SCÈNE VIII
AURÉLIE
Ah ! VOUS avez une façon de prendre congé !
HENRI
De qui ai-je pris congé?
AURÉLIE
Magnifique ! De moi, monsieur ! comme Thésée prit conge de la belle Ariane.
HENRI
Vous ne m’avez laissé aucune espérance... et maintenant... ah ! c’est cent fois pis. Je ne me consolerai jamais.
AURÉLIE
Je me suis bien consolée, moi.
HENRI
Vous ne m’aimiez pas.
AURÉLIE
Qu’en savez-vous ? Je vous ai attendu sous l’orme, et, tenez, (Montrant l’arbre auquel elle est adossée.) j’y Suis encore. Oui, c’est un orme.
HENRI
Aurélie, ne m’accablez pasi Si vous saviez ce que je souffre depuis quinze jours !
AURÉLIE, se letant et passant devant lui *.
Oh ! je viens (Ravoir un échantillon de vos allégresses. Monsieur apprivoise des hérissons. (Elle rît.) J’en rirai toute ma vie !
HENRI
Vous n’avez pas de cœur l
AURÉLIE
Je serais bien sotte d’en avoir à votre service. Je suis femme, avant tout. Si je pouvais me venger moi-même, je le ferais ; le ciel permet qu’un autre me venge, tant mieux ! Vous êtes puni dans votre intiilélité même, et ce nouvel amour se tourne en poison contre vous. C’est bien fait!
HENRI
Oui, c’est bien fait ; car j’aime mieux souffrir pour elle que d’être heureux avec vous. J’aime aujourd’hui pour la première fois de ma vie. J’aime en honnête homme une honnête petite tille, et le jour où il me sera permis de la conduire à l’église dans une robe de satin blanc, il me semblera que les portes du ciel s’ouvriront pour me recevoir.
* Henri, Aurélie.
AURÉLIE
Elles ne s’ouvriront pas, lt,'S portes du ciel ; et si vous faites mine d’approcher, je connais un dogue, appelé Bitterlin, qui vous mordra les jambes. Et la petite demoiselle mettra quelque jour une robe de sali;i blanc, mais ce n’est pas vous qui la conduirez à l’église : Bitterlin ne vous donnera pas sa lille, vous n’épouserez pas la lille de Bitterlin, et, une fois dans votre vie, mon cher monsieur Henri de Luce, vous souffrirez.
' HENRI
Dans tous les cas, je ne souffrirai pas longtemps.
AURÉLIE
Bah ! Vous avez déjà une consolation toute prête ?
HENRI
Non, n ais je me tuerai.
AURÉLIE, cuiirant à lui.
Est-il vrai? Serais-tu malheureux à ce point? Alors, je veux tout savoir. Parle-moi comme si j’étais ta sœur ; ne crains pas de me froisser, j’ai le cœur dur, va !
HENRI
Vous êtes bonne, malgré tout.
AURÉLIE
Malgré tout est magnifique 1... C’est du Corneille I Mon pauvre Henri, vous me donnez envie de rire .. malgré tout! Voyons, asseyez-vous là , et causons comme deux personnes raisonnables ; l’affaire n’est peut-être pas aussi désespérée que nous l’avons dit. — Êtes-vous aimé, d’abord? (iit sout assis à droite.)
HENRI
Je n’en sais rien.
AURÉLIE
Comment 1 il y a trois mois que vous lui faites la cour, voilà quinze grands jours que vous courez le pays derrière elle, et vous ne savez pas si elle vous aime ?
Il m’a semblé plus d’une fois que ses regards répondaient aux miens avec une bonté angélique.
AURÉLI E.
C’est déjà quelque chose, mon cher Platon.
HENRI
Mais ce père ! ce Bitterlin monstrueux !
Digilized by Googte