‹ Le capitaine DupontChapitre 27 sur 28 · BONNES NATURES · texte numérisé non relu

BONNES NATURES

Élise et François avaient quitté leurs parents, tout juste pour se marier, au commencement de 1914. Jeunes d'années, — vingt-deux et vingt-six ans, — et plus jeunes encore de caractère, ils continuaient chez eux leur doux égoïsnie d'enfants gâtés : rien n'existait en dehors de leur tendresse réciproque.

Comme ils étaient toujours contents l'un de l'autre, et comme ils étaient vraiment de conscience pure, ils avaient pour manière habituelle de se regarder les yeux dans les yeux, et d'émeltre en paroles spontanées tout ce qui leur passait par l'esprit.

La guerre. François avait un défaut physique assez bien dissimulé par l'orthopédie, mais inacceptable au point de vue militaire : une jambe plus courte que l'autre; il était donc

réformé et restait à son poste administratif.

Bien entendu, les deux époux ne se réjouirent pas de leur situation exceptionnelle, au milieu du tourment général; ils constatèrent simplement ce fait indépendant de leur volonté : que rien n'était changé dans leur existence. Rien... et pourtant, bientôt, c'est curieux, ils perçurent que leur bonheur s'en allait... Certes, une convenable gravité remplaçait leur puérile animation ; mais il s'agissait d'autre chose ; un nuage, une ombre se glissait dans leur chère intimité... Ils n'étaient plus l'un à l'autre comme avant; une gêne, une proportion d'inconnu les séparait. Oui, une ignorance l'un de l'autre, eût-on dit, faisait qu'ils ne pouvaient plus se lire ouvertement dans le cœur, dans les yeux.

Voilà même que chacun porte au fond de soi un secret mécontentement! Sans doute la guerre créait à ces bons Français une sensibilité nouvelle, une sensibilité d'écorchés, et par suite, ils trouvaient à se critiquer pour des vétilles; bien! soit! Mais pourquoi se taire? Pourquoi cette désunion, cette disparition de confiance? Car tel était le phénomène : impossibilité absolue pour chacun d'exprimer ses griefs.

Par exemple, Élise trouvait maintenant que son mari était trop rempli de son bureau, trop « rond-de-cuir ». C'était en elle un afflux incessant d'observations désapprobatrices; et plus elle blâmait, plus elle devenait renfermée, par une invincible rétraction d'amour-propre.

François découvrait qu'Elise avait le tort de lire trop de littérature ; il la sentait obsédée d'idées qu'elle ne formulait pas, — des idées saugrenues probablement, — et lui-même se gardait de formuler aucun de ces reproches intérieurs.

41s en arrivèrent à ne plus échanger que de vagues paroles, accompagnées de regards instables ; puis ils s'aigrirent l'un contre Tautre, faute de savoir à quoi s'en prendre de leur malaise grandissant.

Finalement, il apparut que le moindre événement insolite rendrait la vie en commun intolérable. Cet événement se produisit.

Hier soir, en rentrant du bureau, François trouve sa femme occupée à se confectionner un chapeau noir. Crispation : elle est blonde, le

noir lui va bien; mais il esl inconvenant de prolonger par coqnetlerie le deuil, régulièrement limité, d'un parent éloigné. VA puis^^quelle invention agaçante : ne campe-t-elle pas, sur ce chapeau, un bibelot d'élagère, un coq en perles de jais mat, fabriqué par une vieille cousine baroque !

Élise, comme si elle devinait ces réflexions et voulait y contredire, coiiïe son poing du chapeau, qu'elle lève en l'air et fait miroiter d'un air triomphal : charmant ! délicieux !...

Le lendemain, François écoute distraitement son sous-chef raconter quaprès déjeuner il a dû se rendre à la Recette centrale des finances pour affaire de service :

— Ah! messieurs, quel dommage que nous ne soyions jamais dehors entre trois et quatre, c'est l'heure des jolies femmes !... Surtout dans le quartier delà place Vendôme, d'où je viens... Oh ! tenez, j'en ai remarqué une, gracieuse, distinguée, qui arborait sur son chapeau un coq de perles placé en cocarde; c'était très gaulois, très crâne, ça chantait victoire !...

Ces paroles secouent d'un terrible tressaillement l'auditeur distrait. « Élise dans le quartier de la place Vendôme!,.. Pourquoi? Com-

ment?... Le ménage n'y connaît personne... Gracieuse... distinguée... C'est vrai.'... C'est même émotionnant, comme une chose oubliée qui réapparaît tout à coup éclatante... Mais quelle anxiété ! Mon Dieu ! est-il possible qu'un homme puisse éprouver un tel serrement de cœur!... »

La journée finie, François doit faire appel à toule sa volonté pour s'empêcher de courir dans la rue; puis, au bas de son escalier, il n'ose plus monter : « Si elle n'était pas là!... »

Élise est installée devant sa broderie, dans le salon, près de la fenêtre; elle a l'air très al)sorbé, — l'air trop absorbé, vu la futilité de son travail, pense François, — et il attend vainement une autre parole que le bonsoir d'usage.

Or, jusqu'à présent, si brièvement que ce soit, Élise a toujours daigné lui faire part de ses sorties, ceci d'ailleurs sur un Ion dégagé, pour affirmer son indépendance : « Je suis allé voir maman... a ou bien : « J'ai rendu la visite à M""" Fortin... » Ce soir, silence; par conséquent, c'est comme si elle prétendait n'être pas sortie... Il tournaille, haletant, le visage décomposé...

Elise, de son côté, trouve motif à s'indigner: d'habitude François ajoute au moins une banalité à son bonsoir : « Il fait lourd... le temps va changer... » ou bien : « Le vent est au nord... le changement de lune... » Ce soir, il ne daigne pas... Bon! elle non plus !... Elle s'obstine à ne pas lever le nez de sa broderie.

Mais alors, c'est fini, ça ne peut pas durer plus longtemps... Us ne pourront pas, tout à l'heure, dîner entête-à-tête... il y a des choses matériellement impossibles.

Elise, dont les mains tremblantes ne font plus qu'un semblant de travail, prend sa résolution : « Pendant qu'il va se déshabiller, j'ouvrirai la porte sans bruit et je m'enfuirai chez mes parents; il n'y a plus moyen de vivre avec cet homme... »

François, debout, tapote le marbre de la cheminée : a Je ne me déshabille pas; la seule chose à faire est d'aller prendre conseil d'un ami sur la conduite à tenir avec cette femme... »

Quelques instants tragiques, abominables.

L'on sonne. C'est une dame en deuil, une visite pour Élise.

Celle-ci, après le geste de présentation : « Mon mari », est bien forcée de s'adresser à François :

— Madame est Julienne Isambert, une ancienne condisciple ; son maria été tué sur le champ de balaille ; elle habitait Lille, elle est réfugiée à Paris avec ses deux petits enfants, et il faut qu'elle songe à l'avenir...

La jeune veuve, une blonde qui ressemble à Elise, tient à la main un grand carton :

— Je te rapporte ton chapeau et Ion manteau qui m'ont permis de me présenter li l'administration de la place Vendôme... J'ai bon espoir... on est toujours mieux accueilli quandon n'a pas l'air indigent...

François bâille, hébété, puis ça sort comme malgré lui :

— Mais voyons! si Madame te rend ce chapeau et ce manteau, comment fera-t-elle pour répondre à une convocation, prochaine sans doute?. ..Il serait pluspratique d'acheter. . . Nous sommes en mesure de pourvoir au nécessaire...

Il regarde Elise, elle soutient son regard.

— C'est aussi mon avis... Nous pouvons très bien...

~ D'abord, j'ai là sous la main, l'argent des vacances... puisque les congés sont supprimés.

— Oui... et je voudrais aussi garder les deux enfants de Julienne, dans la journée.

— Ça va de soi ! Il n'est que juste que ceux qui ne sont pas atteints directement par la guerre viennent en aide aux éprouvés...

Un phénomène immédiat, fantastique : les voici « comme avant » les yeux dans les yeux, parlant cœur à cœur, ayant en eux abondance de pensées communes... Oui, instantanément^, la chose du monde la plus slupéfianle...

(Entre nous, la chose du monde la plus simple. Les chers époux, si jeunes de caractère, avaient eu l'élourderie de dire : la guerre ne change rien à notre existence; seulement, au fond d'eux, leur bonté, qui était vieille comme la race, ne s'était pas accommodée de ça. D'oii ce quelque chose entre eux, dont ils ne se rendaient pas compte, qui les séparait, les rendait malheureux, et qui n'était autre que l'égoïsme à éliminer, l'égoïsme permis en temps ordinaire, mais non en temps de calamité...)

La jeune veuve s'en va nantie d'argent et lenue d'accepter maintes générosités pour l'avenir.

Derrière elle, Élise et François donnent cours à leur émotion ; ils ne discernent pas exactement ce qui leur arrive; ils sont ébaubis, ils ne savent plus que s'embrasser, les larmes aux yeux : car enfin, c'est à pleurer tellement c'est bête ! Rendez-vous compte : ils se retrouvent... littéralement, ils se retrouvent comme des gens perdus se retrouvent; mais alors, ils s'étaient donc perdus, ici, chez eux, dans la maison?.,. Si vous connaissez quelque chose de plus idiot, dites-le...

Ils se tiennent aux épaules, ils se contemplent avec adoration, et soudain ils éclatent :

— Non! implore Elise, laisse-moi sangloter, ça me fait du bien, c'est trop stupide... Pourvu que ça me passe, demain, quand j'irai chercher les enfants de Julienne...

— Moi, commence François avec énergie, demain je m'occuperai d'un mobilier... Cette temme bien élevée ne peut pas rester en meublé... .le suppose que je ne me mettrai pas à larmoyer comme un imbécile devant le catalogue... Non, laisse un peu... C'est une crise... une crise nerveuse de rire... Quand on pense que, depuis des semaines, nous étions là...

Page 1