Scène trintérlcur
Nous supposons que le lecteur ue tiendra guère a suivre pour l'instanl le chevalier, et qu'il préférera pénétrer avec nous dans la maison voisine de
la porte Barbelle-siir-1'Eau, oîi nous avons vu entrer la mystérieuse dame qui avait été l'objet des obsessions de Raoul.
Pourquoi, au fait, qualifions-nous cette dame de mystérieuse? C'est tout simplement la femme de Jacques des Armeries, l'un des membres du parlement de Paris, seigneur de plusieurs fiefs dans le Mantois, le Vexin et la Picardie.
En revenant de l'église, dame Hermance des Armeries passa dans une pièce du rez-de-chaussée oîi se trou-
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valent, en atlendaiil le repas du soir, madame la présidente de la cour des Aides, mère d'Uermance, et le seigneur des Armeries lui-même.
Messire Jacques était debout et se promenait dans la salle. Quant a M"'* de Budé, la présidente, qui avait quitté Rouen qu'elle habitait pour venir passer quelques jours auprès de sa lille, elle était assise dans un grand fauteuil sculpté, placé près de la fenêtre qui donnait sur la Seine
— Yous voila, ma chère mie, dit-elle en voyant entrer sa fille; je regrette
50 LE OAI'ITAINH DES ARCHERS.
bien que ma douleur de jambe ne m'ait pas permis de vous accompagner. Ditesmoi, chère enfant, le frère Chrysoslôme a fait un beau sermon, n'est-ce pas?
— Très-beau, ma mère ; il a beaucoup parlé de nos malheurs, et nous a recommandé de prier pour le roi.
— Ce cher roi ! . . . Hermance, ce soir, après souper, vous me direz le sermon du frère Chrvsostôme.
— Qu'est-ce donc. Mesdames, que ce frère Chrvsostôme? demanda messire Jacques en s'approchant.
— C'esl un (les frères de la maison (le Sainte-Croix, dit la présidente; vous savez bien que ce printemps nous avons brod(^, ma fille et moi, un tapis pour le grand autel de leur (église.
— ■ Je n'en avais point souvenance.
Ah!...
— C'est un bien digne frère, dit a s,on tour dame Herraance; sa parole est touchante plus qu'aucune de celles de nos autres frères prêcheurs.
— En effet, fit messire des Arme-
ries, qui ne paraissait pas fort contrarié de dire son mot, s'il justifie le nom qu'on lui donne...
— Chrysostôme ? interrompit la présidente, c'est le nom d'un des Pères de notre sainte Eglise.
— Le surnom, observa Jacques.
— Du tout, Messire, répliqua vivement la vieille dame; c'est le nom d'un vasselage auquel la famille du saint évêque était attachée, ainsi que me l'a dit mon directeur, le père Génaut.
Messire des Armeries, ordinairement sérieux, se mit a rire.
— Vous direz de ma part h votre directeur qu'il n'est qu'un sot, ce qui lui est permis, et de plus un menteur, ce qui lui est défendu. Ghrysostôme, belle dame, est formé de deux mots grecs qui signifient bouche d'or, surnom donné, a cause de son éloquence, a saint Jean d'Antioche, qui fut patriarche de Constantinople vers l'an 400 de Notre Seigneur... Et voila quelle est la science de vos directeurs !
— Vous vous moquez toujours des
gens d'cglise, fil M"" de Budô; ne peat-oii pas se tromper?
— Ma mère a raison, messire, dit Hermance; vous êtes trop sévère.
— Dites que je ne le suis pas assez; il y en au rail trop long a dire sur ce chapitre, n'en parlons plus.
j^essire Jacques avait prononcé ces derniers mots d'un ton sec et ferme ; les trois personnes se turent pendant un instant.
— En attendant, dit M""^ de Budé,
LE CAPITAINE DES ARCHERS. Jli)
rompant le silence , le roi Jean est prisonnier de nos ennemis...
— Aussi pourquoi s'avise- l-il de se faire baltre par huit mille hommes, lui qui en avait quatre-vingt mille.
— Je ne connais rien aux choses de la guerre, reprit la présidente; nous devons cependant regretter un si grand malheur.
— Pourquoi faire?
— Mon Dieu, Messire, que vous êtes singulier.
— Je ne récrimine point contre le mot.
— C'est le moyen d'être d'accord.
N'assure- t-on pas tjue déjà les Anglais s'avancent vers Paris?
— Yous n'en êtes qu'encore la de votre Crédita dit messire Jacques; c'est là la suite naturelle des événements, et vous pouvez vous attendre, d'ici h quelque temps, h quelque chose d'extraordinaire...
— Quoi donc d'extraordinaire? demanda vivement dame Hermance en fixant les yeux sur son mari.
Jacques ne répondit pas. Il semblait rédécliir. Les deux femmes le rc-ardaient. Enfin, après un assez long silence, et comme se rappelant une chose oubliée :
— Ah! dit-il, chères dames, je vais vous laisser souper seules^ une affaire m'appelle au dehors.
— Rentrerez -vous bientôt? demanda encore dame Hermance avec une nuance d'inquiétude.
— INe vous en chagrinez pas, Hermance, répondit simplement messire
Jacques; je sors cii compagnie de ma bonne çpéc, et avec l'aide de Dieu, je rentrerai sain et sauf.
— Je n'aime pas vous voir faire ces courses de nuit, observa la présidenle ; il arrive depuis quelques jours tant de malbeurs...
— Allons, soyez en paix, je ne suis point un enfant... Dieu vous ait en sa sainte garde.
Et messire Jacques sortit de la salle, au moment même oîi un valet venait annoncer que le souper était servi.
— Donnez-moi voire 'bras , llerniahce, dit M'"" de Hudc en se levant de son siège.
La jeune femme vint soutenir la présidente, qui se serait bien passé de ce secours si la goutte l'eût laissée tranquille.
Le souper fut très-silencieux; dame Hermance était préoccupée et la présidente jouissait, malgré ses douleurs, d'un appétit tel qu'elle devait, pour le satisfaire, s'abstenir de toute conversation.
Mais lorsqu'après le repas on re-
vint dans la salle de travail, et que M™'' de Budé eut repris place dans son fauteuil, la vieille dame voulut retrouver le temps perdu et se hâta de demander a sa fille dé lui redire ce merveilleux sermon du frère Chrysostôme qu'elle avait entendu aux Frères de la Croix.
Dame Hermance, tenant un ouvrage de tapisserie, s'était assise près de la présidente.
— 31a chère mère, répondit-elle, je vous raconterai sans doute ce sermon, mais permettez-moi de vous dire
quelques mois d'une autre chose qui me préoccupe beaucoup.
— Qu'est-ce donc, ma mie?
— N'avez-vous pas remarqué que depuis quinze jours les absences de mon mari sont beaucoup plus fréquentes qu'autrefois?
— Oui, en effet, cela vous inquiète t-il?
— Un peu, ma mère?
— De la jalousie! fi donc, ma fille, dit en riant la présidente.
Dame Hermance ouvrit ses grands yeux, toute surprise d'un reproclie auquel elle ne s'attendait guère.
— Je ne suis point jalouse, ma mère, répondit-elle ensuite; mon inquiétude a une autre cause.
— Laquelle donc, ma mie?
— Je ne saurais vraiment vous l'expliquer; cette inquiétude vient de ce que j'ignore le motif de ces continuelles sorties, et que mon mari ne m'en a jamais rien dit.
— Vous avez bien tort , mon en-
fanl; dans ces temps de troubles et de misères, un homme politique comme votre mari a de grands soucis et de nombreuses occupations. Les Etats-généraux ne doivent-ils pas être prochainement assemblés? Messire Jacques peut avoir a s'entendre avec les membres qu'il connaît... Que ^ais-je, moi !
— Que sais-je aussi!
— Ah! ma chère mie, que ne sommes-nous encore au bon temps de notre roi Philippe VI; nous avions alors la guerre, c'est vrai, mais au
moins c'était loin de nous, et Paris, notre chère ville, était heureuse et tranquille. Il faut que notre pays soit devenu bien pervers et bien pécheur pour que Dieu ait jugé bon de lui infliger de telles douleurs; le roi prisonnier, les Anglais presque à nos portes, et chez nous la misère et la peur! Messire Jacques a bien raison quand il dit qu'il faut s'attendre a quelque chose d'extraordinaire.
— C'est précisément cette parole, dit dame Hermance, qui fait naître mes inquiétudes; mon mari l'a déjà répétée plusieurs fois. Je vous dis,
ma mère, que messire des Armeries n'aime pas monseigneur le Dauphin, et que...
— Ma fille, vous dites une sottise; monseigneur le Dauphin, remplaçant le roi, aous lui devons tous le respect, l'amour et l'obéissance. Gomment supposez-vous que votre mari puisse manquer a ces devoirs?
Dame Hermance jeta sur sa mère un regard respectueux, sans doute, mais dans lequel on pouvait lire la conscience d'une supériorité incontestable. Gela voulait dire : — Il est inu-
tile que j'en dise davantage, je ne serais pas comprise. Dame Hermance changea donc de conversation.
— Je vais maintenant vous dire, ma mère, le sermon du frère Ghrysostôme.
— C'est cela, ma mie, je suis tout oreilles.
Nous nous abstiendrons de répéter l'analyse très-étendue que dame Hermance donna du sermon si vanté, nous craindrions d'arriver au résultat qu'elle obtint elle-même, c' est-a-dire
que nous pourrions endonnir le lecteur comme dame Hermance endormit la présidente sa mère. M""^ de Budé s'endormait souvent ainsi au milieu d'un sermon ou d'une lecture pieuse ; mais elle avait coutume, en se réveillant, d'affirmer qu'elle n'avait que fermé les yeux afin de mieux réfléchir aux choses graves qu'elle entendait.
Quoi qu'il en soit, endormie ou non, la présidente ferma bientôt les yeux, en sorte que dame des Armeries crut pouvoir enfin s'arrêter ; elle demeura silencieuse et travaillant, jus-
qu'a ce qu'ayant entendu sonner au dehors le couvre-feu elle sortit de la salle pour passer chez elle.
— Odette, dit-elle en appelant sa suivante, va tenir compagnie a M"^ la présidente jusqu'à son réveil; lu lui diras que j'étais fatiguée et que j'ai pris la liberté de la quitter pour aller reposer.
Odette s'inclina devant sa maîtresse, mais fit en arrière une petite moue qui témoignait de l'ennui que lui causait la charge qu'on venait de lui donner.
Dame Hermance monta chez elle ; elle occupait au premier et unique étage un appartement séparé, dont les fenêtres donnaient sur la Seine. La jeune femme en ouvrit une, celle de sa chambre a coucher ; elle était sans lumière, mais la lune était dans son plein et jetait une vive clarté sur les rives du fleuve dont les flots miroitaient comme des lames d'argent.
Dame Hermance demeura Ta et re-
garda dans la direction de la Cité.
C'est de ce côté qu'elle espérait voir venir son mari, car plusieurs fois
déjà il en avait été ainsi, depuis ces courses fréquentes qui inquiétaient la jeune femme.
Mais dame Hermance attendit en vain pendant plusieurs heures; elle ne se retira que quand elle vit la lune incliner vers l'Iiorizon. Le sire des Armeries n'était point encore rentré.
La voix lente du veilleur de la
tour Saint-Gervais, par trois fois au milieu du silence, criait alors minuit.
lie» «licrcliewrs d'Or.
C'était une assez sale rue que la rue Saint-Landry de la Cité ; elle était étroite, fangeuse et formée de? maisons soVdides qui ressemblaient assez h des antres de bêtes fauves.
G'élail cependant en celte rue que Raoul d'Herbignières avait élu domicile ; mais il avait eu pour ce choix un motif : c'est qu'il avait trouvé la un local assez grand dans une maison dont le propriétaire était on ne peut plus accoramodanl. Ainsi Piaoul pouvait entrer et sortir a toute heure de jour et de nuit, amener avec lui qui bon lui semblait et faire autant de tapage qu'il lui plaisait, jamais on ne lui adressait le moindre reproche.
A une aussi grande bonhomie, ledit propriétaire joignait encore cette rare qualité qu'il ne demandait jamais d'ar-
geiil; au moins Raoul, depuis trois mois qu'il habitait la, n'avait-il pas entendu ce charmant homiiic lui réchinier un sou. Il v avait donc lieu de croire qu'il en serait toujours ainsi.
Cet homme extraordinaire se nommait maître Perrin 31acé ; il avait été autrefois orfèvre et vivait actuellement de la fortune qu'il avait amassée dans cette lucrative profession.
Or, le soir du jour oii Raoul avait suivi dame Hermance des Armeries jusqu'à la demeure de la jeune femme,
il venait de sortir de son logis . en quête sans doute d'aventures, lorsqu'en passant sur. la place Notre-Dame, il remarqua un groupe de badauds qui attira son attention.
Le chevalier s'approcha et vil qu'il s'agissait d'un trou très-profond qui s'était tout-a-coup déclaré par un affaissement du sol. Chacun avançait la tète pour voir à l'intérieur, en sorte qu'il s'était formé, autour de ce trou béant, un cercle de curieux qui allait se renouvelant sans cesse.
Raoul regardait comme un autre,
• l.B CAPITAINE DES ARCHERS. 77
lorsqu'un cri releulit a son col(' ; un enfant de quatre ou cinq ans, que sa mère tenait près d'elle, venait de tomber dans le trou, heurté sans doute par quelque maladroit.
— Ma vie ! . . . mon enfant est perdu!... s'écria la mère désolée.
D'Herbignières lui prit la main.
— Calmez-vous, brave femme, ditil, je vais aller vous le chercher.
On avait allumé une torche de résine et on la donna b Raoul, qui
saula sans hésiter dans l'excavation ; il n'y avait d'ailleurs que cinq ou six pieds de profondeur a cet endroit.
De Ta, il entendait l'enfant criant et se débattant a deux pas de lui.
Il abaissa sa torche tandis que la foule anxieuse se penchait et se pressait autour de l'orifice ; la pauvre mère surtout semblait vouloir percer T obscurité, et se serait peut-être précipitée au secours de son garçon si on ne l'eût retenue.
— Le voyez-vous? demanda-t-on a Raoul.
I,B CAPITAINE DBS ARCHERS. 79
— Parbleu! je le liens, ropondit le chevalier en saisissant l'enfant qui, tout elTraj'é, s'était relevé et ne cessait de crier.
— Allons, ajouta-t-il en fichant la torche en terre et en élevant le marmot jusqu'à l'ouverture du trou, enlevez !
Un homme se pencha, prit le pauvre petit et le remit à sa mère qui pleurait de joie.
— Généreux chevalier, cria-t-elle a Raoul au milieu de ses larmes, je ne
suis qu'une pauvre femme. . . mais si vous avez jamais besoin de Geneviève-la-Folle, comme l'on m'appelle, venez la trouver rue Saint-Christophe, a la maison du Cerf-nux-abois ; elle vous sera dévou(^e à la vie, a la mort.
D'Herbignières se souciait médiocrement du dévoûment de la jeune femme, et s'occupait d'ailleurs a remonter a la surface du sol^ cependant ces mots de Genevieve-la-Folle , de la maison du Cerf-aux-abois, ne purent manquer de frapper son esprit, et il était probable qu'il serait quelque temps sans les oublier.
— Ne pouvez-vous plus remonter, seigneur chevalier? lui demandat-on .
— Ma foi! la chose n'est pas aisée, dit Raoul en cherchant vainement a se cramponner a quelque aspérité. Sur mon âme, je suis la dans un souterrain, et je ne m'étonne guère si le terrain s'est effondré; il n'y a pas trois pieds de bonne terre entre la voûle et le niveau de la place.
— Certainement, dit quelqu'un, cela communique avec les caveaux de Notre-Dame.
82 LE CAPITAINE DES ARCHERf=î.
— Donnez les malus, dit encore un gros gaillard, s'adressant \\ d'Herbignières, nous essaierons de vous enlever.
Le chevalier leva les mains, et s'aida des pieds. En effet, on parvint a le soulever; mais tout-a-coup :
— Une minute ! s'écria-t-il, mon épée vient de se détacher.
La ceinture de Raoul s'était ouverte, et Tépée avait roulé assez loin ; on lâcha le jeune homme qui retomba sur le sol intérieur et ramassa son épée ; mais
eu la remeltaiit, il vit qu'une pierre de la garde s'était détachée; cette pierre était grosse et sans valeur ; cependant elle venait de son père et Raoul eût été contrarié de la perdre.
11 prit la torche et se mit a chercher.
— Elle aura roulé de ce côté, pensa-t-il en se dirigeant vers le plus profond du trou.
Il se baissa et chercha soigneusement, mais sans résultat.
— Par la mort Dieu ! s'écria-rt-il
^4 T-E CAPITAINE DES ARCHBRS.
avec humeur, et en frapjîanl le sol d'un coup de pied.
11 avait a peine laissé échapper son juron, que, sous la pression de ses pieds, un nouvel éboulement se produisit el que le chevalier et la torche disparurent; puis les terres supérieures se déplacèrent elles-mêmes et vinrent boucher le nouvel orifice qui s'était formé, de telle sorte qu'il était impossible de deviner, sous la première excavation, une nouvelle excavation qui était peut-être plus considérable.
Ce ne fut qu'un cri dans la foule
quand on vit la lumière de la torche s'éclipser; la clarté nébuleuse produite par celte torche n'avait pas permis de bien distinguer l'intérieur, en sorte qu'on ne pouvait pas se rendre parfaitement compte de ce qui était arrivé, mais on supposait naturellement un malheur.
Il y avait la de beaux discoureurs, mais personne n'osait descendre pour porter secours ; tandis qu'on se demandait s'il ne fallait pas aller prévenir les gardiens de Notre-Dame, une ronde du guet arriva qui dispersa la foule.
— Mais il y a quelqu'un, un che-
valier qui vient de lomber la, dil-oii aux soldats.
La soldatesque de ce temps-Pa était aimable et facile avec la noblesse, mais elle était en revanche suffisamment bru taie avec le petit peuple.
On repoussa donc tous les curieux, et l'on alla chercher une échelle ; deux soldats descendirent avec une lumière, furetèrent dans le trou et ne virent rien. Sans s'inquiéter davantage, la ronde reprit sa route après avoir planté une torche près du trou béant, afin de prévenir le passant du danger.
Puis, comme il se faisait tard, on ne vit bientôt plus personne sur ce lieu où tant de gens élaierit restés si longtemps pressés.
Qu'était devenu cependant le chevalier d'Herbignières après le fatal éboulement qui lui avait fermé le chemin du retour? Un moment étourdi par la chute, il avait a demi perdu connaissance.
Quand il revint tout a-fait a lui, il se trouva dans l'obscurité la plus complète; sa torche l'avait suivi, mais elle s'était éteinte aussitôt la catastrophe.
Il se mit debout, et comprit bien vite
qu'il (Mail celte lois dans un caveau véritable; il sentait la voûte au-dessus de sa tête et l'oulait un sol dur et nivelé.
Mais où trouver la sortie de ce caveau? Raoul essaya de s'orienter et comprit que le souterrain dans lequel il faisait forcément élection de domicile avait peu de largeur, tandis qu'il s'étendait peutêtre assez loin en longueur. A droite comme a gauche, un mur humide, mais pas de porte; le chevalier voulut revenir vers le lieu oii il était tombé afin de voir s'il ne serait pas possible de se frayer un chemin, mais il put à peine atteindre a l'endroit de la voûte qui
I,E CAPITAINE DE8 AliCHERS. 80
avait cédé, et cet endroil s'était d'ailleurs recouvert d'un lel amas de terre venant de plus haut, qu'il était a peu près impossible de découvrir la une issue.
Au surplus, Raoul pensait, avec raison, que ce caveau ou ce souterrain, si long qu'il fût, devait avoir un terme, et qu'il trouverait sans doute la le moyen de sortir.
— Mais ne m'ont-ils pas parlé des caveaux de Notre-Dame? pensa d'Herbignières ; si j'y suis tombé, j'ai chance d'arriver sous le chœur de la cathédrale, ou de rencontrer une ouverture donnant sur la Seine... et alors... alors, ma foi.
il faudra bien se jeter a l'eau afin de gagner la rive.
Cette perspective n'étant pas des plus réjouissantes, le jeune homme se mit a * marcher avec précaution dans l'espoir de trouver un autre expédient pour se tirer d'embarras.
Si Raoul n'eût pas été fortement préoccupé du moyen de sortir de sa prison, et que son esprit eût été plus libre, il n'eût pas manqué d'être vivement impressionné de sa position ; cette solitude de mort, ce silence de mort, ces ténèbres de mort avaient quelque chose de réel-
iement cflVayant; il fallail a Raoul sa jeunesse, son insouciance et spn grand courage pour ne pas suer la peur de la tête aux pieds.
Après quelques centaines de pas faits avec prudence, le chevalier se trouva au point d'intersection de trois lignes souterraines; un chemin se présentait a droite, un autre lui faisait face, le dernier se prolongeait d. gauche : c'était un carrefour.
Raoul n'avait aucune raison de préférer telle route a telle autre ; c'est précisément la ce qui le mit dans une
grande perplexité. Ce qui lui importait, c'était d'arriver a une issue. Fallait-il pour cela prendre h gauche, ou bien à droite, ou bien encore aller en avant ? Le jeune homme était tout-k-fait désorienté; il cherchait vainement a se rendre compte de la direction qu'il suivait.
Cependant, en réfléchissant bien, il aurait compris qu'en tournant a droite il avançait sous l'église Notre-Dame, et qu'en prenant a gauche il devait pénétrer dans l'intérieur de la Cité.
S'il eût fait cette réflexion, il eût certainement tourné à droite, ou a défaut,
LE CAPITAINK DES ARCHBltS. 93
il eût continué droit devant lui, parce qu'il y avait espoir en suivant cette direction de rencontrer quelques-uns de ces soupiraux grillés qui donnaient sur la berge du fleuve; le chevalier aurait eu grand besoin de celte rencontre, car l'air méphitique qu'il respirait commençait a lui peser.
Néanmoins, après quelques tergiversations, Raoul se décida a prendre h gauche, c'est-a-dire du côté opposé aux deux routes oii il pouvait trouver le salut.
Bientôt, le boyau souterrain se rétrécit sensiblement; le feutre du chevalier
frôlait déjà la voûte et son épée heurtait les murs latéraux ; il eût volontiers rebroussé chemin s'il ne lui avait toutk-coup semblé apercevoir dans l'éloignement une faible lueur. C'était un motif d'espérance. Raoul reprit un courage qui commençait h s'ébranler, et marcha plus résolument.
Mais vingt pas plus loin un obstacle terrible l'arrêta soudain : c'était une petite grille en fer qui fermait le souterrain, devenu fort étroit en cet endroit.
Une sueur froide perla sur les tempes de Raoul ; il commençait a s'effrayer
vérilableineni, et se demandait avec angoisse s'il sortirait de son tombeau. Cependant il voyait toujours briller, audelà de la grille, la faible lueur qui avait fait naître son espérance; c'est elle encore qui la raviva. Avec l'énergie du désespoir, il se rua sur la grille, qui, a sa grande surprise, céda subitement : la rouille avait entièrement rongé les gonds.
Le chevalier respira ; il lui semblait que le terme de sa captivité approchait ; sans perdre de temps, il se mit a ramper dans le nouveau chemin qui s'offrait à lui, car la place devenait de plus en plus étroite.
Cette éiroilesse, cependant, ne se continua que l'espace de cinq ou six pas; peu k peu le souterrain reprit une plus grande hauteur, et Raoul put se tenir de bout.
La lueur qu'il avait remarquée était plus distincte ; elle s'échappait d'une large porte de bois entre-baillée a vingt pas de la.
— Il Y a Ici au moins un être vivant, pensa Raoul, et dussà-je n'y voir qu'un voleur, je saurai bien le prier de m'indiquer la porte.
Et le chevalier, tâtant de la main sa
lourde épée, s'avança avec précaution et arriva jusqu'au seuil de la porte entrebaillée.
La lumière, dans une obscurité trèsprofonde et au milieu d'une grande pièce, ne produit jamais un vaste rayonnement ; en sorte que celui qui se trouve près du centre du foyer lumineux ne voit pas a dix pas de lui, tandis qu'un observateur placé beaucoup plus loin verra très-nettement ce qui se passe auprès et dans les environs de la lumière.
Ainsi, Raoul, demeurant sur le seuil
de la porte put jouir de la vue du caveau I. '
98 l.K CAPITAINE DES ARCHERS.
pari iculier auprès duquel il était arrivé sans que les deux individus qui occupaient ce caveau pussent soupçonner sa présence.
Au reste, le chevalier, en jetant un premier regard k l'intérieur, avait eu peine a retenir une exclamation qui l'eût inévitablement trahi ; l'exclamation eût d'ailleurs été très-naturelle, car Raoul venait de reconnaître maître Perrin Macé, son propriétaire, dans l'un des deux individus qu'il avait sous les yeux.
— Que diable peut faire maître Perrin Macé dans les entrailles de la terre ?
1,K CAPITAINE DKS ARCHKRH. 99
pensa In chevalier (|ui reprenait un peu de sa bonne humeur.
La curiosité le fit demeurer un moment tranquille, ce qu'il voyait méritait en effet d'être remarqué.
Le caveau de Perrin Macé était un véritable laboratoire de sorcier. Il pouvait avoir quatre ou cinq toises de côté ; au fond se trouvait un fourneau de forge sur lequel plusieurs feux étaient allumés, les uns rendaient incandescents des creusets, les autres rougissaient a blanc des barres de métal; à terre on voyait tous les grossiers instruments de la chimie
qui, à cette époque, commençait a peine â renaître ; puis un monceau de charbon, un amas de terre fraîchement remuée, un bloc de forgeron, une masse d'outils gisant pèle-raêle sur le sol.
Ce tableau était éclairé par la lumière de deux lampes fumeuses suspendues a la voûte, et aussi par la lueur rougeâlre qui s'échappait du fourneau et qui venait donner aux deux personnages présents un aspect tout fantastique.
De ces deux personnages, l'un, maître Perrin Macé, était de taille moyenne, mais d'une carrure puissante; il n'avait
l.K CAPITAINE DKS AUCHliRS. H»!
pas plus de cinqiiaiile ans et devait posséder une force peu commune. Malgré sa corpulence, son visage était pâle et presque maigre; on lisait dans ses yeux noirs une inébranlable volonté, et quelque chose de farouche et de cruel. Au reste, il avait les traits communs, et, si c'était un homme de travail et de persévérance, ce n'était assurément pas un génie d'invention ni un esprit supérieur.
Le second de ces deux hommes pouvait avoir soixante ans ; il était grand, mince et sec ; sa figure froide et compassé portait l'empreinte d'un caractère aussi énergique que celui de Perrin Ma-
102 LE CAPITAINE DES AilOUEKS.
ce, et en même lemps d'une intelligence évidemment beaucoup plus développée.
Il eût pu être, au besoin, la tète d'un être dont JVIacé eût été le bras, l'un eût conçu, le second eût exécuté. Ce vieillard austère et grave n'avait cependant pas un aspect effrayant, et sa figure, si de fortes passions n'y eussent tracé leur sillon, eût semblé belle et aimable.
Ces deux hommes étaient silencieusement occupés ; l'un surveillait des yeux le métal en fusion dans un creuset posé sur le feu, tandis que l'autre, Perrin Macé, se mettait en devoir de remplir un second creuset d'une terre noire et
1 li CJA1»1TA1MÎ UKf? ARGHEKS?. 1^3
sèche, qu'il avait piise sur le monceau placé près de lui.
Baoul ouvrait de grauds yeux et ne comprenait rien a ce qu'il voyait; s'il eût su que, depuis quelque temps déjà, un certain nombre d'alchimistes s'occupaient sérieusement du grand œuvre, de la recherche de cette fameuse pierre philosophale a l'aide de laquelle tous les métaux devaient être changés en or, le chevalier eût pu supposer qu'il avait sous les yeux deux de ces rêveurs. Mais il ne savait rien, ou du moins il n'avait qu'une demi-connaissance du fait, et il fallait, pour s'éclairer, qu'il questionnât
les deux travailleurs ou qu'il attendît qut* leur conversation l'éditiât.
C'est a ce dernier parti qu'il s'arrêta. Aussi bien, maître Macé et son compagnon n'eussent peut-être pas été charmés de voir leurs travaux interrompus par un indiscret. 11 était donc prudent de se taire encore.
Après un moment d'attente, le grand vieillard saisit avec une pince le creuset qu'il surveillait et en versa le contenu par terre, dans une sorte de rigole creusée assez profondément. Puis Perrin Macé mit un nouveau creuset sur le feu, et le silence continua.
— Ils ne sont pas Irès-causeurs, pensa Raoul a part lui.
Perrin Macé avait repris un creuset vide pour l'emplir encore de cette terre noire qu'il triait avec soin et dont il rejelait les petits cailloux. Quand il eut fini, il s'accroupit devant le métal qui refroidissait sur le sol. Le vieillard vint bientôt l'y rejoindre.
— C'est mon dernier espoir, dit enfin maître Perrin Macé avec un soupir ; si nous ne réussissons pas cette fois...
— Nous abandonnerons notre infructueuse recherche, soit, je le veux bien, dit le vieillard ; mais alors. . .
106 l,K CAPITAINE DES ARCHERS.
— Alors, Messire, nous resterons ce que nous sommes (^t nous nous conlenlerons chacun de noire fortune; la mienne me satisfera, la vôtre peut-être vous semblera moyenne.
— 31acé, ne fais point le désintéressé, je sais que tu as soif de l'or...
— Gomme vous avez soif de grandeurs et de dignités.
Le vieillard ne répondit pas ; il semblait que le trait eût porté juste.
Il prit un outil de fer et souleva le lingot refroidi.
LU UAl'lTAINK DKS ARCHKHS. 107
— 11 esl lourd, dil-il cmi le posant sur un bloc de fer uni.
Perrin Macéalla chercher une petite hache a tète très-pesante, et d'un coup sépara en deux fractions le lingot de méta! ; Tune des deux parts tomba a terre, et Raoul la vit briller comme ud morceau d'or.
Alors seulement il pensa a ces faiseurs d'or dont il avait vaguement entendu parler.
Le vieillard tourna avec une pince le morceau de métal resté sur le bloc, et hocha tristement la tète.
— C'est du cuivre, dit-il.
Maître Perrin Macé a son tour approcha, lenatit une petite fiole du contenu de laquelle il versa quelques gouttes sur le lingot, a l'endroit ou il avait été tranché ; cette partie, jaune et brillante, devint tout-a-coup noire et s'oxida.
— C'est du cuivre ! répéta l'ancien orfèvre avec découragement.
Et il alla s'asseoir sur un banc de bois placé dans un coin du caveau.
Un grand Projet.
U se fit un assez long moment de silence. Perrin Macé était entièrement sous le coup de son désappointement ; il avait la tête baissée, les bras croisés sur les genoux et regardait stupidement la terre.
Le grand vieillard, quoique visiblement découragé, était loin d'être aussi abattu; le premier moment d'amertume passé, il avait relevé la tête, et s'était mis a considérer attentivement son compagnon, comme pour se rendre compte de l'effet produit sur lui par cette dernière déconvenue. Peu a peu l'expression de sa physionomie changea; du découragement, elle vint a l'espérance et brilla bientôt d'un feu que ses yeux vifs et noirs semblaient projeter au loin.
— Macé ! appela le vieillard .
Maîlre Perrin releva la tête.
— Vous voulez partir, dit-il, vous avez raison, noiis n'avons plus rien a faire ici.
il se mit sur ses jambes et se dirigea vers une porte que Raoul n'avait pas aperçue d'abord et qui devait évidemment conduire a la surface de la terre.
Mais le vieillard arrêta Perrin Macé au passage, et le fit asseoir sur le bloc de fer qui servait d'enclume.
L'ancien orfèvre se laissa faire.
— Macé, dit le vieillard, avant de 1. •
quitter ce séjour des morls^ j'ai a vous dire des choses qu'aucun être vivant ne doit entendre.
— Gela se trouve bien, pensa Raoul dans son coin.
— Allons , dites , répondit maître Perrin Macé, je vous écoute.
Le vieillard se recueillit un moment.
— Nous venons d'échouer encore une fois dans notre tentative, dit-il ensuite; nous ne pouvons pas faire de l'or.
— Je le sais bien, dit Macé.
— Va si je vous donnais le moyen, — non pas d'en faire, — mais d'en gagner?
— Beaucoup?
— Autant que vous voudrez .
— Ce serait difficile.
— Plus encore.
— G'est-a-dire, Messire, que vous vous moquez de moi.
— Je parle aussi sérieusement que possible.
Le ton (lu vieiliard était en effet on ne peut plus sérieux.
— Et quel serait donc le moyen de gagner autant d'or que je voudrais ?
— Ecoutez-moi, Macé. \^ous savez dans quel état se trouve la France : le roi prisonnier, les ennemis couvrant nos campagnes, la misère et le brigandage partout.
— Je sais tout cela.
— Mais savez-vous d'où vient cette suite de calamités; savez-vous ce qu'il faudrait pour l'arrêter ?
LE CAPITAINE DE.s AUGHIÎR.S. 117
— Oui, je le sais, dit mailre Penin Macé eu se relevant; il faudrait uue autorité solide, un bras puissant, un Charlemagne pour nous gouverner.
— Vous avez bie»î dit ! s'écria le vieillard en serrant la main de Macé ; au lieu d'un prince jeune, sans expérience, maîtrisé par des esprits envahisseurs dont il nesait se défendre, il nous faut un roi fait, un homme qui ait donné ses preuves de courage et de sagesse...
— G'est-a-dire qu'il faut délivrer le roi Jean.
— Le roi Jean ! cet être stupide qui,
h la tête de quatre-vingt mille hommes, vient de se laisser battre h Poitiers par huit mille Anglais !
— Et qui donc, alors?
— Un prince brave, habile et courageux, roi déjà d'un petit royaume dont il a presque fait un grand Etat.
Perrin Macé mit la main sur son front :
— Charles de Navarre! s'écria-t-il tout-a-coup.
— Chut ! fit le vieillard en tressaillant.
LE CAI'ITAINH UIÎS AllCHEUS. 119
— Vos frayeurs sont singulières, dit tranquillement maître Perriri Macé ; ne sommes-nous pas a cinquante ou soixante pieds sous terre?
— Tu as raison.
— Aiusi, c'est le Navarrois ?
— C'est lui.
— Mais il est enfermé au fort d'Arleux, en Cambrésis.
— Grâce a la mauvaise foi de notre Dauphin Charles, qui se prêta traîtreu-
sèment a le taire arrêter a Rouen le jour de Pâques fleuries de cette année.
— Et le Navarrois sait ce que l'on veut tenter pour lui ?
— Le roi Charles sait tout ; dès que le terrain sera suffisamment préparé, il s'échappera de la forteresse.
— Quels sont vos motifs, Messire, pour appuyer cet homme?
— Ceux de sauver la France qui court vers un abîme.
— Maître Perrin Macé ne répondit
LE CAPITAINE DB^ ARCllEHS. 121
rien, mais il pensa loul bas que son IMessire devait avoir quelque autre raison pour s'engager dans une a (Taire aussi chanceuse.
Quant au vieillard, afin d'édifier complètement Perrin Macé, il entra dans de longs détails sur les probabilités qui lui semblaient abonder en faveur de la réussite. Et il avait peut-être raison : dans ce moment de désordre et d'anarchie, ce devait être a l'homme le plus ferme et le plus audacieux que l'accès du pouvoir pouvait être assuré. Et Gharlesle-Mauvais, roi de Navarre, possédait toutes les qualités de cruauté, d'astuce
122 LE CAPITAINE DES ARCIIEllS.
et de perfidie nécessaires pour rc^ussir.
— Et coîiimenl puis-je donc servir ces projets? demanda Perrin Macé.
— Avec de l'argent; ta fortune est immense ; on n'en connaît pas publiquement le quart : aventures-en une partie, tu recueilleras dix fois ce que tu auras semé.
Perrin Macé se gratta l'oreille.
Ah ! il faut de l'argent.
11 en faut partout, en tout et tou-
Lli CAPITAINE DEtJ AUU1IEK8 . 123
jours ; l'argent, Macé, est le roi du monde. Voilh pourquoi, moi, noble et seigneur, relativement pauvre, je suis obligé de m'adresser a toi, roturier cousu d'or. Seulement, je suis sûr ici que tu ne peux m'échapper, car ton intérêt est la plus assuré que le mien.
— Alors, ce que nous cherchions dans la transmutation des métaux?...
— C'était pour servir notre sainte cause. Ouvre les yeux, Perrin 3Iacé ; les honneurs, la gloire, tout te viendra.
— Messire, vous avez raison; nous
124 LE CAPITAINE DES AftCHEHS.
parlerons encore de cela, et ma l'orlune ne vous fera pas défaut.
— Bien, et maintenant nous allons partir; il doit être tard. Peux-tu me donner dès ce soir les cent livres parisis que je t'ai confiées?
— Vous voulez les porter sur vous à cette heure ?
— Pourquoi non.
— A votre aise, Messire, je vais vous les remettre ; elles sont la-bas dans mou coffre de plomb.
I,B CAPITAINE DES AUCHERS. i'^ïi
L'ancien orf(>vi c prit une pelile lampe. —Vous m'attendez ici? dit-il.
— Je t'attends.
— Maître Perrin Macé se dirigea vers la porte derrière laquelle se trouvait Raoul.
Celui-ci n'avait pas perdu un mot de la conversation que nos deux chercheurs d'or venaient de tenir ; sans être précisément un ardent défenseur de la royauté des Valois, le chevalier d'Herbignières se promettait bien d'aller faire une pelife
dénonciation au grand Châtclet , où même au Dauphin en personne, mais il fallait pour cela qu'il ne fût pas surpris. Aussi éprouva-t-il quelque inquiétude en voyant Macé se diriger vers lui.
Il se colla contre les parois de la voûte, dans le coin le plus obscur, avec l'espérance de n'être pas remarqué.
En effet, Perrin Macé passa devant lui sans le voir, et vint soulever a deux pas de Raoul une trappe dissimulée sous une couche de terre. Cette trappe était pesante, et la cavité qu'elle recouvrait, deu profonde, était remplie par une
lourde caisse de ploml) doublée de cuivre. Maître Perrin Macé posa sa lampe a terre et ouvrit la caisse : elle était remplie d^or.
L'ancien orfèvre parut se complaire un moment dans la contemplation de cette partie de ses richesses ; puis quand il eut repu ses yeux de la vue du brillant métal, il prit un petit sac de cuir qui se trouvait parmi For et qui contenait cette somme de trois cents livres que le vieillard lui réclamait. Il laissa ensuite retomber le couvercle de la caisse et referma la trappe sur laquelle il nivela sa couche de terre.
128 LE CAPITAINE DES ARCIIliRS.
— Je suis sauvé! pensa Piaoul, s'il ne me voit pas en se relevant.
Le chevalier était toujours immobile dans son coin; il retenait son souffle.
Perrin Macése releva, tenant la lampe à la main, et fit un pas en avant.
Tout-a-coup il recula stupéfait; il avait vu Raoul !
— Un homme ici! murmura- t-il.
La position, pour le chevalier, était assez embarrassante ; il demeura silencieux et mmobile.
CcpeiRlaiit Perriii Macé s'était vivement précipité dans le caveau éclairé en s'écriant avec effroi:
— Nous sommes découverts, Messire !
Quant a Raoul, il avait bientôt pris son paru et vint fièrement se camper au seuil de la salle souterraine.
— A vous, mes seigneurs ! fit-il en tirant sa lourde épée dont il fixa la pointe au sol-
A cette apparition, le vieillard up put retenir une exclamation d'épouvante, et
s'était jeté sur une longue pince en fer dont il s'était fait une arme.
Perrin Macé, lui, s'était emparé de la hache avec laquelle il avait fendu le lingot qui gisait près de l'enclume.
Il n'y avait pas un moment à perdre : d'Herbignières avait compris que contre l'agression de ces deux hommes, il devait choisir son terrain, et pour mieux parer les coups et empêcher ses adversaires de diviser leurs moyens de combat, il avait pris pied contre la muraille du fond.
Au premier choc des armes, d'Herbignières s'aperçut qu'il n'avait pas affaire h
forls luUeurs; il crut devoir les ménager.
Cependant les attaques étaient quelquefois vives et menaçantes; mais la la longueur de.l'épée de d'Herbignières tenait bientôt a distance Perrin Macé et le vieillard.
Nos deux champions, malgré leurs assauts répétés, ne purent parvenir a déloger de sa place le chevalier ; leurs bras se fatiguaient visiblement : Raoul avait bien envie de donner une leçon à ses antagonistes, mais il avait quelque chose au cœur qui lui faisait répugner d'accomplir une vengeance trop facile; il
132 LE CAPITAINE DES ARCIIEllS.
ne se contentait que de parer les coups.
Déjà la hache de Perrin Macé lui avait échappé des mains; d'Herbignières s'était dit de profiter de cette occasion qui ne pouvait manquer de se renouveler : en effet, dans une parade adressée à l'ancien orfèvre, la lourde lame du chevalier rencontra la hache du combattant et la lui arracha du bras. Raoul s'en saisit.
Désarmer le vieillard, n'était plus pour lui qu'un jeu d'enfant. La pince de fer fut bientôt en son pouvoir.
Alors le chevalier se livra a une sa-
l.E UAPITAINE DES AUOHEKS. 133
vaille ladique : a force d'adresse el d'àgililé il refoula les deux agresseurs dans un angle du caveau oîi il les tint en res pectl'épée a la poitrine.
— Eh bien! mes hôtes, ètes-vous contents? dit Raoul.
— Vous raillez ! murmura le vieillard.
— Ne suis-je point maître du terrain?
— N'importe! Comment ètes-vous ici? demanda assez impérieusement le vieillard.
— Par hasard, répondit d'Herbi-
gnieres .
134 I.E CAPITAINE DES AKUHERS.
— Par Ijasai'd ! répéta Perrin iMacé, aveuglé de rage et rongeanlT so» frein ; par hasard ! allons donc !
— Par hasard, je l'ai dit.
Le vieillard haussa les épaules :
— Ce mot ne signifie rien. Voyons, expliquons-nous. Gomment avez-vous pu pénétrer jusqu'ici ?
— La chose est facile a conter, mais plus difficile a faire. Voici.
Le chevalier raconta brièvement et simplement ce qui lui était arrivé ; l'a^
LB CAPITAINK DES AHCHERS- 135
vciiluie avait peu de vraisemblance, malgré sa vérité, et Perrin Macé hocha la tête d'un air de doute.
— Mais... par la Vierge sainte! je ne me trompe pas, dit-il tout-a-coup, vous êtes le chevalier Pxaoul d'Herbignières, qui occupez une partie de cette mienne maison .
— Cette maison? fit Raoul... Nous sommes donc ici sous la rue St-Landry ?
— Peu importe, répondit le vieillard, vous êtes ici, et vous donnez votre parole que vous êtes venu sans mauvaise intention?
— Je donne ma parole fie chevalier.
— Et vous avez enteudu tout ce qui a été dit?
— Tout, répondit franchement Raoul.
— Vous voyez bien 1 s'écria Perrin Macé en s^avançant d'un bond et en parvenant a reprendre son arme.
D'Herbignières , prompt comme la foudre, leva son épée.
— Tout beau! maître Perrin, dit-il avec hauteur ; si vous faites un mouvement de plus, je vous loge six pouces
LE CAPITAINE OEP AHCHER8. ] ^7
de lame dans les environs du cœur ! Allons, que cette hache tombe a terre !
Perrin Macé écumait de rage, et sentait qu'il ne devait pas trop recommencer la lutte; si sa hache était plus solide que l'épëe de Raoul, elle était moins longue, il le savait bien, et elle était un peu lourde a sa main, il ne Pavait pas oublié. 11 laissa donc tomber son arme.
Quant au vieillard, il ne voyait plus d'un aussi mauvais œil son compagnon inattendu.
— Pour Dieu ! Perrin Macé, dit-il.
138 LE GAPlTAliNE DES AKOHERS.
laissez-nous donc en paix avec vos fureurs; je veux causer avec ce jeune homme.
— Longtemps? demanda Raoul.
— Deux minutes.
— Pariez alors.
— Puisque vous avez tout entendu, vous comprenez qu'il n'y a pas pour vous deux manières de voir les choses : il faut que vous deveniez comme nous dévoué â Charles de Navarre.
— Vous oubliez que je commande ici.