‹ Le capitaine des archersChapitre 3 sur 3 · I.E UAl'lTAINl!; DK« ABCHER.S. ]'.i · texte numérisé non relu

I.E UAl'lTAINl!; DK« ABCHER.S. ]'.i

— Je n'oublie rien; seulement, réfléchissez.

Raoul n'était pas, nous l'avons dit, un de ces royalistes enthousiastes qui prenaient pour devise : mon Dieu, mon roi, ma dame; il connaissait Dieu trèspeu et le roi pas du tout ; quant a sa dame, il aimait trop la pluralité en ce genre pour s'arrêter a un pronom possessif singulier. Ensuite, son éducation avait été assez négligée ; élevé loin de sa famille, il n'avait pas sucé au berceau ces traditions d'obéissance aveugle et de dévoiiment sans bornes que certaine partie de la noblesse professait pour la

royauté logitirae. Aussi iie^ voyait-il pas grand inconvénient h mettre son épée au service du roi de Navarre plutôt qu'il celui du roi de France ; mais il lui répugnait de paraître céder k la volonté d'un autre, et peu s'en fallut, lui qui avait été si pacifique dans le combat, qu'il ne répondît par un coup d'épée a la condition qu'on venait de lui poser. Cependant, en réfléchissant, il vit qu'il serait peut-être plus adroit d'accepter, au moins momentanément.

— Que m'importe celui qui régnera sur la France, dit-il.

— Si je ne me trompe, dit le vieil-

I,E CAPITAINIi 1>'<:S AllCHEUS 141

lard qui coiuiaissail assez bien son blason, voire famille ne s'est pas toujours piquée d'une grande tidélité a la maison de France; n'ai-je pas entendu parler d'un d'Herbignières qui a passé aux Anglais.

— Un cousin, c'est vrai, répondit Raoul ; mais si vous attendez de moi pareille félonie, je vous préviens que vous vous trompez.

— Allons donc, ardent chevalier, il ne s'agit pas de félonie ; nous haïssons comme vous les Anglais et nous voulons seulement nous ranger sous l'élendart d'un prince brave et sage, membre.

du reste, de la famille royale de France, par Jeanne de France, sa mère.

— Eh bien, soit ! dit Raoul, je mets mon épée au service de Charles de Navarre, si vous pouvez me dire quels avantages j'en recueillerai.

— Quels avantages! mais vous pourrez les choisir vous-même; tout ce que vous demanderez de raisonnable vous sera accordé.

— Quand le roi de Navarre sera devenu roi de France ; mais d'ici la ?

— D*ici la, je puis vous promettre

I,E CAPITAINE DES AUCHERS. Mii

mille livres par aii et vous en donner tout de suite trois cents, si cette offre vous est agréable.

Et le vieillard tendit a Raoul le sac de trois cents livres que Perrin Macé lui avait remis.

Nous sommes ici obligé de rompre quelques lances contre un préjugé historique qui nuit a notre récit; on s'est plu a présenter a notre esprit les chevaliers du moyen-âge comme des modèles de bravoure, de générosité, de dévoûment, de délicatesse.

Sans doute quelques nobles donnèrent

144 I,E OAI'ITAINE DES AllCEERS.

l'exemple de ces vertus 5 mais la généralité des gens d'épée étaient de fieffés coquins sans scrupules. C'est d'eux que parle un historien du treizième siècle lorsqu'il dit :

(( Ces seigneurs, malgré leurs titres

» et leurs dignités, ne laissent pas d'al-

» 1er h la proie et de faire le métier de

» voleurs ; sur les chemins publics, on

» les rencontre, bardés de fer, attaquer

» les passants sans épargner même les

)) pèlerins... Sur mer ils font métier de

» pirates, attaquant les navires, pillant

» les marchands... Ils trahissent leur

» roi pour le plus foible intérêt et vont

» même jusqu'à renier leur Dieu... »

(Jacobi à Vitriaco Historiœ, Historia occidentalis)'

On a donc tort, grand tort de nous représenter les seigneurs du temps passé comme des modèles de toutes les vertus ; il s'en faut beaucoup qu'il en soit ainsi. Par conséquent on doit reléguer parmi les contes de bonnes femmes ces belles histoires oii tant de sentiments chevaleresques sont le partage du héros. Je souhaite n'avoir jamais aucun des vrais sentiments chevaleresques que professaient nos aïeux.

Nous ne surprendrons pas le lecteur,

maintenant, en disant que le chevalier Raoul d'IIerbignières tendit la main et prit sans façon le sac de cuir que lui présentait le grand vieillard.

— Ainsi, c'est affaire conclue, dit celui-ci .

— Bien entendu.

— Et... avez-vous, dites-moi, un besoin urgent de demeurer rue Saint- Landry?

— Aucun, dit Raoul en remettant son épée au fourreau.

De ce moment, Perrin Macé, le grand

■ LE CAPITAINK DES ARCHEttS. 147

vieillard et d'IIerbignières furent comme Irois amis.

— .l'élais ici pour quelque temps seulement, reprit le chevalier, et je devais ensuite aller rejoindre l'armée royale... Mais puisqu'il n'y a plus d'armée royale...

V — Vous restez a Paris ?

— Sans doute, ce séjour me plaît infiniment.

— 11 vous plairait davantage encore si vous étiez mieux logé; venez avec moi, et vous aurez un appartement dans ma maison, qui, sans offenser maître

Perrin JMacé , est plus agréablement située que la sienne.

— Alors, messire chevalier, dit l'ancien orfèvre radouci, vous aurez a me compter dix livres parisis pour les trois mois que vous avez passés chez moi.

— Dix livres! mais c'est horriblement cher, dit le vieillard.

— Vous croyez, répondit l'honnête bourgeois; savez-vous que la salle oîi logeait Messire est meublée a mes frais : un lit, une table de chêne...

— Et deux tabourets boiteux, acheva

Raoul. Je vais vous donner cinq livres, et j'estime que vous serez content.

Maître Perrin Macé allait se récrier, mais il se retint sur un signe du vieillard.

— Va pour cinq livres, dit-il.

Raoul relira cinq livres du sac de cuir et les donna a l'ancien orfèvre.

— Allons-nous maintenant sortir de cet antre ; j'étoufl'e ici, dit le chevalier.

— Nous allons partir, répondit le vieillard; vous acceptez la proposition que je vous fais de venir habiter chez moi ?

— Je consens a tout, pourvu qi^e j^ sorte au plus vite de cette atnipsphère maudite.

Perrin Macé reprit sa lampe a la mai»

et alla ouvrir la porte extérieur du caveau ; un escalier humide et étroit se présenta. Massé passa le premier, Raoul suivit et le vieillard ferma la marche ; on monta ainsi une soixantaine de degrés et l'on se trouva enfui au niveau du sol, dans une salle basse de la maison de maître Perrin Macé.

La, le vieillard trouva un pourpoint court dont il s'était dépouillé pour des-

LE UAPITAINK UKS AKGHERS. 151

cendre; il le passa, ceignit son épée, cl se coiffant de sa loque de velours, il sortit accompagné de l\aoul.

— Vous êtes bien imprudent de partir avec cet homme, lui dit tout bas l'ancieu orfèvre.

Le vieillard haussa insoucieusement les épaules et s'éloigna.

Il faisait une nuit profonde, la lune s'était couchée et d'Herbignières conjectura qu'il devait être très- lard, car on ne voyait dehors âme qui vive.

Un faloU porteur de lanterne qui se

chargeait d'accompagner les passants attardés, rentrait en ce moment chez

lui.

— Un sol pour toi, manant, lui cria le vieillard, si tu nous mènes a la porte Barbelle-sur-l'Eau .

— Ce n'est point de votre monnaie de cuir que vous m'offrez? dit le falot en s'approcha nt.

— C'est une belle pièce du roi Philippe VI, maraud.

— A la bonne heure !

Le falot prit la pièce et marcha.

La défiance du digne homme avait une raison d'être; il y avait alors une telle pénurie de métal, que l'on avait commencé a frapper une monnaie de cuir au milieu de laquelle se trouvait seulement une petite plaque de cuivre, d'argent ou d'or.

Les deux voyageurs causèrent peu en route, le vieillard semblait médiocrement parleur, et après l'effort qu'il avait fait depuis une heure, il avait sans doute besoin de repos.

Quant a Raoul, il avail l'esprit suffi-

154 LE UAPITAINK DKS ARCHERS.

samment occupé par la singulière aventure qui lui arrivait, et malgré son insouciance ordinaire, il se prenait a réfléchir.

Et puis une chose aussi était venue tout-a-coup provoquer son esprit : A la porte Barbelle-sur l'Eau, avait dit le vieillard. C'était la précisément que s'était arrêtée, vers le soir, cette femme que Raoul avait suivie au sortir de l'église Sainte-Croix. Quelles inductions tirer de ce rapprochement?

Le falot marchait bon pas ; en moins d'un quart-d'heure on arriva au terme

l,E UAIUTAINE DKS ARUHEUS. 15^

de la course. Le vieillard s'arrêta a une porte que d'IIerbignières recounut; c'était bien celle qui s'était refernittc sur sa belle inconnue.

— Vous êtes maintenant chez le seigneur Jacques des Armeries, lui dit le vieillard en ouvrant et en le faisant entrer.

Raoul ne comiaissait nullement ni de loin ni de près le seigneur des Armeries, mais la seule idée de se trouver sous le même toit que la dame dont il se rappelait avec délices le gracieux visage, lui causa une émotion indicible.

156 I-E CAPITAINE UE»' AKOHERS.

Tout sommeillait chez messire Jacijues, ce fut lui même qui conduisit le chevalier à une chambre qui devait devenir la sienne. La, il fut convenu que Raoul d'Herbignières prendrait le nom de de Brenne, en conservant son prénom de Raoul, et qu'il passerait, aux yeux des gens de la maison, pour le neveu de messire des Armeries.

Tout étant ainsi entendu, il fut permis a Raoul de prendre un repos dont il avait grand besoin.

Il pouvait être alors trois heujes du matin.

li'Empereur de Galilée.

11 y avait en ce temps -la, a Paris, un grand nombre de rois et de royautés. On y trouvait le roi de la Basoche, le roi des Ribauds, le roi des Arbalétriers, le roi des "Violons et bien d'autres.

Ces royautés étaient quelquefois de puissantes corporations avec lesquelles il fallait compter; tel était le royaume de la Basoche, réunion de tous les clercs du parlement, association colossale que la révolution de 1789 trouva encore debout.

On pourra se faire une idée des ressources de ce royaume de la Basoche lorsque nous dirons qu'une révolte ayant éclaté en Guyenne, au commencement du règne de Henri II, le roi de la Basoche offrit au roi de France six mille de ses sujets pour combattre la rébellion. Henri accepta, et les six mille clercs par-

tirent; ce service signalé fui l'occasion pour la Basoche de nouvelles faveurs et (le libertés plus grandes que jamais.

Mais si les rois abondaient a Paris, il n'y avait du moins qu'un seul empereur et qu'un seul empire. Cet empire prenait pour litre : Haut et puissant empire de Galilée.

En disant quelques mots de son origine, nous aurons l'occasion d'expliquer ce titre pompeux.

L'empire de Galilée était formé de tous les clercs de la chambre des

(Comptes, aujourd'hui cour des Comptes.

Cette chambre des Comptes, par l'importance de ses fonctions, qui consistaient a vérifier les états de dépenses de tous les fonctionnaires, y compris le trésorier du roi; cette chambre des Comptes, disons-nous, était un des corps les plus considérés de la magistrature.

Elle occupait une partie du palais, bâtie récemment sur une fraction de la rue de Galilée, nommée ensuite de Nazareth, et de celle de Jérusalem, situées toutes les deux près du quai des Orfèvres, dans un quartier occupé principalement par les juifs, au seuil de la demeure du souverain.

Les clercs, en se formant en corporation, avalent choisi comme lieu de leurs réunions une salle d'un bâtiment élevé sur le terrain de la rue de Galilée, et avaient trouvé tout simple de s'intituler : Haut et puissant empire de Galilée.

Le nombre nécessairement restreint des clercs de la chambre des Comptes, empêcha la société de prendre les développements qu'acquit la Basoche ; en sorte que cette dernière fit beaucoup plus de bruit et devint Infiniment plus puissante.

Au milieu du quatorzième siècle.

c*est-h-dire h l'époque dont nous parlons, cette supériorité du royaume de la Basoche était déjà incontestable, et l'empire de Galilée était a peu près éclipsé par son compétiteur, avec lequel il vivait cependant en assez bonne intelligence.

Un conseiller-maître de la chambre des Comptes était ordinairement empereur de Galilée, d'autres employés inférieurs occupaient les divers postes de l'empire, et la masse des sujets était formée de tous les petits clercs qui travaillaient, ou ne travaillaient pas, a la chambre des Comptes.

Lli CJAPITAINE DES AKGHEKS. 165

Les dignitaires de l'empire de Galilée iormaient un tribunal qui jugeait en dernier ressorl toutes les contestations entre clercs; c'était peut-être la un des motifs de la protection que l'autorité accordait Il ces associations : elles simplifiaient les rouages du gouvernement général et de la police de la ville, en retenant a elles les causes futiles qui eussent retardé la marche de la justice, si on les eût fait passer par la juridiction commune.

Mais ce qui, aux yeux de plusieurs clercs, passait pour le côté le plus réjouissant de l'association, c'était la fête que donnait l'empire de Galilée lors de

la fêle des Rois; il y avait suspension de travail pendant plusieurs jours, et grandes promenades a cheval par les rues de Paris. On allait en cortège oflVir le gâteau des Rois au domicile des principaux prolecteurs de l'empire; ce qui était l'occasion pour ceux-ci de libéralités plus ou moins grandes que les petits clercs recevaient volontiers.

Or, un jour, quatre ou cinq mois après l'époque où s'arrête notre dernière scène, maître Guillaume Saboureau, qui, malgré son nom de roture, était bel et bien empereur de Galilée, venait rendre visite a Perrin Macé, dans sa maison de la rue Saint-Landry.

Guillaume Saboureau était un gros gaillard rouge et joufflu, qui buvait comme un trou et jurait comme un templier, lesquels, par parenthèse, ne juraient jamais. Cet empereur de Galilée avait encore une autre passion que nous ne voulons pas nommer et qui lui coûtait trois fois les appointements qu'il touchait comme conseiller -maître k la chambre des Comptes. — 11 faut bien que jeunesse se passe, disait-il quand on lui reprochait ses fredaines. — Il avait quarante-cinq ans et les cheveux gris.

— Que me veut sa haute seigneurie l'empereur de Galilée, demanda Perrin

Macé en voyant arriver le puissant per-

sonnage.

— Parbleu, maître, je crois que vous ne l'ignorez pas, répondit l'empereur en s'asseyant.

— Comment ! encore de l'argent !

Mais vous êtes plus vorace qu'un roi.

— Ne suis-je pas empereur ?

— Au fait !

— La vérité, maître Macé, c'est que j'ai le plus urgent besoin de cinquante livres.

I,E CAPITAINE DEy ARCHERS. 169

— Bon, je parie qu'il s'agit de quelque génie damoiselle, observa l'ancien orfèvre qui olait dans un jour de jovialité.

— Par les mérites de saint Guillaume, mon patron, je vous jure ([ue non.

^'^ous roussissez.

— Ce serait diflicile, dit l'empereur de Galilée dont la figure était constamment pourpre; je vous donne ma parole que les cinquante livres que je viens chercher sont destinées k payer une

170 LK CAPITAINE DKS ARCHKUS.

horreur de drapier du Graud-Poiil (|ui me menace du Châlelel sous prélexte que je lui dois celle bagatelle depuis trois ans.

— Ah ça ! vous vous taisiez donc habiller en présidenl de chambre?

— Du tout; mais ledit drapier prétend qu'il me faut beaucoup d'élolFe, et que la laine est très-cher.

— Vous lui direz que c'est un conteur, et en lui baillant les trente livres parisis que j<' vais vous remettre, vous le verrez plus content que vous ne l'i-

maginez.

— Trente livres! c'est bien peu.

Perrin Maco s'était levé pour aller ouvrir un bahut dans lequel il prit quelque argent.

— ' Et quand me rembourserez-vous cela, maître Guillaume?

— Dans deux mois, sur parole.

— Et sur parchemin : Vous allez me Taire un petit reçu de quarante livres.

— Mais vous ne m'en donnez que trente.

172 LK CAPITAINE UliS AKCUEUy.

— Et l'intérêl?

— Ah! c'est juste. Vous ne vous ruinerez pas, maître argentier.

Perrin Macé lit une petite grimace qu'il croyait être un sourire, et lui remit la somme.

— J'espère que ce n'est pas de la nouvelle monnaie du Dauphin, dit Guillaume en examinant les pièces.

— Vous savez bien qu'elle n'a point passé, grâce aux elforts de notre prévôt des marchands, Etienne Marcel, un homme de trempe.

— On dit bien des choses de lui.

— Quoi donc?

— On sait qu'il conspire pour Charles de Navarre.

— Ou s'abuse.

— C'est possible; mais si j'étais a la place du prévôt, je prendrais mes précautions... et je me défierais surtout de Jean de Charny.

— Et pourquoi ?

— Pourquoi... pourquoi... je crois

que Jean de Charny, qui est gentilhomme de la chambre du Dauphin, a une petite pointe de rancune contre Etienne Marcel... il s'agit d'une amourette de jeunesse... Tiens, mais je cause la beaucoup trop...

L'ancien orfèvre jeta sur l'empereur de Galilée un regard furllf et profond.

— Il est ému par quelques pintes de vin bleu, pensa-t-il, on peut le faire jaser.

Pendant ce temps Guillaume Saboureau écrivait et signait un reçu de qua-

ranle livres a rembourser dans deux mois.

— Et voire histoire d'amourelle?

demanda maître Perrin Macé.

— Vous êtes bien curieux I

— Moi, pas du tout, au contraire.

— Alors?

— La preuve, c'est que je vous déclare que vous pouvez tout garder.

C'était le prendre, ce digne empe-

reur, par le côté de la délicatesse ; il se piquait d'en avoir.

— Au fait, dit-il, il n'y a rien de secret la-dedans; je le tiens de Pulchérie...

— Une femme ?

— Admirable... il y a dix ou quinze ans. Cette Pulchérie est la servante d'une autre belle femme qui demeure vers la porte Saint-Germain, et qui est la sœur de Jean de Charny. Comprenez vous ?

— Très-bien, jusqu'à présent; mais cela ne dit rien encore.

— Attendez donc un peu. Jean de Charny vient souvent voir sa sœur, et il a en elle la plus grande contiance. Or, la semaine dernière, Pulchérie entendit une conversation du frère et de la sœur, qu'elle me raconta.

— Ah! voyons.

— Ils étaient tous deux près d'une grande cheminée. Jean racontait familièrement a sa sœur qu'il avait autrefois, il y a six ou sept ans, aimé une femme pauvre et du bas peuple ; que pendant quelque temps il avait vécu heureux avec elle, puis qu'un certain jour elle

disparut. Jean de Gliarny ne sut que plus tard qu'elle avait cédé aux recherches d'Etienne Marcel et qu'elle avait eu un fds de lui. Il paraît que cette femme vit matrttenant assez heureuse dans la rue Saint-Christophe, oîi elle tient une taverne. On l'appelle Geneviève-la-Folle, parce qu'elle perdit un peu la tète lorsque Etienne l\[arcel l'abandonna.

— Qui ne connaît Geneviève-la-Folle!

ditPerrin Macé; vous-même, n'avez vous pas quelquefois fréquenté sa taverne?

— Quoi qu'il en soit, continua maître

Saboureau sans répondre a l'a-propos de rancTén' 6>fëvré, il paraît que cette aventure a fait naître dans Je cœur de Jean àe Charny une haine terrible contre Etienne Marc^éf; et il disait à sa sœur qu'd saisirait ardemment la première occasion de vengeance qu'il rencontrerait. Et comme sa sœur lui faisait remarquer qu'il s'exposerait beaucoup s'il s'attaquait h un homme tel que le prévôt, il répondit qu'il avait pris ses précautions, et que monseigneur le Dauphin lui avait d'avance accordé sa grâce pour le cas oîi il tuerait Etienne Marcel. Yoila, maître Perrin Macé, tout ce que j'ai appris.

Vous êtes satisfait.

— D'autant plus que si je vous demandais cela, c'était par pure curiosité : je ne connais ni Etienne Marcel ni Jean de Gharny, et ils peuvent s'èntr'égorger tout a leur aise sans que je m'en inquiète.

— Alors je vous quitte, et je vais payer mon drapier.

— Dans deux mois, n'est-ce pas ?

— Dans deux mois vous serez remboursé.

— Sinon... vous savez, je fais comme le drapier ; le Châtelet est grand, on

trouvera bien une petite place pour vous y loger.

— Chut! titGuillaume en roulant ses gros yeux.

— Je sais bien que vous craignez le bruit, le scandale; un membre de la chambre des Comptes faisant des dettes! ...

Guillaume Saboureau s'était levé.

— Après tout ce ne serait pas plus curieux qu'un trésorier dormant de faux comptes, et faisant bénéfice sur les deniers du roi.

— Quelle mauvaise langue vous faites!

Dhonneu r !

— Quoi ! Jean Baillel . . .

— Jean Baillet, maître Perrin Macé, a malversé dans radmmistration des revenus, et il y a maintenant un déficit de quinze mille écus. Ceci est un secret ; on s'en est aperçu a la chambre des Comptes, et si demain maître Baillet ne peut présenter a réquisition les quinze mille écus, il est mis en jugement. Le gaillard ne se doute de rien, il avait si habilement arrangé les chiffres! Je le

LK UAIMTAINE DEH AKCHEIUS. 183

délie l)icn de Irouver dans ses coilres les quinze mille écns qu'on lui demandera.

— Dieu soit loué ! justice sera faite.

— Adieu, maître Macé.., et surtout de la discrétion pour Taflaire du trésorier.

— Je serai muet. Adieu.

A peine l'empereur de Galilée fut-il parti que Perrin Macé se rendait en toute hâte chez le seigneur des Armeries, près la porte Barbelle-sur-l'Eau.

Il aurait voulu lui parler, mais un serviteur qu'il rencontra sortant lui annonça que son maître était absent. Toutefois, Perrin Macé, en habitué de la maison, monta dans la chambre de messire Jacques, qu'il trouva ouverte, et y laissa ces mots écrits sur un parchemin en caractères de convention, qu'aucun indiscret ne pouvait lire.

« Etienne Marcel court un danger » dont je vais le prévenir. Le trésorier » Jean Baillet va être a nous; cela me » coûtera quinze mille écus, mais Jean )) Baillet nous servira beaucoup. Je re- » viendrai demain. »

Un corridor séparait C(3tle chambre; de celles réservées h la dame Hermance des Armeries. Au moment oîi Perrin Macé sortait de chez messire Jacques, il entendit parler dans la pièce voisine; une voix d'homme frappa son oreille :

c'était celle de Raoul, le chevalier d'Herbignières.

— - Il est seul avec dame Hermance, pensa Perrin Macé, je serais curieux de savoir ce qu'ils peuvent se dire.

Alors Perrin Macé, qui connaissait parfaitement toute la maison, se glissa dans les plis d'une double tapisserie qui

(loiiiiail sur l'esc^lipr d'un côté, et vers la chambre de dame Hermance de l'autre. De là il pouvait tout entendre et gagner l'escalier dès qu'il craindrait une surprise.

H écouta.

VF.

Amour et Politiqne.

Avant d'écouter avec maître Perrin Macé ce qui se disait dans la chambre de dame Hermance, nous avons besoin de rapporter quelques détails préliminaires.

Une heure plus tôt, Jacques des Armeries élait sorti sans que sa femme sût où il allait.

Presque aussitôt dame Hermance avait fait venir Odette.

— Messire Raoul est-il ici? lui demanda-t-elle.

— Oui, Madame, mais il se prépare a sortir.

— Demande-lui s'il peut disposer d'un moment de son temps pour passer chez moi.

OdeUe disparut.

Dame Hermance, assise dans un fauteuil sculpté, paraissait sous l'impression d'une pensée vive; son teint, ordinairement pâle, s'était coloré, ses beaux yeux noirs lançaient des étincelles et toute sa personne semblait agitée d'une crise nerveuse.

Bientôt Odette revint accompagnée de Raoul .

— Messire Raoul de Brenne, dit la suivante.

Et elle allait sc^retirer.

— Reste, Odette, dit damellermance.

Raoul et Odette entrèrent.

Le chevalier vint saluer la dame et lui baisa la main.

~ Vous m'avez fait demander, belle dame ; heureux de vous obéir, je viens mettre mes hommages a vos pieds.

— Messire Raoul, je vous remercie de ces respects, dit dame Hermance ; j'ai a vous parler de choses graves et hautes... Cependant, Odette restera la ; vous ne vous en offenserez pas, Messire;

j'ai pleine confiance en votre loyauté de chevalier, mais je dois \\ ma réputation de la conserver sans tache ; personne ne pourra dire : dame Hermance reçoit un chevalier chez elle, sans témoin, en l'absence de son mari.

Raoul s'inclina.

— Faites suivant votre volonté, belle dame.

— Quant h toi, Odette, montre-toi digne de l'estime que je le témoigne par une discrétion complète.

La jeune fille s'inclina respectueuse-

ment el alla se placer dans un angle de la porte entr'ouverté, sur un petit tabouret où elle occupait si peu de place que dame Hermance et Raoul eussent pu se croire seuls dans cette immense salle.

— Messire, asseyez-vous ; je le veux bien.

Raoul s'assit sur une chaise placée a Irois pas du siège de dame Hermance.

Le chevalier était vraiment beau sous son costume neuf; avec les trois cents livres reçues de messire Jacques, il avait remonté sa garde-robe, qui en avait tant

soil peu besoin. Il était vêtu d'un pourpoint de velours brun, enrichi d'or ; ses chausses étaient de drap vert foncé, et le tout faisait merveilleusement ressortir les formes gracieuses de son corps; son épée, qu'il portait d'une façon royale, son chaperon a plume, qu'il tenait respectueusement a la main, complétaient l'ensemble et lui donnaient cet air d'un cavalier plein de charmes.

— Ce que je vais vous demander, Messire, c'est, de votre part, une grande franchise, dit dame Hermance.

— Je vous la promets.

196 I.K CAPITAINE DBS ARCHERS.

— Donc, quel est votre v(^ritable nom?

Raoul se tut un moment; il n'était pas préparé a cette question.

Dame Hermance vit son embarras, et en fut péniblement affectée.

— Quoi donc ! Messire, dit-elle avec reproche, h cette première question si simple, vous hésitez !

— Ah ! madame, il faut qu'elle me soit adressée par vos lèvres pour que j'y réponde : Je me nomme Raoul d'Herbi-

gnieres.

LE CAPITAINE DES AKUIIERS. l^î

— El vous n'êtes pas Haoul de Brenne, neveu de mou mari ?

— Je ne le suis pas, dil le chevalier avec effort.

— Alors, je suis plus contente de vous ; vous répondez maintenant en loyal chevalier . Je vous avais bien jugé la première fois que je vous vis.

— La première fois 1

— Ne vous en souvient-il plus? demanda dame Hermance dont la figure sérieuse s'illumina d'un sourire.

— Oli! si, je m'en souviens! C'était au sortir de l'église Sainte-Croix, il y a cinq mois...

— Et vous m'avez suivie jusqu'auprès de cette maison, disant que vous braveriez tout pour parvenir jusqu'à la porte. Vous y êtes entré maintenant...

— Et j'en rends grâce k Dieu, notre maitre, et h la Vierge, notre sainte Mère ; car le temps que j'ai passé ici, près de vous, comptera pour les plus heureux moments de ma vie.

— Pourquoi donc paraissiez - vou8

craindre celle reconnaissance, que j'ai provoquée plusieurs lois ?

— Pourquoi ! Ah ! Madame, il me faut trahir un serment pour vous répondre; j'avais juré de me taire.

— Je répondrai donc pour vous :

Vous n'avez pas voulu me reconnaître parce que vous étiez ici dans un dessein mauvais, et que vous conspiriez avec les ennemis du dauphin de France .

— Qui vous a dit !.. .

— Oh î vous n'exigerez pas de moi

une conliance que vous m'avez retusée ! Je sais vos projets : Vous voulez, ou plutôt, ceux qui vous dirigent veulent profiter des malheurs de la France et de la captivité du roi pour mettre sur le trône^ au préjudice des enfants du roi Jean, un prince astucieux et méchant, qui n'a nul droit, ni devant Dieu, ni devant les hommes, pour ceindre la couronne de France !

Dame Hermance s'était levée ; elle était belle d'héroïsme en prononçant ces paroles.

Kaoul la cojitemplait avec ravissement.

M-: CAPITAINE DEîS AUCHEHS. 201

C'est en cet instant que maître Perrin Macé se glissa entre la tapisserie d'oii il devait entendre la suite de cet entretien.

— Messire Raoul, reprit dame Hermance, dites-moi si vous avez embrassé cette mauvaise cause par conviction de conscience ?

— 11 faut bien vous avouer que non, Madame, répondit le chevalier avec confusion .

Et il raconta dans tous ses détails l'aventure du caveau de maître Perrin Macé, et ce qu'il en était advenu.

— Vous n'avez pas compris, lui demanda dame Hermance qui avait religieusement et silencieusement écoulé, vous n'avez pas compris que les égards dont vous êtes maintenant comblé, n'ont pour cause que la crainte que vous inspirez a mon mari et h celui dont vous parlez ?

L'ancien orfèvre, derrière sa tapisserie, lit une grimace en lui-même.

— Elle a deviné juste, pensa-t-il.

Raoul était de plus en plus confus.

— Je n'y avais pas songé, dit-il.

— Et vous n'avez pas vu, reprit dame Hermance en s'animant, que ce que vous taisiez là était indigne d'un chevalier français. On est donc celte loyauté qu'on admirait autrefois? Savezvous, Messire, ce qui fait le malheur de la France ? C'est qu'il n'y a plus ni vertu, ni courage ; et quand Dieu ne voit plus rien au cœur d*un pays, il se retire de lui, il l'abandonne !

— Que devais-je donc faire ?

-— Vous pouviez paraître céder d'abord ; vous n'eussiez peut-être pas sorti vivant de ce caveau. Mais après, dès

que vous avez été libre, vous deviez (juitter celte maison, et aller tout avouer, tout dénoncer entre les mains du dauphin Charles ; la rébellion eut été arrêtée dans son germe, étouflée dans son principe ; et maintenant elle a grandi, elle s'est développée a l'ombre, elh; a couvé secrètement, et a un jour donné, elle éclatera formidable , invincible peutêtre ! Songez que je ne parle pas ici avec mon cœur d'épouse, mais avec la conscience de votre devoir. Voila le mal que vous avez fait.

D'Herbignières se leva a son tour :

— Eh bien ! Madame, chassez-moi,

maudissez-moi, mais laissez-moi vous dire d'abord que je suis resté ici parce que je ne pouvais plus en sortir, parce que toutes mes pensées s'envolaient vers vous, parce que vous voir était ma vie, mon bonheur, parce que je vous aimais... je vous aime de toute la force de mon âme, de toute la puissance de mon cœur ! . . . ^ oilb la vérité. Voila pourquoi je suis demeuré ici, heureux, insouciant de tout ce qui n'était pas vous, et n'ayant qu'un désir, celui de faire durer éternellement ces instants qui me semblent des rêves, et que ^e passe près de vous ! . . .

Raoul était tombé h genoux et

avait pris la main de dame Hermance.

— Calmez vos transports, dit la jeune Temme en retirant sa main et en cherchant elle-même a dominer son émotion; ce n'est point pour entendre de douces paroles que je vous ai mandé. Ce que je veux, c'est que vous quittiez le service de cette cause injuste que vous avez épousée; vous n'avez rien encore fait pour elle, mais le jour n'est peut-être pas loin oii elle vous demandera de la servir. Dieu vous garde de tirer jamais votre noble épée pour la souiller d'une félonie !

— Parlez ! dites-moi ce qu'il l'aiil faire; j'obéirai aveuglément !

Dame Hermance se recueillit.

— Je ne vous demanderai pas de trahir brulalement vos complices; il me suffit que vous ne les aidiez pas : d'autres travaillent heureusement à déjouer la trame ourdie. Promettez-moi seulement de faire ce que je vous indiquerai quand le moment sera venu.

— Je vous le jure !

— Bien ! Vous me confiez votre hon-

neur de chevalier, il est entre des mains qui en auront soin. ^

Raoul se rapprocha de la belle jeune femme.

— Et pour ce dévoiiment sans bornes, dit-il, pour cette abnégation absolue, ce renoncement complet a toutes mes promesses, me permettrez-vous quelquefois de vous dire bien bas : je vous aime !

— Je vous le pardonne aujourd'hui, répondil dame Hermance avec calme, mais je vous le défendrai demain. Je ne suis pas maîtresse de votre cœur, et je

lie puis vous ompècher de m'aimer; mais il ue faut pas me le dire... ]N'esl-ce pas, ajouta-t-elle avec une émotion conlenue, vous ne me répéterez pas cela ; je vous en prie !

Raoul se précipita sur la main de dame Hermance et la couvrit de baisers. La jeune femme eut peine a dégager cette main de l'ardente étreinte du clievalier.

— Ainsi, 31essire, de la discrétion, ne laissez soupçonner a personne ce que je vous ai dit ; il dépend de vous de rester ici ou d'en sortir pour toujours.

210 I.E CAPITAINÏ: DES ARCHERS.

— Oh ! l'enfer ne n\e ferait pas parler, répondit Raoul .

— Bien!... Je ne vous retiens plus, Messire. Au revoir.

Maître Perrin Macé, derrière sa tapisserie, comprit que tout était terminé, et que d'Herbignières ne pouvait tarder à sortir. Il s'esquiva aussi légèrement que possible; mais au lieu de descendre, il retourna dans la chambre de messire Jacques, où il savait bien que personne ne viendrait le chercher.

La, il prit le parchemin sur lequel il

avait (Ic'jli ('critijuelques mois et y ajouta, dans la même écriture de convention, la phrase suivante :

(( Votre femme a tout découvert ; elle » a entraîné Raoul. C'est un liomrae » dont il faut absolument se débarrasser. » Venez me voir ce soir. »

Perrin 3Iacé plia le parchemin en quatre, et le plaça dans un endroit apparent, afin que le seigneur des Armeries le vît infailliblement.

— Maintenant, dit-il, prenons le chemin de la Cité, et sortons d'ici, s'il se

212 I,E CAPITAINK DES ARCHERS.

peut, sans otre remarqué. Ali !... dame Hermance, vous vous intéressez au sort de ce gentil chevalier... Je n'aurai pas grand'peine a décider messire Jacques a l'emploi des grands moyens.

Deux minutes après, l'ancien orfèvre suivait la Seine en courant; il n'avait été vu de personne... excepté d'Odette, la jeune fille aux yeux d'Argus.

— Maître Perrin Macé sort de la maison, alla-t-elle dire en toute hâte a sa maîtresse.

— INous sommes perdus, pensa la

LE CAPITAlMi DE!? AKUHKKfc'. 213

jeune leuime ; il doit uous avoir entendus. — Sais- tu où il était, Odette? demanda-t-elle a la suivante.

— Je crois bien qu'il est sorti de la cbambre de 31essire notre maître.

— Ah!

Dame Hermance n'en dil pas davantage et courut h la chambre de son mari, qu'elle trouva ouverte.

Elle entra ; elle pressentait quelque chose et jeta rapidement les yeux sur tous les meubles. Le parchemin laissé

par Perriiï Macé était sur une table ; la jeune femme s'en saisit.

A peine i'avait-elle parcouru qu'elle poussa un cri déchirant.

Odette accourut et vil sa maîtresse étendue sur le sol, privée de coiuiaissance et tenant a la main le fatal parchemin.

Il avait fallu une bien forte secousse pour faire plier celle puissante nature.

La jeune femme ne tarda pas à revenir k elle ; elle ouvrit les yeux, et se

Irouva dans les bras d'OdcUe éperdue.

La suivante aida sa maîtresse k se relever et U s'asseoir sur un siège .

— Ouvre cette fenêtre, Odette, dit dame Hermance.

Odette ouvrit; un air froid et vif, — on était au mois de mars, - — pénétra dans la chambre et vint fouetter le visage de dame Hermance, qui ne tarda pas h se remettre tout-a-fait. Elle relut alors le parchemin laissé par Perrin Macé et rétléchit avec plus de calme.

Un instant après elle avait pris une décision.

— Odette, dit-elle avec celte confiance qu'une femme du haut monde accordait souvent a la plus humble de ses servantei lorsque celle-ci lui témoignait un dévoùment absolu, Odette, cet écrit contient une menace de mort contre le chevalier.

— Ah ! mon Dieu ! lit la jeune tille effrayée.

— Je ne veux pas qu'il meure , Odette... et pour empêcher le danger qui s'élève contre lui, il faut que Raoul ne rentre pas ici.

— 3Iais comment le préveinr...

1,K GAl'ITAINE DKS ARCHERS. ■^H

— Viens avec moi.

Odette revint avec sa maîtresse dans l'appartement de celle-ci.

Dame Hermance s'assit et écrivit quelques mots sur un petit parchemin, qu'elle roula et scella h la cire.

— Voici ce qu'il faut faire, Odette, dit-elle en remettant le parchemin a la jeune tille; la nuit tombe... tu vas sortir et le tenir a l'enlrée de la rue Saint- Paul ; de la tu surveilleras tous les côtés par ou peut rentrer messire Raoul...

Guette bien, Odette, guette bien ! Et

218 LE GAPITAINK DKS ARCHERS.

dès que tu l'apercevras, donne-lui ce message en lui disant de le lire tout de suite... Tu m'as comprise?

— J'ai compris : Messire ne rentrera pas.

Odette partit avec le parchemin, et dame Hermance des Armeries alla s'agenouiller et prier pour le chevalier ; elle rendit grâce a Dieu de ce qu'elle avait pu savoir d'avance ce que l'on méditait contre Raoul, et elle fit vœu a la Vierge de deux flambeaux d'argent qu'elle promit de donner k l'église Sainte-Croix, s'il échappait k ses ennemis.

\.K CAPITAINE DES AKCHKRS. 211>

Si dame Hermance n'eut pas connu le secret de l'écriture de Perrin Macé, le chevalier était indubitablement perdu ; la jeune femme, qui épiait avec soin, depuis plus de six mois, les démarches de son mari, était parvenue h trouver la clé de cette écriture mystérieuse, que messire Jacques avait un jour laissée dehors. Dame Hermance la copia, et se garda bien de l'enlever, en sorte que messire Jacques n'eut aucun soupçon.

Une heure après la scène que nous venons de rapporler, et alors que la nuit était presque entièrement close, Odette, (|ui n'avait pas quitté l'encoignure de la

22' > LE GAPIXAIiNE DES\U011ERS.

rue Sainl-Paul, vit un homme s'avancer.

C'était bien Raoul.

— Messlre... dit la jeune tille en l'abordant.

— C'est vous, Odette? demanda le chevalier surpris.

— Moi-même... un mot de notre

dame; lisez.

— Mais vous voyez bien, belle enfant, qu'il fait noir comme dans un four...

— Oh! pas encore... tenez, Messire,

iipproclioz de cette fenêtre; il y a une linnière a l'iiilérieur. Gela voiis aidera.

— Raoul, sans comprendre, ouvrit le parchemin et lut ce qui suit, non sans quelque difficulté :

(( Chevalier,

)) On en veut k votre vie. Fuyez,

» cachez-vous pendant quelque temps ;

» allez chez une pauvre femme dont je

» vais vous donner la demeure ; vous

» me nommerez et vous serez bien reçu.

» C'est chez Geneviève-la-Folle , rue

» Saint-Christophe, maison du Cerf-

') aux~Àhois ^ vous serez la a l'abri de

» toutes les poursuites. l\estez-y jusqu'à

« nouvel avis. Odette ira vous voir sou-

») veut et vous portera les nouvelles.

» Pour aujourd'hui, je ne puis rien vous

» dire de plus. Que Dieu vous garde,

)) chevalier... Remerciez-le ce soir; il

» lui a plu de vous sauver d'un grand

» danger.

» Hermance. »

— Qu'est ce que cela veut dire, Odette ? demanda Raoul qui était devenu pâle.

— Je ne sais point lire, et j'ignore ce que contient cet écrit, répondit Odette;

mais ce que je sais, c'esl que maîire Perrin Macé.. .

La jeune lille s'inlerrompil subitement.

— Eh bien! demanda d'Herbignières.

— Chut ! . . . ^lessire Jacques. . .

Raoul se retourna et aperçut une ombre a vingt pas de la ; il fallait les yeux d'Odette pour savoir qui ce pouvait être.

— Qu'importe ! dit le chevalier, parle.

— Taisez-vous ! taisez - vous ! dit Odette elTrayée, et parlez... noire dame le veut, partez !

Et, légère comme une biche, elle s'enfuit et disparut eu tournant la rue.

Quant au chevalier, il resta la un mo ment, immobile et comme hébété- messire Jacques passa a une toise de lui sans le reconnaître.

— Allons, se dit Raoul, il faut aller chez Geneviève-la-FoUe.

lia Maison du Cerf-auiK-Abol».

Le soleil s'était couché, le temps s'assombrissait; il allait pleuvoir.

Le chevalier d'Herbignières vint suivre le bord de l'eau, et en s'éloignant, il tourna plusieurs fois la tête vers la mai-

son de messire Jacques des Armeries, dont la noire silhouette se détachait sur le ciel. Quand il l'eut entièrement perdue de vue, il se mit alors k réfléchir a cet ordre de fuir que lui donnait dame Hermance. Il n'eut pas de peine à comprendre que la jeune femme avait découvert quelque complot tramé contre lui par Perrin Macé, peut-être, dont le nom était échappé a Odette, sans qu'elle ait eu le temps de s'expliquer.

Cette pensée amena dans l'esprit de Raoul un sentiment de reconnaissance infini envers dame Hermance ; la reconnaissance, lorsqu'elle vient se greffer sur

LE CAPlTAliNE DES AHUllKUS. 2"2î>

l'amour, a quelque chose de particulièrement suave : ce n'est plus un devoir rempli, c'est un élan de l'àme qui procure un bonheur ineffable.

Or, Raoul aimait dame Hermance, il aurait vainement cherché a se le dissimuler; il l'aimait, non de cet amour éphémère et passionné qu'il éprouvait naguère encore pour toutes les femmes, pourvu qu'elles fussent jeunes et jolies, mais d'un amour craintif, timide, défiant de lui-même, et par cela même plus vrai, plus profond et plus durable.

La vivacité de ses sentiments envers

la jeune leiiime était pour ainsi dire manifestée a ses propres yeux par l'influence salutaire que dame Hermance avait exercée sur lui. Femme essentiellement pure, d'un caractère élevé, la dame des Armeries ne pouvait aimer qu'un cœur noble et droit. Et d'Herbignières, jusque la sans scrupule et sans foi, avait senti ses habitudes se modifier peu a peu, et il en était arrivé a se transfigurer ; il était meilleur, son âme avait reçu les semences du bien, et comme, après tout, il n'était pas perverti par nature, il avait chance de devenir un honnête et loyal chevalier.

En cheminant le long du fleuve, il rc-

passait ces pensées eu sou esprit et se trouvait étouné lui-même du changement survenu en sa personne; sa reconnaissance et son amour pour dame Hermance ne tirent que s'en accroître.

— Chez Geiievieve-la-Folle ! peusat-il tout-h-coup ; mais c'est bien Ta le nom de cette femme dont l'enfant était tombé dans le trou de la place Notre- Dame... Maison du Cerf-aux- Abois ^ c'est cela... Eh bien ! je ne me trouverai pas tout-k-fait en pays inconnu.

Par une bizarrerie du sort, cette femme chez laquelle il allait, était — elle

OU son entanl — la cause première des événements qui occupaient maintenant la vie du chevalier ; en efl'et, si l'enfant de Geneviève -la-Folle ne fût pas tombé dans cette excavation de la place Notre- Dame, Raoul ne l'en eût pas retiré et l'accident qui l'avait conduit dans le caveau de maître Perrin Macé ne lui fût pas arrivé. Par conséquent messire Jacques ne l'eût pas conduit chez lui.

Devait-il remercier Geneviève ou la maudire? Il la remercia.

D'Herbignières avait marché lentement ; bientôt une pluie fine commença k tomber ; il pressa le pas et atteignit

LE CAPITAINE DES AHCHERi<. 233

presque a l'instant le Grand-Pont. La cloche du couvre-feu se lit alors entendre.

Le couvre-feu était d'institution récente, mais il était scrupuleusement observé ; quand la cloche avait tinté, les « boutiques devaient se fermer et les lumières s'éteindre. Si quelque ronde du guet apercevait une lueur, on entrait dans la maison et le contrevenant était passible d'une amende. Aussi, k partir de ce moment, les rues, qui n'étaient nullement éclairées, se vidaient de promeneurs; on n'y voyait plus que quelques passants qui filaient rapidement, ou bien encore des voleurs préparant un mauvais

234 LE CAPlTAIxNE DBS ARCHERS.

coup, ou enliii des amoureux savourant leur martyre sous le balcon de leurs belles.

Ce soir-la, il taisait froid el sale; Raoul arriva dans la Gilë sans avoir rencontré âme qui vive.

La rue Saint-Christophe était sur la gauche de Notre-Dame, non loin de la rue Saint-Landry; aussi le chevalier la connaissait-il bien. C'était la plus boueuse et la plus laide des trente-six rues de la Cité, ce qui n'est pas peu dire ; elle était étroite, tortueuse, formée de maisons vieillies, hideuses, vermoulues, et qui menaçant toujours ruine, ne s'écroulaient cependant jamais.

LE CAPITAINE DES ARCHEKS. 2ii5

La maison du Cerf-aux- Abois prenait son nom d'une légende populaire. On racontait que, sous le règne de saint Louis, un cerf de la forêt de Vincennes, poursuivi par des chasseurs, avait traversé une partie de la ville en s'enfuyant ; les chasseurs et les chiens l'avaient suivi; arrivé a la Seine, l'animal s'y était bravement jeté et l'avait rapidement franchie; mais les chiens le serraient de près, et ils l'avaient atteint devant cette maison de la rue Saint-Christophe. A cet instant même, saint Louis sortait de Notre-Dame pour se rendre hYincennes; il vit le tumulte, et ayant appris ce dont il s'agissait, il ordonna aux chasseurs d'à-

230 LE CAPITAINK DES ARGHBRS.

baiulonner leur proie. Le ceri, halelaiil, lui délivré et on le rendit a sa forèl.

Nous sommes loin d'affirmer l'authenticité de cette tradition, et nous ne la donnons que pour faire connaître l'origine du nom singulier que portait la maison habitée par Geneviève-la-Folle.

La pluie était devenue assez intense pour transpercer a peu près le pourpoint de Raoul; il était temps qu'il fut rendu ; encore eut-il trouvé difficilement la maison du Cerf-aux- ^ bois, si le propriétaire de cette bicoque n'avait eu l'idée de faire mettre au-dessus de la porte un

énorme bois de cerf qui en disait assez.

D'Herbignières frappa trois coups h cette porte et attendit.

Bientôt une femme vint demander qui heurtait.

— Un chevalier envoyé par haute et puissante dame Hermance des Armeries, répondit Raoul.

La porte lui fut ouverte, et le jeune homme reconnut Geneviève, qui tenait a la main une petite lampe.

— Entrez promptement, Messire, ditelle ; le couvre-feu est sonné, et comme

je tiens taverne, on me mettrait a l'amende si l'on me voyait vous ouvrir.

Raoul secoua son vêtement trempé de pluie et entra.

— Seigneur Jésus ! vous êtes mouillé jusqu'aux os, dit Geneviève ; venez avec moi, un bon feu est allumé dans ma cheminée et vous vous sécherez .

Elle passa devant Raoul et le conduisit dans une pièce faisant suite a la boutique; il y avait la une cheminée dans laquelle flambaient deux grosses bûches .

— Merci, bonne Geneviève, dit le chevalier en s'approchant du feu.

LE CAPITAINE DBS ABCHEBS. 239

— Ah! s'écria celle qu'on nommait la folle, c'est vous qui avez sauvé mon fils !

Elle venait de reconnaître Raoul .

— ' Oui, dit celui-ci, c'est moi; et vous

voyez qu'aujourd'hui vous allez acquitter

votre dette de reconnaissance, car je viens, au nom de dame Hermance, vous

demander l'hospitalité pour quelques

jours .

— Que je suis heureuse de pouvoir faire suivant votre désir ! répondit Geneviève avec un sourire. J'ai la une petite -chambre où vous serez bien, si vous n'êtes pas trop difficile.

— Je ne le serai point, Geneviève; mais il faudra que tout le monde ignore ma présence chez vous.

— Vous pouvez être tranquille; je ne suis pas assez riche pour avoir une servante, aussi vous n'avez pas a craindre l'indiscrétion.

— Bien, Geneviève, je vous remercie.

— Avez vous faim? avez-vous soif, Messire ?

— Non... demain, l'appétit me viendra.

— A voire aise... Tenez, Messire, voyez-vous cet ange aux lèvres roses ?

Et Geneviève montrait un petit lit placé au fond de la salle, près d'un autre plus grand, et dans lequel dormait un beau garçon.

— C'est votre enfant, dit Raoul.

— Celui que vous avez retiré du trou où il eût peut-être péri sans vous. Tenez l'embrasser, Messire, cela Importera bonheur.

Le chevalier sourit; il prenait pour

un instant de folie ce qui n'était que I. *'

242 T.E CAPITAINE DES ARGUEES.

l'exubérance de l'amour maternel. Il se leva cependant, et vint donner un baiser sur la joue suave de l'enfant.

— Oh ! le bonheur ne lui manquera pas, a celui-là, dit Geneviève en venant s'asseoir près du feu, non loin de Raoul; au ciel, il a pour protecteur saint Pierre, sous l'invocation duquel il a été baptisé ; et sur la terre, un ange — dame Hermance — prend soin de lui .

— Dame Hermance !

— Elle-même ; voulez-vous, Messire, que je vous raconte comment j'ai connu dame Hermance?

— Si je veux ! si je veux ! Oui, raconlcz, vous me ferez plaisir, répondit d'Herbignières qui se senlait heureux en entendant parler de dame Hermance.

— Oh ! c'est une bien simple histoire. Un jour, — j'étais bien pauvre et bien malheureuse alors, depuis une semaine je mourais de faim; — un jour, j'étais a la porte de Notre Dame, c'était la fête de la Nativité de notre Seigneur Jésus... et je demandais la charité, ayant Pierre sur mes bras. C'était la première fois que j'essayais, et encore avais-je grand'honte. . . Dame Hermance passa ; elle me vit, elle vit mon enfant et s'intéressa à

lui; alors sa main généreuse mit dans la mienne une pièce d'argent, et elle me promit de venir me voir. Depuis ce jour je n'ai plus mendié ; le bonheur m'est arrivé comme h mon insu. Quant a Pierre, c'est dame Hermance qui paie tout pour lui, et sa générosité me donne encore le moyen de mettre en réserve un petit trésor qui grossit chaque jour, et qui permettra plus tard a mon fils de se trouver a l'abri du besoin. Aussi, je suis bien heureuse, et l'on dit que je redeviens jeune.

— Mais vous l'êtes, dit Raoul en regardant Geneviève avec sympathie.

Elle pouvait avoir trente ans; mais ses traits, d'une beauté frappante, portaient un cachet de candeur et d'innocence qui la faisait paraître plus jeune : elle avait le corps mince, souple et léger, de beaux cheveux d'un noir de jais, et je ne sais quoi d'aristocratique et de noble dans la physionomie.

Geneviève, cependant, n'était qu'une pauvre enfant du peuple, ou plutôt, elle n'était enfant de personne, car elle n'avait jamais connu ses parents.

Tout-à-coup, on entendit distinctement heurter à la porte extérieure.

— Qui peut venir U cette heure ? demanda Raoul.

— Lui, bien sûr! dit Geneviève dont les traits s'étaient rapidement rembrunis, et dont l'œil était devenu méchant. Messire, dit-elle a Raoul, si vous voulez n'être pas reconnu, il tant monter par cet escalier dans la chambre qui sera la vôtre. Vous y trouverez un lit toujours prêt; couchez-vous, vous êtes mouillé, vous avez froid... Allez, Messire.

— Je me retire; bonsoir, Geneviève.

— Dieu vous garde cette luiit.

l.E CAPITAINE DES AUtJHBRS. 247

Dès (|ue Kaoul lui soili, la tavernièrc alla ouvrir.

Un homme Tort, assez court de taille, entra immcdialement dans la pièce que le chevalier venait de quitter.

— Il fait froid ce soir, dit-il en s'approchant du feu.

Geneviève parut se radoucir, et fit de son mieux pour paraître aimable ; mais lorsque le nouveau venu détournait la tète, la figure de Geneviève prenait une expression de haine terrible et farouche. Il devait y avoir entre elle et cet homme un abîme infranchissable d'inimitié.

— Geneviève, j'ai soif, dit l'incounu en se débarrassant de son manteau.

Il alla embrasser l'enfant qui dormait.

— Toujours boire ! fit Geneviève avec une intonation de voix singulière.

On ne savait si c'était un reproche ou un encouragement.

— Je ne boirai plus, dit l'étranger, quand tu m'auras rendu ton amour.

Geneviève ne répondit rien; mais ses yeux lancèrent un éclair.

— Aime-moi, ou donne-moi a boire, reprit-il.

L'inconnu se mit à table, et la tavernière lui servit un pot de vin.

— Buvez-donc, Messire Etienne, ditelle.

Messire Etienne avala silencieusement cinq ou six gobelets de vin. Peu a peu, il se réchauffait, et bientôt le vin sec et capiteux qu'il buvait lui monta au cerveau.

— Sais-tu, Geneviève, dit-il tout-acoup, que tu es une folle de refuser mon amour. Sais-tu que je suis l'homme le plus puissant de Paris, Etienne Marcel,

'200 I,E GAPITAI.NK DES ARCHERS.

le prévôt des marchands ; celui qui a lait faire celle enceinte qui rend la ville imprenable; un homme devanl lequel le Dauphin lui-même tremble et plie ! Ah ! s'ils savaient que je viens si souvent me mettre aux pieds d'une femme qui me repousse avec dédain ! . . .

— Yous vantez votre puissance, dit Geneviève avec intention.

— Dis donc que je la réduis. Je t'ai dit que j'étais le maître de Paris; je suis mieux que cela, le maître de la France, car je veux lui donner un roi.

— Charles de Navarre, n'est-ce pas?

LK CAPITAINE DES ARCHEK!* 'iÔl

— Qui l'a (lil...

— Vous me ie répétez chaque fois que vous venez.

— Oui, parce que je sais que lu es muelle... Il me faul garder loul au fond de ma pensée quand je suis hors d'ici. J'aime a pouvoir m'épancher une heure par semaine,

— Qui vous demande vos secrets; vous savez bien qu'ils ne m'importent point.

— Je veux te les dire, moi. N'est-ce

pas une preuve de plus de cet amour que lu repousses et auquel lu ne veux plus croire ?

— Taisez- vous, Messire ; cet enfant abandonné par vous a son berceau nous sépare a jamais.

Etienne 3Iarcel buvait toujours ; sa raison l'abandonnait,

— Cet enfant, j'en ferai un duc, dit-il, un prince; laisse-le-moi prendre. Il m'appartient.

— Vous avez perdu tous vos droits sur lui ; il n'est que l'enfant de Dieu.

— Folle ! le dis-je, lu refuses de l'associer a ma fortune; tu ne vois donc pas que mon étoile grandit chaque jour, et que quand Charles de Navarre sera roi de France, ce sera moi qui gouvernerai sous son nom.

^ — Quand il sera roi.

— Tu railles : Geneviève, avant la fin de l'année, Charles aura reçu de moi le sceptre royal. Le terrain est préparé; le peuple est pour nous ; qu'une circonstance favorable se présente et tout sera dit.

— Mais votre futur roi est prison-

nier. N'est-il pas aujourd'hui détenu dans un chàteau-fort, a Arleux, sur la frontière de Picardie ? Beau roi qui se trouve sous les verroux !

On connaît l'arrestation de Charles de Navarre, qui avait eu lieu l'année précédente a Rouen, au milieu d'une fête donnée par le Dauphin le dimanche des Rameaux.

Le roi Jean venu secrètement a Piouen, accompagné d'une force armée imposante, envahit la grande salle du festin et s'écrie : — a Que personne ne remue sous peine de mort ! » et il va droit au

Navarrois dont il s'empare de sa propre luain. Aussitôt quatre autres seigneur?»

attachés a. la personne de Gharles-le- Mauvais, parmi lesquels se trouvait le comte d'Harcourt , sont chargés de chaînes. Après celte expédition, .Tean-le- Bon se met tranquillement a table, et, le banquet terminé, monte encore plus tranquillement h cheval et escorte, suivi du Dauphin et de toute sa suite, jusqu'au-delà des murs de la ville, le chariot qui contenait les quatre seigneurs prisonniers. La place est bientôt choisie, et il les fait décapiter en sa présence, sans autre forme de procès.

Quant au Navarrois, Yoici, d'après les chroniqueurs du temps, les différentes demeures qu'il eut pour prison : 11 fut d'abord transporté au Louvre, et de là au Châtelet ; ensuite on le transféra au Château-Gaillard, près des Andelys, où la reine Marguerite, femme de Louis X, avait été étranglée pour adultère ; puis a Grèvecœur, el enfin h Arleux, où il était alors.

Etienne répondit :

— INiaise! que sont-ce les verroux quand on a pour soi la main qui ouvre ! Le gouverneur du château d' Arleux est gagné; au jour oulu, Charles partira.

— Et ce jour ?

— 11 n'est pas fixé ; cela dépendra des circonstances.

— Et de la volonté de Dieu.

— Dieu, Geneviève, est toujours du côté des plus forts. — J'ai soif.

— C'est assez, dit la tavernière ; le guet peut passer et vous entendre, vous avez le verbe haut. Je vous engage a partir.

— Partir ! . . .

Geneviève fit un geste aiïirmatif.

— Il n'y a rien de nouveau aujourd'hui, pensa-t-elle ; je n'ai pas besoin de le faire jaser plus longtemps.

Etienne Marcel s'était levé. Dès que les fumées du vin agissaient un peu fortement sur son cerveau, il devenait docile à la moindre parole de Geneviève ; la force morale l'abandonnait. Aussi ne se livrait-il jamais, ailleurs, au moindre excès; c'était en secret, loin de tous les yeux, qu'il venait parfois boire et réveiller au cœur de Geneviève les plus déchirants souvenirs en lui parlant de son amour.

— Reprenez votre manteau, et partez, dit Geneviève. ,

Marcel prit son manteau, et se dirigea vers la porte avec assez d'assurance.

— J'ai soif, Geneviève, dit-il encore.

— Le vent souffle dehors ; l'air vous rafraîchira, et l'eau du ciel vous désaltérera.

Elle ouvrit la porte et le poussa dans la rue; puis elle referma tout-a-fait, et revint dans sa chambre en laissant échapper un soupir de satisfaction. Elle était débarrassée d'un terrible poids.

— Ah ! dame Heramace, murmurat-elle, il n'y a^ que vous qui puissiez m'imposer le sacrifice de voir ainsi cet homme! Vous l'avez voulu, votre volonté est faite!... Espérons que je serai bientôt déchargée de cette pesante croix !

Elle se signa et fît sa prière h Dieu.

lia Tribune du eliaiup olos.

Le premier décembre 1557, c'est-adire neuf mois après les faits qui font le sujet de nos derniers chapitres, une agitation extraordinaire se remarquait a Paris. De grand matin, hommes, femmes

el enfants allaient et venaient parla ville. La plupart se dirigeaient avec empressement vers Saint-Cloud ; les uns y allaient à pied, les autres a cheval, certains même en bateau, quoique ce ne soit pas le chemin le plus court.

C'est que ce jour-la Charles 11, roi de Navarre, arrivait a Paris.

11 s'était subitement évadé, dans la nuit du mercredi 8 au jeudi 9 novembre, avec la complicité de Pecquigny, du château d'Arleux, en Carabrésis, ou il était toujours prisonnier ; et, après avoir

rassemblé avec rapidité une armée nom-

breuse, il venait h Paris, non pas toutefois en ennemi et en conqurraiil, mais simplement comme un roi (Mitrant dans sa capitale. ^

Telle était alors l'inertie du Dauphin Charles, de celui qu'on devait plus tard appeler le S^ige, qu'aucune mesure n'avait été prise pour empêcher l'arrivée du roi de Navarre; au reste, le prince, jeune et sans expérience, était assurément moins coupable que ceux qui l'entouraient. Etait-ce, de la part de ces derniers, incapacité ou trahison? Il est permis de supposer que, pour certains d'entre eux, il y avait une coupable in-

(liiïéreiice ou môme une secrète félonie. Quoi qu'il eu soit, Jean de MeuUent, évèque de Paris^ accompagné d'Etienne Marcel, prévôt des marchands, et d'un grand nombre d'autres fonctionnaires, était allé au-devant du Navarrois, et peu s'en était fallu que tous ne le reçussent comme leur redouté maître et seigneur.

Des appartements avaient été préparés pour Charles a l'abbaye de Saint- Germain-des-Prés, où il arriva vers le milieu de la journée. Depuis ce moment, la foule ne cessa de se porter vers ce point ; le Pré-aux-Clercs, qui avoisinait, fut envahi par une immense multitude.

LE CAPITAINE DBS AECHEUS. 267

et le reste de la ville ressembla bientôt a un désert.

Il faut dire cependant que le peuple paraissait plus curieux qu'enthousiasmé ; cet amour du petit peuple pour le roi, qui fut longtemps un des traits principaux du caractère français, subsistait encore malgré les revers, les malheurs qui avaient accablé la royauté et qui étaient ensuite retombés sur les populations.

Malgré cette bonne disposition , la misère avait rendu les masses tellement inertes^ qu'un changement de dynastie pouvait s'opérer sans qu'elles eussent la

l'orce de s'y opposer ou seulement la volonté d'en témoigner leur mécontentement. Le moment était donc parfaitement choisi pour l'exécution d'un projet conçu depuis longtemps déjà.

Le but ostensible et apparent du voyage de Charles- le-Mauvais a Paris, était de réclamer du Dauphin la levée des confiscations qui avaient été prononcées contre lui; dépouillé du comté d'Evreux et de plusieurs autres apanages, il venait les redemander au nom de la justice, disait-il.

Il faisait ce jour-la un temps admi-

rable, malgré la saison avancée dans laquelle on était entré ; le soleil élait radieux, l'air tempéré, les rues sèches et propres; tout concourait donc a faire sortir de leurs maisons les habitants de Paris.

Quand le roi de Navarre se fut un peu remis de ses fatigues, on le vit sortir de l'abbaye, suivi de ses fidèles; il n'y avait plus de retenue; les gens qui tenaient le plus au Dauphin, ou qui devaient le plus y tenir par les liens de la reconnaissance, se faisaient remarquer par leurs attentions et leurs respects pour le roi de Navarre.

Mais celui qui trônait vëritablemenl au milieu de tous ces courtisans, c'était le prévôt des marchands, Etienne Marcel; aimé du peuple, adoré de la bourgeoisie dont il défendait les intérêts avec tant de succès, il se sentait fort, et se disait avec un certain orgueil que tout devait se faire par lui, qu'il était le maître, et qu'il tenait entre ses mains la couronne de France. Le roi de Navarre semblait près de lui se baisser pour la recevoir.

Il y avait, a l'extrémité du Pré-aux- Clercs, un champ clos qui servait de lice pour les combats judiciaires, dont l'ab-

surde el barbare usage avait r(^sist(^ jusque-la au progrès de la civilisation. A l'entrée de ce champ clos se trouvait une estrade où se plaçaient les juges du combat.

Charles de Navarre vint jusque-la, a pied; il monta sur l'estrade, suivi d'Etienne Marcel et de plusieurs autres personnages au milieu desquels nous eussions pu reconnaître messire Jacques des Armeries et maître Perrin Macé.

Puis, quand l'enclos se fut rempli

d'une partie des bourgeois et du peuple

qui occupaient le Pré-aux-Clercs, Charles

commença un discours. Il avait la parole haute, puissante ; on l'entendit et on Fëcouta avec attention.

Il commença par se justifier des grieis qu'on lui reprochait et par essayer de démontrer l'injustice des coups qui l'avaient frappé. Puis s'animant, il parla des horreurs de sa prison, et la dépeignit sous des couleurs qui émurent.

Enfin, sortant tout-a-fait de son sujet, il vint s'apitoyer sur les maux de la France, parla de ses provinces envahies et ravagées, de l'ennemi qui était aux portes de la ville et que l'enceinte élevée par Etienne Marcel pouvait seule arrêter.

LE OAPITÂINB DBS AROHERS. 2TA

11 Ht ressortir de quelle nécessité serait une armée organisée, prête a repousser les Anglais. Il montra qu'il était impossible de former cette armée, et que la ville, abandonnée à elle-même, était menacée des horreurs d'un siège régulier. Pour terminer, il nomma les auteurs de tous ces maux, et dans ses reproches, le Dauphin lui-même ne fut pas épargné.

Ce discours, auquel il ne manquait qu'une conclusion, produisit une impression très- vive sur ceux qui l'entendirent. On cria vive le roi de Navarre ! et le prévôt se demandait si, brusquant les choses, il ne devait pas acclamer Charles

mi Lfe CAPITAINE DES «AtlCâÈR^.

comme roi de France. Mais la réllexion le retint. Ses plans n'étaient point dres- Sf^sëtt conséquence, et il y avait a craindre, en agissant ainsi, de se trouver en face de l'imprévu. On en resta donc la, et le prince rentra a l'abbaye .

Tandis que ces événements se passaient, deux personnes étaient réunis dans une maison située a l'autre bout de Paris, près la porte Barbelle-sur-l'Eau.

Ces deux personnes étaient dame Hermance des Armeries et le chevalier Raoul d'Herbignières.

Nous avons quitté Raoul a un moment oîi la colère de Jacques des Arme-

ries et de Perrin Macé devait se déchaîner sur lui. Nous devons dire comment il avait pu jusque-là échapper a ses ennemis.

Tout d'abord, Jacques et maître Perrin 3Iacé avaient fait les recherches les plus actives pour retrouver d'Herbignières ; cet homme, emportant leur secret et pouvant a chaque instant, par une dénonciation, faire avorter leurs projets, cet homme leur pesait, et ils eurent pendant quelque temps de continuelles frayeurs.

Toutefois^ après un mois de recherches sans succès, leurs craintes diminuèrent sensiblement; la raison en était dans

276 LE CAPITAINE DEfc, ARCHERS.

l'accroisse me ni continuel du nombre de leurs complices, dans la puissance de plusieurs d'entre eux, et dans l'inertie du gouvernement.

Le Dauphin, d'ailleurs, eût-il su ce qui se passait et eût-il voulu y porter remède que les moyens lui en eussent manqué. Raoul cessait donc d'être bien redoutable, d'autant plus que rien n'annonçait qu'il eût l'intention de dénoncer les choses, puisqu'il ne l'avait point encore fait.

Dès ce moment, on cessa de rechercher le chevalier, et celui-ci put prendre

LE (JAl'lTAINK DKS ARCHKHts. 277

un peu de liberlr, (juoique en se tenant sur ses gardes.

Entin, au commencement de l'aulomne, quand les conspirateurs n'eurent plus de mesures a s'imposer, il arriva qu'un jour Jacques et Raoul se rencontrèrent ; le chevalier s'attendait a être suivi et inquiété ; il n'en fut rien : on le regardait désormais comme un être inoffensif indigne de préoccuper un moment ceux qui avaient bien autre chose a penser.

Aussi, lorsque d'Herbignières, le premier décembre au matin, reçut par Odette un mot de dame Hermance qui le priait de venir, vers deux heures après

278 LE GAPITAINK DES ARCHBRS.

midi, Il la maison de la porte Barbelle, il y courut avec bonheur, sans crainte aucune. Dame Hermance, d'ailleurs, lui annonçait que son mari n'y serait pas de la journée, et que tous les serviteurs, a l'exception d'Odette, avaient déjà quitté la maison pour aller voir l'entrée du roi de Navarre.

Le cœur de Piaoul battait doucement en pénétrant dans cette demeure ; il y avait assez longtemps que dame Hermance n'était allée chez Geneviève-la- FoUe.

En voyant la jeune femme, le chevalier ne put s'empêcher de tomber a ses pieds.

L)i CAPITAl.NK DES ARCHEBS. 271)

— Kelevez-vous, Vlessire clievalier, dit (lame Herrnaiicc ; nous avons k causer dp cl)oses importantes.

— En est-il de plus importantes pour moi que de vous dire encore... ce que vous m'avez défendu tant de fois... de vous dire je vous aime...

— iVlessire, je vous en prie. . . il s agit de l'intérêt du roi; un bon chevalier ne doit rien avoir de plus cher.

— Eh bien ! je vous écoute , dit Raoul ; vous allez me parler de l'arrivée du roi de Navarre qui détruit toutes vos espérances. , . et les miennes.

— Toujours le doute, Raoul ! Il faut que ce soit moi qui remonte votre courage et vous dise que rien n'est perdu.

Le chevalier hocha la tête.

— Dame Hermance, dit-il, le roi Jean ne remontera jamais sur son trône, el le Dauphin ne sera jamais roi de France,

— Vous êtes un prophète de malheur... Moi je vous dis que le roi Jean ressaisira son sceptre, a moins qu'il ne plaise k Dieu de le rappeler h lui tandis qu'il est entre les mains des Anglais.

Mais en tous cas, le Dauphin Charles lui succédera... Il le faut, et cela sera, parce que cela est juste.

Dame Hermance dit ces mots, non d'un ton d'inspiré, mais avec cette conviction profonde que les cœurs droits peuvent seuls posséder.

— Je veux bien espérer, dit Raoul ; mais que ferez-vous maintenant pour empêcher les conjurés de donner la couronne au roi de Navarre ?

— C'est pour en parler que je vous ai appelé... car c'est sur vous que je compte pour arrêter le mal et empêcher le crime de se consommer.

— ■ Sur moi! fit d'Herbignières sur-

pris

282 LE GAPlïAIxNE DES ARCHERS.

— Np ûi'avez-vous pas dit que vous mettiez votre cœur et votre bras au service de nptre sainte cause ?

— Je l'ai dit, et je suis prêt a le faire.

— Je vous remercie, Pxaoul. Maintenant, je vais vous dire ce qu'il faudra faire. Venez avec moi dans mon oratoire, nous y trouverons ce dont j'ai besoin.

L'oratoire était un réduit retiré situé au fond de tous les appartements ; on y arrivait par un couloir particulier. Ses vitraux coloriés laissaient a peine filtrer un rayon du jour.

LE UAPUAINK DKS AUUUEKS. 'i8'>i

— Odette, (lit dame Hermatice , allume une lampe et viens a\ec nous.

(3dette se hâta d'obéir et précéda sa maîtresse dans le couloir ; elle ouvrit la porte de l'oratoire; c'élait une pièce plus longue que large, sans autre jour qu'une croisée gothique dont les vitraux représentaient un scène de la Passion. Quelques meubles en ébène accompagnaieni un prie-Dieu recouvert de velours noir lamé d'argent. C'était dans ce lieu que se trouvaient réunis tous les parchemins de famille de la jeune femme : elle seule entrait dans cet oratoire, que son mari n'avait jamais eu la curiosité ni la piété de visiter.

284 LE GAlTlAliNE DES ARCHERS.

— J'ai caché ici, dit dame Hermaiice, des parchemins qui m'ont été confiés par un ami de monseigneur le Dauphin ; c'est messire Jean Baillet, son trésorier, parent de ma mère, la présidente de Budé. Ces parchemins, nous allons les lire ensemble, et ils nous donneront le moyen, peut-être, de conjurer le malheur qui menace la France.

La lampe fut installée sur une table, et Ta, tandis qu'ailleurs on acclamait le roi de Navarre, une femme et un simple chevalier travaillaient a ruiner ses prétentions et a tromper ses espérances.

Ils demeurcreul Ta près de deux heures, pendant lesquelles Odelle, penchée a une fenêtre de la pièce voisine, faisait le guet pour prévenir dame Hermance de l'arrivée de son mari si elle l'apercevait. Mais Jacques des Arraeries était trop heureux de toucher au but de ses efforts pour se hâter de revenir ; il faisait sa cour a Charles de Navarre, le futur roi de France.

Après ces deux heures, Raoul partit ; il avait le cœur rempli d'une douce joie. Seul pour la première fois avec dame Hermance, il avait encore osé lui parler d'amour , et il avait vu la jeune femme

286 l.K (JAPITAINK DES ARGHKRS.

l'écouter avec douceur, puis une larme avait coulé de ses yeux, larme précieuse que le chevalier eût voulu recueillir et conserver.

D'Herbignières avait sur lui différents écrits et parchemins destinés h lui servir dans la délicate commission dont il était chargé. Un de ces parchemins surtout avait le don de l'attacher; il l'avait lu, relu, et le relisait encore en regagnant la maison du Cerf-aux-AboiS', oîi il habitait toujours.

Le Capitaine des ardiers.

Le soir de ce jour, l'abbaye de Saint- Germain-des-Prés offrait un aspect des plus animés^ plusieurs de ceux qui étaient allés a la rencontre de Gharlesle-Mauvais avaient jugé a propos de

rester près de lui, futurs courtisans qui s'essayaient déjà. C'est la ce dont tout pouvoir naissant est premièrement pourvu ; il n'a pas encore d'armée, pas de ministres, pas d'organisation, mais il a des courtisans.

Le prévôt, Etienne Marcel, était demeuré, ainsi <que Perrin Macé. Marcel avait fait mettre a l'abbaye un détachement de la garde bourgeoise qu'il avait lui-même instituée, et qui, depuis quelque temps, était entièrement chargée de la police de la ville. C'était la garde bourgeoise qui surveillait les remparts ; c'était elle qui faisait le guet, qui gardait

LE CAPITAINE DBS ARCHBRS. 291

les prisons, et même le Dauphin.

Or, à une heure assez avancée de la soirée, alors qu'une partie des plus intrépides, et le prévôt lui-même, avaient quitté la place, un jeune officier, portant l'uniforme des archers du roi, se présentait a la porte principale de l'abbaye et demandait a parler au roi de Navarre.

Les gardes bourgeois qui veillaient le firent entrer dans une salle basse où se trouvaient réunis quelques officiers de l'armée de Charles, et avec eux plusieurs parisiens, au nombre desquels était maître Perrin Macé.

— Voici, dit le garde qui avait introduit le jeune homme, un officier qui demande k voir le roi.

— De quelle part? demanda-t-on.

— De la part de notre haut et puissant seigneur le Dauphin, régent de France.

Ces quelques mots produisirent une sensation intraduisible dans la salle ; tous les yeux se tournèrent vers l'officier. La pièce était vaste et mal éclairée ; c'était un ancien réfectoire du couvent.

— Et qui èles-vous? demanda au jeune homme un ofticler d'âge mûr, qui paraissait avoir une autorité particulière.

— Le chevalier llaoul d'Herbignicres, capitaine des archers du roi, répondit simplement le jeune homme.

Ace nom, a cette qualification, maître Perrin Macé fit un bond et vint près de Raoul.

— Cet homme vous ment! 3Iessires!

dit-il, il n'est pas capitaine des archers, il n'est pas envoyé par le Dauphin.

— N'ai-je donc pas les insignes de mon grade ? fit observer le chevalier avec fermeté.

Mensonge !

— Et ce brevet signé de la main même de monseigneur ?

Raoul déplia et montra l'heureux par- , chemin qu'il avait tant lu et relu.

— C'est vrai, dit le vieil olGcier; cette justification suffit, 31essire. Je vais faire demander a notre sire s'il peut et veut vous recevoir.

LK CAPITAINE UK« AKOHERS. 295

— Mais non ! mais non ! s'écria niailre Perrin Macé loul étourdi de ce qu'il voyait ; ne laissez pas cet homme pénétrer jusqu'à notre roi, vous voyez bien que c'est un de nos ennemis.

— Maître, dit sévèrement l'officier, mesurez vos paroles ; les officiers du*régent de France ne sont pas nos ennemis.

L'ancien orfèvre eut bien désiré qu'Etienne Marcel fût encore la; il prévoyait que ce message devait amener quelque chose 4e fâcheux, et le prévôt eût pu, certainement, empêcher Raoul d'arriver jusqu'à Charles.

Après une attente de quelques minutes, un nouvel officier vint prier le capitaine des archers de le suivre.

Us traversèrent ensemble une partie de l'abbaye et arrivèrent a l'apparlement réservé au roi. Il était seul.

— Le chevalier Raoul d' Herbignières, dit l'officier en introduisant le jeune capitaine.

Raoul rassembla toute sa science et toute sa fermeté pour accomplir la mission qui lui valait son brevet de capitaine. D'un coup-d'œil, il embrassa le local et le locataire. Le local était une

grande salle froide et humide, a peine meublée , ornée de quelques mauvais tableaux de sainteté. Le locataire, assis dans un fauteuil vermoulu, près d'une table couverte de différentes pièces écritçs, était un homme de taille moyenne, au teint pâle, aux yeux vifs; il était vêtu d'un pourpoint de soie foncé, de chausses de même nuance, et coiffé d'un chaperon de drap vert bordé de rose. Il pouvait avoir vingt-cinq ans, quoique sa figure parût phis âgée.

— Yous venez a nous de la part de notre bien-aimé cousin Charles? dit le roi quand ils furent seuls.

— C'est le régent, Sire, qui m'envoie vers vous; ces mots de sa main vous rapprendront, répondit le capitaine en remettant au roi une feuille de parchemin sur laquelle le Navarrois jeta un regard négligent.

, — Et quel est l'objet de votre mission ?

Monseigneur le Dauphin désire savoir quelles ont été les intentions de votre Grandeur en venant a Paris.

— Mais... personne ne l'ignore, répondit simplement le roi ; je suis venu

réclamer de sa justice la levée des conliscalions qui ont été prononcées contre moi.

— Monseigneur désire aussi connaître quand vous quitterez Paris.

Le roi ne répondit pas immédiatement.

— Ceci est autre chose, dit-il entin ; il est évident que je resterai a Paris jusqu'à ce que justice me soit rendue.

— Cette réponse est bien celle que monseigneur le Dauphin espérait, répon-

dil Raoul; en sorte que s'il arrive, ce qui est certain, que monseigneur fasse droit a vos justes demandes, vous sortirez incontinent de la ville? ^

— Mon cousin tient donc bien k notre départ? observa Charles.

— Il y tient. Sire, répondit fermement le capitaine.

Le roi jeta sur d'Herbignières un regard impérieux.

— Est-ce bien la le ton que notre cousin vous a ordonné de prendre auprès de nous ?

— Monseigneur m'a recommandé d'allier ies plus grands respects a la fermeté la plus absolue. Je m'y efforce.

— La fermeté n'est cependant pas dans les allures ordinaires de notre cher cousin.

— Vous avez certainement raison, Sire ; mais monseigneur a enfin compris que celte fermeté, dans les circonstances présentes, est indispensable; il veut mettre un terme a l'anarchie qui nous désole et rétablir l'autorité sur un pied ferme et redoutable.

— C'est une bien lourde tâche pour ses jeunes bras.

— Dieu qui la lui a donnée, Sire, lui accordera la force nécessaire pour l'accomplir.

— Il est bien de mettre en Dieu sa confiance ; mais mon cousin compte-t-il uniquement sur Dieu pour chasser les Anglais qui sont aux portes de sa capitale, et pour payer la rançon du roi son père ? Vous me semblez, capitaine, un habile politique ; répondez-moi franchement.

— Je vais le faire, Sire. iVIonseigneiir sait combien ses ennemis sont nombreux, mais il craint bien moins ceux du dehors que ceux du dedans. Ce qu'il veut avant tout, c'est de délivrer Paris des factions qui le ruinent ; c'est d'anéantir a jamais les espérances d'hommes félons et perfides qui profilent des malheurs de la guerre pour travailler a établir, au profit de leurs ambitions personnelles, une autorité nouvelle. Quand Monseigneur le Dauphin aura fait cela, il se tournera vers les Anglais, et, avec l'aide de Dieu et de Saint-Denis, il en aura bientôt raison. Mais pour atteindre son premier but. Monseigneur a besoin que vous

quittiez Paris. Votre présence, Sire, dans celte ville, entretiendrait l'insolence des factieux; elle serait un encouragement a certaines tendances que Monseigneur ne souffrira pas plus longtemps.

— Voila qui est clair; notre cousin nous regarde comme le bouc émissaire qu'il faut a tout prix chasser. A-t-il donc quelques soupçons sur nous ?

— Aucun, Sire, et Monseigneur veut vous le prouver en se rendant a vos observations et en vous donnant le baiser de paix. Mais Monseigneur sait que, malgré vous, Sire, votre seule présence

apporte le trouble ; rendez-lui le service de quitter cette ville aussitôt que l'objet pour lequel vous êtes venu sera accompli.

L'humeur altière du roi de Navarre s'agitait; il était tellement sûr de luimême, il croyait tellement posséder le terrain qu'il ne crut pas devoir garder certains ménagements.

— Ce langage est peut-être dur, ditil a Raoul ; notre cousin devrait réfléchir a sa position... C'est presque une menace qu'il m'adresse; une menace quand j'ai une armée aux portes de Paris, et que lui se irouve ici sans gardes, n'ayant

d'autre soldatesque que celle créée par son prévôt... soldatesque sur la fidélité de laquelle il pourrait être imprudent de compter trop absolument.

— Me permettrez -vous, Sire, de remarquer que vos paroles sont plus menaçantes encore ? Oubliez-vous que 31onseigneur est chez lui, tandis que vous êtes en pays étranger, et que la fermeté du langage que je tiens en son nom n'a rien de surprenant dans la bouche d'un maître.

— Vous perdez toute mesure, capitaine des archers, dit Charles avec hauteur.

— Non, Sire, répliqua d'Herbignières avec fierté ; je ne fais que vous exprimer la suprême volonté de mon maître et seigneur, qui exige que vous quittiez ces lieux.

Charles se leva, et regarda en face celui qui osait lui tenir un tel langage.

L'attitude du chevalier était ferme et digne.

— Vous direz a notre cousin, répondit le roi de Navarre, que nous quitterons celte ville quand tel sera notre bon plaisir. . . et que s'il nous est agréable d'y rester, nous y resterons.

— Il faudra donc, Sire, que votre seigneur suzerain prenne de grands moyens pour arriver a ses fins.

— De quels moyens entendez-vous parler ?

Raoul devint pâle, non de peur, mais ce qu'il allait dire était le point capital de sa mission, et il craignait de le mal dire.

— De quels moyens? répéta le roi.

— Il donnerait ordre a quelques-uns de ses archers de venir arrêter le fauteur des troubles de Paris. . .

Charles Iressalllit de fureur.

— Pas un mol de plus ! dit-il dans le paroxime de la colère.

— J'ai un mandat a accomplir, et je l'accomplirai, dit avec énergie le captaine.

Le Navarrois se radoucit. D'Herbignières reprit :

— Vous rappelez-vous. Sire, il y a trois ans, un médecin, moyennant une somme de cent mille écus, se chargea d'empoisonner le roi Jean ; vous le rappelez-vous ?

Charles fit un mouvement et devint livide.

— Après?

— Vous rappelez-vous que ce fut dans une halte de chasse que l'infâme tenta d'exécuter son épouvantable projet, mais que la coupe offerte au roi lui ayant échappé des mains, le lévrier qui toucha au liquide renversé dévoila le crime en tombant mort sur le sol ; vous le rappelez-vous?

— Après?

— Vous rappelez-vous que ce scélérat, saisi de remords avant de mourir, remit lui-même les preuves écrites aux mains de Jean Baillet, trésorier de France; vous le rappelez-vous?

— Après ?

— Vous rappelez-vous, ou plutôt vous savez le nom de ce maudit : c'était le médecin Jouvelin; et son complice, le véritable empoisonneur du roi Jean, s'appelait...

Charles fit un bond et se saisit d'une épée.

— Misérable ! s'écria-l-il.

D'Herbignières porta une main rapide a la poignée de son arme.

— Prenez garde, Sire, j'ai tout pouvoir ; si mes paroles vous blessent, vous reconnaissez donc qu'elles sont vraies, et que les pièces qui sont en la possession du Dauphin peuvent peser d'une manière implacable sur vous.

— Ces pièces... elles n'existent plus.

— Vous vous trompez , Sire ; ces preuves que vous avez crues détruites,

elles existent, intactes el enlitTcs; les pièces briilces en votre présence étaient d'habiles copies.

— Des copies !

— Croyez-vous donc, Sire, qu'une telle arme n'est pas terrible entre les mains de celui qui la possède? Le Dauphin ne manquera pas de trouver dix hommes de cœur capables de vous faire rendre votre épée. Représentez- vous donc ensuite le roi de Navarre traîné devant ses pairs pour y être jugé comme empoisonneur ! Que devient sa réputation de prince magnanime, le prestige

qui entoure son nom aux. yeux de la multitude ! Je vous dis, roi de Navarre, que le Dauphin de France tient votre tête entre ses mains !

Raoul se tut un moment, comme pour juger de l'efl'et produit par ses paroles.

Le roi Charles s'était assis, et il torturait de ses doigts crispés la broderie de son vêtement d'hermine; son regard avait pris un aspect féroce ; il se demandait s'il ne devait pas faire massacrer sur l'heure ce dur raconteur de vérités. Mais c'eût été un crime inutile.

— Si vous le voulez, Sire, reprit d'Herbignières, ces extrémités seront évitées ; Monseigneur le Dauphin lèvera les confiscations prononcées contre vous, et vous fera rendre les écrits dont je vous ai parlé, aussitôt que vous* serez rentré dans votre comté d'Evreux.

Un fin sourire erra sur les lèvres de Charles ; il comprenait qu'il fallait momentanément céder. Mais la partie n'était que remise, et il lui était loisible de revenir a la charge.

— Vous pouvez dire a mon cousin, répondit-il avec calme, que je quitterai

Paris aussilôt que noire réconciliation aura eu lieu.

— Et d'ici-la, Sire, aucune tentative de désordre ; d'ailleurs toutes les précautimis sont prises, au moindre mouvement les preuves dont je vous ai parlé sont mises au jour, répandues parmi le peuple, el il aime le roi, ce pauvre peuple, parce que le roi a frappé surtout la noblesse.. Votre influence est dès lors a jamais perdue.

— Il suliiU !iui conduite sera conforme k la droilure... Allez, et faites part a mou cousin de ce que je vous ai

dit ; répélez-lui que pour éviter l(^s maux qu'il redoute, je ferai ce qu'il désire, et que si je lui réclame les parchemins qu'il possède, c'est bien moins par crainte d'un châtiment que nul ne saurait m'infliger, que par le désir d'éviter de scandaleuses révélations. Retenez bien ceci, jeune homme : c'est qu'il n'est peut-être pas un roi dont la conscience soit pure de toute souillure ; tantôt c'est la raison d'Etat, quelquefois l'ambition... et souvent aussi des motifs dont personne n'est juge, et que personne ne saurait apprécier.

Quelques minutes après, Raoul avait

quitté l'abbaye de Saint-Germain-des- Prés.

Nous devons maintenant dire le mot de cette scène.

Le Dauphin ne savait rien de ce qui se passait. C'était le trésorier Jean Baillet qui, possesseur des fameux parchemins, avait combiné cette attaque. Le difficile était de trouver un homme assez osé, assez décidé pour l'exécuter. Il fallait aussi que celui auquel on s'adresserait fût dévoué a la cause du Dauphin, et la cour du prince était tellement peuplée d'ennemis ouverts ou cachés que le choix était embarrassant.

C'est sur ces entrefalles que daine Hermance des Armeries, initiée par Jean Baillet a toutes ces contre -mines en faveur du bien public, avait proposé Raoul d'Iierbignières dont elle connaissait le courage. Seulement Raoul ne possédait aucun titre qui permît d'en faire le bras dirigeant ; on y obvia en présentant au Dauphin un brevet de capitaine des archers du roi, que le prince signa volontiers.

Tout étant ainsi préparé, on suggéra facilement au Dauphin l'idée d'envoyer un officier vers le roi de Navarre, afin de connaître ses intentions. Un parche-

min scellé du sceau royal donna cette charge a d'Herbignières, qui reçut ouvertement des instructions bien différentes de celles que dame Hermance lui avait données dans l'oratoire, après la lecture des pièces qui devaient servir, le cas échéant, k dresser l'accusation contre le roi de Navarre.

Et si celui-ci semblait décidé a ne pas tenir compte des menaces que Raoul allait lui faire, le jeune capitaine se chargeait, avec quelques hommes dévoués, de le faire arrêter. L'armée de Charles était demeurée en dehors de Paris ; le roi n'avait avec lui que quel-

ques officiers. Un coup de celte nature, exécuté avec hardiesse, devait nécessairement intimider les conjurés et les prendre au dépourvu.

Il y avait bien, dans tout cela, quelques éventualités défavorables; on ne tenait aucun compte du prévôt des marchands, adversaire infaliguable et puissant, cependant. 3Iais c'était le coup du désespoir; il fallait le tenter, sous peine de perdre définitivement le parti la de royauté légitime.

Nous avons dit que le Dauphin ne fut

pas mis dans le secret de cette tentative; I. ^*

sa jeunesse, son caractère irrésolu eussent été un danger que l'on voulait éviter.

Un petit nombre de Gdèles serviteurs eut seul connaissance de cette partie de dés dont la couronne de France était l'enjeu.

Quelques jours plus tard, le 12 décembre, le roi de Navarre et le Dauphin eurent une entrevue au Palais. Gharlesle-Mauvais avait entièrement dissimula a ses partisans l'objet de la visite qu'il avait reçue, et ceux-ci attendaient toujours le mot d'ordre qui devait être le signal de la révolte ouverte. Etienne Marcel surtout pressait Charles de donner son approbation aux plans qu'il

LE CAPlTAIiNB DBS ARCHERâ . 323

avait conçus ; mais le roi relardail toujours.

L'eiitre.vue du Dauphiu et de Charles de Navarre eut donc lieu, en présence d'un grand nombre de personnes. Le Dauphin rendit au roi le droit de souveraineté sur le comté d'Evreux, sur liantes et Meulan. Gharles-le-Mauvais fit hommage au régent pour ces trois fiefs, et après de réciproques promesses, on échangea le baiser de paix.

Le lendemain, 15 décembre, le roi de Navarre quittait Paris après avoir fait savoir a Etienne Marcel que le temps

ne lui semblait pas encore propice \\ l'exécution de leur projet, et qu'il allait rassembler une armée plus nombreuse, qui pût, au besoin, soutenir ses prétentions.

Charles partit pour la Normandie, où il reçut bientôt les mystérieux parchemins qui l'avaient si fort épouvanté.

Mais il devait plus tard répéter deux nouvelles tentatives d'empoisonnement, cette fois sur la personne du régent lorsqu'il fut Charles V, et, en 1584, une autre sur Charles VI, le duc de Valois son frère, et ses oncles les ducs de Berry,

de Bourgogne et de Bourbon. Cinq de compagnie, il n'y allait pas de main morte.

Voici, a l'occasion de ce dernier attentat, les instructions qu'il donna au ménestrel Woudreton , et qui nous prouvent combien il était versé dans la connaissance des poisons :

« Il est une chose qui se appelle » arsenic suhhmat » arsenic sublimé, aujourd'hui acide arsenieux). « Se un » homme en mangeait aussi gros que un » poiz, jamais ne vivrait. Tu en Irouve- » ras k Pampelune , k Bordiaux , k

» Bayonne el par louies les bonnes villes

» où lu passeras, a hôtels des apothi-

» caires. Prends de cela et fais-en de la

» poudre, et quand lu seras dans la

» maison du roy, du comte de Yalois

» son frère, des ducs de Berry, Bour-

)) oig ne et Bourbon, tray-toi près de la

» cuisine, du dréçouer, de la bouteille-

)) rie, el de quelques autres lieux où tu

» verras mieulz ton point ; et de cette

» poudre mets es potages, viandes ou

» vins, au cas que tu le pourras faire a

» la seureté ; autrement ne le fay point. » (Leçons (le chimie élémentaire, par M. J. Girardin.)

Woudreton fut pris, jugé et écartelo en place de Grève, en i 384 .

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