LA RETOUCHE
— Comment! toi!... toi aussi!...
Non, non! Je ne dis pas ça pour l'empêcher d'entrer... Je dis : « toi aussi! », avec stupéfaction et... envie de rire... parce que j'ai déjà lu des douzaines d'histoires de raccommodements conjugaux par suite de la guerre, — et que je ne prévo*fais pas que toi-même, tu t'en mêlerais...
Bien sûr, des douzaines... Les conteurs ne pouvaient négliger ce riche filon : lui et elle ne s'aimaient plus (grand choix de motifs douloureux à l'étalage de la vie ordinaire) ; — grâce au bouleversement général qui change tout : les gens, les idées et les choses, — ils recommencent à s'adorer. Et, tu parles que les circonstances prêtent aux coups de théâtre : il est blessé, elle est infirmière...
Oui, toi, ce n'est pas par un jeu du hasard
que tu reviens au nid abandonné et je t'accorde que, malgré l'analogie de la donnée principale (la tendresse finie), l'aventure actuelle ne ressemble, au fond, à rien de ce que j'ai lu jusqu'à présent.
Tu me permettras de le déplorer...
Le conteur s'arrange, bien entendu, pour que les mobiles du raccommodement apparaissent émouvants et moraux. Et ma foi, si la vérité est quelque peu sacrifiée à « l'effet », il ne faut pas s'en plaindre : la littérature est l'interprétation en beauté, — plutôt que la reproduction servile, — du réel.
Donc, selon un indispensable arbitraire, — le mari et la femme ont de beaux rôles. L'homme, — si les torts étaient de son côté, est devenu un héros et ses sentiments privés s'élèvent maintenant à la hauteur de ses vertus guerrières. Si c'est la femme qui a été fautive, — le dévouement et le repentir en ont fait une sainte. Et, — comme couronnement, — la magnanimité du pardon appartient à celui des deux époux qui a injustement souffert.
Alors, la vois-tu la regrettable dissemblance?... iJans ton retour actuel, il n'y a aucun élément ni moral, ni émouvant.
Démonstration?...
Fils unique, mal élevé par des parents adulateurs, — au surplus beau garçon, artiste, distingué, — tu as fait un aimable égoïste, ne chercliant dans la vie que le plaisir, sans la contre-partie d'aucun devoir. Tu m'as épousée avec un certain enthousiasme, parce que, moi aussi, j'avais ma petite valeur et plastique et intellectuelle, — mais le temps a promptement changé tes satisfactions en habitudes, et tu n'as pas pu te retenir de t' envoler vers d'autres amours.
La guerre... Oui, je vois, tu as été un brave soldat, — comme les autres... Toi, un privilégié, lu t'es, ma parole, aussi bien conduit qu'un déshérité n'ayant jamais reçu que des rebuffades de la société marâtre.
Et te voici, — en posture de raccommodement, — tel un personnage de conte littéraire. Seulement, toi, tu n'as pas changé, — ah mais pas changé le moins du monde : dans les rapports civils, tu conserves ton même égoïsme, ta même indifférence au mal que tu peux causer à autrui... C'est un calcul à la fois de caprice et de pis aller qui t'a conduit ici.
Un peu de précision?
340 LES CŒURS AIMAMTS
Tu es en permission pour quelques jours, et sans doute que ma rivale... ma remplaçante est absenle de Paris. Tout de même, tu ne vas pas t'en retourner bredouille, — et tu n'as pas le temps de faire une conquête... Alors, obligé de rechercher une de tes « anciennes », — ma foi, il te prend un revenez-y : j'en vaux bien une autre, après tout... trente ans, toutes mes dents et (selon ta propre flatterie) Tencolure, le visage à la grecque d'un premier prix de tragédie... D'autre part, comme tu es simplement de passage, ça ne t'engage à rien cette amiable reprise de possession.
Où je vois tout ça?... Mais, mon cher, sur ton visage, dans ton attitude.
Sache que ton entrée en scène n'a vraiment rien eu de pathétique. Tout juste le bafouillage exigé par ton embarras... assez naturel... Et il n'apparaît pas que, de me retrouver après m'avoir égarée depuis trois ans, ça t'ait donné la grande émotion du cœur. Tu fais penser au fils de famille qui a quitté la maison paternelle sans donner d'adresse, et qui, un beau jour, risque une petite visite parce qu'il a besoin d'argent...
L'antithèse te ramène : après la bataille.
on a un appétit bien compréhensible de douceur féminine.
Et maintenant, tu ne contesteras plus, j'espère, que notre réconciliation de fortune, (c'est-à-dire occasionnelle), ferait une bien piètre histoire, — auprès des beaux récits de tendresse que j'ai lus depuis la guerre?
Mais ne te sauve pas si vite!... attends un peu... Mon Dieu que tu manques donc de psychologie... Voyons, je parle trop pour être intransigeante...
Eh bien, mon cher, somme toute, je ne suis pas forcée de valoir mieux que toi. Supposons que moi, de mon côté, la vie ascétique me soit à charge... Qu'est-ce que ça fait que je n'éprouve plus aucun sentiment pour toi, comme toi lu n'en éprouves plus aucun pour moi?... La question n'est pas là... il ne s'agit pas, entre nous, de sublimité poétique... Et puisque la nature n^a pas exempté la femme du tourment des bètes, — elle peut bien, à l'abri des autorisations légitimes, — se conduire en homme...
Alors, reste donc assis. Eulalie va préparer le dîner. Ce sera comme dans les derniers
temps où tu étais déjà si détaché de moi, — et où nous avions, le soir, des conversations de table d'hôte, si vagues, si peu amoureuses... Ça ne nous a pas empêché, jusqu'à la désertion, d'observer les rites du bon ménage.
ÉvidemmenI, ma désinvolture n'embellit pas la situation, — et noire raccommodement no fait toujours pas une belle histoire, ni édifiante, ni émouvante, dans le style de celles du moment... Mais bah! un vilain conte, — v'iat-il pas une affaire!... Elle en voit bien d'autres, la littérature.
Mais quoi?... Qu'est-ce qui te prend? Tu ne ris plus, lu ne hausses plus les épaules?... ïu en fais une lêle!... Ah non, dis?... Si nous n'avons que ça, au moins, soyons gais!
Hein? pas possible?... Qu'est-ce qui brouille maintenant les yeux de don Juan?... Parce que je t'ai montré la médiocrité liltéraire de notre nouvelle collaboralion?... Je ne te croyais pas si plein de sollicitude pour la littérature!
Alors, c'est vrai ton gros chagrin?... Comédien, va!... Je suis dupe, mais ça m'est égal...
Allons, liens, un conteur qui aurait un peu d'idée, ferait tout de même une machinetle
passable avec les deux... indifférents que nous sommes...
La vérité, en ce qui me concerne, est que tu arrives mieux que je ne t'ai dit...
L'autre jour, j'ai contemplé d'un air de reproche ma blanchisseuse qui a déjà quatre enfants :
— Comment! madame Pommier, encore!...
Elle a eu un clignement malin et ravi :
— Puisqu'on nous promet qu'il n'y aura plus de guerre, c'est le moment d'avoir des enfants!
Et l'on comprenait : « Vite! dépêchons-nous! profitons de l'occasion! maintenant c'est vraiment tout plaisir! » Il y avait dans son accent quelque chose de... friand, qui m'a rendue comme envieuse et je me suis mise à songer que si j'étais mère, mon espèce de veuvage serait moins pénible...
Alors, tu devines? Nous allons retoucher le vilain conte : « ils ne s'aimaient plus; il semblait que ça allait n'être qu'une banale reprise d'habitude, — mais voilà qu'un rayon les illumine... ils pensent h la race, à l'avenir... »)
Ah! tu te dérides, — ça te plaît ce rabibo-
chage?... Précisément lu pensais à Tavenir...
Non, non! je ne me moque pas, je t'écoute... Continue... Tu es dans la note...
Eh bien, c'est pas mal du tout, ton petit scénario! — Pourvu qu'on te fournisse un canevas, le développement t'arrive d'abondance... Tu devrais écrire... La littérature aura peut-êlre besoin de commis-rédacteurs après la guerre...
Sans rire, c'est très adroit cette cruelle franchise du début qui sert à rendre vraisemblable le couplet sentimental de la fin. « Il y a une dizaine de niois, tu es venu en permission et au lieu d'aller voir ta femme, lu es allé en voir une autre... Les camarades mariés qui, à la même époque, sont allés embrasser leur femme, sont pères aujourd'hui... Ça t'a donné à réfléchir... tu as regretté... lu as désiré... et quelque idéal aussi te poussant, il a fallu celte fois que lu retournes auprès de ta légitime... »
Eli bien alors, menteur, fourbe, cabotin, embrasse-moi donc!... Embrasse-moi, voyons, mon ami... mon mari... mon cher mari!... mon adoré chéri!...
Ah! la bonne heure! lu retrouves le sourire!
Persuade-toi qu'en elfet, tu es régénéré.
ennobli de cœur, — et, fier de ton personnage, sois heureux sans arrière-pensée... Dis! ne fais plus jamais ces tristes yeux désespérés de tout à l'heure... Ne te préoccupe plus de la laideur morale...
Si ton personnage ne tient pas, — si tu t'en vas d'ici sans être repris d'honneur et d'afï'ection, — si c'est plus fort que toi, la tromperie, l'inconstance, — eh bien, ça ne fait rien, mon ami, puisque moi, c'est vrai...
Tu comprends?... J'ai trop en moi le désir maternel, pour que l'exaucement faillisse à l'échéance... Alors, pas?... mon chéri, tu promets?... plus de tristesse, puisque la littérature sera sauve quand même...
TABLE DES MATIÈHES