‹ Le capitaine AramèleChapitre 3 sur 18 · TERRE DE FRANCE · texte numérisé non relu

TERRE DE FRANCE

Le soir de ce jour Aramèle avait pris sa décision: le lendemain, aux premières lueurs de l'aurore, il sortait de la cité, et lentement, douloureusement, s'engageait sur la grande route qui s'enfonçait dans la campagne verdoyante, vers l'est, du côté du soleil levant qui, bientôt, ferait ctinccler

de lumières puissantes ces splendides vallées qui bordaient les rives du Saint-Laurent.

Oui, Aramèle s'en allait vers l'est... vers la France! Il s'en allait, sans jeter derrière lui un regard Et, pourtant, il eût voulu revoir, dans un dernier regard d'adieu, les toits, les clochers et les tours de la cite conquise, mais il redoutait d'y apercevoir le drapeau inconnu! Ah!... si, tout à coup, une voix lui avait crié: — Regarde, Aramèle! vois le drapeau de la France! . . .

Il eût jeté un cri de joie suprême, il eût rebroussé chemin et, plein d'ivresse, il fût accouru pour s'agenouiller au pied du drapeau dont l'image vénérée était à son esprit une obcession continuelle.

Hélas nulle voix semblable ne vint murmurer à son oreille.

Il allait tête basse, sac au dos, la rapière battant le mollet de sa jambe. Il chemina longtemps, inquiet, troublé, voûté. Il traversa des bosquets à la ramure fraîche, et gaiement bruissante, il passa sous des voûtes de feuillages rouge et or sertis de diamants dont les feux ardents emplissaient ses prunelles de lumières: les rayons du soleil, qui venait de paraître à l'horizon, changeaient entièrement l'aspect de la nature. Le vert devenait des cuivres brillants ou des lingots étincelants, et sur ces cuivres, sur ces lingots la goutte de rosée glissait comme une perle, un rubis, une opale... Il franchissait des ramées toutes jeunes au sein desquelles des fleurs timides ouvraient leurs boutons, et il entendait une vie magique remuer joyeusement dans ces mystérieux alcôves des frondaisons jeunes. Il écoutait, ravi, le roucoulement des tourterelles, le doux fredon des rouges-gorges, le pépiement des passerines, le cri sonore des merles... Tout à coup le croassement d'une corneille jetait sa note discordante; alors, durant un moment, le silence s'établissait parmi les oiseaux travaillant déjà à leurs nids. On n'entendait plus que la brise naissante qui commençait de secouer les feuillages, que des volètements rapides... tout semblait se taire craintivement, lorsque, hardiment, un pic-vert se mettait à tambouriner contre l'écorce d'un tronc d'arbre. Alors, reprenait toute la musique des bois, plus vive, plus éclatante.

Aramèle se rappelait que là-bas, en sa jeunesse, il avait entendu des musiques semblables et tout aussi merveilleuses... c'était sous le ciel de France.

Et il traversait des rivières aux eaux

vives et chantantes... il longeait des vallons, foulant sous ses pieds le tapis d'herbes nouvelles pleines de senteurs, parfois capiteuses, auxquelles ses narines se dilataient avec frénésie... il passait des ravins profonds au fond desquels coulaient vers le fleuve, venant des monts lointains, des eaux torrentueuses... Puis c'étaient les petits champs d'une ferme, où pointaient les tiges timides des grains, d'une métairie entourée de haies où les bestiaux paissaient avec avidité l'herbe nouvelle et tendre. Et Aramèle jetait un regard d'envie vers les petits bâtiments à toits de chaume d'où s'échappaient des rires d'enfants mutins. Parfois son regard découvrait des ruines de maisons: c'était une terre abandonnée. Lors des massacres des armées de Wolfe en 1759, les habitants avaient été tués, leurs bâtiments livrés au pillage et à l'incendie. Aramèle, qui se rappelait les terribles dévastations commises par les Anglais durant le siège de Québec, sentait son coeur se gonfler de douleur, d'amertume et de haine. Et c'étaient encore d'autres champs plus vastes que traversait le capitaine, les champs d'un grand domaine, qu'on venait d'ensemencer. Ils étaient tout noirs, et au-dessus s'élevait une vapeur diaphane qui apportait à l'odorat d'Aramèle des senteurs de terroir français. Làhaut, dominant la route, et au sein d'un bosquet de peupliers, de pins et de hêtres, se dressait la demeure du maître, massive et superbe comme un château-fort. Au sommet d'une petite tourelle le capitaine remarqua un petit drapeau français qui déployait fièrement ses plis dans la brise.

Aramèle soupira longuement: cela ressemblait tellement à la France!...

Mais plus, maintenant, il avançait sur la route ,et dans la campagne, plus il oubliait le passé; et sa taille se redressait, ses yeux brillaient de lueurs nouvelles, de lueurs d'espérance, ses regards dévoraient avec un plaisir infini les lieux, les aspects, les couleurs, les mouvements qui l'environnaient: tout ce qui vivait autour de lui ne lui était pas inconnu, et il se sentait pénétrer dans un pays qui était son pays. Rien ne lui paraissait plus étranger. Le ciel lui souriait, le sol s'enivrait, le vent chantait mélodieusement... Aramèle se grisait peu à peu d'un bonheur inattendu.

La route bifurqua à droite, elle serpenta au travers de taillis épais, traversa une plaine onduleuse et fleurie, puis elle grimpa aux flancs d'un coteau fortement boisé.

IS

LE CAPITAINE AUAMÈLE

abondant en gibier de toutes espèces: c'était comme une petite foret où croissaient côte à côte le sapin, le frêne, le bouleau, le cèdre et le tremble, où venaient se nourrir l'orignal et le cerf, où vivaient le chevreuil, où se terrait le renard, où la perdrix perchait... Sous ces bois sombres où pénétrait avec peine un rayon de soleil, où sa chaleur ne descendait pas, Aramèle s'arrêta pour essuyer les sueurs à son front.

11 s'assit sur un arbre renversé, enleva son feutre et jeta vers la cime des arbres et vers un tout petit coin de ciel bleu un long regard d'extase. Il se souvenait qu'en France il avait traversé des bois semblables, aussi touffus, aussi sombres, aussi frais; et il se rappelait qu'il avait entrevu au travers des cimes remuantes une tache de ciel bleu, du bleu tout pareil à Gelui qu'il contemplait! Oui, voilà bien qu' Aramèle, depuis qu'il avait quitté la cité, revoyait de toutes parts l'image de la France. Il en oubliait ce qu'il était, d'où il venait, où il allait! Il se laissait aller à ce rêve heureux qu'il retrouvait la France, qu'il la parcourait!

Un paysan passa, conduisant une paire de boeufs attelés à une charrette. Les boeufs étaient roux et légèrement tachetés de blanc. Ils marchaient d'un pas lent, ils secouaient le joug, humaient largement l'air frais de ces bois, agitaient leurs oreilles, et de la queue chassaient les premières mouches de la saison.

Le paysan marchait à côté, sur le bord du chemin, et sa main aiguillonnait d'une hart les deux bêtes qu'il commandait d'une voix tranquille. De temps à autre il fredonnait un joyeux couplet de chanson française. Il se tut en apercevant Aramèle. Puis, laissant aller ses boeufs, il s'arrêta et demanda avec bienveillance:

— Allez-vous à la ville, monsieur?... Je vous donnerai une place dans ma charrette.

— Merci, mon ami, répondit Aramèle.

Je quitte la ville...

Devant lui le capitaine découvrait ce paysan français tel qu'il l'avait connu làbas.

— Et où allez-vous, monsieur? interrogea encore le paysan.

— En France, mon ami, sourit le capitaine.

Le paysan parut regarder un moment cet homme avec surprise. Puis il hocha la tête et s'éloigna d'un pas rapide pour rejoindre sa charrette et ses boeufs.

Aramèle regarda l'attelage aller jusqu'au moment où il disparut dans la pente du coteau. Longtemps il écouta les cahotements du véhicule et les gais refrains du paysan. Lorsqu'il n'entendit plus qu'un vague écho, il soupira et il lui sembla que son coeur faisait mal: car il lui avait semblé tout à coup qu'avec ce paysan la France s'éloignait de lui.

Puis, passant la main sur son front séché, il murmura doucement:

— Il est de France lui aussi... pourquoi n'en prend-il pas le chemin comme moi?...

Peu après il se leva et poursuivit sa route, vers l'est encore... vers la France.

Il s'arrêta bientôt à l'orée de ce bois. Là, le coteau descendait en pente très douce vers une grande vallée de taillis toute semée, coupée çà et là de langues de terre noire, sillonnée de haies, tachetée de prés verts où des bestiaux tondaient à belles dents des herbages hâtifs et drus. Parfois sur un tertre apparaissait un toit de chaumière d'où s'élançait un petit panache de fumée blanche. Vers le centre de la vallée serpentait et bourdonnait joyeusement une petite rivière que masquaient de jeunes saules faisant leur feuillée, et ces ondes joyeuses, car Aramèle les entendait, couraient, glissaient vers le grand fleuve. Ce fleuve, Aramèle l'apercevait à droite, par-dessus des bosquets son regard volait et se posait sur les voiles blanches de petits navires qui balançaient doucement dans la brise légère. Et au-dessus de ces voiles blanches, dans l'air bleu et tout plein de lumière d'or, des mouettes tourbillonnaient.

Aramèle retombait dans l'extase devant toutes ces choses admirables qui frappaient ses yeux.

Puis, voulant poursuivre son chemin, il vit la route en bas du coteau tourner légèrement vers le fleuve... ce fleuve qui l'attirait. Et cette route maintenant semblait conduire ses pas vers un village dont il avait cru entrevoir les toits rouges, gris ou jaunes au travers de jeunes feuillages. Et là encore il lui sembla qu'il avait jadis vu un coin de terre tout semblable en France, un tableau tout aussi magique de couleurs que celui qui ravissait ses yeux.

Il descendit le coteau, s'engagea dans la vallée, et s'arrêta un moment sur le petit pont jeté sur la rivière pour écouter chanter les eaux qui glissaient dessous. Il frémit encore... c'était si pareil à là-bas!...

Il franchit le pont et par le cherain si-

LE CAPITAINE ARAMÈL.E

nueux se dirigea vers le hameau. Il en était tout près, et le chemin qu'il suivait le traversait et en faisait la rue principale. Il s'arrêta encore, méditatif, rêveur.

Ses yeux voyaient des maisons aux formes et aux contours français, aux couleurs françaises. Dans la rue, des enfants s'amusaient. Sur le pas des portes des femmes, jeunes et joyeuses, s'entretenaient, et ces femmes possédaient des physionomies françaises. Mais, chose plus exquise, la langue que parlaient ces enfants et ces femmes, c'étaient la sienne, c'était la langue de France !

— Suis- je déjà en France? se demanda Aramèle avec un joyeux émoi.

Il était fatigué. Du regard il chercha autour de lui un endroit pour se reposer à l'ombre de grands peupliers qui, comme des sentinelles géantes, gardaient l'entrée du village. Une femme, jeune et fraîche, revenait de la rivière portant un sceau d'eau. Elle s'arêta un peu surprise près du capitaine et demanda d'une belle voix française:

— Que cherchez-vous, monsieur?

— La France... répondit Aramèle sans trop savoir ce qu'il disait, très troublé devant cette soudaine apparition d'une femme française.

— La France?... balbutia la jeune femme en rougissant sous le regard ardent du capitaine... Elle est loin, ajouta-t-elle avec un soupir.

— Mais non... allait s'écrier Aramèle, la France, elle est ici... je la vois, je l'entends, je foule du pied son sol cher...

La jeune femme, gênée, s'était vivement dirigée vers le village.

Le capitaine s'y dirigea à son tour.

En posant ses pieds sur la rue, et derrière un bouquet massif de peupliers, il vit une église, ou plutôt une chapelle avec son petit clocher qui ne dépassait pas la cime des peupliers. Il s'arrêta devant, enleva son feutre et regarda la croix d'acier étinceler sous le soleil. Aramèle contempla longuement cette humble chapelle, avec ses murs tout blancs de chaux nouvelle, ses petites fenêtres ogivales, son perron, son clocher. Il se souvenait qu'il avait vu des chapelles toutes semblables quelque part en Bretagne, en Touraine, en Picardie, dans la Champagne...

Passé l'église, et en allant vers le rivage du fleuve, le capitaine découvrit l'enseigne d'une modeste auberge... Une auberge!...

Ceci parut une trouvaille à Aramèle, car

il était fatigué et il avait faim et soif. Il se dirigea vers cette auberge d'un pas hâtif. Une jeune fille, rose, fraîche, souriante, lui fit bon accueil.

— Monsieur vient-il de loin? demandat-elle.

— Hélas ^ mademoiselle, je viens d'un pays étranger!

— Et où va monsieur... car moncieur a l'air bien fatigué!

— Je vais en France, mademoiselle!

— En France! fit la jeune fille avec surprise. Pauvre France! murmura-t-elle...

ah! vous êtes bien chanceux, vous, d'y retourner! Nous ici... ah! la reverrons-nous jamais!...

Aramèle buvait ces paroles françaises, il dévorait du regard la belle enfant avec son joli corsage vert, sa petite jupe de coton jaune, son petit bonnet de toile coquettement posé sur une masse de beaux cheveux bruns.

— Il me semble... et je crois me le rappeler... que j'ai vu jadis en France une jeune fille qui avait les traits de celle-ci! Une chose certaine, elle est aussi française que celle de là-bas!

Aramèle allait peut-être se laisser aller à quelque longue rêverie, quand la jeune fille ciemanda de sa voix suave:

— Monsieur désire-t-il se reposer avant de continuer sa route?

— Je le veux bien, mademoiselle.

Et il demanda aussitôt:

— Pouvez-vous me dire, mademoiselle, où va ce petit navire qui appareille?

— Il va à Québec, monsieur!

— A Québec...

Aramèle avait tressailli et pâli. Rudement il dit:

— C'est bien, mademoiselle... je vous prie de me servir une collation.

— Ici, monsieur... ou bien dans la grande salle?

— Ici, mademoiselle... je m'y sens très à l'aise.

C'était une longue et large galerie qui attenait à la façade de l'auberge et qui avait vue sur le fleuve et sur l'unique place du village. De cette place on descendait vers la plage. Là, un quai s'avançait dans les eaux vertes et clapotantes, et à ce quai un petit navire hissait ses voiles pour prendre la route de Québec.

Des lierres grimpaient à la galerie et aux murs de l'auberge. Quelques lilas commençaient à fleurir et exhalaient leur odeur

l.K ( APITAINE ARAMÊLiE

agrcable. Tout était rustique et humble, mais tout était beau et reposant. En France. Aramèle s'était un jour assis sur la véranda d'une auberge située, comme celleci. sur la place d'un petit village, d'un humble hameau, et non loin duquel coulait une rivière.

Et Aramèle rcva qu'il revoyait la France...

La jeune fille était entrée à l'intérieur de l'hôtellerie pour aller chercher à boire et à manger. Le capitaine s'était assis à une petite table, admirait de son regard rêveur le paysage si français de ces lieux.

L'arrivée d 'Aramèle avait fait naître une grande curiosité parmi les habitants du hameau.

Des groupes d'enfants, très curieux, s'approchèrent timidement de l'auberge pour mieux voir cet étranger qui portait une rapière à son côté. C'était surtout la longue rapière qu'examinaient les petits d'un oeil admiratif et d'envie. Et l'homme ne manquait pas d'attraits: il avait fort bonne mine dans sa capote militaire, et les enfants aiment regarder les soldats. Aramèle leur sourit largement. Ce sourire parut les intimider... ils retraitèrent aussitôt vers des groupes de femmes qui semblaient commenter, à voix basse, l'apparition de l'étranger. Quelques-unes, avec leurs mains en visière, regardaient attentivement dans la direction de l'auberge. Un peu plus tard Aramèle entendit ces paroles échangées entre deux voisines:

— Qu'est-ce que vous pensez de cet inconnu?

— J'sais pas... mais ça se pourrait ben que ce serait un militaire... p'être ben un général î

— Il a bonne mine!

— Voyez son épée!...

— Mais si c'était un Anglais...

— Hein!... un anglais!... firent des voix d'enfants... mais il faudrait le chasser!...

Aramèle éclata de rire au moment où la jeune fille de l'auberge apportait un pot de vin et une omelette bien fumante.

— Holà! mes enfants, cria joyeusement Aramèle, venez encore, je ne suis pas un Anglais! Non, non... vous le voyez bien que je suis français!

Des gamins à figure barbouillée, des gamines aux joues roses et à longs cheveux bouclés se rapprochèrent, moins timidement cette fois.

— Avez-vous des sucreries, mademoiselle? demanda Aramèle.

— Des petits cornets de sucre d'érable, monsieur?

— Mais oui, ce sera exquis.

A la marmaille la jeune fille jeta:

— Venez, petits! Monsieur va vous acheter des cornets de sucre!

Ce fut aussitôt une ruée... et il y en avait une vingtaine de ces marmots bien français!

Aramèle les considérait avec plaisir.

La jeune fille distribua à la bande des petits cornets d'écorce de bouleau remplis d'un sucre blond, des explosions de joie indicible éclatèrent et les petits dents blanches et très aiguës s'attaquèrent vivement au contenu des cornets.

Et des petites voix bien françaises, elles aussi, crièrent, joyeuses et ravies:

— Merci, monsieur...

— Qu'ils en mettent dans leurs poches, commanda Aramèle, je paye!

La jeune fille alla chercher un plein plateau de ces cornets de sucre. Les enfants, tout étourdis de tant de largesse et de munificence de la part de cet étranger, bourrèrent rapidement leurs poches et leur ventre.

-—Petits, dit Aramèle, vous direz à vos mamans et à vos papas que c'est le capitaine Aramèle qui vous a acheté ces sucres!

Ce fut un long murmure de surprise et d'admiration...

Les enfants partirent à belle course vers leurs mères. La surprise ne fut pas moins grande parmi les villageoises, et cette surprise se manifesta par un choc rapide de paroles et de gestes:

— Hein! le capitaine Aramèle?...

— Ah! ben, par exemple... Celui de Québec?...

— Qui... qui fait de l'escrime... Voyez, il a encore son épée!

— C'est une rapière!

— Qu'importe!...

— C'est un fier et bel homme tout de même !

- — Le plus brave à ce qu'on dit!

— Même qu'il n'a pas voulu se soumettre aux Anglais!

— Sainte- Vierge! il a bien fait!

— Ce n'est pas lui qui se rendra le premier!

— Et il n'est pas vieux...

— Mais non, il est jeune...

— Est-il marié?

— On ne connaît pas sa femme...

— Il est peut-être célibataire...

— Ou veuf...

— Mais où va-t-il?

— Il s'en va en France!

— En France... que c'est de valeur!

— Pourquoi?

— Eh ben! parce qu'on va finir par perdre tous nos bons hommes, et ensuite contre les Anglais qu'est-ce qu'on pourra faire, je vous l'demande!

— Ah!... ces gueux d'Anglais!...

Mille autres propos couraient ainsi parmi la petite population villageoise, propos que ne saisissait pas Aramèle, mais qu'il devinait en partie par les regards d'admiration jetés vers lui, par les gestes... Et tout en mangeant il se demandait encore, troublé:

— Suis- je déjà en France?...

Aramèle, tout en voyageant vers l'est, n'atteignait pas la France; il l'avait retrouvée dans ces campagnes admirables échelonnées sur les deux rives du Saint- Laurent. Durant tout l'été il alla de plaine en plaine, de champ en champ, de village en village. Il ne recherchait plus la France. A quoi bon?... elle était là! Oui, sur ces deux rives c'étaient des champs français, des villages de France, des populations qui ne parlaient d'autre langue que la sienne et qui vivaient comme on vivait en France. Et pas un village, pas un bourg, pas un hameau où il ne découvrit le drapeau de la France, ce beau drapeau toujours fier! Et le drapeau anglais?... Il eut beau regarder, chercher, fouiller, il ne le vit pas!

La France... oui, Aramèle l'avait retrouvée sans traverser les mers immenses, il avait marché sur son sol d'un pied ardent, il en avait contemplé le ciel pur! Non... il n'était plus en pays conquis, il était en pays français! Hors les murs de la cité de Québec, c'était encore le prolongement de la France jusqu'au golfe, jusqu'à l'océan! Les Anglais avaient conquis une ville, ils n'avaient pas pris un pays, ils n'avaient pas conquis une population toute française! Québec était aux Anglais, mais pas la Nouvelle-France! Car elle était toujours là cette Nouvelle-France, bien vivante, majestueuse, noble... Ah! il l'avait bien reconnue...

Et il la reconnaisait davantage, lorsque des lois arbitraires, émanées de Québec par le gouvernement nouveau, venaient soulever l'esprit de ces grands paysans qui avaient été soldats. On enlevait les lois établies sous l'ancien régime, on imposait des lois contraires au caractère du peuple, on violait de plus en plus chaque jour la lettre et l'esprit des capitulations et des traités Et le pouvoir qui légiférait ainsi sur une population française n'était fait que d'Anglais... pas un Français! pas un Canadien! Ah non! cela ne marcherait pas ainsi! La Nouvelle-France ne souffrirait pas ces outrages et ces violences! Pas de tyrannie!...

Aramèle avait entendu des murmures, des plaintes, des menaces: il avait vu des gestes de colère s'ébaucher; il avait saisi des grondements sourds parmi ce peuple qui, fatigué des guerres, ne demandait plus que la paix en ses champs et en son foyer. Le sang comrhençait à bouillonner... il fermentait comme des laves aux entrailles d'un mont sicilien. Des représentants furent envoyés auprès de Murray, auprès du roi d'Angleterre. S'il était convenu qu'Albion régnât sur cette terre française, il devait être entendu de suite que cette terre ne fût pas traitée comme une terre d'esclaves.

Devant cette ébullition, qui était une ébullition de son propre sang, Aramèle avait frémi.

Souvent il avait clamé:

— Hé! mais, en ce pays on est chez soi, on est en sa France! Si les Anglais ont Québec, ils n'ont pas tout le pays! Pas vrai, amis Canadiens?...

Cette boutade avait été vivement acclamée.

— Ensuite, ajoutait-il. on pourrait bien leur reprendre ce Québec dont ils se rendent décidément trop jaloux! Que faudrait-il au juste pour reprendre notre bien?... quelques bons bras, quelques coeurs vaillants, quelques bonnes épées... comme celle-ci!

D'un geste digne le capitaine frappait la poignée de sa rapière, et chaque fois le son métallique qui s'en échappait le faisait frissonner d'ivresse belliqueuse.

Pour un peu, Aramèle, à la tête de quelques ardents, se fût jeté contre la cité conquise, contre l'étranger; il ne vivait plus qu'avec cette pensée: reconquérir à tout prix la Nouvelle-France! S'il eût obéi à l'impétuosité de son tempérament, il aurait

soulevé d'un mot, d'un geste, toute cette population qui déjà demandait un chef, qui demandait des armes!

Des armes... ce n'était pas facile! Pourtant, beaucoup pensaient qu'il y avait moyen de s'en procurer!

Oui... mais une voix sage et autoritaire dominait les rumeurs séditieuses, soumettait les révoltes naissantes, prêchait l'obéissance et la soumission, elle donnait l'espérance: c'était la voix de l'Eglise!

Alors, le peuple refoulait ses colères, il ravalait ses menaces...

La voix disait:

■ — Espérez encore... la France reviendra peut-être 1

La France... Mais Aramèle savait qu'elle était revenue... ou du moins il savait qu'elle n'était jamais partie!

Seulement, là-bas, dans la cité conquise qu'il avait quittée, peut-être ne restait-il plus de Français, et il fallait qu'au moins reste un Français... il retournerait à Québec!

Mais on l'en avait chassé!

Bah! est-ce qu'on peut chasser un Français de sa France qu'il aime et qu'il sert?

Allons donc! il faudra voir!

Et le capitaine reprit le chemin de la cité par la rive sud. Il passa au travers de riches moissons, toutes dorées, très abondantes. Et, un soir, au commencement du mois de septembre, Aramèle poussa doucement la porte de son logis en la basseville.

Tout, en la ville basse comme en la ville haute, était désert et silencieux.

Il était tard passé minuit!

Un batelier de hasard l'avait traversé d'une rive à l'autre au clair de lune. Aramèle avait préféré entrer chez lui en pleine nuit, pour ne pas créer une sensation qui n'aurait pas manqué de se produire s'il était arrivé en plein jour au vu et su de tous les habitants de la ville.

Non... il valait mieux rentrer bien paisiblement, comme si de rien n'était.

Il alluma une bougie... il chancela d'étourdissement en constatant que son logis avait été envahi, pillé, dévasté...

On avait enlevé toutes ses armes: fleurets, épées, rapières... On avait brisé les masques, les plastrons, les meubles, dont les débris gisaient sur le parquet. On avait cassé en mille miettes le crucifix de plâtre, on avait lacéré les murs, on avait cassé les vitres des fenêtres... Quels barbares!...

Aramèle eut envie de pleurer...

Ah! non, là dans ce Québec encore tout meurtri du terrible combat qu'il avait soutenu contre l'envahisseur en 1759, Aramèle sentit qu'il n'était plus en France!

Et, pourtant...

Lorsqu'il s'éveilla aux clartés de l'aube, par la lucarne du grenier où il avait couché, Aramèle promena un regard curieux sur la ville. Il la vit toute décorée des couleurs anglaises: c'était fête. Nulle part il ne peut découvrir le moindre petit drapeau français.

Il se sentit descendre comme en une profonde détresse: l'image de la France qu'il n'avait cessé d'avoir sous les yeux pendant trois mois s'était brusquement éclipsée pour faire place à l'image de l'Angleterre. L'ancienne capitale de la Nouvelle-France demeurait toujours la ville conquise! Le beau rêve qu'il avait fait s'était évanoui, car il avait rêvé que la France était revenue.

Il soupira atrocement et quitta sa fenêtre pour promener son regard désolé autour de son grenier.

Il avisa sous le grabat qui lui avait servi de lit une malle poussiéreuse, et il sourit.

Dans cette malle qu'il ouvrit il y avait un drapeau français soigneusement plié. Il le prit en porta les plis vénérés à ses lèvres et descendit en bas. Il aperçut encore avec tristesse les dégâts faits par les barbares. Il sortit dehors. La ville était encore plongée dans le silence du sommeil.

Aramèle pénétra dans un étroit passage qui séparait son logis d'une baraque voisine et se dirigea vers une petite cour à l'arrière. Il y trouva une longue perche à une extrémité de laquelle il attacha le drapeau. Puis il jeta un regard sur le toit de son habitation. Il examina la cheminée, et un nouveau sourire entr'ouvrit ses lèvres. Il rentra dans sa maison pour en revenir peu après avec une corde, prit le drapeau et la perche et grimpa l'échelle dont une extrémité était appliquée au bord de la toiture.

Aramèle attacha solidement la perche à la cheminée, et dans le vent qui s'élevait il entendit avec plaisir le beau drapeau de la France claquer joyeusement.

Pendant un moment le capitaine regarda le drapeau, et il parut revivre le beau rêve

qu'il avait fait. Puis, lentement, il rentra dans son logis.

Un drapeau français!...

Il n'était pas huit heures de la matinée que toute la ville savait qu'un drapeau français avait été hissé par une main inconnue quelque part en la basse-ville.

— Horreur!... avait clamé une partie de la ville.

Le major Whittle, ayant appris la chose, dépêcha des soldats pour localiser le drapeau et l'abattre.

Ces soldats, une dizaine, se trouvèrent bientôt devant le logis clos et silencieux du capitaine Aramèle. Une foule nombreuse de badauds s'y trouvait déjà réunie. . La stupeur était inouïe I

Comment! Aramèle était là! Aramèle était revenu!...

— Non... ce n'était pas possible!

Les soldats pénétrèrent dans le logis et le fouillèrent... il n'y avait dedans personne.

Alors, on mit le fusil à l'épaule, on ajusta bien minutieusement le drapeau français, et l'on décocha une volée de balles. Le drapeau ne tomba pas!

On s'étonna grandement!

Une seconde volée de balles... une troisième... le drapeau flottait toujours aussi fièrement!

L'étonnement centupla!

On fit venir des tireurs remarquables.

Ceux-ci, très glorieux de leur habileté et de leur science, apparurent comme les sauveurs de la nation et de la gloire d'Albion. Ils épaulèrent leurs armes à feu. visèrent, tirèrent...

Le bois de la perche fut haché par les balles, mais le drapeau demeurait quand même!

Un cri de rage folle retentit, c'était celui de la foule:

— Qu'on l'abatte! qu'on l'abatte!

Durant une heure on entretint un feu nourri contre le drapeau et contre la perche qui le maintenait... il flottait toujours dans le vent devenu plus grand!

Quoi! ce drapeau était-il un drapeaufantôme?

Plus de la moitié de la population avait été attirée sur les lieux.

Des imprécations s'élevaient contre le drapeau de la France, des poings se ten-

daient, des pierres volaient... le drapeau ne cessait pas d'étaler sa blancheur immaculée et ses lys d'or!

— Il faut un canon pour démolir la baraque! vociféra une voix anglaise.

— Brûlons la baraque! rugit une autre voix.

— Ce sera plus tôt fait! encouragea une troisième voix.

Des gamins pénétrèrent dans la maison et mirent le feu.

Muette et apaisée, la foule attendit.

Cinq minutes s'écoulèrent. Nulle fumée n'apparut, nulle flamme ne crépita, et le drapeau de la France claquait narquoisement!

Des curieux se ruèrent dans le logis pour constater que le feu allumé par les gamins avait été éteint par une main inconnue.

Une main inconnue!...

Etait-ce une main divine?. Etait-ce une main infernale?...

Une épouvante mystérieuse gagna tout ce monde.

— Un canon!... un canon!...

Des soldats partirent à toute échevelée vers le fort Saint-Louis.

Ils revinrent traînant un canon chargé à mitraille.

La foule poussa un cri de joie sauvage, elle salua d'une formidable acclamation les soldats et le canon.

Et l'arme terrible fut braquée contre les faibles murs de la baraque... les soldats, improvisés artilleurs, allaient tirer...

Un homme parut, de noir habillé, sans arme, sans ornement. Il marchait lentement, les mains au dos, l'air méditatif et grave.

Cet homme traversa la foule des curieux et s'arrêta près des soldats et devant la gueule du canon.

Un long murmure de surprise monta dans l'espace:

— Le général!...

C'était Murray.

Silencieux, il regarda la foule et les soldats, puis se tourna pour regarder plus longuement encore le drapeau de la France.

Après un long moment durant lequel la respiration de la foule était demeurée suspendue, le général Murray abaissa ses regards sévères sur les soldats et prononça:

— Mes amis, vous faites là un jeu stupide! Ne voyez-vous pas que c'est un drapeau français ? Quel est celui d'entre vous qui. se voyant en pays français et tout en-

LE CAPITAINiE ARAMÈLE

tourc de drapeaux aux couleurs de la France, ne serait pas tente de hisser le drapeau de son pays... le glorieux drapeau de l'Angleterre? Car un homme de coeur et de race n'a jamais honte ni de son drapeau ni de sa race!

Ht sans plus Murray s'en alla, lentement, comme il était venu.

Les soldats, penauds, et la foule, stupéfiée et honteuse, se dispersèrent. La ruelle fut bientôt déserte.

Mais devant le logis silencieux et sous le drapeau de la France demeuraient encore, comme en extase, un jeune homme et une jeune fille.

Lui était grand, fier et noble.

Elle était belle et ravissante.

Tous deux saluèrent encore une fois le superbe drapeau.

Puis, la jeune fille parla:

— Mon cher Léon, il ne peut y avoir en cette ville qu'un capitaine Aramèle pour faire un si beau geste!

— Je le pense aussi, chère Thérèse, entrons dans la maison d'Aramèle.

Léon DesSerres entraîna Thérèse Lebrand dans le logis où un homme, les larmes aux yeux, leur tendait les bras.

— Aramèle! Aramèle! cria Thérèse avec une joie suprême.

Le capitaine la reçut dans ses bras.

— Vous le voyez, mes enfants, dit-il avec un sourire heureux, la France n'est jamais vaincue!

M. DesSerres avait donné, le dimanche suivant, une petite fête en l'honneur d'Aramèle, et à cette fête il avait convié la famille Lebrand. Mais le batelier, ayant été forcé par des circonstances imprévues de partir en voyage pour la Rivière-Ouelle le jeudi, n'était pas revenu le samedi soir, comme il l'avait pensé, et seuls Etienne et Thérèse s'étaient rendus chez M. DesSerres. La femme du batelier n'avait pas songé à quitter son logis, voulant être là pour recevoir son homme si, par imprévu, il revenait ce jour-là. D'ailleurs elle était trop inquiète pour s'adonner à quelque plaisir, car un vent violent avait, durant vingt-quatre heures, du vendredi au samedi, soulevé les eaux du fleuve, et l'accalmie ne s'était produite que dans la nuit du samedi.

Etienne et Thérèse avaient donc accompagné Aramèle chez M. DesSerres le di-

manche dans l'après-midi, et l'on avait festoyé jusqu'à la veillée.

Un peu avant dix heures le capitaine remercia ses hôtes et s'apprêta à prendre congé avec Etienne et Thérèse. A cet instant un pêcheur de la basse-ville se présenta pour informer les deux enfants de Noël Lebrand qu'un grand malheur les frappait: le batelier avait péri dans la tempête de samedi ainsi que ses deux compagnons. Le petit navire, désemparé, avait heurté des rochers en amont de Montmagny, il avait coulé et s'était perdu corps et biens. Le dimanche au matin le cadavre du batelier avait été découvert sur le rivage par deux paysans, et il avait été ramené à Québec par des pêcheurs.

Cette nouvelle terrible frappa douloureusement les deux enfants et les amis du batelier.

Etienne et Thérèse coururent à leur domicile, accompagnés par Aramèle, M. Des- Serres et son fils.

Ils trouvèrent la femme du batelier à demi inconsciente auprès du cadavre de son mari. Un médecin fut mandé. La pauvre femme, malade depuis de longues années, ne put résister à ce choc affreux, et dans la nuit elle succombait.

Par ce double et subit malheur Etienne et Thérèse se trouvèrent orphelins et sans ressources. Pour tout bien ils n'avaient que cette petite maison de leur père, et ce n'était qu'une bicoque de peu de valeur.

Qu'allaient-ils devenir?...

D'abord M. DesSerres se chargea de tous les frais funéraires, puis il courut auprès de sa femme afin de la consulter sur l'idée qu'il avait eue d'adopter les deux enfants du batelier. Mme DesSerres approuva de suite son mari, d'autant plus facilement que Léon avait fortement appuyé son père : car le jeune homme éprouvait une joie immense rien que de songer qu'à l'avenir il se trouverait tous les jours en contact avec Thérèse, en attendant le jour où il pourrait l'épouser.

Mais le capitaine Aramèle, en apprenant la généreuse idée de l'ancien fonctionnaire, se récria vivement:

— Eh! quoi, dit-il avec surprise et chagrin, vous voulez donc me priver d'un bonheur que j'avais entrevu et faire avorter un projet que j'avais conçu avant vous?

M. DesSerres regarda Aramèle avec stupeur.

— Que voulez-vous direî* demanda-t-il.

— Que j'ai décidé de me charger de ces deux enfants!

— Vous. Aramèle?... Vous êtes fou, je pense!

— Et moi, je pense que j'ai toute ma raison î

— Mais avec quoi ferez-vous vivre ces enfants?

— Pardieu! avec le fruit de mon travail.

— Où les logerez- vous?

— Dans ma petite maison. Il y a, depuis qu'Hortense m'a quitté, un coin dans la cuisine dont je ferai une petite chambre pour Thérèse. Etienne aura ma chambre, et moi je m'arrangerai très bien au grenier.

M. DesSerres ne paraissait pas prendre au sérieux le capitaine. Lui, demanda aux deux orphelins:

— Dites, mes enfants, si cet arrangement n'est pas un peu de votre goût ?

Etienne et Thérèse se décidèrent de suite pour la proposition d'Aramèle, tout en demeurant très reconnaissants à M. Des- Serres. Ils avaient pensé qu'ils seraient mieux chez eux avec Aramèle, si peu habitués qu'ils étaient de la richesse dont ils auraient été entourés chez l'ancien fonctionnaire. Et puis, ils étaient plus familiers avec le capitaine, tandis que M. Des- Serres et sa femme étaient presque des étrangers.

M. DesSerres avait été désappointé, mais Léon l'avait été bien autrement. Pourtant, ils ne firent rien voir pour ne pas blesser la nature généreuse du capitaine qu'ils admiraient.

Etienne, en acceptant la protection d'Aramèle, lui avait déclaré:

— Je ne veux pas vous être à charge, et je pense que je pourrai travailler et gagner suffisamment pour ma soeur et pour moi.

Certes, Aramèle ne pouvait pas contrecarrer cette jeune fierté et cette petite vaillance, et il se doutait bien qu'Etienne serait bientôt un homme. Aussi lui avait-il demandé:

— A quelle besogne songes-tu à t'occupcr?

— Je veux devenir, comme mon père, batelier.

Rien n'était plus raisonnable.

Donc, ceci convenu, on ne s'occupa plus que des funérailles du batelier et de sa femme.

Ce malheur avait couru toute la cité en peu de temps, et durant toute la nuit Anglais et Canadiens défilèrent respectueuse-

ment devant les deux cercueils. Lorsque la mort a passé, elle a tout nivelé: il n'est sous son sceptre de rivalités, de rang, de race ou de fortune, et sous sa loi seule règne l'égalité de tous les hommes.

Deux jours plus tard, un artisan avait acheté la petite maison du batelier, et les deux orphelins, avec leur petit avoir, s'en allèrent habiter sous le toit du capitaine Aramèle.

A quelques jours de là, le major Whittle et le lieutenant Hampton étaient réunis dans une chambre du poste militaire de la porte Saint-Louis. Murray avait donné le commandement de ce poste à Hampton.

Les deux officiers n'avaient pas démordu de leur haine contre Aramèle, et le retour à Québec du capitaine avait décuplé cette haine. Lorsqu'ils avaient appris qu'Aramèle avait de ses propres mains hissé sur le toit de sa maison le drapeau de la France, leur rage n'avait plus connu de bornes; mais ils avaient tout de même ravalé leur fiel en constatant que Murray éprouvait quelque sympathie pour ce Français insoumis. Ils avaient décidé de laver l'outrage fait par le capitaine à la race anglaise en arborant le drapeau de la France, mais tous les moyens n'étaient pas bons. Avant tout ils ne pouvaient s'aliéner la bienveillance du gouverneur de qui ils tenaient leurs fonctions. Il y avait bien mille moyens de faire assassiner le capitaine, mais il y avait la trahison à craindre. Et puis, un meurtre est toujours dangereux. Mais si. par exemple, on pouvait réussir à faire disparaître Aramèle par un accident fortuit, mais qui aurait été préparé de longue main! Les deux complices s'étaient souvent consultés, mais ils n'avaient pu trouver une solution satisfaisante. Hampton eijt été satisfait de simplement désarmer le capitaine, il ne tenait nullement à lui enlever la vie*

— Qu'on lui ôte sa maudite rapière, avait-il dit un jour, et je serai content.

Or Whittle avait fini par trouver une combinaison, et, ce jour-là, il était venu parler de sa trouvaille au lieutenant.

— Hampton, s'était-il écrié en pénétrant dans la chambre du lieutenant, j'ai trouvé le moyen de désarmer ce damné Aramèle!

— Voyons!

— Vous avez entendu parler, nul doute,

liE CAPITAINE ARAMÊLiE

du fameux spadassin. Sir James Spinnhead?

— Cet aventurier qui eut un si grand nombre de duels retentissants?

— Et qui. sous le dernier roi, fut un favori de Hampton -Court.

— Parfaitement.

— Le roi George II l'avait fait baronnet. Il a couru toutes les capitales de l'univers, il a croise le fer avec les plus célèbres duellistes des cinq continents, et jamais encore, assure-t-on, il n'a été boutonné.

— On a dit en effet que c'était une merveille de l'escrime. Mais n'a-t-il pas vielli?

— Il dépasse à peine la cinquantaine, et on le dit aussi fort qu'à ses trente ans.

— Habite-t-il toujours l'Angleterre?

— -Non. Ayant, pour je ne sais plus quel motif — peut-être une aventure galante — perdu la faveur de la cour, il s'est réfugié à Boston où il fait encore des armes.

— Encore?

— Que voulez-vous, une si vieille habitude! C'est passé dans sa nature!

— Il est donc encore redoutable?

— Je le crois.

— Mais quelle est votre idée? Que voulez-vous faire de ce Spinnhead?

— Le faire mesurer avec Aramèle et faire désarmer le maudit Français, le faire tuer, si possible!

— Ou faire tuer ce magnifique Spinnhead? se mit à rire Hampton.

— Je parierais une fortune en faveur de Spinnhead.

— Mais comment vous y prendrez-vous pour amener Aramèle aux prises avec Spinnhead?

— Rien de plus simple. Le gouverneur veut commémorer au mois de mai de l'année prochaine, la victoire définitive de nos armes contre les Français en 1760. Il va ordonner de grandes fêtes, et au programme de ces fêtes il nous sera possible d'inscrire un combat singulier entre Spinnhead et le capitaine Aramèle.

— C'est superbe! s'écria Hampton, ravi.

Et vous croyez bien que Spinnhead aura la victoire?

— Je n'ai aucun doute sur l'issue du combat. Seulement, le Français accepterat-il de se mesurer avec notre champion? Voilà où je suis moins certain!

— On l'y pourrait peut-être forcer...

— Oui, peut-être, en s'entendant avec Spinnhead.

— Connaissez- vous bien ce Spinnhead?

— Comment donc!... c'est un ami.

— Ah! diable! rien de plus simple, en effet. Avez-vous parlé à Murray de votre projet?

— Pas encore. Je suis sur qu'il n'opposera aucune objection.

— Savez-vous s'il a appris qu'Aramèle avait adopté les deux enfants du batelier Lebrand?

— Que me dites-vous, Hampton? s'écria avec surprise Whittle.

—Vous ne saviez pas vous non plus?

— Mais... c'est la première nouvelle!

— Renversante, n'est-ce pas? Eh bien!

oui, le capitaine Aramèle s'est fait le protecteur de ces deux orphelins canadiens.

— De quoi les fera-t-il vivre?

— De son épée!

— Ah bah! voulez- vous rire?

— Pas du tout. Maître Aramèle est redevenu maître d'armes.

— Sans l'autorisation de Murray?

— Vous savez bien que ce damné Français se croit maître absolu de ses actes... il faut pourtant bien le briser!

— Je verrai Murray. gronda Whittle avec haine, et nous saurons bien forcer enfin ce maître-bretteur à déposer ses armes!

— N'ayez garde! prévint Hampton.

Pensez à votre projet! Ne vaut-il pas mieux laisser le Français en pleine tranquillité pour ne pas l'indisposer d'abord, et ensuite obtenir plus facilement qu'il mesure la longueur de son épée à celle de Spinnhead.

— Parfait, Hampton. Je vais communiquer avec Spinnhead pour savoir si nous pouvons compter sur lui, et s'il accepte notre proposition, j'en causerai avec le gouverneur. Mais ce dont je ne peux revenir, c'est d'apprendre que le capitaine Aramèle, lui un célibataire, ait adopté ces deux enfants canadiens. C'est extraordinaire, et il faudra que je conte l'histoire à Mrs Whittle qui en sera fort étonnée...

Le même jour, en effet, le major instruisait sa femme de la philanthropie d'Aramèle.

Mrs Whittle éclata d'un rire... mais d'un rire à la faire tomber en pâmoison.

Mrs Whittle passait dans le monde pour une femme légère de moeurs. De vingt années plus jeune que le major, qui atteignait quarante-trois ans, Mrs Whittle, jolie, gaie et quelque peu turbulente, se laissait volontiers courtiser par les jeunes gens. Dans les bals, les réunions mondaines quelconques, elle était toujours très entourée,

et dans l'entourage le lieutenant Hampton passait pour son plus ardent admirateur. Le major n'était pas aveugle, il voyait parfaitement le jeu de Mrs Whittle et de ses courtisans, mais il fermait l'oeil. Réprimander la jeune femme eût été le premier geste du major, s'il n'eût craint les révoltes de Mrs Whittle; par le moindre reproche, le plus petit avertissement, il courait le risque de s'aliéner l'esprit capricieux de sa femme qu'il aimait, ou qu'il croyait aimer. Il préférait donc feindre l'ignorance, plutôt que de voir le désaccord et la guerre entrer dans le ménage.

Après avoir bien ri, Mrs Whittle s'écria: — Je voudrais bien connaître cette petite fille!

— Pourquoi, Katie?

— Je connais certains jeunes officiers dont le passe-temps est de courir après les jeunes femmes mariées; je leur donnerais en pâture cette jeune Canadienne.

— Es-tu sérieuse, Katie?

Pour la première fois le major semblait trouver ou découvrir chez sa jeune femme un degré de perversité qu'il n'avait pas soupçonné. Mais il ne parut pourtant pas s'émouvoir outre mesure.

— Certainement, se mit à rire de plus belle Mrs Whittle; ces jeunes officiers, M. Hampton notamment, semblent avoir fait la gageure de faire perdre la réputation de certaines jeunes femmes de notre société. Cette Canadienne pourrait fort bien être un fruit suffisamment succulent pour nous protéger contre les attaques de ces jeunes forcenés en les détournant de nous.

En prononçant ces paroles, Mrs Whittle avait une physionomie si sincère, que le major commença de penser que sa femme était plutôt une victime très malheureuse de l'entourage de ces jeunes officiers. Il était tout près de se dire que, par courtoisie, sa femme endurait les galanteries de Hampton en particulier, et qu'elle souhaitait l'occasion d'écarter d'elle le fâcheux officier en lui trouvant une proie facile. Et le major fut envahi par le fol espoir que Mrs Whittle était, au fond, très honnête et très vertueuse et qu'il avait été trompé, lui, par des apparences qu'il n'avait pas su analyser. Et dans sa suave naïveté il se réjouissait maintenant de l'afi^reuse idée qu'avait eue Mrs Whittle de donner en pâture "à ces jeunes forcenés" Thérèse Lebrand. Bah! pensait le major, qu'importait après tout!... ce n'était qu'une petite

Canadienne, une fille de vaincu, une fille de brute!...

Et Mrs Whittle pensait tout comme son mari, car elle était pétrie des mêmes préjugés de race; elle se faisait une grande gloire d'être issue d'une race très haute... de la plus haute supériorité intellectuelle. Ces Canadiens, comme elle les méprisait: pour elle comme pour son mari ce n'était qu'un troupeau de bêtes de somme qu'on mène à coups de trique!

Mais, grâce à Dieu, le honteux projet qu'elle avait conçu n'allait pas aboutir.

Aramèle avait en effet repris ses cours d'escrime, et de suite il avait eu une grande affluence d'amateurs; et la fortune avait aussitôt commencé de sourire au capitaine. Il touchait de chaque amateur un cachet de cinq livres par semaine et, comme il avait douze élèves, cela représentait un salaire de soixante livres sterling. C'était beaucoup plus que ne lui aurait rapporté un poste de fonctionnaire. Pendant quelque temps des amis lui avaient conseillé de solliciter auprès de Murray un poste de Capitaine de paroisse, position sociale alors très recherchée par les Canadiens. Le Capitaine de paroisse avait été désigné par le gouvernement militaire du Canada pour administrer les lois dans chaque localité ou paroisse et pour veiller au maintien de l'ordre public. Le traitement d'un Capitaine de paroisse était de cinq cents livres, plus un certain casuel dont l'importance dépendait du plus ou moins d'habileté du titulaire du poste. La charge comportait un certain honneur, parce que le Capitaine de paroisse était un maître et seigneur dans l'arrondissement soumis à sa surveillance et à son administration. Devant lui tout devait se courber, tous devaient obéir à ses ordres, et souvent le premier citoyen de la paroisse, le curé, se voyait forcé de céder le pas au Capitaine. Ce poste, naturellement, attirait bien plus d'imbéciles que de gens sensés; et la plupart n'étaient que des renégats, un grand nombre des mouchards, beaucoup des traîtres. Cette charge, au fond très importante, qui n'aurait dû être sollicitée et obtenue que par de vrais patriotes, aurait parfaitement convenu à Aramèle; oui, mais pour obtenir le poste de Capitaine de paroisse il fallait avoir l'échine souple et aussi avoir prêté le serment

d allcgcancc. c'cst-à-dirc reconnaître l'autorité anglaise et ses lois dans le pays. Non. Aramèle ne pouvait pas devenir Capitaine de paroisse.

Il s'était donc remis à l'escrime qui, du reste, le payait mieux que tout poste dans l'administration.

Il avait remis son logis en ordre en y ajoutant un air de confort qui égayait et reposait.

lliérèse s'occupait du soin de la maison, mais le gros travail et la cuisine avaient éie confiés à la femme d'un menuisier pauvre du voisinage moyennant six livres par semaine que payait généreusement Aramèle. Etienne était apprenti-batelier; mais dès l'arrêt de la navigation fluviale il se remettait à s'instruire sous la surveillance du capitaine qui. avec ses fonctions de maître d'armes, cumulait celle de précepteur. Thérèse elle-même ne négligeait pas l'étude.

Il y avait donc du bonheur dans ce logis. Thérèse et son frère avaient trouvé dans Aramèle un second père: et tout en vénérant le souvenir de leurs parents disparus ils aimaient et vénéraient leur second père.

Presque tous les jours Léon DcsScrres venaient faire de l'escrime, mais il y venait bien plus pour le plaisir de voir Thérèse et de passer un bon moment avec elle.

Toutefois, au sein de cette tranquillité où vivaient ces personnages si intimement unis demeurait une inquiétude: on s'étonnait que l'administration anglaise ne vînt pas s'immiscer. En reprenant son métier de maître-escrimeur, Aramèle s'était attendu de recevoir de nouvelles sommations, mais rien n'était venu encore le déranger. Après s'être beaucoup étonné, tout le premier, il avait souri d'aise. Mais ce calme ne pouvait-il pas être un présage de malheur!' L'orage n'allait-il pas éclater bientôt encore? Peut-être! Mais à mesure que demeurait le calme, Aramèle penchait à croire qu'il était plus fort que l'orage, et il redressait la tête avec défi, sa prunelle grise s'illuminait triomphalement.

Un jour, à Léon et à Thérèse il manifesta ainsi son triomphe:

— Hein! mes enfants, n'avais-je pas raison de dire que nous ne sommes pas des vaincus! Ah! c'est qu'avec la France il faut compter toujours!

Tant qu'il ne sortait pas de son logis le capitaine finissait par croire que le pays était toujours français! Mais chaque fois qu'il sortait, ses regards aigus rencontraient

le drapeau inconu qui ne cessait de flotter sur la cité, et de suite le beau rêve tombait.

Hélas! le drapeau de la France n'était pas revenu!

N'importe! il reviendrait un jour, et cet espoir qu'il avait toujours, Aramèle l'entretenait au coeur de ses deux enfants adoptifs.

Outre les soins du ménage et l'étude, Thérèse allait chaque jour aux provisions. Elle partait le matin avec un petit panier à son bras, elle visitait les boutiques des épiciers, les étalages des maraîchers, les étaux de la basse-ville. Depuis qu'on la savait la fille adoptive du terrible capitaine Aramèle, on la respectait fort, on la saluait même très poliment. Et puis, Thérèse devenait une grande fille, à l'oeil hardi et au pied sûr. Gare au malotru qui eût essayé d'une mauvaise plaisanterie! Mais elle n'avait pas encore perdu toute sa timidité!

L'hiver venait vite.

Les bateliers, pêcheurs, mariniers avaient mis leurs navires en hivernage dans le bassin de la Rivière Saint-Charles. Etienne était rentré au domicile de la Ruelle-des- Cailloux pour tout l'hiver, et de suite il s'était remis à l'étude.

Un matin, frisquet et neigeux, comme Thérèse allait aux provisions elle fut accostée par une élégante jeune femme de la haute-ville, qui s'était écriée comme avec une joie inouïe:

— Ho!... n'est-ce pas mademoiselle Lebrand que je vois?

Cette jeune femme inconnue à Thérèse parut très aimable, et la jeune fille répondit en rougissant un peu:

— Oui, madame, je m'appelle Thérèse Lebrand.

— Vous êtes orpheline, n'est-ce pas, mon enfant i'

— Oui, madame, répondit encore Thérèse.

Elle ajouta, non sans une certaine attitude de fierté:

— Mais j'ai trouvé un second père...

— Ah! le brave capitaine Aramèle, si je ne me trompe, sourit largement la jolie dame.

— Vous connaissez le capitaine, madame?

— Si je le connais... Mais qui ne le connaîtrait pas, mon enfant! Il est si fier et noble!...

Thérèse éprouva une joie très vive d'entendre ainsi parler de l'homme qui l'avait

IjE capitaine aramèle

adoptée comme sa fille, sa joie fut presque de l'orgueil. Elle se sentit éprise d'une grande sympathie pour cette étrangère qui parlait avec tant d'admiration de son père adoptif, et elle sentit en même temps naître en son coeur un doux sentiment de reconnaissance.

Mais aussi naissait la curiosité de savoir le nom de cette belle jeune femme: qui donc était-elle? Thérèse reconnaissait de suite qu'elle n'était pas française, bien qu'elle s'exprimât en un français correct: elle conservait un fort accent anglais. Pour apaiser l'aiguillon de sa curiosité, la jeune fille décida de se renseigner.

— A qui ai-je l'honneur de parler, madame? demanda-t-elle.

— Je suis Mrs Whittle... Avez-vous entendu parler du major Whittle?

Le major Whittle!...

C'était une révélation que ce nom!

Oui, Thérèse n'avait pu oublier ce que lui avait dit Aramèle de ce major qui s'était avoué un ennemi des Canadiens.

Elle se souvenait que c'était bien ce major Whittle qui avait intimé à Aramèle l'ordre de cesser sa classe au mois de mai dernier! C'était ce même major qui avait commandé au capitaine de saluer le drapeau inconnu! Si donc ce major était un ennemi des Canadiens et d'Aramèle, c'était également un ennemi pour Thérèse. Et voilà, chose étrange, qu'elle se trouvait face à face avec la femme de ce major anglais, et que cette femme, dont elle ne pouvait nier ni le charme ni l'amabilité, lui faisait l'éloge de son père adoptif, le Capitaine Aramèle!

Thérèse, sans le vouloir, fut prise de méfiance, et pour ne pas laisser voir ses sentiments à cette Mrs Whittle qui la regardait attentivement, la jeune fille baissa les yeux.

Croyant que la gêne était la cause du trouble qu'elle devinait chez l^hérèse, Mrs Whittle affecta une plus grande aménité en demandant:

— Et où allez-vous ainsi, ma petite amie?

La jeune fille releva ses yeux bleus et profonds pour répondre:

— Je vais faire nos provisions, madame.

— Comme cela se trouve! J'y vais aussi et, si vous voulez, nous ferons route enserrible: ce sera plus intéressant pour moi, et aussi pour vous, peut-être.

Sans façon elle prit le bras de Thérèse et l'entraîna.

La jeune fille n'osa pas résister, de crainte de passer pour une petite sauvagessc. D'ailleurs elle ne pressentait aucun danger: cette jeune femme si bienveillante, malgré le nom qu'elle portait, ne paraissait pas capable de méditer et encore moins d'accomplir une action mauvaise.

Il est vrai aussi que la mise très élégante et très riche de Mrs Whittle — tout emmitouflée de belles fourrures de castor — gênait un peu Thérèse qui, par-desus sa robe de laine bleue n'avait qu'un pauvre manteau d'étoffe brune sans la moindre garniture. Sur ses beaux cheveux blonds une chétive toque de laine noire se posait, quand Mrs Whittle portait un superbe chapeau à plumes d'autruche...

Mais il importait de faire bon visage contre mauvaise fortune, et l'orpheline se soumit à l'inexorable.

Mrs Whittle fit entrer Thérèse dans la boutique d'un épicier anglais à qui elle commanda:

— Veuillez servir mademoiselle, et je réglerai la note:

Le marchand s'inclina jusqu'à terre.

Thérèse demeura si surprise par la générosité de la jeune femme que, sur le coup, elle ne put trouver aucune parole de protestation ou de remerciement... elle rougit très fort dans son embarras.

Mrs Whittle sourit avec un beau petit air protecteur et expliqua ceci:

— Mademoiselle, c'est aujourd'hui la journée de mon voeu, un voeu que j'ai promis d'accomplir durant toute une année. Un jour par semaine, je me suis engagée à dépenser en bonnes oeuvres la somme de cent livres sterling. La première jeune fille que je rencontre ce jour-là, je me l'attache comme ma collaboratrice et je la récompense par de menus cadeaux.

Or, ce matin la Providence vous a placée sur mon chemin, et je vous prie de ne pas considérer les présents que je vous ferai comme une aumône, mais bien comme un gage d'amitié.

Et, se penchant, Mrs Whittle très tendrement et très hypocritement embrassa le front de Thérèse, dont la confusion grandit.

Ne pouvant mettre en doute cette histoire de voeu, Thérèse remit à l'épicier la liste des efl^ets dont elle avait besoin pour cette journée-là.

De l'épicier on se rendit dans quelques misérables masures de pauvres artisans où

liK t APITAINK ARAMÈLE

Mrs Whittle sema généreusement de larges et profuses aumônes.

Un peu plus tard, comme on passait devant un magasin à rayons, Mrs Whittle s'arrêta et dit:

— Je pense que j'ai quelques achats à faire ici. entrons!

Mrs Whittle choisit pour elle quelques riches étoffes à robe, et elle choisit également pour Thérèse des étoffes pour confectionner deux robes, en avisant le commerçant qu'elle enverrait dans la journée un serviteur chercher ces choses.

A Thérèse elle dit:

— Ma couturière ira demain chez vous pour prendre vos mesures.

Puis elle acheta encore des rubans, des dentelles, une foule de choses jolies et soyeuses dont elle chargea l'orpheline qui, à la fin, croyait faire un rêve.

Il n'était pas loin de midi lorsque la femme du major quitta Thérèse à la porte de son logis en lui disant avec un bon sourire:

— Un jour, je viendrai vous chercher pour aller à l'essayage chez ma couturière.

Elle embrassa Thérèse sur les deux joues et s'en alla légère et vive.

Cette rencontre n'avait pas plu au capitaine Aramèle. L'histoire de ce voeu prétendu de Mrs Whittle ne lui disait rien qui vaille. Néanmoins, la chose pouvait être vraie, et le capitaine l'eût admise comme telle, mais d'une tout autre personne que Mrs Whittle. Il supposait donc que le voeu de la jeune femme était une pure invention, un trompe-l'oeil, et qu'elle avait un but mystérieux en faisant de telles avances à Thérèse qu'elle savait fille adoptive du capitaine. Il y avait donc quelque chose d'équivoque dans la conduite de Mrs Whittle. Méditait-elle un projet de vengeance contre Aramèle? Etait-elle complice de son mari pour tendre un piège à Aramèle en se servant de Thérèse? Cela était bien possible. Et le capitaine songeait que si on le laissait si bien tranquille depuis un certain temps, ce n'était pas sans raison. On avait peut-être voulu endormir sa défiance pour mieux disposer le piège sous ses pas. Quoiqu'il en fût, Aramèle se promit d'avoir l'oeil en éveil. Puis il dit à la jeune fîlle sur un ton grave:

— Thérèse, je ne vous blâmerai pas d'avoir accepté ces présents de Mrs Whittle: mais si un jour ou l'autre elle persistait à vous offrir des cadeaux, vous devrez la refu-

ser poliment en assurant que vous avez ici tout ce qui peut vous suffire.

— Et si elle vient me chercher pour aller chez sa couturière? interrogea timidement la jeune fille.

— Vous êtes maintenant engagée et vous ne pouvez revenir sur vos pas: vous l'accompagnerez donc. Mais il est entendu que la chose ne se renouvellera pas.

Un après-midi, Mrs Whittle frappa à la porte du logis du maître d'armes. Thérèse ne fut pas surprise de cette visite, elle l'attendait. Aramèle était sorti de bonne heure ce jour-là avec Etienne pour ne rentrer que vers le soir.

Mrs Whittle parut très contrariée de ne pouvoir féliciter le capitaine de sa bonne oeuvre et de ne pouvoir, en même temps, connaître le frère de Thérèse. Mais elle promit de revenir, assurant qu'elle s'intéressait de plus en plus à la jeune fille, à son frère et au capitaine dont, avouait-elle ingénument, elle avait appris l'habileté au jeu de l'escrime et la bravoure. Puis elle mvita Thérèse à l'accompagner chez la couturière qui les attendait pour ce jour-là.

Thérèse dut aller s'habiller dans sa chambre, et elle s'excusa de laisser seule la jeune femme.

Mrs Whittle profita de ce moment de solitude pour examiner curieusement la maison et les choses qu'elle renfermait. C'était toujours cette même salle d'armes dont Aramèle devait faire également sa salle de réception. Seulement, il lui avait donné un peu plus d'éclat en la faisant peinturer à neuf de couleurs claires. Des fauteuils et des divans recouverts de belles tapisseries étaient disposés tout autour, laissant le milieu de la pièce libre pour les exercices à l'escrime. Il avait fait venir de France une collection d'armes qu'il avait savamment arrangées en panoplies aux murs. Sur la tablette de la cheminée avaient été disposés des bibelots, de peu de valeur, il est vrai, mais qui avaient été choisis avec goût. Thérèse avait su joindre à ces bibelots des pots de fleurs artificielles qui réjouissaient la vue et donnaient aux objets voisins un ton plus clair et plus riant. De sorte que la salle d'armes présentait au premier coup d'oeil quelque chose de formidable et de séduisant à la fois. Mrs Whittle, qui n'y découvrait, il est vrai,

IjE capitaine ARAMÈliE

rien de luxueux, ne put toutefois s'empêcher d'admirer l'ordre dans l'ensemble et le goût dans l'arrangement. Elle respirait autour d'elle une atmosphère de sérénité et de bonheur qu'elle n'était pas loin d'envier. Si dans les intérieurs simples le bonheur est moins apparent, il n'en est que plus réel et profond. Le bonheur n'est pas nécessairement la somme plus ou moins additionnée du faste et de la munificence; car plus souvent il est berger que prince, plus souvent il est chaumière que palais, plus souvent il est paysan que bourgeois. Le bonheur est le secret de l'esprit, non du corps. Si Mrs Whittle possédait tout ce qu'il faut pour rendre une femme heureuse, elle ne possédait pas réellement le bonheur; elle vidait fort souvent la coupe enivrante des plaisirs, mais pas assez souvent pour enlever de ses lèvres l'âcreté qu'y déposait sans cesse la coupe des amertumes.

Dans ce logis modeste, mais clair et gai, très français, et guerrier par l'allure et presque bourgeois par le décor, se dégageait un air de confort et de paix qui laissait dans l'esprit du visiteur une impression très douce. Et Mrs Whittle, peu impressionnable d'ordinaire parce que trop superficielle, subit cette impression qu'elle ne manqua pas de communiquer à Thérèse, lorsque celle-ci se présenta, prête à partir.

— Vraiment, vous avez l'air très heureuse ici, mademoiselle, et je vous félicite encore d'avoir accepté la bienveillante protection du capitaine Aramèle. Décidément c'est un gentilhomme pour qui j'ai déjà beaucoup d'admiration.

Il est bien probable que Mrs Whittle était très sincère en prononçant ces paroles.

Quant à Thérèse, elle l'était tout à fait en répondant;

— Oui, madame, je vis bien heureuse. Monsieur le capitaine est pour moi autant qu'un père.

— Bonne enfant! sourit Mrs Whittle en tapotant les joues roses de la jeune fille. Allons! ajouta-t-elle, la couturière nous attend, et je sais que vous serez contente de revenir plus tôt chez vous.

Elle conduisit la jeune fille vers la hauteville.

Après avoir passé une heure chez la couturière, la femme du major emmena Thérèse chez un bijoutier. Elle acheta pour la jeune fille un collier de perles de bonne valeur. Encore une fois, et malgré l'avis

d'Aramèle, Thérèse n'osa refuser. Puis Mrs Whittle dit:

— Il n'est que trois heures et je désire vous faire visiter ma maison, venez!

La maison habitée par le major et sa femme avait appartenu à un magistrat français qui, après le traité, avait repassé en France. Elle était située non loin du Palais épiscopal.

Cette propriété était décorée d'un petit jardin à l'avant et d'un petit parc à l'arrière, et elle conservait encore à l'extérieur sa physionomie française.

Mrs Whittle commanda à un serviteur de servir du vin et des biscuits dans un salon luxueux qui avait, lui, perdu son aspect français. Le mobilier et les décorations étaient du plus pur -anglais. Les couleurs étaient sombres et les meubles massifs. Tout l'ensemble offrait un air de lourdeur qui présentait un rude contraste avec la légèreté de la maîtresse de maison. Mais il faut expliquer que le major avait fait meubler sa maison avant de se marier, de sorte que Mrs Whittle n'avait pas eu l'avantage d'en surveiller l'installation.

Après un petit goûter la jeune femme promena Thérèse par toute la maison, lui faisant voir tous les coins et recoins. Et elle parlait sons cesse avec une énorme volubilité, elle riait hautement, tandis que Thérèse, gênée, se contentait de regarder avec une sorte d'étonnement tout ce luxe nouveau pour elle, et avec la hâte de sortir de cette maison où elle était loin de se trouver chez elle.

Il est bien vrai que ce n'était chez elle ni si beau ni si riche, mais on s'y sentait plus chez soi et dans une atmosphère moins lourde à respirer. C'était même beaucoup plus gai que dans tout ce luxe qui écrasait.

Lorsque Mrs Whittle eut terminé la visite de sa maison, Thérèse exprima le désir de prendre congé.

La jeune femme, toujours en riant, consentit à laisser partir sa visiteuse, mais non sans lui avoir offert au salon un autre verre de vin et un biscuit.

L'orpheline voulut refuser, le vin de Mrs Whittle ne lui faisait pas. Elle ne dédaignait pas les vins légers que buvait Aramèle. mais ces gros vins rouges dont on avait l'air de se délecter beaucoup dans cette maison pesaient trop sur son estomac et sur sa tête.

A ce moment, le major Whittle parut accompagne du lieutenant Hampton.

Li: ( VPITAINIO AUAMÈLE

Thcrèsc ne connaissait pas le major, mais Hampton ne lui était pas inconnu.

Deux fois clic l'avait vu le même jour dans la maison d'Aramèlc. lorsqu'il était venu donner des ordres au capitaine. Et depuis ce jour clic avait gardé l'impression que ce jeune homme était pour elle comme pour Aramèle un ennemi dangereux.

Mais le lieutenant, lorsque Mrs Whittle le présenta à l'orpheline, fit montre de la plus grande courtoisie, tandis que le major au même instant disait d'une voix ronde:

— Oh! j'ai souvent entendu parler de cette jolie demoiselle Thérèse, et, ma foi, je la trouve tout à fait ravissante. Mon amie, ajouta-t-il en regardant sa femme, j'avais invité le lieutenant Hampton à venir dîner avec nous, et à présent je pense qu'il serait tout à fait dans la note d'inviter mademoiselle à être des nôtres. Le dîner sera beaucoup plus intéressant pour le lieutenant qui, ce me semble, ne prend guère de plaisir en compagnie de gens mariés.

Ces paroles, tombées de la lèvre un peu moqueuse du major, ne semblèrent pas produire un très gros efïet ni sur Hampton qui considérait avec attention Thérèse, très gênée, ni Mrs Whittle qui se mit à rire aux plus beaux éclats.

Celle-ci répondit:

— C'est une superbe idée que vous avez eue là, mon ami, d'inviter le lieutenant: et j'ai eu une idée originale d'amener mademoiselle Thérèse pour visiter notre maison. C'est donc convenu, mademoiselle, ajouta la jeune femme en souriant à Thérèse, et je vous garde à dîner avec nous!

Très confuse, la jeune fille balbutia:

— Madame, je vous remercie, mais il faut que je retourne chez nous.

— Craignez-vous qu'on s'inquiète à votre égard ?

— Oui. madame, Etienne et monsieur le capitaine seront très inquiets de ne pas me trouver à la maison à leur retour.

— Bah! se mit à rire Whittle, je vais dépécher un serviteur avec un mot pour informer vos gens qu'on vous ramènera dans la soirée. N'est-ce pas, Katie?

— Certes, et j'écrirai moi-même ce mot.

— Et vous l'enverrez vous-même? C'est cela.

— Et moi, intervint Hampton avec un aimable sourire à l'adresse de la jeune fille, je me charge de reconduire mademoiselle jusqu'à sa porte.

Cette fois il dévora du regard la beauté émue et inquiète de Thérèse.

Mrs Whittle s'approcha de la jeune fille et la prit par un bras, disant:

— Venez dans mon boudoir où je vais écrire un mot au capitaine Aramèle. Ou préférez-vous que j'adresse cette note à votre frère?

— Madame, je vous en prie, bégaya la jeune fille, je veux m'en aller.

— V raiment, mon enfant, vous êtes trop craintive et trop sauvage. Non, non, vous ne vous en irez pas ainsi. Il faut vous divertir un peu. De nos jours il importe à une jeune fille de connaître le monde, et vous êtes précisément à l'âge. Ah! votre âge, en effet?... je ne vous l'ai pas demandé.

— Seize ans, madame.

— Seize ans!...

Mrs Whittle regarda Hampton qui cligna de l'oeil en souriant. Elle se mit à rire.

— Seize ans... répéta-t-elle en embrassant Thérèse sur le front. Mais à quatorze ans, moi, j'étais déjà une mondaine!... Venez, mademoiselle!

De force presque elle entraîna la pauvre Thérèse dans le boudoir.

Mrs Whittle s'assit à un petit secrétaire et se mit à écrire une épitre quelconque.

Au bout d'un moment elle sonna une servante à qui elle dit:

— Cette lettre est pour le capitaine Aramèle. Veuillez charger John qui ira la porter à son adresse sans retard.

La servante s'inclina et se retira. Mrs Whittle l'accompagna jusqu'à la porte où elle lui murmura quelques paroles mystérieuses que Thérèse ne surprit pas.

Avant de disparaître la servante dit tout haut :

— C'est bien, madame, j'enverrai John de suite.

Lorsque Mrs Whittle revint à Thérèse, elle avait à ses lèvres un sourire ambigu, et elle dit avec une grande affection:

— Ma petite chérie, je suis bien contente que vous restiez encore quelques heures avec nous. Comme vous le voyez, vous n'avez plus besoin de vous inquiéter, le capitaine Aramèle saura où vous êtes et il saura que vous êtes entre bonnes mains!

Entre bonnes mains... Ah! si Thérèse avait pu seulement deviner ce que voulaient dire ces paroles! Mais il valait mieux pour la pauvre enfant qu'elle ne sût pas... Oui. elle était de fait entre très bonnes mains...

Il avait été atteint au coeur par la rapière d^Aramèle.

(Page 61)

elle était tombée dans un piège!

Aramèle et Etienne étaient rentrés au logis un peu après le crépuscule.

Ils s'étonnèrent de ne pas apercevoir Thérèse, de ne pas être accueillis par son sourire.

La femme du voisinage, qui venait préparer les repas, expliqua qu'elle avait vu la jeune fille partir vers deux heures avec une jeune femme très élégante.

Aramèle devina que cette jeune femme élégante était Mrs Whittle, et il savait que Thérèse devait s'absenter un de ces jours pour accompagner la jeune femme chez une couturière de la haute-ville. L'événement n'était pas inattendu, mais il était surprenant que la jeune fille ne fût pas de retour.

L^ne vive inquiétude l'envahit.

Ce soir-là, le dîner fut silencieux et sombre.

Le capitaine songeait. Son front se plissait durement. Il avait l'air de manger sur le bout des lèvres, et il ne buvait pas son vin avec cette béatitude des jours ordinaires.

Etienne, pas moins inquiet qu'Aramèle, n'osait pas interrompre et déranger les méditations de son compagnon de table. Il attendait que le capitaine parlât pour exprimer les pensées qui le troublaient.

Au moment où le repas achevait le capitaine regarda le jeune homme et dit:

— Mon garçon, je te conseille d'aller chez toutes les couturières de la haute-ville et de t'informer de Thérèse. Elle devrait être de retour, il est six heures et demie, et l'on ne sait jamais ce qui peut arriver. Il sera facile de t'enquérir, attendu qu'il n'y a, je pense, que quatre ou cinq couturières à la haute-ville.

Etienne partit aussitôt.

Il revint au bout d'une heure. La deuxième couturière chez qui il s'était présenté, une Miss Bounting, l'avait informé que Thérèse avait passé une heure chez elle, dans l'après-midi, et qu'elle était repartie avec Mrs Whittle.

Aramèle ne parut pas rassuré. Il dit:

— Je parie que cette Mrs Whittle aura emmené Thérèse chez elle et l'aura gardée à dîner. Nous allons attendre un peu, et si elle ne revient pas bientôt, nous irons à sa rencontre.

Quelques instants plus tard Léon Des-

Serres vint rendre visite à ses amis. En apprenant l'absence de Thérèse il pâlit légèrement et dit, la voix tremblante:

— Capitaine, il y a de bons Anglais dans la ville, mais il y en a aussi de vilains. Moi, je me méfie de ces Whittle et je redoute cette Mrs Whittle en particulier parce qu'elle passe pour une femme dévergondée.

— Ahl tu connais cette femme? demanda Aramèle qui avait tressailli.

— Seulement par ce qu'en disent quelques jeunes Anglais de ma connaissance, et cela me suffit pour penser qu'elle n'est pas une compagne désirable pour Thérèse.

— Je suis bien de cet avis, admit Aramèle, et je me suis promis que cette Mrs Whittle ne remettra plus les pieds dans ma maison, de même que j'ai prévenu Thérèse d'éviter toute rencontre avec cette femme. Mais pour le moment le mal est fait, et nous ne pouvons qu'esayer de le guérir.

Durant quelques minutes le silence s'établit.

Aramèle se promenait lentement par la pièce et paraissait réfléchir.

Au bout d'un moment il leva les yeux sur une pendule et remarqua:

— Voyez, mes amis, il est sept heures et demie déjà...

— Je suis inquiet, murmura Léon.

— Et moi, j'ai comme un pressentiment de malheur, balbutia Etienne.

Aramèle était devenu très sombre.

— Mes enfants, reprit-il, votre inquiétude n'est pas moindre que la mienne, et je vous conseille de vous rendre chez le major Whittle et d'en ramener Thérèse.

Vous invoquerez une raison quelconque.

Je n'aime pas qu'on se montre impoli même avec nos ennemis, tant qu'ils n'ont pas, les premiers, manqué aux lois de la politesse; et je pense qu'il est toujours facile de faire ses affaires sans froisser les susceptibilités d'autrui.

Les deux jeunes gens quittèrent le logis du capitaine pour se rendre chez le major Whittle.

Un fort désappointement les attendait comme bien on le pense: un domestique leur apprit que les maîtres de la maison étaient partis pour aller à une soirée d'amis.

— Mademoiselle Thérèse les accompagnait, n'est-ce pas? demanda Léon.

— Mademoiselle Thérèse!... fit avec surprise le domestique; je ne la connais pas.

— N'est-il pas venu ici une jeune fille

IjE capitaine aramèle

avec Mrs Whittlc? interrogea à son tour Etienne.

— Je n'ai pas vu cette jeune fille.

Etienne ne voulut pas insister, n'étant pas sûr que la femme du major eût amené Thérèse chez elle.

Et les deux jeunes gens s'en allèrent plus inquiets que jamais.

En apprenant l'insuccès de leur démarche, Aramèle bondit avec fureur.

— Ah! bien, gronda-t-il en esquissant un geste farouche, s'il faut que je mette la ville entière sens dessus dessous, je le ferai et je saurai bien, pardieu! ce qu'est devenue Thérèse.

Brusquement le capitaine boucla sa rapière, prit son feutre, ses gants, et marcha vers la porte. Avant de sortir il prononça d'une voix menaçante.:

— Quand je devrais aller sommer le gouverneur de retrouver Thérèse, j'irai!

Il partit, l'air résolu, terrible.

Qu'était devenue Thérèse?

Ce n'était pas un hasard, comme on s'en doute bien, qui avait mis Thérèse sur le chem.in de Mrs Whittle quelques jours auparavant, mais bien un complot tramé entre elle et son mari pour jeter la jeune Canadienne dans les bras du lieutenant Hampton. Le jour convenu pour l'exécution de ce complot, Mrs Whittle avait emmené Thérèse à sa demeure où était peu après survenu le major avec Hampton. Tout cela était paru si naturel à Thérèse qu'elle n'avait eu aucune défiance à l'égard de ses hôtes, et moins encore envers Mrs Whittle qui sut déployer les plus hypocrites démonstrations d'amitié et jouer une vilaine comédie pour garder l'orpheline à dîner. Et Thérèse, trop naïve, n'avait pu deviner le jeu sournois de Mrs Whittle, et elle n'avait pas été capable de résister aux supplications de la femme du major, à qui elle se croyait très redevable à cause des bontés que cette femme avait eues pour une simple petite étrangère. Thérèse, malgré elle, avait dû se plier aux circonstances. Puis elle se tranquillisa un peu lorsqu'on promit qu'on enverrait une note au capitaine. La jeune fille se soumit donc, mais non sans inquiétude et regrets. Elle se promettait bien déjà, et une fois qu'elle aurait repris sa liberté, que Mrs Whittle ne la reprendrait pas.

Mais n'était-il pas trop tard pour prendre cette résolution? Certes, mais la pauvre enfant ne voyait encore aucun danger la menacer.

Elle ne pouvait s'imaginer que le billet écrit par Mrs Whittle et destiné au capitaine n'avait été qu'une supercherie pour la tromper; en effet, ce billet, griffonné à la hâte, contenait des instructions mystérieuses à une soubrette très dévouée à la jeune femme. C'était la petite comédie que n'avait pu soupçonner Thérèse.

Après avoir écrit le billet et l'avoir remis à la soubrette, Mrs Whittle avait reconduit l'orpheline au salon où on allait prendre l'appéritif.

En voyant sa femme et Thérèse revenir, Whittle s'écria:

— Ma chère Katie, peux-tu deviner ce que vient de me proposer le lieutenant?

— Est-ce au moins quelque chose d'amusant? interrogea avec une feinte ignorance Mrs Whittle.

— Juge toi-même: il nous invite à aller dîner au "King's Inn".

— Vraiment? fit Mrs Whittle, ravie.

— C'est comme j'ai le plaisir de vous en faire personnellement l'invitation, dit Hampton en lançant un regard ardent vers Thérèse.

— Mais certainement, répliqua avec un large sourire la jeune femme, c'est beaucoup plus amusant au "King's Inn" que ce ne le sera ici. Que dites-vous de cette invitation , mademoiselle Thérèse?

— Madame, répondit Thérèse d'une voix tremblante, j'aimerais mieux m'en aller.

— Pauvre enfant! minauda Mrs Whittle, on croirait que vous avez peur de vous perdre en notre compagnie!

— Le King's Inn est un endroit très élégant, mademoiselle, assura Hampton avec un sourire aimable.

— Vous vous y amuserez grassement, déclara le major avec conviction. Aujourd'hui, ajouta-t-il avec l'accent d'un papa très intéressé au sort futur de sa fille, une jeune personne ne peut faire son entrée dans le monde sans avoir passé par le King's Inn. Vous y coudoierez un bon nombre de "very select young ladies". Il y a là le rendez-vous de la plus belle jeunesse masculine. Bref, je peux vous assurer que vous ne le regretterez pas.

— Oh! fit Mrs Whittle en embrassant Thérèse qui avait envie de pleurer, je suis

bien certaine qu'elle ne refusera pas de nous accompagner. C'est donc entendu, cher ami, ajouta-t-elle avec un coup d'oeil expressif à son mari, je vais donner l'ordre d'atteler.

Thérèse se sentait prise comme en des serres qui la réduisaient à l'impuissance, et une fois encore elle se soumit. Elle ne ressentait encore aucune peur, mais elle se demandait avec inquiétude ce qu'allaient penser de son absence prolongée Etienne et Aramèle.

Ce King's Inn qu'on lui vantait ne l'attirait pas. Et les amusements et la belle société dont on lui avait parlé ne la tentaient pas le moins du monde. Elle n'avait aucune idée de ce qu'était la société mondaine, et ne ressentait nul désir ni besoin de la connaître. Elle trouvait tout son bonheur entre la tendresse de son frère, la bienveillance d'Aramèle et les respectueuses attentions, pour ne pas dire l'amour ardent de Léon DesSerres. Hors de cette atmosphère la jeune fille se trouvait désorientée, égarée, et elle ne pouvait que souffrir.

Elle était donc très mal à l'aise chez les Whittle. Mais qu'aurait-elle pensé si elle avait connu, ne fut-ce que par ouï-dire, ce qu'était le King's Inn oxx on allait l'emmener? C'était bien, comme l'avait déclaré le major, le rendez- vous de "yoting ladies", mais non des plus honorables, et les jeunes Anglais y recherchaient les aventures galantes. A cette société se mêlaient des femmes mariées peu soucieuses de leur réputation, telle Mrs Whittle. On y rencontrait encore beaucoup de maris qui y venaient chercher des distractions que ne leur donnait pas le foyer conjugal. Mais, une chose sûre, la bonne, la vraie et honnête société anglaise n'y mettait jamais les pieds, elle connaissait trop de réputation le King's Inn.

Cette hôtellerie était située au delà du Faubourg Saint-Roch, et sur la rive gauche de la rivière Saint-Charles, à quelques pas de la route de Charlesbourg. Elle comprenait trois pavillons, formant triangle, réunis par deux ailes à un unique étage. Le milieu faisait cour, et en traversant cette cour on aboutissait à l'entrée principale dans le pavillon du centre. Le pavillon de droite contenait le logement exclusif de la tenancière, une Mrs Loredane, et de sa fille, Miss Lottie. L'aile unissant ce pavillon à celui du centre servait de cuisine et de

logement aux serviteurs. Le pavillon central, beaucoup plus spacieux que les deux autres, comprenait une grande salle commune, un vaste réfectoire et quelques salons. L'aile suivante renfermait des appartements pour les voyageurs. Enfin le pavillon de gauche avait été converti en une salle de danse. Un mur de pierre haut de six à sept pieds entourait l'hôtellerie. Cette construction, faite de grosses pierres grises et rugueuses, avec ses fenêtres étroites, basses et grillagées, offrait un aspect massif et lourd de prison. Cette propriété, jusque vers 1755, avait servi de maison de retraite aux Pères Récollets qui l'avaient bâtie. En 1759 on s'en servit comme poste de ravitaillement de l'armée du général marquis de Montcalm, Plus tard, durant l'hiver de 1775, elle allait servir de quartiers à l'étatmajor du Colonel Arnold qui, avant de reprendre le chemin de la Nouvelle-Angleterre, la ferait raser.

Après la reddition de Québec, en 1759, cette propriété avait été acquise par la veuve d'un capitaine, Hugh Loredane, de l'armée anglaise, tué, en même temps que Wolfe, sous les murs de la cité. Mrs Loredane, sa veuve, afin de pourvoir à sa subsistance et à celle de sa fille unique. Miss Lottie, avait converti la maison en auberge qu'elle avait décorée du nom pompeux de "King's Inn". Mrs Loredane était une femme d'une cinquantaine d'années, à l'allure jeune encore et aimant fort les plaisirs. Elle avait été belle dans sa jeunesse, mais à présent l'embonpoint et la graisse lui avaient enlevé la grâce et l'élégance. Son visage couperosé ne possédait plus la physionomie charmante de la jeune fille, et son nez rouge laissait penser qu'elle faisait un usage immodéré des vins. Et, chose curieuse, femme aux moeurs très douteuses, Mrs Loredane évitait avec un soin jaloux que sa fille ne se mêlât à la clientèle louche qui fréquentait son auberge. La jeune fille n'avait pour toute compagne qu'une institutrice écossaise, et pour tout plaisir que la promenade dans la campagne voisine en compagnie de l'institutrice. Deux ou trois fois seulement sa mère l'avait admise dans les réunions intimes.

Mrs Loredane ne recevait pas son monde comme une simple tenancière, mais comme une maîtresse de maison. Et tout, clientèle, mobilier, serviteurs, y était si hétéroclite que cette auberge aurait pu être appelée à juste titre "The Curiosity Inn",

LE CAPITAINE ARAMÈIiE

et nul doute qu'un Dickens y aurait trouvé mille sujets humoristiques qui eussent fait les délices du siècle présent et des siècles futurs.

Mrs Loredane n'était pas seulement hôtelière, elle s'était faite agent matrimonial. Dès qu'un jeune homme avait eu l'heur de lui plaire, elle se faisait fort de lui trouver femme à son goût et à sa main. Aussi voulait-elle à tout reste marier le lieutenant Hampton qui était un fidèle de sa maison.

Elle lui avait donc déclaré, un jour:

— Si vous daigniez me confier votre cas, je vous choisirais une femme qui vous irait comme un gant.

Hampton s'était mis à rire pour demander aussitôt sur un ton goguenard:

— Ne serait-ce pas Miss Lottie que vous désirez m'offrir?

— Ce serait peut-être la femme qu'il vous faut, sourit Mrs Loredane; malheureusement je la trouve trop jeune encore pour s'embarquer dans une si mystérieuse aventure.

— Mais n'a-t-elle pas seize ans?

— Oui, elle en aura bientôt dix-sept; voilà justement pourquoi elle ne se mariera pas maintenant.

— Vous trouvez donc qu'à seize ans une jeune fille n'est pas mûre pour le mariage?

— Parfaitement.

— En ce cas, madame, vous me condamnez au célibat: je n'ai jamais désiré que du seize ans, et, bien à propos ou plutôt mal à propos, j'avais jeté mon dévolu sur miss Lottie!

Mrs Loredane demeura sérieuse et ne répliqua pas, parce que le lieutenant riait, et Mrs Loredane n'aimait pas qu'on plaisantât sur le compte de sa fille. Pourtant, en dépit de son air de plaisanter, Hampton était peut-être sincère. Car il avait pu, une fois ou deux, entrevoir la fille de Mrs Loredane, et il l'avait trouvée fort jolie. Mais il venait de comprendre que la mère avait pour sa fille des prétentions qu'il ne pouvait satisfaire. Il en ressentit de suite du dépit. Mais Mrs Loredane, pour se ménager l'estime et la clientèle du jeune lieutenant et aussi pour lui ôter tout désir de sa fille, décida de lui trouver un numéro seize, numéro qu'il semblait tant convoiter.

Mais quel serait ce numéro? Où le dénicherait-elle? Peu importe! Mrs Loredane compterait sur un hasard.

Trois mois s'étaient écoulés, et le bienheureux hasard espéré par la tenancière du

"King's Inn" se présenta à l'improviste, lorsque Mrs Whittle présenta à Mrs Loredane Thérèse Lebrand.

— Ho! sweet Theresa! s'écria Mrs Loredane en embrassant la jeune fille sur les deux joues.

Thérèse faillit se trouver mal à ce contact et à la vue de cette maritorne peinturée, fardée, frisée, excessivement décolletée, et toute couverte de bijoux et de pierres précieuses. Les parfums violents qui se dégageaient de Mrs Loredane montèrent à la tête de Thérèse, tant et si bien qu'elle redouta que ces parfums ne fussent empoisonnés.

Malgré son dégoût et sa confusion elle parvint à faire assez bonne contenance, et docilement elle se laissa conduire au réfectoire, situé dans le fond du pavillon central. Le réfectoire avait douze tables, et au moment où Thérèse y était introduite en compagnie de Mrs Whittle, du major et du lieutenant Hampton, dix de ces tables étaient occupées chacune par six convives, hommes et femmes. La onzième table n'avait qu'un convive, la douzième était vacante. C'est à cette table que Mrs Loredane plaça les Whittle et l'orpheline.

Lorsque ces nouveaux personnages pénétrèrent dans le réfectoire un grand brouhaha régnait: les convives mangeaient, buvaient, parlaient très fort et riaient à gorge haute. La première chose qui frappa, et presque d'horreur, les yeux de Thérèse, ce furent des jeunes femmes et des jeunes filles qui, déjà demi-ivres, levaient encore des coupes pleines de liqueur. Et ces femmes et ces jeunes filles étaient si légèrement vêtues que la pudeur de l'orpheline s'en ofi^usqua.

Elle voulut se retirer avant même d'avoir pris le siège que venait de lui indiquer Mrs Loredane; mais Mrs Whittle la poussa presque rudement, tandis que Mrs Loredane, en souriant, disait:

— Dear Theresa, je vous assure que vous serez satisfaite du service.

En même temps elle aidait la jeune fille à s'asseoir, ou mieux, sans le faire voir, elle la contraignait doucement. Hampton prit place à côté d'elle, et le major et sa femme s'assirent vis-à-vis.

Thérèse se trouvait à faire face au major Whittle d'abord, puis au convive solitaire de la table voisine. Or, ce convive, — un jeune homme, — parut intéresser de suite la jeunr ^le, parce que son attitude digne ef

réservée le faisait paraître tout à fait étranger à toute la bande criarde qui s'agitait et hurlait dans la salle. Il levait rarement les yeux de son assiette, mais s'il les levait à présent, et même assez souvent, c'était pour regarder Thérèse. Grand, d'un physique agréable, l'air intelligent, l'inconnu présentait un extérieur de grande distinction, bien qu'il fût vctu d'un habit commun fait de gros velours anglais et qu'il ne portât aucun ornement. Thérèse remarqua SCS yeux qui lui parurent d'un beau bleu foncé et remplis d'une expression d'honnêteté et d'énergie. Elle remarqua aussi ses mains fines et blanches, et elle supposa que ce jeune homme devait appartenir à une bonne classe de la société.

Cet étranger avait, du reste, excité la curiosité de tout le monde bien avant que Thérèse n'arrivât. On avait posé à Mrs Loredane mille questions au sujet de ce jeune homme à qui maintes jeunes filles et jeunes femmes décochaient des regards ardents. Mrs Loredane avait répondu:

— C'est un voyageur qui m'est arrivé au crépuscule et qui m'a demandé asile pour la nuit. Il me paraissait très fatigué, et sa monture, je pense, avait dû fournir une très longue traite.

— D'où vient-il? avait-on encore demandé.

— Je ne sais pas. Il n'a pas daigné répondre aux questions que je lui ai posées.

— Une chose dont on ne peut douter, émit une jeune fille égrillarde, il est anglais.

— Voilà justement ce qui n'est pas sûr, répliqua Mrs Loredane. L'accent de ce jeune homme m'a paru pencher vers l'écossais.

— Bah! s'écria avec sarcasme un officier, il ne faut pas baser ses jugements sur l'accent. Ne savez-vous pas qu'une certaine société anglaise essaye depuis un temps de se donner certain air écossais, comme au bon temps où régnait sur l'Angleterre la maison royale d'Ecosse. C'est la manie qui revient... une manie pour se distinguer des autres !

Et l'officier, à demi-ivre, se mit à rire aux éclats.

— Parfait! s'écria une jeune femme en frappant son assiette de sa coupe de cristal. C'est la folle manie des Ecossais également d'essayer de se faire voir plus anglais que les Anglais. Un jour, on aura la manie de se donner l'accent canadien!

A son tour elle éclata de rire, et un im-

mense rire général domina les bruits d'une musique discordante de violons, de flûtes et de cornemuses partant d'un des angles de la salle, où se dressait un paravent qui dérobait la vue des musiciens.

Lorsque le rire diminua une jeune fille se leva, le verre en main, et clama à tuetête:

— Allons! moi, j'aime les Ecossais et je bois à la santé de ce voyageur qui, je parierais, est tout ému de cette musique de cornemuses!

Pour la première fois le convive inconnu tourna la tête, qu'il inclina, en souriant à la jeune fille. Puis il parut aussitôt s'absorber dans ses propres pensées.

Seule l'apparition de Thérèse avait semblé le faire sortir tout à fait de sa solitude: souvent à présent il jetait à la jeune fille un rapide regard. Et ce regard que Thérèse avait saisi à deux ou trois reprises lui avait paru sympathique.

De ce moment elle se trouva moins seule.

Mrs Loredane, qui était venu recevoir ses nouveaux hôtes, était retournée prendre place à une table, au centre, où elle présidait ce festin joyeux. Une dizaine de serviteurs allaient et venaient rapidement, et Thérèse remarqua qu'ils transportaient plus de liqueurs que de mets.

Le major Whittle avait servi les appéritifs, Thérèse refusa de boire quoi que ce fût.

On lui apporta quelques mets qui semblaient fort succulents, mais elle ne parvint pas à manger. Elle était si désemparée, si inquiète, qu'elle en demeurait rigide. Le major, Mrs Whittle et Hampton luimême essayèrent vainement de la rassurer, ce fut impossible.

Lorsque Mrs Whittle lui offrait quelque chose, Thérèse disait seulement:

— Madame, je voudrais m'en aller!

Mrs Whittle, à la fin, s'impatientait.

Si Thérèse n'eût été retenue par la crainte ou la gêne, elle eût demandé la protection de ce jeune homme qu'elle devinait, comme elle, étranger en ce lieu. Toutefois elle ne cessa pas de regarder souvent l'inconnu qui, maintenant, ne levait plus les yeux et semblait s'être de nouveau absorbé dans ses pensées.

Thérèse se sentit en peine, et il lui sembla qu'elle était plus seule que jamais. Puis elle dut à contre-coeur faii'e un peu cas des attentions multipliées de Hampton.

Mais elle souffrait, la pauvre enfant, elle

LE CAPITAINE ARAMÈI/E

souffrait atrocement. En elle-même elle appelait à son secours le capitaine Aramèle! Quelle joie, quel triomphe elle eût éprouvé si tout à coup elle avait vu apparaître le capitaine! La courte vision qu'elle eut des siens la détacha encore une fois des êtres et des choses qui l'entouraient. Le major, qui l'observait à la dérobée, remarqua à l'oreille de Mrs Whittle:

— Je pense bien que la petite ne sera pas facile à dompter!

— Elle est tenace, sourit Mrs Whittle, mais je crois que Mrs Loredane, une fois que tout ce monde sera parti pour la salle de danse, trouvera bien le moyen de la dégourdir. Je lui ai déjà soufflé un mot à l'oreille à ce sujet.

Or, comme si la tenancière eût deviné ces paroles, elle quitta la table où elle avait présidé cette réfection gargantualesque pour venir se mêler à la conversation des Whittle et du lieutenant Hampton. C'était au moment où plusieurs convives quittaient le réfectoire pour se rendre à la salle de danse.

Mrs Loredane, qui connaissait assez de français pour se faire comprendre, baragouina quelques paroles aimables à Thérèse, puis, se penchant vers Hampton avec un sourire ambigu, elle lui murmura:

— Lieutenant, je ne m'étonnerais pas de vous trouver ce soir même le gant qu'il vous faut!

— Et la pointure aussi? demanda Hampton avec un sourire ignoble.

— Parfaitement. Je m'y connais...

D'un coup d'oeil elle indiqua Thérèse qui, distraite, laissait errer ses regards sur les choses de la table.

— Malheureusement, chère madame, répliqua Hampton, vous arrivez trop tard!

— Quoi! s'écria avec surprise la grosse tenancière, serait-ce déjà accompli?

— Eh oui! Et l'honneur ne peut vous en revenir!

— Bah! fît Mrs Loredane en clignant un oeil malin, vous ne me direz pas que c'est Mrs Whittle qui a réussi cette affaire pour vous.

— C'est pourtant tout comme si je vous le disais? se mit à rire Hampton.

— Je doute fort, mon cher ami, car votre conquête ne m'a pas bien l'air assurée.

— Comment pouvez-vous douter? demanda Hampton avec surprise.

— Parce que je m'y connais, je vous l'ai dit. Et je vous dirai encore que vous ne pouvez faire cette conquête, dans les cir-

constances que je découvre, sans le secours ou tout au moins le concours habile d'une femme d'expérience.

— Et vous avez cette expérience? interrogea Hampton.

— J'ose m'en vanter, essayez-moi!

— C'est bien, consentit Hampton, voyons ce que vous pouvez faire.

— Mon cher, reprit à voix basse Mrs Loredane, avant que la dixième heure n'ait sonné, cette fille sera à vous!

Hampton rougit vivement... il rougit de plaisir, d'une envie féroce de posséder cette fleur canadienne qu'il sentait frémir près de lui, cette fleur qui l'enivrait de son parfum très doux, cette fleur timide qu'il voulait non pas cueillir pieusement comme une chose fragile et précieuse, mais prendre violemment pour la briser dans un emportement de passion brutale.

Alors Mrs Loredane s'adressa à la jeune fille de sa voix onctueuse et grasse et avec un sourire fade:

— Dear Theresa, vous ne mangez donc plus?

La jeune fille n'avait presque pas touché aux mets que lui avait fait servir Mrs Whittle.

— Je n'ai pas faim, madame, répondit l'orpheline, et je voudrais bien m'en aller.

En même temps elle jetait un regard suppliant à Hampton, comme pour l'implorer de l'emmener hors de cet endroit odieux et de la reconduire chez elle. Car elle comptait toujours sur la promesse du lieutenant, qu'il irait la reconduire chez le capitaine Aramèle après le dîner.

Or, ce dîner tirait à sa fin.

Les convives, par groupes bruyants, gagnaient la salle de danse, et bientôt il ne restait que les serviteurs qui s'empressaient de desservir, et les Whittle. Il restait encore l'inconnu de la table voisine, qui semblait prendre un temps considérable à faire son repas et qui, depuis un moment, examinait du coin de l'oeil l'orpheline.

Le major Whittle, en finissant son dessert, vidait des coupes de vin rouge, tandis que Mrs Whittle, qui avait surpris les regards de l'inconnu sur Thérèse, essayait par quelques mimiques discrètes et des sourires de nouer avec cet étranger d'allure distinguée une aventure galante. Mais l'inconnu ne paraissait pas voir les mimiques et lei sourires et il évitait les regards de Mrs Whittle.

La jeune femme en ressentit un vif dépit

et clic voulut dcchargcr sur l'orpheline son ressentiment.

— Petite, dit-elle rudement et haut pour être entendue de tout le monde, hâtez-vous de finir votre repas; vous nous retenez ici lorsque tout le monde s'empresse vers la salle de danse!

— Je n'ai plus faim, madame, et je demande qu'on me ramène chez moi!

— Oui, oui, tout à l'heure on vous reconduira. Tenez! buvez ce vin!

— Non, madame, merci, je ne bois pas de vin.

— Ah! petite niaise, gronda Mrs Whittle avec colère, vous devenez insupportable!

Puis, rageuse, elle s'écria en regardant Hampton:

— Hé! lieutenant, n'êtes-vous pas assez galant pour amuser cet enfant?

Elle se leva brusquement en faisant entendre un ricanement moqueur, prit le bras de son mari qu'elle secoua et ajouta sur un ton sec:

— Venez, Sam, cette petite folle nous fera manquer la première danse!

Thérèse rougit violemment, et à nouveau ses yeux croisèrent ceux de l'inconnu qui, lentement, buvait un verre de cidre.

Au moment où Mrs Whittle et son mari quittaient le réfectoire, Hampton demanda à l'orpheline qui se levait:

— Dansez-vous, mademoiselle?

— Non, répondit sèchement Thérèse, je veux maintenant m'en aller coûte que coûte.

Mrs Loredane intervint doucereusement:

— Peut-être, minauda-t-elle, que mademoiselle aimerait mieux se voir seule un moment pour se reposer? Je vais vous conduire dans un petit salon, dear Theresa, venez I

— Madame, je veux m'en aller, prononça la jeune fille sur un ton résolu.

— Oui, oui, chère enfant, sourit Mrs Loredane, le lieutenant vous conduira chez vous tout à l'heure, quand j'aurai fait atteler à mon cabriolet que je lui prêterai.

— Bien sûr, madame? demanda Thérèse avec doute.

— Je vous le jure, venez.

La tenancière fit un signe d'intelligence à Hampton qui s'en alla vers la salle de danse, et elle entraîna l'orpheline dans une petite pièce voisine de la grande salle commune.

Toutes ces petites scènes n'avaient pas échappé à l'inconnu. Quand il vit tout le

monde parti, il quitta sa table, se dirigea vers la salle commune qui était tout à fait déserte et s'assit tranquillement devant le feu d'une haute cheminée.

La pièce où avait été conduite Thérèse était un petit salon meublé dans l'art français et décoré de tapisseries persanes. Mrs Loredane fit apporter des vins doux par une servante, mais l'orpheline s'obstina à ^n'en pas boire, pour la bonne raison qu'elle se rappelait trop encore l'effet dangereux que le vin avait produit sur son cerveau chez Mrs Whittle. Alors Mrs Loredane essaya, par tous les moyens et avec toute l'expérience qu'elle pensait avoir, de persuader la jeune fille qu'elle devait se mêler au monde en lequel on l'emmenait s'amuser. Thérèse demeurait froide et ne cessait de répéter:

— Madame faites-moi conduire chez moi!

Mrs Loredane s'impatienta. Puis elle eut l'idée de confier l'éducation de la jeune fille à l'une de ses servantes, une certaine Maggy, irlandaise d'origine, fille délurée, hardie, et sur le chemin de l'égout. Et peut-être allait-elle avoir recours aux suggestions de cette fille, lorsque Hampton entra.

Le lieutenant avait à ses lèvres un sourire mauvais, ses yeux étaient pleins d'éclairs malsains, et ses jambes n'avaient pas l'air très solides. Mrs Loredane comprit que le jeune homme, pour se donner du nerf et du coeur, avait bu.

Mais Thérèse ne vit rien de tout cela, la vue d'Hampton lui rappela la promesse qu'il avait faite, et elle s'avança vers le jeune homme, disant d'une voix suppliante:

— Monsieur, allez-vous enfin me reconduire chez moi?

— Oui, mademoiselle, dans un instant.

Nous n'avons plus qu'à attendre pour partir que Mrs Whittle nous rejoigne.

— Puisque c'est ainsi, dit Mrs Loredane, très dépitée de n'avoir pas réussi à séduire Thérèse, je vous laisse.

Et au moment où elle sortait elle lança un regard au lieutenant qui pouvait signifier:

"Tâchez de vous débrouiller tout seul, tant qu'à moi je dois avouer que j'y renonce!"

Une fois seul avec la jeune fille, pâle et

agitée, Hampton indiqua un divan et dit: — Venez vous asseoir en attendant Mrs Whittle.

— M'avez-vous dit la vérité, monsieur?

demanda la jeune fille sur un ton sceptique. Et en même temps ses yeux perçants se fixaient sur Hampton, qui vit ces yeux remplis d'une telle énergie qu'il frémit malgré lui.

— ^Certes, répondit-il, quel intérêt aurais-je à vous tromper? Tiens! ajouta-t-il, buvez de ce vin, cela vous aidera à patienter.

— Non, dit Thérèse résolument.

— Asseyez-vous î

— Non... je veux m'en aller, et je m'en irai toute seule s'il faut!

— Mais il faut attendre Mrs Whittle!

— Mrs Whittle est une ennemie, je ne crois plus en elle, elle m'a trompée!

Thérèse, à la fin, découvrait la vérité, et elle comprenait qu'elle avait été entraînée dans un piège mais sans pouvoir en trouver le motif. Car elle n'avait fait de mal à personne, et elle ne pouvait s'imaginer qu'on lui voulût du mal. Peu à peu elle perdait sa timidité et elle retrouvait toute l'énergie dont elle était douée. L'âme de la Canadienne se réveillait devant la lutte qu'elle entrevoyait. Puisqu'elle ne pouvait compter sur personne pour se défendre, elle était résolue à se défendre seule et par ses propres moyens.

Déjà elle avait marché vers la porte qui donnait sur la salle commune. Mais Hampton, de crainte de voir sa proie lui échapper, s'était placé devant elle et s'était appuyé du dos à la porte.

Thérèse lui dit avec un accent impérieux :

— Laissez-moi m'en aller, je me passerai de vous !

Hampton était ivre, et par conséquent peu maître de ses actes. La haine qu'il ressentait pour la race canadienne, et la passion des sens surexcités pouvaient le porter aux pires actions contre la jeune fille.

Il se mit à rire et dit:

— Et moi je ne veux pas me passer de toi, belle!

Thérèse, insultée par les paroles et le ton, leva sa petite main pour frapper l'impertinent au visage.

Hampton saisit cette petite main et la porta à ses lèvres en disant avec un rire moqueur:

— Je baise la main qui me châtie!

Thérèse poussa un cri, retira sa main

comme si elle eût été brûlée au contact d'une flamme ardente, et recula dans un coin du salon comme pour échapper à cet homme qu'elle trouvait maintenant odieux.

Hampton, riant de plus en plus, s'approcha de la jeune fille.

Elle lui dit sur un ton grave et menaçant:

— Monsieur, il vaut mieux pour vous de me laisser sortir, sinon vous paierez cher votre conduite à mon égard!

— Vraiment? ricana Hampton. Et qui me fera payer, vous?...

— Un homme, monsieur, répliqua Thérèse ,un homme qui vous fouettera comme ou fouette un vil laquais!

— Le capitaine Aramèle, je gage? se mit à rire aux éclats le lieutenant.

— Justement.

Hampton cessa de rire, fronça les sourcils, prit un air menaçant et gronda en marchant sur Thérèse:

— Sotte fille! je tuerai ton capitaine Aramèle, et toi, je te ferai souffrir mille tourments pour m'avoir défié et outragé.

Et, bien que le lieutenant continuât de s'approcher de plus en plus en menaçant, Thérèse le regarda venir avec un regard toujours défiant.

A cet instant la porte du salon s'ouvrit doucement et l'inconnu qui avait remarqué Thérèse au réfectoire parut.

Hampton se retourna et fit un geste de surprise.

Thérèse sourit et dans ses yeux passa une prière ardente à l'inconnu.

Lui referma tranquillement la porte, sourit à la jeune fille et regardant le lieutenant, il dit sur un ton grave et bas:

— Je vois, monsieur, que vous êtes un officier de l'armée du roi, et vous n'avez pas honte de vous conduire ainsi?

Hampton, rudement souffleté par ces paroles d'un inconnu, poussa tout à coup un cri de rage et bondit sur le jeune étranger, îl se passa alors une scène si rapide que Thérèse n'en put saisir les détails. Le jeune inconnu se jeta sur Hampton, il le saisit par les épaules, le souleva, le renversa sur le parquet, puis le releva. Une seconde, il le tint d'une seule main, tandis que de l'autre il ouvrait la porte de la salle: puis, reprenant le lieutenant par les épaules, il le souleva une seconde fois et l'envoya rouler sur les dalles de la salle commune déserte à cet instant.

Le lieutenant poussa un rugissement de

haine et de fureur. 11 se releva, tira son cpée et se jeta contre l'inconnu.

Celui-ci saisit un fauteuil et le lança à la tête du lieutenant. Lui. voulut parer ce projectile nouveau genre de son épce, mais l épce se brisa et le fauteuil, atteignant Hampton à la tète, le renversa de nouveau sur les dalles. Le lieutenant, cette fois, demeura inanimé.

L'inconu se tourna alors vers la jeune fille et dit avec un sourire doux:

— Mademoiselle, je devine que vous avez été emmenée par contrainte dans ce bouge. Si vous voulez m 'indiquer votre demeure, je vous y conduirai.

11 s'était exprimé dans un français correct, sauf un léger accent britannique.

Emue de douce joie et pleine de confiance en ce beau et brave jeune homme, la jeune fille lui dit l'endroit qu'elle habitait en la basse-ville.

— C'est bien, répliqua le jeune homme, je vais commander une voiture aux serviteurs de la maison.

Et Hampton n'était pas encore revenu à la connaissance, et personne encore, hormis quelques domestiques, n'avait eu vent de l'incident qui s'était passé, que le jeune étranger et Thérèse partaient pour la cité.

i XI

Aramèle avait quitté sa maison en disant sur un ton décidé:

— Quand je devrais aller sommer le gouverneur de retrouver Thérèse...

Il partait, la tête pleine de colère, mais aussi le coeur rempli d'angoisse.

De même qu'avaient fait Léon et Etienne, le capitaine se rendit d'abord chez les Whittle. Il fut reçu par une fille de chambre qu'il interrogea adroitement. Puis s'étant aperçu que cette fille se contredisait dans ses réponses, et soupçonnant que Thérèse avait été amenée dans cette maison, Aramèle essaya de persuader la fille de lui dire la vérité. Comme celle-ci, pour obéir à des instructions de sa maîtresse, essayait de donner le change au capitaine, lui employa enfin les menaces.

— Il vaut mieux pour vous que vous me disiez de suite la vérité, sinon je vous conduis chez le gouverneur, et pour vous être rendue complice d'un rapt odieux, je vous fais jeter en prison.

La fille de chambre eut peur et elle confessa que Mrs Whittle et son mari

avaient conduit Thérèse au "King's Inn**.

Ce nom fit frémir le capitaine. Il n'était jamais allé à cet endroit, mais il en avait entendu parler comme d'un lieu de débauche. Aussi se fit-il aussitôt indiquer le chemin à suivre, et il partit à pied.

La nuit était froide, le firmament tout étoilé, et la lune nouvelle allait bientôt se perdre à l'horizon de l'ouest. Quand il fut sorti de la ville, il traversa le faubourg tranquille, ne croisant que quelques rares piétons. Puis il traversa le pont de la rivière Saint-Charles et s'engagea d'un pas plus accéléré sur la grande route. La nuit n'était pas très noire, mais elle était encore trop sombre pour reconnaître les physionomies humaines. Aussi, quand Aramèle fut croisé par un cabriolet qui passait au trot et qui gagnait la cité, ne put-il voir les occupants de la voiture. Et puis, que lui importait ce cabriolet? Il allait chercher Thérèse au King's Innî

Déjà il apercevait dans le lointain les lumières de l'auberge.

Le capitaine avait marché plus d'une demi-heure, lorsqu'il frappa à la porte d'entrée.

Un dometique vint ouvrir.

A cet instant la danse battait son plein.

— Mon ami, dit Aramèle au serviteur, je désire parler à mademoiselle Thérèse Lebrand.

Le domestique, qui ne connaissait pas le nom de Thérèse, parut s'étonner fort.

— Connais pas, fit-il en hochant la tête.

— Où est ton maître? demanda Aramèle d'une voix rude cette fois.

Le ton de cet étranger sembla agacer le domestique. Il répliqua d'un ton non moins rude que celui d' Aramèle:

— Dites-moi exactement ce que vous voulez, sans me commander de la sorte!

Mais Aramèle fut bien autrement piqué par le ton du domestique que ne l'avait été ce dernier de l'accent du capitaine français. Il reprit sur un ton autoritaire et menaçant:

— J'ai dit que je veux parler à ton maître!

Comme le valet voulait faire mine de repousser la porte sur lui, le capitaine lui saisit une oreille qu'il pinça fortement.

Le serviteur fit entendre un grognement de douleur.

Aramèle tordit l'oreille et commanda:

— Conduis-moi. . . marche!

Le domestique poussa un cri déchirant.

liE CAPITAINE ARAMÊLE

A ce cri, des serviteurs accoururent de la cuisine. En voyant leur compagnon qu'un étranger tirait après lui par une oreille toute tordue et sanguinolente, la meute entière poussa les hauts cris. La danse fut interrompue, et du pavillon sud accouruti en la salle commune toute la bande des invités de Mrs Loredane. Parmi cette foule se trouvaient une vingtaine d'officiers de la garnison, et, entre autres, le major Whittle.

En reconnaissant le capitaine français le major sentit toute sa haine lui affluer au coeur. Comme il était déjà à demi ivre et, par conséquent, pas assez raisonnable pour être prudent, il cria aux autres officiers en mettant l'épée à la main:

— Messieurs, voici l'ennemi, sus!

Un hurlement retentit dans la salle:

— Sus! sus! . . .

Vingt épées au moins jetèrent leurs éclats fauves à la lueur des lampes.

Mrs Whittle voulut retenir son mari.

Lui, la repoussa durement et fonça sur le capitaine en même temps que les autres officiers. Les vingt épées ennemies s'arrêtèrent et s'immobilisèrent dans un grand choc d'acier: elles avaient rencontré la rapière d'Aramèlc.

— A la bonne heure! dit le capitaine en souriant d'aise.

Car il aimait toujours la bataille, ce brave Aramèle, il l'aimait sans la provoquer, et du moment qu'il se sentait dans son droit, du moment qu'il n'aurait pas à se reprocher une traîtresse offensive, il se sentait plus fort que vingt hommes, il eût résisté à cent hommes, et sa défensive était aussi mortelle à ses adversaires que la plus foudroyante offensive.

Or Aramèle, dès sa première parade à l'attaque soudaine des officiers, avait déjà fait une victime: la pointe de sa rapière avait troué la gorge d'un jeune lieutenant qui s'était trop tôt aventuré contre la terrible rapière.

Ce premier coup d'Aramèle sema la rage parmi le groupe des officiers, qui dégagèrent vivement leurs lames pour reculer et foncer de nouveau sur le capitaine. Les passes qui suivirent furent plutôt lentes et timides, et l'on eût pensé que les officiers, après avoir vu un des leurs tomber la gorge percée, voulaient à présent tâter de loin la rapière comme pour en découvrir le point faible.

Durant ces quelques passes l'épée d'A-

ramèle demeura sur la défensive, mais fière et solide.

Autour des combattants un brouhaha indescriptible naissait et grandissait.

Des femmes, éperdues, se jetaient contre les officiers, leurs maris ou leurs amants, et elles tentaient de les empêcher de se batre contre ce Français dont elles connaissaent la terrible réputationd'escrimeur. Et elles criaient en tirant leurs hommes par les bizsques de leurs habits, elles se lamentaient, elles pleuraient. Les officiers les repoussaient en jurant et en invoquant le prestige de la grande Angleterre et de son valeureux roi.

Très effarouchés, les serviteurs couraient çà et là, pour apaiser la terreur des femmes ou pour les conseiller de se retirer de la salle, afin qu'elles ne fussent pas exposées à être battues ou blessées, et en même temps ils appelaient à tue-tête:

— Mrs Loredane! Mrs Loredane! . . .

Comme s'ils avaient cru que Mrs Loredane fût assez puissante pour arrêter le combat ... *

Mais Mrs Loredane n'était pas en vue et elle n'accourait pas aux appels, pour la bonne raison qu'elle venait justement de faire transporter le corps inanimé de Hampton dans une chambre reculée de son propre logement, et qu'elle n'entendit pas, probablement, le vacarme de la salle commune. Avec l'aide d'une servante elle s'efforçait de ramener à la vie le jeune officier.

Mêlés aux femmes troublées et affolées dans la salle, et non moins troublés et apeurés que celles-ci, se trouvaient des bourgeois sans armes et des jeunes gens de l'administration. Ces bourgeois et jeunes gens se tenaient, craintifs et curieux, derrière les officiers ou se dissimulaient dans la masse des serviteurs et des femmes, tout prêts à prendre la fuite au premier danger pour leur propre peau. Naturellement tous ces gens souhaitaient la mort rapide du Français, et si, en dépit de leur effroi, ils demeuraient là près des épées menaçantes, c'était pour mieux se réjouir et plus tôt de la mort de ce damné capitaine, c'était pour se jeter sur son corps et le piétiner, c'était pour abreuver un cadavre d'outrages, c'était pour cracher tout leur mépris sur ce Français qu'ils redoutaient par-dessus tout.

Mais il y avait là aussi des jeunes filles qui, très surexcitées par l'influence des vins qu'elles avaient largement absorbés, applaudissaient au spectacle et juraient contre ceux et celles qui essayaient d'empêcher le

UE CAPITAINE ARAMÈLE

cours et le dénouement. Elles aidaient les officiers à repousser ces femmes qui tentaient d'arrêter la bataille, et elles les encourageaient en criant à grande voix:

— For England's glory!

Et cette clameur avait son effet: elle produisit comme un choc électrique sur les officiers qui fondirent avec furie sur le capitaine en hurlant à leur tour:

— For England's glory!

Alors, la voix claironnante d'Aramcle tonna ces paroles fières:

— Pour la France!

Et alors aussi. Aramèle fit jouer sa longue rapière, alors il abandonna la parade et la défensive pour attaquer, alors il fondit à son tour sur la masse des officiers... Et ceux-ci, au choc, devant ce tigre rugissant reculèrent, ils s'écartèrent prudemment et hâtivement devant la foudroyante rapière qui sifflait et coupait l'espace comme un éclair.

— Pour la France! cria Aramèle.

A l'instant un officier tomba baigné dans son sang.

Un immense cri d'épouvante s'éleva dans la salle.

La rapière rugit, fendit l'espace, piqua, frappa mortellement.

— Pour la France! claironna encore la vo X d'Aramèle.

En même temps un officier s'écroulait, percé de part en part.

Le commencement de confusion qui s'était dessiné l'instant d'avant parut se changer en désordre.

Les spectateurs — bourgeois, jeunes hommes, femmes et jeunes filles — se hâtèrent vers les portes par où les domestiques avaient déjà pris la fuite. Et de toutes parts retentissaient des cris, des lamentations, des gémissements, des chocs d'acier, des rugissements de fauves, des plaintes d'agonisants: et les murs, les parquets de l'hôtellerie tremblaient comme secoués par un séisme soudain. Et au-dessus de cette tempête de cris, de ce vacarme quasi infernal volait la voix de tonnerre d'Aramèle:

— Pour la France!

Des épées s'envolaient dans l'espace, d'autres se brisaient entre les mains qui les brandissaient, et des hommes s'écrasaient sur les dalles où des cadavres déjà gisaient, des mares de sang se dessinaient en rouge sombre çà et là, et dans ces mares les pieds glissaient, dans ce sang des blessés se tor-

daient en d'inouïes souffrances, juraient et blasphémaient.

— Pour la France! hurlait toujours Aramèle.

A son tour, le major Whittle tomba, frappé à l'abdomen. Vingt fois il avait essayé d'atteindre le capitaine, vingt fois son épée avait été rudement écartée.

Or, devant la rapière d'Aramèle il ne restait plus que sept ou huit épées.

— Pour la France! rugit-il encore une fois.

Et il manoeuvra si rapidement sa rapière qu'elle sembla vouloir balayer ce qui restait devant elle...

Mais, chose étonnante, et comme si un magicien eût joué de sa baguette, des portes s'ouvrirent brusquement pour se refermer à la seconde même avec des chocs violents, et, tout à coup, Aramèle se vit seul dans la grande salle: ses derniers adversaires avaient suivi dans la fuite les spectateurs épouvantés. Il ne restait que des blessés et des cadavres. Et derrière les portes, verrouillées à la hâte, Aramèle entendait un effrayant bousculement de meubles qui lui fit comprendre qu'on se barricadait.

Il sourit et essuya la lame de sa rapière.

Soudain, juste au-dessus de sa tête une voix se fit entendre.

Aramèle leva les yeux et découvrit dans le plafond un étroit carreau par lequel se posait la face horrible d'une femme: c'était Mrs Loredane.

— Etes-vous l'antéchrist ou bien le diable? demanda la tenancière.

Aramèle sourit placidement et répondit:

— Peut-être bien l'un et l'autre, selon que vous le voudrez, madame. Mais une chose certaine et réelle, c'est que je suis le capitaine Aramèle et que je suis venu ici chercher une jeune fille qu'on a amenée de force.

— Ho! s'écria Mrs Loredane, ne serait-ce pas Miss Theresa que cette jeune fille que vous venez chercher?

— Thérèse Lebrand, oui, madame. Et puisque vous la connaissez, je compte biefi que vous serez assez aimable de m'apprendre ce qu'elle est devenue. Et je dois vous déclarer de suite, chère madame, que si vous cherchez à me tromper j'aurai bien le regret de défaire pièce par pièce votre maudit château, et d'assommer du pommeau de ma digne rapière tout ce qui y reste de vivants!

— Ho! par pitié, monsieur le capitaine, larmoya Mrs Loredane qui de renom con-

liE CAPITAINE ARAMÈLE

naissait Aramèle, n'en faites rien je vous supplie, car je vous affirme par tous les saints du Paradis que Miss Theresa n'est plus dans mon auberge, qu'elle est partie depuis longtemps...

— Elle est partie? dites-vous?

— Hélas! un inconnu a failli tuer le lieutenant Hampton qui s'apprêtait à aller reconduire cette douce Theresa chez-vous, et cet inconnu a emmené la pauvre enfant avec lui.

— Un inconnu! souffla difficilement Aramèle qu'une nouvelle angoisse mordait soudain.

— C'est bien tel que j'ai l'honneur de vous le dire!

— Et il est parti pour la cité, dites- vous?

— Pour la cité?... je le pense. Il est parti en cabriolet, monsieur le capitaine!

— En cabriolet!... grogna indistinctement Aramèle.

Dans une rapide vision, il perçut ce cabriolet qu'il avait croisé sur la route en venant au King's Inn. Aramèle n'en voulut pas demander davantage, il remit sa rapière au fourreau et se rua vers la porte de sortie. L'instant d'après il était dehors et courait sur la route, vers la ville, et après le cabriolet qu'il pensait pouvoir rattraper, tant lui avait paru court le temps qui s'était écoulé depuis qu'il avait fait la rencontre de cette voiture!

C'était bien le cabriolet qui emportait Thérèse et que conduisait le jeune étranger, celui que le capitaine avait rencontré. L'inconnu, après avoir pris si généreusement la défense de l'orpheline contre Hampton, avait ordonné aux domestiques de faire atteler son propre cheval au cabriolet de Mrs Loredane, et il avait aussitôt emmené la jeune fille hors de ce bouge. Et comme elle manifestait encore de l'inquiétude, le jeune homme lui dit:

— Soyez tranquille, mademoiselle, dans une demi-heure vous serez chez-vous et en toute sûreté.

Chemin faisant il s'était fait raconter par la jeune fille son aventure de la journée.

Il avait écouté sans mot dire et n'avait fait aucun commentaire; mais Thérèse à diverses reprises avait pu voir que son protecteur fronçait terriblement ses sourcils. Puis le silence s'était fait complètement entre elle et lui.

Au bout d'une demi-heure le cabriolet s'arrêtait devant le logis du capitaine. Le jeune inconnu aidait Thérèse à descendre, et elle le remerciait d'une voix tremblante de joie et de gratitude. Le jeune homme s'inclina courtoisement, remonta dans la voiture et reprit le chemin de l'auberge.

Quand Thérèse pénétra dans la salle d'armes, deux cris de joie et de surprise retentirent, et Etienne et Léon se précipitèrent à la rencontre de la jeune fille, puis ils l'entouraient et la pressaient de questions.

Dans sa joie de se retrouver presque miraculeusement au milieu des siens, l'orpheline ne put que pleurer sur le coup. Mais un peu plus tard elle réussit à dompter son émotion et fit la relation de son aventure.

Sombre, Etienne l'écoutait sans l'interrompre. Léon, plus fougueux, poussait souvent des grondements de colère et faisait répéter à la jeune fille un détail qui le frappait plus qu'un autre.

Quand elle eut terminé son récit, Léon s'écria :

— Oh! Thérèse, si j'avais pu deviner le lieu où vous étiez, je vous assure que j'aurais donné une bonne raclée à ce Hampton; tout de même, je la lui promets dès que l'occasion se présentera.

— Souvenez-vous, Léon, dit Thérèse avec une pensée d'ardente reconnaissance à l'étranger qui l'avait secourue, que le lieutenant a déjà reçu une bonne et sévère leçon de ce brave inconnu.

— Au fait, reprit Léon, vous ne nous avez pas dit le nom de ce vaillant défenseur.

— Il ne me l'a pas dit lui-même et je n'ai pas osé le lui demander. Je sais seulement que c'est un jeune homme aux manières très distinguées et qu'il est très brave.

— Une chose remarquable aussi, ajouta Léon, c'est que bien peu d'Anglais de cette ville auraient fait pour une Canadienne ce f^ue ce jeune homme a accompli.

Etienne, qui n'avait pas encore parlé depuis que Thérèse avait achevé son récit, prit la parole.

— Quoiqu'il en soit, Thérèse, cet incident devra te servir de leçon, et à l'avenir tu éviteras de te laisser enjôler par les belles façons des étrangères. Les Anglais de ce pays sont nos pires ennemis: les uns ne nous cachent ni leur haine ni leur mépris, les autres, plus rusés, travaillent dans l'ombre à la mort de notre race; et ceux-ci, pour

LE CAPITAINE ARAMÈIiE

atteindre plus aisément leur oeuvre de destruction, teignent d'être nos amis. Nous en avons un exemple terrible dans cette Mrs W^hittle. Il importe donc de se défier sans cesse.

— Il faut se défier également, ajouta Léon, de tous les étrangers à notre nationalité que nous croisons tous les jours dans les rues de notre ville. Malgré les bonnes apparences des gens qu'on rencontre, on ne sait jamais à qui on a affaire. Souvent sous le vêtement d'un gentilhomme on découvre, mais trop tard, un bandit, sous la robe d'une nonne on peut découvrir une femme de déchets. Nous savons trop bien, depuis que les Anglais sont maîtres de notre pays, qu'il nous arrive des bandes d'étrangers qui ne sont pas précisément la crème des sociétés. Je sais bien, comme le dit souvent mon père, que sous l'ancien régime il ne manquait pas de crapules, mais comme c'étaient gens de notre langue et de notre nationalité il nous était plus facile de les reconnaître et de s'en garer. Depuis qu'existe le régime actuel, c'est bien pire: nous rencontrons une foule de brigands vêtus comme des gentilshommes, et aussi une grande quantité d'êtres mal venus; mais ceux-ci nous pouvons toujours les reconnaître à leur démarche tortueuse, aux regards obliques et sournois qu'ils nous décochent ,aux visages anguleux qui révèlent le vice et les passions mauvaises. Tous ces gens sont, pour la plupart, des sans-patrie, transfuges sans loi, aventuriers sans scrupules qui viennent dans les pays nouveaux chercher l'existence facile, hommes sans foi qui viennent exploiter la crédulité et l'innocence de nos paysans. Anglais, Ecossais, Irlandais, Scandinaves, Allemands, Italiens, Juifs, Grecs... tout cela se mêle et se confond. Il y a de bons sujets, certes on ne peut le nier, mais que de vilains, et ce sont précisément ces derniers qui se sont emparés du commerce... et quel commerce! Ils importent à des prix médiocres des marchandises qui ne trouvent plus acheteurs en Europe, et ils essayent de nous les revendre à des prix énormes en nous assurant qu'elles sont des marchandises de choix et de la meilleure fabrique. Mon père en sait quelque chose depuis qu'il étudie le commerce, avant de s'y livrer lui-même. Et il a appris que, depuis l'arrivée au pays de ces individus, les petits commerçants français ont été obligés de fermer leurs portes à cause d'une compétition malhonnête et

d'une propagande malicieuse entreprise pour décourager le commerce canadien.

Beaucoup de nos commerçants ont donc été forcés d'abandonner leurs affaires à leurs concurrents pour ne pas aller à la banqueroute. Aujourd'hui, ces fonds de commerce achetés à bas prix nous sont revendus à des prix excessifs et sous l'étiquette de marchandises neuves et directement importées du vieux monde.

— Je crois que Léon dit la vérité, interrompit Etienne en regardant sa soeur qui écoutait avec attention le jeune homme.

— Et j'ajoute, poursuivit Léon, que cette affluence d'exploiteurs a fait surgir dans notre bonne ville une multitude de bouges, tels que cabarets borgnes et tavernes mal famées. Voyez, il y en a partout! Ah! sous l'ancien régime, ne tenait pas auberge qui voulait. J'avoue bien que le système n'était pas parfait, mais quelle différence avec aujourd'hui. Il n'y a plus ni surveillance ni restrictions. Les estaminets fonctionnent la nuit comme le jour. La cité est parcourue sans cesse par des bandes de pochards qui circulent librement. Il n'est pas un endroit où un homme honorable puisse passer sans se frotter à cette canaille. Une femme respectable n'est plus sûre d'aller à ses affaires, à tout moment elle est exposée aux insultes des vauriens. Ah! quel régime! quel régime! acheva Léon DesSerres avec un profond dégoût.

Etienne et Thérèse, qui savaient que toutes ces choses étaient vraies, demeurèrent silencieux. De même que leur hôte, et autant que lui, ils déploraient le régime nouveau qui dominait sur le pays.

La pendule venait de marquer dix heures.

Tout à coup la porte fut violemment ouverte du dehors et trois hommes firent irruption dans la salle, l'épée à la main, criant et hurlant en anglais:

-—A mort ce maudit Français!

D'un bond Etienne et Léon s'étaient élancés vers une panoplie de laquelle ils avaient décroché chacun une rapière. De son côté Thérèse avait couru à la même panoplie pour y prendre un pistolet qu'elle arma vivement.

Les rapières s'étaient choquées aux épées des trois hommes qui étaient le lieutenant Hampton et deux de ses camarades de plaisir. Thérèse s'était postée derrière Etienne et Léon qui, avec calme et sang-froid, arrêtaient les épées des trois Anglais. Alors

ceux-ci, qui étaient ivres, se mirent à rire avec dédain.

— Dieu me damne! cria Hampton, je cherchais le papa Aramèle et ce sont ses enfants que je trouve devant moi! Eh bien! puisque papa est absent, nous donnerons une correction aux marmots!

Et, toujours riant, les trois jeunes Anglais attaquèrent vivement Etienne et Léon qui paraient avec une merveilleuse adresse. Mais tous deux n'étaient pas encore assez habiles à manier la rapière pour lutter avec avantage contre trois adversaires. Thérèse comprit le danger qui menaçait les deux jeunes Canadiens, et, pointant son pistolet sur Hampton, elle pressa rudement la détente. Une détonation éclata comme un coup de tonnerre.

Hampton poussa un cri de rage.

Ses amis firent un prodigieux bond en arrière, comme s'ils avaient cherché à se garer contre un second coup de pistolet, puis ils se mirent à considérer avec une stupeur profonde le lieutenant. Celui-ci, atteint en pleine poitrine, venait d'échapper son épée. Il chancelait et tendait les bras et les mains comme pour chercher un appui. Mais ses regards vacillants se posaient avec haine sur Thérèse qui, immobile comme une statue, froide et d'une attitude terrible, maintenait encore l'arme déchargée et fumante dans la direction du lieutenant. Lui, alors, grommela quelques paroles indistinctes, il battit des paupières, tituba terriblement et, tournant des yeux d'agonisant vers ses amis, cria:

— Tenez-moi! Tenez-moi!. . .

A la même seconde il s'abattit sur le parquet.

Ses camarades se tenaient près de la porte comme figés par l'épouvante. Etienne et Léon regardaient tour à tour Thérèse, comme statufiée, et Hampton sur le plancher. Pour Thérèse leurs regards exprimaient la plus grande admiration, pour Hampton c'était de la pitié. Le lieutenant se tordait en d'effroyables convulsions. On l'entendait gémir, pleurer, ricaner et jurer tour à tour. De ses lèvres tombait du sang qui coulait sur le plancher, et il baignait son visage livide dans ce sang. Sa respiration n'était plus faite que de hoquets. Une fois ses regards croisèrent ceux de Thérèse, il fut agité violemment, puis il se souleva sur un coude, et, par un effort inouï, il réussit à se mettre sur les genoux. Ces yeux alors lancèrent des lueurs de haine.

Il tendit ses poings vers l'orpheline, comme s'il eût voulu l'atteindre et la frapper, puis, il oscilla... Il parut chercher autour de lui un objet pour s'y agripper et s'y retenir, en n'en trouvant pas il grogna et s'affaissa lourdement sur la face en jetant un rire sourd. Cette fois il demeura tout à fait inanimé.

Ses amis s'approchèrent de lui et le soulevèrent à demi; mais découvrant que ce n'était plus qu'un cadavre, ils le laissèrent retomber avec un geste de consternatioa et d'effroi.

Et cet effroi, chez les deux jeunes officiers, parut subitement se changer en terreur panique: ils s'élancèrent hors du logis d'Aramèle en poussant des cris inarticulés, en courant vers la haute-ville. Avant d'atteindre la Porte du Palais ils croisèrent un individu qui, courant lui aussi, les bouscula et les envoya rouler sur la chaussée. Les deux officiers, croyant avoir affaire à quelque butor de basse classe, se relevèrent en proférant mille jurons et, l'épée haute, se jetèrent aveuglement contre l'individu. Mais ils trouvent celui-ci également armé d'une épée, ou plutôt d'une longue rapière qui lança dans la nuit d'effrayants éclairs. En même temps ils purent reconnaître le capitaine Aramèle. Ils firent entendre un cri de suprême terreur, tournèrent les talons et prirent la fuite vers la haute-ville.

Aramèle, qui revenait du King's Inn et ignorant le drame qui venait de se jouer sous son toit, ne daigna pas poursuivre les deux officiers, tant il avait hâte de savoir si Thérèse était revenue saine et sauve.

Son étonnement fut prodigieux lorsqu'il se trouva devant Thérèse avec son pistolet à la main, et devant Etienne et Léon tous deux armés d'une rapière, et quand il aperçut, couché immobile dans une mare de sang, le lieutenant Hampton.

Il n'eut pas le temps de poser une question que Thérèse jetait son pistolet désarmé et courait se jeter dans ses bras. Le capitaine avait de suite deviné la scène qui s'était passée. Et tandis que, tout heureux, il pressait tendrement Thérèse sur sa poitrine, Etienne lui narrait le court drame et son dénouement.

— Enfin, dit le capitaine en regardant le cadavre de Hampton, celui-là n'a toujours pas volé ce qu'il a attrapé.

A son tour Thérèse fît le récit de son aventure.

Aramèle parut s'intéresser vivement à ce jeune étranger qui avait secouru l'orpheline si à propos. 11 aurait voulu remercier ce généreux protecteur et le complimenter sur sa galanterie.

Oui. mais là il y avait un cadavre qu'on ne pouvait garder indéfiniment. Il y avait urgence à faire la déclaration aux autorités, afin qu'il fût tenu une enquête pour décharger nos amis de la responsabilité de cette mort. A cette époque, comme sous le régime français, on s'occupait peu de mort survenue au cours d'une bagarre; quand il y avait cadavre, on enterrait celui-ci et tout était dit. La justice ne s'occupait que du meurtre pur et simple, et encore fallait-il qu'il y eut demande auprès des autorités pour rechercher le criminel. Si la victime n'était qu'un pauvre hère, la justice, sous le régime britannique comme sous l'ancien régime, ne se donnait nulle peine pour rattraper le meurtrier. Mais si, au contraire, la victime était de bonne classe, les autorités alors lançaient de suite des agents en campagne.

Aramcle n'éprouva donc aucune crainte d'être accusé de meurtre, attendu qu'il y avait eu bagarre et attaque d'une part et légitime défense de l'autre.

Vu que Hampton n'avait à Québec aucun parent à qui on pût rendre le corps, Aramcle résolut de le livrer aux autorités militaires et, dans ce but, il décida de se rendre directement auprès du général Murray pour lui rapporter tous les détails de l'événement.

Mais au moment où il allait sortir une longue rumeur s'élevait à la haute-ville et cette rumeur peu à peu paraissait venir et dsecendre vers la basse-ville. Aramèle écouta cette rumeur comme pour en déterminer la cause. Il ne saisissait que des cris confus, cris qui, de loin, ressemblaient au rugissement d'une masse de peuple en fureur.

Qu'était-ce?... Il le saurait bien, puisqu'il se rendait chez le gouverneur. Il sortit sur la ruelle-des-Cailloux et fit quelques pas sur la chaussée obscure. Il s'arrêta encore, parce qu'il croyait voir remuer dans l'ombre des silhouettes humaines. Et là-haut des clameurs grandissaient... maintenant on en pouvait entendre éclater vers la Porte du Palais. Quoi! est-ce que cela venait dans la direction de son logis?...

Puis des coups de feu retentirent dans

la basse-ville, les clameurs redoublèrent, et ces clameurs étaient plus rapprochées de minute en minute. Les fenêtres des maisons voisines s'ouvraient précipitamment, des têtes affarouchées se tendaient dans la nuit, et Aramèle entendit des voix apeurées demander:

— Qu'est-ce donc qu'il se passe?

Un tonnerre semblait rouler de la hauteville à la basse!

— Voyons! se dit le capitaine, je ne peux pas laisser ces enfants seuls, sans savoir au juste ce qui se passe; il vaut mieux attendre.

Sans plus il retraita vers la porte de son logis où Léon se tenait, prêtant l'oreille aux bruits terribles de la ville.

— Que signifie tout ce vacarme? interrogea Léon.

— Je me le demande également, répondit Aramèle. Est-ce une bagarre? Est-ce une émeute? A moins — et je suis bien près de le penser — que ce ne soient ces deux officiers qui accompagnaient Hampton et qui auront soulevé le peuple contre nous. Si mon hypothèse est juste, je ne serais pas surpris de voir bientôt tout un régiment d'infanterie envahir ma maison.

D'autres coups de feu éclatèrent non loin, cette fois, de la Ruelle-des-Cailloux.

— Pardieu! s'écria Aramèle, c'est bien clair: le régiment d'infanterie approche. Mes amis, cria-t-il aussitôt, mettons-nous en garde!

D'effroyables vociférations emplissaient maintenant les abords de la ruelle, et Aramèle et ses amis purent voir des ombres humaines passer devant les fenêtres. Le capitaine ferma vivement ses volets pour empêcher les regards des curieux de pénétrer à l'intérieur de son logis, puis il barricada sa porte.

— Si c'est un régiment qui vient nous cerner, dit-il avec un sang-froid remarquable, nous saurons bien les recevoir.

Et il donna des instructions rapides et brèves comme s'il s'était trouvé sur un champ de bataille et en face de l'ennemi.

Thérèse releva son pistolet et l'arma de nouveau. Aramèle lui en donna un deuxième.

Outre leurs rapières Etienne et Léon prirent chacun un pistolet de la main gauche, et Aramèle lui-même avec un pistolet et sa rapière se plaça derrière sa porte, avec à sa droite Etienne, à sa gauche Léon Des-

Serres. Thérèse, aussi calme que le capitaine, se plaça derrière les trois hommes.

Et dans cette position nos amis attendirent l'événement.

Il se produisit comme un coup de tonnerre.

Des clameurs et des coups de feu venaient de se confondre sur la ruelle même qu'aussitôt la porte d'Aramèle volait en éclats comme sous le coup d'une massue, et la salle d'armes fut envahie par cinquante soldats, le fusil en avant, la baïonnette au clair. Un officier les commandait.

Derrière les soldats, et tassée dans la ruelle noire, une masse grouillante et hurlante du peuple s'agitait, se bousculait, vociférait comme si elle eût voulu pénétrer à la suite des soldats dans l'étroit logis.

Mais des soldats, sur l'ordre de l'officier, pointèrent contre la masse des baïonnettes menaçantes.

Puis cet officier, qui s'était arrêté devant l'épée haute d'Aramèle, cria:

— Déposez les armes!

Aramèle reconnaissait en cet officier un des lieutenants de Murray et un ami du major Whittle, Sir Georges Parks.

— Venez les prendre, mon ami, répliqua tranquillement Aramèle.

— Prenez garde que nous les prenions à des cadavres! menaça Parks avec colère.

— C'est possible, rétorqua Aramèle, parce qu'on ne désarme pas des Français vivants!

— C'est bien, nous les désarmerons morts!

Et Parks, se tournant vers ses hommes, commanda :

— Couchez-moi cet homme seulement!

Quant aux trois autres, nous en viendrons bien à bout autrement.

A ce commandement donné d'une voix forte le peuple s'était tu, car l'affaire devenait maintenant une exécution, et une exécution crée l'attente et l'attente fait le silence.

Mais les soldats n'eurent pas le temps d'exécuter l'ordre reçu: Aramèle avait fait un signe à ses compagnons, quatre pistolets détonnaient en même temps et trois soldats anglais tombaient sur le plancher; seule Thérèse avait manqué son homme qu'elle avait seulement blessé. Et celui qu'elle avait blessé n'était pas l'homme qu'elle avait visé, son pistolet avait été braqué sur Parks, mais celui-ci avait eu le temps de faire un bond de côté, et l'un des soldats

placés derrière lui avait reçu la balle de l'orpheline dans l'épaule.

Une violente surprise avait du coup paralysé les autres soldats.

Parks jeta un cri de rage. Il voulut donner un nouvel ordre, mais il voyait quatre autres pistolets prêts à faire feu.

— Retirez-vous! ordonna Aramèle.

Parks, comme s'il eût été saisi de peur, fit un bond en arrière de ses soldats et hurla:

— Feu en masse sur ces gueux de Français!

Mais cet ordre n'était pas achevé que les quatre pistolets de nos amis résonnaient encore et, cette fois, quatre soldats s'affaissaient, mortellement atteints. Puis, comme avec la rapidité de la foudre, le capitaine, Etienne et Léon foncèrent sur les soldats éperdus rapière au poing. Les épées se heurtèrent rudement contre les baïonnettes. Des coups de fusils éclatèrent, mais les balles se perdirent dans les murs. De sa rapière Aramèle avait réussi au premier choc à abattre deux autres soldats; c'étaient donc neuf hommes, neuf ennemis hors de combat dans l'espace de deux ou trois minutes. Mais Parks finit par rétablir l'ordre et le calme dans les rangs de ses soldats à demiépouvantés. Et tandis que dix d'entre eux paraient de la baïonnette les attaques du capitaine et de ses deux compagnons, Parks arrangeait un peloton de dix autres soldats et leur commandait de mettre en joue Aramèle. Cette fois c'en était fait du courageux Français. Thérèse, qui demeurait spectatrice de la bataille et qui en surveillait tous les mouvements, vit le peloton et elle comprit que son père adoptif, et peut-être aussi son frère et son fiancé, oui elle comprit que leur vie ne tenait plus qu'à un fil. Elle eut une inspiration: s'élancer devant le peloton, tomber à genoux devant Parks et se reconnaître seule responsable de la mort du lieutenant Hampton...

Elle allait s'élancer...

Elle se contint en entendant une voix brève et autoritaire prononcer de la porte ces paroles:

— Bas les armes!

Les soldats tressaillirent, ils abaissèrent leurs armes et s'écartèrent vivement pour faire place au général Murray qui, en grand habit militaire, s'avançait au milieu de la salle. Derrière le général marchait, calme et fier, le jeune inconnu qui avait sauvé

Thérèse. Elle le reconnut de suite, car le jeune homme lui avait souri.

Devant l'apparition du général Murray, Aramèle s'était reculé, frémissant et menaçant, et sans abandonner sa rapière sanglante.

De la main Murray lui fit un geste qui pouvait signifier:

— Allons! rengainez, capitaine, la bataille est finie!

Et il s'arrêta auprès du cadavre de Hampton qu'il se mit à considérer en silence.

Alors le jeune inconnu se pencha vers lui et murmura quelques paroles mystérieuses.

Murray jeta un rapide regard sur Etienne, Léon et Thérèse qui ne détachait pas ses yeux brillants de l'inconnu. Il regarda plus longuement l'orpheline, sourit et se tourna brusquement vers les soldats pour commander:

— Allons! emportez ces cadavres et sortez de cette maison.

Parks qui, suant encore de rage, s'était avancé près du général, demanda en désignant avec mépris Aramèle et ses amis:

— Et ces gens?

— Ces gens, répliqua froidement Murray, ont été attaqués sans cause ni raison aucune et ils se sont bien défendus. Allez! Sir Georges, faites exécuter mes ordres! ajouta Murray sur un ton impératif.

Puis il sortit suivi de l'inconnu qui, de nouveau, avait doucement souri à Thérèse.

Les soldats emportèrent les cadavres dehors, et la foule du peuple, ahurie et stupéfiée, s'éclipsa dans la nuit sans bruit.

Restés seuls, nos amis s'entre-regardèrent avec une sorte d'étonnement doux et comme s'ils s'étaient trouvés au sortir d'un rêve.

Aramèle poussa un long soupir, brandit sa rapière et cria:

— Pour la France!...

Fin de la deuxième partie

Page 1