RDE DE RIVOLI
lia llal0on de la porte Barbelle.
Noire grand roi saint Louis avait lorl a cœur les choses de Dieu; il se plaisait a enrichir les églises existantes, et en fondait souvent de nouvelles. Sa
libéralité religieuse, bien connue, attirait perpétuellement a Paris ou dans les environs des communautés qui se recommandaient a lui, certaines d'obtenir un établissement.
C'est ainsi qu'en 4258, une confrérie de Frères de la Croix, venue du midi de la France, implora la bienveillance du roi et le droit d'entrer a Paris; droit que saint Louis accorda. Le monarque lit plus encore : malgré les criailleries des seigneurs ecclésiastiques, il donna aux nouveaux frères un terrain voisin de la porte BarbiUle, sur lequel s'élevait
la maison de rancienne Monnaie du roi, et paya les frais de construction d'une église qui fut dédiée sous le vocable de Sainte-Croix.
Voici comment l'historien Joinville rapporte ce fait :
(( Vers ce temps, revint une autre
)) manière de frères qui se faisoient
» appeler Frères de Sainte-Croiz ,
» lesquels porloient la croiz devant
» leur piz (poitrine), et requistrent
») au roy qu'il leur aidast. Le roy le
» fist volontiers, et les herbergea en
») une rue appelée le quarrefour du
» Temple, qui ores est appelée la » rue Sainte-Croiz. »
C'est la rue Sainte-Croix-de-la- Bretonnerie et l'église des frères occupait une partie du passage de ce nom.
Cette église, bâtie par Pierre de Montreuil, était attenante a la maison qu'habitaient les religieux. Elle formait une petite croix latine; l'extérieur, de ce style sarrazin fort en vogue au treizième et au quatorzième siècle, était excessivement travaillé.
Au dedans, une plus grande simpli-
cité d'archheclurc disparaissait sous la profusion des ornements dont la piété de Louis IX, et plus tard celle des fidèles, enrichirent la nouvelle église.
Or, et sans suivre l'histoire — d'adleurs fort obscure — de l'église Sainte- Croix, nous dirons qu'au milieu du quatorzième siècle elle ne manquait pas de réputation, grâce a la parole éloquente que les frères de la Croix y faisaient souvent retentir.
Donc, c'était par une des premières journées d'octobre 1 556, une foule animée parcourait les rues de Paris, et
grand nombre d'hommes et de femmes entraient a l' église Sainte-Croix. Sur toutes les physionomies se peignait une morne tristesse, et je ne sais quoi d*alarmant circulait dans l'air.
C'est que l'on venait d'apprendre dans la capitale un bien douloureux événement : le 19 septembre précédent, le roi Jean avait été battu a Poitiers par les Anglais et fait prisonnier.
Dès que la nouvelle était arrivée, le dauphin Charles, fils aîné du roi, de concert avec Etienne Marcel, pré-
vôt des marchands, s'élait proclamé lieutenant du royaume; et, en ce jour, le peuple se rendait aux rglises pour implorer la bënédiclion de Dieu sur le régent et prier pour le retour du roi.
Toutefois, dans les plus grandes calamités, il se trouve certains esprits qui, soit insouciance, soit philosophie, ne se laissent pas entraîner a la tristesse générale. De, ce nombre était messire Raoul d'Herbignières, chevalier normand, en ce moment a Paris, et qui, malgré son attachement pour le roi, avait jugé superflu de se communiquer la moindre dose de chagrin.
Néanmoins, le malin , vers midi, messire Raoul élail sorli de l'affreuse chambre qu'il occupait non loin de la petite église Saint-Landry, en la Cité, et avait passé partie de son temps h courir les rues de la ville, regardant assez effrontément les femmes, suivant son irrévérencieuse coutume.
Ce chevalier d'Herbignières était un homme d'une trentaine d'années, merveilleusement taillé ; il était grand, bien fait, brun de cheveux, blanc de peau; il avait l'œil gris et vif, la bouche moqueuse, et portait l'épée
d'une façon superbe. C'était un gaillard a bonnes fortunes, et qui se dépêchait, pendant le court sijour qu'il devait faire h Paris, d'y goûter un peu de tous les plaisirs, attendu qu'il allait prochainement quitter le pourpoint pour l'armure, et rejoindre, suivant les ordres de son père, l'armée royale en Ton rai ne. f
En trottant par les rues, il se trouva que Raoul passa devant l'église Sainte- Croix, au moment oîi la foule s y portait.
Raoul avait oublié sa prière du
matin ; il entra a l'église pour réparer ce péché d'omission.
Le chœur, la nef et les chapelles étaient déjà remplis; c'est avec difficulté que le chevalier se plaça contre un pillier peu distant de la chaire, derrière une jeune femme qui était enirée suivie d'une servante. La dame paraissait contrariée de ne pas être arrivée jusqu'aux bancs qui garnissaient la partie supérieure de l'église; mais force était de s'arrêter; la foule, compacte et serrée, ne permettait pas d'aller plus loin.
LB CAPITAINE DBS ABCUEHS. 1 ^^
Bientôt, un frère de Sainle-Croix monla en chaire , et après que les chantres eurent psalmodié quelques psaumes, le religieux commença son sermon.
Quand Raoul eut entendu qu'il s'agissait des malheurs de la patrie, causés, disait le prédicateur, par les péchés du peuple, il se fut volontiers retiré; mais la chose était impossible:
le chevalier d'Herbignières se trouvait pressé dans un flot de population dont il ne pouvait songer a se dépêtrer.
Au demeurant, mBssire Raoul perdait beaucoup en n'écoutant pas le sermon. Le (rhre qui prêchait avait un organe puissant, une grande chaleur, et sa pensée, sans nul souci d'emprunter plus d'éclat aux formes élevées de l'éloquence, n'en était pas moins profonde et se trouvait mieux saisie par les masses : c'était un prédicateur populaire.
Quoi qu'il en soit, Raoul, disonsnous, se souciait peu du sermon.
Retenu prisonnier, il lui fallait une distraction ; il la trouva dans l'examen des femmes qui occupaient la majorité de l'église.
Il était d'usage alors que les femmes occupassent le côté gauche des temples, tandis que les hommes se mettaient a droite; mais ce jour la, il y avait telle affluence qu'il en était résulté un mélange inaccoutumé : c'est ainsi que le chevalier se trouvait avoir devant lui la dame et la suivante dont nous avons parlé.
Naturellement, les regards de Raoul en vinrent a se fixer sur cette dernière, qui était la plus rapprochée de lui ; de temps en temps elle se retournait d'un petit air impatienté, ce qui donna occasion a son voisin de
remarquer qu'elle n'était nullement désagréable. C'était une jeunesse de dix-huit ans k peine , a la mine éveillée, au teint frais et vermeil, une de ces luxuriantes beautés auxquelles on pardonne volontiers de n'avoir point cette régularité de trait qui caractérise le type grec.
— N'êtes-vous point trop serrée, ma mignonne, au milieu de cette cohue? lui demanda tout-a-coup le chevalier a voix basse.
— Peut-être bien, répondit la fille de même; toutefois je n'en puis mais.
— I^c cher frère prêcheur, me semble-l-il, pourrait au moins accourcir son sermon.
— D'autant qu'il parle trop bien pour nous petites gens; Dieu me pardonne si je comprends la moitié de ce qu'il dit !
— N'êtes- vous point de la ville?
— Que si!
— Et vous y servez?...
La conversation commencée allait
sans doute continuer, et la suivante, iq3ondant aux ([uestions de l^aoul, n'aurait pas tardé a commettre quelque sottise de langue, lorsque la dame sa maîtresse se retourna, et IVonçant ses noirs sourcils :
— Vous plaît-il d'ouïr et de vous taire? dit-elle d'une voix brève.
La servante, honteuse, reprit sa position première, tournant le dos a Raoul.
— La jolie femme ! murmura celui-ci en lui-même, en pensant a
LE CAPITAINE DES VttClIEllS. 19
celle dont la parole avait si pronijjtemenl ramené le silence.
En eflet la dame en question méritait l'épithète un peu familière, peut-être, que lui adressait Raoul a part lui.
Donc, voici son portrait en deux lignes :
C'était une grande femme, très-brune. Elle avait de beaux yeux noirs surmontés d'admirables sourcils qu'on eût dit faits d'un coup de pinceau.
Elle pouvait avoir vingt-trois ou vingt-
qualrc ans. Velue d'une robe de drap lin, dont le corsage élait fourré de martre et d'hermine, la tète a demi couverte d'un chaperon qui dérobait la vue de sa chevelure, sans doute magnifique, on reconnaissait en elle la dame noble, un peu fourvoyée au milieu du peuple qui remplissait l'église Sainte-Croix.
C'est en effet l'idée qui vint au chevalier d'Herbignières.
— Par mon âme ! pensa-t-il, cette princesse s'est fourvoyée. Après tout, je le suis moi-même.
La dame olail fourvoyée; Raoul l'étail aussi : premier point de contact qui autorisait le chevalier, suivant sa manière de voir, h offrir son bras a la dame au sortir de l'église.
Ce qu'il se promit de faire.
Le sermon dura encore trop longtemps, au gré de Raoul. Quand il fut enfin terminé, les chantres entonnèrent leurs vêpres et un mouvement se fit dans l'église. On commençait a sortir.
A moins de sortir par les fenêtres, ce qui ne se fait pas d'ordinaire, ' d
(allai l suivre le flot qui s'écoulait lentement au dehors. Le chevalier le suivit, sans perdre de vue la dame inconnue, qu'il avait laissée passer devant lui.
On arriva enfin au portail,* et Raoul ayant pris le p:oupiUon sur le bénitier, l'offrit graciciisement h la dame ; l'oifrande de l'eau bénite ne se refusait jamais; l'inconnue toucha le goupillon du bout de ses doigts effilés et se signa avec piété; puis après avoir une dernière fois salué le maître-autel, elle descendit les cinq ou six degrés qui menaient au sol de la rue.
Celle rue, qui louchait au carrefour du Temple, et ([uc nous appelons rue Sainle-Croix-de-la-Brctonnerie, se nommait alors rue des Champs-aux-Bretons.
Quand on fut dehors, Raoul, sans s'inquiéter du grand nombre de personnes qui se trouvaient encore présentes, s'avança vers la jeune femme.
— Belle dame, dit-il, vous ne me refuserez point l'honneur de vous accompagner jusqu'à la porte de votre demeure.
— Pardon, Messire, lui répondit
la dame avec une parfaite aisance; il fait grand jour et les rues sont peuplées de monde; voici d'ailleurs ma suivante qui me sert de chevalier.
Et la jeune femme saluant Raoul tourna la rue des Billettes, qu'on appelait aussi rue oh Dieu fut Bouilli^ parce qu'elle avait été habitée, quelque cinquante ans plus tôt, par un juif nommé Jonathas qui avait commis le sacrilège de plonger dans l'eau bouillante une sainte hostie, sacrilège pour lequel il avait été bel et bien brûlé vif. Quatre années plus lard^ une église fut érigée sur le lieu de
celle profanation; c'est encore aujourd'hui l'emplacement où se trouve le temple consacré aux prolestants de la confession d'Augsbourg.
Celte échappée ne faisait pas le compte de d'Herbiguières; c'était un garçon très-sûr de lui-même et tenace au possible. En quelques pas il eut rejoint la fugitive.
— Voire chevalier ne manque pas de charme, belle dame, dit-il en s'approchant, mais, ce me semble t-il, il vous serait d'un faible secours contre les larrons mendiants, qui, par ces
temps de misère Acceplez ce bras,
et voici mon épéc qui saura vous pro-
tégCFc
— Bon Dieu ! Messire, que parlezvous de larrons, en plein jour, sous le soleil.
— Kh ! eh!... je veux bien que vous n en rencontrerez point d'assez curieux pour visiter votre escarcelle ; mais il en est d'autres que vos charmes rendront hardis. !'• pourrais vous conter mainte histoire... Tenez, ces derniers jours, non loin de la porte Sainl-Honoré . . .
— Mcssire chevalier, — je suppose que vous l'êtes, — je vous adjure de me laisser en paix,
— Oui, belle dame, je suis chevalier, et de plus, trop admirateur de voire personne pour vous laisser aller ainsi.
— Messire, ce sont la des compliments que l'honneur détend de faire a une fenmie mariée.
Ces derniers mots furent dits sèche ment.
La dame était arrivée à la rue de
la Verrerie : elle tourna a gauche, toujours suivie de sa servante qui ne disait mot. ♦
— Me permettrez- vous au moins de vous suivre a distance, demanda encore Raoul, afin d'être prêt a venger la première offense qu'on tenterait de vous faire?
La dauie sourit de ce dévoûment chevaleresque.
— A votre aise, Messire, répondit-elle; je vous engage seulement a ne point vous aventurer jusqu'aux
LE CAPITAINE DBS \.RCHKRS. 29
alentours tic ma demeure, il y aurait un (langer.
— Un danger! vive Dieu! je ie braverai.
— 11 est de ceux qu'on ne brave pas ; h quoi vous servirait-il d'aller vous heurter la tête contre le roc ?
— Quel est donc ce danger, belle dame?
— La sévérité de mon mari, qui est , avec justice , inexorable pour quiconque ose me faire la cour.
30 1,K UAI'ITAINE DES ARCHERS.
— Alors, belle dame, je ne manquerai pas d'exciter sa colère, car je n'aurai sûrement point la force de vous quitter avant que de vous avoir vue disparaître derrière la porte de votre prison.
— Folie!
— Amour !
— La dame se tut et hâta le
pas.
La suivante, toujours derrière, se tenait a quelque distance.
1,K CAPITAINE DES AKCHERS. '^l
Si lu me ilis son aoni, aeniaiula lout bas Raoul en s'approclianl d'elle, je le donne une demi-livre parisis.
Voyons l'argent, (il la suivanle.
— Oh! oh! lu doutes!... Voila.
Et d'Herbignièrcs mit une pièce toute neuve dans la main de la jeune fille.
^ Eh bien ! dit celle-ci, elle s'appelle...
— Petite! fit la dame en se retournant, plus près de moi !
D'un bond la suivante eut rejoint sa maîtresse.
— Y clé ! pensa le chevalier.
En effet, il n'y avait plus moyen que la suivante, ainsi rapprochée de la dame, pût dire le nom demandé; elle n'en avait pas moins gardé l'argent dans sa main fermée.
Représentez-^vous de nos jours un lion parisien soudoyant un gamin pour apprendre de lui quelque chose, et voyant le gamin filer avec le louis qu'il a retenu entre ses doigts tout
eu gardant ce (jn'il sail. Le lion lerail, malgré la diiïérence des siècles, une ligure exaclement semblable a celle que prit le chevalier d'iierbignières.
11 ne fallait guère songer a renouer avec la dame la conversation brisée.
— Bah! se dit Raoul, elle ne peut demeurer loin d'ici; en la suivant jusqu'à sa maison, je saurai ce que je voudrai.
Mais la dame était arrivée rue Porte- Baudet, qui correspondait au commencement de la rue Saint-Antoine... Hélas!
nous nous trompons, la pauvre rue
Saint-Antoine a disparu en grande partie sous le marteau démolisseur, et la rue de Rivoli s'élève sur son emplacement.
Toujours la rue de Rivoli; dans dix ans, il n'y en aura pas d'autre a Paris.
Ce serait peut-être ici le moment de tirer une courte parenthèse pour gémir tout a l'aise, — au simple point de vue du pittoresque et des souvenirs historiques, — sur la transformation que Paris subit de nos jours.
Ces vieilles maisons délabrées, sur
chacune desquelles on semblait lire
quekjue récit du temps passé, il n'y en aura bientôt plus.
Ces rues élroiles et lorlueuses, (jui nous rappelaienl le vieux Paris, qui nous faisaient vivre, avec un peu d'illusion, de la vie du quinzième siècle, on les cherche, tant elles sont devenues rares.
Il n'y a pas jusqu'à la tour Saint- Jacques, cette magnifique poussée de l'architeclure sarrazine et gothique, ce joyau qu'on veut bien conserver... on la gratte, la pauvre tour, on la nettoie, on lui garrotte les pieds, sans s'apercevoir qu'on lui enlève la peau, qu'on la fait souffrir, et qu'on risque de la faire mourir de douleur et de chagrin.
30 LE CAPITAINE DES ARClIEUS.
Or, il y avait une poésie vraie dans ce vieux et infect Paris, mais il y avait aussi une population qui s'étiolait, qui manquait d'air; on lui en a donné en perçant de larges rues au milieu de ce dédale. On a jeté bas ces maisons vieillies qui pouvaient a peine supporter le poids de leurs ans, et on les a remplacées par de solides et saines habitations.
Allons, trêve a nos sorties, il vaut mieux être philanthrope que rêveur.
C'est égal, le nettoiement de la tour Saint-Jacques n'est pas toujours facile à pardonner, même a côté de ces splendeurs bourgeoises.
Un peu avant d'arriver h la porte Baudet, la dame et sa suivante prirent a droite une petite rue qui menait au bord de la Seine. Raoul suivait toujours. Ils étaient alors rue du Figuier.
Quand la jeune femme fut a l'extrémité de cette ruelle, elle parut hésiter un moment et s'arrêta.
— Ah ! ... fit le chevalier en pressant la marclie pour ne pas se trouver trop éloigné, serait-ce dans ce coin obscur que ma belle inconnue demeurerait. Voyons.
Il s'arrêta a son tour.
— Bah ! ce sont les ornières qui l'embarrassenl, dil-il en remarquant la boue qui obstruait la rue, dont aucune encore n'était pavée, — excepté les quatre rues qu'on appelait la Croisée de Paris, — et dans laquelle il s'était lui-même enfoncé jusqu'à la cheville.
Ce n'était point cela, car après une minute d'hésitation la dame s'avança vers Raoul. Sa figure avait perdu un peu de la hauteur qu'on y remarquait d'abord; ses yeux étaient moins altiers et sa poitrine se soulevait avec émotion.
— Messire chevalier, dit- elle, je
VOUS conjure, clans votre inlorcl, de ne point aller plus loin; ma recommandation est. sérieuse, profitez-en.
— Vous craignez donc pour moi?
demanda Raoul avec assez d'impertinence.
— Il me serait toujours pénible de voir un loyal gentilhomme devenir victime de son obstination, répondit très-naturellement la dame.
Le chevalier réfléchit.
— Elle ne veut que m'éloigner, pensa-t-il; c'est clair.
40 LE CAPITAINE DES AltCHERS.
Il reprit tout haut :
-^ Belle dauic, votre volonté sera respectée : je n'irai pas plus loin.
La dame, rassurée, salua et s'éloigna.
— Odelle, dit-elle en revenant près de sa suivante, je te défends de parler a qui que ce soit de la rencontre que nous avons faite.
Odette prit note de la défense, tout en remarquant que c'était la première fois que sa maîtresse prenait tant de souci d'un galant.
I,E CAPITAINE DES AIICHEUS. 41
Les deux femmes lournerent ensemble la rue el suivirent la berge du fleuve, se dirigeant vers la porte nommée Bavhellc-sw-VEaii^ qui fer niait Paris de ce côté, presque a la hauteur de la rue Saint-Paul, el oîi se terminait l'enceinte fortifiée élevée sous le règne de Philippe- Auguste. A deux pas, comme une vigilante sentinelle, se dressait la tour de Billi, dont l'ombre ondulait dans la Seine.
Eu cet endroit, les maisons devenaient rares et les passants plus rares encore.
Piaoul, en lui-même, se sentait énor-
mémcnt contrarie d'avoir fait tant de chemin pour rien. Qui l'empêchait de suivre encore? Sa promesse. C'était un obstacle que Raoul avait la candeur de considérer comme sérieux.
Gomment faire?
Le chevalier ne devait pas aller plus loin, mais rien ne lui défendait de grimper sur la masure aux flancs mutilés qu'il avait devant lui, et du haut de laquelle il pourrait suivre des yeux la jeune dame.
L'obstacle a franchir avait la hau-
teur d'un étage.
Au risque do passer pour un voleur aux yeux de ceux qui l'apercevraient peut-être, il escalada adroitement et vivement, a l'aide des meurtrissures qui simulaient assez bien des échelons d'échelle, la hideuse bicoque et se hissa sur le toit; de là, il voyait le bord du fleuve jusqu'aux fortifications de la porte Barbelle.
Les deux femmes cheminaient, Raoul les reconnut; puis, tout-a-coup, elles s'arrêtèrent devant une vieille habitation isolée, élevée près de la porte. La suivante frappa contre une porte basse : on vint ouvrir, et, l'une
aprc's l'aulre, les deux femmes disparurent.
— Bien ! se dit le chevalier en descendant de son observatoire improvise :
la dernière grande maison noire, sur le bord de l'eau, en arrivant a la porte Barbelle. Je n'oublierai pas cela.
Le jour commençait a baisser; il n aurait peut-être pas été bon d'attendre la que la nuit vînt. D'Herbignières allongea le pas, et vingt minutes après, il entrait dans son taudis de la rue Saint-Landry, proche la cathédrale.