LE ZOUAVE
Les ruines d'un village aux environs de Verdun.
Le capitaine Dupont est assis, en train d'écrire, dans la cave ajourée qui lui sert de bureau, lise lève et va droit au « bonhomme ».
— Ah! c'est vous le zouave !... il paraît que vous êtes une forte tête, et que vous allez semer le mauvais esprit dans toute ma compagnie...
— Mon capitaine...
— Mon garçon, regardez-moi : je ne sais pas s'il est vrai, comme on le prétend, que j'ai une certaine ressemblance avec le père Joffre, mais je sais que la franchise est mon habitude. Eh bien ! apprenez que, sans le vouloir, par le fait de l'obscurité, j'ai entendu vos propos que
lî LE CAPITAINE DUPONT
voici : « Alil là là! faut pas s'en faire, — moi je m'en fais pas, — je me fiche de tout, à commencer par les croix et citations... »
— Mon capitaine, je veux dire que j'ai le moral d'attaque, sans avoir besoin de récompense.
— Oui, avec votre barbe, avec l'effronterie anguleuse de vos traits, vous avez bien la tête du zouave classique et Ton voit que vous n'êtes pas un timide agneau... Mais, vous avez aussi un air bougrement soucieux pour quelqu'un qui ne s'en fait pas...
— Mon capitaine, Fun n'empêche pas l'autre : je m'en fais pas et je m'en fais tout de même... Je suis bon tant qu'on est dans l'action, mais au repos j'ai un peu le cafard, rapport à des sales coups qui me sont arrivés...
— J'en étais sûr... Écoutez : il y en a ici deux ou trois qui ne valaient pas cher non plus à leur arrivée : ils se sont confessés à moi et, maintenant, ce sont des types épatants... Libre à vous de les imiter... Bien entendu, vous n'avez rien à craindre, tout ce que je pourrai faire, ce sera de vous dire, sans mitaines, ma façon de penser... Tenez, nous allons nous débarrasser tout de suite de l'aveu le plus dur :
si votre capitaine avait dû faire un rapport contre vous, quel libellé aurait-il employé?
— Comme libellé, dame! ça serait... ça aurait pu être : <( S'est révolté devant l'ennemi... ))
— Diable! Ensuite?
— « A fait tuer son lieutenant... »
— Bougre!... Ei encore?
— «A prêté la main à l'ennemi... »
— Assez!... Je veux dire : passons aux détails.
— V'ià l'histoire, la première. Un matin de brouillard, on se porte en avant, et tout d'un coup,, au sortir d'un ravin, qu'est-ce qu'on aperçoit? au moins deux bataillons de Boches alignés en rangs serrés, qui avaient l'air de nous attendre, qui ne bougent pas, rien, à notre apparition! Halte! Le lieutenant Gommier nous fait aligner à cent mètres d'eux, — il faisait fonction de capitaine, — professeur, dans le civil, qu'il était — je l'aimais bien, — c'est-à-dire, tous on l'aimait bien, — mais moi, il avait l'air de me gober assez : je lui avais dit quelque chose qui lui avait fait plaisir, — oh! sans malice, je ne suis pas peloteur de mon naturel. — Donc, on s'aligne...
— Qu'est-ce que vous aviez dil à voire lieutenant?
— J'avais dit : « Mon lieutenant, avec vous on ira n'importe où : dans l'eau, dans le feu, dans la mélasse... et puis, n'ayez crainte, si vous êtes tué, on vous rapportera; ils n'auront pas vot' viande! » Alors, n'est-ce pas, il était tranquille, rassuré pour son avenir, il pouvail tout risquer, il savait que les Boches n'auraient pas sa viande...
— La suite...
— Donc, il fait passer ses ordres et avec explications, puisqu'on avait le temps. « L'ennemi dissimule des mitrailleuses derrière ses lignes; si nous chargeons, il se rejette de côté et nous sommes fauchés sans pouvoir l'atteindre. Par conséquent, quoiqu'il fasse pour nous forcer à attaquer, ordre formel de ne pas bouger... Il ne s'agit du reste, que d'un peu de patience, — il y a de l'artillerie en route, derrière nous. » Vous parlez, mon capitaine, qu'on n'avait pas besoin de tant d'explications... On connaissait assez d'exemples : de rinfanterie, des chasseurs et môme de la cavalerie qui avaient salement trinqué parle truc du lideau devant les mitrailleuses, — et, rien
rien à faire : un ouragan, — au lieu d'être de l'air, du vent, qui déjà renverserait tout, — c'est du fer! — vot' poitrine a beau foncer dedans à pleine rage, elle est moins dure que du fer...
Alors, le commandement étant bien compris, on se cale, solides et d'aplomb, l'arme au pied, pour s'entêter là, en face des Boches, aussi longtemps qu'il faudra... On rigole même en pensant que c'est eux qui seront verts, et qu'en somme on les amuse, tandis que nos canons s'amènent.
Il faut vous ajouter, mon capitaine, que non seulement oii les voyait, mais on les entendait comme je vous entends; le vent portait vers nous, — un vrai râclement de corbeaux, la voix de leurs sergents.
Au bout d'une heure, voilà un officier qui arrive devant eux, comme pour les passer en revue, — un jeune, raide, avec un monocle, une figuré presque de jolie femme, mais un air insolent. Il est rejoint par deux autres plus vieux, alors il nous montre à eux et il se met à les faire rire de nous ; on devine qu'il envoie des boniments, mais en gardant son sérieux pour charrier davantage, et il secoue la tète,
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censément pour nous admirer : u Sont-ils beaux, sont-ils épatants!... »
Vous parlez, mon capitaine, qu'on serrait le fusil, — mais en même temps on clignait ferme : « T'auras beau faire, lu voudrais bien nous avoir, mais tu nous auras pas... »
Seulement, voilà-t-il pas ce chic monsieur l'officier boche qui se met à s'adresser à nous en français, en vrai français, mon capitaine, avec même un accent de Paris — un accent fait pour acheter le monde, — et en plus de ça
— lui qui était si redressé l'instant d'avant, — les deux mains dans les poches, tout ballochanl comme un mecqueton de la barrière :
— Eh bien! voyons, les zouaves, en avant!... En avant, donc, les zouaves!...
-Ah! mon capitaine, y a plus eu de commandement, d'obéissance, y a plus rien eu... la Mort eu personne ne nous aurait pas retenus!... On a dit que j'avais sauté le premier,
— je crois plutôt qu'on a sauté tous ensemble. Et ce qu'on savait, ce dont on était sûr comme de voir clair est arrivé : les Boches se sont écartés, et leurs mitrailleuses nous ont fauchés.
Ail ! y en a eu des tués, et, dans les survi-
vants, pas un, vous entendez, mon capitaine, pas un qui n'ait eu au moins trois ou quatre blessures... La plaine n'était qu'un tapis rouge... C'est que ctiez nous, les blessés ont beau pisser le sang par tout le corps, ils ne s'arrêtent pas de charger, — y a que les morls qui s'arrêtent...
Et pour lors, on s'était élancé si tellement comme la foudre, que tout de même, on les a mouchés à la baïonnette, les mitrailleurs, et juste notre artillerie a délogé les deux bataillons, à droite et à gauche, qui allaient encore nous tomber dessus.
Et j'ai rapporté mon pauv' lieutenant, comme je lui avais promis, car vous comprenez bien que quand il nous a vus cavaler malgré ses ordres, malgré sa défense, il a comme volé par-dessus nous et, sabre en l'air, il a pris la tête de la charge...
— Et après ?
— L'autre histoire... Cette fois-là, par une explosion de mines, je me retrouve blessé aux jambes, avec un Boche, fade aussi, à côté de moi. Pas un brancardier à l'horizon, et le Boche me montre qu'il a l'artère coupée au
bras gauche : « Cattiârade, cinq petits, secours! secours!... » J'ai oublié iûon devoir de détruire reilnemi, j'y ai ligaturé sort bras, sans c[lioi il était ftchU... Ma seule excusé est qUe jfe l'ai engueulé comme il faut, oh! tiiais, à fond!
El je l'ai pas laissé répohdre — d'aboi-d il sentait mauvais de la bouche et je l'ai préveiiU tout de suite que ça m'incommodait : a Ferme ça! tu tapes du porte-pipe! Parfaitemetit, je cause ft-ançais : tu tapes du porte- pipe, tu vas m'asphyxiei'.
Ertstiile, je lui en ai poUssé Une t'omancfe : « Cochon! fumier! qu'est-ce qu'elle t'avait fait la Belgique? Veux-tu me le dii-e? Et chez nous, qu'fest-ce que tu fais chez nous? C'ëst-il nous qu'on est allé te chercher? » Enflti, je lui ai tellement secoué le moral, que tout d'un coup — justement comme je lui t-épétais encore : a qu'est-ce qUe tu fais chez nous ! » il s'est trotté, la vache, puisqu'il n'avait pas de blessures aux pattes... 11 en fait donc un de plus par ma faute — et quand je pense à mon lieutenant... Ouf! ça y est, je suis confessé...
— Oui, je vois... Votre cafard, c'est que vous ne sentez pas assez de remords au sujet
de votre brave lieulenant... Votre cafard, c'est la peur d'être un salop... l'indécision, vous ne savez pas au juste ce que vous êtes... Mais, bon Dieu! c'est pas un motif pour avoir tout le temps à la boucbe des paroles indignes d'un soldat.
— Enfin, mon capitaine, quand les copains me charrient : « T'en fais une gueule sérieuse! Monsieur est pistonné pour la croix? il attend avec impatience? » — je suis bien forcé de répondre : « Moi! je m'en fais pas : croix, citation, je laisse ça aux peureux... » Ou alors, « qu'est-ce que je répondrai?
— Vous êtes de Paris? de l'Assistance?
— J'ai eu des père et mère, seulement, mon père... la politique... les grèves... on a vite fait de condamner un homme...
— Ça va bien... Qu'est-ce que vous répoi^diez?... Regardez-moi! Fixe!... Vous répondrez : « Je fais une gueule d'enflé parce que je suis ami avec le capiston... )> Allez, rompez! la messe est dite...