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Elle plongea d’abord sa poupe et puis sa proue, Mon pavillon noyé se montrait en dessous ;
Puis elle s’enfonça, tournant comme une roue , ; ; Et la mer vint sur nous.
La mer, cette tombe glorieuse et silencieuse du marin, ne vint pas sur Vauquelain. Le drapeau fleurdelvsé continuait toujours à flotter à l’artimon brisé de l’Atalante, et le Leostoff et la Diane tiraient toujours. Enfin, les Anglais se décident à aborder ce mystérieux vaisseau qui brûle par l'avant. Pas un mouvement ne se fait à bord du navire français ; on n’entend que les crépitements de la flamme, qui fait lentement son œuvre. Les Anglais grimpent à l’abordage. Ils aperçoivent Vauquelain en grande tenue et sans épée ; il l'avait jeté dans le Saint-Laurent pour éviter de la rendre. Le commandant de l’Atalante était assis au milieu de ses blessés, au pied du pavillon.
— Pourquoi n’amenez-vous pas votre drapeau, lui demanda l’officier anglais ?
— Si j'avais eu plus de poudre, je causerais encore avec vous, monsieur, lui répondit fièrement Vauquelain. Quant à mon drapeau, si vous voulez le prendre, vous n'avez qu’à monter le déclouer. Mon devoir de Français est, non pas de l’amener, mais de faire amener ceux des ennemis de mon pays.
L'officier qui venait d’amariner l’Atalante, fit alors embarquer Vauqueiain dans sa baleinière, envoya mettre à terre les blessés, et monta lui-même déclouer le drapeau de France (1).
La frégate française n'avait que seize canons, le vaisseau anglais en portait quarante, et le combat qu’il eut à soutenir avec l'Atalante fut si rude qu’il sombra le lendemain. Outre le Leostoff, capitaine Deane, Vauquelain, ce jour-là, avait eu maille à dévoudre avec le Vanguard, commodore Swanton, et la Diane, Capitaine Schomberg.
Le commodore Swanton recut Vauquelain à Québec, en héros.
— Je suis tellement émerveillé de votre défense, lui disait ce brave officier supérieur, que je vous prie de me demander sans contrainte, ce qui peut vous ètre le plus agréable.
Vauquelain lui répondit : — Ce que je priserais par-dessus tout, commodore, c’est ma liberté et la permission de rentrer en France.
Et les documents anglais de l’époque ajoutent : « L'amiral considérait si grandement cet officier qu’il donna l’ordre d’armer de suite un navire pour le mener en Europe, avec ordre au capitaine d’obéir à Vauquelain et dele débarquer dans le port français qui lui plairait. Il lui laissait de plus le choix à faire parmi les Français qu’il désirait voir rapatrier avec lui, sur ce vaisseau (2). »
Quelle différence entre cette conduite d’un ennemi loyal et la réception que lui fit en France, son chef, lc ininistre de la marine !
La duchesse de Mortemart, ayant suivi Vauquelain depuis sa naissance et connaissant sa valeur, avait recommandé tout particulièrement son protégé à M. de Berryer, secrétaire de la marine.
(1) Vauclin answered them fiercely : «That if he had any more powder, he would not have been so long silent; that if they had a mind to take him they mighi cut down his flag themselves as hitherto his business was not to strike his pavillon but to make others do it, his country's ennemys. »
The English then went on board his ship, took him prisonner with his wounded men, and seeing his obstinacy they cut down his flag, treating him with the regard and esteem his bravery deserved from a gencrous ennemy. (Voir 4e volume de la collection des manuscrits pour servir à l'histoire de la Nouvelle-France, p. 245, The Campaign in Canada, 1760.)
(2) Vauclin alone distinguished himself with a truly heroic bravery. He commanded one of the small french fregates of about sixteen guns, and fought like a lyon against an english man of war of forty guns untill he had no more powder and bullets,
— He then sent all his crew ashore to Monsieur de :evis, judging that they might be of use to him and remained on board his Ship with his wounded men, his french flag always continueing to float in the air, The English, after firing at him for some time, seing that he did not answer it, they at last approached, in their boats and ask him why he did not fire or briig down his flag,
Celui-ci lui répondit comme un sot et un maroufle qui sent l’escalier de service:
«— Madame, lui écrivait-il, je sais que monsieur Vauquelain a servi le Roy avec un zèle et un courage extraordinaires. C’est un héros, maïs ce n’est pas un noble, et j'ai une foule de fils de famille qui attendent après des promotions. Il appartenait autrefois à la marine marchande ; je lui conseille d’y retourner. »
C'était ce même Berryer qui recevait un jour de Bougainville cette boutade :
Bougainville le suppliait de faire un dernier et suprème effort pour sauver le Canada :
— Eh, monsieur, lui dit le ministre impalienté, quand le feu est à la maison, on ne s’occupe pas des écuries.
— On ne dira pas du moins que vous parlez comme un cheval, lui dit carrément de Bougainville.
Malgré les avis du ministre, Vauquelain obtenait, en 1763, un brevet de lieutenant de vaisseau. Le mémoire auquel j’emprunte ces dates, ajoute :
€ Une grande partie de la marine royale ne le vit pas, sans peine, élevé à ce grade, qui le mettait en rang de parvenir dans les premiers postes.
€ M. de Praslin, ministre de la marine, avant besoin d’un officier capable de s'acquitter d’une comiission importante dans les grandes Indes, donna, par commission, le commandement d’un vaisseau de soixante canons à Vauquelain. Ce choix excita encore la jalousie de la marine royale, qui opposa plusieurs obstacles à son départ. Vauquelain en triompha, et sortit de Rochefort pour se rendre aux grandes Indes. Pendant la traversée, cet officier de fortune essuya les plus grands désagréments de la part des officiers de vaisseau qu'il commandait. Enfin, il arriva heureusement à Pondichérv, remplit avec distinction sa mission et revint en France l’année suivante.
€ M. le duc de Praslin n’était plus alors ministre de la marine, et celui qui lui avait succédé, faute de connaître Vauquelain, ne put se garer des rapports de la calomnie. Dès que ce brave marin eût mis pied à terre, on lui enjoignit de rester aux arrêts dans son appartement. Surpris de cette punition, à proportion de l’applaudissement qu’il comptait recevoir pour s'être acquitté de sa commission avec succès, il eut recours, dans sa triste position, à la duchesse de Mortemart, digne héritière des vertus comme des terres des gouverneurs de Dieppe. Les sollicitations de la duchesse dessillèrent les yeux du ministre. Après trois à quatre mois de détention, Vauquelain reçut l’ordre qui lui rendait sa liberté.
« Le premier usage qu’il crut devoir en faire, fut d'aller à Versailles rendre compte de sa traversée des Indes. Mais, avant de partir, la reconnaissance lui fit un devoir de saluer et de remercier plusieurs officiers de marine qui n'avaient point rougi de le visiter dans sa disgrâce. Il sortit à cet effet, sur le soir et fut trouvé mort le lendemain matin, percé de coups, sans qu’on en ait connu les auteurs. »
Ainsi périt, à trente-sept ans, un homme qui aurait pu faire l’honneur de n'importe quelle marine. Il eut à lutter contre les préjugés
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de caste, et opposa toujours son dédain, sa force de caractère, ses états de service, son patriotisme sans borne, aux calomnies. et aux humiliations qui le suivirent pendant sa trop courte carrière.
Au physique, Vauquelain était fort bel homme, son œil réflétait la douceur et la fermeté. Il avait une figure et une tenue fort agréables, et joignait un courage indomptable à une grande modestie. Ses connaissances nautiques étaient craintes, admirées par ses ennemies, reconnues et admises par toute la marine française,
Voilà en quelques lignes le portrait de cet homme, qui fait dire à notre grand historien Garneau :
€ Mon vieil aïeul, courbé par l’âge, assis sur la galerie de sa longue maison blanche, perchée au sommet de la butte qui domine la vieille église de Saint-Augustin, nous montrait de sa main tremblante le théâtre du combat naval de l’'Atalante, avec plusieurs vaisseaux anglais , combat dont il avait été témoin dans son enfance. »
Ge nom obscur de Vauquelain ne serait-il pas le point de départ de la volonté et des grandes pensées que Garneau a consacrées toute sa vie à l’histoire de son pays ?
Le Moniteur de lu flotte, de 1857, cité par M. Alfred Garneau, raconte un trait touchant du fils de ce marin :
€ Il laissa en mourant un fils, Pierre Vauquelain, qui se livra de bonne heure à l'étude de l’histoire et de la géographie de l'Afrique, et qui fut couronné, en 1771, par l’Académie de Lyon.
€ Ge jeune savant, vivemeni recommandé par un brave marin qui avait connu sa famille, le marquis de Vaudreuil, fut admis, en 1774, paï Turgot, dans les bureaux du ministère de Ja marine, où il s’occupa de la rédaction d’un mémoire pour réhabiliter la vie et les travaux de son père. Une circonstance toute fortuite vint assurer le succès de ses démarches,
€ En 1775, la reine Marie-Antoinette assista à la première communion des jeunes filles de la commune de Meudon, et, après la cérémonie, l’une d’entre elles, désignée par ses compagnes, lui présenta un magnifique bouquet de roses blanches et lui récita un compliment rédigé d'avance, pour la remercier de l’honneur qu'elle daignait faire au pays. La jeune fille chargée de cette démarche, était Mile Elizabeth Vauquelain, alors âgée de seize ans et qui habitait l’été chez une de ses tantes, à Meudon. Elle plut beaucoup à la reine, qui, après l’avoir embrassée, lui demanda ce qu’elle pouvait faire pour elle.
« La jeune fille sans se déconcerter, et les larmes aux yeux, lui répondit :
« — Jose demander à Votre Majesté qu’elle fasse rendre justice à la mémoire de mon grand-père.
€ Le noble cœur de la reine fut touché de cette réponse.
€ Elle embrassa Mlle Vauquelain et lui promit de s'occuper de sa demande. Elle tint parole. Le jour même, elle parle au roi de ce qui venait de se passer. Le roi Louis XVI, toujours juste et bon, ordonna à M. de Sartines, alors ministre de la marine et des colo-
nies, de faire une ‘enquête sur Jean Vauquelain et de lui en faire connaître le résultat.
« Cette enquête eut lieu immédiatement. Parmi les témoins entendus se trouvaient le célèbre de La Pérouse, le marquis de Vaudreuil et les membres de la famille du marquis de Montcalm, le héros du Canada. Elle fut complètement favorable à la mémoire de Vauquelain. Elle établit les glorieux services qu’il avait rendus à la marine et à la France, et l'injustice des accusations dont, vers la fin de sa vie, il avait été l’objet.
« Le roi Louis XVI se fit présenter son fils et, lui annonçant ce résultat, lui dit qu’il se souviendrait des services de son père. Vauquelain lui remit un exemplaire de son Mémoire sur la géographie de l'Afrique. Quelques mois après, le roi lui confia une mission très difficile au Maroc, et il s’en acquitta de la manière la plus satisfaisante. En 1777, la France ayant résolu d'ouvrir des relations suivies avec l’extrème Orient, le roi le nomma son consul en Chine. M. Vauquelain obtint un exequatur de l’empereur Kian-Loung, qui régnait alors. Ce fait depuis ne s’est jamais reproduit. M. Vauquelain a rendu de très grands services et a laissé de très beaux souvenirs en Chine, dans ce mystérieux et riche pays où notre mèrepatrie promène en ce moment, haut et fier, le drapeau tricolore. »
Voilà, en peu de mots, ce que j'ai pu recueillir sur la vie de ce grand oublié de notre histoire. Pour vous bien faire comprendre cette existence, qui fut presque toute entière consacrée au service de notre pays, j'ai dû recourir aux mémoires, aux archives, aux lettres du siècle dernier. En réunissant ces restes épars, j'ose espérer avoir réussi à faire revivre cette énergique figure de Vauquelain, qui, devant son génie de marin, voyait s’incliner sans réplique Anglais et Français.
Hélas ! Vauquelain n’est pas le seul de nos héros qui soit ignoré aujourd’hui, et peut-être viendrai-je, un jour, vous raconter les épisodes de la vie maritime de nos compatriotes, de Le Moyne d’Iberville, du capitaine de vaisseau Claude-Charles Denys de Bonnaventure, des deux amiraux de Vaudreuil, des amiraux Bedout et Martin, tous nés au Canada, la majorité à Québec.
Peut-être, à la suite de ces études, vous parlerai-je d’autres marins canadiens-français qui, dans leur humble sphère, ont servi et honoré la France à l’égal de ces grands noms que portèrent nos gouverneurs, les amiraux de la Galissonnière et de la Jonquière. Je ne le cache pas, j'aime ces récits simples, remplis de patriotisme, de poudre, racontant les tours de force maritimes que firent ces illustres marins, et je sens qu’ils ne peuvent manquer de plaire aux descendants de ceux qui y contribuèrent et en prirent leur large
art.
Le Nil garde encore l’écho des joyeux chants de rame de nos voyageurs, et de nos jours, ne comptons-nous pas parmi les nôtres, des pilotins, des pilotes, des capitaines au long-cours qui sont considérés comme comptant parmi les premiers marins du monde ? Les amiraux Commerell, Mac Clintock, Galiber, Thomasset, Halli-
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gon, de Freycinet, le vice-amiral Peyron, ministre de la marine de France, se sont plu à le répéter maintes fois à ceux qui recevaient, en rade de Québec, l'hospitalité de leur bord.
Personne de nous ne s’étonnait de l’unanimité de ces officiers généraux à ce propos, car tous nous nous rappelions que les ancètres de nos matelots, de nos pilotes et de nos capitaines au longcours, servaient autrefois sous des commandants dont le type se personnifie tout entier dans le mâle caractère de Vauquelain, le héros de Louisbourg et de la Pointe-aux-Trembles.
La mer est ingrate, me direz-vous. La fin prématurée du capitaine de l’Atalante en fait une preuve. A quoi bon encourager pareille carrière ?
Eh bien ! je connais les marins et je les sais par cœur. Si Vauquelain eût vécu, il aurait répondu ce que disait, en pareil cas, un vice-arniral de France :
— Je suis loin de me plaindre de la Providence. Si j'avais à recommencer une nouvelle existence, je ne choisirais pas une autre profession que celle de la mer. J'ai toujours aimé la marine pour elle-même, et je ne puis revoir la mer sans la saluer avec une sorte de respect. C’est à la mer que j'ai dû mes premières émotions, c’est elle qui m'a fait homme, qui m’a nourri, qui console encore mes vieux jours par les souvenirs qu’elle m'a laissés et qu'elle m'a permis de laisser à ma patrie.
Rochefort-sur-mer. — Société anonyme de l'imprimerie Ch. Thèze,