LUI
La duchesse de Fontanges esl restée jeune de visage et, malgré ses cheveux blancs, l'on ne croirait jamais que son admirable portrait, où elle ressemble à la Grande Mademoiselle, datera bientôt de trente ans.
Elle a organisé un hôpital annexe dans son château de Bellancourt et s'en est faite la directrice. Comme l'installation est vaste et permet des isolements opportuns, on lui a envoyé, en même temps qu'un certain nombre de blessés français, un officier allemand.
Le capitaine prince von Zugler est un homme de trente-cinq ans, grand, mince, avec de larges pieds, de grandes mains, — la tête petite, presque trop petite, — la toison fauve, la moustache à pointes, les yeux durs, inégaux.
4 LE CAPITAINE DUPOiNT
Il parle notre langue très purement et il doit, sans nul doute, à son éducation française, quelque enjolivure d'esprit.
Mais il est infatué jusqu'à l'insolence de sa généalogie et il considère que c'est par une déférence bien due à sa haute noblesse qu'on l'a placé dans un établissement dirigé par une grande dame authentique.
Sa meilleure satisfaction est que M"" de Fontanges,dans la limite voulue parla stricte urbanité, daigne échanger avec lui de brèves paroles.
Un jour, il entame ainsi nue phrjase :
— Nous autres gentilshommes...
La duchesse, déjà hautaine en son attitude, se rejette encore en arrière et lance une brusque interruption, comme si la pire indécence venait de la scandaliser :
— Plaît-il, monsieur?
Puis, glaciale :
— Votre façon de parler me fait penser aux peccadilles de vos compatriotes, récidivant à emporter l'Iiorlogerie française.
Le prince blêmit :
— Madame la duchesse!
— .le m'explique, monsieur. Il u'est pas
permis sans usurpation à aucun Allemand de s'attribuer l'appellation de « gentilhomme ». Non! à aucun, cela n'est permis! Et je vais vous en donner la raison si indiscutable, que jamais évidence n'aura été plus criante, ni plus éblouissante...
Un temps significatif: « Vous êtes prêt? Vous prenez noie? », puis lentement et avec force :
— L7natlaquable, la mirifique raison, c'est : qu'en langue allemande, il n'existe pas d'équivalent au mot français : gentilhomme!
Un coup de rire et crescendo :
— Si le mot n'existe pas chez vous, c'est évidemment, c'est incontestablement que l'objet correspondant n'existe pas! Toute réalité exige son verbe !
Nouveau rire, pour en attester la lumière du soleil :
— Vraiment l'on ne saurait imaginer de dénonciation plus écrasante que cette absence de vocable : le fait d'être un gentilhomme n'existe pas en Allemagne ! Il-n'est pas dans les moyens d'un Allemand de se comporter en gentilhomme !;.. Le sentiment de gentilhomme n'appartient pas au caractère de la race !
Le prince se rend bien compte que le mot
français «. gentilhomme » a deux sens : r homme d'extraction noble; 2" homme de caractère noble, — et que la duchesse a en vue cette dernière signification. -
Il comprend aussi que le mot allemand edelmann^ s'il signifie à la rigueur « gentilhomme », Viumquement le sens de a seigneur », de personnage nanti d'un titre de noblesse. Edelmann désigne la classe, la catégorie sociale, — et non pas la valeur morale.
D'autre part, on dira d'un ouvrier anglais qu'il s'est conduit en « gentleman », — on dira de même d'un riche propriétaire. Si l'on disait d'un Allemand quelconque qu'il s'est conduit en edelmann, cela ne lui donnerait pas un brevet de « chic type ».
Après quelques mouvements de front etîarés, indiquant que le prince fouille en vain dans les profondeurs de sa langue maternelle, il proteste quand même :
— ()h ! madame la duchesse, votre curieux paradoxe...
— Comment! monsieur, vous osez !... Fautil donc vous infliger une démonstration plus cruelle?... Mais, monsieur, chez les autres gens, dans les autres langues, notre mol a son
équivalent : les Anglais ont le terme de « gentleman » et l'univers entier sait quelle en est la valeur, — les Italiens ont « galante huomo ».
— Permettez...
— Oh ! brisons là, monsieur, pour vousmême : ce n'est pas en voulant à toute force vous approprier le bien d 'autrui que vous acquerrez la grâce qui vous manque...
La superbe du prince est réfractaire à toute épreuve. La duchesse, pense-t-il, s'est plu, dans un esprit agressif, à jouer sur les mots. Lui, prince von Zugler, ne pourrait pas se targuer d'être un gentilhomme? Allons donc !
Il s'agit, en somme, pour être tel, de savoir manifester une sorte de courtoisie libérale visà-vis des gens. C'est précisément ce qu'il fait, — avec des nuances, des degrés dans la condescendance, bien entendu, — mais, enfin, il va jusqu'à une politesse relative envers les inférieurs, à l'occasion des services qui lui sont rendus, Magnanimité incroyable : il lui arrive même, en détournant la tète, de remuer les lèvres, pour un merci presque perceptible, à qui? à Panchette, la fille de service!... Et
pourtant chacun sait que le mépris de la femme fait partie de la philosophie allemande, qui est la plus docle du monde.
Voyons, voyons, ces messieurs les officiers français ont heau parler une langue riche du mot gentilhomme et posséder l'honneur et la bravoure, — il les dépasse de cent coudées pour l'aristocratie d'aspect et de manières, — lui grand seigneur, de lignée immémoriale.
Parmi les blessés français, prenons, par exemple, le seul officier du même grade que lui-même : le capitaine Dupont (une prime à qui trouvera un nom plus roturier), passons sur la vétusté de son uniforme (la négligence n'est pas toujours signe do pauvreté, — et, au pis- aller, la médiocrité de fortune n'exclut pas toujours la noblesse), — mais sa physionomie est encore plus ordinaire que son nom ; une grosse tête qui voudrait êlre léonine et qui est plutôt canine, — des yeux vigilants, ridiculement clairs, un nez large, une forle moustache en croc, une bouche qui voudrait être spirituelle el qui doit tout juste savoir dire des gauloiseries, — bref, un air de commune honnêteté à la portée du premier magister venu. Il a be^H aller le front haut, — il fait penser à
un brave homme de curé, — d'une sévérité bourrue, rempli de verlu, — et qui, à Foccasion, sait entendre la plaisanterie. Et ses décorations, si bellement gagnées soient-elles, n'y font rien; il n'a pas ce je-ne-sais-quoi de naturel et de rare qui tient le vulgaire à distance : l'immobilité froide du visage, le resserrement du front, l'astuce du regard, le dédain des lèvres... Alors, comment lui reconnaître la moindre tiace de « gentilhommerie » ! car enfin, seule, l'arrogance naturelle peut donner du prix à cette détente gracieuse en quoi consiste la courtoisie...
Les blessés suffisamment valides passent les après-midi sous l'ombrage des vieux arbres qui dessinent un rond-point devant la façade du château. Des sièges rustiques sont éparpillés çà et là, le prince von Zugler a une place attitrée, où il reste ignoré, après l'échange obligatoire des saints.
Dans le calme profond du parc, le moindre mouvement éveille l'attention. Un jour, peu après le déjeuner, la curiosité de chacun se porte vers le pavillon des concierges, derrière
lequel une personne s'est arrêtée, comme effrayée d'à voir à passer devant le monde.
C'est Fanchetle qui s'en va — elle sera bientôt m'ère et M™'' de Fontanges l'envoie en pension chez une sage-femme de la ville voisine.
Fancliotte est une fdle coupable, — au regard de la stricte morale.
Il y avait deux orphelins recueillis au château, une lingère et un jardinier, qui s'aimaient bien sagement depuis l'enfance. Quand la guerre a éclaté, ils étaient à la veille de se marier, oh! mais littéralement : la toilette de la jolie petite fiancée était prête, la noce commandée... Alors, Fanchette a eu un inslant d'égarement, — elle a cru que les formalités nuptiales étaient seulement retardées d'un brin de temps, — et puis quoi ! elle a suivi l'élan universel; ne devait-elle pas donner toute sa tendresse au défenseur appelé par la patrie, ne devait-elle pas faire qu'il partît sans regret, riche de bonheur, d'espoir, et comme déjà victorieux... ?
Et le cher soldat ne reviendra pas.
Pauvre Fanchette, non seulement son état
l'a rendue tout à fait difforme — mais les peines de son cœur et le tourment de sa conscience l'ont tristement défigurée. La voici, convenablement habillée pour son départ — et pourtant elle apparaît comme « la misérable », — la honte et la laideur semblent peser sur elle, — et ne faut-il pas que, pour plus de disgrâce, elle porte, en lirant l'épaule, un paquet grossier fait d'une étoffe nouée aux quatre bouts?
Et parce que son promis est mort au champ d'honneur, tout le monde sait l'histoire de Fanchette.
Aussitôt qu'elle a été reconnue, un mot d'ordre passe de bouche en bouche :
— Dites donc, n'ayons pas l'air de faire attention...
— Oui, la meilleure charité c'est de lui donner à croire qu'elle passe inaperçue...
Mais l'un des assistants s'est levé, — mais aussi le prince von Zugler, renversé dans un fauteuil, ajuste son monocle et attend avec dégoût que la misérable cesse d'offenser le paysage.
Au bout d'un instant, il se dresse d'un bond et rectifie militairement son attitude cérémo-
nieuse. La duchesse de Fontanges est près de lui:
— Je vous en prie, dit-elle, veuillez continuer à regarder.
D'un signe du menlon, elle montre le capitaine Dupont qui aborde Fanchette et qui, pour l'accompagner à la gare, la débarrasse de son baluchon.
Un personnage tout d'une pièce, le capitaine Dupont : son visage, à la fois grave et ouverl, dit le respect de la femme, l'inaltérable, l'indestructible respect de la créature femme. Il y a, dans l'avenant de sa physionomie, comme un règne naturel de bonté, et il y a, dans sa martiale attitude, la juste fierté, — non pas celle qui humilie, mais celle qui protège, — la fierté honorante, qui offre une part d'ellemême et s'affirme pour partager davantage.
Le prince von Zugler, après un coup d'œil de haut en bas sur le capitaine, ramène son regard vers la duchesse : il ne comprend pas...
Alors, la grande dame, hautaine de tous ses quartiers d(! noblesse, — l'index impérieux, la voix sévère, — renseigne et confond l'incapable :
— Un gentilhomme !