, douloureux de la main étrangère qui commande désormais et qui dirige!

Et que de Français étaient partis , . . que de Canadiens même, incapables qu'ils se sentaient de souffrir ce supplice! Leur nombre avait paru si grand, il avait été si effrayant qu'Aramèle s'était demandé avec angoisse:

— Ne va-t-il pas rester de Français sur cette terre de France?

Il avait de suite froncé ses épais sourcils, il avait grincé des dents, frappé rudement la poignée de son épée et répliqué avec une résolution farouche:

— Il faut au moins que reste un Français!... S'ils partent tous, je reste, moi... je reste quand même! Car il faudra bien, un jour, que le drapeau de la France revienne déployer ses plis glorieux au-dessus de ce domaine qui a coûté tant de sang et de sueurs!

Aramèle était resté . . .

Mais ce qu'il avait souffert depuis, ce qu'il avait vieilli, ce qu'il avait espéré et désespéré tour à tour!

Ce matin de mai, son oeil gris, rêveur et triste, abrité sous leurs sourcils touffus qui se contractaient terriblement, lorgnait avec une sourde colère ce drapeau étranger. Et le profil romain de sa figure glabre et sévère présentait un mystérieux mélange de haine et d'amour: la haine du présent, l'amour du passé!

Puis il reportait son regard, ou plutôt il le plongeait avec une sorte d'ardeur furieuse dans les eaux sombres du fleuve qui se déroulait, de l'est à l'ouest, comme un funèbre linceul. Il entendait le gémissement des vagues monter dans l'espace comme de sourdes malédictions au drapeau qui les dominait. Et, au loin, l'écho qui redisait ces plaintes ressemblait à un chant mortuaire qui martelait le coeur plus assombri du capitaine.

En relevant les yeux, il découvrait un pays immense d'un pittoresque remarquable et d'une beauté séduisante! Et que de fois il était demeuré contemplatif devant cette nature dont l'aspect sauvage évoquait encore la terre lointaine, inconnue, et si mystérieusement captivante qu'elle avait suscité chez des peuples très éloignés l'attrait et l'éblouissement ! D'abord, sous ses yeux, une voie fluviale à nulle autre pareille, bordées de vallées onduleuses, de collines et

de coteaux verdoyants, de plaines magiquement fleuries, unissait l'intérieur du pays aux mers immenses; et dans ces plaines, ces vallées, sur ces coteaux et ces collines croissait un peuple fort et vigoureux ... un autre peuple français! Ensuite, les regards d'Aramèle se reposaient sur la cime légèrement embrumée de monts sereins et majestueux, ses regards sondaient des forêts dont les bois pouvaient être inépuisables, ils scrutaient l'infinie richesse du sol, ils s'extasiaient devant la vision sublime d'un paradis terrestre! Et penser devant la vision sublime d'un paradis terrestre! Et penser et se dire que la France venait d'abandonner à l'Angleterre un si précieux domaine! . . .

Non ... ce n'était pas possible que la France ne revînt pas un jour réclamer sa propriété qui demeurait toute imprégnée de son souffle et de sa vie!

Elle reviendrait..., oui, elle reviendrait!

Le capitaine Aramèle essayait de se persuader de cette vérité, et il demandait à l'avenir d'écarter pour un moment le voile de ses mystères, afin qu'il y pût voir la réalisation, fût-elle même lointaine, de ses souhaits et de ses espoirs.

Sa méditation fut troublée par le passage de deux officiers des régiments anglais.

Ceux-ci, à la vue du capitaine dont ils connaissaient la volonté réfractaire et la haine du régime nouveau, s'arrêtèrent. L'un d'eux, portant les galons d'un major, prononça sur un ton orgueilleux et péremptoire:

— Salut au drapeau d'Albion!

— Ce drapeau, répliqua Aramèle sans se départir de son calme et encore à demi rêveur, je ne le connais pas.

— II te domine!

— Je ne le regarde pas!

— Il te commande!

— Je ne le sers pas!

— Il te condamne!

— Je suis libre comme cette épée!

Et Aramèle jeta un regard ardent à la rapière pendue à son côté.

— Cette épée, reprit le major anglais avec plus de sévérité, tu n'as pas le droit de la porter!

— J'en suis pourtant bien le seul maître! rétorqua froidement Aramèle.

— On te la prendra!

Aramèle fit claquer sa main fine et nerveuse sur la poignée luisante d'usure.

— Qu'on y touche! répéta-t-il.

Et, très fier, il tourna le dos aux deux officiers anglais et poursuivit sa marche que, tous les matins à même heure, il aimait faire par les rues désertes de la cité.

Le major avait lancé au capitaine un regard chargé de haine, et il avait demandé à son compagnon:

— Eh bien! Sir Georges, comprenezvous enfin qu'il est intraitable?

— Et irréductible? . . . sourit dédaigneusement l'autre. Bah! Whittle, nous en viendrons bien à bout un jour ou l'autre!

Ces paroles dédaigneuses cachaient une menace terrible contre Aramèle qui ne les entendit pas, et qui ne vit pas les regards haineux peser sur lui. Mais eût-il entendu et vu qu'il ne se fût pas troublé le moins du monde. Il y était habitué.

Depuis trois ans on désarmait ceux qui ne voulaient pas servir sous le drapeau anglais, et depuis trois mois le général Murray, gouverneur du Canada, ordonnait à ceux qui refusaient de prêter le serment d'allégeance de sortir de la ville, de quitter le pays, de s'en aller en France. Plusieurs étaient partis, c'est-à-dire tous ceux à qui il avait répugné de prêter serment et de jurer soumission et obéissance. Aramèle avait refusé de partir, ou plutôt il n'était pas parti tout en refusant le serment exigé. On l'avait menacé vingt fois, peut-être cent fois, il s'était obstiné.

— Je suis français, disait-il avec son grand calme de soldat aguerri, je ne peux être anglais!

— Oui. . . mais l'Angleterre est à présent maîtresse ici, ce pays lui appartient par droit de conquête!

— Elle a pu conquérir le pays, répliquait froidement Aramèle, mais non pas les habitants; je ne suis pas conquis, moi, je suis français et libre!

— Il faut pourtant bien vous soumettre, de gré ou de force!

— On ne soumet pas de force, parce que la force d'un homme c'est sa pensée. Or, ma pensée est française, et elle résistera à la force, elle résistera à la mort!

Cette réplique épuisait les arguments.

Néanmoins il fallait vivre en attendant que la France revint . . Aramèle n'était pas riche. Il n'avait pas touché sa solde de soldat du roi de France, il ne la toucherait jamais. Ou plutôt on l'avait à demi payé avec une sorte de monnaie de papier que des exploiteurs anglais achetaient pour une pincée de menue monnaie. Donc Aramèle

était pauvre. 11 ne pouvait aspirer aux fonctions publiques ou à des charges quelconques sans reconnaître la loi du serment crallcgcance. A la rigueur il aurait pu s'adonner au commerce; mais depuis que les Français étaient partis, le commerce avait été accaparé par une masse de petits boutiquiers de Londres, par une lie et une crapule qui étaient entrées au pays à la remarque des régiments anglais. Les affaires étaient entre les mains de personnages véreux, d'individus crasseux dont s'était débarrassée avec allégresse la vieille et libre Angleterre. Les charges publiques avaient été dévolues j des gens de répu tation douteuse et d'origine incertaine, à des "hors-la-loi" que la justice anglaise avait déversés sur le pays. Non . . . Aramèle ne saurait trouver s on gagne-pain parmi tous ces appétits voraces et inhumains. Pourtant, il faudrait vivre pour faire vivre l'espoir! Eh bien! il vivrait quand même. . . il saurait bien vivre!

Un jour, Aramèle avait ouvert une classe pour y donner l'instruction aux enfants des quelques artisans français et canadiens demeurés dans la cité conquise.

Donc, Aramèle se ferait instituteur. En outre, hors des heures de classe, il deviendrait maîtres d'armes. Car Aramèle était très fort dans la science de l'escrime; ce n'était pas ce vulgaire bretteur des grands chemins, mais un maître de l'épée dans le plus grand sens du mot. Ah oui! il saurait bien vivre! Et puis, il lui fallait si peu : quelques leçons de çi ou de ça . . . allons donc!

Et, de fait, Aramèle trouva bientôt quelques ardents à l'art de l'épée ; de jeunes Canadiens et de jeunes Anglais. Parmi les premiers se trouvait le fils d'un ancien fonctionnaire du régime français, M. Des- Serres. Ce fonctionnaire avait acquis quelque fortune qu'il songeait à engager, un jour, en quelque négoce dans le but d'établir son fils, Léon. M. DesSerres était un ami du capitaine et il ne se passait pas de jour qu'il ne prêchât Aramèle de se soumettre à la loi anglaise.

Le capitaine s'entêtait.

Outre ces jeunes escrimeurs, le capitaine s'était entouré d'une dizaine d'enfants à qui il enseignait la langue de France, la géographie, l'histoire et les premiers éléments des mathématiques. Il s'était pris d'amitié pour deux adolescents, Etienne et Thérèse Lebrand, qu'il avait admis dans sa classe sans exiger de rémunération. C'é-

tait les enfants d'un pauvre batelier de la basse-ville, et M. DesSerres lui-même s'intéressait à ce batelier qu'il avait de temps à autre secouru.

Mais le batelier, Noël Lebrand, était canadien et il possédait une certaine fierté; aussi n'avait-il accepté les bienfaits et les secours de l'ancien fonctionnaire qu'avec l'espoir de lui être utile un jour. De même n'acceptait-il pas de trop bon gré de voir Aramèle instruire ses enfants sans qu'il ne lui payât un salaire.

Une fois qu'il était venu offrir au capitaine quelque menue monnaie pour le dédommager un peu de son travail, Aramèle lui dit :

— Non, non, mon ami, je ne peux accepter. Gardez votre argent. Vous avez une famille, et moi je suis seul au monde; je vous certifie que j'aurai toujours de quoi suffire à mon voyage en cet univers.

— Mais votre trouble, votre temps, vos peines?

— Ce n'est rien, répliqua avec un sourire candide le capitaine.

Il ajouta, plus sérieux :

— Si je n'avais pas vos deux enfants, je serais forcé de me croiser les bras et je m'ennuierais. Vous voyez que je suis déjà payé.

Et depuis plus de six mois Aramèle travaillait à conserver bien françaises de belles petites âmes canadiennes. Dans cette oeuvre il puisait une jouissance exquise ... il se trouvait payé!

Etienne Lebrand avait 17 ans, Thérèse, sa soeur, en avait 16. Le batelier n'avait eu que ses deux enfants. C'étaient deux beaux adolescents aux cheveux blonds.

Ceux de Thérèse étaient d'un blond un peu plus pâle que ceux d'Etienne; ils tombaient autour de sa tête en boudins dorés, et dans les rayons de soleil ces boudins ressemblaient à des lingots aux reflets magiques. Cette petite Thérèse était une très belle enfant que maints passants regardaient avec admiration, lorsqu'elle se rendait à la classe, ou quand elle allait aux provisions.

Thérèse était grande, élancée, d'une taille qui lui donnait déjà un air de jeune fille. Dans ses vêtements pauvres elle était encore gracieuse et presque élégante. Ajoutons que sous des dehors timides elle possédait une grande somme d'énergie et de courage.

Etienne, un peu plus grand que sa soeur.

UE CAPITAINE ARAMÈLE

devenait un vigoureux jeune homme qui promettait. Il était d'une grande souplesse, et son teint hâlé attestait qu'il faisait déjà son apprentissage du métier de marin. En effet, dès l'âge de dix ans il avait accompagné son père sur le petit navire qui faisait le transport de marchandises entre Québec et les villages et hameaux échelonnés sur les deux rives du fleuve. Seulement, durant l'hiver qui venait de s'écouler, comme durant tous les hivers d'ailleurs, il étudiait. Aramèle en voulait faire un marin distingué.

Comme tous les enfants canadiens de cette époque, Etienne et Thérèse avaient été élevés dans la crainte des Anglais. Mais non seulement dans la crainte, mais aussi dans la haine. Car les Canadiens de 1759 n'avaient pas oublié — et leurs descendants n'oublieraient jamais — les monstruosités commises sur les deux rives du fleuve par les régiments de Wolfe avant la prise de Québec. Les ruines et les deuils qu'ils y avaient semés demeureraient profonds dans le souvenir de la race. Aussi, lorsque plus tard nos pères racontaient à leurs enfants les cruautés commises par les Anglais dans les campagnes canadiennes, ils jetaient dans l'esprit de ces petits une terrible épouvante de ces barbares: et lorsque ces petits, plus tard devenus hommes, se rappelaient les scènes de carnage et de dévastation entreprises par les soudards étrangers, la haine faisait place à la crainte.

Etienne et Thérèse avaient été témoins de quelques gestes féroces des Anglais de 1 759; mais Noël Lebrand, leur père, avait vu semer l'incendie et la mort dans les paroisses canadiennes, et il avait assisté plus particulièrement aux férocités d'un certain N4ontgomery et de ses soldats à Saint-Joachim. Que de fois il avait narré à ses enfants, au coin du feu à la veillée, les horreurs auxquelles il avait assisté. Aussi, Etienne était-il devenu très craintif, et la seule vue d'un soldat anglais le faisait trembler.

Et son père, pour plaisanter, disait souvent lorsque le jeune homme allait sortir pour se rendre à la classe :

— Gare à toi, Etienne, il y a des Anglais par là !

Etienne refermait vivement la porte.

Noël Lebrand partait de rire, car lui n'en avait pas peur des Anglais. Tout de même il fallait rudement rassurer l'adolescent pour le décider à sortir. Comme Thérèse

était plus brave, elle sortait la première, et sa petite bravoure enhardissait Etienne.

Toutefois, après quelques mois de classe chez le capitaine Aramèle, Etienne avait rapidement changé : maintenant il pouvait regarder un soldat anglais en pleine face.

Car Aramèle avait dit en parlant des soudards étrangers :

— Ils sont chez nous, ces gueux-là, il faut le leur faire sentir!

Quant à Thérèse, sa bravoure devant l'étranger lui venait d'elle-même, elle était dans sa nature, et elle n'avait jamais paru redouter beaucoup cette soldatesque hautaine. Il est vrai que sa beauté avait attiré et retenu des regards admiratifs et persistants, et elle s'était troublée naturellement. Mais elle avait fini par s'accoutumer aux regards, même aux regards un peu tenaces. Il était arrivé parfois qu'on lui avait décoché des sourires dont l'expression lui avait déplu, ou qu'on avait prononcé des paroles trop admiratives et quelque peu déplacées, alors le regard profond et sévère de Thérèse avait rapidement mis une barrière devant laquelle sourires et paroles avaient cru bon de retraiter au galop. Elle avait une telle façon de darder chez ceux qui lui avaient déplu un regard aiguî Contre ces étrangers qui affectaient d'être les maîtres absolus de ce pays qu'ils disaient avoir conquis, l'éclat des yeux bleus et sombres de Thérèse lui était une arme presque sûre : de cette arme elle se pouvait protéger contre toute attaque ou plaisanterie grossière.

Une fois, à la brume, en revenant de faire les provisions pour sa mère, Thérèse avait été croisée sur la rue déserte par un pochard anglais qui l'avait dévisagée pour s'écrier ensuite avec un sourire idiot et insultant :

— Dieu me damne!. . . la belle image pour orner mon logis! J'ai bien envie de la prendre!

Sans peur Thérèse s'était arrêtée devant l'homme grossier, et elle avait seulement laissé peser son regard sombre sur les yeux pochés de l'ivrogne. Cela avait suffi : les yeux de l'homme avaient papilloté, son visage rougi par le vin avait pâli, puis il s'était presque incliné en perdant son sourire brutal, il avait grommelé quelque chose ressemblant à une excuse, et il s'en était allé.

Sans la moindre émotion Thérèse, de son côté, avait poursuivi son chemin.

Et c'était un brave homme que le père de ces deux enfants. Travailleur, honnête.

IjK capitaïnk aramèle

généreux et. peut -être, le meilleur de la race, Noël Lebrand — mais non sans hésitations — s'était soumis aux lois nouvelles, à la domination étrangère, parce qu'il n'avait pas voulu encourir l'excommunication de l évêque. Catholique, il croyait que son premier devoir était d'obéir à la voix des représentants de Dieu; et ce devoir envers Dieu était également, comme on le lui avait expliqué, un devoir envers son pays mallieu reux.

11 faut admettre, en effet, que la soumissic^n était, à cette époque, le premier devoir qui incombait à nos pères; en refusant de reconnaître l'autorité anglaise, il était à redouter qu'ils ne fussent exposés à subir quelque terrible déportation. Ils savaient déjà trop ce qu'avaient soufïert les Acadiens en 175 5!, . Ne disposant pas de la force armée pour reconquérir leur pays, les Canadiens eurent la sagesse de se résigner, et cette résignation était peut-être déjà un commencement de reconquête! . . .

Ils étaient pauvres, ces Canadiens, plus pauvres encore après les ruines accumulées par les hordes barbares. Ils ne possédaient pas encore cette puissance qu'est l'argent, puissance qui. déjà, rendait l'Angleterre presque souveraine dans le monde entier. Et ils manquaient de chefs militaires et de ces hommes instruits capables de manier la parole, la plume et la finance, de ces hommes qui, plus tard, pourraient ouvrir à la race une large voie vers la souveraineté. Tous les Canadiens de 1760 avaient donc compris la nécessité de se soumettre, hormis quelques têtes plus chaudes, quelques tempéraments plus impétueux et plus rancuniers qui n'admettaient pas de loi inexorable tant qu'un souffle de vie les animait. Parmi ceux-là, le capitaine Aramèle. Néanm.oins, entre le capitaine Aramèle et quelques Canadiens récalcitrants qui avaient même la voix du clergé, il y avait une nuance, ou plus justement une différence. Ces Canadiens récalcitrants étaient demeurés inflexibles à cause d'un esprit trop fermé, l'ignorance écartait de leur cerveau les suggestions du plus simple bon sens, et ils ne pouvaient pas comprendre; mais Aramèle, lui, comprenait très clairement, mais la fierté du sang, l'orgueil de la race le faisaient se rebeller à la moindre idée de soumission aux vainqueurs. Par surcroît, il y avait en ce français cette haine séculaire qui le séparait et l'éloignait de l'Anglais, et chez lui la répulsion était plus forte que la

compréhension. Et pourtant Aramèle se serait soumis, mais à la condition que son acte de soumission ne fût pas celui d'un vaincu. Il était disposé à reconnaître aux Anglais un droit de maître sur le pays, mais un droit acquis plutôt par convention que par la force des armes. Lorsque le roi Louis XV avait abandonné à l'Angleterre le Canada, alors qu'il aurait pu par une juste diplomatie le conserver, Aramèle, le premier, s'était écrié ;

— Soit! l'on peut vendre son pays, je suppose, comme l'on peut vendre son épée, parce qu'il est arrivé qu'on a perdu tout sentiment d'honneur; mais nous, ici, nous ne sommes ni vendus ni vaincus!

Et c'était si vrai que, après 1759, on aurait pu reprendre Québec aux Anglais et les chasser de la colonie. Le Chevalier de Lévis et ses lieutenants eussent accompli cette tâche sans les traîtres, les renégats et les indifférents qui semaient le découragement et la division dans les débris de l'armée française et coloniale. Et quels débris encore!. . . des débris qui eussent accompli des prodiges !

Aramèle était un exemple ou mieux une image de cette âme chevaleresque qui animait l'armée du roi de France après ses revers ; elle avait été malheureuse, mais non vaincue!

Mais le Capitaine Aramèle. en refusant de reconnaître un droit de maître aux Anglais, n'était pas un danger pour la race française du pays, car son insoumission ne demeurait qu'une sorte de protestation contre l'acte du roi de France. Il ne demandait que de vivre avec ce rêve que la France était encore reine et maîtresse en ce pays pour la défense duquel il avait versé de son sang. Il était même si inoffensif que Murray allait le protéger contre les attaques féroces et les attentats meurtriers d'ennemis implacables.

Ainsi, on imagine bien les sentiments de patriotisme que développait et entretenait Aramèle dans les jeunes intelligences de ses élèves préférés, Etienne et Thérèse Lebrand.

La mère de Thérèse était une de ces femmes françaises comme il y en a tant, comme il n'y en aura jamais assez peutêtre: tout pour la famille, pour Dieu, pour le pays! Cette trinité était tout son devoir. Avec joie elle accumulait pour elle-même tous les sacrifices et toutes les abnégations pour arriver à établir l'unique bonheur de ses enfants. C'était une femme vaillante

TiE CAPITAINE ARAMÈLE

et douce, mais, hélas! maladive. Et depuis 1 739, cette année terrible en laquelle elle avait beaucoup souffert, lorsqu'elle entendait dire que les maîtres nouveaux du pays songeaient à s'allier par l'assimilation la jeune génération canadienne, elle se faisait bien du mauvais sang. C'était le pire danger que cette femme simple et de race redoutait pour ses enfants. Et pourquoi n'eût-elle pas appréhendé ce danger, elle si canadienne et si française? Des hautes sphères de la métropole anglaise partait cette rumeur insidieuse:

— Nous ferons aux Canadiens une grande et belle patrie nouvelle, et la génération d'aujourd'hui au Canada oubliera peu à peu son origine, et celle de demain sera anglaise, ou tout comme! . . .

Mais c'était peut-être une bravade seulement! En tout cas elle fit du bien. Certes, il faut bien le reconnaître, depuis l'anglicisation a quelque peu entamé nos rangs, mais elle ne les a pas rompus! Ah! l'on peut bien avoir été battus çà et là, mais non vaincus! Vaincus! Jamais!

Il était huit heures du matin.

Noël Lebrand appareillait son petit navire pour partir dès la marée haute.

Etienne et Thérèse, le main dans la main, se dirigeaient vers le logis d'Aramèle pour l'heure de la classe.

Le capitaine habitait, à la ville basse, sur une petite ruelle débouchant sur les jetées du fleuve non loin de la Porte du Palais, et l'on avait appelé cette ruelle "La ruelle-des-cailloux". Pourquoi? Peut-être parce que sa chaussée était toute couverte de gros cailloux sur lesquels cahotaient rudement les charrettes qui passaient. Mais c'était l'une des ruelles les plus propres de la basse-ville, et il y vivait une population honnête d'ouvriers, de pêcheurs et de mariniers. Quelques-uns paraissaient jouir d'une certaine aisance. Ses maisons de bois, plutôt basses, mais toutes neuves, offraient par les beaux jours d'été un certain air de coquetterie Quelques habitants de la ruelle y avaient transporté de la terre meuble et avaient aménagé devant leurs maisonnettes un minuscule parterre suffisant pour permettre aux petits enfants de s'y délasser.

Le logis d'Aramèle n'était pas agrémenté d'un parterre, sa porte d'entrée donnait de plain-pied sur la chaussée, mais il offrait

par ses deux larges et hautes croisées de la façade un certain air de bourgeoisie qui plaisait à l'oeil. L'habitation était plus haute que celles qui l'avoisinaient. Il est vrai qu'elle n'avait qu'un rez-de-chaussée, mais sous sa toiture élevée Aramèle avait aménagé une chambre qu'éclairait une lucarne ouvrant sur la ruelle.

Le rez-de-chaussée se divisait en trois pièces: l'une, vaste et spacieuse, servait de salle d'armes. On y voyait des épées, des rapières, des fleurets, des masques, des plastrons, des gantelets. Une extrémité de la pièce était meublée de petites tables et de bancs et elle servait de classe aux enfants. A côté de cette pièce était la chambre à coucher d'Aramèle. Au fond était la cuisine, grande pièce également, qui servait en même temps de réfectoire. Dans un angle, des rideaux tendus masquaient un Ut.

C'était le lit de la cuisinière, une demoiselle Hortense, vieille fille venue de France en 1 740 avec sa soeur mariée à un paysan de là-bas. Le paysan était venu s'établiî' à Saint-Augustin avec sa femme et sa bellesoeur. Après la conquête, Aramèle avait pris à son service comme cuisinière mademoiselle Hortense.

Cet intérieur était naturellement pauvre et son mobilier était plutôt rudimentaire. La décoration y était à peu près nulle. Seule la salle d'armes, comme on la pourrait appeler, offrait un certain coup d'oeil qui n'avait rien de trop misérable. Les murs avaient été lavés à la chaux, et çà et là le capitaine avait attaché des dessins aux couleurs vives représentant des scènes de bataille et de combats singuliers. A l'extrémité opposée à celle de la chambre du capitaine était une haute cheminée qui, par les jours d'hiver, pétillait gaîment et réconfortait. A côté de la cheminée et occupant l'angle droit un escalier conduisait à la chambre aménagée sous la toiture. Quelques divans et fauteuils complétaient cet ensemble de la salle d'armes proprement dite.

Là où étaient les tables et les bancs des élèves d'Aramèle on voyait au mur un large tableau noir, et sur ce tableau Aramèle avait tracé à la craie en grosses lettres; rondes:

"Vive la France toujours!"

Enfin, au-dessus du tableau était suspendu un crucifix de plâtre tout entouré des plis d'un drapeau de la France.

LE CAPITAINE ARA3£ÊIiE

Aramèle se trouvait donc, même en ville conquise par l'étranger, vivre dans une atmosphère française. Il était chez lui, il se sentait chez lui, entre les murs de son modeste logis il ne respirait qu'une odeur trançaise: l'odeur de l'étranger, maître du pays, n'avait pas encore pénétré là. Aramèle y vivait donc, pauvre, c'est vrai, mais -content de son sort, heureux. Là, il pouvait attendre patiemment que la France revînt de son souffle vivifiant animer envore une fois ce grand pays devenu si mélancolique et si sombre, depuis qu'un drapeau inconnu déployait ses couleurs sanglantes au-dessus du Fort Saint-Louis.

L'instituteur improvisé faisait la classe de huit heures et demie du matin à onze heures. De onze heures à midi, il y avait jeux et exercices physiques pour les élèves. Aux plus grands de la classe, et parmi ceuxlà Etienne Lebrand, le capitaine enseignait les premiers éléments de l'escrime. Et chose stupéfiante, voilà qu'en si peu de temps Etienne Lebrand commençait à tirer presque à merveille. Oh! c'est que le capitaine Aramèle n'était pas un maître ordinaire!

A midi, la classe était terminée, et les élèves reprenaient le chemin du foyer paternel pour ne revenir que le lendemain. L'après-midi de chaque jour était réservé pour les leçons d'escrime aux jeunes gens de la ville. Cette classe n'était pas régulière, par le fait que les amateurs n'y venaient pas toujours. Souvent Aramèle demeurait seul durant de longs après-midi.

Quand il désespérait de donner des leçons, il allait faire une promenade solitaire, la rapière au côté toujours, fier, droit, allant au pas militaire, mais conservant sur les traits fins de son visage romain une expression de grande mélancolie.

Il rentrait chez lui vers le crépuscule, mangeait copieusement tout en causant de çi et de ça avec sa cuisinière, puis il allait faire une courte visite chez des amis, revenait et se couchait.

Voilà à peu près à quoi se résumait maintenant l'existence de ce soldat de la France! Sans l'espoir de revoir un jour le drapeau de la chère patrie flotter sur les murs de la cité conquise, Aramèle serait mort d'ennui, de regrets, de chagrin, de désespoir peut-être.

— Mais non. . . il espérait toujours!

Ce matin de mai, Aramèle était rentré

chez lui sombre et de mauvaise humeur.

Cette rencontre des deux officiers anglais avait laissé dans son esprit une certaine préoccupation. Il s'en voulait de ne leur avoir pas appris séance-tenante de quelle façon il maniait cette rapière qu'on voulait lui enlever. Oui, on voulait la lui prendre cette bonne lame . . . mais par surprise, et non en se campant face à lui et l'épée à la main. Ah! non pour ces lâches, pas de ce jeu-là! On essaierait plutôt de le larder par derrière, car on savait trop la force d'Aramèle au jeu de l'épée pour tenter les chances du hasard. On le menaçait, on le tracassait, mais on n'osait l'attaquer carrément.

Les élèves commencèrent d'arriver. Le maître les recevait toujours avec un sourire paternel, une parole aimable, un geste accueillant.

— Bonjour, mon Chariot ... tu as donc couru que tu es tout essoufflé? ... Et toi, ma Denise, comment se porte ton papa?

Va-t-il mieux? . . . Bon, voilà Etienne . . . gaillard ce matin? . . . Ho! mademoiselle Thérèse . . . que voilà sur votre tête blonde une petite toque qui lui sied à merveille! Mais tenez! . . . cette plume . . . certes, certes, elle va bien ! Mais si, encore, sur cette hermine l'on posait çà et là une petite fleur de lys . . . oui, un tout petit lys d'or! Hein! que ce serait crâne! Car la France doit être partout! . . .

Les enfants s'entre-regardaient en souriant. Aramèle se gourmait, puis rehaussait la tête, grandissait sa taille, et par l'une des croisées il jetait un regard de sombre défi, comme s'il y eût aperçu la silhouette de l'étranger.

Un peu plus tard, la classe commençait- Neuf élèves ce matin-là avaient répondu à l'appel, car souvent il en manquait un ou deux.

Aramèle, après une courte prière devant le crucifix de plâtre, commençait sa classe invariablement par l'Histoire de France.

Durant quelques minutes il discourait sur une péride de l'histoire, faisait un tableau du règne d'un roi, parlait d'un événement très important, d'une guerre notamment.

Lorsqu'il s'agissait d'une guerre heureuse pour la France, Aramèle s'étendait jusqu'aux plus petits détails, il analysait, il commentait. Puis il devenait silencieux, quittait sa table, caressait la poignée de sa rapière, marchait, méditait pour s'arrêter tout à coup et posef à ses élèves attentifs

des questions sur le sujet qu'il venait de traiter.

Ce matin-là il avait parlé de la première partie du règne de François 1er, et il s'était attaché sur la belle victoire gagnée par les Français à Marignan. Mais il n'eut pas le temps de poser les questions d'usage à ses élèves: on venait de frapper rudement à la porte qui ouvrait sur la ruelle.

Aramèle alla ouvrir, un peu surpris, car rarement on le dérangeait durant ses classes de la matinée.

Il aperçut devant lui un officier et un sous-officier de l'armée anglaise. Ceux-ci négligèrent de faire le salut militaire, voulant par là faire entendre à Aramèle qu'ils méconnaissait son grade de capitaine de l'armée française. Naturellement, la vanité du capitaine en fut piqué, car il tenait fort qu'on l'appelât "Capitanie".

— Monsieur, dit l'officier, le gouverneur vous transmet ce parchemin, ainsi que des ordres verbaux que nous sommes chargés de faire exécuter séance tenante.

— Voyons ce parchemin et voyons ces ordres, répliqua froidement le capitaine en prenant des mains de l'officier un pli scellé aux armes de Murray.

Puis, pour ne pas déroger à la bonne politesse française, Aramèle s'effaça courtoisement et dit:

— Messieurs, daignez entrer.

Les deux officiers pénétrèrent dans la salle d'armes, hautains et méprisants, et ne daignant pas regarder les élèves d'Aramèle qui, étonnés, demeuraient immobiles et graves.

Le capitaine offrit à ses deux visiteurs des sièges, mais ils refusèrent.

Il sourit, tourna le dos et alla s'asseoir à sa table en face de ses élèves. Puis, comme si de rien n'était, il interrogea d'une voix tranquille:

— Ovide Darcier, veuillez nous dire quels furent les principaux événements qui signalèrent les commencements du règne de François 1er.

L'élève ainsi interpellé se leva et commença, d'une voix tout aussi calme que celle de son maître, la narration demandée.

Tout en écoutant attentivement l'élève, Aramèle, d'un geste fort délibéré, brisa le pli aux armes du général Murray, en tira un parchemin et se mit à le lire du regard. Et tout en ce faisant, il interrompait parfois l'élève pour le reprendre sur un fait omis, une date, un incident.

Et cependant Aramèle lisait l'épître suivante:

"Ce lundi, 28 mai 1764."

De notre ville de Québec

"Au Sieur Jacques Aramèle, instituteur.

"Monsieur, vous êtes informé que "le gouverneur ordonne la fermeture "de votre classe qui n'a reçu aucune "existence légale. Il vous est égale- "ment défendu de donner dorénavant "des leçons d'escrime sans une auto- "risation spéciale du gouverneur.

"Vous devrez donc, à moins d'encou- "rir les peines les plus sévères, ren- "voyer à leurs domiciles les élèves de "votre classe. Les parents de ces eil- "fants sont présentement avisés qu'ils "seront exposés à des désagréments "s'ils continuent de vous confier l'édu- "cation de leurs enfants. Le porteur "de ce pli, le lieutenant Hampton, "a reçu instructions de voir à l'exé- "cution immédiate des ordres ci-haut "donnés.

"WHITTLE, major."

— Whittleî . . . murmura Aramèle avec un sourire ironique.

C'était le nom de ce major qui, le matin même, lui avait enjoint de saluer le drapeau anglais.

Aramèle remit le parchemin dans l'enveloppe, se leva et, marchant vers Hampton, dit froidement:

— Monsieur, ceci ne vient pas du gouverneur Murray, mais de l'un de ses serviteurs que je ne connais pas. Veuillez le lui rapporter.

D'un pas assuré il alla ouvrir la porte et ajouta en s'efïaçant:

— Messieurs, votre mission est terminée . . .

Le lieutenant Hampton avait blêmi de colère.

— Monsieur, vous oubliez, gronda Hampton, que le major Whittle est le premier aide-de-camp du général Murray!

— Monsieur, rétorqua Aramèle avec hauteur, j'ai dit . . . allez!

Il montra la porte et la rue.

Ce geste était si péremptoire que Hampton hésita et parut se troubler. Pour esrayer de payer d'audace il dit encore:

— Et vous paraissez oublier que vous êtes en pays anglais?

— Et vous, monsieur, répliqua avec une belle énergie le capitaine, vous paraissez oublier que vous êtes ici en terre française... sortez !

Cette fois les deux officiers obéirent, mais non sans avoir jeté au capitaine un regard mortel.

Aramèle haussa les épaules, referma tranquillement la porte et alla se rasseoir à sa table. Avant de poursuivre sa classe, il dit à ses élèves très impressionnés encore par la scène qui venait de se passer sous leurs yeux:

—Mes enfants, vous venez d'être témoins de la tyrannie de ces étrangers, et je vous ai montré de quelle façon il faut les combattre. Je vous répéterai ce que maintes fois je vous ai enseigné: Ne craignez pas de leur faire entendre, aussi souvent ^uc vous en aurez l'opportunité, que vous êtes en terre française! Car croyez bien que la France reviendra . . . elle reviendra parce que Dieu l'aura voulu! . . .

Et Aramèle, ayant poussé un long soupir d'espoir, continua la classe.

A onze heures, au moment où les élèves allaient prendre leur récréation et se livrer pour une heure aux exercices physiques, on frappa de nouveau à la porte.

— Ah! ah! fit Aramèle en souriant, je parie que ce sont mes rustauds d'Anglais qui reviennent à la charge . . . nous allons voir!

Il alla ouvrir.

C'était bien le lieutenant Hampton, toujours accompagné du même subalterne.

— Daignez entrer, messieurs, sourit aimablement Aramèle tout comme s'il les eût reçus pour la première fois.

Pâle et hautain, Hampton remit à Aramèle le même pli en prononçant ces paroles:

— Lisez ce qui se trouve sous la signature du major Whittle!

Avec une lente gravité, le capitaine retira le pli de son enveloppe, le déploya et lut sous la signature de Whittle ces mots écrits d'une main volontaire:

"Selon mes ordres personnels. Murray."

Durant quelques minutes Aramèle de-

meura très pensif. Puis avec un sourire triste et paternel il dit à ses élèves:

— Mes amis, il n'y aura point d'exercices physiques cette matinée . . . retournez dans vos foyers!

Sans marquer trop d'étonnement, les enfants obéirent. L'instant d'après la salle était déserte, il n'y restait que le lieutenant Harnpton et son subalterne. Le capitaine reprit sur un ton froidement poli:

— Quant à vous, messieurs, je pense bien que votre présence en ma maison est maintenant inopportune.

Il indiquait la porte.

Hampton essaya de grandir sa taille et de prendre un air autoritaire avant de répondre ceci:

— Ma mission n'est pas finie: j'ai ordre de vous enjoindre verbalement de sortir de la ville dans les quarante-huit heures qui suivront cet avis.

— Ah! vraiment, mon bel ami? se mit à rire narquoisement le capitaine.

— C'est si vrai, répliqua Hampton, que si, au bout de ces quarante-huit heures, vous êtes encore en les murs de cette cité, instructions ont été données de vous arrêter et de vous jeter dans un cachot.

— C'est magnifique! ricana Aramèle. Et cet ordre vient de Son Excellence le Gouverneur Murray?

— Sans doute. Mais ce n'est pas tout.

— Ah bah! fit Aramèle sur un ton badin.

— Il vous est défendu de remettre les pieds dans la ville, à moins d'une déclaration de votre part par laquelle vous vous engagerez à vous soumettre à la loi anglaise.

— Et c'est formel?

— -C'est absolu. Au demeurant, vous ne seriez pas forcé de partir et vous ne le serez pas du moment que vous me remettrez cette déclaration par écrit: c'est-à-dire que vous vous soumettez à l'autorité qui gouverne ce pays conquis par nos armes.

— Au fait, repartit Aramèle, je peux bien concéder que vous avez conquis le pays, et vous vous y prenez de toutes les formes et façons pour nous en bien convaincre; mais vous n'avez pas, que je sache, conquis la population??

— Quelle différence? interrogea ironiquement Hampton.

— Quelle différence? s'écria Aramèle:

mais le jour et la nuit! Vous êtes maîtres du pays, c'est-à-dire de tout ce qui ne tombe pas dans la catégorie des êtres humains;

LiE CAPITAINE ARAMÊIiE

VOUS n'êtes pas maîtres de la population française qui l'habite.

— Et vous êtes la preuve de cette démonstration? demanda Hampton sur un ton plus railleur.

— Ou l'image . . . comme vous voudrez!

— Je dois donc comprendre que vous ne vous soumettrez pas aux ordres que vous venez de recevoir?

— Je ne saurais le faire, répliqua énergiquement le capitaine. Soyez les maîtres du pays, si cela vous convient d'être ainsi appelés, mais ce ne sera toujours que pour un temps plus ou moins long: mais moi. pendant ce temps, je reste maître de moimême. J'ajouterai que, étant français, on n'arrache pas facilement un Français à sa France!

— Vous êtes en Canada!

— Monsieur, Canada est un mot. La Nouvelle-France, c'est encore un mot, mais un mot d'une bien plus grande valeur . . . c'est une patrie, une patrie qui est la mienne!

— La vôtre? fît Hampton surpris.

— La mienne . . . par adoption, oui.

monsieur; mais aussi la patrie, la vraie patrie de soixante mille habitants, de soixante mille Français . . . prenez garde!

— A quoi! sourit Hampton avec mépris.

— Savez-vous, demanda Aramèle en croisant les bras avec un défi solennel, combien d'Anglais il y a à cette heure en ce sol français?

— Pas au juste. Le savez-vous?

— Oui, parce que je sais compter. Il y a. monsieur, à cette minute précise où je vous parle, compris les soldats de vos armées et les marins de vos navires, sept mille et trois cents habitants de langue anglaise, en regard de soixante mille Français. Monsieur, ajouta Aramèle avec une gravité impressionnante, ceci veut dire que je suis chez moi, en ma patrie française allezvous-en 1

Et Aramèle, cette fois, posa sa main nerveuse sur le pommeau de sa rapière, tandis que son regard menaçant désignait la porte.

Hampton n'eut garde d'hésiter ... il eut peur !

Aramèle esquissa derrière la porte qui venait de se refermer un sourire de triomphe.

Puis il marcha vers la porte du fond, frappa doucement et demanda:

— Hortense, le repas est-il prêt?

— Dans cinq minutes. Capitaine, répondit de la cuisine une voix grêle. Mais le

vin est tiré, ajouta aussitôt la voix de cuisinière.

— Ah! si le vin est tiré, répondit Aramèle avec un sourire placide, il faut le boire . . .

Il ouvrit la porte et pénétra dans la cuisine.

La sommation adressée au capitaine Aramèle avait vite été ébruitée et répandue par la cité, elle avait en même temps causé de la stupeur et du chagrin. Aramèle était fort estimé, non seulement des citoyens français de la ville, mais aussi d'un grand nombre d'Anglais. Dès l'après-midi, une délégation était allée prier Murray de revenir sur sa décision. Le gouverneur avait renvové la délégation avec ces paroles:

— C'est l'unique rebelle en la cité, il doit se soumettre ou partir!

Seulement. Murray n'avait pas dit qu'il obéissait en cela beaucoup plus à certains personnages de sa maison, ennemis de la race française du Canada, qu'à sa propre volonté.

Vers le milieu de l'après-midi Aramèle reçut la visite du sieur DesSerres et de son fils Léon, jeune homme de vingt-deux ans. joli garçon, à la mine fière et brave. Peu après le batelier. Noël Lebrand, survenait avec sa fille Thérèse.

C'était la deuxième fois seulement que Thérèse et Léon se rencontraient, et dès leur première rencontre ils avaient paru fort s'estimer tous deux.

L'ancien fonctionnaire et le batelier étaient venus chez le capitaine pour le supplier de se soumettre à la loi anglaise, et d'éviter l'expulsion.

Pendant que les trois hommes s'entretenaient de ce sujet, Léon et Thérèse s'étaient retirés à l'écart pour causer, tous deux, d'un sujet fort probablement tout autre. Léon parlait, et Thérèse paraissait avoir un vrai plaisir à l'écouter. Mais laissons ces enfants à leurs rêves d'avenir et revenons à ces trois hommes qui avaient à soutenir les luttes du présent.

— VIon cher ami, disait M. DesSerres au capitaine, il est de votre plus grand intérêt d'obéir aux ordres donnés. Cet intérêt ne vous est pas uniquement particulier, il concerne tout ce pays et la population qui l'habite, il concerne même, en une certaine mesure, notre ancienne patrie la France. Si,

l.K CAPITAINE ARAMÈIjE

aujourd'hui, nous n'avons pas le pouvoir de reconquérir ce pays par les armes, entreprenons cette conquête par la soumission, la patience et l'espoir. Je connais le général Murray. ce n'est pas un ennemi de notre race: autant que possible il essaiera de nous rendre moins lourde la domination de son pays.

— Ah! monsieur, s'écria Aramèlc, quand vous parlez du général Murray, vous parlez d'un soldat, et comme tel je l'estime. Je suis même porté à penser qu'il est très sympathique à notre population. Mais il a autour de lui un clan affreux, un clan qui gouverne, un clan que nous devons non seulement redouter, mais combattre.

— Justement, répliqua M. DesSerres.

Mais pour combattre ce clan avec efficacité il importe de ne pas nous montrer trop agressifs et de feindre tout au moins la soumission.

— Feindre, c'est déjà s'avouer battu! dit rudement le capitaine.

— Non, Aramèle; feindre, c'est ruser, et c'est pour nous l'unique politique à suivre.

— Soit, nous ruserons! se mit à rire le capitaine avec ironie.

— Vous en auriez tous les avantages, si vous le vouliez, reprit M. DesSerres. Je suis sûr que Murray serait disposé à vous donner un poste de fonctionnaire dans le pays, grâce à votre connaissance de la langue anglaise. Voilà où devraient tendre vos ambitions, vous y seriez bien placé pour défendre et protéger les intérêts de votre race, et votre situation sociale s'en trouverait améliorée.

— Oh! ma situation, mon ami, sourit le capitaine, elle m'est tout à fait agréable. Je ne suis pas riche, mais j'ai tout pour me suffire. Je peux même faire des économies sur mes gains. Je suis heureux.

— Ce n'est pas suffisant, c'est de l'égoïsme !

— Allons donc! vous n'allez pas penser que je doive me marier un jour et peupler cette terre de mes descendants!

— C'est là où vous avez eu tort!

— De ne pas peupler . . .

— De ne pas vous marier, Aramèle. Si vous aviez une famille, vous comprendriez mieux la position de vos compatriotes et vous vous soumettriez.

— Ce n'est pas certain.

— Ne doutez pas! Et veuillez croire que je suis aussi français que vous! Croyez que Lebrand, ici, n'est pas moins français que

vous et moi, et croyez que soixante mille Français en ce pays le sont tout autant que vous, Lebrand et moi! Eh bien! le coeur bat, le sang bout, l'âme vibre, mais l'homme doit contenir ses ardeurs pour ne pas s'attirer une catastrophe qui pourrait bouleverser cette terre française et en faire tout à fait une terre étrangère!

— Je vous crois, mon cher ami, sourit amèrement Aramèle, et je voudrais me rendre à vos arguments très sensés. Mais me soumettre . . . dire aux Anglais: Messieurs, je me rends! . . . Jamais! Jamais, Des- Serres, entendez-vous! Jamais . . . parce que mon âme à moi vibre plus fort que la vôtre, plus fort que toutes les âmes françaises de ce pays, parce que je ne peux pas... je ne peux pas!

— Hé! que n'essayez- vous? s'écria Des- Serres, impatienté.

— Je ne suis pas même capable d'essayer.

— Ah! vous êtes désespérant!

— Je le sais si bien que mes propres ennemis sont désespérés, et qu'ils en sont venus à me chasser de ma maison et de ma patrie adoptive.

— Ils ne vous chassent pas, ils disent: Reconnaissez que nous sommes les maîtres . . . que nous sommes les vainqueurs!

— Maîtres! vainqueurs! ils ne le sont pas! cria Aramèle avec colère. Ils ont brisé des obstacles, ils ont renversé des hommes, ils ont démoli les murs d'une cité, ils sont entrés, ils ont arboré un drapeau inconnu... ils n'ont pas vaincu!

Et Aramèle, d'une marche impétueuse, fit le tour de la salle en grommelant des paroles inintelligibles. Il s'arrêta tout à coup devant ses deux interlocuteurs:

— Dites-moi, fit-il avec un air hautain, si j'ai l'air d'un vaincu!

Les bras croisés, la tête haute, le regard étincelant, la lèvre dédaigneuse, il attendait la réponse.

Les deux visiteurs le regardèrent un moment avec une grande admiration, puis Des- Serres répondit:

— Non, vous n'en avez pas l'air, vous ne l'êtes pas! Non, Aramèle, vous n'êtes pas un vaincu aujourd'hui, mais demain... car vous vieillissez aussi! Ah! demain, Aramèle. y songez- vous?

— Demain, messieurs, répliqua rudement le capitaine, appartient à Dieu!

Et toujours fier il appela, de sa voix retentissante qui avait si souvent résonné dans les combats:

— Thérèse!... Léon!...

Les deux jeunes gens s'approchèrent.

— Vous, mes jeunes amis, continua Aramcle, ciites-moi si j'ai l'air d'un vaincu! Votre père, Léon, me dit: Demain! Et vous, Lebrand, que dites-vous?

— Mon ami, répondit le batelier, je pense comme monsieur DesSerres.

— Et vous, mes jeunes amis?... Voyons, Thérèse, parle!

— Capitaine ,vous demeurez un vrai Français, et je vous admire!

— Merci. Thérèse, voilà qui est parlé!

C'est-à-dire qu'un vrai Français n'est jamais un vaincu? qu'il ne s'avoue jamais vaincu?... Et vous, Léon?

— Capitaine, je suis de votre avis: nous ne sommes pas des vaincus, mais des Français malheureux forcés de subir pour un temps une domination étrangère.

— Pour un temps... fit Aramèle avec surprise.

— Oui, répondit gravement le jeune homme, en attendant que la France revienne!

— Ah! je comprends...

— Et vous comprenez, mon capitaine, ajouta le jeune homme avec une belle et noble franchise, que pour attendre la France il importe d'accepter notre malheur et de le supporter comme des hommes et des Français!

— Très bien, mon fils! approuva joyeusement DesSerres. Aramèle, voilà de belles paroles qui ne sauraient manquer de vous convaincre.

Le capitaine s'était mis à marcher, lentement et les mains au dos. Il méditait profondément. Son front têtu, barré de plis durs, se penchait. Ses sourcils, excessivement contractés, s'agitaient. Ses lèvres minces et blêmes frémissaient. On sentait qu'une lutte terrible se livrait dans son esprit, on devinait qu'une affreuse torture tiraillait son âme. Aramèle, en effet, en se remémorant les paroles de sagesse qu'on venait de lui dire voulait admettre ceci: — Oui, ils ont raison, ils ont tous raison... moi seul ai tort!... Mais une voix grondait au tréfonds de son âme: — Tu n'as pas tort, Aramèle, tu es français! Demeure français!... Il entendait cette voix dominer les autres voix et il pensait que se soumettre à la sagesse des premières, c'était s'avouer vaincu, c'était renier sa race, c'était vendre sa patrie lointaine, la France! Rien que cette pensée faisait surgir en lui une honte

si abominable qu'il en croyait mourir. Pour lui, se soumettre au régime anglais, c'était comme un reniement, une trahison! Aramèle se fût peut-être, au pis aller, soumis à un autre pouvoir étranger; mais à l'Anglais cela lui paraissait une impossibilité, une monstruosité! Car l'Anglais, pensaitil, c'était l'ennemi irréconciliable, mortel, et c'était le barbare, le tyran; et Aramèle se sentait assez de sang et de vigueur pour ne pas se courber, pour ne pas s'aplatir! Au dedans de lui-même il ressentait comme un ressort puissant qui le faisait se redresser sans cesse... que pouvait-il faire?

— Mes amis, dit-il après un long moment de réflexion, je vous remercie pour tous les excellents avis que vous m'avez donnés, et je veux les méditer dans la solitude et le silence. Demain, puisque j'ai jusqu'à demain, je prendrai une décision.

On allait se séparer.

— Lebrand, demanda Aramèle, appareillez-vous aujourd'hui votre navire?

— Oui, tout à l'heure.

— Où allez-vous?

— J'ai des marchandises à transporter à l'Ile d'Orléans d'abord, puis à Lévis.

— Et vous revenez ce soir?

— Oui.

— Eh bien! je vous accompagne. J'ai besoin de me dégourdir, je veux respirer l'air salin du fleuve, je veux aspirer plus largement la brise qui souffle, je veux aller de mon pied fouler ces verdures jeunes que j'ai vues ce matin couvrir la côte voisine, et je veux aller entendre les murmures si doux des frondaisons nouvelles. Cette promenade aidera mes idées qui s'enchevêtrent, il me semble que je pourrai mieux réfléchir, que ma tête sera moins lourde, que mes yeux verront plus clair. Et nous emmènerons Thérèse, elle m'accompagnera sous la feuillée... peut-être que Léon...

Il regarda le jeune homme pour lui demander son avis.

Celui-ci exprima à Thérèse un regard de regret et répliqua:

— Pas aujourd'hui, capitaine, mon père et moi nous avons une course à faire avant la fin du jour.

— Soit, une autre fois, dit Aramèle.

M. DesSerres et son fils prirent congé.

L'instant d'après Aramèle, Lebrand et Thérèse se dirigeaient vers la jetée du fleuve.

Le jour était beau, grandiose. Le soleil brillait de tout son éclat printanier. La brise du sud était tiède et doucement par-

LE CAPITAINE .\RAMÈLE

fumée. La basse-ville était joyeuse et animée.

Aramèle, dès les premiers pas dans cette atmosphère nouvelle, se sentit moins lourd, plus gai, plus audacieux encore. Ce ressort en lui-même se tendait, il redressait la tête, ce fier capitaine français qui ne connaissait pas la défaite. La nature vigoureuse qui l'entourait revivifiait son corps déjà vieilli, et dans ce jeune pays il se sentait redevenir jeune. Il croisait des commerçants, des soldats, des marins qui ne parlaient qu'anglais; mais il croisait aussi dos ouvriers, des mariniers dont la langue était la sienne.

Des femmes canadiennes, sur le pas de leur porte, lui faisaient la révérance en murmurant :

— Bonjour, monsieur le capitaine!

Aramèle enlevait son feutre galamment, souriait, saluait courtoisement... il respirait avec volupté le parfum de la France.

Des enfants, roses et joufflus, arrêtaient leurs joyeux ébats, se rangeaient et jetaient sur le beau capitaine des regards d'envie et d'admiration. Il entendait dire par ces petites voix françaises:

— C'est le capitaine!...

Aramèle sentait son âme tressaillir d'ivresse inouïe.

Vers la jetée, quelques voiles blanches oscillaient dans la brise: les unes s'élançaient, légères et gracieuses, sur les ondes bleues, onduleuses et argentées et elles voguaient fièrement vers l'est ou l'ouest; d'autres revenaient d'une course, souvent d'une course lointaine, et elles semblaient apporter avec elles des senteurs de grande mer. Les charretiers, très affairés, faisaient claquer le fouet ou la langue, couraient se ranger le long des navires pour recevoir les marchandises. Le cahotement des véhicules, le bruit des sabots des chevaux et des mulets, les cris des charretiers, le grincement des roues dominaient tous les bruits. Les citadins se promenaient, examinaient les boutiques, s'arrêtaient devant les étalages: les uns se délassaient, les autres faisaient leurs emplettes et leurs affaires, allant de boutique en boutique, comme les matelots en congé et les ouvriers sans travail allaient de taverne en taverne.

Le batelier Lebrand, suivi d'Aramèle et de Thérèse, s'arrêta près d'un petit navire. Deux hommes, jeunes encore, au teint basané, étaient assis sur des tonneaux. L'un d'eux dit:

— Tiens! voilà le patron!...

Ils se levèrent.

— Allons, mes gasî il faut appareiller, cria Lebrand.

Les deux matelots, qui étaient les seuls aides du batelier, sautèrent à bord pour hisser les voiles.

Aramèle et Thérèse, pendant qu'on appareillait, allèrent s'asseoir sur un banc à l'avant du petit navire.

Un quart d'heure après le navire filait doucement vers l'Ile d'Orléans.

Aramèle entraîna Thérèse à l'arrière où le batelier se tenait gravement à la barre.

— Ah! mon pauvre Lebrand, soupira le capitaine ,je venais de faire un rêve magnifique :je m'imaginais que je partais pour la France!

— La France! capitaine, répliqua le batelier, regardez autour de vous, c'est elle que vous voyez!

— C'est vrai, murmura Aramèle avec un sourire pâle.

— Ce serait plus vrai encore, dit Thérèse, sans ce drapeau qui flotte là-bas!

Et de son index elle indiquait le drapeau anglais qui se dressait au-dessus du Fort Saint-Louis.

Aramèle jeta un regard terrible dans cette direction, puis il saisit rudement la main de la jeune fille et lui dit ivec une sorte de colère sourde:

— Ne regarde pas, je te le défends!...

Thérèse jeta un regard surpris au capitaine.

— Pardonne-moi, Thérèse, cette vivacité de ma part, mais ça me chagrine de savoir tes yeux purs fixés sur ce drapeau inconnu. Ah! non, ne le regarde plus, jamais... Attends, attends que l'autre drapeau soit revenu... le drapeau de la France!...

Fin de la première partie

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