PREMIÈRE PARTIE LES GRENADIERS ÉCOSSAI
La fontaine Saint-Julien.
Le soleil descenaait à l'horizon derrière les cimes de la Sierra deGredos; c'était le soir d'une journée étouiïante, au mois de juin, en l'année 1809. La plaine fertile qui s'étend du pied des montajines au cours du fleuve présentait un aspect désolé; aussi loin que l'œil pouvait se porter, toutes les terres étaient en friche et ressemblaient à une lande incendiée. ï)cux lignes de verdure, leTietar au sud, l'Alhcrche au sud-est, fermaient cepend^t l'horizon aride, indiquant le passage des deux rivières qui serpentent avec lenteur et vont porter au Tage leurs eaux, richesse de la contrée.
11 y avait foule autour de la fontaine de Saint-Julien-dc- Cabanil, qui forme une oasis ombragée de grands arbres entre Monbellran et le petit village de Saint-Jacques-sous- Cabanil, dans la partie la plus occidentale de la Vieille- GastiUe; on avait entendu, depuis midi, une fusillade trèsvive, engagée dans la direction de Plasencia, et quelques
curieux, éclaireurs de la politique villageoise, avaient couru chercher des nouvelles.
La foule, rassemblée autour de la fontaine, était composée de campagnards des deux sexes et de tout âge, auxquels se mêlaient quelques tonsurés et aussi quelques bon? braillards, portant sous leurs manteaux bruns les costumes divers et presque tous pittoresques des provinces du centre : paysans, muletiers, artisans, contrebandiers de la frontière portugaise et môme brigands de la Sierra. Pendant l'orage l'homme peut, dit-on, se coucher impunément entre le lion et le tigre : le serpent à sonnettes lui-même perd le besoin de mordre durant les grandes convulsions de la nature tropicale : ainsi en était-il à l'heure suprême de celte crise où se tordait l'Espagne. Les inimitiés sommeillaient, la vengeance était morte, toute haine qui n'était pas celle de l'étranger disparaissait avec toute crainte qui n'était pas celle de l'ennemi. D'un bout à l'autre de la Péninsule, comme ici, au bord de la Fuente de San Julian de Cabanil, le prêtre coudoyait le bandit, et le villageois fanatique s'asseyait auprès du gitano excommunié.
L'Espagne avait deux ennemis : la France, qui l'attaquait; l'Angleterre, qui la défendait. Bien des juges compétents ont dit, bien 'des auteurs sérieux ont écrit, les uns et les autres dans la vieille langue du Cid, que la malheureuse Espagne détestait un peu plus ses défenseurs que ses adversaires. Le fait est qu'elle voyait rouge, comme le taureau acculé qu'environnent les épées; elle avait soif de sang pour étancher sa rage; elle s'était soulevée, c'est ici le cas de le dire, de l'est à l'ouest et du nord au midi, comme un seul furieux; elle avait tout armé : hommes^ fennnes, enfants, vieillards, moines, magistrats, hidalgos, paysans, carmélites, gueux, bandits et princes.
Derrière cette masse terrible, qui était malgré elle un rempart, l'armée anglaise exécutait ses faciles manœuvres. On l'abhorrait, mais le patriotisme défendait de la mordre. On savait bien que l'Angleterre, secourable à sa façon, venait de raser les fortifications voisines de Gibraltar; on savait bien avec queljc joie ces prétendus champions de l'indépcn-
dance espagnole foulaient l'Espagne aèx pieds de leurs chevaux; les dents saignaient à force de ronger le frein, mais on s'abstenait. La junte de Séville avait donné le mot d'ordre aux provinces, reliées par une sorte de franc-maçonnerie mystérieuse. On ne serrait pas la main de l'Anglais, mais on h\\ ouvrait un sombre et muet passage.
De l'autre côté de ce mur linniain, au contraire, hérissé de haines plus aiguës que des chevaux de frise, nos troupes, destituées de toute sympathie et privées de tout secours, bivouaquaient à découvert sur la terre ennemie. Nos soldats disaient à l'Espagne : Nous t'apportons la civilisation, le progrés, la liberté; l'Espagne répondait : J'ai défiance de votre civilisation, je méprise votre progrès, je préfère l'esclavage à une liberté qui vient de vous.
Et l'Espagne était décidée à se faire sauter comme un vaisseau conquis, écrasant du même coup ses amis et ses ennemis, également odieux. Il y avait une mine immense creusée sous ce sol. Des Pyrénées aux colonnes d'Hercule ce n'était pour nous qu'un vaste piège, incessamment tendu; chaque buisson cachait une escopette, chaque tronc abritait un couteau.
Là, il fallait craindre la foule encore plus que la solitude; là, il fallait redouter jusqu'à la couche hospitalière, plus dangereuse mille fois que le repos de la belle étoile dans ces tièdes ténèbres où cependant rampaient tant de poignards! Le pain menaçait la famine qui n'osait y mettre la dent; le vin délicieux provoquait vainement la soif déliante; la lèvre desséchée de nos soldats hésitait devant l'eau même des ruisseaux, l'eau pure et fraîche que Dieu fait jaillir de l'aridité du roc. Les Anglais, disait-on, avaient fourni du poison pour armer aussi contre nous les fontaines! C'était une guerre atroce et comme on n'eu vit jamais; les prédicateurs, en chaire, promettaient la récompense éternelle à quiconque assassinerait un Français; tout était machine à détruire, tout, jusqu'à l'amour qui, du fond de l'alcovc-, berçait avec des sourires les nuits qui n'avaient pas de lendemain.
Le Fabius Cunctator des prudeuccs britanniques avait, en
vôrité, trop beau jeu contre nous. Cet homme timide c\ iicureux, qui vint au moment précis où la mort de Nelson laissait l'Angleterre sans héros, n'ent qu'à se laisser dériver au courant de sa miraculeuse fortune. Chaque fois qu'il ne fut pas vaincu, ou lui tint compte d'une victoire signalée 5 le parlement, résolu à se donner un héros, avait juré de tresser pour lui, après les avoir dorés, tous les lauriers de? trois royaumes, et sir Arthur WcUesley, lord vicomte Wellington dcTalavera, avec 100,000 livres sterling de dotation, comte de Vimeira, marquis de Torres-Vedras avec une pension de 100,000 francs, grand d'Espagne de premièro classe et duc de Ciudad-llodrigo avec la royale terre de Sotû de Roma pour apanage, comte WelUngton au peerage d'An-: gleterre avec 5 millions de francs, duc de Yitoria avec deux autres millions et demi, feld-maréchal avec un nouvel clablissement de 5 millions, nous passons désormais les pensions, marquis de Douro et enfin duc de Wellington, — une douzaine de titres, 50 millions de petits cadeaux, — sir Arthur Wellesley, disons-nous, le plus grassement doté, sinon le plus grand des capitaines, devait arriver paisir blement à cet excès d'honneur, un peu comique, il est vrai, d'avoir, lui vivant, sa statue de bronze dans le parc Saint- James, où l'on voit la tète de Sa Grâce sur le corps d'Acliille, le plus beau des Grecs : le tout formant uue gloire haute de dix-huit pieds anglais.
11 n'était encore alors que sir Arthur Wellesley et venait d'achever contre le maréchal Soult cette campagne dé Poir lugal, qui reste, sans contredit, son meilleur titre à la rcr nommée. Il avait ajjpris là le métier de la guerre comme il rentendit depuis : étendre les masses populaires comme un matelas au-devant de ses régiments et mettre en h'gne plus d'espions que de canons.
Il y avait, pour le moins, une centaine de personnes autour de la fontaine de Saint-Julien; les hommes jeunes p^ capables de porter les armes se trouvaient là en très-faible minorité, et cependant le rassemblement avait un ^specf guerrier, un aspect menaçant, pour mieux dire, farpj^chp, désespéré, sauvage.
LE CAi'lïAlMi FAMUAIL 7
La plupart de ceux qui étaient là dcvai'^.'nt venir de loin, car les lom mes avaient de la poussière à leurs basquines, de la poussière aussi, épaisse et compacte, sur l'éclatante broderie de leurs espadrilles ou souliers de cordes; les enfants se roulaient en tas dans le sable, et les vieillards, harassés, mettaient leurs crânes fuisants comme un ivoire jauni dans la fraiclieur des buissons.
Quelques jeunes filles de Saint-Jacques-sous-Cabanil avaient de ces beaux vases aux contours riches et précis, dont les anses représentent des couleuvres enroulées, mais c'était le petit nombre, et la plupart n'étaient point là pour puiser l'eau de la source. Un groupe de vieilles échevelécs discutait au bord même de la fontaine, à droite de laquelle, t-ur un petit tertre couvert de gazon brûlé, deux muletiers, un paysan ef un moine, jouaient aux dés sur l'herbe.
Les enfants poussaient des cris féroces, çà et là. Leur divertissement n'était pas de ceux qu'on devine; ils s'amusaient, avec toute la naïveté de leur âge, à écorcher des prisonniers français imaginaires. A gauche de la fontaine, et demi-cachés sous le maigre feuillage des frênes, un fort gaillard, portant le costume des bandouliers d'Urban Moreno, el- Vcrdugo, et une jeune Léonnaise, causaient à voix basse. Urban Moreno était un hardi chef de partisans qui faisait, depuis quelque temps, parler de lui dans le nord de l'Eslremadure. Le mot nrdugo signifie bourreau en espagnol. C'était le nom que ce terrible Urban Moreno s'était donné lui-même.
Quoique la Léonnaise qui causait avec Pablo le guérillero portât les habits d'une paysanne, il eût été difficile de trouver une taille plus délicate et un plus délicieux visage.
Le vent du sud qui tombait des montagnes apporta le tintement enroué d'une cloche; c'était la sixième heure après-midi qui sonnait au beffroi du vieux château de Cabanil, dont les tours montraient leurs sommets carrés au delà de la gorge voisine.
Tout fut silence en un instant : les enfants cessèrent d'égorger leurs captifs, la dispute des vieilles femmes prit fin, les dés restèrent épars sur l'herbe, et là-bas, sous le
couvert, Pablo et la Léonnaise eux-mêmes suspendirent leur entretien confidentiel. Les liommca soulevèrent leurs larges sombreros, les femmes baisèrent l'amulette qui pendait è leur cou, et le moine, debout au milieu du cercle, soudain resserré, fit le signe de la croix en levant son crucifix.
Autour de lui, tout le monde s'agenouilla; VAngclus du soir fut dit et répondu en un clin d'œil. Ce moine, en vérité, récitait la prière latine comme on commande l'exercice. Après V Angélus, toutes les mains égrenèrent le chapelet avec une rapidité qui tenait de la magie. Le proverbe de Salamanque dit que : « Le temps d'éternuer, un bon chrétien peut filer une dizaine. »
A ce compte, un rosaire tout entier peut être récité pendant qu'on roule une cigarette. Fray Benito, le moine, en roula une avec beaucoup d'adresse, aussitôt son chapelet expédié, et reprit sa place sur l'herbe. Il portait le costume des franciscains; son crucifix pendait entre deux longs pistolets passés dans la corde qui lui servait de ceinture. C'était un luron que ce moine, et il vous avait, malgré sa large tonsure, un air de franche audace et de bonne humeur.
— N'est-ce pas une honte, gronda l'une des mégères, de remuer les dés toute la journée au lieu de parler des malheurs du temps ! Quand le révérend t'aura gagné le restant de tes réaux, Domingo, avec quoi achèteras-tu du pain et de la poudre?
— Il reste de la poudre au couvent, dame Brigide, répondit le moine. Pousse les dés, Domingo ! Ta femme a porté son miel au marché des Anglais, et il y a de l'hérésie dans son fait, vieil homme !
— Il faut demander au révérend ! il faut demander au révérend! crièrent à la fois une demi-douzaine d'autres sorcières aux cheveux gris en désordre et à la peau tannée.
— Six et trois! grommela le moine. Beau point! Domingo. N'as-tu point triché, l'homme?... Bonnes femmes, approchez et parlez, je suis ici pour vous répondre au nom de celui qui est la Sagesse.... Cinq et deux, carajo ! Ma revanche!
— Voilà le cas, révérend, dirent toutes les vieilles à la fois.
Mais l'une d'cllcp, fendant la presse, vint se planter debout devant le moine. Elle tenait à la main un paquet carré dont l'enveloppe de parchemin était scellée avec des cachets de cire.
— Fray Benito, dit-elle avec autorité, je suis Susan la veuve. Celles-là veulent me montrer comment on prépare les fontaines! Enseignerez-vous l'art de sai}.Mior au chirurgien, commères? Elles veulent que je déchire l'enveloppe pour jeter la poudre dans l'eau : un déjeuner de soleil, révérend, n'est-ce pas vrai ?... Dans l'enveloppe, au contraire, la poudre se dissout petit h petit... Là-bas, de l'autre côté de Baylen, je leur ai sucré des tisanes qui duraient des semaines entières et, je le jure par ma très-sainte patronne, aussi fraîches le premier jour que le dernier!
— Double cinq, Domingo! déclara le révérend; paye et prends ta revanche. Quant à l'eau, bonnes femmes, je ne m'y connais pas beaucoup. N'oubliez seulementjamais de mettre une croix devant les sources où vous mêlez vos préparations diaboliques, afin que quelque serviteur de Dieu n'y vienne point se désaltérer par mégarde.... Domingo! double cinq encore. Un autre enjeu, vieil homme!
Domingo tourna le dos et se coucha tout do son long. Les muletiers étaient déjà hors de combat. Le révérend jeta sa cigarette brCilée et fourra sa bourse de cuir dans les profondeurs de sa poche en disant :
— Ici, Pablo! ici, la Léonnaise! approchez tous, mes enfants; le Gibose ne peut tarder à revenir, car voilà plus d'une demi-heure que nous n'entendons plus de coups de fusil. Nous allons avoir de bonnes nouvelles, puisque les hérétiques et les Français se sont dévorés là-bas, du côté de l'eau. Que saint Antoine de Padoue dirige leur plomb! Sans moi, vous n'en sauriez pas long, mes brebis. Échangeons cependant nos informations, afin de régler nos pas et notre conduite. Nous vivons dans un dangereux temps, mais Dieu protège l'Espagne et nous reverrons notre roi Ferdinand, qu'il soit béni ! Qu'y a-t-il vers Miranda, Pablo?
— Nous sommes quinze cents avec le bourreau de l'Estremadure, des deux côtés de l'Alagon, répondit le beau garçon.
10 LE CAIMTAINK FANTOME
Nous avons, depuis climanplic dornier, brûlé les pieds à vingt-trois Francisés et envoyô les clefs de leurs maisons à la junte.
— Dravo! dirent les sorcières,
— Oui vous conunaiîilo maintenant? demanda le tonsuré.
— Urban Moreno, toujours, depuis que le Bouc {el cabrcn) est mort de la lièvre chaude.
— Urban Moreno! répéta le moine. Ne fut-il pas bandit dans les montagnes de l'Aragon autrefois?
•rr On le dit et Dieu le sait... Le jour oii les lieutenants lui ceignirent l'écliarpc du Bouc, il partit à cheval, tout seul, pour Ciudad-Rûdrigo, a(in d'avoir son bulletin de rcconnaisr sance près de l'alcade mayor. Depuis lors, on ne l'a jamais revu chez nous. 11 envoie ses ordres, on les exécute, et voilà.
— Nous ne savons ni qui vit ni qui meurt autour de nous, soupira le moine. Cet Urban Moreno dont je parle était un galant damné, brave comme son épée et chantant une mancliega mieux que pas un râcleur de guitare... Quoi de bon chez le Richo-llomme, Juanita, ma perle de Léon?
— Révérend, répondit la belle jeune fille en baissant ses yeux intelligents et cliarmanls, je ne suis plus servante au château de Cabanil.
— Pourquoi n'es-tu plus servante au château du Riche- Homme, Juanita?
— Parce que, au château du Riche-Homme, il n'y a pluà de maîtres.
— Dona Mincia de Cabanil et sa fdle Joaquina sont-elles mortes? s'écria- l-on de toutes parts.
— Où ont-elles plutôt rejoint la cour de Joseph Bonaparti», qu'ils appellent le roi? ajouta d'un accent irrité Susan la veuve. Mort aux traîtres Francisés!
— Mort aux Joséphins maudits! appuya le chœur des sorcières.
— La paix, péclieresses ! ordonna le moine Juanila, qu'est-il advenu de la femme et de la fille du Riche-Homme?
— Cela s'est-il donc fait sans qu'on l'ait su dans la montagne ? répondit la Léouuaise avec umerlume. 11 est vrai que,
de loin, rien n'est changé là-bas. Les quatre tcurs doroinent toujours le passage et le vieux heffroi envoie l'heure au2f cabanes de la plaine... Il y a un mois, on a mis le vieux mair quis en prison ; il y a quinze jours, on a notifié à la marquise le dé ret de la junte de Séville qui confisquait ses domaines et les mettait en vente pour payer les frais de la guerre. Il y a huit jours, on a gratté au-dessus du portail l'écusson aux deux mains noires pour écrire à la cliaux : Maison vendue. En même temps, l'alguazil premier de Talavera sommait Iul marquise de quitter sa demeure. La marquise a résisté. Il y a quatre jours, le nouveau seigneur est venu. La marquise a fait charger les couleuvrines des quatre tours et ses gens ont reçu l'ordre de prendre les armes, mais personne n'a obéi. La marquise s'est retirée dans la tour de Ferdinand-le-GatlioUque, dont elle-même a fermé les portes. Tous les serviteurs ont passé au nouveau maître, excepté Andrùs, l'écuyer second, et moi, Juanita la Léonnaise.
— La junte aurait mieux fait, dit Brigide, la femme de Domingo, de démolir la vieille masure pierre par pierre pour déterrer le grand trésor de Cabanili
Il y eut un murmure, et ces mots passèrent de bouche en bouche : « Le grand trésor de Gabauil. »
— Où est Andrés l'écuyer? demanda le moine.
— Avec dona Mencia et sa fille.
— Et comment les as-tu quittées, toi, Juanita, qui les aimes?
— Depuis quatre jours, répondit la Léonnaise en baissant les yeux : personne n'a voulu vendre à la marquise ni un morceau de pain, ni un fruit, ni une goutte de lait. Ce que je mangeais était pris sur le nécessaire des senoras. Je me suis retirée.
— Périssent-elles de faim auprès de leur or et de leurs pierreries! s'écria Susan la veuve avec exaltation. Dieu est juste. Malheur! tous les maliicurs aux Francisés maudits!
La foule 'it chorus, mais la belle Juanita semblait forte de la protection du bandoulier Pablo et des deux muletiers qui naguères secouaient les dés avec le moine.
— Ceux-là mordent la main qu'ils baisaient autrefois I dit-
elle d'un ton d'amer dédain. Il n'y a pas de cœur plus noblement esoagnol que celui de dona Mencia, marquise de Cabanil !
— Et quel est le nom du nouveau maître, ma lille? interrogea Fray Benito sans approuver ni blâmer la fidélité de la Léonnaise.
— Vous le connaissez bien, mon père, et tous ceux qui sont ici de même. C'est Samuel da Costa, qui levait récemment la contribution pour la junte.
— Un respectable coquin s'il en fut ! s'écria le moine.
— Un Portugais! ajonta-t-on. Le corps de l'Espagne est aux sangsues qui viennent de l'étranger!
Le moine resta un instant pensif, puis il poursuivit brusquement :
— La junte prend son argent où elle le trouve, mes frères. Ce qui m'étonne, c'est qu'on n'ait rien su de tout cela au couvent. Mais on y sait autre cliose, enfants, et- tâchez d'ouvrir vos oreilles toutes grandes. Joseph Bonaparte a quitté Madrid pour venir au devant de notre invincible armée. Je ne vous parle pas du général anglais qui a planté ses tentes le long de l'Alberche, au-dessus de Talavera; nous n'avons besoin, pour vaincre, ni d'Arthur Wellesley, ni de personne. Castagnes, l'immortel héros de Baylen, est en marche avec cinquante mille hommes; le vieux Cuesta...
— Un modéré! gronda le cercle. A bas Grégoire de la Cuesta...
— La paix, mules bâtées ! Pensez-vous entendre quelque chose à la haute politique? Grégoire de la Cuesta tient la campagne sur la gauche des Anglais et commande à soixante mille vétérans, la fleur de l'armée espagnole.
On cria bravo de bon cœur pour les soixante mille vétérans du vieux Cuesta.
— Le duc del Parque! reprit le moine; i'aimez-vous, celui-là?
— Oui, oui, vive le duc del Parque!
— Le duc del Parque arrive avec ses vingt-cinq mille Aragonais, des démons, entendez-vous?
-*- Oui, oui, des démons I Longue vie aux Aragonais I
— La llomana le suit, avec viiif^'t mille Léonnais...
— Honneur aux Léonnais et à la Roniana!
— Enlin, le jeune marquis de Belveder...
— Un ange! interrompirent les femmes.
— Un aufïe qui se liât mieux qu'un diable, vient i\ marches forcées du fond de l'Estremadure, ([ui lui obéit comme à son roi. 11 a trente mille honunes. Coni])lez! cela lait cent qnatre-vinj,'t mille Espajinols, sans parler des habits rouges, que Dieu maudisse! à opposer aux Français. Gombiea sontils, les Français? Une poignée !
— Oui, oui, une jioignée, les Français!
— Comptons : Victor a quatre régiments sans souliers!
— Sébasliani une brigade d'alVamés!
— Dessoles commande à des vivandières sans tonneau!
— Et Jourdan cherche des ânes pour monter ses dragons!
— Voilà un roi bien loti que Josei)li IJonaiiarte ! conclut le moine.
11 y eut un retentissant éclat de rire. Pendant qu'on s'égayait de si grand cœur aux dépens de l'armée française, quelques voix s'élevèrent criant :
— LeGibose! voici le Gibose !
An loin, sur la route de Plasencia, qui courait tout droit dans la plaine découverte, on pouvait voir un nuage tourbillonnant de poussière. Quand, par moments, le vent du soir dissipait en partie le nuage, un grand cheval gris apparaissait. Sur le cheval, on n'apercevait point de cavalier. Ce fut seulement lorsque le nuage approcha tout près du groupe d'arbres précédant la fontaine, qu'on put distinguer quatre oreilles au-dessus de la tête du grand cheval gris.
11 y eu avait deux à lui, bien entendu; les deux autres appartenaient à une tête large et monstrueuse, couverte de cheveux fauves, crépus connue un matelas. Derrière la tète, et presque au même niveau, une bosse, vêtue de drap brunâtre, apparaissait. Cette bosse et cette tète, c'était le Gibose, ou, si vous voulez, le bossu; du reste de son individu, en etïet, il est à peine besoin de faire mention : son torse et ses jambes, drôlement contournés, ne valaient pas, en poids ni en volume, la moitié de sa tète ou de sa bosse^
Il aiTôtii son cheval d'un cri aigu, au moment où celui-ci allait dépasser la fontaine, ei Sfiuta gaillardement sur le sol. Une fois debout, il n'était pas beaucoup plus grand que les enfants qui jouaient à massacrer des français; mais sa ligure longue, pâle, osseuse et remarquablement intelligente, aurait pu appartenir à.un liomme de six pieds.
Il fut aussitôt entouré et vingt voix lui demandèrent à la fois:
— Quelles nouvelles, Lazarille, quelles nouvelles?
Le Gibose promena sur son entourage un regard plein d'effrontée supériorité.
— Je ne vois ici que sept gourdes, répliqua-t-il, c'est le malheur des temps. Donnez votre gobelet, dame Brigido, et que les sept gourdes se cotisent pour me verser une pleine mesure d'aguardiente : j'ai soif.
Los sept gourdes débouchées obéirent et versèrent l'caude-vie au prorata de leur contenu. Le Gibose avala le vejrc plein d'un seul trait, après quoiil sourit complaisammeiit à la l'unie qui répétait :
— Lazarille, quelles nouvelles? quelles nouvelles?
— Avez-vous tous vos couteaux, mes frères d nH«; sn-m s? demanda-t-il en un éclat de rire strident.
— Oui, oui, répliqua-t-on en tumulte, nous uvoiis loiu; nos couteaux.
— Aiguisez-les, bonnes gens! Quarante prisonniers français à débiter, si le cœur vous en dit ! Voila une curée!
Il y eut un concert fait de grognements féroces. On savait que le GiboSe plaisantait volontiers, comme tous ceux de sa confrérie, maison savait aussi qu'il avait le diable au corps et qu'il fallait compter sur lui dès qu'il s'agissait de sang.
— Viendront-ils de ce côté? demanda Susan la veuve, qui passa sa langue sur ses lèvres llétries.
— Ils viennent, repartit le Gibose : trente-six jolis solilal.; des chasseurs-volligeurs, deux caporaux, un sergent et nu lieutenant de vingt ans qui n'a pas un brin de barbe sur sa joue rose. Kst-ce un souper, cela, mes sœurs et mes frères?
On ne. fit point de réponse cette fois, mais les couteaux brandis brillèrent, rouges, aux lueurs empourprées du cou-
cliant. Les enfant poussaient des clameurs perçantes ; hommes et femmes s'étaient pris par la main, dans un commun enthousiasme, et menaient déjà autour de la fontaine un fandango furieux.
— Sauriez-vous dire le nom du jeune lieutenant, seigneur {jazarille? demanda une douce voix à l'oreille du Gibose.
— Je sais tout, dés qu'on paie ma science, Juanita. Pour un baiser au bout de vos jolis doigts, je vous dirai le notn du lieutenant blond et rose.
La Léonnaise tendit aussitôt sa main que le nain effleura de ses lèvres galamment.
— Le lieutenant, reprit-il, accomplissant loyalement le marché, a nom Hector de Chabaneil.
Juanita dit merci et se rapprocha de Pablo, qui restait à l'écart pendant que la ronde hurlait et tourbillonnait.
— Hector de Cliabaneil, murmura-t-elle, voilà le nom du lieutenant.
— Son frère ! s'écria Pablo en tressaillant. Puis il ajouta d'un air pensif :
— Senora, il y aura du nouveau entre le coucher et le lever du soleil qui nous éclaire.
Lazarille avait rejoint le moine, qui roulait un cigarillo nouveau en suivant le fandango d'un regard insouciant.
— J'ai une commission pour Votre Révérence, dit-il. Fray Benito le regarda en face, se souleva sur le coude et
ses yeux inquiets interrogèrent.
— De sa part? prononça-t-il tout bas.
— Oui, de sa part. Vous le verrez ce soir.
— A la bonne heure, pardieu ! Où le verrons-nous?
— Au couvent. Les Anglais vont camper auprès de la fontaine. Il a affaire aux Anglais, cette nuit.
— Gomment sais-tu que les Anglais vont camper auprès de la fontaine ?
— Celui qui les commande a dit : Vous piquerez les tentes à laFuente de San Julian-sous-Gabanil.
— Celui-là connaît donc le pays?
— Mieux que vous et aussi bien que moL
— U se nomme ?
— Kuhcrl Munro, laird de Comin, ancien commandant des Sclaireurs du général Moore.
La prunelle du moine eut un éclair.
— INoir-Comiii! murniura-t-il avec un accent étrange, l'ancien capitaine-lieutenant de l'artillerie de Gibraltar! Tu as raison, Lazarille, celui-là doit connaître les environs du château de Cabanil !
— Holà ! mes frères et mes sœurs ! cria tout à coup le Gibose en tournant vers la ronde son pâle visage où ses petits yeux rouges flamboyaient sous son énorme chevelure, voici le bétail qui approche, affilez vos couperets !
Sa voix aiguë lit un trou dans le tumulte et le fandango ivre s'arrêta. La main du Gibose montrait la route qui, au loin, vers le sud, allait déjà se perdant derrière l'ombre du crépuscule. Un grand nuage de poussièie moutonnait à l'horizon.
— Les voilà! les voilà! s'écria-t-on d'abord. Puis quelques voix, déjà moins assurées :
— Ils sont plus de quarante.
— Et plus de cent aussi! ajouta Domingo.
Les deux muletiers déclarèrent que c'était là une troupe d'environ quatre cents hommes.
— Mettez cinq cents, dit le Gibose. Pensiez-vous donc que les prisonniers vous arriveraient tout seuls et sans escorte?
Dans la cohue qui ne dansait plus ni ne cliantait, les uns causaient à voix basse, les autres se regardaient avec inquiétude. En un moment où le vent tombait, on put saisir quelques notes lointaines de cornemuse.
— Ce sont les Écossais! dit Pablo qui semblait un camarade entendu.
Et les autres ajoutèrent en grinçant des deuts :
— Ce sont les hérétiques à jambes nues !
— Un caillou et un bout de corde! dit tout bas Susan à son cercle de mégères; ceux-là ne lâcheront pas leurs captifs, et si nous voulous en avoir quelqu'un, il faut mettre du sucre dans leur eau !
11 n'y eut point d'opposition, bien que les Anglais alliéi dussent aussi se désaltérer à la fontaine. Ou se cacha seule-
ment un peu du moine, du Gibose et des partisans de la Léonnaise, qui étaient soupçonnés de tiédeur. Un gros caillou fut attaché à ce paquet de parcliemin scellé de cire dont nous avons parlé déjà, et le tout l'ut plongé dans la source dont l'eau se couvrit en eflet de petits globules blancs comme si on y eût jeté du sucre.
A ce moment, le son des cornemuses écossaises, jouant leurs pibroclis des montagnes, éclata vif et brillant. Ou pouvait voir déjà, aux dernières lueurs du crépuscule, l'avantgarde des grenadiers highlanders, ces admirables et vaillants soldats qui seraient les premiers du monde entier, s'il n'existait pas d'armée française; ils venaient, au pas accéléré, suivant la sauvage mesure de leur musique; on distinguait leurs jambes nues et musculeuses sortant de leurs kilts ou tuniques aux couleurs violentes, autour desquels s'enroulaient leurs plaids bariolés; on distinguait mémo leurs visages francs et souriants sous les carreaux de leurs toques emplumées.
Ils allaient gaiement, pressentant le repos du bivouac prochain et la bonne causerie autour du grand feu où bouillonne la marmite. La cohue espagnole qu'ils apercevaient de loin les inquiétaient peu et ils se prirent à rire en la voyant se disperser à leur approche comme une volée d'oiseaux de mauvais augure croassant et huant, avant de disparaître dans la nuit, je ne sais quel impuissant concert de menaces.
Silhouettes militaires.
Il y avait là trois compagnies de grenadiers écossais, appartenant au 27^ de ligne (3e highlanders), sous les ordres du lieutenant-colonel Munro, laird de Gomin, plus connu dans les rangs de ses hardis montagnards sous le nom de Noir- Comin. Ces surnoms sont de règle parmi les contingents écossais, et les épithétes black et red surtout (noir et rouge) sont accolées à une multitude de noms. En parlant du lieu-
tenant-colo.iel, on disait bien plus souvent Noir-Connn f-i:3 llobert Munro.
C'était un lionime de très-haute stature, comme la pmpail de ses soldats; il avait passé la quarantaine, et sa clieveluro de jais avait déjà bon nombre de fils d'argent sous sa toqua quadrillée de vert, de blanc et de violet. Il portait un plaid aux mêmes couleurs, tandis que sa troupe, recrutée principalement dans le clan Campl)ell, portait le tartan d'Argyle, son colonel titulaire. Sun clieval était noir comme la nuit, avec une marque de couleur blanche au frontal, et tout le monde s'accordait à dire que ce masque présentait la figure exacte d'un oiseau de nuit avec ses ailes éployécs. Il allait au pas derrière l'avant-garde, seul, à cinquante toises de la première compagnie, en tête de laquelle marchaient son major, Richard Mowbray et le second lieutenant, l'honorable Edouard Wcllesley, deux inséparables.
Le sobriquet de Noir-Comin ne faisait allusion ni à la nuance de son teint, brun comme celui d'un Maure, ni à sa chevelure, naguère plus sombre que l'ébène, ni à la robe de deuil de son cheval : c'était son humeur que le sobriquet caractérisait, et aussi certaines rumeurs ayant trait au surnaturel qui couraient sur son compte. Noir-Comin était brave comme son épée, mais il y avait en lui un fond do tristesse qui, parfois, semblait aller jusqu'au découragement. Il n'était ni cotholique ni presbytérien, chose singulière chez un Écossais du haut pays; jamais on ne l'avait vu se découvrir devant les croix du chemin.
De vieilles histoires, à la source desquelles nul ne savait remonter, disaient que, dans sa jeunesse, il avait fait un pacte avec Satan, pour avoir les éi)aulettes de colonel; des histoires plus récentes, et non moins sujettes à caution, ra- , contaient de mystérieuses entrevues entre lui et un personnage inconnu, — Satan encore peut-être, qui venait sur- "veiller sa créance. On parlait d'un frère qu'il avait eu et qui était mort. Dieu sait comme...
11 faut se rendre compte de ce fait que nous sommes ici on Espagne el parmi des Écossais de la haute terre. Un régimciil fraiirais n'aurait fait que riic de ces iiiiaginalions; noa
Boldats peuvent croire au merveilleux, mais ù un merveilleux d'une autre sorte. Ici, le pacte diabolique est le fond môme des superstitieuses croyances, et, sur dix légendes liiglilandaises, il y en a six pour le moins où le roi des enfers stipule, sous seing rouge, l'achat à terme des âmes.
Avec certains coins de l'Âllenragno, l'Ecosse reste, au temps où nous sommes, la patrie de la diablerie classique et de la saine fantasmagorie. Au 3« higlilanders, il n'y avait peutêtre pas un soldat, pas même un officier, qui ne s'attendit à voir, quelque belle nuit, Koir-Comin disparaître dans un nuage de soufre.
Richard Mowbray, son major, ou Rouge-Dick, pour parler comme les hôtes de la table commune des officiers du régiment, était, au contraire, un joyeux vivant, beau et bon garçon, grand ajjpétit, n'aimant ni le jeûne ni la dure, mais sachant donner un coup de collier quand on ne pouvait faire autrement et renommé pour son sang-froid plein de philosophie dans les occasions périlleuses. Rouge-Dick et Noir-Comin vivaient en bonne intelligence tant que Comin ne buvait pas trop de gin pour dissiper sa mélancolie.
Quand Comin s'enivrait, ce qui arrivait une fois tous les mois au plus, Dick était obligé de garder la chambre ou la tente, selon le lieu où l'on se trouvait. Comin ne parlait alors de rien moins que de lui passer sa claymore au travers de la poitrine. Et voici ce qu'on disait : Comin avait cette idée fixe parce que le mystérieux partner de ses entrevues nocturnes lui avait prédit que Dick hériterait de ses épaulelles.
La chose certaine, c'est que, depuis quelque temps surtout, Comin avait, à l'heure où tout le monde sommeille, d'étranges et ténébreuses besognes. On l'avait vu rôder avec un inconnu aux environs du bivouac, dont le feu allongeait démesurément leurs ombres dans la plaine; on l'avait entondu, dans sa tente incessamment solitaire, parler, se plaindre, menacer... Et depuis du temps, sous le bronze de sa peau, il devenait chaque jour plus pâle.
Rouge-Dick était chaudement protégé par le général en chef, sir Arthur Wellesley; à son tour, il protégeait de même
20 Lli CAPITAINE FANTOME
Edouard Wellcslcy, neveu de Sa Seigneurie. A la tal)le comininic, le nom d'Hdouard était miss Ncd. Il avait vin^t ans; il était granil, élancé, gracieux comme une femme, mais fort autant que pas un lionmie, et, dans plusieurs rencontres, il avait acquis déjà, par sa conduite héroïque, le droit de s'entendre appliquer le sobriquet de miss Ncd sans honte ni colère.
Il n'y avait pas au régiment beaucoup de soldats capables de prendre le pas sur miss Ned, en face de l'ennemi. Miss Ned était le favori au 3« highlanders.
Nous avons besoin de dire ici en peu de mots que nos corps de troupes, même les corps d'élite, ne sauraient donner aucune idée de la manière d'être d'un régiment écossais du haut pays, qui est, dans toute la force du terme, une famille. Il y a pour cela des raisons qui ne se peuvent rencontrer chez nous et qui n'existent pas davantage dans l'Angleterre proprement dite, où chacun, on peut l'affirmer, est soldat malgré lui. Là-bas, tout engagement est volontaire et le recrutement d'un corps se fait dans un seul clan ou dans des clans amis.
En outre, il n'y a sous les armes que des membres de cette classe sociale ayant droit au titre de gentleman. Chaque simple soldat, par suite, en dehors de la hiérarchie mihlaire, est très-parfaitement l'égal de ses officiers, y compris le colonel, à moins que celui-ci ne soit un nobleman.
Nous ne prétendons apprendre à personne que, dans la libre Angleterre, les distinctions nobiliaires ont encore toute leur signification, et qu'un simple gentleman ne peut pas plus prétendre à l'égalité vis-à-vis d'un lord qu'un malheureux appartenant « au public » ne peut se mettre sur la même ligne qu'un gentleman. Cette règle, dans l'usage, peut bien subir quelques adoucissements, mais elle existe, et la condescendance seule de l'une des parties peut en modifier la rigueur.
Il va de soi que l'égalité n'étant pas de principe dans la société anglaise, y acquiert une véritable valeur comme toute chose (|ui n'appartient pas à tout le monde. L'égalité, chez nous, est une vaine parole, de l'autre côté du détroit, elle
LE CAPITAINE FANTOME 2l
ïst un fait, parce qu'elle est un privilège. A quelque c]io?e malheur est bon. Ceux qui ont observé les mœurs d'un rûfiiment écossais vous diront ce que le niveau légal produit entre officiers et soldats, et quelle honorable familiarité règne entre tous dans ces familles armées, sans nuire en quoi ' que ce soit à la discipline.
Derrière i{ouge-Dick et miss Ned, qui allaient can?ant et riant, animés qu'ils étaient par la récente escarmouche, marchaient, par sections et séparées par leurs officiers , les trois compagnies de grenadiers. Elles étaient fortes de cent cinquante hommes chacune. Entre la seconde et la troisième, les prisonniers français suivaient, désarmés.
C'était un singulier contraste de voir nos hommes, amaigris pour la plupart et pour la plupart aussi de petite taille, car la stature voulue du chasseur-voltigeur n'était que cinq pieds un pouce; pour la plupart encore, hélas ! chaussés à la grâce de Dieu et vêtus sans façon; c'était un singulier contraste, disons-nous, de les voir parmi ces géants écossais, beaux comme la matière, bien nourris, vêtus richement et joyeux de toute leur rubiconde santé. Ils avaient combattu cinquante contre cinq cents pendant une demi-journée; ils avaient perdu dix hommes. Ces beaux Écossais, après avoir enterré une vingtaine de leurs morts, emmenaient un Avagon où pareil nombre de blessés roulaient entre l'arrière-garde et la dernière section. Il nous parait que, sauf la toilette et la santé, deux bonnes choses, l'avantage n'était pas du coté de ces vaillants Écossais.
Mais la victoire est un absolu, et il n'y a point de circonstances atténuantes pour ce crime qu'on nomme la défaite. Le 3'= highlanders était vainqueur; nos chasseurs-voltigeurs étaient prisonniers et marchaient tète basse, les mains dans leurs poches, derrière leur jeune heutenant, Hector de Chabaneil, qui portait son mouchoir sanglant autour du front et son bras droit en écharpe. Il avait refusé de prendre place dans le vragon.
Presque tous les chasseurs étaient très-jeunes, à l'exception des deux caporaux approchant la trentaine, et du sergent Morin, vétéran de la république, qui pouvait avoir ses
quarante ans sonnés; mais presque tons aussi, malgré leur jeunesse, avaient déjà sur la peau le liàle que donne le soleil espagnol.
Seul, le lieutenant gardait cette blanche pâleur, inconnue au sud des Pyrénées. Vous eussiez dit qu'il Tenait de fiancliir la montagne et qu'il arrivait tout frais émoulu de l'école. C'était une tète pensive sur un corps un peu frêle, mais admirablement proportionné; des cheveux blonds bouclaient à ses tempes, mais ses sourcils plus foncés traçaient hardiment leur arc au-dessus de ses yeux d'un bleu obscur et profond; le duvet qui annonçait sa moustache à venir était brun aussi; la courbe de ses lèvres, contractée aujourd'hui et noire de poudre, car il avait mordu la cartoucbc avec autant d'appétit que pas un de ses soldats, devait joyeusement sourire. C'était un Uonceau, il n'y avait pas à s'y tromper, et l'avenir était là pour lui donner sa terrible revanche.
11 avait un nœud de crêpe noir à la garde de son épée.
Après lui, le principal personnage du détachement captif <^tait Morin, le sergent, bon type de vétéran, longue et grande figure aquiline, cheveux grisonnants, larges sourcils en auvent sur des yeux gris au regard clair. Sa taille dépassait la moyenne, parmi ses camarades ; il se portait droit sur ses reins, dont l'âge et les fatigues avaient roidi la flexibilité. Pas n'est besoin de dire qu'il était brave : tout le monde était brave ici; il avait de l'intelligence, de l'entêtement, des préjugés soldatesques, un cœur généreux et de l'orgueil.
Deux caporaux, Marcellan, dit Toulousain, et Moinet, snrnonnné Pont-Neuf, complétaient l'état-major. Pont-Neuf était de .Paris, où le hasard l'avait fait naître perpendiculairement au-dessns du cours de la Seine, dans une cabane voisine de la statue de Henri IV : de là son titre; Toulousain avait vu le jour dans la cité des capitouls, qui donnait l'hospitalité à SC5 parents une nuit de foire. Ils étaient rivaux de gloire, non pas tant pour eux-mêmes que pour leurs berceaux respectifs; le Gascon voulait faire honneur à l'antique capitale de l'Aquitaine; le Parisien prétendait ajouter un nouveau lustre à la métropole des civilisations. L'émulation, dit-on
enfante des prodiges; Pont-Neuf et Toulousain étaient destinés peut-être à produire quelque miracle. En attendant, ils pouvaient passer pour d'excellents subalternes, rompus au métier, tiers de leurs galons, et ne portant ni l'un ni l'autre leurs désirs ambitieux jusqu'au grade de maréchal de France.
Hélas! si, au lieu de rencontrer nos soldats sur la route des pontons, nous avions fait connaissance avec eux la veille d'une bataille, il aurait fallu tout d'abord vous parler de leur inépuisable gaieté, au milieu des dangers exceptionnels de cette guerre. Mais la crête était un peu tombée, comme disent les xVnglais, et il y avait bien de l'abattement parmi ces pauvres diables. On riait encore pourtant; du moins François Jutel, souriait et Gandouin, dit l'Aimable-Auguste, se permettait quelques plaisanteries entremêlées de jurons en étanchant l'énorme balafre toute fraîche qu'une claymore bien emmanchée lui avait faite à la joue.
François Jutel était le conscrit le plus nouvellement arrivé; on l'appelait Propre-à-Rien, parce qu'il faisait toutes les corvées de la compagnie. Il avait un titre : ancien caporal de route, pour l'avantage qu'il avait eu, l'an dernier, d'amener le numéro 1 au tirage de Nogent-le-Ptotrou. Depuis deux mois qu'il était en Espagne, Propre-à-Rien travaillait comme nu nègre et se délassait à courir comme un cerf. Nous ne parlons pas des horions qui pleuvaient plus dru que la grêle. C'était un joli blond à l'œil souriant et candide. Il avait un fond de douce mélancolie, parce qu'il regrettait son grade éphémère : quand on a connu le pouvoir, il est pénible d'y renoncer.
Son sobriquet lui avait été accordé par Gandouin, premier chasseur du ])remier rang, bourreau des crânes et des cœurs, loustic de la cantine et fleur du régiment. Gandouin donnait comme cela tous les sobriquets et se défendait d'en recevoir lui-même à coups de contre-pointe. Il tolérait cependant qu'on l'appelât, mais sans rire, l'Aimable-Auguste. 11 avait la maigreur du coucou, la fraîcheur du mulâtre ; il était mal bâti, prétentieux, laid, mais séduisant. Il faisait la mode au bataillon.
On causait pour abroger cette route de la capthité. En quelle circonstance le soldat français ne cause-t-il pas!
— Pour ce qui est de ceci et de cela, disait le sergent Morin au moment où l'on arrivait en vue de la fontaine, si on avait la chose de choisir, chacun ferait à son goût, pas vrai? et je n'en connais pas beaucoup qui prendraient notre numéro.
Ceci devait être le résumi^ simple et précis d'une discussion importante.
— Pas fort, le numéro \ décida l'Aimable Auguste.
— Moi, intercala Propre-à-Rien, j'ai eu le 1 au tirage qui me fît élire caporal à l'unanimité.
— De vrai, reprit Toulousain avec un bel accent gascon, ça serait plus flatteur de sillonner l'Italie ou les diverses contrées de l'Allemagne.
—L'Allemagne ! soupira le sergent, l'Italie ! l'Egypte même, malgré des incommodités variées, et Malte, agréable, quoique bornée par les flots de la mer !
— Des oranges, là! dit Pont-Neuf, statisticien né, comme tous les enfants de Paris, centre de l'univers;— de jolis jambons à Maycnce... le long du Rhin la choucroute... Naples pour le macaroni, et pas cher, le liquide, partout par là!
— J'ai \u à Bruxelles, répondit le sergent, la chope, qu'est une chopine, à un sou, et à un décime la canette, qu'est une bouteille... Bonne double bière, s'entend.
Ce mot de bière promena les langues sur toutes les lèvres.
— Quatre sous le moss, qu'est le pot, acheva l'Aimable- Auguslc. Sergent, à votre santé, le prochain que je boirai.
Il y eut quelques sourires : mais le sergent répondit :
— Si nous filons toujours au pas accéléié de' ce côté, les enfants, nous serons du temps avant de l'a'licr Sambre-et- Meuse...
— Que le diabb emporte la voiture ! s'écria Pont-Neuf avec colère.
— Et les deux grandes coquines de rosses qui traînaient le corbillard! appuya Toulousain.
— Et le cocher à perruque !
— Et la senorita dont les yeux brillaient comme des basi-
lies dernières la dentelle de son voile noir, quoiqu'elle m'ait lancé une rude œillade, pour vrai dire !
Ce fut l'Aimable-Auguste qui avoua cela. Le sergent haussa les épaules et répondit :
■ — Propre-à-Rien, conscrit, bats le briquet, que j'ep allume une... Voilà le fait : l'expérience ne s'apprend pas à l'école, c'est certain... Si vous rencontrez une particulière au bois de Vincennes ou au pré Saint-Gervais, imitez le Marseillais : en avant la politesse. Ça va de soi, le lieu y porte, en tant qu'on a quelque chose au gousset, pour les frais... Mais dans des sauvages de pays comme l'Espagne, voyez-vous, méfiance!.. Je ne parle pas contre le lieutenant, au moins, qui s'est tapé proprement, nous l'avons bien vu, mais jo dis qu'ici où nous sommes il faut laisser les bandits attaquer les voitures qui passent. C'est les mœurs de la locaUtù. Le bandit est un état comme menusier, couvreur ou débitant, et les senoritas qui cachent leurs yeux, luisants comme des lanternes, derrière des voiles noirs, ça se connaît. Va bien, comme disait le Marseillais, c'est des silènes de la Fable...
— Syrène, rectifia Propre-à-Rien, qui avait été petit-clerc chez l'huissier deNogent-le-Rotrou.
— Silène, blanc-bec! soutint Pont-Neuf; à preuve qu'il y en avait un de peint sur un tonneau pour servir d'enseigne au marchand de vins, rue des Prouvaircs.
— J'entends, par ce mot, des Dulcinées du Toboso, poursuivit Morin, et des enchanteresses de l'ile d'Amour et jardin d'Armide. Si l'on se détourne de sa route pour écouler leurs chants trompeurs, on tombe dans le piège. Nous y sommes jusqu'au cou. Voilà! En attendant, les jupes rayées ne soufflent plus dans leurs peaux de mouton. L'officier a dit halte comme une personne naturelle, ma foi ! Nous allons voir un peu ce que c'est que de bivouaquer à l'anglaise.
Tout ceci avait été dit à voix basse, car ces braves cœurs ont leur délicatesse, et Morin ne voulait pas augmenter le chagrin du jeune lieutenant. Celui-ci, qui marchait seul, à quelques pas en avant et perdu dans ses pensées, n'entendit rien, en effet, de cette partie de la conversation.
Anglais £t Français étaient arrêtés maintenant à la place I, * 2
même où la cohue espagnole s'agitait naguère. Les abords de la f'cnlaine étaient solitaires; hommes, femmes, eni';-mlr>, avaient disparu comme par enchantement. Pendant que l'on plantait les tentes, nors soldats., avec lenr officier, restèrent à i'écurt, sous la garde d'un piquet. Ils étaient dévorés de soif, mais ùn-sentiment de fierté les empêcha de soUicilcr la permission de s'approcher de la fontaine.
De leur côté, les grenadiers écossais, qui attendaient leur grog, méprisèrent ce breuvage que l'Angleterre réserve à son bétail. Il n'y eut à boire l'eau de la source que le grand chetàl de Noir-Comin, que son cavalier mena jusqu'au puits, sans quitter la selle, et qui plongea ses naseaux dans l'eau claire. Il but -ividement et longtemps.
Noir-Comin, du haut de son cheval, surveilla un instant le campement et donna ses ordres d'une voix brève, après quoi il mit pied à terre. En selle, c'était un beau cavalier; debout, c'était un admirable soldat. Il avait la moitié de la tète audessus des géants qui composaient sa troupe, et le harnais éclatant du grenadier montagnard rehaussait l'orgueilleuse beauté de son visage. C'était en ce moment où sa taille se redressait parmi les ombres du crépuscule que ce nom de Noir-Comin lui allait bien. Ses traits basanés s'éclairaient étrangement aux dernières lueurs du soir.
Il y avait en lui réelleiiient quelque chose de fantastique et de surnaturel. Plus d'un, parmi ses soldats superstitieux, glissaient vers lui à la dérobée le même regard eiïrayé qu'ils eussent donné à ces spectres errants, hôtes éternels des sommets du Nevis on des profondeurs de Glencoe. Dès que sa tente fut plantée, il y entra pour n'en plus sortir. Jamais Noir-Comin ne s'asseyait à la table de ses officiers, selon la coutume patriarcale de l'armée écossaise. On le servait chez lui. Au repos comme en marche, il vivait seul, toujours seul.
Avant de se retirer, il avait laissé ses instructions au major Mowbray, qui devenait, parle fait, officier commandant. Ce fut comme une délivrance, quand on ne vit plus ce ténébreux visage. Peu de temps après, son valet ayant achevé de panser son cheval noir, l'introduisit dans le compartiment réservé,
atteiiuiit a la tente, qui lui servait d'écurie 11 ])iiriiiii int que le cheval imposait comme son maître, car tous les froui» achevèrent de s'éclaircir quand la toile fut retombée sur li:i, et chacun activa gaînient la besogne.
— Une noble béte, pourtant ! murmura le soldat Mac Pher- Boh, exprimant le mélange d'adrairaliou et de répulsion qu'éprouvaient comme lui tous ses camarades.
— El un vaillant laird! ajouta le caporal Grant en soupirant.
Il y avait ceci de sous-entendu : mais c'est bien dommage qu'ils soient tous deux vendus au diable!
Kous avons dit qu'un corps de troupes, composé d'Écossais de la haute terre, ressemblait à une famille; il nous faut ajouter ; à une famille bien dotée, aimant ses aises et pourvue d'un nombreux domestique. Ce n'est pas là le meilleur en campagne, et nous sommes loin de donner le fait comme un élément de supériorité. Du temps de la régence du prince de Galles, les choses allaient encore beaucoup plus loin qu'à présent. Ces braves gentlemen, officiers, sous-officiers et soldats, emportaient toute leur maison avec eux.
Derrière Tarmée quicomballait, il y avait une autre armée, non moins nombreuse, qui cirait les souliers de la première et lui servait son bifteck saignant. Derrière encore, la famille suivait par voies et par chemins, dans des wagons qui cahotaient le dévouement des dames et des demoiselles, en berçant le sommeil des petits enfants.
Si l'on nous taxait ici d'exagération, nous renverrions aux procès-verbaux de la guerre d'Amérique. Au massacre du fort William, seize ladies et un nombre double d'enfants trouvèrent la inort, et, lors de la retraite de Wellington , après la bataille de Talavera, nos soldats arrêtèrent, au pon: de l'Arzobispo, plus de vingt chariots, chargés de familles, qu'ils eurent la peine de convoyer sur la route du Portugal.
Les trois compagnies de Noir-Comia n'avaient cependant ni enfants ni femmes, parce qu'elles menaient le métier d'éclaireurs, qui occupait un bon quart de l'armée de Wellington ; rude métier qui eût fatigué par trop ces dames et leurs camèrisles, mais le bataillon de valets était à son poste
et l'établissement du camp fut accompli avec une merveilleuse rapidité. En un clin d'œil, la toile tendue cessa de flotter à la brise du soir; devant les feux ardents, les pièces de bœuf, embrocliécp, tournèrent, tandis que les blessés, ennemis et amis, étaient déjà aux mains du chirurgien.
Nos prisonniers durent admirer de tout leur cœur cette cuisine en plein vent, faite par des gen.s de l'art, dans le costume sacramentel du culte de Cornus. Au camp du roi Joseph, de l'autre côté de la Guadarrama, on n'y mettait pas tant de façons, et les bouillons de la marmite française étaient célèbres par leur clarté, mais l'histoire ne dit point que les Français s'en battissent plus mal.
L'eau vint très-certainement à ia bouche de Propre-à-Rien et aussi de FAimable-Auguste, sans parler du Toulousain et de Pont-Neuf, qui tous les deux jouissaient d'un sincère appétit. Aucun d'eux, pourtant, depuis le jeune lieutenant jusqu'au dernier de ses subordonnés, ne perdit la dignité de sa posture; l'estomac eût voulu parler, mais la fierté nationale lui imposait silence, et c'était avec une superbe indifférence que chacun regardait ces homériques rôtis, dévorés des narines et des yeux.
— Du calme ! les enfants! avait dit le sergent Morin d'une voix qu'attendrissait un peu cependant l'odeur du premier jus tombant dans la lèchefrite; sachons attendre comme ce Tantale dont parle l'antiquité la plus reculée.
— Les jambes nues ne nous mettront pas au pain et à l'eau, peut-être, murmura l'Aimable-Auguste.
— S'ils le font, souvenons-nous du vieux drapeau... et qu'en tous cas, avant de les rencontrer, pour nos pécliés, nous n'avions que des oignons crus à la cantine. Le Marseillais aurait dit : Pas peur !
Hector de Ghabaneil était assis à l'écart, au pied d'un frêne, et supportait son front, appuyé sur sa main. Il n'avait pas môme jeté un coup d'œil du côté des feux où cuisait le plantureux souper des Ecossais. Son attitude et encore plus l'expression de son visage disaient toute l'amertume de ses pensées. Y avait-il autre chose en lui que le sentiment d'un Hvenir brisé? Quand la lueur des feux allumés vint jusqu'à
lui et fit jouer les ombres mobiles sur les troncs des frôncs, un rapide legard jeté à la ronde l'assura que personne ne l'observait parmi ses compagnons ou ses adversaires.
Sa main se glissa sous les revers déchirés de son unilorm.': et reparut tenant un médaillon d'or léger repoussé et emporté en dentelle, selon la mode espagnole. H pressa le bouton, qui souleva le couvercle à jour; un rayon oolique frappa l'inléiieur du médaillon, éclairant le sourire d'une enfant de seize ans, demi-voilée sous les plis d'une dentelle noire. Les broderies du boîtier relevé ressortaient alors vivement éclairées sur le vide extérieur, qui était noir. Les jours de ces broderies formaient des lettres bizarrement entrelacées et donnant ces initiales : M. I. G. G.
L'œil du jeune lieutenant resta loiigtemil" Bxésur le portrait. Un sourire triste sembla naître sur ses lèvres du sourire môme de Tenfant. Tandis qu'il contemplait en silence la brune et mutine beauté de ce visage, encadré de boucles prodigues, plus noires que la dentelle du voile, son reg^ard fut attiré au delà du médaillon par un bruit et un mouvement qui se faisaient dans la nuit de la plaine.
Il n'aperçut rien d'abord, mais bientôt sortit lentement de l'ombre un cavalier de belk' apparence, vota à l'espagnole, et portant néanmoins en toute sa personne je ne sais quel cachet oriental. Son cheval, dont les leuK éclairèrent tout à coup la sveltc et vigoureuse silhouette, était à première vue une magnifique monture; à mesure qu'il approchait, Hector ne put se défendre d'admirer, avec toute la passion d'un connaisseur, la perfection de sa charpente et la gracieuse iierté de son port.
Il allait au pas dans la poudre que le choc de son sabot faisait jaillir blanche et presque phosphorescente. Hector ne pouvait distinguer la nuance exacte de sa robe, qu'il voyait sombre comme la nuit môme et d'une seule pièce. Un mouvement imperceptible de son cavalier le tint en bride a une cinquantaine de toises du camp. Il s'arrêta, solide sur ses jarrets, droit, superbe, immobile comme ces chevaux de bronze que l'art antique mettait sous les statues des
héros.
— Qui vive? cria la vedette anglaise postée à la lisière du petit bois.
— Amigo Pedrillo, répondit le cavalier, qiii rendit eu même temps les rênes.
Le magnifique cheval fit une courbette, se rassembla et franchit en trois bonds l'espace qui le séparait de la Icataine.
Il y eut une joyeuse acclamation parmi les Écossais diversement occupés. Officiers et soldats se réunirent pour saluer rétranger, qui évidemment était le bienvenu.
— Le correo! disait-on de toutes parts. Pedrillo de Thomar et son cheval sorcier ! Nous allons avoir à souper des chansons et des histoires !
— Allez-vous bien, seigneur courrier, ajouta Rouge-Dick en sa qualité d'officier commandant. 11 y avait longtemps que nous n'avions vu votre Alazan, le roi des courses ! Apportezvous des nouvelles du quartier-général ?
— La bonne nuit, major Mowbray, répondit le seigneur Pedrillo en pur anglais à peine tinté d'un léger accent espagnol. La bonne nuit à vous tous, gentlemen. Je viens en me promenant de Talavera-de-la-Reina, et j'apporte un messago du général en chef.
— Se battra-t-on bientôt pour tout de bon, courrier? demandèrent quelques voix.
— Quand sir Arthur Wcllesley le voudra bien, mes gentilshommes... Le laird est dans sa tente?
— Et il a donné l'ordre, répondit Eouge-Dick, de vous introduire aussitôt arrivé.
Le seigneur Pedrillo de Thomar, correo mayor ou maître courrier du quartier général des armées de Sa Majesté britannique en Espagne, mit pied a terre et passa la briJp à^Alazan a soti bius. Pendant qu'il echangeil des poignées de mains cordiales, mais relevées par une certaine réserve fière, avec les officiers et aussi avec les simples soldats du corps highandais, les torches et les feux le mettaient en pleine lumière.
Hector s'étonnait, en vérité, de l'attention qu'il accordait à cet homme. Un beau cavalier, un cheval, si noble qu'il soit.
LE CAPllAlNIi rAN"iOJÎE 31
ne ?o:it paï^ faits, en dénnitivc, pour distraire complètement un désespéré de son angoisse morale. Il en était ainsi pourtant; Hector de Ciiabaneil, au milieu même de sa détresse, suivait malgré lui tous les mouvements du nouveau vcmi.
Pour lui, d'abord, le cheval avait fait tort au cavalier; mais, à présent, Hector ne pouvait détacher ses yeux de ce dernier, dont- la tournure et la physionomie étaient pour le moins aussi remarquables que Texcellence de sa monture.
C'était un homme de vingt-huit ans à peu près, d'une taille moyenne, mais qui, dessinée à nu par le collant du costume espagnol, eût pu servir de modèle pour représenter la beauté virile.
Sa figure au teint pâle et brun, sculptée énergiquement, mais délicatement aussi, s'encadrait d'une barbe noire et soyeuse. Ses yeux s'animaient d'une gailé qu'il nous faut caractériser par le mot chevaleresque, car une gravité franche ei courtoise recouvrait la petite pointe de raillerie qui brillait parmi l'audace calme de son regard. Cela n'était pas espagnol, encore moins anglais; nous avons écrit plus haut l'adjeciif oriental, parce que nous avons vu cette physio- Domie particulière à des Européens transformés par les mœurs et les habitudes de l'Orient; mais le seigneur Pedrillo de Thomar n'avait rien d'arabe que ce trait, un peu insaisissable, et le fin bernuz de cachemire blanc jeté kiche sur la riche broderie de sa chupa ou veste de velours.
Le surplus de son costume se composait de crdeçons de velours serrés à la taille par une large ceinture andalouse, et de brodequins de cuir de Gordoue, écru, au talon desquels s'attachaient de courts éperons saus^ molettes, en forme de poignards.
Le seigneur Pedrillo, ayant rendu aux Écossais toutes leurs politesses, s'établit sans façon au milieu d'eux pour panser lui-même son cheval. On ne s'étonna point, car chacun savait bien qu'il ne confiait jamais ce soin à personne. Il tira de sa petite valise un nécessaire cylindrique aménagé comme une boîte de voyage à l'usage d'un homme coquet
de sa personne et y choisit lour à tour les brosses et les élrillL's coinenables pour les diverses phases de la toilette d'Alazan.
Chaque détail de cette tâche fut accompli avec une rigueur minutieuse et en même temps avec un plaisir évident, tout plein de caressantes tendresses. Deux fois Rouge-Dick lui lit remarquer, sur un ton de bonhomie qui ne laissait pas d'èlre pressant, que le laird l'attendait avec impatience. La première fois, Pedrillo s'inclina en souriant ; la seconde, il répondit :
— Quand il s'agit de Sidi-Alazan, gentleman, je fais attendre le général en chef lui-même.
L'admirable cheval, cependant, plus admirable maintenant que la Inmière des feux éclairait le lustre de sa robe sans tache et les exquises proportions de sa structure, se laissait faire avec uup. sorte de volupté. De temps à au^re, sa bouche cherchait le visage de son maître et son large poitrail rendait un hennissement faible comme pour témoigner sa reconnaissance.
C'était un Arabe, au moins par un de ses auteurs ; on le voyait à la finesse de la tête et à la carrure du poitrail, planté d'aplomb sur son train antérieur, élastique et nerveux comme l'acier; la croisure andalouse, moins apparente, donnait la courbe hardie de son reintier et l'opulente vigueur de la croupe.
Comme son nom l'indique, il était alezan, de ce ton particulier qu'on appelle brûlé, mais ces deux mots ne diraient pas exaclcment la nuance de son poil, qui jetait aux lumières des nuances de cuivre, bronzé par le feu. Sous le grand soleil et de loin, ces reflets métalliques étaient si frappants, que les bonnes gens de la vallée du Tage, sillonnée nuit et jour par le correo mayor, attribuaient à sa monture des qualités snrna'.urellcs e" l'appelaient cl caballo vcrde, — le cheval vcl.
Quand le seigneur Pedrillo eut achevé le pansement de son noble ami, peigné sa crinière et sa queue, lustré chacun de ses poils, massé chacun de ses muscles, il lui remit, selon la coutume arabe, la bride et la selle-
LE CAPITAINE FANTOME c3
— Mon coup de porto-wino, maintenant! dit-il en se tournant vers les ofllciers.
On savait ses habitudes, sans doute, car un valet était derrière lui avec un de ces lîacons trapus qui contiennent le vin portugais et un grand verre à Ijoire l'aie. Le bouchon sauta et le verre fut rempli jusqu'aux bord?. Le seigneur Pedrillo y trempa ses lèvres et s'inclina en disant :
— A la santé des grenadiers écossais !
Puis, après avoir bu la valeur d'une gorgée, il baigna avec le restant les narines, les oreilles, l'épine dorsale, les jarrets et la plante des pieds d'.Mazaii, qui joyeusement hennit. Tout y passa jusqu'à la dernière goutte.
Dans le groupe formé par les Français prisonniers, il y eut plus d'un soupir poussé à la vue de cette prodigalité.
— Vingt-cinq réaux la bouteille, ce vin de Porto! murmura l'Aimablc-Auguste.
— Alors, supputa Pont-Neuf, il en a mis pour plus de deux francs cinquante sur le cuir de sa bétel
— Ça lui fera pousser les cheveux, ajouta Toulousain dans l'anicrlume de sa soif.
Propre-à-Rien se bornait à caresser sa lôvre gourmande avec sa langue.
— Pour ce qui est des habitudes d'un chacun, décida le sergent, rien à dire. Seulement, j'aimerais tremper une croûte ou doux dans le restant de la bouteille. Va bien : souhaiter n'est pas affronter.
Comme il achevait, le caporal Grant, un bon gaillard à la joue couturée de cicatrices, s'arrêta devant lui avec un seau et des bouteilles. 11 déposa le seau aux pieds du sergent et rangea les bou'.eilles au devant du seau en disant :
— Major Mowbray a commandé de faire pour vous comme pour nous, vieux camarades. Je vous sers les premiers ; la fontaine est là, si vous voulez mêler un grog; si vous voulez boire pur, voici h calebasse. Elle est mesurée. Chacun de vous peut l'avaler pleine sans crainte qu'il n'en reste pas pour le dernier.
Les chasseurs voltigeurs écoutaient cela bouche béante.
Le sergent prit la maiii que le caporal lui tendait. Il avail peur de pleurer.
— Ahî... balbutia-t-il; pour nous comme pour vous?... les Écossais ne sont donc pas des Anglais !
Toulousain et Pont-À'euf durent prononcer aussi quelques paroles attendries. Propre-à-Rien s'essuya francliement lea yeux, et rAimable-Auguste exprima tout bas l'espoir qu'on agirait pour le solide comme pour le liquide. Dès lors chacun s'intéressa ardemment aux pièces de bœuF qui fumaient et se doraient devant la flamme.
Pendant que le caporal Grant continuait sa distribution de seaux et de bouteilles, Pont-Neuf et Toulousain, saisissant l'anse chacun par une main, se chargèrent d'aller puiser l'eau de la source. Il y avait déjà presse autour du bassin où les vases s'emplissaient gaiement.
Une sonnette tinta dans la tente du colonel.
— Le laird vous appelle, seigneur Pedrillo, dit Rouge-Dick en souriant. Ce doit être son tour à présent?
— Nous avons encore la fontaine, major Mowbray, répondit le courrier paisiblement. Alazan a soif.
11 sauta en selle d'un bond et se dirigea au pas vers la source, entourée d'hommes et de vases. Pendant qu'il mari.nait, tout le monde fit soudain silence, parce que la sonnette s'agitait de nouveau et plus violemment sous la tente du laird.
— Il va se fâcher, murmura Rouge-Dick d'un ton d'inquiétude.
— Bien, bien, Excellence, dit le courrier en élevant la voix, mais sans s'arrêter ; Alazan sert le parlement comme vous et moi : que Votre Seigneurie prenne patience !
Chacun s'écarta pour le laisser passer. De tous côtés, on entendait déjà le glouglou des bouteilles, versées dans les seaux il demi remplis d'eau. Dans le petit coin des Français, le grog était mêlé; Pont-Neuf disait, présentant la calebasse à Morin :
— Sergent, à tout seigneur tout honneur : coramencejz le feu, si ça vous est agréable.
Alazan s'arrêta au bord de l'eau, à la place môme où les
pieds du grand cheval de Xoii-Coiniu élaiout marqui^s dans le sable mouillé. Le courrier mayorlui rendit la bride et Alàzan allongea sa tôte cbai-mante vers la source qui était limpide et claire comme du cristal.
Au moment où sa langue touchait le breuvage, les yeux du- seigneur Pcdrillo tombèrent par hasard sur un petit groupe de cailloux, disposés en forme de croix, à droite du bassin. Il serra si brusquement le mors qn'Alazan plia sur son train de derrière, et d'une voix qui, pour la première fois, perdait sa tranquille douceur, il demanda:
— Quelqu'un a-t-ilbu l'eau de cette fontaine?
Don Pedro de Thomar.
Le proverbe dit qu'il y a loin de la coupe aux lèvres. La routume de nos chasseurs-voltigeurs était d'abréger cette distance le plus possible : mais les proverbes ont raison touj(nu's, et la question du soigneur Pcdrillo éclata au moment où le sergent Morin relevait sa moustache pour donner passage au conteim de la calebasse. 11 s'arrêta court, et do même fit-on autour de tous les baquets, car la voix vibrante du courrier, dominant les rumeurs diverses, avait pénétré jusqu'aux extrémités du camp.
L'accent de cette voix était un avertissement, d'autant mieux que c seigneur Pcdrillo, faisant volter son cheval, tournait maintenant autour de la fontaine comme un escamoteur de place publique qui élargit le cercle des curieux.
Obéissant à la double impulsion qui le poussait et qui le retenait à la fois, l'ardent animal piétinait violemment et ses quatre pieds lançaient une averse de sable dans le bassin, qui ne fut bientôt plus qu'un trou plein de boue.
— Que personne ne boive ! avait ordonné Piouge-Dick précipitamment.
Mais ce commandement était superflu, chacun avait compris du premier coup que l'eau de la fontaine Saint-Julien
était sucrée, pour employer le terrible argot de la vengeance espagnole. Les highlanders avaient déjà renveisé leurs baquets, tandis que nos soldats couvaient encore le leur d'un regard plein de mélancolie. Pont-Neuf exprima l'opinion générale en disant :
— Perdre tant de bon rhum pour un peu de poison ! Cependant, on avait répondu à la question de Pedrillo
que le cheval de Noir-Comin avait seul bu l'eau de la fontaine.
— Il se nomme Erebus, avait ajouté le soldat Mac-Pherson, et ce nom-là est de l'Enfer. Le cheval de Noir-Gomin est dans le pacte ; il ne mourra ni par le poison ni par le plomb.
— À l'écurie ! dit le courrier.
Et tout le monde se précipita vers la tente supplémentaire qui était l'abri d'Erebus. Dès que le pan de toile fut soulevé, chacun put voir le grand cheval vautré tout de son long dans la litière. Sa tête pendait, renversée parmi ses crins, qui semblaient mêlés par une lutte désespérée. Ses yeux demi -fermés suintaient une larme de sang. Ses quatre jambes tressaillaient faiblement, et c'était le dernier signe de vie qu'il donnât. A l'entrée de la foule, il essaya de se lever, rendit un gémissement profond et ne bougea plus.
Il n'y avait pas là un seul visage qui ne fût pâle d'horreur. Le soldat le plus brave ne sait affronter que la mort du champ de bataille. Mac-Pherson fit le signe de la croix et dit :
— Le cheval est parti, l'homme suivra. Il était dans le pacte.
L'écurie communiquait avec la tente de Noir-Comin, qui parut tout à tout derrière la toile soulevée.
— J'attends ! prononça-t-il avec colère.
Son regard tomba sur le clicval. Il lit r.ii ç;c:^\(} d'élonnement. Pedrillo r'ouvrit sa valise et y prit une liole. Il desserra de force les màclioires déjà roidies d'Erebus et versa quelques gouttes d'un liquide bleuâtre dans sa gorge, puis il laissa retomber la tète inerte et se tourna vers Noir- Comin.
— Excellence, dit-il, je vous demande le temps de mon<
trer à \os gens une autre fontaine, car je n'ai pas sur mol assez de baume de lier-à-bras pour les ressusciter tous.
— Faites et dépùciiex, répliqua froidement Xoir-Coram, qui rentra sous sa tente.
Mac-Plicrson tàta le cœur d'Erobuset sccdua la tûto.
■— 11 n'y a pas de baume qui tienne, grommela-t-il, il est mort comme nous le serions tous, si nous avions goûté do cette eau diabolique!
A ^i^gt pas au-dessus de la fontaine de Saint-Julien, il y avait une grosse pierre, demi cacbée dans l'Iierbe, plus tûulVue et plus verte, à cette place. En écartant l'herbe, Pedrille découvrit un anneau scellé dans la roche,
— Levez cela, ordonna-t-il.
On obéit et l'eau jaillit en bouillons argentins aux rayons de la lune qui montait à l'horizon.
— Buvez sans crainte, ajouta-t-il. Les empoisonneurs ont soif comme les autres, et ceci est à leur usage.
Joignant l'exemple à la parole, il emplit ses deux mains arrondies en coupe et but une large lampée. Un instant après, il était au seuil de la tente de Noir-Comin, dont la draperie 8C reforma sur lui.
Les préparatifs du souper élaie".t cependant achevés et l'appétit général revenait grand train par-dessus l'émotioft calmée. Une longue table, faite de planches posées sur des tréteaux, se dressait au centre du camp, et, tout à l'entour, d'autres couverts, plus modestes, s'alignaient sur l'herbe desséchée.
Hector avait cessé depuis longtemps de prêter attention à ce qui l'entourait et rendait son esprit à ses tristes pensées. La voix brusque et franche de Rouge-Dick l'éveilla en sursaut.
— Allons, lieutenant, debout! disait-elle. Il s'agit de trinquer à vos amours !
Hector, en levant les yeux, vit devant lui le brave major et son inséparable, le lieutenant Edouard Wellesley.
— Monsieur, ajouta ce dernier de sa voix timide et douce, nos amis, les officiers des trois compagnies, nous ont chargés de vous apporter cette invitation. Le repas est prêt, venez
et prenez place. Pour ma part, je n'ai jamais accepté une ambassade avec plus de plaisir.
Le regard d'Hector rencontra les yeux du jeune Ecossais, animés d'une bienveillance vraiment chevaleresque. Il n'hésita pas à toucher les mains qu'on lui tendait, mais sa situa' tion morale était si loin des gaités promises à cette table, qu'il balbutiait déjà un refus, lorsque Rouge-Dick reprit en attirant son bras sous le sien :
— Impossible, cher monsieur! Toute retraite vous est fermée. Voici nos soldats qui viennent chercher vos braves pour les mettre au milieu d'eux. . . Allons, parlez, miss Ned, que diable ! et soyez plus éloquent que moi !
— Je dirai, s'il faut plaider beaucoup pour déterminer M. de Cbabaneil, reprit Wellesley en souriant, qu'il y a de vieilles amitiés, de vieilles parentés même entre la France et l'Ecosse. Xotre belle reine Stuart était presque une française. J'ajouterai que les événements d'aujourd'hui ne peuvent lui causer ni honte ni rancune, puisque nous avons fait tous notre devoir et que ce n'est pas être vaincu que de céder devant une force décuple.
— Bien causé, miss Ned ! Que répondez-vous à cela, lieutenant?
— J'ajouterai encore, ajouta le blond highlander en glissant, lui aussi, sous le sien, l'autre bras d'Hector, que j'ai des motifs d'aimer M. de Ghabaneil, que s'il ne veut pas s'asseoir à nos côtés, je viendrai tout seul, avec sa permission, partager son repas.
Hector le regarda d'un air étonné.
— Monsieur le lieutenant, dit le caporal Grant respectueusement et la main à la toque, vos soldats, vos braves camarades, vous demandent la permission de souper avec nous.
— Accordée! s'écria Rouge-Dick. Me voilà qui donne des permissions à l'armée française! En avant tout le monde! et 11 de ceux qui feront mauvaise mine à notre rosbif!
Hector avait répondu par un sipnc de tète adirmalif au regard du sergent Moriii. Ce regard inspira deux entro-chats jumeaux à l'ont-NeiilCL à Toulousain, son émule.
L'Aimable- Auguste so i.ennit une l'iiouelle, en dépit de la
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gravité des circonstances, et Propre-à-Rieii remercia tous les saints de Aogent-le-Rotrou de l'aubaine inespérée que le ciel envoyait à son estomac. Le détachement entier de nos chasseurs-voltigeurs se dirigea vers le souper Inas-dessus brasdessous avec les grenadiers monlagnards.
11 n'y avait plus de résistance possible et, d'ailleurs, il est certain que la franche hospitalité de ces braves cœurs mettait un baume sur la blessure d'Hector. 11 avait eu affaire à des Anglais et ne gardait point d'eux un souvenir ultra- sympathique, mais ces simples et vaillants gentilshommes de la haute terre lui gagnaient l'àme tout d'un coup. Il se laissa aller comme ses soldats et fut reçu comme eux par de chaudes acclamations à la table des officiers, où il occupa une place d'honneur entre Rouge-Dick, le président, et miss Ned, le favori.
^'ous devons borner ici la comparaison, car autant l'appétit du détachement prisonnier fit honneur au niveau moyen des estomacs français, autant le jeune officier se renferma, bien malgré lui, dans une réserve obstinée. Son verre et son assiette restèrent trop souvent intacts, tandis que la calebasse était amoureusement caressée par Toulousain et Pont-Neuf ex aequo, par lAimable-Auguste, qui enfilait avec zèle tout son chapelet de calembours, et même par Propre-à-Rien, que sa dignité d'hote de larmée britannique relevait considérablement. Les; -Mutres fonctionnaient à l'avenant. Le sergent Morin, évoquant à propos l'ombre du Marseillais, besognait comme un vétéran de la République et s'en donnait d'une fois pour tous les carêmes forcés de la campagne.
Au moment où, le dessert achevé, on servait le café, car on avait de tout dans xa ^antine de ce régiment modèle, et, au milieu de l'Espagne affamée, l'armée anélair,e vivait en pays de Cocagne; au moment, disons-nous, où la table so couvrait de porcelaines et de verres taillés, comme à la fin d'un repas au Jockey-Club de Londres, une place restée vide en face du président fut occupée tout à coup aux vivats de la table entière. C'était le seigneur Pcdrillc qui venait de mettre fin à son entrevue ofiicielle.
— Gentlemen, dit-il en s'asseyant, je fais la motion de fjre
beaucoup, de causer énormément et de boire à bride abattue pour me guérir du spleen que j'ai contracté en compagnie de votre vaillant colonel. Il m'a forcé de dîner avec lui, et il me semble que mon estomac est en deuil !
— Quelles nouvelles apportez-vous, Gorrco? demanda le capitaine Temple, de la 2" compagnie.
— Au diable les nouvelles, monsieur! Je cbanterai, si vous voulez, dès que le xérès aura fondu la glace de mon gosier, je vous raconterai des nouvelles de Madrid ou du camp français, où les anecdotes regorgent toujours ; mais je lais serment sur mon honneur de ne pas vous parler sérieusement de la soirée.
On grogna trois fois pour le capitaine Temple qui avait voulu des nouvelles, et le courrier mayor fut couvert d'applaudissements.
Une fois encore toute l'attention d'Hector de Chabaneil se porta malgré lui sur cet homme. Il en valait la peine, eji vérité, car difficilement eût-on rencontré en Espagne ou ailleurs une physionomie plus remarquable. Maintenant que le grand jour des bougies tombait d'aplomb sur ses traits, Hector en pouvait admirer pleinement la finesse intelligente et hardie. C'était, si de telles comparaisons se peuvent admettre, une beauté aussi parfaite, mais aussi excentrique que celle de son cheval Alezan. Il y avait là de la race au suprême degré, et, quoiqu'il faille avoir moins de confiance dans le pur-sang chez les fils d'Adam que dans la noblesse chevaline, il est certain que la race est quelque chose. D'où que vint sa noblesse, le correo-raayor était un pur-sang.
Mais là ne gisait pas tout à fait le point le plus saillant do 6a supériorité, — de sa distinction, s'il est permis d'employer encore ce mot, descendu si bas. Ce qui frappait, c'était celte carrure, ce sans-gène froid, mais gai, cette audace d'allures qui s'aUiait étroitement à toutes les réserves du flegme espagnol, cousin-germain de la fierté anglaise, et qui n'excluait nullement la libre vivacité des éléiiances françaises. Ce sont là des demi-teintes, pourrait-on croire, qui DB peuvent donner aucun trait accusé; c'est une erreur.
Dans le champ de l'esprit comme dans le monde matériel,
et je fais allusion ici surtout à la chimie, les m(''langes sout sujets à produire des nuances tout à fait nouvelles, aussi vives, aussi énergiquement tranchées que les couleurs élônientaires. Ainsi en élait-il jjour le seigneur Pcdrille, individualité composée, si les deux termes ne s'excluent pas, mais originale puissamment, personnalité multicolore sans bariolage, croisée sans bâtardise.
Le stud-book, ce livre d'or de la noblesse la plus noble qui soit en Angleterre, vous certifiera que le croisement n'altère pas la race, pourvu que le sire et la clame, le père et la mère, soient de race tous les deux, dans des aristocraties chevalines diverses.
L'aspect général du seigneur Pedrillo deThomar était franc, plutôt par lierté que par rondeur ; son flegme avait des joyeusetés inattendues et ses gaités s'arrêtaient devant je ne sais quelles limites qu'un tnie gentleman ii Londres, un caballero vero à Madrid voit d'instinct et ne sait pas francliir. Il avait de l'entrain, mais sans bruyantes explosions, et ses obligeantes facilités ressemblaient à la condescendance.
Hector, en quelques minutes, détaillait peut-être mieux la gamme subtile de ces nuances que nos vaillants higidanders ne l'eussent fait en toute leur vie. Hector appartenait à ce monde qui possède le sixième sens des appréciations et l'instinct de la critique. Là-bas, en Ecosse, de l'autre côté des monts Grampians, ce sens et cet instinct sont encore inconnus.
Hector devinait une contrainte, si légère qu'elle fût, parmi ces allures vives et solides, et peut-être l'attention extraordinaire qu'il payait au seigneur Pedrille venait-elle précisé-, ment de ce fait. 11 s'étonnait d'un étrange mouvement de sympathie, qui naissait en lui, combattu par des défiances que rien ne justifiait encore. La place que prenait dans sa pensée ce personnage, si brillant sous l'humble apparence de son titre et de son rôle, le blessait presque, et il s'acharnait d'autant à trouver le mot de l'énigme. Le mot était peut-être dans la popularité même dont semblait jouir U correo-mayor parmi cette petite armée de soldats gentilshommes.
Cet homme, Hector se l'avouait, eût plu de même à des Français. 11 y avait en lui une supériorité voilée, mais non point modeste, qui forçait l'examen, et il y avait aussi un charme qui gagnait du premier coup la bataille de l'épreuve. Auprès des femmes, ce don s'appelle séduction; c'est l'autorité de don Juan. Auprès des hommes, cela n'a point de nom, ou plutôt il faut s'en tenir à ces expressions vagues attrait ou attraction, nous dirions presque influence magné: tique.
Au physique, son apparence formait un contraste complet avec la beauté charnue et un peu lourde des géants qui l'entouraient. Sa chevelure, brune et molle comme les boucles qui sejouent autour des tempes d'une femme, s'emprisonnait dans une résille et laissait à découvert son front large où la lumière jouait généreusement. Il y avait autour de ses yeux un cercle de fatigue, mais le regard en était net, clair, jeune, sous la vive arête de ses sourcils, arqués d'un seul trait. C'était dans ses yeux que gisait la hauteur parfois un peu provoquante de sa physionomie, mais le sourire les faisait doux comme la prunelle d'un enfant. Sonnez, àpeineaquilin, avait un dessin sévère que complétaient en l'adoucissant les charmants contours d'une bouche sculptée à l'antique, gracieuse, forte, et qui parfois, quand l'œil s'enflammait, quand les sourcils contractés rapprochaient leurs croissants, avait un silence terrible.
Ce soir, il ne savait que sourire aux toasts trop nombreux de l'hospitalité montagnarde.
— D'où nous arrivez-vous de ce pas, Correo? demanda Rouge-Dick, après les premières santés portées.
— De Tolède, major, en passant parTalavera. Avez-vous sauté par dessus les lignes françaises qui tiennent, dit-on, la rive gauche de la Guadarrama?
— !N'on pas, cher monsieur; je les ai traversées, et j'ai même fait un assez passable souper chez le colonel des chevau-légers lanciers de la garde, qui veut bien me regarder comme ua aimable compagnon.
— Il a du goût, ce colonel!
— Il a du goût, c'est positif... fatvais quelqtJes petites
communications à faire au marOchal, avant de regagner nos quartiers à Talavcra. J'ai touclié barre chez le général...
— Quel maréchal et quel général? demanda Rouge-Dick en riant.
— Le maréchal Jourdan et le général Wellesley.
Hector était tout oreilles. Cet homme était-il une sorte d'ambassadeur et y avait-il des négociations pendantes? Ce pouvait être pour lui la liberté.
— Y a-t-il longtemps que vous n'avez été à Madrid, Correo? interrogea Capitaine-Temple.
— Hier, gentleman.
— Que dit-on à Madrid?
— Des contes, monsieur. On échange, en outre, des œillades au Prado et à l'église. Madrid sera toujours une cité très-occupée.
— Quels contes fait-on, Correo?
— On en fait beaucoup, mais la mode a des préférences : le capitaine Fantôme est à la mode.
— Le capitaine Fantôme! répétèrent tous les convives.
Ce mot parvint jusqu'au groupe de nos chasseurs- voltigeurs, qui n'avaient eu avant cela d'autre souci que de faire honneur à l'hospitalité highlandaise. Hs firent silence et dressèrent l'oreille. Ceux qui les entouraient se taisaient déjà. En Ecosse, le mot fantôme éveillerait l'attention d'un sourd. Mais nul ne ressentit plus vivement l'effet que notre jeune lieutenant Hector de Chabaneil. H tressaillit et changea de couleur. Miss Ned, son voisin, qui avait pour lai des prévenances toutes fraternelles, lui dit :
— Prenez un doigt d'eau-de-vie, lieutenant, vous ne vous trouvez pas bien.
Hector le remercia en essayant de sourire.
— Et au camp, Correo, reprit Rouge-Dick, parlc-t-on aussi du capitaine Fantôme?
— Un peu plus qu'à Madrid, cher monsieur. A la table de l'état-major du maréchal, où je déjeunais hier, tous ces messieurs radotaient à l'envi l'histoire du capitaine Fantôme.
— Qu'est-ce que le capitaine Fantôme? demanda tout bas le soldat Mac-Pherson.
Morin releva sa moustache à poignée.
— Une crâne histoire, répondit-il. Va bien!
— Et vraie comme la vérité, oui! ajouta rAimablc-Âuguste.
— Silence dans les rangs, sans vous commander ! fit Pont- Neuf. La conversation du particulier, là-bas, parait instructive et intéressante.
— Ce qui m'étonne, disait en ce moment miss IN'ed, c'est que notre vaillant courrier puisse ainsi pénétrer dans le camp français, tout à son aise...
— J'y suis plus souvent que chez vous, Wellesley, interrompit le seigneur Pedrille.
— Je ne t'y ai pourtant jamais vu, toi! pensa entre haut et bas le sergent Morin, dont les gros sourcils commencèrent à tomber sur ses yeux, et tu m'as l'air d'un espion, aussi Yrai que Paris était au roi avant la République!
— C'est juste, c'est juste! s'interrompit-il pour répondre à un double avertissement de Pont-Neuf et du Toulousain, dont les grosses semelles lui écrasaient les orteils. Nous ne gommes pas ici à la noce. Le Marseillais aurait dit : Méflancc! — qu'est la devise du militaire dans l'embarras,
— Mais comment diable faites-vous, en définitive? s'écria Houge-Dick. Il n'y a donc que des myopes aux quartiers du roi Joseph?
Le Correo sourit et but son verre de xérès à petites gorgées.
A la question de Rouge-Dick, le seigneur Pedrille répondit avec toute sa souriante et froide politique :
— Cher monsieur, si j'étais Français au lieu d'être Espagnol, si je travaillais pour le général Jourdan au lieu d'agir pour le général Wellesley, qu'y aurait-il de changé dans ma conduite? Vous m'accueillez fort bien et vous avez pour cela vos raisons ; les Français font de même et pour les mêmes motifs. H y a bien cette différence que le métier d'éclaircur est fort en honneur chez vous, où nombre de parfaits gentlemen ne dédaignent pas de l'exercer, tandis que de l'autre côté de l'Albcrche on n'éprouve pas une ardente sympathie pour cette, profession si utile. Mais cela vient peut-être de la
difficulté, de l'impossibilité, devrais-je dire, où sont les Français de se procurer des espions dans ce pays qui, pour eux, ne renferme pas un ami. Le renard trouve toujours des défauts aux raisins qu'il ne peut atteindre. Si vouS tous mettez un instant à ma place, vous verrez que je suis aussi complètement à l'aise dans le camp français qu'au feu de vos bivouacs. Il a bien fallu que sir Artbur eût quelques raisons de me choisir. Je parle le français comme l'espagnol et l'anglais; je ne vous cache pas que, de l'autre côté de l'Alberche, le seigneur Pedrille de Thomar a un autre nom. Au lieu de m'appeler le courrier, ils me saluent du titre d'éclaireur du maréchal, et quelquefois, les gens qui ont le parler brutal remplacent ce titre par celui d'espion, — ce qui m'importe peu, messieurs, car je n'admets qu'un juge compétent, qui est ma conscience.
Ces dernières paroles furent prononcées avec une soudaine hauteur.
-~ Conscience de coquin ! grommela le sergent. Que je te trouve seulement sur ma route, quand j'aurai la clef des champs ! Pas peur ! disait le Marseillais.
Hector ne se demandait plus le motif de la secrète répugnance qui avait combattu le premier élan de sympathie provoqué en lui par la vue de cet homme.
— Ne nous récusez pas pour juge, courrier! s'écria Rouge- Dick, Vous êtes Espagnol, vous servez l'Espagne.
— Je sers mon pays, c'est vrai ! prononça Pedrille de Thomar d'une voix profondément émue. Quand Tépée se brise dans sa main, un soldat prend l'arme du lion et combat avec ses griffes.
Quelque chose remua dans la poitrine d'Hector, tandis qu'autour de la table de bruyants bravos accueillaient l'énergie de cette comparaison. Les verres s'emplirent et se vidèrent à la santé du seigneur Pedrille, qui lit raison et reprit avec tout son sang-froid revenu :
— Je fais donc la-bas comme ici, chers messieurs, et parfois il me peine de tromper ces ennemis si braves et si confiants. Je suis gai avec eux, je suis bavard comme eux; je chante leurs chansons, je raconte leurs histoires, mieux et
plus couraminent qu'eux-mèmc?. Chefs et soldats ont entouré plus d'une fois ma guitare, car je me suis fait troubadour pour leur plaire... A propos de ciianson, il y en a «ne qui fait* rage entre FAlberclie et Madrid... Toujours le capitaine Fantôme... J'entends une mandoline là-bas sous les frênes; qu'on me l'aille chercher, et je vais vous dire les derniers couplets clianlés par moi à l'état-major du roi Josepli-
Autour des bivouacs anglais, il y avait toujours quelques rôdeurs affamés, mendiants ou gitanos,» attirés par l'odeur du rosbif. Avec l'os rongé d'une côtelette britannique, un Espagnol fait deux bons repas. De l'autre côté de la fontaine, une gilana dansait avec son tambour de basque, qu'un noir bandit accompagnait en raclant sa guitare. Dix soldats se levèrent à la fois; l'instant d'après, le seigneur Pedrille avait entre ses mains la guitare du ^^)andit.
Les cigares s'étaient cependant allumés. Le cercle se resserrait, formé de têtes attentives. En un groupe solide, on pouvait voir nos soldats, la pipe à labouclie, qui écoutaient, eux aussi, mais d'un visage froid et défiant.
La guitare préluda sur un mode vif et gai, et la voix mule du courrier, suivant la mesure rapide, attaqua lestement ce boléro :