LE CHEMIN DE MARLEÏ
— Il n’est arrivé personne par la diligence ce soir? — demanda le forgeron de Compton-des-Bruyères au gros et lourd propriétaire de YOurs-Noir , la première et la plus vaste hôtellerie du pays.
— Personne, excepté le Capitaine Duke. m
— Comment!... le Capitaine était donc allé à Lorf®» dres?...
— Il y est resté trois semaines, — répliqua l’aubergiste, qui paraissait être d’une humeur maussade et taciturne.
— Hum!... — dit le forgeron; trois semaines à Londres ; trois semaines à jouer, à se quereller, à perdre son temps, à danser aux bals de Chelsea, et à donner des soupers à Covent Garden; trois semaines à dépenser l’argent du Roi; trois semaines....
Le cap. ou vautour.
— A aller au diable!... trois semaines à aller au diable !... — fit une voix derrière lui; pourquoi ne ditesvous pas cela en bon anglais, John Homerton?
— Bon Dieu! mais n’est-ce pas M.Darrell Markham que voici ?
— Lui-même et nul autre, — reprit celui qui venait de parler.
C’était un homme fort grand, qui portait une longue . redingote, de maîtresses bottes et un chapeau à trois cornes qui lui cachait les yeux.
— Mais ne dites rien, Homerton ; personne ici ne sait que je suis à Compton, et comme je n’y*suis venu que pour affaires, mon séjour y sera de tres-courte durée.
Il faut que je reparte dans deux heures. Que disiezvous donc du Capitaine George Duke, du vaisseau de Sa Majesté le Vautour ?
— Je disais, monsieur Darrell, que si j’avais une femme aussi jolie que Mme Duke, et si je ne pouvais rester près d’elle que deux mois de l’année , je ne passerais pas la moitié de mon congé à Londres. Je crois, monsieur Darrell, qu’avec sa beauté, votre cousine aurait pu faire un meilleur mariage que celui-là.
— Je le crois aussi, Homerton.
Pendant ce court dialogue, ils étaient restés tous
* trois debout à la porte de l'auberge. Le forgeron tenait
* la bride de son vigoureux petit cheval blanc, âgé au
moins d’un quart de siècle, tout prêt à monter en selle pour retourner à sa forge, située à l’extrémité de la ville ; il avait été retenu plus longtemps qu’il ne l’aurait voulu, mais comment résister aux charmes de la ,
conversation de l’aubergiste? Darrell Markham s’é- **
loigna des deux hommes, et, se promenant sur la grande route poudreuse , il considéra l'entrée d’un petit chemin étroit et sinueux qui traversait les bruyères stériles et sombres ; elles s’étendaient à une distance
de plusieurs milles. V Ours-Noir se trouvait à la porte de la ville, sur le bord même de cette froide campagne.
— Il fera très-noir cette nuit, — dit Markham, — et ce ne sera pas une promenade agréable d’aller à Marley.
— Vous ne comptez certainement pas vous y rendre ce soir, monsieur? — dit l’aubergiste.
— Il le faut, Samuel. Qu’il fasse beau, qu’il fasse mauvais, je coucherai à Marley cê soir.
— Vous êtes bien courageux, monsieur Darrell, — dit le forgeron avec un air d’admiration profonde.
— Il n’y a pas autant de courage que vous le pensez à traverser les bruyères de Compton. J’ai des pistolets qui ne ratent jamais; mon cheval est robuste, et ses jambes sont solides. J'ai une bourse bien garnie, et je saurai bien la garder; j'ai déjà dans ma vie rencontré plus d’un voleur de grande route; ils ont toujours trouvé leur maître.
— Faut- il vraiment que vous arriviez à Marley ce soir, monsieur Markham?
— Il le faut, il le faut, monsieur Pecker; je dormirai cette nuit au Lion d’or....
— Monsieur l’hôtelier, indiquez-moi, je vous prie,
le chemin de Marley, — dit un étranger, s’arrêtant devant la porte de l’auberge. *
Les trois interlocuteurs levèrent en même temps les yeux et virent un cavalier qui, à son tour, les regardait en face; il était arrivé si doucement qu’on n’avait même pas entendu le bruit des sabots de son cheval. Â quel moment s’était-il arrêté? D’où venait-il? ce qu’il y avait de certain , c’est qu’il était là. La faible lueur d’un crépuscule d’automne tombait sur son visage; les derniers rayons d’un soleil rougeâtre brillaient sur sa chevelure brune.
Ainsi éclairé par le soleil couchant, cet homme était
très- beau. Il avait les traits réguliers, le visage pâle et un peu bronzé par le soleil étranger, les yeux bruns avec des sourcils noirs, des cheveux châtain clair bouclés que la brise d’octobre faisait voltiger sur son large front. Ce cavalier était de taille moyenne, vigoureux, et bien proportionné ; c’était enfin le type de la mâle beauté anglaise. Le cheval n’était pas moins robuste que son maître avec son large poitrail et ses membres nerveux.*
— Je désire savoir quel est le chemin le plus court pour aller à Marley, — dit le cavalier pour la deuxième fois.
Il y avait eu quelque chose de si brusque dans la manière dont il était apparu aux trois compagnons, 1 qu’aucun d’eux n’avait songé à lui répondre.
L’aubeFgiste fut le premier qui se remit de sa surprise.
— Capitaine, prenez ce chemin sinueux qui traverse la bruyère là-bas ; il vous conduira droit comme une flèche, — lui répondit-il honnêtement, malgré ce paradoxe.
Le cavalier inclina la tête.
— Merci et bonsoir, — dit-il en s’éloignant au petit galop par l’étroit chemin des bruyères, qui n’était d’ailleurs guère plus mauvais que la grande route.
— Quel est ce Capitaine? — demanda Darrell Markham dès que l’étranger fut parti.
— C’est le mari de votre cousine, monsieur, le Capitaine George Duke.
— George Duke?... Mais il vous a parlé comme un étranger.
— C’est sa manière, monsieur, — dit l’aubergiste;
— voilà bien le pire; un jour il vous dit : « Mon bon « ami, que je suis content de vous voir! que voulez- « vous boire avec moi? » Un autre jour, il vous re-
garde de travers. On ne sait jamais comment le prendre; malgré tout, c’est un brave homme que le Capitaine.
— Très-beau garçon, — dit Darrell. — Je ne m’étonne plus que Millicent s’en soit éprise. *
— Il y a pourtant des gens qui disent que Mlle Millicent en aimait un autre avant le Capitaine, — insinua le malin aubergiste.
— Ces gens-là devraient trouver quelque chose de mieux à faire que de bavarder sur les affaires de cœur d’une jeune femme, — fit Markham. — Mais, je vous le répète, Pecker, si je ne pars pas tout de suite, je n’arriverai pas à Marley ce soir : il va faire nuit dans une heure. Donnez ordre qu’on m’amène Balmerino.
— Vous êtes réellement, forcé de vous en aller ce soir, monsieur Markham?...
— Encore une fois, oui. Voyons, dites au garçon d’écurie d’amener mon cheval ; sans cela l’obscurité me surprendrait avant queje fusse à mi-chemin.
— Bonsoir donc, monsieur, — dit le forgeron ; — j’aurais voulu que vous restassiez à Compton; on y est triste, maintenant qüe le vieux seigneur est mort, que le jeune seigneur se ruine à Londres, et que vous êtes toujours absent. Compton n’est plus qe qu’il était quand vous étiez petit garçon, monsieur Darrell, et que votre oncle passait les fêtes de Noël au manoir ; c’était le bon temps.... mais à présent....
— Parbleu ! il faut bien que nous vieillissions tous, John, — dit Darrell en réprimant un soupir.
— Il bst dur de soupirer et de parler de vieillir à vingt-huit ans, monsieur, — dit le forgeron. — Bonsoir, monsieur Darrell, et... pardonnez la liberté que je prends en vous disant: Que Dieu vous garde!
Homerton monta sur son vieux cheval blanc et se dirigea vers les lumières brillantes de la grande rue*
Au moment même où le forgeron s’éloignait, on entendit dans l’intérieur de l’auberge une voix de femme qui criait :
— Où est -il cet imprudent ?.... où est mon cher enfant?... il ne partira pas ce soir.... je ne veux pas qu’on lui coupe la gorge, moi.... Je ne veux pas qu’on lui brûle la cervelle sur la grande route du Roi.
En même temps, une grosse femme d’une cinquantaine d’années sortit de l’auberge, et jeta ses gros bras rouges, ornés de mitaines noires, autour du cou de Markham.
— Vous ne partirez pas ce soir, monsieur Darrell, n’est-ce pas? J’ai entendu Pecker qui vous demandait de rester, mais il a des manières si maussades, il ne sait pas demander, — dit dédaigneusement l’importante Mme Pecker. — Ah! je perds souvent patience avec lui... Comme il est probable, vraiment, que vous resteriez ici, si l’on n’avait à vous offrir qu’un ou deux canards à moitié morts 1
Cette observation sans bienveillance était dirigée contre Pecker; la nature endormie de l’aubergiste attirait sans cesse sur lui le dédain de sa magnifique et énergique moitié.
Pauvre propriétaire de l 'Ours-Noir ! En vérité, on peut bien dire qu’il n’existait pas. Il y avait des garçons, des servantes, des valets d’écurie à Y Ours-Noir, mais il n’y avait point de propriétaire. Pecker était si absolument éclipsé par la splendeur de sa grosse et souveraine épouse, que ses serviteurs même ne s’apercevaient pas qu’il fût de ce monde. Quand il donnait un ordre, on n’en tenait pas compte ; et si, par quelque malheureux hasard, un des domestiques, peu accoutumé aux habitudes de la maison, tâchait de le remplir, cela causait, pendant toute la journée, un terrible désordre dans le ménage de VOurs-Noir.
Aussi Pecker n’était pas gai. S’il recevait un voyageur, il lui donnait une idée si triste de la vie en général, et en particulier de celle que l’on menait à Gompton, que neuf voyageurs sur dix s’en allaient découragés dès qu’on avait donné à leurs chevaux une botte de foin accompagnée d’un peu d’eau de la grande cuve placée sous le chêne devant la porte. Il ne parlait que de brigands sur le chemin; il avait la bouche pleine de tempêtes terribles, et s’il abordait un sujet politique, on voyait, en l’éCoutant, une avalanche de calamités sans nombre tomber sur la vieille Angleterre; s’il discutait à propos d’agriculture, les plus mauvaises récoltes devaient ruiner le pays. Quelques personnes assuraient qu’il était triste naturellement, et que lorsqu’il souriait ce sourire lui faisait mal. D’autres, au contraire, déclaraient qu’avant son mariage il était moins sombre, que le poids de son bonheur conjugal était trop grand pour lui. Il succombait sous la félicité d’être uni à une aussi splendide créature que Mme Pecker; cette bonne fortune si inattendue avait détruit sa santé et troublé son esprit. Sûrement tel qu’il était, il se sentait tout à fait impuissant à lutter contre sa belle, mais gigantesque épouse. Un étranger, voyant pour la première fois la félicité conjugale qui régnait dans la maison de Y Ours-Noir, aurait pensé que Pecker y était un intrus, un aubergiste nominal, ou, comme l’on pourrait dire, un hôtelier-consort. Cependant, pour un intrus, il n’en était pas un : l’auguste famille des Pecker avait régné de temps immémorial à V Ours-Noir. Feu Samuel Pecker, le père de l’époux de Sarah, était un gros et robuste gaillard de six pieds; il ressemblait aussi peu à son fils qu’il est possible à deux Anglais de ne pas se ressembler. Samuel avait hérité de son père de toute la propriété : la maison, les hangars, les jardins, les basses-cours, les écuries, les
vacheries, les étables à cochons, tout enfin ce qui était connu sous la dénomination de V Ours-Noir ; mais Samuel n’avait pas longtemps joui do son pouvoir. Six mois après être monté sur le trône, six mois après s’être installé dans le grand fauteuil de cuir du comp- »
toir de Y Ours-Noir, il épousa Sarah, qui était la femme de charge du seigneur RingwoodMarkham, du manoir, et la veuve d’un matelot nommé Thomas Masterton.
Voilà pourquoi en ce moment Sarah Pecker tenait embrassé le cou de Darrell dans ses deux gros bras.
Elle avait connu Darrell dès son enfance ; elle, ne croyait pas que, parmi tous les hommes du monde qui fréquentaient le Ranelagh et les cafés, ni parmi ceux qui sont dans l’armée, dans la marine, dans Leicester, dans Kensington, au club de White, chez Bellamy, au • Mail, dans Change Alley, à Bath, à Tunbridge Wells, ou enfin dans n’importe quel endroit à la mode d’Angleterre, on pût trouver un cavalier aussi beau, aussi distingué, aussi intelligent, aussi élégant, aussi courageux, aussi généreux, aussi charmant, aussi noble que Darrell Markham.
— Vous ne partirez pas ce soir * monsieur Darrell,
— lui dit-elle ; — vous ne voudriez pas que l’on dît que vous êtes sorti de Y Ours- Noir pour vous faire assassiner dans les landes de Compton. Dans ce moment même, Jenny est occupée à vous faire rôtir un chapon, ' ■
et je vous donnerai une bouteille de vin de votre pauvre oncle, que Pecker a acheté à la vente du manoir. |
— C’est inutile, Sarah; je te dis qu’il m est impossible de rester. Je sais que Jenny sait très-bien faire rôtir un chapon, et que tes hôtes sont toujours fort bien trai- * tés ; rien ne me serait plus agréable que de rester ici, ^
mais je ne le puis vraiment pas. Il faut que je prenne la diligence qui part de Marley demain, à cinq heures du matin, pour York. Je n’aurais pas dû m’arrêter du
tout à Compton, mais je n’ai pu résister à la tentation de te donner une poignée de main, Sarah, en souvenir du bon vieux temps qui n’est plus, et aussi pour te demander des nouvelles de Nat Holloway le meunier, et de Lucas Jordan le médecin, et de Selgood le notaire, et de quelques autres de mes anciens camarades.... et ... et....
— Et de Mlle Millicent?.. . n’est-ce pas, monsieur Darrell?... car Londres peut bien être une belle et grande ville toute pleine de jolies femmes qui se promènent sur le Mail avec leurs paniers et leurs falbalas à la
française mais vous n’avez pas oublié Mlle Milli-
cent, n’est-ce pas, Darrell?
Ellel'avait allaité et soigné quandil était un tout petit enfant, et elle l’appelait quelquefois Darrell tout court.
— Vous avez tort, Darrell, vous avez tort. L’année passée, il y a eu un joli mariage à l’église de Compton ; tout était magnifiquement conduit ; ah ! que la fiancée était belle ! Mais il y avait quelque chose qui clochait, et ce quelque chose-là, c’était le fiancé.
— Si tu ne veux pas que la nuit me surprenne, ni que quelque vaillant chevalier me brûle la cervelle sur le chemin de Compton, il faut me laisser partir tout de suite, Sarah.... Oh ! Sarah, le bon vieux temps que celui où je t’appelais Mme Sally Masterton, quand j’étais encore dans la chambre de la gouvernante au Manoir.
En disant ces mots, il s’éloigna en soupirant, puis il se mit à siffloter un vieil air anglais bien doux et bien plaintif, et, debout sur le seuil de la porte, il considéra la vaste étendue des bruyères.
Le garçon d’écürie amena le cheval : un vigoureux alezan, haut de seize paumes. Et quelle fière allure! il n’uvait qu’une seule tache blanche, une. raie longue et mince sur un des côtés de la tête.
Le jeune homme entoura de son bras le cou du cheval, le caressa et le regarda comme il aurait regardé un ami en la fidélité duquel il eût eu toute confiance,
— chose assez rare dans ce bas monde.
— Mon brave Balmerino , mon bon Balmerino , — dit-il, — ce soir nous ferons ensemble vingt-quatre milles à travers un rude pays. Tu m’aideras à remplir une mission dont le résultat sera peut-être détestable, et tu m’éloigneras de bien de^ souvenirs amers et de bien tristes pensées ; tu feras tout cela, Balmerino , tu feras tout cela, n’est-ce pas. mon vieux cheval?
Le cheval frotta sa tête contre l’épaule du jeune homme et fit entendre un léger hennissement.
— Bonne bête ! cela veut dire oui, — dit Markham en s’élançant en selle. — Bonsoir, mes vieux amis! adieu, vieille maison ! Je dirai comme M. Garrick dit dans une pièce de M. de Shakspeare : « Richard est encore lui-même ! » Adieu !
Il fit un signe de la main, et s’éloigna lentement dans la direction du sentier des bruyères; mais avant qu’il n’eût traversé la route, Pecker, ordinairement si flegmatique, se leva subitement devant lui et l’arrêta ; (
il avait le visage pâle et défait.
Darrell tira brusquement la bride de Balmerino et le fit reculer; l’aubergiste de Y Ours-Noir avait été bien près d’être écrasé tout net. ♦
— Monsieur Darrell, — fit le maussade aubergiste,
— n’allez pas ce soir à Marley.... n’y allez pas.... Ne me demandez pas pourquoi, monsieur, ne me demandez pas pourquoi, car je ne saurais vous le dire, mais n’y allez pas ! J’ai senti une de ces choses.... Je ne sais
pas comment cela s’appelle.... J’ai eu de ces pressen- ^
timents qui vous frappent aussi distinctement que pourraient le faire les paroles les plus claires. N’y allez pas!... n’y allez pas!
— Quoi?... un pressentiment.... Pecker?...
— C’est le mot, monsieur. N’y allez pas !...
— Il le faut pourtant, Samuel, il le faut! Si, en allant à Marley, je cours à ma mort, que la volonté de Dieu soit faite,
Il lâcha la bride, et Balmerino partit avec une telle rapidité que Pecker - ne vit bientôt plus de Darrell Markham qu’un nuage de poussière blanche poussé par le vent d’automne, vers les bruyères, que l’approche de la nuit rendait de plus en plus sombres.
Sarah se tenait debout sous le porche couvert de chaume de Y Ours-Noir; elle regardait aussi le cavalier qui s’éloignait.
— Pauvre Darrell! brave, généreux, noble Darrell !... Pour l’amour que je porte à Mlle Millicent, j’aurais désiré que le Capitaine Duke lui ressemblât un peu.
— Mais si par hasard le Capitaine ne le désire pas du tout?... Comment faire, madame Pecker?
La personne qui venait de répondre au monologue de Mme Pecker était un homme de taille moyenne, vêtu comme un officier de la Marine royale ; il s’était approché de la porte de l’hôtellerie aussi doucement que l’avait fait le cavalier étranger une demi-heure auparavant.
Pour la première fois, l’imprudente Sarah trembla devant un homme ; la grosse femme ne put que balbutier.
— Je vous demande bien pardon, Capitaine Duke, — dit-elle, — je ne faisais que penser !...
— Vous pensiez à haute voix, madame Pecker.
Ainsi donc, vous aimeriez à voir George Duke, Capitaine du vaisseau de Sa Majesté le Vautour , aussi négligent, aussi paresseux, aussi inutile, aussi propre à rien que Darrell Markham? *
— Je vais vous dire ce que c’est, Capitaine. Vous
êtes le mari de Mlle Millicent, et je ne pourrais rien dire contre vous par amour pour cette chère demoiselle. Mais ne parlez pas mal de M. Darrell Markham, car c’est une chose que Sarah Pecker ne permettra pas, tant qu’elle aura une langue dans la bouche et des ongles au bout des doigts.
Le Capitaine partit d’un grand éclat de rire sonore et prolongé, un rire qui vraiment était une musique, un rire qui n’avait pas son pareil, tant il était harmonieux. Il y avait des gens dans la ville de Compton-des-Bruyères, dans le port do Marley, et à bord de la frégate de Sa Majesté le Vautour , qui prétendaient trouver parfois dans ce rire quelque chose de cruel et de désagréable à entendre. Mais a-t-on jamais vu un homme dans une situation élevée échapper à la calomnie? Et pourquoi, s’il vous plaît, le Capitaine Duke aurait-il été une exception à cette règle générale?
— Je vous pardonne, madame Pecker, — dit-il, — je vous pardonne. Je peux souffrir qu’on dise du bien de Darrell Markham. Pauvre diable, je le plains!
Après cette observation si amicale, le Capitaine du Vautour s. mit à marcher à grands pas devant le seuil de l’auber 0 >; il rencontra Samuel qui, après l’avis solennel qu’il venait de donner à Darrell, était rentré à l’hôtellerie par une porte de derrière.
Si le Capitaine Duke, de la marine de Sa Majesté, eût été un revenant, son apparition n’aurait pas étonné davantage le doux Samuel; il recula, et, de ses petits yeux bleus tout grands ouverts, il regarda fixement le Capitaine.
— Vous n’y êtes donc pas allé? — demanda-t-il.
— Comment, je n’y suis pas allé? Où cela?...
— A Marley.
— Pas allé à Marley? non 1 Qui vous a dit que j’avais l’intention d’y aller?
LE CAPITAINE DU VAUTOUPv 43
Le peu d’énergie qui restait au cœur de Pecker s’évanouit tout à coup quand il entendit la voix sonore du Capitaine, et il murmura doucement :
— Qui me l’a dit?... Oh! personne... excepté... excepté vous !
Le Capitaine sourit de nouveau de son étrange sourire.
— Je vous ai dit cela, mdi?... je vous ai dit cela, Pecker?... Quand?
— Il y a une demi-heure.... quand vous m’avez demandé quel chemin il fallait prendre.
— Quand je vous ai demandé quel chemin il fallait prendre pour aller à Marley ?... Mais je connais ce chemin-là aussi bien que le gaillard d’arrière du Vautour.
— Cela m’a surpris aussi, Capitaine, de vous voir arrêter votre cheval à cette porte et de vous entendre me
demander le chemin Oui, je dois vous dire que j’ai
trouvé cela assez bizarre...
— Moi!... j'ai arrêté mon cheval?... Quand?...
— Il y a une demi-heure. r
— Pecker, je n’ai pas mis le pied à 1’; rier de tout aujourd’hui. Je n’aime pas trop les chevaux, et surtout ce soir que je suis fatigué de mon voyage. Je sors à l’instant du salon de ma femme, où j’ai pris une tasse de thé. Grand Dieu! je me suis assez ennuyé à écouter son bavardage !
— Et pourtant le curé Bendham dit qu’il n’y a pas de revenants!
— Pecker, vous êtes ivre-mort.
— Je n’ai pas bu un verre de bière aujourd’hui, Capitaine. Demandez à Sarah.
— Non il n’a rien bu, Capitaine, — répondit Mme Pecker à cette question. Oh ! je veille à ce qu’il ne boive pas.
— Eh bien, alors, madame Pecker, qu’a-t-il donc, ce diable de fou! — demanda le Capitaine en colère.
— Que Dieu ait pitié de vous! Moi, je n’en sais rien, — répliqua dédaigneusement Mme Pecker. Il a la tête aussi pleine de folies que la plus vieille femme de tout le Cumberland. Il voit toujours des revenants , des spectres, des linceuls, et toutes espèces d’horreurs; c’est ce qui dérange son esprit pour les affaires, et le rend incapable même de régler ses livres de comptes. Aussi je perds patience avec lui.
Mme Pecker aimait beaucoup à dire qu’elle perdait toute patience avec son mari; on la croyait sur parole.
— Oh! n’importe! cela ne me regarde pas, — dit l’aubergiste avec douceur; — il y avait trois hommes qui l’ont vu, voilà tout!
— Trois hommes!... Ils ont vu qui?
— Nous étions trois qui l’avons vu.... Nous avons vu....
Ici l’aubergiste fit une horrible grimace, comme s’il avalait quelque chose avec avidité.
— Voyez! — fit M“ e Pecker, — il avale sa langue maudite!
— Bon! — murmura Samuel, — nous l’avons vu.
— Qui donc?...
— Le Capitaine, il y a une demi-heure, il s’est arrêté sur son' cheval devant cette porte et m’a demandé de lui indiquer le chemin de Marley .
— Duke regarda fixement celui qui venait de parler; il le regarda sérieusement, d’un air pensif, avec ses grands yeux noirs perçants, puis il se mit à rire. La figure stupéfaite de l’aubergiste l’amusait tant qu’en traversant le vieux vestibule il ne pouvait encore s’empêcher de rire, et qu’en ouvrant la porte du salon boisé, dans lequel les gens comme il faut avaient l’habitude de se réunir, il riait toujours. Il s’assit en riant dans la
grand fauteuil; il étendit les jambes pour permettre aux talons de ses bottes de se sécher sur les chenets de fer, en riant plus fort ; il continua de rire en appelant Pecker, et il put à peine commander son punch qui était son breuvage favori, tant il riait à gorge déployée.
Il n’y avait personne que le Capitaine dans la salle, et lorsque l’aubergiste eut fermé la porte, Duke continua de rire. Cependant une pensée amère contractait les muscles de son visage, et l’expression agréable de ses yeux noirs fit place tout à coup à une profonde tristesse.
Quand on lui apporta son punch, il en but trois verres. Mais ni le grand feu de bois qui pétillait dans le vaste foyer, ni la boisson brûlante, ne paraissaient le réchauffer ; il frissonnait tout en buvant.
Il frissonnait, et, attirant sa chaise plus près du feu, il posa de nouveau ses pieds sur les deux chenets en fer, et il regarda d’un air sombre la flamme qui pétillait.
— Mon cauchemar U. . mon ombre!... ma malédic-
tionl... — s’écria-t-il.
Ces quelques mots qu’il venait de prononcer exprimaient une haine aussi durable que sa vie.
Tout à coup une pensée nouvelle parut le frapper; il se leva si brusquement qu’il renversa le lourd fauteuil sur lequel il était assis : puis il quitta la salle en marchant à grands pas.
De l’autre côté du vestibule se trouvait le parloir commun de l’auberge; la salle dans laquelle les négociants de la ville se réunissaient chaque soir, la salle de chêne, étant consacrée aux gens comme il faut, tels que le docteur, le notaire et le Capitaine Duke. Le parloir commun était plein ce soir-là, et de la porte ouverte on entendait un grand bruit de voix qui causaient et riaient.
Le Capitaine vint à cette porte, et, soulevant son chapeau, il salua la petite assemblée.
En un moment tout le monde fut debout, car le Capitaine George Duke du vaisseau de Sa Majesté le Vautour était un personnage à Compton-des-Bruyères ; et ce n’était plus un étranger dans le pays, son mariage avec la fille unique du vieux châtelain en avait fait un indigène.
— Messieurs, — dit-il avec grâce, — je suis fâché de vous déranger; Pecker n’est-il pas ici, je vous prie?
Pecker était là, mais il était si abattu et si interdit que, lorsqu’il entendit prononcer son nom, il quitta la place qu’il occupait à la table. On eut dit une pâle Aphrodite mâle sortant du sein des ondes; il resta muet.
— Pecker, je désire savoir l’heure exacte, — lui dit le Capitaine;' — ma montre est dérangée, et Mme Duke est tellement absorbée par les romans de M. Richardson, et par les soins qu’elle prodigue à son petit chien, que toutes les pendules de la maison sont dérangées. Quelle heure est-il à votre infaillible horloge en bois qui loge sur l’escalier, Samuel?
L’aubergiste enfonça ses deux petites mains grasses dans ses cheveux roux; après cette simple opération, il sembla se trouver plus à son aise : puis il sortit sans bruit pour exécuter l’ordre du Capitaine. En un moment on présenta à Duke une douzaine de gros chronomètres en argent ayant la forme d’un oignon, et autant de grandes montres de Tompion enveloppées dans leurs chemises de cuir.
— J’ai sept heures et demie.
— Huit heures moins un quart.
— Il est huit heures moins vingt, monsieur le Capitaine.
Le Capitaine Duke aurait pu choisir, s’il l’avait voulu,
LE CAPITAINE Dü VAUTOUR 17
entre une demi-douzaine d’heures différentes : il se contenta de dire doucement :
— Messieurs, je vous remercie beaucoup, mais je vais régler ma montre sur la vieille horloge de Pecker, car je crois qu’elle va mieux que celles de l’église, du marché, et même de la prison.
— Cependant, l’horloge de la prison est trop exacte quelquefois le lundi matin, n’est-ce pas, Capitaine? — dit un petit cordonnier qui était le bel esprit du village.
— Elle est quelquefois fort loin d’être assez exacte, monsieur Tomkins, — répondit le Capitaine en montant sa montre, avec un sourire sérieux aux lèvres. — Si tous les gens qui le méritent étaient pendus, il y aurait plus de place dans le monde pour les honnêtes gens, monsieur Tomkins.... Eh bien! Samuel, quelle heure est-il exactement?
— Il est huit heures moins dix, monsieur le Capitaine. Quel temps!.... Quelle soirée!.... J’ai regardé par la fenêtre de l’escalier, et j’ai vu le ciel si noir, que j’ai eu peur de le voir tomber sur ma tête.
— Huit heures moins dix, c’est bien, — dit le Capitaine en remettant sa montre dans son gousset.
Il se dirigea vers la porte de la salle ; arrivé sur le seuil, il s’arrêta.
— Brave Samuel, à propos, — dit-il, — à quelle heure avez-vous vu mon ombre?
En faisant cette question , il riait et regardait la compagnie, il clignotait même malicieusement des yeux dans la direction de l’aubergiste embarrassé.
— A l’église de Compton, il sonnait huit heures quand votre ombre a traversé la bruyère, monsieur le Capitaine ; mais ne me demandez plus rien là-dessus, je vous en prie, ne m’en parlez plus. Cela ne me regarde pas, cela ne regarde personne, mais... — répéta-t-il, — je l’ai vue,
Les habitués de Y Ours-Noir ne faisaient pas ordinairement grande attention à ce que disait le digne aubergiste. Cependant ces trois derniers mots parurent les émouvoir, et ils regardèrent tour à tour d’un air effaré le visage de Pecker et celui du Capitaine.
— Notre brave aubergiste a trop bu de son excellente bière aujourd’hui, messieurs, — dit Duke : — bonsoir !
Il quitta le parloir et rentra dans la salle de chêne, où il se jeta encore une fois dans sa position favorite auprès du feu. Il s’imaginait voir dans les flammes des falaises âpres et escarpées et des abîmes sans fond, où de temps en temps quelques charbons tombaient comme un homme qui renonce à la vie et qui du sommet d’un rocher se jette dans un gouffre.
Les grands yeux noirs du Capitaine regardaient directement et fixement les aspects changeants du foyer : c’était alors un personnage bien différent de cet homme, dont la voix douce et gaie venait de résonner dans le parloir commun de l’auberge. Ceux qui l’avaient vu dans l’une des deux pièces auraient eu quelque peine à le reconnaître dans l’autre.
Il ne demeura pas longtemps seul ; bientôt Nathaniel Hallowav, le meunier, entra et partagea le punch du Capitaine. Puis, le notaire Selgood et M. Jordan le chirurgien, — le docteur Jordan, le docteur par excellence, dans tout Compton, — qui entrèrent bras dessus bras dessous. Les quatre hommes étaient trèsliés et très-gais; ils burent, ils fumèrent, ils parlèrent politique jusqu’à minuit, heure à laquelle le Capitaine se leva brusquement de sa chaise et voulut se retirer.
— Voilà minuit qui sonne au clocher de l’église de Compton, — dit-il en se levant de table. — Messieurs, j’ai une jeune et jolie femme 'attend, et j’ai un
demi-mille à faire avant d’arriver chez moi ; je vous quitte. Vous finirez votre punch et votre conversation sans moi.
Nathaniel Holloway se leva aussitôt.
— Capitaine, vous n’allez pas nous quitter ainsi, vous n’êtes p?is sur votre gaillard d’arrière, et vous ne ferez pas ici tout ce que vous voudrez. Pour ce qui est du joli petit amiral en jupons, vous vous arrangerez toujours avec lui. Restez, mon vieil ami, et finissez votre punch.
Et le bon meunier, que la boisson avait un peu égayé, retenait le Capitaine par sa manche, ornée de broderies d’or.
Duke se débarrassa de cette étreinte; il ouvrit la porte qui donnait dans le vestibule, et il sortit suivi de ses bons amis le docteur Jordan et le notaire Selgood.
Cinq minutes auparavant tout était tranquille dans la maison, maintenant tout est bruit et désordre. Voici d’abord la bonne Mme Pecker qui tour à tour se lamente, pleure, et gronde. Puis, voilà Samuel, son mari, épouvanté, inutile, qui gêne tout le monde, et qui s’affaisse sous les émotions réunies de sa propre stupéfaction et du mépris général. Voilà ensuite le garçon d’écurie et deux femmes de chambre aux joues rouges et à l’air ahuri qui se pressent, se heurtent, se culbutent. Voici la cuisinière et le garçon de salle qui accourent. Enfin, voyez au milieu de cette salle, étendu dans les bras de deux hommes, le facteur et un laboureur de la ferme, celui qui cause cette émotion et cette frayeur. Sarah agenouillée près de lui, le priant, le suppliant de parler, de se mouvoir, d’ouvrir ses paupières alourdies : c’est Darrell Markham qui est étendu là, immobile et glacé... lui qui cinq heures
auparavant était parti tout plein de vigueur et de jeunesse pour le petit port de mer de Marley.
— Jim Bowlder, un des laboureurs de la ferme du
baron Morris, et moi, nous l’avons trouvé par hasard dans un petit sentier, — dit l’un des hommes. — Il faisait tellement noir que nous n’avons pas pu distinguer d’abord si c’était un homme ou un mouton; nous l’avons pris dans nos bras, nous l’avons tâté, et nous avons senti qu’il était engourdi par le froid et l’humidité il se pouvait qu’il eût été gelé ou assassiné;
sur son bras gauche et sur sa poitrine il y avait quelque chose de mouillé ; c’était du sang. Moi et Jim Bowlder nous l’avons soulevé ensemble; Jim l’a pris par les pieds, et moi par la tête, et nous l’avons apporté ici.
— Qui est-ce?... qu’y a-t-il? — demanda le Capitaine Duke en s’avançant au milieu de la petite foule.
— C’est Darrell Markham, Capitaine, le plus proche parent et l’ami le plus cher de Mlle Millicent!... Assassiné!... assassiné sur le chemin des bruyères de Compton à Marley.
— Pas à plus , d’un mille d’ici, madame, — interrompit le laboureur qui avait ramassé le blessé.
— Darrell Markham!... le cousin de ma femme... Darrell Markham!... Mais pourquoi est-il venu ici?... Que faisait-il à Compton?...
Ses grands yeux noirs regardèrent la figure si calme qui reposait sur l’épaule du facteur, et qui était toute mouillée par l’eau et le vinaigre avec lesquels Sarah avait arrosé le front du blessé.
— Pourquoi est-il venu ici?... Il y est venu pour être assassiné.... Il est venu ici pour qu’on me le tue, mon pauvre chéri.... mon pauvre chéri!... — dit Mme Pecker en sanglotant.
Pendant tout ce désordre, Lucas Jordan, le chirurgien, se glissa derrière le petit groupe, et prenant le
bras de Markham dans sa main, il se mit, avec les ciseaux qui pendaient à la ceinture de Mme Pecker, à taillader la manche du pauvre jeune homme depuis le poignet jusqu’à l’épaule.
— Molly, donnez-moi une cuvette, — dit-il tranquillement.
La femme de chambre, malgré sa terreur, apporta la cuvette et la tint dans ses mains tremblantes sous le bras de Darrell.
— Tenez-la bien, ma fille, — * dit le docteur en tirant sa lancette de sa poche, et en l’enfonçant dans le bras raidi de Markham.
Le sang coula lentement et par intervalles inégaux.
— Est-ce qu’il est mort*?... est-ce qu’il est mort, Jordan? — s’écria Sarah.
— Pas plus que moi, madame Pecker. Une balle de pistolet est entrée là dans le bras droit, et a brisé l’os au-dessus du coude. Il s’est évanoui par la perte de son sang et le froid de la nuit. Il en sera quitte pour cela et pour quelques meurtrissures reçues dans la chute qu’il a faite en tombant à bas de son cheval. Ah! il y a bien encore une petite blessure dans le crâne faite par des petits cailloux aigus qui se trouvaient sur la route, mais pas davantage.
Pas davantage !... Cela parut en effet si peu de chose * à ces gens épouvantés, qui un moment auparavant avaient cru Darell parfaitement mort, que Mme Pecker peu habituée pourtant à se laisser aller à la sensiblerie, prit la main du docteur entre ses deux grosses mains et la couvrit de larmes et de baisers.
*’ — Ainsi, c’est bien Darrell Markham, — dit le Capitaine d’un air pensif; — Darrell l’irrésistible, Darrell qui allait épouser sa cousine Millicent, aujourd’hui ma femme. Hum!... un jeune jouvenceau, blond, aux cheveux dorés, et au nez aquilin !... Vous dites, docteur,
qu’il n’y a pas à redouter qu’il en meure, n’ est-ce pas?
— Nullement, à moins que la fièvre ne le prenne, ce qu’à Dieu ne plaise î
— Mais si elle le prenait ?
— Alors il y aurait tout à craindre.... Avec des tempéraments nerveux ....
— 11 a un tempérament nerveux !
— Très-nerveux ! Il est probable que la suite d’un accident comme celui-ci sera un accès de fièvre, or, la fièvre amènera peut-être le délire. Madame Pecker, il faut qu’il soit très-calme, qu’il ne voie personne, personne.... c’est-à-dire personne dont la présence pourrait l’agiter le moins du monde.
— Je vais garder cette porte moi-même, docteur, et je voudrais bien voir, — dit la bonne femme en regardant son petit époux d’un air terrible, — je voudrais bien voir celui qui oserait le déranger, même en respirant trop fort.
L’hôtelier de l’ Owrs-iVoir cessa instantanément de respirer ; il avait compris.
— A présent, il faut porter le malade en haut, madame Pecker, — dit le docteur. — Il faut le mettre dans le meilleur lit et dans la chambre la plus tranquille de la maison, et cela sans perdre une minute.
Sur l’ordre du médecin, le facteur et le laboureur reprirent leurs places, l’un à la tête, l’autre aux pieds de Darrell ; le valet d’écurie les aida. Les trois hommes avaient déjà soulevé le blessé, lorsqu’il porta sa main gauche à son front humide ; il ouvrit lentement les yeux.
es trois hommes s’arrêtèrent, et Mme Pecker s’écria :
- Ah! quel bonheur!... il n’est pas mort! Cher
monsieur Darrell, parlez-nous.... dites-nous que vous n’êtes pas mort.
•Les yeux bleus du blessé regardèrent les visages effrayés qui se pressaient autour de lui.
— la tiré sur moi.... il m’a volé la lettre au Roi.... il m’a pris ma bourse.... il m’a blessé.
— Qui est-ce quia tiré sur vous, mon cher enfant?... qui est-ce qui vous a blessé, mon cher Darrell?... — s’écria Mme Pecker.
Le jeune homme la considéra d’un œil vague et noyé ; évidemment il ne savait pas où il était, il ne reconnaissait pas les gens qui l’entouraient. 1 détourna ses yeux injectés de sang de la figure de Mme Pecker, et son regard erra de l’aubergiste à la femme de chambre, de la femme de chambre au facteur, du facteur au médecin, du docteur enfin au Capitaine George Duke, du vaisseau de Sa Majesté le Vautour.
I out à coup ses yeux s’ouvrirent de toute leur grandeur.
— Voilà 1... voilà l’homme !
— Quel homme, monsieur Darrell ?
— L’assassin.
— Je vous disais bien qu’il aurait le délire, — dit le docteur.
Les noirs sourcils du Capitaine s’abaissèrent sur ses grands yeux, et un air farouche se répandit sur son beau visage. •
— Vous rêvez, mon cher enfant, — dit Mme Pecker en essayant d’apaiser Markham. — Quel homme, mon chéri?.... où est-il donc?
Darrell leva lentement celui de ses deux bras qui n’était pas blessé, et dirigea sa main blanche vers la figure du Capitaine du Vautour.
— Le voilà !... — dit-il en se soulevant à moitié entre les bras de ceux qui le soutenaient.
Puis il retomba sans connaissance.
— Je m’en doutais, — murmura le Capitaine.
— Et moi aussi, Capitaine, je m’en doutais, — dit le docteur. — Il aura un accès de fièvre chaude, puis il s’éteindra comme une lampe sans huile.
— Il lui faut surtout du calme ? — demanda le Capitaine, tandis qu’on montait le blessé à l’étage supérieur par le grand escalier de chêne.
— Il faut qu’il soit entièrement tranquille et que rien ni personne au monde ne vienne le déranger.... sans cela je ne réponds pas de sa vie, Capitaine. Je le connais depuis son enfance, et je sais que la moindre surexcitation lui causerait un transport au cerveau.
— Pauvre garçon ! c’est un de mes parents par mon mariage avec sa cousine ; c’est justement pour cette raison que nous ne nous aimons pas. Voici même la première fois que nous nous rencontrons. C’est étrange !
— Il y a bien des choses étranges dans la vie, Capitaine, — dit sentencieusement le docteur.
— Vous avez raison, docteur, — reprit le marin. — Ainsi, voyez.... Darrell Markham en allant de Compton à Marley a été blessé par une personne ou par des personnes inconnues. C’est vraiment une chose extraordinaire^ très-extraordinaire....