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— Il faut prendre une résolution, répondait le plus grand nombre.
Le président se lève et appelle le plus jeune des officiers présents à se prononcer.
C’est le capitaine de Fiédemont.
— On manque de vivres, lui répond cet officier. Les fortifications ordonnées par le ministre de la guerre, sont à peine commencées : soit. Quant à moi, j'ai encore de la poudre et des boulets. Si Québec doit mourir, w’est avis que Québec doit tomber comme il à vécu, par la poudre. Défendons-nous jusqu’à la dernière extrémité, et quand nous aurons tiré notre dernière bombe, notre dernier boulet, je réponds qu’il restera encore assez de poudre pour nous permettre de nous ensevelir sous le drapeau.
La mémoire d’un pareil homme peut-elle s’oublier ?
Et celle du marquis d’Aiguebelles ?
Qui se rappelle aujourd’hui ce brillant officier, se lançant à la tête de ses cinq compagnies de grenadiers de France, reprenant trois fois le moulin Dumont aux Montagnards Ecossais pendant la ba-. taille de Sainte-Foy, et restant debout, plein de voix, de courage, d'élan, au milieu de ses troupes balayées par les vingt-deux bouches à feu de l’ennemi ?
Qui connait le nom du brave de La Roche-Beaucourt, courant à la tête de ses cent chevaux porter des sacs de biscuit et ravitailler Québec isolé, le lendémain de là bataille des Plaines d'Abraham ? Quels sont les souvenirs éveillés maintenant chez le peuple par les noms du jésuite de Quen, le découvreur du lac Saint-Jean ? de Couture etde Saint-Simon, prenant possession de la baie d'Hudson au nom du roi de France ? de Saint-Lusson, qui en fait autant pour le pays des Outaouais? de Du Mantet? de Courtemanche ? de La Perrière ? de Saint-Ovide? de Subercase, le héros de Terreneuve? de Dalquier, qui a décidé du sort de la bataille de Sainte-Foy ? de Dumas ? de Poulariès ? du marquis d’Alberzotti-Vesa? de Bourglamarque? de Sennezergue? de Saint-Ours, blessé mortellement aux Plaines d'Abraham? de Rhéaume, qui a scellé de son sang le dernier acte du drame sanglant de la cession de la Nouvelle-Frar -e ? Qui a conservé le souvenir de ces nobles âmes, qui ont fait pk rer et qui ont honoré la patrie lorsqu'elles sont remontées vers Dieu ? Quelques livres écrits par de modestes savants chez qui brûle la flamme vive du souvenir, cette lampe que les vivants allument pour honorer les morts.
Il est bon de rappeler le souvenir de ceux qui ne sont plus et qui ont aimé leur pays. Je me joins à ces chercheurs ; et à mon tour je viens aujourd’hui vous parler d’un de nos grands oubliés. Je veux vous raconter une vie qui n’a été qu’une série d’actes de courage, de dévouement et de déceptions.
Lors de l'un de mes voyages en France, le hasard m'a fait trouver un Curieux ouvrage où l’on parlait incidemment d’un jeune officier de la marine. J'ai comparé ces renseignement avec ceux que renferment les précieux documents historiques qui ont été colligés par nos historiens et par notre gouvernement. C’est ainsi que j'ai pu refaire la vie du capitaine de vaisseau Vauquelain, de cet intrépide officier français qui, le 47 mai 1760, livra, sur la frégate l'Atalante, à des navires de guerre anglais, le combat naval de la Pointe-aux-
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Trembles, près Québec, et qui prit part à toutes les escarmouches qui le précédèrent,
Fils d’un de ces armateurs dieppois, moitié corsaires, moitié marchands, et les meilleurs marins de l’époque, Jean ‘Vauquelain naquit à Dieppe en 1727 (1). Dès l’âge de douze ans il était à bord du navire de son père, et partait pour les Antilles, où pendant six années il fit d'heureuses croisières, se rompant, sous l’œil paternel, aux rudes travaux de la mer, apprenant la manœuvre, la théorie, la pratique et formant sa volonté et son esprit à l’art difficile qui, désormais, avait pris sa vie, Son père se sentait revivre avec orgueil dans ce mousse qui promettait, et une circonstance vint confirmer ses espérances. En 1745, le bâtiment qu'il montait fut attaqué par une frégate anglaise. On était, ce jour-là, à la hauteur de la Martinique. L’anglais était supérieur au français, en hommes, en canons et en vitesse ; mais le père Vauquelain était un vieux loup de mer, car la chronique du temps ajoute, en parlant de lui :
« Ce capitaine marchand savait se battre. Tout occupé qu’il fut dans ce combat, où il n’avait que trente-six hommes et douze canons à opposer à une frégate de vingt canons et de quatre-vingts hommes d'équipage, il ne perdit Pas pour cela de vue la manière dont son fils se comportait. Et ce père fut plus sensible au sangfroid et à la bravoure de ce jeune homme, âgé alors de dix-huit ans, qu’à la gloire d’avoir forcé son ennemi à se retirer. »
Pendant cinq ans, ces alternatives de courses, de combats, de négoce, d'échanges se succédèrenti, la réussite étant presque toujours du côté de l’armateur dieppois, lorsque la paix fut signée entre la France et l'Angleterre.
Vauquelain avait alors vingt-trois ans : il pouvait commander au long-cours. Une puissante maison de commerce lui vendit un navire et, jusqu’en 1756, on le voit faire la traite des épices d'Amérique. Cette année-là, une nouvelle déclaration de guerre étant survenue, ordre fut donné aux intendants de la marine et aux commissaires des ports d'envoyer au ministère un état des Capitaines au long-cours prêts, par leur science, leur habileté, leur habitude de la mer, à se mettre efficacement au service du Roy.
Vauquelain fut le premier désigné. A vingt-neuf ans, il avait le Commandement d’une frégate légère.
Ses instructions portaient qu’il devait « aller à la découverte sur les côtes anglaises, y examiner les mouvements de leurs escadres, les routes qu’elles prendraient et apporter ou rapporter, selon le cas, les paquets qu’on lui remettrait à des hauteurs indiquées. »
Il n’y a qu’un marin pour pouvoir se rendre compte des difficultés d’une aussi pénible et délicate consigne. Par tous les temps, il faut
(1) Vauquelain est la véritable manière d'épeler le nom de cet officier et
non pas de Vauclain ou de Vauclin, ainsi que le font la plupart des historiens en mentionnant son nom au fil de la plume. Dans son journal du siège de Québec, le capitaine Knox l'appelle toujours Vauquelin. ;
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tenir la mer. Les coups de vent, les brouillards les plus intenses, les ouragans redoutés par les autres camarades sont alors les bienvenus pour le commandant qui taille en pareille besogne. Brumes et tempêtes n'aident-elles pas au hardi capitaine à se défiler de l'ennemi, à passer à travers ses lignes sans être signalé et à mener à bonne fin une mission d’où dépend le sort d’une escadre ou d’un pays ?
Vauquelain avait le génie des déguisements qu’il faut prendre, des manœuvres et des coups d’audace qu’il faut faire, en semblable occurrence.
A peine tenait-il la mer depuis quelque temps, qu’au retour d’une de ses périlleuses croisières, il reçut — par commission — du ministre de la marine, le commandement de l’Aréthuse, frégate de trente canons. Elle était attachée à l’escadre chargée de ravitailler et de défendre Louisbourg, menacé par les Anglais.
C'était une commission et non un brevet que venait de recevoir Vauquelain, et voici la différence de ces deux actes royaux : la commission est une lettre de marque qui confère la permission pour aller en course sur les ennemis ; le brevet attribue un grade régulier, permanent, et sujet à promotion dans la marine ou dans l’armée. Changer l’une pour l'autre fut le but suprême de la vie de Vauquelain.
Ce hardi marin ne pouvait trouver plus belle occasion pour faire valoir ses qualités. Aussi le voit-on toujours au premier rang pendant cette guerre désastreuse.
Le 9 juin 1758, l'Aréthuse jette l’ancre devant Louisbourg. Vauquelain s’est rappelé son hardi métier d’éclaireur. Sa frégate à passé sans encombre les Hignes de l'amiral Boscawen, qui croise à l’entrée du port, depuis le 2 juin. À peine arrivé, le capitaine prend part à toutes les phases, à tous les succès, à tous les revers du siège. Pendant des journées et des nuits entières, ce ne sont que des rafales de fer et de mitraille qui vont de la ville à la flotte et des assiégeants aux assiégés. Tout ce que peut le génie de la guerre et de la destruction est mis en œuvre par les géants qui se trouvent aux prises. Quatre frégates, deux vaisseaux de ligne français sont coulés à l'entrée du port, pour en défendre laccès. Ainsi l’a voulu le gouverneur, le chevalier Drucourt.
Et la pluie de fer de passer toujours, de passer sans cesse, sur les implacables ennemis ! Un projectile tombe dans la sainte-barbe de l'Entreprenant, vaisseau de 74. Il saute. Ses débris mettent le feu au Gélèbre et au Gapricieux, dont les batteries chargées et sans artilleurs criblent de boulets et la ville et les Anglais.
Nuit et jour on se fusille, on se canonne de part et d’autre. Hier au soir, une bombe a incendié le « grand corps des bâtiments du Rov ; » demain, ce sera un boulet rouge qui mettra le feu à l'église, et à quelques jours de là, les casernes de la Reine brûüleront. Bastions, lunettes, redoutes, escarpes, avant-postes, chemins couverts, casemates, tout est écrasé, tordu, brisé, éventré par la mitraille, Elle ne cesse de crépiter, de tout enlever sur son passage et de
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tomber si dru, qu'à cent vingt-trois ans de distance, visitant les ruines de Louisbourg, avec un officier du La Galissonnière, le lieutenant de vaisseau Rouyaud, nous retrouvions l'assiette et les alentours de cette ville morte, couverts de débris de projectiles.
Pendant ces heures terribles, le moral des troupes ne se dément pas un seul instant. Tous montrent l'exemple, la femme du gouverneur, M" de Drucourt, au premier rang. Chaque jour, aux äpplaudissements de ceux qui vont se faire tuer pour la France, elle monte, intrépide, sur les remparts battus en brèche et tire trois coups de canon, aux endroits les plus exposés,
Bon sang tient de race; et si notre mère-patrie a su envoyer à l’histoire Jeanne d'Arc, Jeanne Hachetle, et les femmes héroïques de la guerre de 1870, notre Nouvelle-France lui a donné à son tour Mne de la Tour, Mie de Verchères et Me de Drucourt.
‘t pendant que se déroule ce drame immortel, Vauquelain et l’Aréthuse sont partout, sur la rade, dans le port, au large, faisant leur pénible devoir et donnant, eux aussi, rude besogne à l'Anglais,
Lisez la chronique de ces jours de sang et de deuil. Dans son laconisme militaire, elle est plus éloquente que n'importe quel panégyrique (1) :
« Les Anglais, dit-elle, assiégaient Louisbourg, par terre, et la bloquaient par mer, Vauquelain comprit qu’il incommoderait beaucoup l'ennemi, s’il s'embossait dans une baie le long de laquelle il fallait qu’il passät, ainsi que les munitions dont il aurait besoin, pour faire le siège de Louisbourg. Le coup d'œil de ce jeune capilaine était juste, et le feu de sa frégate, embossée à un quart de lieue du rivage, tua beaucoup d'ennemis et retarda leurs opérations, De leur côté, les Anglais formèrent une batterie sur la frégate de Vauquelain qui, pendant quinze jours qu'elle resta dans cette situation dangereuse, fut renouvelée trois fois d'équipage. Enfin, voyant sa frégate et ses agrès écrasés des boulets et des obus qu'on n'avait cessé de lui tirer, Vauquelain prit le parti de venir se mettre à l’abri de la ville, pour se mettre en ordre, »
Le temps pressait pour réparer les avaries, de l’Aréthuse. On y para tant bien que mal, tout en ne perdant pas son temps, car la chronique continue :
€ Nous tirions à mitraille et faisions le plus de bruit que nous pouvions. M. Vauquelain employait tous les moments qu'on l’empéchait de partir, d’une façon qui devait nous consoler de ce retardement forcé. »
Mais le siège avançait et le gouverneur de Drucourt, voyant sa ville se démanteler, ses troupes décimées par le feu de l'ennemi et par la maladie, se résolut de donner de ses nouvelles en France. Fine marcheuse, portant toute sa toile à merveille, et commandée par un Capitaine ayant fait ses preuves, l’Aréthuse fut choisie pour forcer la croisière anglaise.
Pour y parvenir il fallait attendre le brouillard du Nord.
Les brumes de Louisbourg !'Ah ! j'ai respiré leurs âcres senteurs, et je les ai décrites dans mes notes de voyage.
(1) Voir Mémoires pour servir à l’histoire de la navigation française, tome 1, page 40,
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Rien de triste comme cette nuit en plein jour, qui ne permet pas au matelot de distinguer sur le pont, à une longueur de main ! Autour de lui tout est nuageux, opaque. La mer est là qui confond ses teintes grisâtres avec le ciel fumeux. Sans le monotone clapotis de la vague qui se brise sur le flanc du navire, l'homme à la roue croirait que son capitaine a mis le cap sur le néant.
C'était au milieu de ce chaos que Vauquelain devait s'orienter. Il le fit en maître des choses de la mer, passant avec précaution à travers les épaves des navires sombrés en rade, évitant les bordées d'artillerie tirées au hasard dans la buée épaisse, par amis et ennemis, et perçant la flotte anglaise sans qu’elle s’en doutât. Dès que le rideau de brume se-fut déchiré brusquement, ainsi qu’il arrive presque toujours dans les parages du cap Breton, Boscawen vit avec stupeur l’Aréthuse filant grand largue à l'horizon et portant fièrement à sa corne d’artimon, le drapeau fleurdelysé.
Les Mémoires chronologiques pour servir à l'histoire de la navigation française mentionnent ainsi ce qui arriva alors :
«€ L’amiral anglais, surpris de la hardiesse et de l’exécution de ce dessein, dépêcha les meilleurs voiliers de sa flotte à la poursuite de cette frégate ; mais, par la fausse route qu’elle fit la nuit suivante, Vauquelain les mit en défaut et arriva à Bayonne. »
Bien lui en prit, car sa bonne réputation de marin n’aurait pu le soustraire au sort de ses compagnons d’escadre. Quelques jours après le départ de l’Aréthuse, les assiégés, la rage dans le cœur, mais se défendant toujours, virent détruire ce qui restait de la flotte française, en rade de Louisbourg. Le Prudent et le Bienfaisant furent amarinés pendant la nuit par six cents Anglais. Le Prudent brûla jusqu’à sa ligne de flottaison, pendant que le Bienfaisant, traîné à la remorque par l'ennemi, voyait «tomber ses mâts, pendant le trajet, tant il était maltraité par le canon. »
Le 26 juillet 1758, onze jours après le départ de l’Aréthuse, le rideau tombait sur le premier acte du drame sanglant de la cession de la Nouvelle-France. Louisbourg capitulait ; mais, au milieu de tous ces désastres et de ces humiliations, Vauquelain avait réussi à sauver sa frégate et l'honneur de son pavillon.
Causant un jour avec des officiers de la marine française, après la reddition de la ville, l'amiral Boscawen disait :
« Messieurs, je ne sais pas quel est l’habile commandant de l’Aréthuse, qui m’a échappé. Je gagerais que c’est un routier marchand, car il fait bien son métier. Si l’un de mes capitaines de frégate en eût fait autant, mon premier soin, en arrivant en Angleterre, serait de solliciter pour lui un brevet de capitaine de vaisseau (1). »
Une aussi brillante conduite aurait mérité la récompense d’un haut grade dans la marine royale; mais Vauquelain — disons le mot qui a pesé sur toute sa carrière — Vauquelain était roturier ; autre faute grave, il sortait de la marine marchande. Or, à cette époque, un simple cadet se croyait et par sa naissance et par les traditions du noble corps de la marine, au-dessus de ce qu’on était convenu d'appeler un routier marchand. Quelque digne que fut un
(1) Voir Histoire de Dieppe, page 42.
de ces officiers de fortune à l'obtention d’un brevet d’officier du Roy, « le dernier garde de la marine eut rougi de le compter au nombre de ses camarades, » Ces dures et tristes paroles ne sont pas de moi, elles sont consignées dans les Mémoires chronologiques Pour servir à l’histoire de la marine française.
De nos jours, Dieu merci, les temps sont changés. Sous Louis XV et Louis XVI, les officiers, disait l'amiral Jurien de la. Gravière, étaient des gentilshommes. [ls sont anjourd’hui des gens bien élevés. Fe n'est pas à peu près, ajoute-t-il finement, c’est tout à fait la même chose,
Au lieu d’être breveté, ainsi qu’il le méritait, Vauquelain ne fut donc que commissionné de nouveau. Le ministre plaça sous ses ordres deux frégates, avec mission d’aller vivement à Québec prévenir le gouverneur d’armer et de se préparer à la résistance,
Arrivé à destination, Vauquelain reçut du marquis de Montcalm ce qui lui restait de la flottille française devant Québec, c’est-à-dire, à part les deux frégates qu’il amenuit de France, le contrôle des bateaux et des brûlots.
Avec ses camarades de combats, Vauquelain assiste à toutes les péripéties du deuxième acte du grand drame dont les premières scènes se sont passées à Louisbourg. Avec eux, il a la douleur de voir vingt vaisseaux de ligne, vingt frégates, une multitude de transports, presque toute la flotte anglaise, venir jeter l'ancre entre Montmorency et Québec. La nuit, du pont de son navire, il voit les lueurs des villages embrasés de l’Ange-Gardien, de Saint-Joachim, du Château-Richer, de Saint-Nicolas, de Sainte-Croix, de l’île d'Orléans. C’est Wolff qui se venge, d’une manière peu enviable pour sa réputation militaire, du patriot‘sme de nos habitants en brûlant, sur un parcours de %3 lieues, 1,400 maisons. Vauquelain prend part au siège de Québec, assiste à une partie de son bombardement, a la douleur de voir la vieille métropole incendiée par les feux ennemis, et voit tomber cette cathédrale, alma mater de l’Amérique du Nord, qui portait si fièrement accrochée à sa voûte le drapeau amiral de Phipps, enlevé, à la nage, par Lemoine de Sainte-Hélène, en un jour de siège et de combat.
Pendant la bataille des Plaines d'Abraham, c’est Vauquelain qui, à la tête d’une partie de ses marins, manœuvre les grosses pièces de siège et engage les batteries anglaises de la pointe Lévy.
Quand sonna l'heure déchirante de la capitulation, l'Histoire de la marine française dit que Vauquelain, « ne voulant pas que ses frégates y fussent comprises, prit le parti d’assembler son monde et de sortir de Québec pour aller les rejoindre. Il fut assez heureux pour s’y rendre, en passant dans un endroit qui n’était pas gardé par les ennemis. »
Ce fut alors qu'il se choisit un lieu sûr d’hivernage, restant à bord de l’Atalante, vivant avec ses hommes comme il pouvait, maintenant quand même ses communications avec le chevalier de Lévis, et surveillant par de fréquentes patrouilles sur le fleuve, ce qui se passait à Québec. C’est ainsi que le journal du capitaine John Knox,
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mentionne constamment les alarmes qu'il donne à la garnison anglaise, entr'autres celle du 23 octobre 1759, celle du 24 octobre, celle du 23 novembre et celle du 24 novembre, Le 28 novembre, par une nuit sombre, il va mettre le feu à un navire échoué, il en tourne les canons du côté des Anglais qui, tout étonnés, recoivent ces boulets mystérieux, sans se douter que c’est une manière de Vauquelain de leur rappeler l'incendie du Bienfaisant, de Louisbourg. Dans la nuit du # au 5 mai 1760, — par un froid de loup, — il fait passer un sloop sous les batteries anglaises qui ne le découvrent que lorsqu'il est hors de portée. Pendant cette même nuit, il travaille à transporter des canons du camp du chevalier de Lévis à la tranchée ouverte devant Québec. Le 9 mai, le sloop de Vauquelain revient de son voyage à la découverte de la flotte attendue, 11 repasse bravement, et en plein jour, sous les batteries anglaises et vient se rapporter à son commandant (1).
Le 11 mai, pendant la nuit, ajoute le journal de Knox, tout Québec est réveillé et mis sur pied. « La garnison court aux armes et y reste jusqu'au matin. » C’est encore Vauquelain, qui pousse une reconnaissance et qui vient d'éviter un coup de canon du Leostoff, régate anglaise, en rade.
Après la victoire française de Sainte-Foy, Vauquelain vint avec la Pomone et l’Atalante prendre, position à l’anse du Foulon. A tout instant, l’une de ces frégates opère des reconnaissances de nuit.
Pas un des nôtres n’ignore les heures d’angoisses qui s’écoulérent entre le 28 avril et le 7 juin 1760. Lévis canonnait sans cesse Murray, qui le lui rendait bien. Les Français poussaient le siège avec vigueur, et chaque jour les deux armées s’attendaient à voir une flotte de secours tourner la pointe Lévy, et donner le Canada à l'Angleterre ou le sauver encore une fois à la France.
Le 7 juin, les sentinelles signalent un navire. Quelle couleur a-t-il arborer ? Les assiégés sont sur les remparts ; les assiégeants couvrent toutes les collines, d’où ils peuvent voir le signe de l’abandon ou de la délivrance.
Un rouleau monte lentement à la drisse de la corne d’artimon du navire. Un vigoureux coup donné par le maitre timonier, fait déferler le pavillon. Un hourrah éclatant est poussé par les soldats de Murray : c’est leur drapeau, c’est l'emblème du home et du Lion britannique. Lévis n’est pas découragé ; fier, impassible, il attend
(1) Pour tous ces curieux détails, voir volume 11, pages 177, 179, 219, 215, 218, 305, 309 et 315 du journal de Knox. Il est intituié :
€ An historical journal of the campaign in north America fort the years 1757, 1758, 1759 et 1760, containing the most remarquable occurences of that period, particularly the two sieges of Québec, the orders of the admirals and général officers, descriptions of the contries where the author as served with their forts and garrisons, their climates, produce and a regular diary of the weather, as also several manifestos, a mandate of the late bishop of Canada, the french orders and disposition for the de’ence of the colony, by captain John Knox, London, MDCCLXIX. »
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encore et répond ce défi par ses canons ; mais d'autres frégates anglaises arrivent à la file ; il faut se rendre à la réalité ; la France nous à oubliés, Lévis fait lever le siège et dépêche à ‘auquelain l'ordre de remonter le fleuve « Il faisait mauvais, dit le journai du siège, et le fleuve ayant été extraordinairement agité toute la nuit, l'estafette ne put rejoindre le Capitaine de l’Atalante, »
Deux navires ennemis, ainsi que je l'ai dit plus haut; venaient d'arriver, ;
« Au point du jour, un vaisseau de ligne et deux frégates anglaises appareillèrent et se trouvèrent dans un clin d'œil sur nos frégates, Elles prirent chasse, La Pomone s'échoue à Sillery. Vauquelain signale alors aux petits bâtiments de s’'échouer à l'entrée de la rivière du cap Rouge, et lui-même, appuyé par la brise, va en faire autant à la Pointe-aux-Trembles. »
Là, pendant deux heures, par le plus beau temps du monde, lorsque les feuilles s’ouvraient au printemps et que le soleil verdoyait la campagne, Vauquelain Supporte le feu des deux frégates anglaises leur rendant coups pour coups. Mais ses munitions s'épuisent ; l’Atalante est désemparée ; les boulets trouent ses œuvres-vives : les débris des mâts jonchent le pont et il ne lui reste plus ‘que son mât d'artimon, Vauquelain y grimpe, cloue son pavillon au tronçon de mât qui reste, fait mettre dans les Chaloupes les hommes qui sont encore en état de se battre, leur ordonne d'aller rejoindre le général de Lévis, puis lui, morne, le cœur gros, le visage noir de poudre, il vient se coucher au milieu de ses blessés, au pied du drapeau. Il pleure. Tous ses officiers sont tués, son équipage est décimé ; il ne lui reste plus une seule gargousse dans Ja saintebarbe, et l’Anglais tire toujours sur l’Atalante!
Ne dirait-on pas que c'est cet épisode sublime de notre histoire qui, trois quarts de siècle plus tard, inspirait à Alfred de Vigny ces strophes vibrantes et mâles de la Sérieuse.
Ecoutez les, et dites-moi si je me suis trompé :
ses boulets enchainés fauchaient des mâts énormes,
Faisaient voler le sang, la poudre et le goudron,
S'enfonçaient dans les bois, comme au cœur des grands ormes, Le coin du bûcheron.
Un brouillard de fumée où la flamme étincelle
L’entourait ; mais le corps brûlé, noir, écharpé,
Elle tournait, roulait et se tordait sous elle Comme un serpent coupé.
Le soleil s’éclipsa dans l'air plein de bitume,
Ce jour entier passa dans le feu, dans le bruit ;
Et lorsque la nuit vint, Sous cette ardente brume, On ne vit pas la nuit.
Nous étions enfermés comme dans un orage ; Des deux flottes au loin le eanon s’y méêlait ; On tirait en aveugle à travers le nuage,
Toute la mer brüûlait,
Mais quand le jour se fit, chacun connut son œuvre ; Tous les vaisseaux flottaient démâtés, et si las
Qu'ils n'avaient plus de force assez pour la manœuvre : Mais ma frégate, hélas !
Elle ne voulait plus obéir à son maitre ; Mutilée, impuissante, elle allait au hasard,
Sans gouvernail, sans mâts ; on n’eût pu reconnaitre La merveille de l’art !
Engloutie à demi, son large pont à peine, S’affaissant par degrés, se montrait sur les flots s Et là ne restaient plus, avec moi capitaine
Que douze matelots.
Je les fis mettre en mer, à bord d’une chaloupe, Hors de notre eau tournante et de son tourbillon ; Et je revins tout seul me coucher sur la poupe
Au pied du pavillon.
J’aperçus des Anglais les figures livides
Faisant pour s'approcher un inutile effort,
Sur leurs vaisseaux flottant comme des tonneaux vides, Vaincus par notre mort.
LA Sérieuse alors semblait à l’agonie, L'eau dans ses cavités bouillonnait sourdement, Elle, comme voyant sa carrière finie,
Gémit profondément.
Je me sentis pleurer, et ce fut un prodige,
Un mouvement honteux ; mais bientôt, l’étouffant :
« — Nous nous sommes conduit comme il fallait, lui dis-je, Adieu donc, mon enfant. »
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