CHAPITRE II
MILLICENT
Millicent Duke était seule dans son petit salon ; il faisait grand vent, la tempête hurlait et faisait rage contre les fenêtres. Mme Duke essayait de lire le dernier roman de M. Richardson : c’était un joli volume bien relié et embelli de petites gravures ovales, que la femme du curé de Compton-des-Bruyères lui avait prêté ; mais elle ne pouvait pas lire. Le livre lui échappait à chaque instant des mains, et, assise près du feu, elle paraissait réfléchir profondément tout en écoutant le bruit du vent qui grondait dans la cheminée. Piegardons Mme Duke, assise près de son feu solitaire ; sa main blanche soutenait sa petite tête, et son coude s’appuyait sur le bras du fauteuil où elle était presque blottie.
La lueur du feu voltigeait par intervalle sur son joli visage qui était celui d’une jeune fille; tantôt les flammes coloraient ses joues d’une douce rougeur, tantôt elles les laissaient dans l’ombre quand le feu montait ou que les cendres rouges s’éteignaient dans
le foyer. Oui, c’était un frais et joli visage, aux traits délicats et aux doux yeux bleu foncé ; il y avait dans ses yeux une mélancolie pleine de douceur, une tristesse semblable à celle qui serait causée par des larmes depuis longtemps séchées, mais non oubliées ; il y avait aussi des lignes pensives autour de sa bouche qui n’annonçaient pas une jeunesse entièrement heureuse. Hélas ! la tristesse et Millicent se sont rencontrées face à face, et cette nuit n’est pas la première où elles aient été compagnes et reposé sur le même oreiller. Malgré cette mélancolique rêverie qui met des ombres sur sa beauté, Millicent est une très-jolie fille, ou peutêtre est-ce cette tristesse même qui augmente sa beauté. Est-ce vraiment une femme mariée, qui a gardé cette timidité de jeune fille, une timidité presque enfantine, comme dit son mari, — ce mari, dans ses meilleurs jours, n’est jamais ni trop aimant, ni trop tendre : — il dit « qu’il est aussi difficile de savoir s’y prendre avec Millicent qu’avec un petit enfant, car elle est toujours prête à se plaindre comme une enfant gâtée qu’elle est. » Il y a des personnes à Compton-des-Bruyères qui se souviennent du temps où cette enfant gâtée ne se plaignait jamais; elles se rappellent le temps où un rayon de soleil de printemps tombant sur la route était à peine plus brillant que le sourire de Millicent Markham ; mais ce temps, c’était le bon vieux temps passé, quand son père, le seigneur du pays, vivait encore, et quand elle se promenait sur un petit cheval blanc dans la campagne, avec son cousin Darrell Markham.
Ce soir, elle est particulièrement triste ; la plainte aiguë du vent qui siffle autour de la fenêtre treillissée la fait frissonner jusqu’au cœur; elle ramène la pèlerine de sa robe de soie grise sur ses épaules, elle traîne le lourd fauteuil plus près encore du foyer.
Depuis longtemps elle a envoyé coucher sa domestique, grande paysanne bien découplée ; elle ne peut donc plus demander de bois pour entasser dans la grande cheminée. Les bougies se soiit presque consumées dans les vieux flambeaux d’argent; dix heures, onze heures, minuit, ont sonné à la tour de l’égüse de Compton, et le Capitaine Duke n’est pas rentré.
— Il est plus heureux avec eux qu’avec moi, — se disait Millicent tristement. — Qui peut s’étonner de cela? Ils le font rire, et moi je ne puis que le fatiguer, l’ennuyer avec mon visage pâle.
En parlant, elle leva les yeux vers le miroir ovale fixé à la boiserie devant elle ; elle y vit cette pâle et mélancolique figure réfléchie par la lueur vacillante du feu et des bougies près de s’éteindre.
— Et autrefois on disait que j’étais une jolie fille 1 Je crois qu’à présent il me reconnaîtrait à peine! — ditelle avec un soupir.
Après minuit, le temps se traîna plus lentement encore ; au moment où une heure sonna d’un ébn vibrant et lugubre dans la rue solitaire, elle entendit le pas de son mari sur le trottoir. Elle s’élança vivement de son fauteuil, et courut dans l’étroit vestibule ; mais, comme elle allait retirer les verrous, elle s’arrêta soudain et posa la main sur son cœur.
— Qu’ai-je donc ce soir?... qu’ai-je donc?... — murmura-t-elle ; — je sens que quelque grand malheur va m’arriver. Cependant, quel malheur peut encore m’atteindre?
Son mari frappa avec la poignée de son sabre, tandis qu’elle tirait les verrous.
— Est-ce que vous écoutiez à la porte, Millicent, que vous l’avez ouverte si vite? — demanda-t-il en entrant.
— J’ai entendu votre pas dans la rue, George, et je
me suis hâtée de vous faire entrer.... Vous venez bien tard, — ajouta-t-elle, tandis qu’il marchait à grands pas dans le parloir et se jetait dans un fauteuil.
— Oh! oh! encore un reproche, sans doute, — dit-il, riant d’un rire moqueur; — certes, je ne manque pas de raisons pour me retenir chez moi : une femme larmoyante et un mauvais feu.
Il lui tourna le dos et se pencha au-dessus du foyer, se chauffant les mains au-dessus de la flamme.
Elle s’assit devant la table d’acajou, et, prenant le roman de Richardson, qu’elle avait mis de côté, elle fit semblant de lire à la faible et dernière lueur des deux bougies.
— Vraiment, dit-il sans même se tourner vers elle pour la regarder, sans changer d’attitude et sans l’appeler seulement par son nom, — il y a eu un accident près d’ici ce soir !
— Un accident !
Elle laissa tomber son livre et leva ses beaux yeux avec une vague expression d’alarme.
— Un accident ! j’en suis fâchée ; mais quel accident?
Il n’y avait point que l’accent d’une douce compassion dans sa voix; on sentait toujours un peu d’embarras dans ses manières, comme si elle eût été sans cesse préoccupée de quelques tristes pensées et qu’elle parlât sans songera ce qu’elle disait.
Comme il n’avait pas répondu à sa première question, elle lui demanda :
— Quel accident, George?
— Un homme a été presque tué par des brigands sur les bruyères de Compton.
— Mais pas tué tout à fait, George... pas tué? — demanda-t-elle avec anxiété, toujours du même ton à moitié distrait, comme si, en dépit d’elle-même, elle
ne pouvait fixer tout à fait son esprit sur le sujet dont son mari lui parlait.
— Ne vous ai-je pas dit qu’il a été presque tué? — répéta le Capitaine. — A la vérité, on ne sait s’il vi- . vra ou s’il mourra. C’est un beau garçon aux cheveux blonds, aux yeux bleus, un beau garçon. Le pauvre diable !
— J’en suis très-fâchée, — dit-elle doucement.
Et comme son mari ne quittait pas son siège près du feu, elle prit encore une fois son livre. Son mari se retourna et la regarda tandis qu’elle était penchée sous la lumière, et, après l’avoir contemplée pendant quelques instants avec une expression de colère mal étouffée, il dit en riant dédaigneusement :
— Que le ciel nous préserve de ces femmes qui ne font rien que lire des romans ! La mort d’un de leurs semblables leur est bien indifférente, pourvu que Clarisse soit raccommodée avec son amant et que la vertu de Paméla soit récompensée dans le sixième volume. Quelle créature tendre et compatissante 1 elle pleure sur Charles Grandisson, et elle ne me demande pas même qui est à présent entre la vie et la mort dans la chambre bleue, à YOïirs-Noir.
Elle le regarda glacée de crainte. Elle était pourtant habituée à entendre des injures et accoutumée à les parer par des excuses.
— Je vous demande pardon, George! — dit-elle; je vous assure que je ne suis pas insensible. Je suis trèsfâchée pour ce pauvre homme blessé et à moitié mort, quel qu’il soit. Si je pouvais faire quelque chose pour le servir oupour le soulager, je le ferais, n’importe à quel prix. Que puis-je vous dire de plus. George?
— Et on parle de la curiosité des femmes!... — s’écria-t-il avec dédain. — Vous ne me demande? même pas quel est l’homme blessé!
— Si, je vous le demande, George. Pauvre créature! qui est-ce?
Il y eut une pause de quelques minutes. Elle s’était levée et se tenait près de la table, essayant de raviver la bougie. Le Capitaine regarda en face la pâle figure de sa femme, et il dit, lentement et distinctement :
— C’est votre cousin germain, Darrell Markham !
Millicent jeta un faible cri. Folle, éperdue, elle leva
ses deux petites mains blanches au-dessus de sa tête. Elle demeura quelques minutes dans cette attitude, calme en apparence et muStte, puis elle se glissa doucement le long de la table. Son mari l’observait en ricanant ; des éclairs de fureur brillaient en même temps dans ses yeux.
— Darrell?... Mon cousin Darrell est mort? — s’écria-t-elle.
— Il n’est pas mort, Millicent; le mai n’est pas si grand que vous le pensez ; votre cher cousin, si blond et si joli, n’est pas mort, ma douce et chère femme, il se meurt seulement.
— Il est couché dans la chambre bleue de Y Ours- Noir.
Elle répéta ces mots qu’il avait dis quelques minutes auparavant, elle les répéta comme une insensée.
— Il repose dans la chambre bleue de V Ours-Noir. Oui, dans la chambre bleue, numéro quatre, dans le grand corridor. Vous connaissez très-bien la chambre, n’est-ce pas?... vous y avez été souvent voir la vieille femme de charge de votre père, cette veuve du marin et actuellement la femme de l’aubergiste ?
— Il est entre la vie et la mort? — dit-elle du même son de voix compatissant.
— Oui, il y était tout à l’heure ! Dieu seul sait comment il peut être à présent. Il y a une demi-heure que
je ne l’ai vu; la chance peut avoir tourné pendant ce temps-là, et il peut être mort !
Gomme il disait ce dernier mot, elle s’élança de sa chaise, et, sans même le regarder, elle courut à la hâte vers la porte de la rue. Elle avait déjà mis la main sur les verrous, lorsqu’elle s’écria d’un ton de terrible angoisse :
— Oh! non! non!...
Elle tomba à genoux et elle appuya sa tête contre la serrure de la porte.
Le Capitaine du Vautour suivait des yeux tous ses mouvements, et au moment où elle tomba à genoux il lui dit ;
' — Tu allais courir à lui!
Pour la première fois, depuis qu’il avait prononcé le nom de Darrell Markham, elle regarda son mari, sans tristesse, mais sans crainte ; non, avec un regard brillant et plein de défi qu’elle lui lança de loin.
— Oui ! — dit-elle.
— Pourquoi n’y vas-tu pas, alors ? Tu vois que je ne suis pas cruel; oh! je ne te retiens pas. Tu es libre, va ! Veux-tu que je t’ouvre la porte ?
Elle se remit sur ses pieds avec effort, s’appuyant toujours contre le porte.
— Non, — lui dit-elle, — je ne veux pas aller le voir; je ne puis rien faire pour lui : je ne pourrais que l’agiter, peut-être cela le tuerait.
Le Capitaine se ipordit les lèvres, et toute expression souriante s’évanouit de ses grands yeux.
— Mais sachez-le bien, George Duke, — reprit Millicent, — que ce n’est pas la peur que vous m’inspirez qui m’empêche d’aller là- bas; ce n’est ni la crainte de vos cruelles paroles, ni de vos regards plus cruels encore qpi m’empêche d’aller le voir, lui. , Si ma
présence pouvait lui épargner une douleur.... si je pouvais par mon affection lui donner un moment de paix et de soulagement, et que la ville de Gompton fût une merde feu, je la traverserais sans frayeur.
— Le joli discours ! Dans quel roman l’avez-vous trouvé?... — s’écria le Capitaine ; — mais je n’ai pas grande confiance dans ces belles paroles; peut-être ai-je de bonnes raisons pour m’en méfier. Je me figure que si Darrell Markham demandait à vous voir à son dernier soupir, vous iriez surtout, parce que Compton n’est pas une mer de feu.
En même temps ; il se levait. Elle s’élança vers lui elle saisit son bras entre ses deux petites mains par une étreinte convulsive.
— Darrell a-t-il demandé à me voir?... — s’écriat-elle avec passion ; Darrell a-t-il demandé à me voir? Oh ! George, sur votre honneur de gentleman, de marin, et de serviteur de Sa Gracieuse Majesté, par votre espoir au ciel, par votre confiance en Dieu, dites-moi s’il a demandé à me voir!
Il lui fit attendre sa réponse pendant qu’il allumait lentement son bougeoir à la petite flamme qui brûlait encore dans un des flambeaux.
— Ce n’est pas à moi de vous le dire, — fit-il, — je ne veux pas servir de messager entre vous et lui. Bonsoir!
Et, passant devant elle, il monta lentement l’esca lier.
— Si vous voulez veiller, faites-le, — dit-il — ce n’est pas moi qui vous en empêcherai ; deux heures vont sonner; pour moi, je suis fatigué : bonsoir !
Il monta l’escalier, et il entra dans une petite chambre à coucher située au-dessus du parloir. Elle était bien, mais simplement meublée, et la propreté la plus exquise y régnait. Un bon feu brûlait dans le
foyer, mais quoique le Capitaine frissonnât de tout son corps, ce fut vers la fenêtre qu’il se dirigea.
Il l’ouvrit doucement et se pencha dehors juste au moment où deux heures sonnaient.
— C’est comme je l’avais pensé, — murmura-t-il en entendant le bruit des verrous qu’on tirait et le craquement de la porte. — Pardieu ! je savais bien qu’elle irait le voir !
Le faible bruit d’un pas léger et rapide rompit à peine le silence de la rue déserte.
— Et la moindre émotion peut lui être fatale!... — dit le capitaine du Vautour en fermant la fenêtre.
Darrell était couché dans la chambre bleue de l’ Ours- Noir ; il était plongé dans une complète torpeur. M. Jor- t dan, le médecin, avait déclaré que si son bras cassé devait jamais être remis, ce ne serait pas avant quelques jours que l’opération pourrait être tentée. En attendant, Sarah avait reçu l’ordre de baigner constamment le bras du malade avec une lotion rafraîchissante.
Si le jeune homme retrouvait quelque connaissance, la bonne hôtesse de Y Ours-Noir ne devait en aucune manière le déranger par ses questions ni par ses doléances; elle ne devait admettre personne que le médecin dans sa chambre. Mme Pecker se voua avec la meilleure volonté du monde à ses devoirs de garde-malade ; elle fit seulement l’observation suivante :
— Je voudrais bien voir l’individu mâle ou femelle qui se permettrait d’approcher de lui pour l’ennuyer ou le chagriner, quand même ce serait le pasteur de la paroisse, — dit-elle avec détermination; — il ne faudrait pas que celui ci fit grand cas de ses yeux, s’il essayait de surprendre Sarah Pecker. Une fois pour toutes, il ne faut pas que personne s’approche de lui,
— ajouta Mme Pecker en se tournant du côté du grand
Lk cap. du Vautour. 3
escalier, vers les domestiques qui se pressaient autour d’elle, quand elle sortit de la chambre du malade, avides d’avoir des nouvelles de Darrell Markham. — Quant à toi, — continua-t-elle avec un redoublement de sévérité en s’adressant à son maître et seigneur le bon Samuel, — je ne veux pas que tu viennes le fatiguer avec tes questions perpétuelles : « Ne va-t-il pas ï mieux? » « Crois-tu qu’il se rétablira? » et autres sornettes! Quand le bras d’un jeune gentleman a été cassé, et quand ce pauvre jeune gentleman est demeuré étendu comme s’il était mort sur une lande solitaire par une froide nuit d’octobre, il ne peut pas se remettre de tout cela en vingt minutes. Donc, tout ce que vous avez à faire ici, vous autres, c’est de retourner à la cuisine et d’y rester tranquilles jusqu’à ce qu’on ait besoin de vous. M. Darrell aura tout ce dont il aura besoin. Oui, s’il désirait la couronne d’or et le sceptre du Roi, il faudrait bien qu’un de vous allât les cherchér à Londres.
Ayant ainsi déclaré sa volonté suprême, Mme Pecker remonta l’escalier et rentra dans la chambre du malade.
— Si la même personne pouvait être à la fois en deux endroits différents, — murmura le digne hôtelier en se retirant dans les offices de l’auberge, — je pourrais très-facilement me rendre compte de toute cette aventure; mais, comme il ne pouvait pas être en même temps ici et là-bas, puisque le pasteur dit que cela est impossible !... Ah! ma tête se perd,... je ne peux rien y comprendre!...
Et Pecker s’assit sur un banc devant le feu, et commença de se gratter la tête.
— Après tout, — dit-il, — puisque M. Markham est blessé, il n’est pas probable que ma femme redescende, et je crois que je puis bien me permettre de
prendre ici un gobelet de la bière à quatre pence.
Deux heures et demie après minuit sonnaient à la pendule de l’escalier juste au moment où l’aubergiste alla chercher ce gobelet de bière; il s’arrêta dans le vestibule; on frappait de faibles coups à la grande porte en chêne qui était fermée et barrée pour la nuit, puisque le médecin s’était décidé à rester avec lemalade jusqu’au lendemain.
Samuel, le poltron, laissa échapper sa bougie.
— Ce sont des revenants sans doute, — murmura-til. — Compton n’en est-il pas tout plein?
On frappa encore, cette fois un peu plus rudement.
— Ils frappent bien fort pour' des fantômes, — dit Samuel, — et ils sont assez entêtés.
Les coups redoublèrent.
— Oh! oh! alors il faut que j’ouvre, — murmura Pecker en gémissant; — mais à quoi bon retirer les verrous? sans doute il n y a là personne de visible.
Cependant c’était bien une âme vivante qui frappait; lorsque Samuel eut ouvert doucement, avec beaucoup de précaution et bien des soupirs étouffés, une femme se glissa par l’étroite ouverture de la porte. Elle traversa le vestibule, et se dirigea vers la chambre où reposait Darrell Markham.
La peur qu’avait su lui inspirer sa gigantesque épouse s’empara furieusement de l’âme de l’aubergiste; il s'é- 1 lança avec une agilité de panthère, et au pied de l’escalier il arrêta la visiteuse.
— Il ne faut pas, madame, — lui dit-il, — il ne faut pas, excusez-moi, mais il y va de ma vie, et je ne puis vous laisser monter, madame, ni vous, ni personne, pas même le pasteur. Oui, madame, Sarah!... me l’a défendu!... Sarah!....
La visiteuse laissa tomber le grand capuchon gris qui enveloppait son visage.
— Ne me reconnaissez-vous pas, monsieur Pecker? — dit-elle; — c’est moi, Millicent, Millicent.... Duke.
— C’est vous, mademoiselle Millicent! vous, madame Duke!... Oh! mademoiselle!... oh! madame!... votre cher cousin....
— Monsieur Pecker, pour l’amour de Dieu, ne m’empêchez pas de monter! ôtez-vous de là! — s’écria-telle avec passion : — Darrell peut mourir pendant que vous me retenez!
— Mais, madame, vous ne pouvez aller le voir; le médecin, madame.... et Sarah, mademoiselle Millicent.... Sarah est terrible sur ce sujet, madame!
— Laissez-moi passer, — lui dit-elle; — j’ai dit qu’un incendie ne m’arrêterait pas; ôtez-vous de là.
— Non, madame.... Sarah!
Millicent étendit ses deux mains blanches et fines, et poussa le propriétaire de 1 Ours-Noir avec tant de . force qu’il glissa le long de la balustrade en chêne. Elle monta en courant l’escalier qui conduisait à la porte de la chambre bleue; sur le seuil elle se trouva face à face avec Sarah.
La jeune femme tomba à genoux ; ses cheveux blonds se répandirent épars sur ses épaules; son long manteau traînait sur le parquet de chêne.
— Sarah.... Sarah.... ma chère Sarah, laisse-moi le voir....
• — Pas vous.... pas vous.... ni personne, — dit l’hô-
tesse d’un air sévère. — Vous êtes la dernière personne qu’il doit voir, madame George Duke.
Ce nom la frappa comme un coup de massue; elle eut un long frémissement.
— Laisse-moi.... laisse-moi le voir! — dit-elle; — moi, l’unique enfant du frère de son père.... sa cousine germaine.... la compagne de ses jeux.... son amie.... sa chère et aimante amie, sa..
— Celle qui aurait dû être sa femme, madame Duke, — interrompit l’hôtesse.
— Qui aurait dû être sa femme, et qui jamais.... jamais n’aurait dû être à un autre; qui aurait dû être sa femme heureuse, aimante et fidèle. Laisse-moi le voir! — s’écria-t-elle en levant ses deux mains jointes vers Mme Pecker.
— Le médecin est là ; voulez-vous qu’il vous entende, madame Duke?
— Quand tout le monde m’entendrait, je ne cesserais pas de te demander ce que je te demande....
L’hôtesse tenait une bougie à la main; en voyant le visage défait de Millicent et ses yeux pleins de larmes, l’hôtesse sentit que le cœur lui manquait.
— Madame Millicent, le médecin a défendu que personne l’approchât ou lui parlât!... Il ne faut pas qu’on l’agite! Croyez- vous que votre vue ne le troublerait pas?
— Mais il a demandé à me voir, Sarah; il . a parlé de moi?
— Quand donc, mademoiselle Millicent?
Sarah était déjà trop attendrie pour appeler encore la fille de son maître défunt par son nouveau nom de Mme Duke.
— Quand aurait-il parlé de vous, mademoiselle Millicent?
— Ce soir, ce soir, Sarah !
— M. Darrell a demandé à vous voirî... Qui vous a dit cela?...
— Le Capitaine Duke.
— Monsieur Darrell n’a pas ouvert la bouche dix fois ce soir, mademoiselle Millicent, et ce qu'il a dit n’avait aucun sens ; il n’a pas une seule fois prononcé votre nom.
— Mais mon mari m’a assuré....
— C’est donc le Capitaine qui vous a envoyée ici, alors?
— Non, non.... Il m’a dit seulement... c’est-à-dire
il m’a fait comprendre que Darrell avait demandé à me voir. ,
— Votre mari est un singulier homme, mademoiselle Millicent!
— Laisse-moi entrer dans cette chambre, Sarahî laisse-moi seulement voir Darrell, je ne lui dirai pas un seul mot, je retiendrai même mon haleine.... seulement laisse-moi le voir.
Mme Pecker rentra dans la chambre bleue, et parla tout bas à l’oreille du médecin.
Millicent était toujours à genoux sur le seuil de la poçte à moitié ouverte. Ses yeux essayaient de percer la muraille de chêne épais qui la séparait du pauvre blessé.
L’hôtesse revint.
— Si vous voulez voir un cadavre, mademoiselle Millicent, vous pouvez entrer, Darrell est couché absolument comme un mort.
Elle prit la jeune femme dans ses bras, et la porta dans la chambre. Là, vis-à-vis d’un feu flamboyant, Darrell gisait sans connaissance sur un lit à colonnes entouré de lourdes draperies. Sa tête roulait sur l’oreiller, ses cheveux blonds étaient tout mouillés de la lotion avec laquelle Mme Pecker lui avait baigné le crâne. Millicent chancela et, tombant dans un fauteuil que Sarah avait occupé avant elle, elle prit la main de Darrell dans les siennes et la pressa sur ses lèvres tremblantes. Il y eut sans doute quelque chose de magique dans cette douce pression, car le jeune homme ouvrit les yeux pour la première fois; il regarda sa cousine.
— Millicent, — dit-il sans aucun signe de surprise,
— chère Millicent, que c’est bien à vous de me soigner !
Elle l’avait soigné trois ans auparavant dans une maladie dangereuse ; dans son délire il mêlait le présent avec le passé, s’imaginant qu’il était encore dans sa vieille chambre au manoir de Compton, et que sa cousine avait veillé à côté de son lit.
— Appelez mon oncle, — dit-il, — appelez mon oncle, je veux le voir !
Puis, après une pause, il murmura en regardant autour de lui :
— Mais certainement cette chambre n’est pas la vieille chambre; quelqu’un l’aura sans doute changée....
— Darrell, mon cher monsieur Darrell, — s’écria l’hôtesse, — ne savez-vous pas où vous êtes? Avec de vrais et fidèles amis. Ne savez- vous pas cela, mon cher enfant?
— Oui, oui, — dit-il, — je le sais.... je le sais.... Je
suis resté longtemps étendu sur la terre humide, et mon bras est blessé, je m’en souviens, Sally, je m’en souviens; je me sens quelque chose d’étrange dans la tête
— Regardez ici, monsieur Darrell, voici Mme Duke qui est venue de l’autre extrémité de Compton, par cette nuit si froide et si orageuse, tout exprès pour vous voir.
La bonne femme disait cela pour soulager le malade, mais ce nom rappela au jeune homme le mariage de sa cousine; et il s’écria :
— Mme Duke ! oui, je m’en souviens aussi.
Puis, tournant sa tête fatiguée sur l’oreiller, il reprit avec énergie :
— Madame Duke.... Millicent Duke, venez-vous ici pour me tourmenter?
A ce moment on entendit une vive dispute en bas dans le vestibule, puis un bruit de pas qui montaient a la hâte. Mme Pecker courut à la porte, mais avant qu’elle y fût arrivée, la porte fut rejetée avec violence par le capitaine du Vautour, qui entra brusquement dans la chambre. Il était suivi de près par le médecin, qui alla se placer devant le lit, en s’écriant :
— Je déclare, Capitaine Duke, que si quelque mal résulte de votre imprudence, je vous en rendrai responsable.
Le Capitaine ne prit point garde à cette observation ; il se tourna vers sa femme.
— Quand plaira-t-il à madame Duke, — dit-il d’un air farouche, — de retourner chez elle avec moi? Il » est près de quatre heures du matin, et la chambre d’un jeune homme même malade est un endroit peu convenable pour une jeune femme à une heure si avancée.
Darrell s’était levé sur son lit.
— Je vous dis que c’est l’homme.... Millicent....
Sarah.... regardez c’est l’assassin qui m’a arrêté
dâns la bruyère de Compton, qui m’a blessé au bras, et qui m’a volé ma bourse.
— Darrell!... Darrell!... — s’écria Millicent, — vous ne savez pas ce que vous dites... Cet homme est mon mari!...
— Votre mari!... un brigand! un...
Il retomba sans connaissance sur l’oreiller,
— Capitaine George Duke, — dit le chirurgien, — r si cet homme meurt, vous l’aurez tué!