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LE FANTÔME DU CAPITALE

Le capitaine, avant sa mort,

Était fort Et partout bien venu des belles; Il disait à ses beaux dragons :

Mes garçons, il n'est point do femmes cruelles.

Aussi, filleUe au grand œil noir.

Vers le soir, Qui toulo seule se promène, Vous dira qu'elle a rencontré.

Sur le pré, 1^ fantôme du napil.-iinfl.

— Tonnerre de Landerneaii ! s'écria l'Aimable-Auguste enthousiasmé par la gaillardise de l'air; je ne connaissais pas celle-là, mais elle me va dur!

— Le fantôme du capitaine! modula Pont-Neuf de sa Toix fausse. Lefantô-ô-ùi)ie du caiiitaincî

— La paix! ordonna sùclieniont Hector.

Officiers et soldats, les grenadiers higlilanders battaient des mains en criant bravo. Le seigneur Pediille continua, raclant ses cordes à toute volée :

Le capitaine avait prédit,

Ouelque nuit, Où l'on s'en donnait à plein verre.

Qu'il irait prendre à Wellington (1)

Son jambon El son xérès Je la frontière.

Quand il criait, le sabre au venl :

En avant!

Comme il galopait dans la plaine 1 L'Anglais, qui, pourtant, a du cœur,

Avait peur Du fantôme du capitaine.

— Oh! oh! oh! fit-on parmi les officiers qui entouraient la table.

Et les soldats grognèrent franchement, tandis que les chaseurs-voltigeurs, réconciliés avec la chanson, appuyaient Aimable-Auguste, qui criait bravo de tout son cœur.

— Messieurs, c'est de la poésie ! dit Rouge-Uick. Ne -vouariez-vous pas que les Français tissent des chansons pour célébrer notre gloire !

— C'était un crâne troupier tout de même î murmura le

(i) La cliàiisou ne fui cviÙLinnient composée qu'après la batailla de ïalavera, qui changea le nom d'Arthur Yv'ellesley. Nous demandonf grâce pour çel anachronisme de cjuelfjues jours,

sergent Morin. Le Marseillais le connaissait bien. Mais motus I le lieutenant fait les gros yeux !

Pendant qu'il jouait la ritournelle, le seigneur Pedrille sourit à la ronde comme pour excuser rirrôvérence de sa ballade à l'égard de messieurs les Anglais. Puis il poursuivit :

Le capitaine, après avoir.

Un beau soir Qu'il revenait d'un tête-à-tête, Éclaboussé son gros major,

Eut le tort De lui casser en deux la tête.

Ce fut un destin malheureux

Pour tous deux.

Car, depuis, la chose est certaine.

Le capitaine déconfit

Plus ne fit Qu'un fantôme de capitaine.

Mais comme il était bon soudard.

Le gaillard!

Le diable pour lui fit merveille Et lui permit de revenir

Pour finir Sa faction et sa bouteille.

Quand ses dragons, sans oflicier, -..

Vont plier.

Ils ont son ombre qui les mène.

Et pour mettre l'Anglais à mal.

Rien d'égal Au fantôme du capitaine!

Cette fois, malgré le geste impérieux du jeune lieutenant, Pont-Neuf, Toulousain et l'Aimable-Auguste répétèrent en chœur le» trois derniers vers de la chanson^

LE CAIMTAINK FANTOME 49

— C'est moi qui voudrais bien que l'espion m'en donnerait une copie! ditProprc-à-Rien entliousiasnié.

— Les Anglais ont bon dos, s'écria Rouge-Dick, dans le? rhansons françaises! Celle-ci, à tout le moins, nous accorde, du cœur. Je demande trois bravos pour le seigneur PedrilU. i

On en donna six, car ces braves Écossais n'avaient point de rancune, et le pot de brandy circula généreusement.

— Ah cà! reprit Rouge-Dick, sous cette chanson il doit y avoir toute une histoire?

— On te le garantit, mon ami, grommela le sergent Morin, et une drôle, pas l'embarras !

— Oui, répondit le seigneur Pedrille, il y a une histoire.

— Curieuse?

— Très-curieuse.

— Et que je la raconterais bien si on voulait, glissa l'Aimable-Auguste, émoustillé par les succès de l'Espagnol.

— L'histoire ! demanda-t-on de toutes parts, seigneur Pedrille, soyez bon prince et dites-nous l'histoire!

Le courrier sembla hésiter, et, pour la première fois, son regard se fixa sur le jeune lieutenant prisonnier qu'il salua avec une grave courtoisie.

— On m'a dit, prononça-t-il d'une voix lente et trèsdouce, qu'il y avait ici un officier français du nom de Ghabaneil. L'histoire qu'on me demande est vraie dans tous ses détails. Elle a pour héros le comte de Chabaneil...

— Mon frère, monsieur, interrompit Hector, couvrant son émotion sous un manteau de froideur.

Le seigneur Pedrille s'inclina de nouveau, tandis que tous les regards, allumés par une curiosité qui allait sans cesse grandissant, se fixaient sur le jeune lieutenant. Il reprit :

— Monsieur de Chabaneil, quelle que soit l'opinion que vous vous soyez faite ce soir sur le compte d'un inconnu, je respecte en vous deux infortunes : votre malheur de famille, votre malheur de soldat. 11 ne me convient pas de parler sans votre autorisation.

Pas uaa voix ne s'éleva pour protester, tant la bonté de cœur donne pleinement ie sentiment de toutes le? décences, t'avidité d'entendre resta peinte sur les naïfs visages oai

entouraient la table; il s'y mêla une expression de crainte, car chacun redoutait d'être frustré dans l'espoir d'un récil merveilleux, mais un silence profond attendit la réponse du prisonnier. Celui-ci fut une minute entière avant de parler.

— Dites non, et tout sera fini, glissa Miss Ned à son oreille en lui serrant la main furtivement.

Hector se redressa et une nuance rosée vint à la pâleur de ses joues. Il regarda le courrier en face et dit :

— Seigneur Pedrille de Tliomar, puisqu'on vous appelle ainsi, je ne vois pas ce que peut vous importermon opinion, et je vous rends grûce de votre courtoisie. Peut-être savezvous mieux que moi l'histoire de mon frère aîné, car j'étais encore en France lors du dénoûment de cette tragétlie... En tous cas, il me plaît de l'entendre, même dans la bouche d'un eimemi.

Pour la troisième fois, le courrier s'inclina, et, comme un murmure de satisfaction s'élevait, il fit signe delà main pour réclamer le silence.

César de Chabaneil.

Comme le seigneur Pedrille allait commencer, une voix s'éleva au delà du cercle attentif et muet.

— C'est moi qui ai prêté la mandoline, disait-elle, et je prie qu'on me la rende.

— Silence, coquin !... voulut crier le capitaine Temple... Mais le courrier interrompit et se leva vivement, tenant

d'une main la mandoline et atteignant sa bourse de l'aiUrc.

— Approche, ami, dit-il en faisant un pas hors du cercle. Le noir vagabond qui naguère faisait danser la gitana vini

à sa rencontre et toucha le vaste sombrero rabattu en éteignoir sur ses yeux. Il reçut la guitare et la pièce d'argent, loyer de son instrument. A'.i lieu de remercier. Il prononça ripiflemeni; et tout bas :

— An. couvent de Saint-i^'rancois de dox\

LE CAPITAINE FANTOME 5t

— Personne ne manque? demanda le courrier du mômf

tOD.

— Por?onne.

— On'on m'attende.

L'homme au sombrero se courba juPfpi'à terre et rejoignit la gitana qui l'attendait au delà des Trônes.

— (lentlemen, dit le seigneur Pedriile en reprenant sa place d'un air libre et ralme, chacun voit les choses à sa façon, et votre merveilleux, à vous, sent toujours à plein nez les ^pais brouillards de vos montagnes. Il y a fantômes et fantômes. Les morts en France sont aussi gais que les vivants. Vos spectres font peur, leurs revenants font rire. Comme cette histoire est fuite pour les Français, et qu'il faut servir les gens suivant leur goût, vous voudrez bien excuser un fantôme qui n'a ni blanc linceuil autour des reins, ni effrayant rùtetelier de côtes dénudées, ni charbons rouges au fond de ses yeux sans paupières.

— Du diable si nos fantômes ne sont pas de la bonne sorte, correo ! s'écria Temple.

— La paix ! fit-on de toutes parts. Voyons comment sont faits les fantômes de France.

— Ne parlons que de celui-là, gentlemen. J'ignore si la chair qu'il a sur le dos est de bon aloi, mais elle remplit convenablement le drap vert et rouge de son uniforme. 11 monte à cheval comme Saint-George et porte un sabre qui n'est pas lait de brume, car il assomme, taille et pointe. Sous son casque étinceTant qui abandonne au vent de sa course sa crinière pourprée, il y a un visage humain, un visage jeune, beau, vivant, et quand, aux heures de péril désespéré, il charge à la tète de ses anciens dragons...

— Mort de ma vie ! s'écria malgré lui Rouge-Dick, on dirait que vous croyez à tout cela, correo?

— J'y crois, répondit froidement le seigneur l'edrillc.

— Vous!... H faut alors que vous l'ayez vu.

— Peut-être l'ai-je vu, cher monsieur. Mais laissez-moi poursuivre mon histoire. A l'époque où éclata la révolution française, vers 1791 ou 92, il y a maintenant par conséquent (ïix-?cj>t on di'^'-biiit ans, vivait à la cour d'Espagne une fa-

mille de vieux sang castillan, les Guadalupe de Cabanil. Blas Guadalupc, marquis de Cabanil, chef de la maison, était gouverneur de la forteresse de Saint-Roque, près de laquelle il possédait le splendide château de Guadalupe, détruit maintenant par vos canons anglais de Gibraltar.

Le marquis Blas était déjà un homme d'âge en ce temps, quoiqu'il eût une femme très-jeune et de tout petits enfants. La famille de Chabaneil, à laquelle appartient notre capitaine Fantôme, émigra de France vers cette époque et passa en Espagne. Je vous prie de remarquer, sauf les dliférences naissant du génie divers des deux langues, la similitude complète de ces noms : Chabaneil, Cabanil. L'un est évidemment la traduction de l'autre, et, en effet, Hernan de Cabanil, cadet de ce grand marquis de Cabanil, gouverneur de Valence, dont François I" fut l'hôte, puis le prisonnier, s'établit en France au xvf siècle et fut Fauteur des Chabaneil. Il s'était conservé, entre les deux branches, des relations peu fréquentes, mais périodiques et presque solennelles.

Tous les ans, à la Saint-Biaise, qui est la fête majeure de Cabanil, à cause du grand marquis et de cet autre Blas, chevalier Cabanil, son ancêtre, qui combattit aux côtés de Gonzalve de Cordoue, les Chabaneil de France saluaient par lettre ou par ambassade leurs aînés castillans. Ils étaient bien en cour à Paris et jouissaient d'une fortune considérable, mais qui n'approchait point de la puissante opulenr-e des Cabanil.

En Espagne, avant le départ de Charles IV, Cabanil était le Riche-Homme par excellence ; il avait à lui des contrées entières comme le marquis de Carabasdes légendes enfantines; le trésor de Cabanil, déposé dans les entrailles de la montagne et gardé par la Statue de Fer, eut, selon la croyance comnmne, chargé plusieurs galions.

Les Chabaneil émigrés arrivèrent un soir à Madrid, pleins de conhancedans l'hospitalité de leurs parents. Ils perdaient tout en quittant la France, mais les temps pouvaient changer, et, d'ailleurs, qu'importait leur indigence vis-à-vis des richesses fabuleuses de Cabanil ? La famille française se composait de cinq membres : la comtesse veuve de Gésar-Au-

Ruslc Guadalupe de Gbabaneil, mort brigadier des armôes du roi; Jeanne sa fille; César, son fils aîné; le jeune Hector, qui pouvait être alors un enfant de trois ou quatre abs, et l'abbé Biaise de Ciiabaneil, cbanoine de Saint-Martin-dclours, frère cadet du feu comte.

On les arrêta devant une maison carrée, la plus vieille de Madrid, dont le pignon massif barrait presque la partie la plus étroite de la rue du duc d'Albe. 11 y avait, sur la rue, au mur du pignon, des fenêtres à meurtrières, et nulle autre ouverture n'apparaissait. En retour du pignon, une haute muraille bordait la rue; une porte monumentale s'ouvrait à son centre surmontée par un énorme écusson de pierre que deux anges portaient.

Le blason espagnol est conteur; ses vieilles armoiries, cbargèes d'Iiiéroglypbes et de ligures que les paléographes des autres pays ont peine à décbillrer, chantent pour la plupart quelque épopée sinistre ou chevaleresque. Il est certes plus d'un parmi vous pour connaître l'écu de Cabanil, si remarquable, et sculpté au fronton de tant de palais dans les capitales de l'Espagne. Cabanil porte : « d'or aux mains de sable, saisissant aux cheveux deux tètes de carnation » avec cette devise : Ilijas son mias (ûlles sont miennes). Je dois vous dire l'origine de ces armoiries, pour que vous sachiez d'un coup quel intraitable sang coule dans les veines de cette race.

François I" était depuis une semaine dans Valence et il y avait un mois qu'à Paris il avait tout perdu, fors l'honneur. Selon les ordres de l'Empereur, Blas de Cabanil, gouverneur, traitait son royal hôte avec magnificence et lui cédait les troi? quarts de sa propre maison. La flotte était mouillée aux bouches du G uadalaviar; la noblesse des environs était accourue; ce n'étaient à Valence que fêtes et terlullias dont les captifs français étaient les héros, et personne n'y dansait mieux, dit-on, que le roi chevalier lui-même.

Blas de Cabanil avait deux filles, toutes deux jeunes et belles, comme il est de coutume dans cette magnifique race. Une nuit que l'on dansait au château, le vieux majordome du marquis pénétra dans la chambre où son maître veillait

seul, loin dos bruits joyeux. Il se mit à genoux et baisa la terre, disant :

— Ric-he-IIommc, me sera-t-il permis de vivre après l'avoir révélé la Iionte de ta maison?

Blas déposa son livre et lixa sur lui son regard de statuel

— La vérité te fera vivre, répondit-il, fe mensonge serai, cause de ta mort. Sois fidèle, parle et ne crains rien.

Le majordome se releva et croisa ses bras sur sa poitrine.

— Le roi de France, Pàcbe-Homme, dit-il à voix basse cl les larmes aux yeux, t'a pris Ion bonlieur et ta gloire. Les deux filles de Cabanil se rendent chaque nuit dans son appartement et conspirent son évasion. Douze barques se tiennent prêtes sur le Guadalaviar. L'or et les diamants du trésor de Cabanil ont séduit soldats et marins. Tes filles ont trahi loi, l'empereur et l'honneur.

— Si tu as dit vrai, répliqua le grand marquis, froid et pale comme un marbre, tu mourras riche; si tu as menti, songe à ton âme.

Il prit la lampe qui avait éclairé son étude solitaire et se rendit à la chambre du trésor. Le long des galeries où pendaient les sombres portraits des Riches-Hommes, on entendait le son joyeux des rebeca et des violes, accompagnés par la mandoline aigiie. Cinq diamants et dix sacs de quadruples pisloles manquaient au trésor. Blas, sans prendre le temps de couvrir sa léte nue, descendit sur les rives du ficuve. Douze barques étaient là et pas une sentinelle le long des rivages. Un des matelots lui dit :

— L'homuïe! la marée n'attend pas. Le seigneur roi s'attarde trop à danser.

Le grand marquis revint en son palais et entra dans 1 salle de bal; sans mot dire, il alla droit à ses lillcs qui dansaient aux côtés du roi et plongea ses mains crispées dans les tresses de leurs cheveux. Sans mot dire, il les terrassa et les traîna sans mot dire sur la mosaïque de marbre, artt milieu de la foule stupéfaite. Gomme elles savaient qu'il fi'y avait point de grâce à espérer, elles crièrent, quand la toix put s'élancer hors de leurs gorges :

LE CAIMTAINE FANTOME Od

— Cavaliers! défendez-nous, car nous allons à la mort! Il y eut aussitôt devant la porte une barrière d'épées, et

le roi lui-même, dit-on, dégaina. Ce fut alors que le grand marquis, soulevant ses filles des deux mains et présentant leur sein nu à la pointe des épécs, s'écria :

— Hijus son mias ! Ces filles sont mon bien! Faites place! Et place lui fut faite.

Cette nuit le roi de France coucha dans un cachot Quant aux deux filles de BlasCabanil, leur père les mit'/ivantes dans une tombe qui fut murée. Ce sont leurs tè'2S et les deux mains du grand marquis qui font l'écusson de Cabanil.

Gentlemen, le portrait du grand marquis était dans la salle basse où Ton introduisit madame la comtesse de Ghabaneil, ses enfants et son beau-frère. Sous le portrait, il y avait un homme debout. C'était deux fois le même visage austère et dur comme l'acier. Le petit-fils et l'ancêtre portaient du reste le même nom et le même titre ; c'étaient deux Cabanil, deux marquis, deux Blas; ils avaient le même ùge, l'un vivant, l'autre sur la toile, le même cœur aussi.

— Je vous salue, comtesse, ma cousine, dit-il. Prêtre, mon cousin, je vous salue. Que Dieu soit avec les enfants innocents. Le vent qui souffle du côté de la France est un air empoisonné : on y blasphème Dieu et le roi. Vous êtes victime de l'épidémie, mais reçoit-on au port le vaisseau où sont les malades de la peste? Le Riche-Homme a de l'or pour BBS parents qu'il aime, mais l'Espagne n'a pas de place pour ceux qui apportent la contagion impie. Yous avez tous fait la révolution, vous-mêmes qui en souffrez, gentilshommes, femmes, prêtres et roi! Vous avez en vous le germe maudit. Éloignez-vous de ceux qui ont gardé la santé de l'âme ; je vous affirme que rieu ne vous manquera, si vous partez tout de suite et de bon gré ; si, au contraire, vous réclamez l'hospitalité comme un droit, entrez et soyez prisonniers dans ma maison. Je vous donne le choix. L'Océan est libre : le port est soumis aux lois de la quarantaine.

Madame la comtesse de Chabaneil n'accepta ni l'une ni l'autre de ces deux alternatives. La famille exilée sortit de cette maison, dont elle n'avait vu que le vestibule, les mains

vides et le cœur blessé. La comtesse, n'ayant d'autres ressources que ses bijoux, dont la meilleure part était déjà vendue, se choisit une retraite dans le quartier des pauvres et y vécut modestement; mais, dans cet asile, un ange vint la visiter.

La femme du Riciîc-Homme, dona Mencia, marquise de Cabanil, avait alors vingt-quatre ans; elle était belle, comme le furent depuis ses deux lilles, les perles de l'Espagne. Ce qu'elle eut à dépenser de bonté, de grâces et de délicatesse pour adoucir la liberté outragée de la comtesse, vous pouveï le deviner. Elle y réussit surtout parce qu'elle amenait, elle, trois chers petits enfants, plus jeunes que ceux de sa cousine, qui vinrent du premier coup offrir leurs baisers souriants aux petits exilés, et la paix se fit dans ces chères caresses échangées.

Jeanne de Cliabaneil, âgée de six ans, prenait déjà sur ses genoux Blanche et Joaquina de Gabanil, deux chérubins de Dieu; César protégeait Angel autant que son bien-aimé frérc Hector, et le bon abbé Biaise, un jeune homme pensif et doux, les rassemblait, fatigués de leurs jeux, pour leur dire la morale en histoires.

Ceci avait lieu à Tinsu du marquis de Cabanil. Les enfants eux-mêmes étaient discrets, à cause de la terreur inspirée par leur père. Le marquis savait seulement que sa femme faisait passer certaines sommes aux exilés, et cela lui plaisait, car il avait l'âme généreuse à sa manière. S'il abhorrait la peste, comme il a])pclait la pensée française, il eût jeté à pleines mains son or aux pestiférés.

La comtesse et sa jeune famille changèrent cependant pctt à peu leur manière de vivre. L'aisance entra chez eux ; il n'y avait rien à refuser aux ingénieuses et angéliques façons de la marquise. La comtesse et elle devinrent des amios, eu plutôt des sœurs, tandis que les petits enfants, confondus en un môme troupeau, grandissaient frères et sœurs.

Pour ne pas désobéir totalement aux ordres du marquis cependant, dés qu'ils eurent l'âge, les deux Chabancik quillércnt Madrid. César, l'ainé, fut placé à l'école mililairo d'Etou, toute pleine encore des souvenirs de sir Arthur

Wellesley, et le petit Hector entra au collège écossais de Valladolid.

César avait douze ans et Hector atteignait sa sixième

' année quand les deux frères se séparèrent. Ils s'aimaient

ardemment tous les deux; je ne crois pas qu'ils "se soient

jamais revus entre cette époque et la catastrophe qui mit

fin à la carrière de l'aîné...

Ici, le regard du conteur se tourna comme malgré lui vers le jeune lieutenant qui écoutait grave et calme. Tous les yeux suivirent ce regard. Hector, interrogé ainsi par le silence du seigneur Pedrille et l'attention générale, répondit tout bas ce seul mot :

— Jamais !

Nous ne saurions dire ce que sa présence ajoutait d'intérêt au récit du courrier. Celui-ci avait promis de joyeuses aventures, et certes, jusqu'ici, son conte était loin de remplir sa promesse; mais il ne s'agissait plus d'un conte; le contrôle d'Hector donnait à tout ce qui était dit un caractère d'authenticité irrécusable.

On comprenait d'ailleurs que la présence du jeune Chabaneil dût imprimer forcément, et à l'insu même de l'improvisalcur, un cachet sérieux à ses paroles. Le cercle resserré présentait un cordon de figures curieuses, parmi lesquelles tranchaient les tètes plus vives de nos soldats, out tiers d'entendre une histoire française en plein camp ennemi.

Assurément, ils savaient comme tout le monde le gros des aventures du capitaine l'antôme, mais la légende, prise ainsi dans ses origines, était pour eux aussi nouvelle que pour les grenadiers écossais eux-mêmes.

Le conteur avait ce débit simple et discret qui sans cesse attire l'intérêt. Il eu savait long, Morin l'avait déjà dit à ses subordonnés avidement attentifs, peut-être plus long, en effet, que \q lieutenant lui-même, car rien n'échappe à ces espions qui flairent, qui furettent et qui ont le diable au corps.

— César de Chabaneil, reprit le courrier, fut quatre ans à Eton. A l'âge de seize ans, il s'échappa et passa la Manche

pour rentrer eu France. Marcngo appartenait ù l'histoire et la campagne d'Italie venait de finir. César se présenta au colonel-général Soult sans répondants ni recommandations et lui dit :

— Je suis le comte de Chabaneil.

— Au diable les comtes! répondit Soult, qui n'est gentilhomme que par Adam.

— Je sais l'anglais sur le bout du doigt, reprit César, l'allemand aussi et encore l'espagnol.

Soult, qui était en train d'examiner une carte, leva les yeux sur lui.

— Cela vaut déjà mieux, reprit-il, et que voulez-vous do moi, citoyen comte?

— Je veux entrer dans vos grenadiers à cheval.

— Votre âge ?

— Je serai majeur dès que j'aurai mon fusil sur l'épaule.

— Peste! vous savez le français aussi, monsieur le comte! D'où venez-vous?

— D'émigration.

Soult fronça le sourcil. Ce n'était encore que le Consulat; il était permis d'aimer un petit peu la république. Soult, le plus brave des soldats, mais le plus soumis des serviteurs, aimait la république en atlenilant l'empire et le reste.

— Oh! oh! fit-il, mauvaise école.

— Général, répliqua César, il n'est si pauvre pension dont il ne puisse sortir un bon élève. Je ne sais pas trop si j'ai des opinions; cela vient avec la barlie. Pour le présent, je prie le Dieu d'aulrclois, le nouv^J être suprême ou toute autre divinité qu'il vous plaise nitltre au ciel, de me donner une petite place dans les rangs, parmi ceux qui servent la France.

Soult lui tapa, ma foi! la joue, et lui'dit qu'il était un joli petit soldat. Le soir, il couclia dans la tente de Soult ; le lendemain, il écrivait sous la dictée de Soult, qui se mit à l'aimer comme un père. Je ne sais pas si le bon abbé lUaise et madame la comtesse de Giiabaneil eussent été aussi enchantés que Soult...

— Mon oncle Biaise est mort, monsieur, interrompit ici

Hector, — et c est avec le consentement de madame la comtesse de Chabaneil, ma mère, que j'ai jjris du service dans l'armée française.

• — Que Dieu bénisse la comtesse, votre mère, lieutenant.

Je sais que c'était mic noble femme Doux ans après,

César était avec Soult au camp de Boulogne ; deux ans après encore, le jour même où Soult était nommé raaréclial d'empire, César recevait sa commission de sous-lieutenant. Cela n'avait pas marché vite, n'est-ce pas? Mais souvenez-vous tous, messieurs les officiers, que la flamme d'une bougie est obscure et froide à son centre. 11 vaut mieux n'être pas si près de la lumière. César était aimé, on le lui a prouvé depuis, mais il était commode et on lavait sous la main : on le gardait.

César n'entra pas dans les grenadiers à cheval. Il eut sa sous-Ueutenance dans les dragons de l'Impératrice et ne se sentit pas de joie. On partait pour le Rhin. César fit de son mieux dans la Souabe, fut cité à l'ordre du jour à Donawerth et reçut sa première blessure en entrant dans Augsbourg. A Austerlitz, il était guéri; à léna, on le fit lieutenant sur le champ de bataille ; à Eylau, il eut les épauletles de capitaine.

Ce devait être là, messieurs, vous le savez d'avance, son bâton de maréchal. Des quaUtés que lui prête la chanson, par rapport à la table et aux dames, je n'ai pas encore parlé, parce qu'en vérité il ne songeait pas beaucoup à tout cela. Sa passion, c'était la guerre, et un souvenir occupait son cœur.

Gentlemen, je ne vous défends pas de sourire, mais j'affirme la réalité du fait : César de Chabaneil aimait sa cousine Blanche, qui était une enfant de quatre ans quand il l'avait quittée. Je ne puis vous dire comment cela se faisait, mais à mesure que passaient les années, il voyait en luimême la petite fille grandir et devenir femme.

L'ange aux blonds cheveux changeait de sourire. L'ùmc naissait dans le jais humide de ses prunelles. César devinait en quelque sorte les transformations de chaque jour et se traçait un portrait fleurissant du bouton qu'il avait vu naître.

jadis il appelait Blanche sa petite femme ; aujourd'hui, Hlanche était la maîtresse de sa pensée et l'aimant lointain autour duquel gravitaient ses rêves.

D'un Allemand, vous croiriez cela, parce que, au delà du [ihin, ils se sont fait une superhe réputation de songe-creux. ( n les voit toujours, dormant on éveillés entre une chope et une pipe, poursuivre l'ennui profond de leur somnolente féerie. Leur poésie bâille à se démettre la mâchoire, et leurs chansons ressemblent au lourd ronflement d'un gras bourgmestre engourdi sous sa surcharge de bière. Mais un Français! mais un capitaine des dragons de l'Impératrice! bercer l'amour au maillot et perdre son imagination dans les sentiers d'un conte bleu ! Souriez, messieurs, le capitaine César aimait sa petite cousine Blanche qu'il n'avait pas revue depuis qu'elle avait perdu ses dents de lait,

Et son premier soin, après la paix de Tilsitt, fut d'obtenir un congé pour aller aux genoux de sa mère, derrière laquelle il entrevoyait l'angélique visage d'une belle fille de quinze ans. A quinze ans, souvenez-vous-en, nos Espagnoles sont des femmes.

Le maréchal lui accorda son congé et l'embrassa par-dessus le marché sur les deux joues en lui disant ;

— Comte, ne sois pas trop longtemps. Il te faut un escadron à la prochaine victoire.

Ce vaillant maréchal était complètement réconcilié avec les titres de noblesse, depuis que Napoléon empereur l'avait créé duc de Dalmatie.

Voilà notre capitaine parti pour l'Espagne. II. avait entre les jambes son bon cheval de Mecklembourg et l'c s'inquiélait guère de la roule à parcourir. J'ai glissé tout à l'heure sur les naïves fredaines de sa jeunesse, mais je ne puis omettre qu'il avait la prétention, jusqu'à un certain point justifiée, d'être le premier horseman, comme vous dites, messieurs les Anglais, le plus habile homme de cheval de toute la cavalerie française, c'est-à-dire du monde entier...

A cette proposition, témérairement avancée, il y eut, autour de la table, une véritable clameur de haro. Certes, on pouvait tolérer bien des invraisemblances, parce que l'his-

toire venait du camp français. Personne n'eût dit mot, s'il se fût agi d'une ascension dans la lune ou d'un tunnel ouvert jusqu'aux antipodes; mais avancer, devant des Anglai?, que le premier cavalier de France est le premier cavalier du monde, cela franchit toutes les bornes et mérite protestation immédiate.

La protestation eut lieu, accompagnée de haussements d'épaules et de bruyants éclats de rire.

— Gentlemen , dit paisiblement le courrier, l'histoire est longue et il se fait tard. Acceptez, je vous prie, mon affirmation,..

— Du tout, pardieu ! s'écria Rouge-Dick, entêté sur ce point. Je n'admettrai jamais cela! Bien que dans notre pauvre petit camp nous ayons deux écuyers, Noir-Comin et vous, Correo, qui dameraient le pion à toute la cavalerie française !

— Et n'avez- vous pas entendu parler du fait de sport accompli par cet Urban Moreno, qu'on nomme le Verdugo? demanda l'enseigne Farlane. Il a franchi à cheval les trois fossés de l'enceinte élevée par le général Moore entre Coria et Vilamiel... et à chaque saut, au moment inème où son cheval planait entre ciel et terre, il a logé la balle d'un pistolet dans une pastèque, piquée à cinquante pas, au bout d'un bâton... Est-ce joli, cela, seigneur Pcdrille?

— Je monte passablement, gentlemen, dit celui-ci.

— Passablement! se récria Rouge-Dick, vous qui avez apporté en une nuit la nouvelle du débarquement de la division Grantham de Lisbonne àJIcrida! Soixante lieues, si je ne me trompe!

— Gentlemen, c'était une longue nuit d'automne... Je monte passablement, disais-je; Noir-Comin monte bien; Urban Moreno est un virtuose de l'étrior; mais, morbleu! je suis le maître de mon histoire et je vous répète que le capitaine César montait mieux que tout cela ! On ferait un livre avec ses exploits de coureur, et je me réserve de vous en servir un ou deux avant la fin de ce véridique récit.

Quoi qu'il en soit, il passa les Pyrénées et, dans les moD- I. 4

G2 LE CAPITAINE FAÎsTpaj^

tagnes de Mucdo, il lui arriva une aventure, s^ pjrem|ère aventure, à proprement *i3arler.

Il avait atteint Medina-Cœli vers les six licurcs du soir, après une très-longue traite, et pensait se reposer jusqu'au lendemain matin, lorsque l'iiôte, arrêtant son cheval au seuil de la misérable écurie, lui annonça rudement qu'il n'y avait pour lui ni lit, ni place à table. Les recrues de la Navarre marchaient sur Siguensa, et les officiers avaient retenu toute l'iiôtellerie. Il allait faire contre fortune bon cœur et se remettre en selle pour gagner Bujarrabal, de l'autre côté de la Sierra, lorsqu'une voix tomba du premier étage et dit :

— Holà! seigneur capitaine, je pars ce soir à dix heures. Montez; si vous voulez me faire l'honneur de partager mou repas, vous hériterez de ma chambre et de mon lit.

César leva la tête et vit à la croisée un tout jeune officier de recrues qui le saluait de la main en souriant. Sa figure lui plut; il répondit: — De grand cœur, lieutenant! et monta, après avoir soigné sa bête, comme il convient à tout cavalier digne de ce nom.

Le lieutenant espagnol était seul et assis déjà devant une épaule de mouton flanquée d'une omelette. Un pot de viu de Catalogne moussait auprès de lui. Obéissant à un geste hospitalier, le capitaine prit place et attaqua l'éclanchc en liomme qui est à vingt lieues de son déjeuner. L'officier espagnol était presque un enfant et un charmant compagnon; il coupa court aux actions de grâces que César entamait la bouche pleine, en disant :

— Vous êtes Français, seigneur capitaine; on prétend que les Français n'ont peur de rien : cela est-il vrai?

— Cela est vrai, seigneur lieutenant, répondit Cliabaneil à. tout hasard.

L'Espagnol lui versa un bon verre de vin et reprit en eouriant •

— Vous êtes bien heureux, seigneur capitaine... A votre santé et à vos amours!... Jloi, j'ai perdu mon cheval et ma bourse, la dernière fois que j'ai passé la Sierra. Je suis cadet de famille : don Diego Valverde, pour vous servir, et

j'avoue qu'une pareille brèche à mes finances esl pour nnoi chose très-considérable.

— Il y a donc des bandits dans la Sierra, seigneur lieutenant?

— 11 n'y en a qu'un, seigneur capitaine, mais il en vaut trente.

— Comment se nomme ce terrible compagnon?

— Urban Moreno, le Navarrais,

— Est-il assez fort pour attaquer tout votre bataillon de recrues?

Don Diego Valverdc poussa un gros soupir et remplit de nouveau les verres.

— Est-il indiscret de vous demander votre nom, seigneur français? reprit-il.

— César de Chabaneil, pour vous servir aussi, mon jeune maître.

Le petit Espagnol se leva, fit le tour de la table et se jeta à son cou.

— Par saint Antoine! s'écria-t-il, la rencontre est heureuse! J'ai étudié avec votre frère Hector à Valladolid et j'ai servi sous votre cousin Ange de Cabanil dans les gardes wallones... deux chers amis... Je voudrais bien avoir l'un ou l'autre des deux avec moi pour mon équipée de celle nuit, capitaine. Les recrues restent ici jusqu'au jour, et moi je suis chargé d'aller à Siguensa préparer les quartiers... Dites-moi, vous avez quatre heures pour reposer votre cheval et vous : seriez-vous homme à me faire un peu la conduite au clair de la lune?

11 ne faut pas appeler poltronnerie des craintes d'enfant si franchement exprimées. César se mit à rire et accepta le cartel du meilleur de son cœur. Tout sembla gagné pour le petit seigneur Diego, qui reprit sa place en paix et retrouva son appétit perdu eu un clin d'oeil.

La cruche de vin de Catalayud se vida et fut remplacée par du meilleur ; le petit lieutenant aurait voulu du chambertin et du johannisberg, nectars qu'il connaissait seulement de nom, pour fêter son ami le capitaine. Sou contentement le faisait communicatif.

Il avait eu quelques rivalités d'amourettes avec son rommandant, rancunier comme un Navarrais, et son commandant n'aurait pas été inconsolable, si un malheur lui fût arrivé dans la Sierra. D'autre part, il n'osait pas réclamer d'escorte, parce que tous les officiers espagnol& ont charge expresse d'être braves comme le Cid et qu'il redoutait les moqueries de garnison encore plus que les importunités du seigneur Urban Moreno. Mais avec son ami le capitaine français, carrajo ! il se sentait capable de braver toutes les bandes de la vieille Castille!

César de Chabanoil voulut avoir, comme de juste, quelques renseignements sur le pays et sur cet Urban Moreno que vous paraissez connaître assez intimement, gentlemen, lui ou son homonyme, et qui commençait alors sa carrière dans la montagne, au fond des gorges qui joignent la Sierra Muedo à la Sierra Solorio.

C'était, selon la réponse de Diego Valverde, un fort aimable type de bandit espagnol, galant au suprême degré, exigeant du beau sexe la bourse et le baiser, portant la guitare au dos et les pistolets-tromblons à la ceinture avec une grâce qui lui gagnait tous les cœurs, associé avec les trois quarts des hôteliers de la route et avec la totalité des muletiers, arriéres et conducteurs de coches, vainqueur des filles d'auberge, favori de leurs maîtresses et amant déclaré de Barbara Munos, la fameuse Galicienne, hôtelière au Taunau-Tué, le plus sinistre coupe-gorge de toutes les Espagnes.

César demanda peut-être comment un coupe-gorge si célèbre pouvait exister à quelques lieues de la Sainte-Ilermandad de Sigucnsa, et pour quelles raisons les recrues qui passent là quatre fois l'an n'avaient pas fait justice de cet infâme repaire. Mais don Diego Valverde déclara franchement qu'il n'en savait rien et que, de Fontarabie jusqu'à Cadix, les choses allaient ainsi, en Espagne, depuis le temps du roi Pelage.

Quant à la Galicienne Barbara Munos, elle travaillait de sa personne quand il s'agissait de broyer la tête d'un voyageur endormi ou même de l'attaquer à force ouverte, si ses inquiétudes le tenaient éveillé. Elle avait eu déjà trois maris,

dont le dernier vivait encore un petit peu; les deux autres avaient été, l'un assommé, l'autre étranglé.

C'était une belle femme, bien qu'elle louchât des deux yeux; ses dents étaient blanches comme l'ivoire et chacune avait la largeur d'un dé à jouer. Un doigt manquait à sa main droite, par suite de la morsure désespérée d'un agonisant. Ses cheveux roux formaient six tresses dont chacune était grosse comme toute la chevelure d'une femme. Elle était ivre une heure après le lever du soleil et pouvait boire en un jour trois cruches d'aguardiente sans avoir la migraine.

Cet Urban Moreno était un galant bien heureux !

— Et l'hôtellerie du Taurcau-Tué , interrogea César, savez-vous au juste sa situation?

Certes, certes, seigneur capitaine! Qui ne connaît le Toro Matado, quand on a fait la route de Catalayud à Siguensa seulement une fois dans sa vie? C'est la maison du diable, tout uniment. Elle s'élève ou plutôt elle s'enfonce dans la roche tout au fond de la gorge de Penas, à un quart de mille de ce qu'ils appellent le grand chemin, c'est-à-dire deux fondrières qui rayent le lit desséché d'un torrent. Deux ou trois douzaines de petits sentiers sont percés dans la montagne à une lieue à la ronde et tous finissent par arriver à l'osteria infernale, qui est comme le centre d'une toile (f araignée. Bien des voyageurs croyaient avoir passé le lieu maudit depuis longtemps et cherchaient des yeux déjà le joli clocher de Bujarrabal, qui se sont trouvés tout à coup en face d'une maison inconnue, car l'osteria a quatre faces, toutes dissemblables et ces voyageurs-là dorment maintenant sous la terre humide, dans la cave de Barbara Munos.

— Mais soyez tranquille, ajouta don Diego Valverde, qui craignit d'avoir dé.'^oùté sa future escorte, nous avons pleine lune, cette nulî; tt je connais la route si parfaitement que j'irais les yeux Mandés à travers la montagne. Nous éviterons les gorges de Penas en tirant à gauche, toujours à gauche... et je vous invite à déjeuner demain matin, seigneur, si vous le voulez bien, à la fonda de l'Esprit-Saint, qui est le meilleiu* bôtel de Siguensa^

66 rr. capitaine fantôme

Wpar ?p mit à la fenêtre. 11 faisait nuit. La lune montait, en elTet, à l'horizon limpide.

— Nous ferons de notre mieux, seigneur Valverde, dit-il en se jetant sur le lit. Éveillez-moi quand il en sera temps, je vais dormir un petit somme.

Don Diego mi souhaita aussitôt la bonne nuit et se lut comme un fils soumis qui respecte le repos de sou père. César sommeilla trois heures environ, et cela suffit à un soldat quand il n'y a pas moyen d'en prendre plus à sou aise. Il se sentit secouer par le bras au beau milieu d'un rêve où il voyait Blanche de Chabaneil lui sourire au travers des broderies de son voile de dentelles. 11 fut sur pied en un clin d'œil. Le temps avait changé; le vent secouait les châssis de la fenêtre, et de grands nuages noirs, aux franges bleues comme la mine de plomb, couraient les uns après les autres dans le ciel.

— Trinité sainte ! Jésus-Maria! disait l'hôtesse en bouclant la valise du jeune lieutenant, vous ne vous mettrez pas en route par une tempête pareille, seigneur don Diego. Vous savez ce qu'est un orage de nuit, là-haut dans la montagne, puisque vous êtes du pays. J'ai connu votre père et votre mère, jeune homme, des gens de bien et des pratiques. La route va être une rivière avant deux heures d'ici.

— Bah ! bonne dame, répliqua Valverde, qui était un peu pâle. Bujarrabal n'est éloigné que d'une heue et demie, après tout. Dans deux heures d'ici, nous serons loin de l'autre côté de la montagne.

— Que Dieu vous garde, jeune homme! prononça gravement l'hôtesse, qui fit en outre le signe de la croix. Par ces nuits noires, la montagne est à Urban Moreno. Je souhaite que vous n'alliez pas à votre malheur!

Elle se relira. Le capitaine César dit en rebouclant son ceinturon :

— Ami, je faisais un joli songe. Répondez franc : faut-il absolument que vous partiez ce soir?

— Il le faut pour l'honneur de mon nom, répondit Valverde avec une visible tristesse Le command;Mil me fait passer pour uu jeune homme timide. J'ai souvent soubaiUS

d'avoir à oser quelque entreprise semblable à celle que nous allons tenter cette nuit.

— Un guide! s'écria l'hôtesse en rouvrant la porte brusquement. Prenez du moins un guide pour tenir la bride aux endroits cfifficiles! Je vous aimerais mieux sur deux bonnes mules que sur ces clievaux-là! Il y a le Gibose qui marchera devant vous pour une piécette ou deux, la pauvre créature. Vous ferez ainsi une bonne action et un acte de prudence, nobles cavaliers. Je ne connais au monde que le Gibose pour discerner la vraie route des sentiers qui mènent au Tore Matado.

César de Chabaneil avait dormi sur l'histoire du Taureau- Tué et de la maîtresse du coupe-gorge. Son hésitation n'avait Irait qu'aux menaces de l'orage. Le côté romanesque de l'aventure le remit en goût et il dit à l'hôtesse ;

— Soit, bonne dame, apportez-nous votre Gibose et un flacon d'eau-de-vie de France.

Toro Matado.

Le seigneur Pedrille tendit ici son verre à Rouge-Dick, et ce fut le signal d'une rasade générale.

— Gentlemen, reprit-il après avoir bu, l'hôtesse de Medina-Cœli amena, en apportant le flacon d'eau-de-vie, un petit homme en guenilles et pourvu d'une bosse tout à fait extravagante. Ses cheveux , aplatis entre deux énormes oreilles, couvraient une figure deux fois trop grande pour l'exiguité de sa stature, et ses yeux hardis brillaient d'une eflronterie diabolique.

— Voici Lazarille, le pauvre Gibose, dit l'hôtesse, fidèle comme un chien, seigneuries! Il sent Urban Moreno d'une lieue, et si vous lui donnez un doigt d'eau-de-vie, il trottera plus vite que vos chevaux.

Le bossu se posa devant les deux officiers d'un air fier, taodis que le feu 4e ses yeux caf essait la bouteille. César et

Valverdc burent un verre chacun. Le bossu, à qui on tendil la bouteille, la remit vide sur la table. 11 poussa un grand soupir, et sa taille lit efl'ort pour se redresser. Vous eussiez dit que son étroite poitrine était tout à coup élargie.

— En route, commanda-t-il, si vous voulez franchir les gorges avant l'orage!

Les deux chevaux piaffaient dans la cour ; on fut en selle en une minute. Les souhaits de bon voyage de l'hôtesse et ses bénédictions suivirent nos deux officiers jusqu'au bout de la rue, puis ils se trouvèrent en pleine campagne sur la route plate et poudreuse qui traversait des champs découverts. Les nuées se massaient de plus en plus et la lune ne paraissait qu'à de longs intervalles, voguant tout à coup dans quelque flaque d'azur profond.

Le vent soufflait par rafales brusques, soulevant des tourbillons de poussière, car on n'avait pas eu encore une goutte de pluie. Un vaste bruit venait du lointain, comme si la tempête enragée eût éclaté déjà sur la montagne. C'était une nuit sinistre. Le Gibose trottait en chantant au devant des chevaux, et sa chanson rauque ajoutait je ne sais quoi de lugubre au deuil de ces ténèbres menaçantes.

— Hardi, mes cavaliers! criait-il de temps en temps. Ce sont des nuits pour Urban Moreno, cela! 11 faut arriver aux gorges avant l'ouragan qui vient derrière nous.

Puis il reprenait son chant croassant et monotone. Quand la lune se montrait à demi sous un nuage moins opaque, on voyait son étrange silhouette courir sur la route, blanche de poudre ; quand la nuée s'épaississait, il semblait se perdre tout à coup dans la nuit, d'oii jaillissait son chant bizarre.

César de Ciiabaneil était parfaitement lui-même et tel que nous l'avons vu à la table du souper. Ces promenades nocturnes, en Espagne ou ailleurs, le connaissaient, et il fallait d'autres dangers, je vous l'affirme, pour entamer son sangfroid ; mais, depuis l'heure du souper, le pauvre petit lieutenant avait perdu beaucoup de son humeur causeuse et de ses gaîtés communicalivcs.

Ces ténèbres semblaient l'opprimer; on pouvait entendre, Pfin4utitnu*il r.hfivanchait silencieux, ea respiration courta

et pénible. Aux paroles insouciantes de son compagnon, il répondait par monosyllabes, et son malaise, soit qu'il fût moral ou physique, allait évidemment croissant. Plusieurs fois, le capitaine lui demanda s'il était malade, il répondit non, et l'entretien tomba.

— Holà! bossu! cria tout à coup César, viens çà et causons, je m'ennuie.

Le Gibûse ralentit son pas aussitôt et interrompit sa clianson.

— Pour causer comme pour marcher, répondit-il, je suis aux ordres de Votre Grâce.

— Tu m'as l'air d'un garçon de sens. Y a-t-il longlempa que tu habites le pays?

— Depuis le jour de ma naissance, seigneur.

— Tes parents sont de Medina-Cœli?

— Oh ! oh ! oh ! mes parents ! s'écria le Gibose avec son rire aigu; — je suis né sous un chou, sauf le respect que je dois à Votre Excellence.

— Alors, tu t'appelles Lazarille tout court?

— Non pas : Lazarillo Giboso, s'il vous plaît! Et c'est un nom harmonieux, je pense!

— Parle-moi un peu de la route, Lazarille; quelle largeur a la montagne?

— Ici un quart de mille et là une demi-douzaine de lieues, selon le sens où on la prend. Seigneurie. La route est droite comme un I, quand elle ne fait pas de détours, et si seulement nous pouvons éviter ceux qui nous attendent, je réponds sur mon salut que nous n'aurons point de mauvaises rencontres.

II y avait de la raillerie là-dedans, mais aussi un fond sérieux, et le tout ne déplaisait point au capitaine.

— Penses-tu donc qu'ils nous attendent, Gibose? murmura la voix altérée de Valverde.

— La nuit est trop belle pour qu'ils négligent l'affût... Mais nous avons encore un quart d'heure de marche dans la plaine, et je sais un passage qu'ils n'auront peut-être pas eu l'idée de garder.

— • Sont-ils beaucoup? demanda César.

— Cela dépend des affaires, seigneur. Quand le commerce va, Moreno ne se refuse rien. Dans la morte-saison, il travaille tout seul avec ceux du Toro Matado.

— Et à quoi ga^'nes-tu ta vie, toi, Lazarille?

— A ceci et à cela, Votre Grâce, .fe bois plus d'aguardionfe que je ne mange de pain. Au printemps et dans Tétô, je cours devant les voyageurs; à l'automne, je glane les champs du Riche-Homme, le marquis Blas de Gabanil...

— A-t-il donc des biens aussi de ce côté?

— Il a des biens partout... L'hiver, je suis moitié mendiant, moitié voleur.

— Voleur ! répéta César, étonné de cet aven gratuit.

— Nous sommes en été. Seigneurie, expliqua le bossu înpénument, vous n'avez rien à craindre de moi, car je perdrais toutes mes pratiques, si je trompais un voyageur.

— Du diable si je me fie à cette créature! grommela Valverde à l'oreille de César.

— Dis-moi, Lazarille, interrogea encore ce dernier, as-tu quelquefois eu des rencontres avec Urban Moreno?

— Souvent, Seigneurie.

— C'est un audacieux assassin?

— Assassin, oui; audacieux, non. Il attaque rarement en pleine route ceux qui sont armés comme vous l'êtes. Sur la Toute, on se défend. Au Toro Matado, c'est bien plus commode.

— As-tu été au Toro Matado?

— Une année entière, Seigneurie, du temps de Samuel, le Portugais, qui était le valet de la Galicienne. J'étais, moi, le valet du valet. Il y a longtemps de cela, et mon pauvre corps garde les marques des coups que j'ai reçus. Je suis tout petit, mais j'ai deux haines qui sont grandes.

— Et comment as-tu quitté le Toro Matado? Ils ont eu pitié de toi?

— Ils n'ont pitié de personne,.. Quand Samuel est parti pour chercher fortune, j'ai acheté ma liberté en promettant de leur mener des chalands.

— El leur as-lu mené des chalands?

— llu seul, répliqua le bossu sari«5 hésitef.

— Comment! misérable coquia!... commença le capitaine en arrêtant court son clieval.

— Marchez, seigneur, marchez! interrompit Lazariile en ricanant; voici le pied de la montagne, et avec votrepermission, je vais J)ientôt vous imposer silence... La nuit est noire comme l'enfer, c'est certain.

Quoique l'obscurité fût en effet de plus en plus profonde, il était facile de voir que le pays avait changé de face. Les cliamps cultivés avaient fait place à des terrains mamelonnés, la plupart incultes, les autres couverts de bouquets de chénes- 1 loges. La route descendait, rugueuse et pierreuse, entre doux rampes dont la hauteur variait, formant ù l'œil un double et large feston.

— Je vais vous dire, seigneur, reprit froidement le Gibose, comment je gagnai bien malgré moi la prime de cinq douros promise par Urban et la Galicienne. J'eus à conduire lan dernier du Bujarrabal àMedina-Cœli, un pauvre vieux marchand juif qui se mourait d'âge et qui portait sur lui une ceinture trop bien garnie. Il voyageait sur sa mule, parce que les conducteurs des coches sont partout arrangés avec les bandits. Le juif allait rejoindre sa famille et revenait de Siguensa, où j'avais guidé des Anglais sans encombre. La venta de Bujarrabal était pleine et il trouvait à l'hôte une mauvaise mine; il voulut poursuivre sa route, malgré l'heure avancée. Moi, il m'importait peu; nous partîmes. Il n'y avait pas de lune et c'était une nuit de novembre, pleine de brouillards. J'entendais le vieux qui gémissait sur sa mule, parce que la route était toute semée de roches, et je lui dis : Seigneur, la route du bas est plus longue, mais plus douce. — J'ai hâte, me répondit-il. Mieux vaut pour moi mourir que de perdre le bien de mes enfants. — Nous restâmes donc sur le droit chemin, sa mule trébucha sur la pointe d'une roche ; il tomba; je le relevai privé de sentiment. Je remerciai Dieu, car un moine du couvent d'Arcos passait bur son âne; il m'aida ii secourir Kon juif et lui ht boire, ainsi qu'à moi, de bonne eau- de-vie qu'il avait dans sa gourde. — Je sais ici prés, me dit-il, un abri où ce vieillard recevra les premiers soins... Je ne connaissais pas de maison dans la montagne, mais par les che-

mins qui m'étaient connus, le Toro Matado était à plus d'une lieue de là et je n'avais pas peur. Nous arrivâmes, le moine, le vieillard et moi, à une maison que jamais je n'avais vue ; nous francliîmes une porte basse et je poussai un cri d'étonnement : c'était la cuisine de la Galicienne où nous entrions, et la Galicienne était là qui me tapa sur la joue en m'appelant son cher enfant. Le moine ôta sa iDarbe et son capuchon pour montrer le rude visage d'Urban Moreno.

— Et le vieux juif? demanda César de Chabaneil.

— Il n'avait plus qu'un souffle de vie, mais ce souffle tenait ferme dans son pauvre corps. Quand il vit qu'on me donnait mes cinq douros, il chercha une issue pour fuir. Ses deux mains tremblantes serraient sa ceinture où était son cœur. La Galicienne l'abattit d'un coup de fourche d'écurie et Munos, son mari, le frappa de son poignard, renversé qu'il était au milieu de la cuisine. Le sang ne vint pas. Ils furent cinq longues minutes à le tuer. J'ai entendu son râle pendant bien des nuits. Il mourut enfic, mais il fallut lui couper les poignets pour détacher ses mains de sa ceinture, qui contenait cent cinquante onces d'or. Son dernier regard fut pour moi et il me maudit. Sur le salut de mon âme, je jure- que si j'avais eu la force d'assommer les Munos et le Moreno, le juif aurait gardé la fortune de ses enfants.

Comme le Gibose prononçait ces dernières paroles avec énergie, un craquement se flt dans le taillis de bourdaines qui bordait maintenant la route. On était au milieu de la montagne, et du ciel, noir comme un dôme d'ébéne, de larges gouttes de pluie tombaient.

Le Gibose se glissa entre les deux chevaux et murmura :

— J'ai parlé trop et trop tard. Urban Moreno m'a entendu.

César de Chabaneil ne put s'empêcher de tressaillir, car il n'y avait point de défense possible contre un coup d'espingole tiré du fond impénétrable de ces halliers. Valvcrdc allait comme un mort, muet et pétrifié sur sa selle. Le bossu ne parlait plus.

Un éclair déchira la nuit; c'était le premier ; il montra les deux côtés de la route : des pins bas et trapus parmi des coches blanches, et en avant un passage étroit entre deux ta-

lus hauts et droits comme les murs de deux gigantesques forteresses.

— Nous allons bien, dit le Gibosc; — voici la gorge d'Adam qui aboutit au cabczou de Saiiit-Ferdiuand. Si nous passons le cabezon, un temps de galop sur la gauche, car la route est plane, et nous sommes en Gastille !

— Passe le premier! lui ordonna César, à l'entrée du défdé où il était impossible à deux hommes de marcher de front.

Les ténèbres étaient si épaisses entre ces deux remparts dont les sommets semblaient se rapprocher et pendre en voûte au-dessus des voyageurs qui cessaient d'apercevoir le ciel, que César crut avoir été obéi. Le Gibose, selon lui, était devant, Valverde venait le second, et lui, Chabaneil, fermait la marche; mais à peine avait-il fait trois pas dans le détilé qu'un cri aigu et plein d'agonie le retourna en sursaut sur sa selle. Un second éclair rendait l'obscurité visible. Il vit, pendant la dixième partie d'une seconde, un homme de forte taille et masqué, qui enlevait le bossu à bout de bras par les cheveux.

— En arrière, Valverde! s'écria-t-il, pendant que l'apparition se noyait dans l'ombre plus opaque: au secours de ce malheureux !

Il fit en même temps reculer son cheval, car il n'y avait pas la place de volter. Quand u s'arrêta hors de la gorge pour prêter l'oreille, il entendit deux bruits : un froissement dans les broussailles voisines et le galop, lointain déjà, du cheval de Valverde, qui prenait la fuite sans vergogne et à toutes jambes.

Chabaneil nota la direction du premier bruit et donna de l'éperon à sa bête, qui plongea dans le plus épais du fourré.

— A l'aide! à l'aide! cria la voix du bossu à vingt pas en avant de lui.

Puis sa gorge rendit un râle étouiïé, comme si une main de fer l'eût étranglée.

L'éperon de Chabaneil laboura une seconde fois les flancs de son cheval, qui bondit, perçant sa trouée parmi les broussailles. De temps en temps le capitaine demandait : Lazarille,

74 LE CAPITAINE FANTOKE

^11 es-tu? Personne ne répondait. An bout d'une centaine de pas, cheval et cavalier sortaient du fourré; mais à ce moment itême le sol manqua sous eux et i.s furent précipités dans le vide.

tJn éclat de rire retentit sous bois, mais le capitame ne dut pas l'entendre, car il était en train de dégringoler le long d'une rampe sablonneuse, au bout de laquelle son cheval perdit plante de nouveau pour aller se broyer au fond d'un précipice.

Le capitaine, par une chance spéciale et sur laquelle un bon joueur n'aurait pas risqué unepistole contre cent, restait accroché à la fois par sa main et par le pan de son frac aux branches d'un cyprès qui pendait sur l'abîme.

Il resta là immobile, car le moindre mouvement pouvait être la mort, et il devina bien que quelqu'un écoutait en haut de la rampe, attendant son cri d'agonie^ car de petites pierres et des mottes de sable ronlèrent à droite et à gauche delhi.

Après quelques instants, un bruit de pat» se lit sur sa droite. Un homme descendait par un sentier ••^ui, pour lui, restait invisible. L'homme atteignit le fond dn précipice en assez peu de temps et battit le briquet pou* allumer une lanterne. 11 parlait seul et disait :

— Oh diable est le corps?

Le capitaine, toujours immobile, put enfin voir le lieu où il se trouvait, aux lueurs d'un éclair. Le cyprès, grêle et rabougri, qui surplomblait terriblement le précipice, tenait au roc par ses racines. Avec du sang-froid, il était possible de gagner la terre ferme, pourvu que quelque branche morte ne rompît pas sous le poids. César l'essaya et y réussit; à l'instant môme où la voix d'en bas reprenait, sa recherche étant achevée :

— Ces Français ont tous de la corde de pendu ! Il n'y a là que le cheval!

Gomme vous pouvez le penser, gentlemen, le capitaine ne s'attarda pas à écouler davantage. Il s'enfonça de nouveau dans le taillis, faisa:.l Ir moins de bruit possible et es-sayanl d<i retrouver sa route a luluns.

En somme, Urban Moreno et ses liommes ne lui caiisnieiil; désormais qu'une inquiétude médiocre. En entrant dans lu gorge d'Adam, il avait eu la précaution de retirer ses pistolets de ses fontes pour les passer à sa ceinture, et son saluft de dragon pendait à son côté. C'était plus qu'il n'en fallait pour mettre à la raison un bandit espagnol, soutenu ou non par ses mirmidons.

Sa crainte, c'était de manquer son chemin dans cette épouvantable nuit et de tomber encore au fond de quelque trou. On ne s'accroche pas deux fois aux branches d'un cyprès, et, sous la pluie qui tombait maintenant à torrents, le sol glissait comme un verglas, mais il était littéralement impossible de voir où le pied se posait.

Après un siècle de tâtonnements, de découragements et de fatigues, César de Ghabancil, qui n'avait jamais pu retrouver la gorge d'Adam, arriva enfin à une route praticable. Il lira sa montre et la fît sonner; la montre dit une heure après minuit ; il y avait par conséquent deux heures ou à peu près qu'il s'était séparé de ses compagnons. A son estime, il avait pu faire depuis lors une lieue dans la montagne en ligne directe, sur la gauche du grand chemin.

Qu'étaient-ils devenus, ses compagnons? Pour le pauvre Lazarille, la réponse n'était que trop aisée; mais Valverde? Ce fils du Cid ne s'était peut-être pas comporté avec une vaillance très-digne d'être célébrée par les romanceros, mais ce n'était qu'un enfant, et il y avait des terreurs dans l'air, cette nuit.

ie capitaine était un cœur clément, et je crois que tous les braves ont une douce pilié pour ceux qui tremblent. Malgré la fuite du petit lieutenant, César s'intéressait à lui et souhaitait de le retrouver sain et sauf au déjeuner de Siguenza. Comme le sentier était droit et bien battu désormais, li mit le sabre à la main et prit le pas de course sans autre précaution.

Pendant une heure entière encore, il marcha ainsi. Du pas dont il allait, on fait deux lieues à l'heure. La montagne, dans sa plus grande largeur, n'a pas ici une demi-lieue. César, habitué à s'orienter dans des contrées inconnues,

ib LE CAPITAINE FANTOME

guetta le premier sentier coupant le sien à angle droit et s'y engagea résolument, bien sûr d'arriver en moins d'un quart d'heure à la plaine.

Son calcul se trouva juste ; du moins, précisément au bout de ce temps, vit-il l'iiorizon s'éclaircir et les fourrés où il marcliail depuis si longtemps disparaître à droite et à gauche. Quoique la nuit fût toujours aussi noire, il distingua une barrière au devant de lui et la franchit d'un saut joyeux, car toute barrière annonce une habitation humaine.

En effet, le toit d'une maison se profilait sur le ciel sombre, et par delà le capitaine crut apercevoir d'autres maisons, un clocher, tout un village, enfin, — sans doute ce fameux Bujarrabal tant désiré. Pour comble de bonheur, cette première maison du hameau était une hôtellerie, car on entendait l'enseigne invisible qui se balançait au vent en grinçant sur ses gonds. La cheminée fumait : bon signe, et une lueiir se montrait derrière les volets fermés du rez-dechaussée.

Il n'est personne d'entre vous, gentlemen, qui, dans sa carrière miUtaire, n'ait ressenti plus d'une fois le bien-être éprouvé par notre capitaine à la vue de tout cela. C'était un bon feu pour sécher ses habits trempés de phiie, c'était aussi une bonne tasse de vin chaud pour remettre son cœur, et quelque chose, ne fût-ce qu'une modeste omelette, pour apaiser la révolte de son estomac aflamé. C'était enfin la sécurité revenue, ce qui n'est pasindiffércnl, même au i)lus téméraire courage, après les fantastiques dangers d'une telle nuit. Un village! un clocher! Les bandits étaient à cent lieues derrière et notre capitaine se disait, car l'aspect du port rend l'àme bonne :

— Pourvu que ce pauvre Valverde ait été aussi heureux que moi !

Il frappa à la porte. Un guichet s'ouvrit aussitôt et fut incontinent bouché par une tète dont les yeux inquiets reconnurent le dehors.

— Vous êtes seul, seigneur voyageur? demanda une voix douce et polie.

— Seul, mon hôte, répondit le capitaine, et trempé jusqu'aux os.

— Une triste nuit, Trinité sainte! dit la douce voix. Seigneur voyageur, avez-vous donc traversé à pied la montagne?

— Ouvrez, mon hôte! ordonna César impatienté; nous causerons ensuite!

La tête disparut, le guichet se referma, un agréable bruit de barres enlevées et de verrous tirés se fit entendre, et bientôt se montra sur le seuil un petit homme d'apparence chétive, mais décente et débonnaire, qui tenait une lampe à la main. C'était le propriétaire de cette voix si harmonieuse, et il l'adoucit encore pour dire, en saluant comme on plonge :

— Soyez le bienvenu, seigneur voyageur!

— Vous n'auriez point reçu ici mon hôte, demanda tout d'abord César de Cliabaneil, un jeune officier à cheval de l'armée espagnole : don Diego de Valverde?

— Cette nuit, seigneur?

— Sans doute. Son chemin était de prendre Bujarrabal pour gagner Siguenza.

— Ah! ah! répéta l'hôte qui eut un bon sourire: Bujarrabal!

— Ne suis-je pas ici à Bujarrabal?

— Si fait bien! Où donc seriez-vous, seigneur, je vous prie, sinon à Bujarrabal?... Pauvre pays, c'est vrai, mais" honnête et craignant Dieu, certes, certes... Quant au jeune officier de l'armée espagnole, il a dû passer franc, car nous ne l'avons pas vu... N'est-ce pas, Hugo, que nous n'avons pas vu le jeune officier de l'armée espagnole ?

Un grognement rauque répondit dans l'ombre que faisait le manteau de la cheminée. Il y avait là un gaillard à la chevelure hérissée, qui essuyait un plat de faïence avec une serviette, noire comme de l'encre.

Ces pauvres hôteliers villageois ne gagnent pas assez pour avoir des valets de bonne mine. Néanmoins, la mine de celui-ci était par trop mauvaise, et César, d'instinct, reboucla

son ceinturon, qu'il étnit en train de lâcher pour se mettre à l'aise.

Il y avait quelques charbons dans l'àtre. Une table occupait lo milieu de cette pièce qui devait ôtrc la salle comnmyo. Lc3 murailles en étaient nues, sauf quelques estampes grossières, collées à la maçonnerie; ces images étaient pour une moitié des images de saints encadrées dans des cantiques, pour l'autre des portrriitsde bandits célèbres entourés par la complainte qui racontait leurs hauts faits. Ce culte du bandit ne prouve rien contre l'honnêteté d'une auberge îspagnolc; il appartient à toute l'Espagne.

— Eh bien! mon hôte, demanda César, qui n'était pas homme à se déconcerter pour une salle à manger de sombre aspect et un valet de méchante mine, qu'allez-vous me donner pour faire mon réveillon? J'ai grand appétit, et je ne regarderai pas à la dépense.

— Quand on a le gousset bien garni, grommela Hugo, essuyant toujours son assiette de faïence, on met un cheval entre ses jambes pour passer la gorge d'Adam, j'en suis sûr.

— La paix, innocent! cria le doux hôte. Ah! seigneur voyageur ! le mal qu'on a à se procurer des serviteurs convenables!... Ne vois-tu pas, Hugo, que Sa Grâce est un ofRcier de France ! Et je gage qu'il a perdu son beau cheval dans quelque ravin, oui... c'est la malédiction de Dieu, Excellence, que les routes de ce pays-ci! Que diriez-vous d'une tranche de lard, sur le gril, ou bien rissolée dans la poêle? Nous avons avec cela du gâteau de mais, pétri par les mains de ma bonne femme et qui est en renommée à dix lieues à la

ronde Padrona! lève-toi! mon bien-aimé trésor, et

allume un fourneau pour la pratique que saint Antoine nous envoie.

H se lit un bruit dans ia pièce voisine, la cuisine sans cloute, dont la porte noire était béante.

— Vous serez content. Seigneurie, reprit l'hôte; voici ma compagne qui se lève, et tout sera prêt en un clin d''œil. Voua trouverez le vin meilleur encore q ne la chère, je vous en préviens. Nous avons un baril de Hota qui nous est arrivé

Mer. N'est-ce pas un fait exprès? Allons. Hugo, une brassée l'e sarment sur ces cliarbons; ne vois-tn pas que ce iientillionirae grelotte? Éveille Lilias à coups tle pied, lu fainéante, l.'OLir qu'elle descende à la cave... Ma chère femme, là-bas, que ce soit vile et bien préparé... Dépéchons, tout le monde : je veux que le seigneur français aille dire jusqu'à Paris qu'il a élé l)i{;n traité dans notre pauvre maison!

Hugo lâcha enfin son assiette de faïence et sa serviette noire. Les sarments pétillèrent sur la braise et prirent flamme , tandis qu'on entendait distinctement soufller les fourneaux de lacuisine. Tout cela était de bon augure. César se mit le dos au feu, puis le ventre, et regarda joyeusement fumer son uniforme.

Le doux liôle allait et venait; Hugo mettait le couvert; Lilias, une petite fille pâle et triste, mais belle, eu vérité, comme une madone, venait d'apporter une cruche de ce vin de Rota, tout frais arrivé de la veille. Elle le déposa sur la nappe et se retira dans un coin où elle s'accroupit.

Quoiqu'elle fût ainsi entourée d'ombre, César croyait voir ses grands yeux noirs fixés sur lui avec une expression dïntérèf étrange. Mais que lui importait? Savez-vous ce qu'il aima mieux regarder? Le gros Hugo, qui avait repris son assiette de faïence et qui l'essuyait de nouveau avec acharnement. Le gros Hugo était du reste comme la fillette : il fixait sur le capitaine ses yeux farouches et déconcertés, mais c'était seulement quand il pensait u'ètre point aperçu.

Le petit hôte, qui avait un instant disparu derrière la porte de la cuisine, revint tenant un verre tout dégouttant d'eay, et dit avec son éternel sourire :

— Noble cavalier, j'ai passé moi-même votre verre dans la fontaine, et je vous invite à boire un coup de ce délicieux vin du sud avant votre repas.

César ouvrait la bouche pour dire : Mon hôte, ce n'est pas de refus, lorsque son œil tomba par hasard sur le coin obscui' où la petite Lilias était accroupie. L'enfant était levée à demi et sa figure charmante semblait sortir de l'ombre. Ses yeux noirs brillaient et parlaient; son doigt étendu montrait li»

cruche plus impérieux qu'un cri, et commandail : Ne buvez pas!

César s'élonna en lui-même, mais il garda le calme de son sourire.

— Jamais avant le repas, en France, mon brave homme, répondit-il le plus simplement du monde. C'est contraire aux règles de l'hygiène.

Les traits pâlis de la fillette eurent un beau sourire. Le doux hôte avait d'abord froncé le sourcil, mais il se remit, disant :

— Chaque pays, chaque coutume. Votre Grâce n'en boira que mieux en mangeant.

A ce moment, la porte entre-bâillée de la cuisine s'ouvrit à deux battants et l'hôtesse parut, portant le plat d'étain où fumaient les tranches de lard rissolées. Du premier coup d'oeil. César reconnut cette femme qu'il n'avait pourtant jamais vue, et, du fond du cœur, il s'applaudit d'avoir obéi à l'injonction muette de la belle enfant, qui avait maintenant la tête sur. ses genoux et qui semblait dormir dans son coin obscur.

L'hôtesse était grande, forte et bâtie comme un homme. Comme elle souriait, on pouvait voir ses dents d'une blancheur éclatante, mais démesurément larges. Elle louchait des deux yeux effrontément et ses cheveux roux, plantés en énorme profusion, étaient séparés en six tresses, dont chacune aurait suffi à coiffer une femme.

Il n'y avait pas à s'y tromper : le portrait avait été bien fait : celle-là était la Galicienne, Barbara Munos, qui ava»lt tué le pauvre vieux juif de Catalayud avec une fourche; îelle-là était la lugubre hôtehère du Toro Matado et la maitresse d'Urban Moreno, le bandit.

Messieurs, le capitaine César avait alors vingt-deux ans, mais il s'était trouvé déjà à bien d'autres fêtes en sa vie. Il répondit par un sourire au sourire de la Galicienne et salua son plat d'étain d'une franche bienvenue.

— A table! s'écria-t-il en lançant au loin son chapeau et Bon manteau.

— A table ! répéta l'hôtesse qui posa son plat sur la nappe.

— Vierge sainte! ajouta-t-elle, voilà un joli seigneur! Donnez-moi tout ce qui vous gène, noble cavalier, vos pistolets, inutiles dans cette maison, paisible, votre épée, tout votre attirail Mettez-vous à votre aise...

Joignant le geste à la parole, elle avança les mains pour dôitarrasser notre capitaine de ses armes, mais il l'arrêta en lui prenant gaillardement le menton.

— Chaque pays, chaque coutume, ma belle patronne, ditil sans perdre son sourire. En France, cet attirail ne nous gène pas pour manger.

La serviette noire d'Hugo donnait un vernis désespéré à son assiette de faïence. L'iiùte et l'hôtesse échangèrent un regard, après quoi la Galicienne murmura :

— A votre volonté. Seigneurie; ce que j'en faisais était pour vous obhger.

— Et je vous dis grand merci, patronne... Voyons votre souper.

Le capitaine s'assit, gardant sa figure ouverte et son regard libre. Une œillade rapide lancée vers la fillette ne lui montra aucun signal pendant qu'il se servait une couple de belles tranches de lard. Il coupa lui-même son pain et mangea, je ne dirai pas d'un grand appétit, mais sans trop de répugnance. Le vin seul lui causait de légitimes inquiétudes.

L'hôte, en effet, et l'hôtesse avaient une cruche à part, tandis qu'ils avaient mis sur leur pain, tous les deux, des tranches de lard prises à son propre plat. Ils mangeaient debout et buvaient à leur cruche, l'hôtesse ayant dit en manière d'explication :

— Le vin de Rota n'est pas fait pour de pauvres gens comme nous.

— A la santé du noble cavalier, proposa le petit hôte après les premières bouchées.

Vous pensez bien, gentlemen, qu'il n'y avait guère à reculer. Le moindre soupçon manifesté devait être, selon toute apparence, le signal d'une attaque à force ouverte : or, il y avait là trois assaillants dont deux, pour le moins, la Galicienne et Hugo, n'étaient pas à dédaigner. Etait-ce tout, h 5.

82 LE CAPITAINE FAMOME

cependant? Nul n'aurait pu le dire. Cette noire cuisine était' elle vide?

Le capitaine emplit son verre. Le doigt de la fillette fut levé de nouveau.

— Eloignez la lampe, je vous prie, patronne, dit le capitaine; j'ai la vue tendre et n'aime pas à voir la lumière. .\ votre santé.

Le verre fut vidé d'uu seul trait, au moment où la Galicienne abritait la lampe derrière sa cruche. Hugo, qui avait cessé d'essuyer son assiette pour mieux regarder, poussa un gros soupir en voyant disparaître le contenu du verre, et la serviette noire joua de plus belle.

— Seigneurie, fit observer la Galicienne en riant, si vous n'aimez pas la lumière, cela se trouve bien, car la lampe tire à sa fin, voyez-vous, et nous n'avons dans la maison ni une bougie ni une goutte d'huile... Ah! ah ! nous ne sommes pas si bien montés ici que dans les hôtelleries de Paris où, dit-on, jamais rien ne manque... Je souhaite seulement que la lampe puisse aller longtemps pour vous mener jusqu'à votre chambre.

— La route est facile, répliqua le doux, hôte, et je conduirai Sa Grâce... Mais le vin? Gomment trouvez-vous noire vin ?

— DéUcieux, mon hôte.

— Alors, usez-en librement, car, vous savez, une fois le vin tiré, la cruche entière ne se paie pas plus que le premier verre.

Il devait être bon, en effet, ce rota, du moins avait il un très-agréable parfum. Le capitaine ne pouvait le juger que par son odeur, car, usant d'un procédé qu'il avait appris en Allemagne, dans les luttes de vidercomes, il avait profilé du mouvement de la lampe pour avaler son verre par-dessous le menton. La méthode est naïve et froide pour la poitrine, mais le capitaine, cette nuit, n'avait plus rlon à craindre (h l'humidité.

L'idée lui vint, cette idée-là viiMit toujours, d'emharrasscr ses hôtes en leur oIVrant de partager son nectar. Mais à quoi bOU? Les pousser au pied du mur si vile, n'était-ce pav

hûter la catastrophe? 11 avait dans leur sécurité présente une sauvegarde éphémère, 11 est vrai, mais qu'il était utile de conserver.

11 but un second coup, puis un troisième, toujours pardessous le menton. A la quatrième rasade, Hugo lança en l'air son assiette de faïence et la rattrapa pour la déposer • définitivement au râtelier ! Ce gros garçon semblait avoir reconquis toute sa bonne humeur.

L'hôte et l'hôtesse, de leur côté, ne se possédaient pas d'aise. La Galicienne lui déclara qu'elle aurait mémoire de lui toute sa vie, et le doux petit patron lui promit de prier pour lui la Vierge et les saints jusqu'à sa dernière heure.

La flamme de la lampe battait cependant depuis quelques minutes; le capitaine se leva et repoussa son assiette.

— Un dernier coup, noble étranger! s'écria la patronne, à la santé de vos amours!

— Chaque pays, chaque coutume, ma commère, répliqua César. Eu France, quand nous n'avons plus soif, nous ne buvons plus.

— Alors, marchez devant, Munos, mou mari, ordonna l'hôtesse. Le gentilhomme va saus doute nous confier ses pistolets pour les faire sécher et son épée pour la fourbir.

— Personne autre que moi, repartit encore César, libre et gai comme un soldat qui a bien soupe, ne touche jamais ni mes pistolets ni mon épée.

— C'était pour vous obliger. Excellence. En avant, Munos, ou la lampe va s'éteindre.

Soit que la lampe à bout d'huile eût à s'éteindre en effet, soit qu'il y eût tricherie de la part de la Galicienne, la salle commune se trouva plongée tout à coup dans une profende obscurité. César pensa que la crise était venue et dégaina; son épée mouillée grinça en sortant du fourreau.

Une main froide toucha sa main et une voix d'enfant dit à son oreille :

— Ce n'est pas maintenant.

— Que faites-vous, seigneur, que faites-vous! criait en même temps le petit hôte. Faut-il punir de mort un mal- JjçuTeux aubergiste parce qu'il n'a pas une provision d'buiie

dans sa cave? Prends un tison, Hq^o! Eclaire Son Excellence, afin qu'il ne fasse pas de malheur.

Hugo souffla en eiret une braise qui montra l'entrée du corridor par où l'on devait gagner la chambre à coucher.. Le seigneur Munos s'y engagea le premier et le capitaine suivit, l'épée à la main.

Pendant qu'il marchait dans une galerie humide et obscure, où ses deux coudes touchaient les murailles à droite et à gauche, il entendit i'hôtesse qui riait, raillant la poltronnerie de son Munos.

— A ta niche, Lilias, fainéante! dit-elle ensuite. Nous allons tous désormais ne faire qu'un somme jusqu'à demain matin.

La galerie était assurément un lieu propice pour tenter un mauvais coup. Le capitaine s'attendait à être assailli par derrière et devinait quelque piège tendu sous chacun de ses pas; mais son doux hôte le conduisit sans encombre à sa chambre à coucher, qui semblait vas(e et bien aérée.

— Que Dieu vous pardonne vos défiances. Seigneurie, dit-il en s'effaçant pour le laisser passer. Nous ne sommes pas riches, mais nous vivons en chrétiens. La bonne nuit. Demain matin, vous finirez votre cruche de rota... Voici votre lit à gauche... n'avez-vous besoin de rien?

Sur la réponse négative du capitaine, le doux hôte réitéra son souhait de bonne nuit et disparut derrière la porte fermée. Le capitaine était seul. Son premier soin fut de s'assurer de la réalité du fait; il parcourut à tâtons sa chambre dans tous les sens, sonda les murailles et les moindres recoins avec son épée, et se rendit ainsi un compte exact delà place où vraisemblablement il allait soutenir un siège. Il était seul, bien seul. Les nmraillcs pleines ne pouvaient donner asile à aucun ennemi.

Où élait-il, cependant? Il conservait un doute à cet égard, et ce doute ne contribuait pas peu à relever ses espérances. Quant aux personnes, il y avait évidence : Barbara Munos et son mari lui avaient servi eux-mêmes à souper, mais il avait fait au moins quatre lieues dans la montagne et il en était sorti pour entrer dans la plaine.

LE CAPITAINE FANTOME îft

Le Toro Matado, repaire des Munos, devait être bien loin derrière lui. D'ailleurs, n'y avait-il pas cette silhouette d'un village aperçue dans la nuit, ces maisons, ce clocher?...

Certes, au fond de la gorge de Penas, il n'y avait point de . clocher.

Les Munos n'avaient-ils point plutôt changé de retraite? Les aubaines devaient être rares au cœur de la montagne Les Munos, riches de la dépouille du vieux juif, ne s'étaientils point bâti un coupe-gorge mieux situé et plus facile a pourvoir de chalands?

Gomme les yeux du capitaine s'habituaient à l'obscurité, im pâle rayon frappa obhquement sa prunelle. Il tourna les yeux de ce côté et vit les nuages blanchir au travers d'une fenêtre qui s'ouvrait au bout d'un couloir mansardé.

Il avait besoin de jour pour visiter son épée et renouveler les cl arges de ses pistolets; il se dirigea incontinent vers la croisée. L'orage était à bout; les dernières nuées couraient au ciel éclairci et la lune montrait son disque déclinant derrière le mur déchi lé des montagnes.

Le capitaine se trouvait inopinément en face de ce même paysage qu'il avait deviné dans la nuit plus noire : les maisons, le clocher... Mais la lune éclairait tout cela maintenant; les maisons étaient des roches superposées et le clocher un maigre peuplier, croissant dans un pli de terrain humide entre deux pierres. C'était la gorge, la gorge rude, sombre, solitaire, la gorge de Penas où menaient, comme cent ruisseaux vont à un seul gouffre, toutes les routes sillonnant la montagne.

Il ouvrit la fenêtre, car la pensée lui venait de s'élancer au lehors pour fuir l'assaut, désormais trop certain : mais, au dehors, c'était une rampe coupée à pic, au ras de laquelle la cabane était bâtie, et qui formait une douve de vingt toises de profondeur. Il eût fallu des ailes. ■

Au-dessus de la douve se balançait l'enseigne qu'il avait entendue grincer sur son axe rouillé. Elle était à deux pas de lui et la lune la frappait d'aplomb. L'enseigne représentait un animal géant, velu et cornu, couché dans une flaque

rouge, et dos letlrcs blanches criaient sur le fond noir du tableau El Toro Malado.

Le coupe-gorge.

— Je m'en doutais! s'écria Pont-Neuf pendant que le seigneur Pedrille rc[)rcnait haleine.

— Parbleu ! appuya Toulousain. Et il va trouver un corps sous le lit qu'il va refourrer entre les draps pour qu'on le rassomme à sa place. Pas bête!

— C'est vieux, opina l'Aimable-Auguste. J'ai idée qu'il va plutôt nouer ses draps au balcon.

— Ou faire le tour en montant sur le toit, dit Morin. Le Marseillais avait usé une fois du subterfuge, ayant été pincé dans une reconnaissance en Bavière... Va bien! qu'il disait; n'empêche que l'Espagnol a le lil pour narrer une anecdote.

— Et c'est-il des vérités qui se sont passées en chair et en os, sergent, tout ça? demanda Proprc-à-Fiicn. Y a-t-il un vrai Toro Matado?

— ]f^ te dirais : Oui, Hslon, dans le pays des bourdes, s'il ne s'agiysait pas du capitaine Fantôme, répondit Morin. Mais celui-là, vois-tu, saute par-dessus les maisons de cinq étages et passe parles trous de serrures... Silence partout!

— Mes chers messieurs, poursuivait en ce moment le courrier, je vous ai présenté tout à l'heure sans trop de façon un des principaux personnages de notre histoire. Le capitaine Fantôme a eu, selon la légende, bien des folles amours, mais on lui connaît deux attachements chevaleresques et purs tous les deux sans être rivaux : Blanche de Cabaiiil, sa cousine, et la Doncella, cette ravissante inconnue qui a tourné la tète de tout Madrid, pendant le dernier hiver. IS'ous verrons bientôt Blanche de Cabanil; nous avons déjà vu la Doncella...

— Quoi! dit iUjuge-Dick, la pâlotte?...

— La petite fille d'auberge? ajoutèrent plusieurs Yoix,

— Lilias!

— Lilias, oui, gentlemen... et les braves Français qiii m^ font l'honneur de m'écouter avec une attention dont je les remercie pourront me prêter leur témoignage... N'ont-ils pas tous entendu parler de la Doncella?

— Tous, parbleu! répondirent les chasseurs-voltigeurs. Et l'Aimable-Auguste ajouta en frisant sa mousljache !

— Sauf le respect que je dois au lieutenant et ^ la compagnie, on a parlé dessus elle fameusement...

— Tout autant que dessus le capitaine Fantôme, l'interrompit Morin avec autorité. C'est pareillement des deux parts des éuigmcs remplies de mystères ! Seulement, la Doncella est une jeune dame en chair et en os, jolie comme un cœur et mieux couverte qu'une reine, je peux le dire, car je l'ai vue, un soir que j'étais de garde au palais...

— Au palais du roi Joseph? demanda-t-on.

— Gomme de juste.

— Et la Doncella venait chez le roi?

— C'est présupposable, puisqu'elle entra dans le cabinet en passant par-dessus un maréchal de France et deux ministres espagnols... Pas d'affront, comme disait le Marseillais...

— Ceci nous servira, interrompit le seigneur Pcdrille. Revenons pour le moment à Cé^ar de Chabaneil. On a beau avoir un peu le diable au corps, comme il l'avait beaucoup, au dire de toutes ses biographies, on ne peut être à son aise dans un lieu semblable et sous le coup de pareilles menaces.

César, après avoir chargé ses pistolets avec un soin minutieux et rendu à son épéc le jeu qu'elle devait avoir dans son fourreau, se demanda ingénument ce qui lui restait à faire. Attendre. A son estime, on devait le laisser tranquille pendant une bonne heure, sinon deux, pour avoir tous les bénéfices du narcotique ou du poison qu'on lui avait versé. Il perçait à jour très-parfaitement le plan de campagne de ses adversaires, et il n'y avait pas pour cela besoin d'être un sorcier.

Les bandits espagnols ne sont braves qu'à leur corps défendant ; ils sont en outre paresseux au suprême degré, sclOû le génie de la nation. Les gens de l'hôtellerie, tout supé-

e» LE CAPITAINE FANTOME

rieurs en nombre qu'ils étaient, avaient sans doute coutume de se ménager encore d'autres avantages : de là la comédie du vin de Rota. Les mets eux-mêmes n'étaient pas saupoudrés de la même épice, tout uniquement pour que la Galicienne et son petit époux pussent prendre leur part.

En conséquence, on devait laisser au patient retiré dans sa chambre, le temps de tuer son agonie, ou de s'endormir d'un sommeil de plomb, selon que la cruche contînt du poison ou seulement un narcotique. De cela César ne pouvait pas juger sainement, puisqu'aucun atome du perfide breuvage n'était entré dans son estomac.

Il se promena de long en large pendant dix minutes dans sa chambre où le ciel clair envoyait maintenant ses reflets. Vous pensez que l'idée ne lui venait point de se mettre au lit. Au bout de dix minutes, il se jeta dans un fauteuil, puis il se releva brusquement pour aller barricader la porte de son mieux. Il songeait : s'ils ne sont que cinq, nous pouvons leur faire voir du chemin : deux pour mes pistolets, trois pour mon sabre...

On gratta tout doucement à sa porte, devant laquelle il venait justement de pousser une commode. Il arma un de ses pistolets et retint son souffle.

— Seigneur étranger, dit-on tout bas, seigneur étranger ! Le capitaine n'avait garde de répondre, car il était à cent

lieues de penser à la petite Lilias.

— Seigneur étranger, c'est moi... moi qui vous ai fait signe avec mon doigt... Jésus, Maria! dormez-vous donc et auriez-vous bu malgré mon avertit-sement?

Le capitaine n'en voulut pas entendre davantage. Il dérangea la commode et ouvrit la porte. Lilias entra et courut tout d'un temps vers le lit. Le capitaine enlendilqu'un cri d'horreur s'élouffait dans sa poitrine. H vint à son tour auprès du lit, qu'il n'avait pas mémo encore examiné; le lit semblait vide, et la couverture de couleur sombre ne paraissait pas avoir été touchée. Lilias, d'un mouvement convulsif, saisit la main du capitaine et la passa entre les draps.

— C'est mouillé! dit celui-ci avec un vague frisson de répugnance.

• — Vous êtes le troisième de cette nuit, prononça tout bas Lili*«î entre ses dents serrées.

— Comment! le troisième?

— Ce qui mouille votre main, c'est du sang! Gentlemen, il y aun frémissement qui fait le tour de celte

. table, et c'est plaisir de raconter des histoires à des auditeurs comme vous. Il n'est pourtant pas un de vous, y compris niissNed, comme vous appelez Edouard Weliesley, qui n'ait vu couler le sang à Ilots sur un champ de bataille, pas un de vous qui n'ait bravé la mort en se jouant avec insouciance, avec folie.

Croyez-moi, il y a mort et mort. La bataille ades entramenients qui ressemblent aux ivresses même de l'amour. La mort est là, radieuse d'orgueil, comme on tressait des fleurs autour du sacrifice antique.

Tout soldat sent l'autel sous ses pieds et à Tentour de l'autel, si humble qu'il soit, ce soldat, il devine l'univers qui le contemple. On a murmuré à son oreille le mot de gloire, et il a dans le cœur le nom de la patrie. Sa dernière heure a pour lumière deux religions et rôve deux palmes : celle des liéros avec celle des martyrs.

Mais la mort dépouillée de ses prestiges, la mort solitaire, nocturne, hideuse, la mort du bœuf à l'abattoir, que sais-je? cette horrible blessure qui ouvre la gorge ou cette obscène massue qui broie le cerveau jaillissant hors du crâne, la nuit, dans cet infect réduit où le cadavre va saigner dans la ruelle, habituée à boire le sang... Le capitaine César de Chabaneil était comme vous tous, gentlemen ; il avait fait ses preuves d'intrépidité dix fois, cent fois; cependant il recula gelé d'horreur e$ de peur.

— La couche est plate, balbutia-t-il, comme s'il eût essayé de douter; je ne vois point là les restes d'un homme.

Au-devant du grabat, il y avait une marche, selon la mode espagnole. Vous avez vu partout ces marches s'ouvrir, formant une sorte d'armoire couchée ou de bahut très-bas où se placent les bardes. Lilias souleva la marche, et dans cette boite, carrée comme un cercueil, César distingua les pâles contours d'un cadavre tout nu.

90 m CAPITAINE FANTOME

La petite Lilias regardait cela froidement. Elle était aguer-, rie à ces choses comme vous êtes aguerris aux carnages sous le soleil.

— Ils venaient de finir, dit-elle, quand vous avez frappé à la porte de la maison. Ils n'ont pas eu le temps de changer les draps du lit. C'est pour cela qu'ils ont feint de n'avoir pas d'huile, et que Darhara Munos a éteint la dernière lueur de la lampe.

Malgré lui. César essayait de distinguer les traits du cadavre, mais plus il s'eirorçait, plus les lignes se mêlaient dans.le noir. Parfois, son œil ébloui voyait la forme humaine se balancer doucement; d'autres fois, elle montait soudain vers lui, comme si une marée invisible l'eût soulevée. Il lui * était impossible d'en détacher son regard.

— Vous avez dit, murmura-t-il, que j'étais le troisième?

— Oui, deux autres sont venus avant vous.

— Il n'y en a qu'un ici.

— L'autre a été pendu dans la cave. Il n'était pas besoin pour celui-là de tant de cérémonies. C'était un pauvre enfant qui menait les voyageurs à Medina-Cœli, à Bujarrabal, par la gorge d'Adam...

— Le Gibose ! s'écria César. Ont-ils donc assassiné cette pauvre créature?

— Ils l'ont jugé en bas tout à loisir, car il est arrivé le premier, avec le Moreno qui le menait en laisse, attaché par le cou comme un chien. Il avait prononcé dans la montagne des paroles imprudentes, et ils l'ont déclaré traître à la frérie d'Aragon-et-Castille. Hugo a fait un nœud coulant à la laisse, et le bospi;, qui pleurait, a été suspendu à la voûte.

— Et il est mort?

— Non, seigneur... J'ai coupé la corde en allant chercher une cruche de vin de Rota pour le second qui est venu.

— Le second, c'était celui-ci?

Le doigt crispé du capitaine montrait le cadavre.

— Celui-ci, oui, seigneur, répondit doucement Lilias,

— Savez- vous comment il s'appelait?

— Non, soigneur.

— Était-il jeune?

LE CAPITAINE FANTOME 9l

— Tout jeune... et très-beau, c'est certain... quelque enfant de famille, portant l'uniforme depuis bien peu de temps.

Le capitaine avait le cœur serré, car chacune de ces paroles enfonçait en lui une certitude triste.

— Ah!... prononça-t-il à voix basse; tout jeune... trèsbeau... et portant l'uniforme!

— L'uniforme d'officier des recrues navarraises , seigneur.

— Yalverde , murmura César pendant que sa tête s'inclinait vers les restes du malheureux enfant; Diego Yalverde... Eu fuyant, il a trouvé son sort le premier... Il y a quelques heures, il souriait, le verre en main, parlant de sa belle maîtresse et de sa vieille mère... Il souriait, mais il tremblait aussi, car ce n'était qu'un enfant, et Dieu envoie des pressentiments... C'était l'ami d'une soirée, mais j'avais promis de le protéger et je lui dois encore mon sang.

— 11 faut le venger, seigneur, prononça tout bas Lilias dont les yeux donnèrent une lueur dans la nuit. César se tourna vers elle avec reproche et lui dit :

— Yous ne l'avez donc pas averti comme moi?

— Mieux que vous, seigneur,, car j'ai pu lui parler à l'oreille. Mais la vue de Barbara lui a causé uue mortelle terreur. Ses yeux se fixaient sur les six tresses, sur les larges dents de bête féroce, sur le doigt coupé. Il savait où il était. Son sort pesait sur lui. Le vin de Rota était une précaution superflue. Ils l'ont égorgé endormi, c'est vrai, mais, éveillé, il n'eût pas fait plus de résistance.

— Qui l'a égorgé?

— Barbara et le seigneur Moreno... Munos le mari passe après et achève.

— Et Hugo?

— C'est le plus fort de tous et le plus brave aussi. On le pousse en avant quand on prévoit de la résistance. 11 était bon autrefois, mais Barbara lui a appris à boire. Dès qu'il est ivre, il voit rouge.

Un léger bruit se fit dans le corridor. César s'élança poui barricader de nouveau la porte.

92 LE CAPITAINE TANTOME

— Laissez, dit tranquillement Lilias, nous avons encore une heure devant nous. C'est Dcmonio, le chat de la patronne, qui vient au sani?.

Deux charbons rampaient dans la nuit. Une ombre glissa sur le plancher sans produire d'autre son que cette ventriloquie sourde du chat qui fait la roue, puis une langue lapa dans une mare invisible qui devait être au devant du lit; puis encore, d'un seul bond, gracieux, et féroce, l'animal sauta sur le lit et se prit à lécher les draps. Il s'élirait voluptueusement et semblait long comme une panthère. César le coupa en deux d'un revers de son sahre. Lilias battit des mains, laissant éclater pour la première fois son rire d'enfant.

— Voilà Demonio tué! dit-elle. J'avais peur de lui et je croyais qu'il aurait lapé mou sang quelque nuit... Le voilà tué, Demonio, le chat de la patronne! C'est bon signe! Seigneur français, quand vous les aurez tous tués, voudrez- Yûus de moi pour votre petite servante?

— Espérez-vous donc que nous viendrons à bout d'eux, Lilias? demanda le capitaine.

— Vous, rien que vous! Ils ne sont braves que devant le sommeil et l'agonie. Excepté la patronne et Hugo, quand il est ivre, tous sont poltrons comme des lièvres...

— Même le bandit Moreno?

— Surtout Moreno le bandit. Celui-là tremble en tenant son affût, et quand il voit la gueule d'un pistolet, ses dents Claquent.

— Et qui vous fait penser que nous ayons encore une heure devant nous?

— C'est que je les ai vus en tertullia dans la salle basse. Ici, vous êtes tout à l'autre bout de la maison. Urban Moreno a sa guitare et chante d'une voix langoureuse des séguedilles à la Galicienne qui caresse sa barbe et ses cheveux, tandis que le seigneur Munos ])répare le vin miellé et les rôties. Quana la séguedille est finie, ils fument à deux la même cigarette, par les lèvres et par les narines. Urban boit le vin sucré, mais Barbara n'a goùl qu'à l'aguardiente qu'on lui verse à pleins verres. Pendant cela, lliigo et les deux

aides en guenilles de Moreno s'enivrent avec des fonds de l)outeilles. Le seigneur Munos boit de l'eau.

— Alors, ils sont une demi-douzaine en tout? dit César qui venait de faire le compte.

— Est-ce *':op pour un capitaine de l'armée de France?

— Je n'en avais demandé que cinq, murmura Chabaneil, mais l'autre passera par-dessus le marché... Dites-moi, fillette, cet Urban Moreno était-il là pendant que je soupais?

— 11 n'a pas bougé d'ici depuis la onzième heure, et l'on vous attendait, car il n'avait trouvé que votre cheval au fond du trou d'Adam... un brave cheval qu'ils ont bien regretté... Celui du petit lieutenant est à l'écurie pour vous emmener demain. Pendant que vous soupiez, Seigneurie, Urban Moreno était à la cuisine à laver ses mains rouges. Du coin où je faisais semblant de dormir, je l'ai vu plus d'une fois vous mettre en joue avec son espingoîe, mais, je vous le répète, un homme debout les épouvante.

— Lilias, dit le capitaine, vous m'avez donné généreusement le moyen de sauver ma vie. Si Dieu veut que je sorte d'ici, vous suivrez ma fortune; et comme, nous autres soldats, nous n'avons pas besoin de servantes, Lilias, vous serez ma petite sœur.

Il y a, dans d'autres pays où la civilisation et le commerce sont plus avancés, des coupe-gorges confortables, montés avec soin, pourvus d'échappatoires, de portes dérobées, de trappes, machinés, en un mot, comme des théâtres, exploités comme une riche commandite. Mais en cela comme en toutes choses, la pauvre Espagne en est à i'enfance de l'art.

Il est, dit-on, de vieux avares qui se laissent mourir de faim auprès de leur trésor; l'Espagne est ainsi, toujours maigre et vêtue de guenilles, malgré tout l'or du Nouveau- Monde. Elle n'a pas même ces beaux brigands de l'Italie ou ces chevaliers de grand chemin qui ont été longtemps un des lustres de l'Angleterre. Ses bandits sont poltrons, faméliques, pouilleux, dirais-je, sans le respect que je vous dois; ses bouges sont indigents, mal outillés et dans un état de

délabrement qui fait honte; ses assassins ne donnent pas même à leurs victimes la consolation d'être achevées décemment. En ceci comme en tout, l'Espagne est un pays à renouveler.

Le capitaine avait soupçonné quelque double fond à sa chambre, quelque attrape au plancher ou au plafond, quelque route adroitement pratiquée dans la muraille; mais rien de tout cela n'existait.

En plein xix« siècle, ce coupc-gorgc était eu baisse sur ceux du moyen âge. Il n'y avait qu'une avenue, le couloir, qu'une entrée, la porte, et les meurtriers devaient prendre le même chemin pour l'aller et le retour. Quand César eut poussé de nouveau sa commode devant la porte refermée, tout fut dit, et Yaubaa Ini-mème n'aurait pas pu prendre d'autres précautions.

Vers quatre heures et demie après minuit, alors que la lune, descendant au-dessous de l'horizon, rendait aux ténèbres toute leur profondeur, César, qui désormais attendait avec une fiévreuse impatience, crut ouïr un long craquement au bout du corridor. Il sauta aussitôt hors de son fauteuil et se mit sur ses pieds.

— Quand vous aurez déchargé vos pistolets, seigneur, lui dit la petite Lilias, qui gardait un calme étrange, je vous tendrai ceux du lieutenant, que j'ai à la main.

— Vous pensez que ce sont eux?

— La lune a disparu : c'est l'heure.

Après le premier craquement, il y eut un silence de plusieurs secondes, puis le couloir, agissant comme conduit acoustique, apporta des éclats de rire éloulîés.

— Tu as trop bu, Galicienne mon idole! dit une voix que César reconnut pour l'avoir entendue deux fois: la première, dans la cour de l'auberge, à Mcdina-Cœli, pendant qu'on lui amenait son cheval; la seconde, au fond du Trou d'Adam, dans la montagne. C'était cette voix qui avait dit, parlant toute seule :

— Ces Français ont tous de la corde de pendu! Il D'y a U que le cheval !

— Urban Morcnol murmura Lilias à son oreille.

— Pas de bruit, mes enfants, pas de bruit! fit au loin la douce voix du petit soigneur Munos.

Et Barbara elle-même :

— Bail! père La Prudence! Il a bu quatre coups, et des bons! Je réponds qu'il dort comme une pierre!

Un second craquement plus bruyant se fit au bout de la galerie, dans la cage vermoulue de l'escalier, et presque aussitôt après une lueur passa sous la porte.

— Il parait qu'ils ont retrouvé de l'huile pour leut lampe, dit César froidement.

Car il était de ceux qui jettent de côté toute émotion débilitante à l'heure du péril.

Le frisson payé aux premières horreurs de la situation était loin. La voix du capitaine était ferme et libre.

La lueur qui filtrait maintenant à travers toutes les fentes de la porte désemparée le montrait debout, en face de l'entrée, le sabre dans une main, le pistolet dans l'autre, droit et haut comme une àme sans peur.

Il sentit qu'on lui baisait la main par derrière, et la petite Lilias dit tout bas :

— Bravo! seigneur français! c'est beau de voir un vaillant homme.

La lumière approchait. Les pas lourds et roulant confusément emphssaient le corridor. On eût dit qu'il y avait là toute une cohue.

— Pas de bruit! pas de bruit! répétait le seigneur Munos.

— Ne l'entends-je pas ronfler d'ici? demandait Barbara.

— Ma belle reine, roucoulait Urban Moreno, je veux passer à votre cou la chaîne de sa montre.

— Halte! et buvons le dernier coup! ordonna la belle reine. Cela fait deux jolis garçons pour une nuit, et j'ai le cœur tendre.

César s'était mis tout contre la porte et collait son œil à la fente principale. Il put voir pleinement la composition da l'armée qui allait l'assailhr. Barbara, la Galicienn-e, ouvrait la marche avec là fourche qui avait mis ses trois dents dans la poitrine du vieux juif de Gatalayud, et probableaient dana

bien d'autres poitrines. Elle avait en ce moment la bouche emplie par le goulot de sa bouteille; sa large face était renversée et montrait l'invraisemblable profusion de sa chevelure. Derrière elle venait Urban Moreno, un jeune homme à la figure plate, encadrée dans une barbe noire comme de l'encre. ( , était armé jusqu'aux dents ; sa ceinture pliait Uttéraleme '.t sous les pistolets et les poignards ; sa main tenait un vaste Iromblon dont la gueule montrait sa charge. Ce trombloft devait faire l'cifet d'un canon bourré de mitraille. Son autre main balançait une lanterne.

Urban Moreno portait le brillant costume du majo castillan, mais déplorablement fané et même rapiécé en plusieurs endroits. C'était, dans toute la force du terme, un laid coquin, malgré sa belle réputation et les distinctions dont le comblait la puissante Galicienne.

Immédiatement après marchaient à la file, car le corridor trop étroit ne pouvait donner passage qu'à un liomme, ses deux aides, déguenillés comme des mendiants et féroces comme certains sauvages de vos bas quartiers de Londres, gentlemen. J'allais dire comme des loups, mais c'eût été trop peu. Ils étaient maigres, hâves, souillés, velus; le vice plus que le crime leur faisait un masque hideux. Ils étaient armés de tromblons comme leur maître.

L'arrière-garde se composait du seigneur Munos et d'Hugo, qui avait laissé son assiette de faïence et sa serviette noire pour prendre une courte barre de fer, grosse conmie son bras, et qui, certes, n'était pas l'engin le moins redoutable. Un couteau de^l-uisine était en outre fiché dans la toile bise de sa chemise. Le seigneur Munos fermait la procession avec une seconde lanterne et un marteau de couvreur, instrument particulièrement propre à achever la besogne mise en train par de plus vaillants.

Quand la Galicienne eut avalé sa redoutable lampée, elle passa la bouteille à Moreno, mais celui-ci était pâle et ne se sentait plus le cœur à boire. Ses deux aides en guenilles' achevèrent le flacon, malgré les rugissements contenusd'Hugo, qui réclamait sa part.

— Allons! dit le petit Munos, allons, mes enfants !

— Allons! répéta la Galicienne, qui brandit résolument sa fourche.

Tout le monde reprit après elle : Allons ! mais personne ne bougea. Urban ouvrit cet avis qu'il fallait se concerter et tenir conseil.

— Je suis à l'abri du soupçon de pusillanimité, déclamaf-il; mon nom retentit à tous les échos do la montagne et de la plaine, eiïroi du voyageur, terreur de la Sainle-Hermandad et des troupes régulières elles-mêmes; mais il s'agit ici d'un Français, et j'ai ouï dire en ville qu'il y avait de ces scélérats, appelés somnambules, qui se défendaient comme des tigres, même pendant leur sommeil.

Le capitaine n'aurait pas cru qu'il fût possible de sourire dans la chambre où ce pauvre Valvcrde gisait mort dans son sang, mais la pose épique de ce terrible Moreno contrastait si drôlement avec la naïveté liniide de ses paroles, que le sourire vint.

— Je n'ai jamais entendu parler de cela ! répliqua la Galicienne en ouvrant tout grands ses yeux que l'ivresse et l'inquiétude lançaient dans d'extravagantes divergences. Et vous, seigneur Munos?

— Ni moinon plus, Barbara, ma compagne... Allons, brave Urban, pousse la porte que j'ai laissée ouverte.

— J'insiste pour que nous tenions conseil, reprit le bandit en chef, qui jetait vers la porte des regards peu rassurés. Mettez -moi en pleine campagne contre vingt-quatre cavaliers de la Sainte-Hermandad, je les coucherai tous dans l'herbe... Mais ici... un couloir étroit... cette chambre où il y a un Français, c'est-à-dire le diable en personne... qu'un autre ouvre la porte, j'olfre de décharger mon espingole dans le lit...

— Et s'il n'est pas couché? objecta Hugo d'un ton de mauvaise humeur.

— Alors il nous entend! répUqua le seigneur Urban, qui se cacha sans façon derrière la vaste corpulence de sa belle reine.

Celte conséquence si logiquement déduite sembla jeter un mouvement d'hésitation dans toute la bande. Il y eut plu- I. .6

98 LE CAPIIAINE FANTOME

sieurs pis faits en arrière, mais Hugo s'ouvrit un cliemin nu travers des fuyards à grands coups de coude, obtenant ce double résultat de les pousser tous vers la porte et d'y arriver le premier.

— Quand les maîtres ont la colique, dit-il, les valets commandent. Si quelqu'un fait mine de se sauver, je l'assomme. Préparez aos trombîons, vous autres, et faites attention à ne pas me prendre pour le Français, qui doit bien rire, s'il vous voit seulement au travers des fentes de sa porte. J'ouvre : y êtes- vous?

— Attends, Hugo... commença le seigneur Urban, dont les dents claquaient.

Mais les deux autres bandits en guenilles mirent leur artillerie à l'épaule en disant :

— Nous y sommes.

Hugo s'effaça aussitôt du mieux qu'il put dans l'angle du mur et sa main gauche souleva le loquet avec précaution. A ce moment une détonation retentit à l'intérieur de la chambre; le bois vermoulu de la porte éclata au passage d'une balle et le premier des deux bandits en guenilles tomba sur ses genoux en poussant un hurlement. Urban lâcha son espingoleet se laissa choir à plat ventre. Le troisième bandit déchargea la sienne en plein dans la porte, qui fut trouée du coup comme une écumoire.

— Bien, Julian! s'écria Hugo; il doit en tenir!

n ne restait debout r^ans le corridor que la Galicienne et celui des bandits qui venait de décharger son espingole. Le bon petit Munos s'était en effet cac'ié au premier bruit de la poudre, et l'on aurait pu le retrouver, à l'abri de la cage de l'escalier, égrenant son chapelet avec une agilité fervente.

A l'instant où Hugo se démasquait pour faire sauter la porte avec sa barre de fer, une seconde explosion eut lieu dans la chambre, et le gros valet porta la main à son épaule avec un grincement de rage.

— Oh! oh! s'écria-t-il, tu as joui de ton reste, païen de Français! Tes deux pistolets sont vides et il ne te reste qwù ton sabre. Tu m'as mordu, mais je vais te manger sur le

LE CAl'IÏAliNi; rAMO/IE ^

Sa barre de fer tournoya et frappa lu pci'le, dont Icr. ais volèrent en éclats. Le bandit et la Galicienne co coUcrcnJ d'instinct à la muraille. La luraière dc.i dcv.x lanternes entra dans la chambre et montra le capitnir.ci debout de l'autre côté de la commode. 11 avait son sabre cniro lc3 dcnîa et tenait dans cliaque main un des pistolets de Yalvcrde.

Hugo recula sous le regard froid et clair qui tomba sur lui ; mais c'était un sanglier, et si les autres lui eussent res- Femblé, le capitaine aurait eu fort à faire. Il compta d'un coup d'œil ceux qui l'entouraient et releva Urban par les cheveux.

— Patronne, dit-il à la Galicienne, qui après lui était la meilleure main et le moins lâche cœur, mettez celui-là devant vous; s'il recule, vous avez votre fourche... Hardi! Julian! prends le tromblon de ton camarade et en avant! Moi, je n'ai pas besoin de tout cela !

Il se rna sur la commode qu'il jeta de côté d'un seul effort. Deux fois César fit feu sur lui, mais en vain : les amorces des pistolets de Valverde n'avaient pas été renouvelées. Le second pistolet, néanmoins, ne fut pas inutile, car sa lourde crosse fit sonner le front du terrible valet qui s'arrêta chancelant au milieu de sa course. La maison trembla et ce fut tout à coup comme le bouquet d'un incendie.

Le seigneur Ujban, éperon i;*'; par la fourche de sa reine, avait déchargé son tromblon en fermant les yeux. Il ne tua que les lanternes. Alors, parmi les débris de toute sorte, les tourbillons de fumée, la nuit, les blasphèmes et les grincements de l'acier, une lutte aveugle s'engagea.

La peur était montée au cerveau du bandit comme un transport. 11 s'élança droit devant lui, frappant comme un furieux et battant les murailles; la Galicienne dardait sa fourche dans les ténèbres où Hugo, poussant des rugissements de bête fauve, brandissait sa massue de fer.

Ce fut une mêlée qu'il n'est point possible de raconter, le çabbat de l'épouvante et de la folie. On entendait là les blessures se creuser et le choc sourd des crosses contre les crà* nés; Dieu et la Vierge étaient invoqués parmi les vils jurons; le cri de triomphe s'achevait en une plainte.

Le sang faisait au plancher une boue glissante et gluante; les bandits s'appelaient en tombant; Hugo, arrivé au paroxysme du délire, broyait tout ce qui l'entourait comme une meule écrase tout ce qu'elle touche; la patronne comptait tout liant ceux qu'elle avait tués, oubliant qu'il n'y avait là qu'un seul ennemi, et le bandit Urban, acharné à sa besogne insensée, poignardait pour la centième fois le cadavre froid de Valverde. Par-dessus tous ces bruits et au plus fort de ce tumulte, la voix aigrelette du seigneur Munos venait de l'escalier et disait :

— Allons, mes enfants î Allons! allons! du courage!

On allait en conscience, et nul ne pouvait être accusé de paresse. Cependant, le tumulte s'apaisait, le mouvement désordonné se calmait. 11 y avait des voix que l'on n'entendait plus. Le silence venait par degrés, comme descendent les ténèbres dans une pièce où l'on éteindrait les lumières une à une.

Le dernier cri s'étoufîa dans un râle et tout se tut, sauf la voix du bon petit Munos, qui dit encore une fois :

— Du courage, mes enfants ! allons !

La dernière syllabe resta dans sa gorge, qui rendit un sifflement d'agonie, et ce fut un repos morne, muet, un silence de tombe.

— Holà, tillette ! demanda César du fond de cette nuit immobile. Où êtes- vous? N'avez-vous point eu de mal?

— Je suis à vos côtés, seigneur, répondit Lilias, dont la lèvre effleura sa main.

Une lueur emplit soudain le corridor, précédée par un aigre éclat de rire. La silhouette bizarre du Gibose se montra tout au bout du couloir. Il tenait la lampe de la salle commune d'une main; de l'autre, il traînait par les oreilles, à défaut des clieveux, le petit cadavre du doux Munos qu'il avait vaincu en combat singulier.

La lampe éclaira une invraisemblable boucherie. La fourche de la Galicienne avait ses trois dents dans la poitrine de Morcno, dont la main roidie poignardait encore Valverde au fond de son coffre; la barre de fer d'Hugo reposait sur la léle broyée de sa patronne, et ses dix doigts étranglaient le

\E CAPITAINE FANTOME lOl

dornior bandit qui fouillait de sa main morte une plaie énorme que l'hercule avait à la gorge.

Il n'y avait nu sabre de César que le sang de cette plaie; César n'avait frappé qu'un seul coup et il était sans blessures. Le reste était l'œuvre des chacals eux-mêmes qui s'é- . talent déchirés entre eux, affolés par l'ivresse et la terreur.

Au lever du jour, la petite Lilias et le capitaine prenaient le chemin de Bujarrabal sur le cheval de Yalverde, que le Gibose menait par la bride.

vn

L'oracle.

Nous sommes forcés d'avouer que l'aventure du Toro ^latado n'eut pas un médiocre succès auprès de uos chasseursvoltigeurs, mais elle enleva les grenadiers écossais.

— Ah çà! demanda pourtant Rouge-Dick, j'ai la plus grande confiance dans les almanachs de votre Capitaine Fantôme, seigneur Pedrille, quoique, jusqu'ici, je ne voie guère de fantôme dans son fait; mais si le bandit Urban Moreno fut tué en cette occasion mémorable, comment le voyons-nous aujourd'hui à la tête des verdugos d'Estramadure?

— Un nom de bandit a sa valeur en Espagne, major Mowbray, répliqua le courrier, comme chez vous la raison sociale d'une maison de commerce. En Egypte, le roi s'appelait toujours Pharaon. Urban Moreno mourut bel et bien cette nuit-là, non point du fait de mon capitaine, mais des trois blessures que lui fît du même coup Barbara Munos. Les autorités de Siguenza, qui vinrent le lendemain rendre les honneurs chrétiens aux restes de Diego Yalverde, jetèrent aux chiens le corps de Moreno avec ceux de ses comphces; le Toro Matado fut rasé et pendant huit jours on vint de deux lieues à la ronde visiter les ossements qu'on déterrait ea abondance. Il y eut plus de vingt croix plantées par la charité publique au fond de la gorge de Penas et un cimetière remplaça l'hôtellerie. Ceci est de l'histoire. Il n'en est pas

moins vrai que l'an dernier, à pareille ùpoque, mes afTaires. à moi qui vous parle, m'ayant forcé à francliir la montagne entre Bujarrabal et Mcdina-Cœli, j'ai vu, de me? yeux vu, dans celte même gorge de Penas, une auberge neuve à la porte de laquelle le vent balançait une enseigne portant cette légende : El Toro Matado. La veille, tout le monde parlait de c»ci : le joyeux bandit Urban Moreno avait arrêté le coclic de Navarre à l'entrée de la gorge d'Adam. Que conclure de là, gentlemen, sinon qu'en notre bon pays d'Espagne les brigands et les coupe-gorges sont éternels ?

Quant à votre seconde observation, major, patience! Pour être un fantôme, il faut avoir yécu. Je vous raconte la vie du capitaine avant de vous raconter sa mort, — et ce qui suivit sa mort.

Le capitaine n'était plus seul quand il arriva en la bonne ville de Madrid ; il voyageait désormais en compagnie de Lazarille, son valet, et de Lilias, sa pupille. Peut-être s'éta^t-il déjà demandé ce qu'on dirait au régiment d'un valet si bossu et d'une pupille si jolie pour un galant officier de dragons, mais il n'était pas homme à s'occuper longtemps de l'opinion du vulgaire. Son valet lui plaisait, sa pupille lui était aussi chère qu'une sœur : cela devait suffire aux plus difficiles.

A Madrid, il ne trouva point sa mère. Un changement tout à fait inattendu s'était opéré dans les relations de madame la comtesse de Chabaneil avec ses riches parents, les Guadalupe de Cabanil. L'admirable vertu de Jeanne, sa fille, qu'on appelait à la cour du roi Charles la belle sainte, avait comme ébloui l'ùme du vieux marquis Blas. Ce rigide seigneur, plein de préjugés, mais aussi d'honneur et de foi, avait pris de lui-même un passionné désir de voir entrer celle perle dans sa famille. Angel, son fils, douce et tendre nature portée vers la piété, avait pour Jeanne une sorte de religieuse admiration. Quand son père lui fit part de ses vues, i\ se ieta à ses genoux et lui dit: " " ,

— Seigneur, vous exaucez mon vœu le plus cher; ma jeunesse n'a eu qu'un rêve, posséder le cœur de la belle sainte. Dieu fasse maintenant qu'elle me voie d'un œil favorable, car je suis bien indigne de posséder u.i pareil trésor,

Le vieux marquis ne savait point quels avocats de sa cause il aurait pu trouver en doua Mencia, sa femme, et en ses deux nUes, planche et Joaquina de Cabanil, qui n'avaient jamais cessé d'être les anges gardiens de la famille exilée. On lui cachait cette bonne action comme un crime, tant il avait fait de sa volonté la loi draconienne de sa maison. Il se fit précéder par son confesseur, qui porta les premières paroles lie paix à la comtesse, lui représentant que les répugnances passées de don Blas avaient leur source au plus profond de sa loyauté politique et de sa foi religieuse ; ces répugnances vaincues, ajouta le prêtre, étaient comme un magnifique hommage déposé aux pieds de la belle sainte de France et de sa noble mère.

Le vieux marquis vint ensuite de sa personne dans la modeste maison de la veuve, et le pardon octroyé précéda l'échange des anneaux entre le comte Ange et Jeanne de Ghabaricil. Depuis ce jour, il y avait deux mères et trois filles au l)alais du marquis Blas. Chabaneil de France, Cabanil d'Espagne, ne formaient plus qu'une seule et même famille.

Il n'était point encore question alors des projets de Napoléon sur la couronne de Charles IV. Le pays, cependant, était loin d'être tranquille, et les méfaits de Godoy, prince de la Paix, cet étrange favori, plus cher encore à la reine qu'au roi, tournaient le regard des Espagnols vers l'avenir, représenté par Ferdinand, prince des Asturics, bérilier de lu couronne.

11 y avait entre Godoy et Ferdinand une haine implacable. Godoy, voyant le parti du jeune prince grandir et se fiant au dévoûment aveugle du marquis Blas, car ces Cabanils avaient gagné de père en fils la réputation de servir le roi comme on sert Dieu, jusqu'au martyre, eut l'audace d'insinuer devant lui que le devoir d'un sujet loyal était d'écarter toute pierre embarrassant le sentier du roi, fût cette pierre un prince du sang.

Cabanil proposa d'enlever Ferdinana au mdieu de la cour et d'être son geôlier dans une forteresse. Godoy répliqua :

— La porte d'une forteresse, si bien close qu'elle soit, peu? le rouvrir.

Et Cabanil demanda :

— Voulez-vous donc le murer dans sa tombe?

Sur ces entrefaites, la jeune princesse des Asluries niourul à l'Escurial, empoisonnée avec une tasse de chocolat qui, dit-on, avait été servie par Ferdinand lui-même. Cabanil prit le prince de la Paix au collet sur le seuil de la chambre du roi, le décoiffa, lui déchira sa fraise et lui donna devant tous le nom d'assassin. Le roi vint avec la reine : un bon ménage; le roi écoutait tout pâle; la reine exigea que le marquis Blas de Cabanil fût exilé à son gouvernement de Saint-Roque, vis-à-vis de Gibraltar.

Voilà pourquoi César de Chabaneil ne trouva pas sa mère à Madrid. Il mit Lilias, sa petite sœur, au couvent de la Visitation, pour qu'elle y apprît ce qu'une femme doit savoir, et, remontant à cheval, il poursuivit sa route vers le sud, avec son valet Lazarille.

En Espagne, comme ailleurs, la croyance vulgaire est que les bossus sont ingénieux et de bon conseil; pour peu que cette opinion ait le moindre fondement. César avait fait là un choix fort sage, car, dans toute la confrérie des bossus, il eût été impossible de trouver un bossu plus bossu que le Gibose.

Comme il ne s'agissait pas de dormir en route, son maître l'avait juché sur un grand cheval qui allongeait mieux qu'un dromadaire; il était si drôle là-dessus avec sa livrée toute neuve et sa tête crépue, moins haute que sa bosse, que les voyageurs s'arrêtaient le long des chemins pour lui faire compliment sur sa bonne mine et louer ses longues oreilles.

Avant de découvrir Saint-Roque, César vit ce qui était au delà : les vagues bleues du détroit, entre les montagnes d'Afrique et le rocher de Gibraltar. Son c(£}^r battit, car il était désormais bien près de ce qu'il aimait. Le soleil levant sortait de la mer Méditerranée, derrière les collines roses qui bordent le Guadiaro; le ciel était une immense voûte de saphir; les orangers mettaient leur haleine dans la brise; le long des murs, arabes déjà, le cactus difforme suspendait la pourpre éclîitanle de ses aigrettes, plus vermeilles encore

que l'ardente moisson de fleurs, balancée parmi la sombre verdure des grenadiers gûants. A l'horizon poudroyant, sur la droite, l'orient bordait d'or les campaniles de San Roque; sur la gauche, c'était Algésiras, la vieille forteresse où pt:ut la première fois la voix du canon s'entendit; au centre enfla et dans la ligne même de Gibraltar, le chùleau de Guadalupe dressait ses corps de logis carrés au-dessus de ses créneaux romans, au-dessous de ses belTrois composites, solides comme l'antique honneur espagnol, légers comme la baguette de fée qui créa l'Alliambra.

César de Cliabaneil allait, tout rêveur, par la roule embaumée. Il voyait par avance le sourire mouillé de sa mère; il écoutait la douce parole de sa sœur; puis derrière elles deux il cherchait une vision plus vague : la vierge aux longs cheveux nattés, à la taille souple et fière, aux regards de feu sous l'arc velouté de grands cils, celle qu'il avait laissée enfant et qu'il allait retrouver femme, Blanche, la maîtresse adorée, mais inconnue de son cœur.

Au coude brusque que fait le Guadiaro pour aller se perdre dans la Méditerranée commeu''e la merveilleuse allée de lauriers, longue de deux lieues espagnoles, qui conduit au château de Guadalupe. De l'entrée de cette avenue ou pouvait voir déjà des bannières éployées flotter aux créneaux, à toutes les tours carrées et aux flèches aiguës de tous les donjons. Le champ d'or où l'écu de Cabauil raconte son austère et terrible légende brillait au loin sous le soleil.

C'était fête au château de Guadalupe, c'était grande fête, car une double guirlande faite de rameaux de myrtes où s'entrelaçaient les fleurs des cactus, des orangers et des lauriers-roses, prenait aux premiers arbres de l'avenue et prolongeait à perle de vue ses joyeux festons jusqu'à la place octogone, plantée de trente-deux cèdres pareils, hauts et larges, au centre ds laquelle la fontaine moresque jaillissait par les gueules de seize lions de marbre, au-devant du grand mur, mystérieux, nu comme le rempart des forteresses orientales et percé d'une seule porte sombre, profonde, long- Yoùlée, qui semblait pénétrer dans le séjour de la nuit. Gat

le sud de l'Andalousie, c'est déjà l'Orient, ce jaioux qui murmure sans cosse et qui toujours voile.

— Gibose, mon ami, dit César gaîment, nous arrivons pour une noce. Je gage que ces apprêts sont destinés au.^ fèlcs du JTiariage de ma sœur.

— Que Dieu protège la noble senorita! répondit le bossu. J'ai bon apprit pour un homme de ma taille et je boirai de grand cœur à sa prospérité.

Les chevaux, éperonnés, prirent le galop sur le sable étincelantet fin qui étout'ait le bruit de leurs pas. On venait de dépasser le milieu de l'avenue, marqué par une table de pierre, monument de quelque tragédie oubliée, lorsque le Gibose s'arrêta brusquement et força son cheval à faire le tour de la table antique.

— Allons! cria César qui était déjà loin.

Le Gibose ne répondit pas, et quand César se retourna, il le vit, penché sur son cheval au-dessus de la table et immol)ile comme les statues grotesques qui pendent aux frises des cathédrales. •

Le capitaine César ne se dissimulait pas qu'il avait choisi pour valet un personnage assez fantastique. Depuis quatre jours que le Gibose était à son service, il avait découvert en lui plus d'une qualité bizarre, et le dedans du petit homme semblait aussi original que ses dehors, mais ils s'étaient rapprochés en une de ces circonstances qui soudent vite les relations et dans lesquelles chaque heure doit compter plus tard pour tout un passé d'alliance. Les aventures périlleuses ont ce privilège, la sympathie sort du danger commun comme le champignon jaillit de terre. Le Gibose agissait déjà comme un vieux valet favori auprès du capitaine, qui tenait à lui bien plus peut-être qu'il ne se l'imaginait lui-môme.

Voyant que le Gibose ne voulait pas venir. César fit comme Mahomet pour la montagne : il tourna son cheval et revint au galop vers la table de pierre.

— Eh bien! Lazarille, dit-il avec un commencement d'impatience, ai-je l'honneur d'être accompagné par quelque savant antiquaire? As-tu découvert là une inscription du

LE CAPITAINE FANTOJtE 107

temps d'Alaric ou un fragment des romanceros du roi Sanrlie'.' Que diable regardes-tu sur celte pierre, (iibose? Le bossu répliqua, sans di.-contitnier son examen :

— J'ignore ce que les savants ont appris, seigneur, mais je puis avoir appris ce que les savants ignorent.

— Il faudra que je m'habitue, petit homme, à tes r(''ponses qui ressemblent à celles que font les nains mystérieux des contes de fées. Finissons. Pourquoi t'es-tu arrêta?

— Parce que, sans trop savoir pourquoi, je m'intéresse à ceux que vous aimez. Seigneurie.

— Grand merci! Lazarille, mon garçon... Et qui t'a parlé ici de ceux que j'aime?

— Le Gibose étendit le doigt vers la table de pierre.

La table était recouverte, dans toute son étendue, d'une couche de sable lin que le vent n'y avait pas apportée, car cette couche ménageait un espace régulier autour d'un débris de cadran solaire, ou lunaire plutôt, à en croire les signes gravés sur la tige de métal qui se dressait encore au centre. Des lignes mêlées et singulièrement enchevêtrées semblaient avoir été tracées sur cette couche unie avec la pointe d'un bâton.

En suivant le doigt du Gibose, le regard du capitaine tomba sur une figure isolée des autres, à l'orient du cadran, et représentant grossièrement les pièces si remarquables de l'écusson de Gabanil. Le reste de la couche, à le mieux considérer, était occupé par un tohu-bohu d'hiéroglyphes, de constellations et de Ugnes cabalistiques à demi effacés.

— Il est parlé là du mariage de votre sœur. Seigneurie, prononça lentement le bossu.

— En vérité! s'écria César en riant. Et qu'y est-il dit du mariage de ma sœur, Lazarille?

Le bossu ne répondit pas tout de suite. Quand il reprit la parole, ce fut d'une voix grave et triste.

— Seigneui-, dit-il, je ne suis qu'un pauvre malheureux et j'ai de la rancune contre le maître de tout, qui m'a fait si misérable. Mon défaut n'est pas de trop croire, et, si je faisais tout haut, sur la place de l'église, le compte de ce que je ne crois pas, je m'en irais bien vite au bûcher de l'acte de

foi avec un san benito sur mes épaules. On dit que ceux qui ne croient pas en Dieu se prennent volontiers aux clioses de la magie; moi, je croirais en Dieu plus volontiers qu'au diable, s'il voulait m'cnvoyer seulement un peu de bonheur... Mais, sans croire aux momeries des gitanes ou aux impostures des sorciers, il est impossible de nier le mal qui peut résulter de leurs conjurations. Ici, j'ai la foi parce que j'ai vu. L'oracle rendu par telle devineresse en guenilles, au prix de quelques réav.x, peut conduire un homme à sa perte, mettre du délire dans son cerveau, du fer dans sa main, du sang sur sa route.

— Pourquoi me dis-tu cela, Lazarille?

— Parce qu'Antioh-Amour, la Haute-Femme, a rendu son oracle ici, cette nuit, au clair de la lune.

— Qu'est-ce que c'est que la Haute-Femme?

— La Haute-Femme est la reine des Roumi de l'anneau de fer.

Le Gibose ne riait pas en parlant ce baragouin étrange. Le caractère du capitaine l'eût porté à prendre gaiement ce qui lui semblait une folie, mais il y avait dans l'accent et dans le regard du petit homme quelque chose qui gênait la gaieté.

— La connais-tu, cette Antioh-Amour? demanda César, qui se sentait pris d'un vague désir de savoir.

— Oui, seigneur.

— C'est une jeune femme?

— Non, une' vieille.

— Sa signature est-elle donc là, parmi ce grimoire?

— Son écriture seulement.

— Comment vois-tu qu'elle a rendu un oracle?

— Je connais la langue qu'elle parle, le rite auquel elle appartient, les caractères dont elle se sert...

— Ne serais-tu pas un peu bohémien toi-même, Lazarille* demanda brusquement César, qui le regarda en face.

— Je ne sais pas ce que je suis, seigneur. Parmi ceux-là, pas plus que chez ceux-ci, je n'ai jamais rencontré une femme qui m'ait dit : Je suis ta mère. Seulement, sur les domaines du Uiche-llommc, dans l'Aragon, il est des tribus de Rùmes de l'un et l'autre anneau. Le Rirhe-Homme ne permet

point qu'on les chasse hors de sa terre, et tous les Riches-' Hommes du nom de Gabanil ont fait ainsi avant lui, parce que ce fut une gitane qui révéla au majordome du grand marquis la trahison de ses deux filles, à Valence. Depuis que je me connais, je n'ai jamais eu le pain du lendemain. J'ai servi les deux sectes des fils de Pharaon : ceux qui portent la bague de fer et ceux qui passent leur chevelure dans l'anneau de cuivre. Entre toutes les devineresses des deux familles, Antioh-Amour, la Haute-Femme, est la plus célèbre. Elle avait prédit la mort de l'infante, femme de Ferdinand, prince des Asturies. Godoy est venu la consulter une fois jusque dans la montagne de Solorio, et Charles, roi, a fait une longue maladie pour l'avoir écoutée toute une nuit en son palais d'Aranjuez.

— Et l'oracle qu'elle a rendu aujourd'hui, demanda César, regarde la maison de Gabanil?

— En voici la preuve, répondit le Gibose dont le doigt oseeux pointait toujours Técusson.

— Ces caractères retracent-ils la teneur de roracle?

— En partie.

— Pourrais-tu les déchilTrer?

— Je le pense, quoique la brise du matin ait remph à demi les traces creusées par la baguette de la Haute-Femme.

('ésartira sa montre, qui marquait la sixième heure.

— Nous avons le temps, dit-il. Avant une heure il ne fera pas jour ."liez ma mère. Montre-nous tes talents, Lazarille, et voyons la prophétie.

— Seigneur, je vais essayer de vou.-; coniciucr. Sans quitter la selle qui rehaussait sa courte stature et lui permettait de dominer la table conmic s'il eût eu la taille d'un homme, le Gibose en fit loniement le tour, penché attentivement sur les caractères. Son examen dura longtemps et le capitaine perdait patience, lorsque le bossu prit enfin la parole.

— Excusez-moi, seigneur, dit-il, je n'avais là que les réponses, il m'a fallu retrouver les questions, et c'était un travail. 11 est achevé. L'Iiomme qui a consulté la Haute-Femme cette nuit est un Ecossais des montagnes au delà du Forth.,r

Cela réveille votre attention, gentlemen, s'interrompit ^ci le courner-mayor. Je dois vous dire que cette réponse surprit le capitaine pour le moins autant que vous. Je n'ai pas à vous apprendre quelle est lY-paisse ignorance des basses classes en Espagne. Un villageois d'Aragon, de l'espèce à laquelle appartenait le Gibose, parlant des jiiglilands d'Ecosse et sachant assez de gôograpliic pour désigner la position de cette rivière du Fortii que bien des grands seigneurs ne connaissent pas, était assurément une merveille; mais le Gibose mit (in lui-même à l'étonnement qu'il avait provoqué en disant :

— Seigneurie, les meilleures pratiques de la Haute-Femme, pendant qu'elle avait sa tente au pied des monts Solorio et que j'étais son serviteur, lui venaient d'Ecosse. Tous les voyageurs de cette nation voulaient avoir leur horoscope tiré, soit qu'ils fussent croyants franchement, soit qu'ils feignissent d'être incrédules. J'ai vu dans le camp de l'Anneau de fer rouillé des lords et des ladies; j'y ai vu aussi de ces hommes, vêtus de manteaux bariolés et coiffés de la loque à plumes, qui regardent dans l'avenir en cachant leurs lélcs sous leurs plaids. 11 y avait entre eux et Antioh des luttes de sorcellerie, et ils étaient bien forcés d'avouer que son art était au-dessus de leur seconde vue. Ne soyez donc point surpris que je connaisse le jargon des voyants à jambes nues aussi bien que le langage des sorciers pharaons.

Je vous ai dit que j'ai deux grandes haines, tout petit que je suis. La première de mes haines a nom Samuel; la seconde porte deux noms dont l'un est Highlandais et l'autre Gitano. La vengeance est pour ceux qui savent attendre. J'attends. Et ne voilà-t-il pas déjà que j'ai en vous un protecteur? 11 m'en a coûté cher pour apprendre à lire la lettre morte, tracée BUT cette table... L'Ecossais, qui a consulté la Haute-Femme, est un voyant du second degré ; il est en outre fay ou voué à une mystérieuse destinée...

Les gentlemen, s'interrompit encore le courrier, doivent connaître ces choses mieux que moi, ainsi que les mots qui les expriment.

— Certes, certes, fut-il répondu autour de la table où l'attention redoublait.

Et le soldat Mac-Pherson ajouta du fond d'un groupe de grenadiers étendus sur l'herbe :

— On n'aurait pas besoin d'aller bien loin d'ici pour trouver un fay dont la vie est vendue.

— Ghers messieurs, reprit le courrier-mayor, le capilaino César de Ghabaneil en savait, à ce sujet, beaucoup moins long que vous. Il se fit expliquer par le Gibose la position particulière et fatale de ce condamné des superstitions écossaises, qui court le monde pour trouver le prix de son âme, comme les chevaliers de la table-ronde allaient autrefois par vaux et par chemins à la conquête du bassin d'or et de la lance enchantée.

— Le consultant, poursuivit Lazarille, est arrivé ici avec son horoscope, tiré d'avance par Adam Gameron, le voyant du Ben-Nevis, dont voici le nom inscrit sur le sable. Je vois vaguement qu'il est question d'un immense trésor... et le trésor du Riche-Homme ne passe-t-il pas pour contenir des sommes fabuleuses?... d'une statue de fer... et qui n'a ouï parler de cette merveille moresque?... Ah! voici la formule même du devin Ecossais du Ben-Nevis :

« Ton sort estdoMS la cabane de celui qui suspend deux f. têtes blondes à ses mains noires. Il a le prix de ton âme K vendue. »

— Et la bohémienne a-t-elle dit le mot de cet oracle énigmatique? demanda Gésar.

— Je cherche, répondit le Gibose, pensif malgré lui. Puis tout à coup il s'écria :

— Elle l'a dit! elle l'a dit! Le voici écrit en toutes lettres !

— Ne peux- tu me le lire? interrogea encore Gésar, plus impressionné qu'il ne le voulait paraître.

— Je peux tout pour mon seigneur. La réponse tcxtuollc de la Haute-Femme est ainsi : « Celui du Ben-Nevis a dit vrai. Le prix de ton âme est dans la cabane do celui qui donne ses filles en pâture à l'honneur. Pour toi et pnur le dernier né de cette race,il n'y a qu'une seule étoile au cieL

Point de partage possible. Ta vie est dans sa mort. Tuas à prendre son sang, sa femme^ ses sœurs et son or... •

Gibraltar.

Le correo-mayor fit une pause. Nos chasseurs-voltigeurs l'écoutaientavec une curiosité mélangée de scepticisme. Leur lieutenant, Hector de Ghabaneil, cachait sous une apparence de froideur l'intérêt profond qu'excitait en lui cette histoire, toute pleine de sa famille et de ses souvenirs, mais nous ne saurions dire à quel degré de fièvre était portée l'attention des grenadiers highlanders. OlTiciers et soldats retenaient leur souffle depuis qu'était entamée l'aventure de la table de pierre.

Inopinément le conteur avait puisé tout à coup à la source même de leur ^merveilleux , et son récit était désormais comme un lien qui tenait leurs imaginations enchaînées.

Le seigneur Pedrillo de Thomar poursuivit après un court repos :

— César de Ghabaneil et son valet avaient repris leur route vers le château de Guadalupc. Tous deux allaient en silence. Au moment où ils atteignaient l'esplanade, César, sortant soudain de sa rêverie, demanda :

— Rien dans ce qui était écrit sur la table n'a pu te faire deviner le nom de cet homme qui interrogeait l'oracle?

— Rien, répondit le bossu.

— Et cette femme, pourrais-tu la retrouver?

— Je le pense.

— Par quel moyen?

— En suivant ses traces que j'ai remarquées sur le sable, autour de la table de pierre. La Haute-Femme de l'anneau de fer marche pieds nus.

— Vaéonc et fais de ton mieux, ami Lazarillc. Si tu m'amènes celte femme ou si tu me conduis vers elle tu seras récompensé.

César de Cliabaneil entra seul au château de Guadalupe. Comme il en franchissait le seuil, la vue del'écusson sculpté au-dessus de la porte le fit tressaillir. Elles étaient là, les deux mains noires, baignées dans des chevelures sombres aux reflets d'or bruni; Hijas son mias! criait l'antique de- .vise : ces filles sont à moi! C'était ici la maison de celui qui avait livré ses filles en pâture à son honneur.

Mais cette maison était pleine de joie, et il n'était pas dans la nature de notre capitaine de rester bien longtemps sous le coup d'une impression mélancolique. Au bout d'une demiheure, il se repentait presque d'avoir envoyé le Gibose à la découverte.

Que lui importait cette femme, coupable d'imposture ou malade de folie? Qu'avait-il à faire avec tous ces contes bleus? Croyait-il donc désormais à l'astrologie des gitanes ou à la seconde vue des montagnards Ecossais? Tombait-il en enfance? Allait-il, un jour de noces, occuper son esprit à ces lugubres billevesées?

Il était Français, gentlemen. Le procès des superstitieuses anxiétés ne fut pas long à instruire. Après cinq minutes de plaidoiries, Antioh-Amour, la Haute-Femme et sa dupe, le pauvre Ecossais qui voulait racheter son àme, furent envoyés au diable l'un portant l'autre, et l'on n'y songea plus.

Vrai Dieu! on avait bien autre chose à faire. Madame la comtesse n'attendait point son fils; comblée par ce surcroît de bonheur, elle pleurait des sourires en pressant le beau capitaine contre son cœur. Comme il était grand, et fort, et fier! comme il ressemblait à son bien-aimépére! La veuve qui s'est séparée de la moitié de son âme peut-elle donc renaître à tant de joies!

Elles vinrent, les deux enfants chéries, courant, ne sachant pas le nom de l'hôte qui se joignait tout à coup à la fête ; elles vinrent, empressées, étourdies sous leurs longs voiles de fiUes d'honneur, chercher la mère et lui dire •. — Hâtezvous, les cierges s'allument à l'autel, le prêtre a son aube, les fiancés leurs bouquets, et l'ange des amours chrétiennes attend, penché sur la balustrade habillée de mousseline.

Elles s'arrêtèrent confuses et rougissantes.

— Celui-là est votre cousin, mes mignonnes, votre cousin César, dont chaque jour nous parlons.

Joaquina, la cadette, sauta sur ses pieds joyeux et battit ses belles petites mains l'une contre l'autre. C'était une enfant, mais une enfant de l'Espagne aux longs yeux noirs, candides encore, ardents déjà. Elle vint oflrir son front au baiser du capitaine, puis elle se recula, rougissante et curieuse.

Blanche resta immobile; le sang abandonna ses joues et ses yeux se baissèrent. Elle resta ainsi, droite et belle comme l'image de la Madone; César voyait son cœur qui battait sous la noire dentelle de sa guimpe. C'était une jeune fille, mais une de ces vierges espagnoles dont le regard parle et rêve comme celui des femmes.

Elles ne se ressemblaient point, les deux charmantes sœurs. La cadette était brune. C'était l'aînée toute seule qui avait la chevelure des Cabanillas : ces tresses riches et sombres que la lumière enflammait en les saupoudrant d'or.

César avait vu en sa vie une autre chevelure toute pareille, bouclant sur l'humble 'front de sa libératrice la doncella du Toro Matado.

La petite Joaquina put examiner César à son aise, car il ne savait plus qu'elle était là. Tout son être était avec Blanche, qu'il reconnaissait pour l'amie de ses songes. C'était bien celle-là qui souriait à son chevet dans les courtes nuits du bivouac et qui le protégeait comme un enchantement parmi l'orage de la bataille. Oh! il l'eût devinée, mais pas si belle, pourtant, car elle était plus belle que le rêve lui-même, et César, le gai soldat de France, sentait pour la première fois que l'amour n'est pas tout sourires : sa paupière avait une larme qui la brûlait.

Il se disait : M'aimera-t-elle?

Il fallut que madame la comtesse dit à Blanche: Ma fille, embrassez votre cousm. Son front devint froid ^u contact de la lèvre du capitaine. Un instant sa poitrine cessa de battre, et vous eussiez pensé qu'une douleur aiguë lui traversait le sein.

Puis, tout à coup je n»J sais quel vent passa sur sa tris-

tcsse. Joaquina n'était plus si rose qu'elle. Une flamme i)étulanle s'alluma dans la langueur de ses yeux. La prunelle de Joaquina semblait terne auprès de sa prunelle. Ce tut comme un éblouissement. Elle jeta ses deux bras autour du cou de ia comtesse de Cbabaneil et ne lui dit rien pourtant que le bonjour de cbaque matin : Mère, je vous salue. . Mais sa voix tremblait délicieusement en prononçant ce nom de mère qui fit tressaillir César jusqu'au fond de son cœur.

La cloche de la chapelle tinta. On se rendit au lieu saint en traversant la grande cour intérieure où les fontaines versaient aujourd'hui leurs nappes d'eau sur des gerbes de fleurs. Le sol était jonché de myrte, l'arbuste symbolique; du ciel radieux et pur comme une large coupe de turquoise tombaient des voûtes de verdure, et la foule des vassaux formait à. droite et à franche une haie de roses.

— Respirez toute votre vie les parfums de vos noces! disait-on aux jeunes époux selon la formule arabe de cette Andalousie à demi africaine.

Et devant le cortège, des enfants chantaient le boléro des épousailles en faisant tourner comme des frondes les encensoirs où l'amôme fumait.

La Belle-Sainte était là, au bras du vieux marquis Blas de Cabanil, blonde et blanche sous son voile de fiancée, parmi tous ces teints dorés, parmi toutes ces chevelures brunes. Elle allait, les yeux baissés, recueillie au fond de son pieuN amour. Le comte Angel suivait, tenant par la main la mère de sa bien-aimèe. Il était beau, il était tout jeune et son visage avait la douceur desou nom. Puis c'était César, inconnu pour cette foule des vassaux invités. César, portant le co.-> tame des soldats de France, un beau jeune honnne aussi, un bon et fier regard, mais un païen, se disait-on tout bas, comme tous ceux qui sont à présent au delà des Pyrénées; et que peut apporter un païen, sinon le malheur entre les murs d'une maison chrétienne?

Il conduisait ses deux cousines, Blanche et Joaquina, car dona Mencia, leur mère, était retenue au lit par la maladie, et deux duègnes marchaient sur les talons des filles du Ri-

che-Homme. Joaquina , la mutine, allait tout orgueilleuse de son cavalier; Blanche avait ramené son voile sur son visage.

Cet unique héritier du nom de Cabanil, le comte Ange!, ne ressemblait pas à ceux de sa race. Quand il s'agenouilla devant le double prie-Dieu où son père et sa mère avaient jadis échangé leur foi, tout le monde remarqua l'auréole de douce piété qui régna autour de son front. Il n'y avait rien en lui de la fierté farouche qui distinguait les neveux du grand marquis. Son épousée et lui, l'ange de Cabanil et la Belle- Sainte, comme on aimait aies appeler, touchaient à la terre par les genoux, mais le suave niveau de leurs deux tètes était déjà dans le ciel.

Les vieilles femmes disaient qu'ils étaient trop beaux et trop bons pour ce bas monde.

Mais les petits enfants, vivante guirlande jetée autour de la nef, chantaient en agitant leurs encensoirs fleuris, le cantique andalous de l'Espérance :

« Du haut du ciel, le regard de \a mère très-pure est sur leur bonheur.

» Jésus enfant étend ses mains vers leur amour.

» Loué soit Dieu qui fera éclore toutes les joies sur leur » route! »

Ces parfums et ces chants imprégnaient l'air tiède de la petite chapelle où le jour arrivait au travers des vitraux, teints doucement par la pourpre et l'azur. Le cœur nageait dans une atmosphère pieuse. Lésâmes ici n'euss(uit point su dire ce qui dominait en elles du recueillement heureux ou de la religieuse mélancolie.

Angel et Jeanne furent unis et partagèrent le festin de riiostie. Ce fut seulement en sortant delà chapelle que Jeanne serra César sur son cœur et qu'Angel donna le baiser à son nouveau frère. César demanda à sa sœur :

— Ma Jeanne chérie, es-tu bien heureuse?

Elle répondit en appuyant sa main contre son cœur :

— Si heureuse que je voudrais mourir ainsi, mon bienaimé frère.

Le vieux marquis Blas vint à César la main tendue.

— Soyez le bienvenu, mon neveu , lui dit-il. J'ai trois filles maintenant dont votre sœur est la mieux chérie. C'est par elle que Dieu bénira notre maison. Votre cœur, je le sais d'avance, me plaira mieux que votre uniforme.

Ceci était beaucoup pour le marquis Blas de Cabanil. César le sentit et crut inopportun de défendre ici son uniforme qui, pardieu! se défendait bien lui-même sur tous les cliamps de bataille de l'Europe. '

Il est une coutume eu honneur sur toute la frontière, comme on appelle la côte la plus méridionale de l'Andalousie. Le jour du mariage, après la messe, les épousés se rendent à jeun et tout seuls à la chapelle de Sainte-Tiiérèsede-la-Mer, située au fond de la baie d'Âlgésiras, et brûlent un cierge parfumé sur l'autel de la maîtresse des divines amours. C'est là qu'on bénit la piécette d'argent où les dents du fiancé sont imprimées d'un côté, celles de la fiancée de l'autre, et chacun sait bien, entre Gibraltar, Cadix et Marbella, que ce pèlerinage fait les unions heureuses.

Angel et Jeanne, versés tous deux dans les pratiques pieuses, ne pouvaient omettre cette cérémonie. Un cacolet les attendait à la porte du château. Après s'être agenouillés devant le lit de doua Mencia, qui les bénit, ils montèrent en voiture et partirent au galop de leur rapide attelage. Une heure d'absence, et la partie joyeuse de la fête allait enfin commencer.

Dès qu'on eut cessé d'entendre les roues du cacolet, le marquis Blas se retira dans son oratoire et le capitaine César resta entre sa mère et. doua Mencia de Cabanil, qui fut bonne pour lui autant que sa mère elle-même. Joaquina papillonnait çà et là, frivolement affairée; Blanche, agenouillée près de l'oreiller, avait le front sur les mains de la marquise et laissait parfois remonter ses grands yeux vers le beau capitaine. «

Elle ne parla point, mais c'était à elle que César répondait quand les deux mères le questionnaient sur sa vie et ses aventures.

Je ne sais comment Joaquina faisait pour écouter si bien, tout en allant et venant avec tant de zèle pour une besogng

dont jamais ni elle ni personne n'a exactement connu la nature; mais il est sûr que c'était elle qui lançait les Jcsm- Maria! et les santisima Virgen! aux endroits les plus intéressants. Dans la vie de César de Gbabancil, cette heure fut une des plus charmantes et des plus douces. Il n'avait pourtant pas encore parlé à Blanche, son adorée cousine, non, pas même avec ses yeux.

Notre proverbe espagnol dit que les jeunes filles sont autour d'une noce comme les mouches sur un vase plein de miel. Il y avait beaucoup déjeunes filles à la noce d'Angel et de Jeanne; bien peu parmi elles partageaient les répugnances du vieux marquis de Cabanil à l'endroit de l'uniforme français. Elles vinrent toutes, l'une après l'autre, sous prétexte de retrouver Joaquina, leur petite amie, mais il y avait un grand projet sous jeu. Là-bas, dans l'embrasure profonde, Dolorès, Marta, Pia, Teresa et Carmen chu chutaient avec une volubilité croissante. Joaquina fut appelée pour présider le conciliabule, fille vint prendre gravement parla main César, le capitaine, et lui dit :

— Venez, mon cousin, nous faisons trop de bruit pour nia mère qui est malade.

— Ton cousin, Joaquina, ne fait pas de bruit, répondit dona Mencia en souriant.

— Madame, repartit la s-enorita, s'il vous plaît, nous aurions besoin de lui.

— Allez, comte, dit la marquise : celle-ci est l'enfant gâtée; rien ne lui est refusé dans la maison.

César suivit donc sa belle petite cousine. Dès qu'il fut dans la salle basse, Carmen, Teresa, Pia, Marta et Dolorès s'éloignèrent aussitôt de lui, le laissant seul au milieu de la chambre. Elles n'osaient plus lui parler, mais l'une d'elles ayant ouvert enfin la bouche, elles gazouillèrent toutes à la fois comme une volée de moineaux babillards. Joaquina était presque aussi éloquente, elle toute seule, que les autres ensemble. César finit par comprendre qu'il s'agissait d'une aflairc de la dernière importance : une surprise à préparer aux nouveaux mariés, une fête dans la fête, un bal à /<? française, eo un mot!

Nul ne saurait dire l'étrange portée que chacune de ces petites filles attachait à ce mot, mais il est certain que la France est et sera toujours la patrie du plaisir. Au fond des campagnes andalouses, comme dans a'os ghns d'Ecosse, gentlemen, on connaît cet axiome, que Paris est la salle de bal de l'univers. Que la paix soit signée demain, ce que Dieu veuille! après-demain, vous méditerez, et moi aussi, qui .sait? un pèlerinage à Tivoli ou au CoUsée.

César était seul contre toutes, et Blanche, la chère lille, plus forte parte qu'elle était plus timide, vint bientôt achever sa défaite. Il fallut céder. En un clin d'ccil le château fut sens dessus dessous, et les cadres sévères des portraits de famille commencèrent à disparaître sous les festons fleuris.

On fit au milieu du plancher un amas insensé de bougies, car Joaquina voulait un éclairage a giorno, et César fut chargé de faire tenir aux boiseries ainsi qu'au plafond ce luminaire improvisé qui devait repousser dans l'ombre le grand et massif lustre aux dorures ternies. Ce n'était pas une mince besogne. Pendant qu'il y employait tous ses soins, deux exprès, dépêchés à San Pxoque et Algésiras, devaient ramener tous les musiciens du pays pour former un orchestre digne de l'illumination.

César, entouré de son état-major sémillant, était en train de diriger toute une armée de travailisurs. Joaquina venait de faire clore les contrevents et l'on allumait les bougies pour juger de l'effet, lorsqu'un bruit sinistre fit tressaillir la troupe joyeuse. On tirait le canon à la forteresse anglaise de Gibraltar.

On était en pleine paix , et messieurs les Français qui m'écoutent ne comprendront pas sans explication l'épithète sinistre appliquée ici au bruit du canon. Mais vous, gentlemen, vous savez comme ce nom de Gibraltar sonne aux oreilles espagnoles. Gibraltar est l'outrage le plus sanglant qui jamais, ait été infligé à une nation. Chaque fois que Gibraltar élève sa voix de bronze, le cœur de T'^spagne se serre.

Gil)raltar, vous le savez encore, et je le dirais plus amèrement, si je m'adressais à d'autres qu'à vous, n'est pas seu-

lement un insulteur, c'est un tyran et c'est un larron. Sur ce rocher, le roi d'Angleterre fait la contrebande.

— Là! là! courrier! l'interrompit Rouge-Dick en riant, quelle mouche vous pique? Pour vous payer ce pauvre tas de pierres qui nous coûte les yeux de la tète à Gibraltar, ne sommes-nous pas ici, le sac sur le dos, défendant votre Espagne au prix de notre vie!

— Major Mowbray, repartit le seigneur Pedrille d'un ton bref et froid, vous autres Écossais, vous êtes Anglais comme le bois est feu et vous achetez cher le droit de partager l'orgueil patriotique. Vous vous faites tuer pour ceux qui vous ont pris votre toit et votre foi : Dieu me garde de plaider devant vous contre l'Angleterre! L'Angleterre est un noble pays et un pays fort, plus fort, à ce qu'il semble, que tous les autres peuples de l'univers réunis, puisqu'il ose impunément des actes que l'univers entier réprouve.

Gibraltar, ce tas de pierres, comme vous dites, nous fut, une nuit, enlevé par surprise. Pardonnez à notre rancune, et si nos champs vous semblent commodes pour combattre votre plus mortel ennemi, ne comptez pas trop sur notre reconnaissance...

J'en étais à vous dire que le canon de Gibraltar se fit entendre en pleine paix, au milieu de ce jour de fête; personne d'entre vous ne l'ignore, le fait arrive souvent, car Gibraltar soutient ses contrebandiers à main armée. Qu'un gardecôtes espagnol, poursuivant un de ces fraudeurs effrontés qui semblent braver notre marine, passe dans ce que vous appelez les eaux de Gibraltar^ Gibraltar tire et tue. Tel était aujourd'hui le cas : Gibraltar avait tiré, Gibraltar avait tué.

Pendant quelques minutes le bruit de l'artillerie retentit, ébranlant les vieux châssis des fenêtres et faisant tinter les cristaux du lustre qu'on allumait. Il y eut une vingtaine d'explosions, et tous ceux qui (Haienl dans la salle basse s'arrêtèrent pour écouter, comme s'ils eussent été changés en statues.

Tous les habitants du château étaient là maintenant, excepté le marquis et sa femme ; madame la comtesse de Gha- |)aneLl eUe-même était venue sur les instances de Joac^na,

qui voulait le plus de témoins possible à son triomphe; cliacua s'était arrêté dans la position où le premier bruit l'avait pris : les uns accrocliant les guirlandes, les autres allumant les bougies. On eût dit qu'un méchant génie avait changé on pierres tous ces travailleurs joyeux.

• Les deux portes principales du salon, situées en face l'une de l'autre, s'ouvrirent. Au seuil de l'une parut Blas de Cabanil, que le bruit avait éveillé dans sa sieste; au seuil de l'autre, dona Mencia, malade et pâle comme une morte. Elle était descendue de sa chambre seule et sans secours.

Le vieux marquis fronça le sourcil à la vue de ces préparatifs qu'il n'avait point commandés, mais son attention fut détournée par la voix de sa femme, qui demanda en un gémissement :

— Nos enfants ne sont-ils point encore revenus de leur pèlerinage?

Les valets lui firent une réponse négative. Elle chancela et fût tombée de son long à la renverse, si le capitaine do Ghabaneil ne l'eût saisie dans ses bras.

— Qu'y a-t-il donc, madame, demanda Blas de Cabanil, et pourquoi, faible comme vous l'êtes, avez-vous quitté votre couche ?

Elle ne répliqua point. Ses mains tremblantes se joignirent et deux larmes roulèrent sur la pâleur de ses joues.

— Dieu n'a pu vouloir cela! murmura-t-elle. Dieu n'a pu vouloir cela!

Les détonations avaient cessé. Tout le monde faisait silence et sa voix fut aisément entendue. La première idée qui vint à chacun fut que la fièvre lui mettait dans la Louche des paroles de délire, mais le marquis s'étant approché, elle lui dit :

— Au nom du Ciel, envoyez ! envoyez ! que je sache ! que je sache ! J'ai vu le boulet frapper le mur de la chapelle, j'ai vu la pierre éclater, la terre s'élever en gerbe...

Toutes les Louches étaient ouvertes, toutes les respirations suspendues.

On voulut interroger encore, mais dona Mencia n'avait plus de voix et sa tète inanimée pendait sur sa poitrine.

— Mon cheval ! commença le marquis Blas.

Le capitaine César était déjà en selle et galopait sur la route de la baie.

Une lieue espagnole sépare le château de Cabanil de la chapelle de Sainte-Thérèsi; qui s'élève en un lieu écarté, au bord de la grève même, à égale distance de Gibraltar et d'Algésiras. En quelques minutes la route fut pleine de cavaliers, courant à toute bride et précédés par le marquis Blas.

Tout était iini. Le vent avait chassé le dernier nuage de fumée. On voyait les pièces immoliiles aux embrasures de la forteresse où le drapeau rouge déployait ses longs plis à la brise. Les remparts semblaient déserts. La citadelle, entourée de silence, paraissait se garder elle-même.

Au loin, la baie brillait sous le soleil ; plus loin encore, de grands navires, pareils à des oiseaux, de mer, déployaient leur blanche envergure et doublaient la passe en courant des bordées.

11 y avait un grand mouvement sur la grève; on allait, on venait ; une felouque hlait à toutes voiles vers le large.

Voici ce qui était arrivé. Au lever du jour, une felouque de contrebandier, depuis longtemps signalée aux gardescôtes, avait tenté de débarquer ses marchandises sous Tarifa. Surprise au moment où elle allait mettre ses chaloupes à la mer, elle avait pris chasse et gagné au large; mais le navire qui la poursuivait était lin voilier, contre la coutume des bâtiments espagnols, et l'officier commandant, savait par hasard son métier. 11 parvint à couper la felouque au vent, et, après une course désespérée, elle fut obligée de changer d'amures pour mettre le cap sur Gibraltar. Là est le refuge.

Le garde-cotes espagnol vira de bord comme elle et la gagna une seconde fois sous le vent, si bien que la felouque, décrivant un second quart de cercle, gouverna en désespoii- de cause sur la baie, espérant un changement de mer. Le changement vint.

Le vent tomba et le garde-côtes, qui restait dans le courant tandis que la felouque entrait dans les eaux de la baie, perdit incontinent du terrain, ce dont le contrebandier profita

pour gagner une des criques qui dentellent la grève à droite de la chapelle Sainte-Thérèse. Ce n'était qu'un répit, car l'Espagnol ne pouvait manquer d'accoster à son tour.

iMais pour gagner l'anse où le contrebandier aux abois commençait déjà à noyer sa cargaison, il fallait couper la ligne imaginaire que le parlement anglais a tracée autour de Gil)raltar, déclarant sienne toute l'eau qui est en dedans de cette hgne. Là-haut, il y a toujours des yeux qui veillent, et ces canons qui semblent assoupis ne dorment jamais.

Au moment même où l'Espagnol meltait son avant dans les eaux de Gibraltar, un coup de canon à poudre l'avertit de passer au large. Au large, la marée basse montrait les deuts du serpent d'Ossoa, sur lesquelles le courant brisaili le garde-côtes passa outre et un premier boulet fit un trou dans sa misaine.

A dater de ce moment, jusqu'à celui où le garde-côtes sortit de l'enceinte anglaise, en face de la chapelle Sainte-Thérèse, il y eut vingt-deux coups de tirés. Le garde-côtes perdit son grand mât et son lieutenant, tous deux coupés du mènae boulet. Le dernier coup passa par-dessus les vergiies et alla se loger dans la chapelle Sainte-Thérèse.

Quand le marquis Blas de Cabanil arriva sur la grève, il trouva son lils Angel mort dans les bras de César de Chabaneil.

C'était le dernier du nom. Ces natures austères ont quelquefois d'incomparables tendresses de cœur : le vieux Blas de Cabanil ne versa pas une larme, mais il resta agenouillé près du corps de son lils, sans parler ni bouger, depuis cette heure matinale jusqu'au coucher du soleil. Quand vint la nuit, il demanda la femme de son fils avant de songer à ses propres lillcZ.

Après la catastrophe, des gens secourables avaient porté Jeanne de Chabaneil dans la maison d'un pécheur de la côte. César l'avait trouvée là évanouie. 11 était reparti au galop pour chercher un médecin à Algésiras. Quand il revint, la maison du pécheur était vide.

Un bomme de la douane, interrogé, répondit que I9. famille du pêcheur avait pris la mer à l'heure accoutumée. Des

frens étaient venus du cliûtL'au de Guadalupe pour chercher la jeune veuve dans une calèche et l'avaient emportée, toujours évanouie. Le cheval fumant de César reprit le galop.

Au château de Guadalupe, il trouva la famille en deuil qui attendait des nouvelles. On pleurait, mais on savait seulement la mort d'Angel. Aucun carrosse n'avait quitté le château; nul n'avait été cherclier Jeanne de Chabaneil.

Durant cette journée. César sillonna tout le pays. 11 alla jusqu'à Gibraltar, où les officiers anglais, réunis autour d'un punch, lui témoignèrent beaucoup de regret au sujet de ['accident. A Gibraltar, pas plus qu'ailleurs dans les alentours, personne n'avait entendu parler de Jeanne de Chabaneil.

Ce fut César qui répondit au vieux marquis, s'informant de la veuve de son fils. Elle avait disparu sans laisser de traces, comme si la terre se fût ouverte pour l'engloutir.

Le soir, Blas de Cabanil dit la prière à haute voix au milieu de la famille assemblée. Sa voix fut couverte par un concert de sanglots quand il implora Dieu pour le repos et le salut de l'àme d'Angel. Lui ne pleura point. 11 se mit au lit et fit une maladie de trois mois qui le conduisit au bord de la tombe.

César trouva dans sa chambre le Gibose, couvert de poussière, qui l'attendait, couché sur la natte de son lit. 11 l'éveilla ; le Gibose lui dit :

— J'ai suivi les traces de la Haute-Femme depuis la table de pierre jusqu'au port de Marbella. Depuis une heure, elle était embarquée sur le navire qui va ii Tanger. On ne voyait plus que le sommet des voiles à l'horizon. Je suis revenu et j'ai appris en route le malheur qui a frappé cette maison. La moitié de l'oracle est accomplie.

L'oracle était bien loin de la pensée du capitaine. 11 avait fait aujourd'hui cinquante heucs à cheval, et, dans le feu de sa poursuite, il avait perdu tout souvenir de l'étrange incident qui avait retardé ce matin son entrée au chùteau. Mais les paroles du Gibose lui rendirent violemment la mémoire. L'oracle avait dit : « Au dernier né de la race, lu prendras son sang, sa femme, ses sœurs, son or. »

C'était biçn en eflet la moitié de roracle. Et l'oracle ?'aç-»

tomplissait dans l'ordre mémo de l'énumération faite par par Antioh-Amour : le sang d'abord, la femme ensuite.

La femme, c'était sa sœur, à lui César de Cliabaneil!

Le tour des sœurs d'Angel allait-il venir? 11 y avait une de celles-là qui se nommait Blanche et qui était déjà plus chère à César de Chabaneil que le sang de son propre cœ^ur. Pendant toute cette nuit, il arpenta d'un pas fiévreux le carreau de sa chambre. Quand il se jeta enfin sur son lit, le jour naissait. 11 se dit :

— J'arrêterai cet homme d'un coup de sabre ou je mourrai à la peine.

Lilias.

Y a-t-il quelque chose de réel au fond de ces sombres folies, gentlemen? Chez vous, on croit encore à ces mystères, chez nous aussi, et la France, qui se vante de son scepticisme, y croyait hier autant que vous et que nous. Ce champ du surnaturel a été labouré par l'antiquité tout entière. L'histoire le constate en détournant les yeux, et le livre des livres, la Bible, a lui-même des pages pour consacrer ces miracles qui ne viennent point du ciel.

Le lendemain, le château de Guadalupe s'éveiUa, morne, et tâchant de croire que ce grand malheur n'était qu'un rêve; mais les préparatifs inachevés de la fètc étaient là, témoins irrécusables; toutes ces lleurs qui allaient se desséchant, toutes ces guirlandes fanées formaient comme une plainte muette et parlaient d'inconsolable deuil. Il y avait là une stupeur pareille à celle qui suit la foudre tombée.

Pour les Anglais de Gibraltar, il ne fait jamais bon sortir de leurs lignes fortifiées, mais cette tragédie resserrera le blocus de la haine espagnole. On jura la vengeance dans tout le pays qui n'ose regarder vers le sud-est, de peur de voir l'outrage du drapeau rouge. Bien des cadavres anglais pourrirent dans les halliers. L'Espagnol, hélas ! n'a que le couteau pour châtier l'injure du canon.

A Madrid, le gouvcmomcnt.s'émut. Le roi, du fond de son apathie, ressentit le coup qui irappait son vieil ami. Des explications furent demandées au ministère anglais, et le gouvernement de Gibraltar s'empressa de les fournir. La mer n'était-clle pas assez large pour que les garde-côtes andalous ne vinssent pas dans les eaux anglaises? Les eaux anglaises, gentlemen, l'ont des taches ainsi à toutes les mers. Elles baignent jusqu'à la côte de France, qui voit du rouge sur les sables normands de Jersey !

Deux officiers anglais furent envoyés près du capitaine général de l'Andalousie et burent son xérès à la santé du prince-régent. On déplora l'accident de nouveau et le parlement de Londre vota une guinée pour boucher le trou que le boulet avait fait aux murailles de la chapelle Saintc-Thérèse. Que demander encore après cotte complet;} réparation?

Mais pendant qu'échouait l'enquête dérisoire de l'autorité espagnole, une autre enquête se faisait qui entrait plus avant dans la nuit de cette ténébreuse aventure. Si le ciipitaine César de Chabaneil n'alla pas jusqu'au fond, dès l'abord, il put du moins soulever un coin du voile. La prophétie inscrite sur la table de pierre était un point de départ.

Tout en dévouant désormais ses efforts à la recherche de sa sœur, il poursuivit le mot de l'énigme et tomba sur les traces d'un complot plus étrange encore peut-être que n'était lamentable la catastrophe dont il voulait venger les victimes.

Le canon anglais avait fait son métier : la preuve, c'est que le gouvernement de Gibraltar avait maintenu l'arrêt de son canon ; mais le canon anglais était dupe ici et servait un autre intérêt que celui des cotons. Le Gibose, limier subtil, infatigable, avoua dès le premier jour quïl avait suivi une fausse piste en allant à Marbella.

Il avait trouvé en ellet, sur la grève même de Sainte-Thérèse, des indices évidents de la présence d'Anlioli-Amour. Antioh-Amour avait dû pénétrer dans la maison dn pécheur, où l'on avait abrité Jeanne évanouie. Ce qui s'élait passé là autour d'une femme sans défense, nul n'en pouvait témoigner; mais, selon toute probabiUtê, la gitana s'était embar-

quée avec les pêcheurs. On avait dû mettre Jeanne dans la barque. Les pécheurs ne revinrent pas dans leur cabane.

Quant à la felouque, cause apparente du malheur, elle était bien connue dans le pays. Son patron, comme beaucoup de ses pareils, n'avait point de nom. La douane, r}ii le poursuivait depuis longtemps, et les pauvres diables qu'il payait jjour débarquer ses marchandises de contrebande, l'appelaient le Portugais. C'était un homme d'aspect sinistre et J'une forcL de corps peu commune. Il relâchait souvent à Giuraltar et fournissait de cigares toute la garnison.

Le jour où la felouque s'était fait poursuivre par un gardecôtes espagnol, le Portugais jouait un autre rùle que celui de contrebandier, et je dois dire dès à présent qu'il était capable de jouer tous les rôles, pourvu qu'on le payât. Sa cupidité était proverbiale sur la côte, et malgré la hardiesse de ses entreprises, il passait pour pauvre. Le Portugais n'avait pas de marchandises à son bord en prenant chasse devant le garde-côtes; les elTorts qu'il faisait pour échapper n'étaient qu'une comédie : leGiboseen apporta la preuve à son maître. Toutes les caisses jetées à la mer par le Portugais dans la crique de Sainte-Thérèse étaient pleines de cailloux et de sable.

A quoi bon cette feinte?

Clentlemen, un canonnier de l'artillerie de Gibraltar avait disparu comme les pécheurs de la cabane. Cet homme était maître de pièce, et depuis deux jours sa pièce était braquée, selon la rigueur mathématique du pointage, sur la marche de pierre qui précède l'hôtel oii les nouveaux mariés s'agenouillent dans la chapelle de Sainte-Thérèse. Si vous me demandez par quels moyens les investigations du capitaine franchirent les murailles de Gilnaltar, je vous répondrai que le Riche-Homme avait de quoi acheter tout ce qui se vend.

Un pistolet part, dès que le doigt presse la languette; mais pour qu'une mèche s'approche de la lumière d'un canon, il faut un grave prétexte. Le Portugais et sa felouque étaient là pour liermettre au canon de partir.

Mais pourquoi un boulet, cette masse, là où la petite balla

128 LE CAlMIAlMi l'ANTOME

d'un mousquet suffisait si bien; là où la pointe d'un stylet, silencieuse au moin*?...

Gentlemen, la plus bizarre et la plus curieuse de toutes les histoires serait celle desliabiletés employées par le crime pour elïacer sa propre trace. C'est là le calcul suprême où l'esprit humain a dépensé, depuis Gain jusqu'aux assassins de notre âge, son algèbre la plus subtile et sa plus profonde diplomatie.

Tout meurtrier, au moment où il frappe, a tenté d'établir son alibi ou de fonder son cas fortuit. Le hasard et l'impossible, tels sont les deux boucs émissaires au large dos qu'on voudrait charger de tout le sang qui coule ici-bas. Or, est-il possible de penser qu'on assassine avec l'arme réservée aux duels des empires? Et n'est-ce pas le hasard qui porte vers la balustrade d'une chapelle de la grève le boulet destiné au navire qui Hotte sur la mer?

La felouque avait amené le garde-côtes entre le canon et la chapelle : dès lors, tout était dit.

Pour César de Chabaneil, le crime était certain, mais le coupable était derrière les hautes et infranchissables nmrailles. Le coupable était un Anglais; César avait ses raisons pour croire qu'il appartenait à l'armée, bien que la disparition du canonnier laissât planer les soupçons dans le vague.

Il y a, en ellet, vingt mille habitants à Gibraltar, et cet homme, simple instrument, avait pu recevoir sa solde du dehors. Mais je répète que César avait ses motifs pour croire que l'assassin, — l'inconnu dont l'horospcope était resté inscrit sur la table de pierre, — portait l'uniforme et les insignes d'oiîicier...

Il y eut dans le cercle des officiers highlanders un sourd murmure.

Et néanmoins, il faut noter ceci comme une particularité assurément remarquable, on n'entendit aucune de ces protestations fougueuses et un peu fanfaronnes qui n'eussent point étonné, sortant de la bouche de ces braves gentdshommes d'Ecosse, sûrs de leur conscience. Autour de la lable, c'était plutôt encore du malaise que de la colère.

— Pardieu I seigneur Pedrille, dit Rouge-Dick en haussant

les épaules avec mauvaise humeur, vous êtes un habile ménestrel et vos lais doivent faire fureur auprès des ennemis de l'Angleterre !

— Major Mowbray, repartit le courrier d'un ton simple et froid, je suis un Espagnol et je sers l'Angleterre pour l'amour de l'Espagne. Mon métier d'éclaireiir, d'espion, si vous voulez, car, pour quiconque défend son pays, plus la tâche est vile et rude, plus l'honneur est grand ; mon métier d'espion, dis-je, me conduit bien souvent au milieu des Français, et s'il ne fallait que ma volonté pour combler l'abîme qui se creuse entre les Français et nous, l'abime serait comblé.

Son regard clair et calme s'était fixé sur Hector de Cliabaneil, au moment où il prononçait ce mot : espion. Le jeune officier avait détourné les yeux.

Dans le groupe des chasseurs-voltigeurs, les dernières paroles du courrier avaient fait sensation, et d'actifs chuchotements s'y croisaient. L'Aimable-Auguste résuma l'opinion générale en disant :

— C'est dommage qu'on fût obligé en conscience de lui flanquer un coup de baïonnette au travers, si on le rencontrait comme ça entre quatre-z-yeux. C'est un crâne lapin pour un si signor, et qui rive le clou aux Angliches dans le soigné, pas vrai, sergent?

— Chers messieurs, reprenait en ce moment Pedrille de Thomar, vous m'avez demandé l'histoire du capitaine Fantôme, je vous la répète comme je la sais. S'il vous plaît de n'en point entendre la suite...

— Si fait! si fait! s'écria-t-on de toutes parts.

— Seigneur Pedrille, ajouta l'un des assistants qui jusqu'alors n'avait pas abusé de la parole, Edouard \Yellcsiey, je vous prie en mon nom particuUer de n'abréger aucun détail.

En parlant ainsi, miss Ned avait rougi jusqu'aux yeux sous ses cheveux blonds, mais sa voix était distincte et ferme.

— Vous serez satisfait, milord, répondit Pedrille en s'inclinant. Peut-être n'êtes-vous pas ici le seul, indépendamment même du lieutenant Hector de Chabaneil, qui ait un

motif privé do curiosité... Srms rarunnc, major Mowbray. Je bois à la santé des braves du troisième grenadiers écossais...

En un mot comme en raille, gentlemen, olTicier ?j;glais ou non, l'assassin était bien caché derrière les précautions qu'il avait prises. César ne le découvrit point. Tous ses eltort? furent également inutiles pour trouver la trace de Jeanne, sa sœur, et bien des gens dans le pays crurent que la Belle-Sainte était tout uniment remontée au ciel.

L'unique conquête du capitaine fut celIé-( i : la certitude qu'il y avait eu ligue entre rfiommi! à l'Iiorosi-opc, le Portugais et Ântioh-Araour, la Haute-Foininc. 11 dut en appeler au temps, mais peut-être n'avait-il p-.is la tournure d'esi)rit ni la patience qu'il fallait pour tirer du temps tout le parti possible. C'était un Français et Un soldat. D'autres aventures devaient passer dans sa vie.

Cependant, avant même l'époque fixée pour son retour en France, une lueur inattendue semlila éclairer tout à coupla nuit de ce mystère. Un soir, le (iil)ose revint de Ronda, où il était allé en quête d'un campement de gitànos parcourant le pays. 11 avait pu pénétrer dans les tentes de la tribu signalée, qui appartenait à la famille des Rômes de l'anneau de cuivre. Ceux-ci étaient les ennemis acharnés d'Antioli-Amour. Leurs récits réveillèrent chez le Gibose les souvenirs assoupis de son enfance.

— Maître, dit-il à César stupéfait, Antioh-Amour a été autrefois la plus belle des filles de Pharaon, et c'était au temps où le marquis Blas de Cnbanil était un jeune homme. On se souvient encore de cela sous les tentes : Antioh fut persécutée, et le père du marquis Dlas exila son fils hors di' l'Fspagne. On dit qu'Antioh-.\mour et Blas, son amant, se rejoignirent dans les montagnes d'Ecosse; on dit qu'Antioh eut un fils et que ce fils, adopté pour de l'argent par un pauvre gentilhonnne highlander, est vivant...

Une terrible vision passa devant les yeux du capitaine. Il s'agissait de deux pays et de trois races chez qui la veui^cance est un culte : l'Espagne, l'Ecosse et la descendance errante du pcupte maudit. César eut froid jusqù'e dans lé cœur en

songeant non-seulement à ceux qui étaient morts, mais à celle qui vivait et à la seconde moitié de l'oracle.

Le héros fatal de toute cette légende, le fay, le condamné de la destinée, qui rachetait sa vie par tant de sang et tant de larmes, était-il le fils du marquis Blas et d'Antioh-Amour? Ce monstre qui s'était assouvi dans l'ombre et qui dans l'ombre menaçait encore, était-ce l'incarnation d'une double vengeance : la vengeance du bâtard et de la femme abandonnée?

Des mois s'étaient écoulés. Entre Blanche et César de Chabaneil, la passion avait grandi vite parmi le deuil. Ils s'aimaient, ils se l'étaient dit; ils avaient échangé leurs serments, et devant Dieu Blanclie était une fiancée.

Mais devant Dieu seulement, car le vieux Blas agissait désormais comme si le malheur eût ébranlé sa raison. Ses filles étaient des prisonnières.

Blanche et César ne se voyaient qu'à la dérobée. Il aimait et recherchait la compagnie de César, parce que César ne se lassait jamais de causer vengeance contre les Anglais ; le vieillard, en outre, combinait avec lui dc^ plans de recherches où son esprit se complaisait incessamment; il parlait de Jeanne plus que de son fils, et si l'on eût pu faire deux parts de ses regrets, la meilleure eût été pour la Belle-Sainte ; mais, par une singulière contradiction de son esprit malade, il attribuait le deuil de sa maison à la colère divine, soulevée par son alliance avec une famille française.

Pour lui, tous les Français, vainqueurs et vaincus de la lutte civile, étaient sous le coup du grand anathème. La comtesse de Chabaneil elle-même, qu'il respectait comme il avait adoré sa fille, avait à ses yeux sa part de l'excommunication. 11 n'aimait pas la voir avec ses filles, et la chose qu'il redoutait le plus au monde, c'était un rapprochement entre l'une de celles-ci et son favori César.

11 eût donné à César de Chabaneil la moitié des biens de €abanil, la moitié de ce trésor légendaire dont la fabuleuse valeur faisait proverbe dans toute l'Espagne ; il le lui disait ; il lui disait aussi : Quittez le service de l'usurpateur et prenez l'ancien nom de vos pères, je vous adopterai pour mon fils

devant Dieu et devant le roi. Mais il ajoutait : Si l'une de mes filles voulait être votre femme, je la poignarderais de ma main !

César ne voulait changer ni de nom ni de patrie. 11 restait muet devant ces offres et ces menaces. Parlois il entreprenait, en partant de très-loin et on usant de précautions infinies, l'œuvre délicate de confesser le vieux seigneur, mais celui-ci ne paraissait même pas comprendre les questions indirectes qui lui étaient adressées. Jamais un mot ne tomba de sa bouche qui pût confirmer, ne fût-ce qu'un jieu, l'étrange rapport du Gibose au sujet des prétendues erreurs de sa jeunesse.

Le mot de Gitano, le nom d'Antioh-Âmour lui-même, que César eut occasion de laisser tomber en parlant de ses recherches, le laissèrent toujours silencieux et froid comme marbre. César en vint à penser plus d'une fois que son imagination, aidée par les rêves fantastiques de son valet bossu, entourait de circonstances romanesques un fait très-lugubre, mais très-simple.

Sur ces entrefaites arriva l'expiration de son congé. Il s'arracha des bras de sa m6re et put baiser le bout des doigts mignons de Blanche, qui le reçut à sa jalousie. On pleura ; on se promit un éternel amour, et la promesse était sincère des deux parts. César laissa au château de Guadalupeson valet, le Gibose, pour continuer son œuvre et avoir au besoin des nouvelles, puis il partit une belle nuit, après avoir donné l'accolade au vieux Cabanil, qui, les larmes aux yeux, l'appela son fils.

Nous irions tout d'un temps avec lui jurr[u'aux bords du Rhin, où il rejoignit son régiment et le ( ori)s d'armée du maréchal Soult, si un événement qui se ratlachc aux faits qî\i précèdent n'eût marqué son passage à .Madi-id.

Vous vous rappelez, gentlemen, la petite doncella duToro M..tado, Lilias, qui avait sauvé la vie de notre capitaine. Il ne vous étonnera point d'apprendre qu'il s'arrêta un jour ù Madrid pour la voir.

Lilias avait bien changé pendant ces quelques mois. C'était déjà uue belle jeune fille, à la physionomie fière et douce,

comme celle d'une reine; ses grands yeux noirs pétillaient d'intelligence, et peut-être y avait-il autre chose que de l'esprit dans le regard mouillé qu'elle attacha sur son jeune tuteur. C'était, en effet, le titre que César prenait vis-à-vis d'elle auprès des religieuses visitandines. César, plein de son amour, ne put s'empêcher de parler de Blanche, et Lilias devint triste.

— Seigneur ami, lui dit-elle, je vous dois la confidence de tout ce qui m'arrive. Je ne me souviens point d'avoir été jamais ailleurs que dans cette maison maudite de la gorge de Penas. La patronne me disait bien souvent que je n'avais ni père ni mère et que j'étais à sa charité. Un jour cependant qu'elle m'avait battue plus cruellement encore qu'à l'ordinaire et que je m'écriais, les mains tendues vers Dieu : « Ah! si j'avais mon père ou ma mère! •> elle se prit à rire en me répondant :

— Ta mère te voudrait à cent pieds sous l'herbe !

— J'ai donc une mère! m'écriai-je.

— Et ton père, continua-t-elle, croit que nous t'avons mise entre deux matelas, depuis du temps!

Je la suppliai de s'expliquer, mais elle se reprit à me battre. Et le lendemain, à l'heure où elle était à jeun, elle me dit qu'elle s'était moquée de moi.

Je vous rapporte ceci, seigneur ami, continua Lilias, parce qu'un homme, après avoir été me chercher, dit-il, au Toro Matado, dont il n'a trouvé que les ruines, a suivi mes traces de Siguenza jusqu'à Madrid et m'a fait demander, il y a quelques jours, au parloir de la communauté. La supérieure lui a permis de me voir parce qu'il venait au nom de mon aïeule.

Cet homme était un inconnu pour moi. Il s'est annoncé tout d'abord comme m'apportant de grands secrets. Je serais selon lui la fille d'un homme puissant et la petite-fille d'une femme redoutable. Le temps serait venu de faire valoir mes droits à un immense héritage. Les influences malfaisantes qui me confinaient dans cette horrible prison de la montagne auraient, depuis peu, disparu.

11 ajouta que mon aïeule l'avait envoyé vers moi pour I. S

m'apportèr Tordre de la rejoindre en un lieu qu'il deTûit tâife. En me quittant, il ni'appcla jlarquesita et me donna les moyens de sortir du dortoir dès le soir même, afin ^e {^gner la porte des jardins où un carrosse m'attendrait pouf" me conduire à ma famille et à la fortune.

Seigneur ami, quand il se fut rctii'O, je me dis : Je n'ai pas d'autre famille que mon tuteur. Je fis demander la supéritufc et je lui confessai tout ce qui s'était dit entre moi et rinconiiu. L'hermandad fut prévenue et la ruelle qui esf au dèîà^des jardins fut cernée à bas bruit.

L'inconnu, cependant, parvint à s'échapper, mais OTt saisit le carrosse, qui n'était qu'une calèche de louage. On tronva dedans un bâillon, un poignard et une bourse, contenant beaucoup d'or anglais. Parmi l'or, il y avait une médaille de plomb que voici.

César prit la médaille qu'on lui tendait. C'était une sîmpîe Ijlaque de plomb avec de l'écriture tracée à la pointe du couteau. Les gentlemen saM^nt que tous les gitanos en Espagne, comme les gypsies en Angleterre, font commerce d'amulettes pareilles. Les caractères tracés sur celle-ci disaient, en langue anglaise : son sang, sa fontHe, ses sœurs, son or.

César resta un instant confondu. Le rhot de l'énigme avait fui devant lui pendant ces derniers mois; maintenant qu'il faisait trêve à sa poursuite, l'énigme revenait d'elle-même et le bravait en face. Tandis qu'il regardait Lilias, un autre étonnement le frappa, et il lui sembla tout à coup qu'il no l'avait jamais vue.

Ce sont les traits de Blanche! murmura- t-il avec une sorte de détresse, car sa pensée se perdait dans un inextricable labyrinthe.

Il s'informa auprès de la supérieure et courut tout le jour lés bureaux de la police, mais la police de Madrid est un Argus myope qui porte sur ses cent yeux cinquante paires de besicles troubles. On avait en vain donné la chasse à l'inconuu, qui devait être loin, s'il courait encore.

César avait fait ses adieux à Lilias. Le lendemain, ;'i l'heure du départ, on lui dit qu'un jeune "viiiÎMimnme demandait à lui parlei". C'était Lilias.

— • Seigneur ami, lui dit-elle suppliante, je me sentirais trop loin de vous et j'aurais peur.

On sella deux chevaux au lieu d'un et Lilias le suivit jusqu'à Paris, cil elle fut confiée à des mains respectables. Quand César se sépara d'elle après les fatigues partagées d'un périlleux et rapide voyage, son cœur s'émut et il sentit que Dieu lui avait rendu sa bien-aimée sœur.

Le maréchal Soult le reçut comme un père et lui dit :

— Comte, vous auriez pu vous épargner les trois quarts du chemin, nous nous serions rencontrés à Madrid.

La guerre d'Espagne était déclarée, et le duc de Dalmatie avait le commandement de l'armée de l'Ouest, chargée de conquérir tout le littoral, depuis la Biscaye jusqu'à la Galice, en passant par les Asturies. L'Empereur, de sa personne, allait droit à Madrid, et sur la route, les victoires de Burgos et de Somo-Sierra signalaient déjà son passage.

Gentlemen, je n'ai pas à vous faire l'histoire de cette campagne de l'an dernier, éblouissante pour les armes françaises, qui passèrent comme un éclat de foudre au travers des populations soulevées. Vous aussi, vous fûtes couverts de gloire dans cette lutte où votre illustre et malheureux compatriote, le général Moore, mourut en nous défendant. Tout était contre la France, votre courage, notre désespoir et Dieu, soutien du bon droit, mais l'épée de Napoléon brillait dans l'autre plateau de la balance : le bon droit, notre patriotisme et votre vaillance furent vaincus.

Après la défaite de Moore, Soult reçut l'ordre de marcher sur Lisbonne, et l'Empereur lui dit : « Maréchal, soyez vainqueur, et vous serez roi. » Le maréchal ne demandait pas mieux, assurément, et cet horizon lumineux, ouvert au-devant de son courage, fut pour lui ce qu'est l'éperon au cheval de bon sang.

Il partait donc plein d'ardeur pour son futur royaume où sir Arthur Wellesley devaii lui faire un si rude accueil, lorsqu'on apprit au quartier général la position dangereuse que le général Dupont de l'Etang s'était faite, à force de victoires, tout à l'autre bout de l'Espagne.

L'Espagne s'habituait au bruit du tonnerre ; ses armées,

sans cesse écrasées, sortaient plus nombreuses de leurs défaites. Les soldats de l'indépendance jaillissaient de terre, et l'insurrection était comme une mer montante de vaincus dont le flot menaçait de submerger les vainqueurs.

Napoléon allait s'éloi^nor, appelé au loin par d'autres batailles. A cette pensée, la Péninsule entière tressaillait d'espoir. On avait de lui une terreur superstitieuse. Palafox avait évalué à trois cent mille hommes la force de son seul nom. L'Espagne attendait, tapie comme un lion qui va bondir, le départ de ce prodigieux dompteur.

L'empereur était pour l'armée française le talisman qui la faisait invulnérable. Joseph, néant! Les maréchaux illustrés par tant de triomphes, néant! Néant aussi les vieilles bandes de vétérans qui avaient foulé aux pieds l'Europe! Que Dieu délivrât seulement les Espagnols de l'être surhumain dont l'aspect renversait les bataillons comme la tête de Gorgone, et l'épée du Cid allait sauter hors du fourreau.

Le maréchal Soult fit appeler César et lui dit :

— Comte, nous allons nous séparer, l'Empereur a besoin de vous.

Il fallait un homme de bonne volonté pour communiquer avec le général Dupont de l'Etang, qui poursuivait sa pointe au travers de l'Andalousie, ignorant que les colonnes destinées à l'appuyer par derrière s'étaient arrêtées et que le flux formidable de l'insurrection lui barrait déjà le rctoui'. Il fallait un homme qui traversât cette mer pour arriver jusqu'au corps d'armée imprudemment engagé et lui porter la volonté de l'Empereur.

César était venu en Espagne tout enfant; il parlait la langue espagnole connne un Castillan ; César avait été élevé au collège d'Eton, il savait l'anglais aussi bien que sa propre langue; César était brave, robuste, infatigable; il passait en outre, j'ai dû vous le dire, pour le meilleur écuyer de la cavalerie française.

Soult le donna à l'Empereur comme le seul homme qui eût chance de voir le bout d'un pareil voyage. César vit l'Eirpereur et partit de Burgos, une nuit d'été, monté sur

un des meilleurs chevaux de l'écurie impériale. A Madrid, il changea de monture et se dé^çuisa en Espagnol.

Après trois jours et trois nuits, il avait tourné l'armée de Ruesca. tenant les monts de Tolède, traversé les lignes de Vencgas et du duc del Parque dans la Nouvelle-Gastille, franchi la Sierra-Morena , où cinquante mille irréguliers commandés par vingt chefs divers fermaient déjà la retraite de notre armée, percé la droite de Gastanos à la Caroline et Je corps du Suisse Reding à Saint-Estevan. Il arriva à Andujar, après soixante-quatre heures de marche, sur le même cheval, et une course en zigzag qui ne peut être évaluée à moins de cent cinquante lieues.

Le sort ne récompensa pas cet exploit, qui est resté célèbre dans 1 armée française. Le capitaine, malgré sa diligence incroyable, arrivait trop tard parce que trop tard il était parti. Le général Dupont n'était déjà plus vainqueur comme le croyait Napoléon : il manœuvrait pour échapper à un ennemi dix fois supérieur en nombre.

Au moment où César lançait son cheval fumant vers le quartier général, les troupes avaient commencé ce mouvement de retraite qui les portait d'Andujar sur la position mal choisie deBaylen. Bayleu, messieurs, devait donner son nom au premier succès de nos armes, à la première défaite des conquérants. Dans l'histoire, il signifiera, pour l'Espagne : triomphe, tant que dureront les siècles ; pour la France : deuil.

Vous m'avez accusé de partialité contre l'Angleterre : ferez-vous de même, ici qu'il s'agit d'Espagnols? J'étais à Baylen; j'ai vu, je serai vrai.

Le général Dupont de l'Etang était un brillant officier, jeune encore, l'un des favoris de son maître, grand-aigle de la Légion d'honneur, et chacun savait que le bâton de maréchal l'attendait à l'issue de cette campagne, entamée sous d'éclatants auspices. Il avait fait ses preuves. Les guerres d'Allemagne avaient mis en relief son coup d'œil perçant, son ardeur intelligente et son indomptable sang-froid. Albeck, Dierstein, Friedland, rayonnaient sur ses états de service, dont la première page constîitait l'appui qu'il avait prêté à la I. 8.

révolution du 18 brumaire. C'clail, quoiqu'il n'eût pas encore la suprèmfi dignité militaire, un véritable lieutenant de lipmpcreur.

Au lieu de ce glorieux soldat à cheval, César trouva un malade couché sur un brancard, donnant ses ordres d'une voix découragée et languissante. L'armée qui, sous ses ordres, avait sillonné la Péninsule d'un si fougueux élan, était morne comme son chef. Vous eussiez dit un condamné qui connaît déjà son sort.

César eut le cœur serré en voyant détiler ces longs bataillons de fiévreux. 11 devina le nom du fléau qui courbait leurs fronts pâlis : la lamine était dans l'armée. César fut l'aide de camp du général tant que dura la mémorable bataille où les Français, entourés, affamés, accablés, soutinrent notre effort avec un désespoir héroïque.

Quand la capitulation fut résolue, César fit une dernière charge à la tète des dragons et tomba, mourant, sur le champ de bataille, avant que le drapeau vierge eût subi son premier affront. Il s'éveilla dans le chariot qui portait les prisonniers blessés à la flotte anglaise.

Pas n'est besoin de vous rappeler que les termes de la capitulation furent violés; pas n'est besoin non plus devons dire à quel régime les Français vaincus furent soumis dans l'ilût de Cabrera. Les généreux écrivains de votre nation qui flétrissent en ce moment les horreurs des pontons anglais parlent haut et leurs paroles ont de l'écho dans le cœur des gentilshommes écossais.

Je m'occuperai de Cabrera uniquement pour faire entrer en scène les quatre dragons, légendaires au môme titre que le Gibose et la doncella, parce que leur sort fut lié jusqu'à la fin — et môme au delà de la fin — à celui du capitç^ine Fantôme.

Malgré la terrible surveiUance qui entourait les p^'isonniers, des évasions avaient lieu : des évasions assea nombjeuses qui déjouaient tous les efforts de l'uutQrité tjt pprtaient au comble l'exaspération des habitants. La caintul^- Uon de B.aylpu éVdi{ venue après une campagne de conquètea

et avait trouvé l'armée française en possession d'un considérable butin,

La plupart des captifs avaient été dépouillés, il est vrai, mais qnelques-uns avaient réussi à caclier leur argent, et ceux-là étaient tout-puissants sur l'avidité des subalternes espagnols.

Une felouque de contrebande, commandée par un homme résolu, faisait littéralement le commerce des évasions à prix lixo. On appelait son patron le Portugais,

Vous devinez pourquoi, gentlemen, au désir ardent de conquérir sa liberté, César joignait l'envie presque aussi forte de joindre cet liomme. Le patron de la felouque qui avait joué un rôle si important dans le drame de Sainte-Thérèse-de-la- Mcr, à Gibraltar, fr.i^ait aussi la contrebande et avait nom également le Portugais.

Que ce fût ou non le hasard d'une simple comcidence, César eût donné tout au monde pour le savoir.

Seulement, au monde, il ne possédait rien.

Quatre soldats de l'esradron à la tête duquel il avait fait sa tierniérc charge à Baylen étaient dans la même casemate que lui. Ils avaient nom Jean Coutard, Laileur, Sarreluck et Petil-Euslache. C'étaient des diables, dit la chronique, et Petit- Euslache surtout, une fois à cheval, ne craignait guère une demi-douzaine d'ennemis.

César leur mit eu tète un projet d'évasion impossible qui riva leurs fers plus près du poignet. César lui-môme, après une lutte avec les gardiens de la prison, fut jeté sur un ht d'hôpital. Au sortir d*'un long évanouissement, pendant lequel nulle visite de docteur n'était venue le déranger, il crut rêver en sentant deux lèvres froides sur son front qui brûlait.

Une largo coiOé de religieuse faisait la nuit au-devant de ses yeux, et il ne pouvait distinguer le visage de celle qui lui prodiguait ces étranges caresses.

Mais au premier mouvement qu'il ht, deux belles petites mains se joignirent et une douce voix murmura :

— C'est moi, seigneur ami. Dieu ne vous a pas abandonné.

Lilias! un sourire d'ange au fond de l'enfer! César la pressa contre son cœur avec ivresse, comme l'agonie embrasse une espérance. Il se sentait renaître et il lui semblait voir l'auj^r , envoyé par le Ciel clément, pour lui annoncer son salut. Lilias put à peine échanger avec lui quelques paroles, car les surveillants rentraient dans la salle. Elle s'était enfuie do Paris, parce que César avait quitté la France. Pour vivre, elle avait besoin de l'air qu'il respirait.

A Bayonne, elle avait demandé le corps du duc de Dalmatie qu'elle avait rejoint seulement aux frontières de Portugal. C'était là qu'elle avait appris la mission confiée à César pour le général Dupont. Son long voyage restait inutile. Elle repartit. En route, elle apprit la capitulation de Baylen et les massacres qui l'avaient suivie ; son cœur se serra, mais elle continua son voyage. Quelque chose lui disait d'aller en avant.

Cheminer était difficile en ce pays dévasté par la conquête et bouleversé de fond en comble par la tourmente de l'insurrection ; mai? ce désordre même lui devait être un moyen d'accomplir sa résolution hardie. Elle bénissait la tempête comme le pauvre poisson que poursuit le trident du pécheur, se jette tout frémissant de crainte et de joie dans l'eau troublée.

Tous les liens étaient relâchés, tous les états mêlés : les moines emplissaient les chemins et les cloîtrées elles-mêmes, délivrées par la foudre, allaient au hasard de leur caprice. En atteignant Valence, Lilias acheta un habit de religieuse et s'embarqua pour Palma, où la moitié des prisonniers français étaient gardés dans les forts.

Là elle apprit que César avait eu en partage, pour sa prison, l'îlot de Cabrera, distant seulement de quelques lieues. Elle prit une barque et se présenta comme religieuse d'un couvert d'ivice, dévouée à l'œuvre de soigner les malades. On ne vtrifiait rien, et à quoi bon se déguiser pour obtenir ce misérable poste d'intlrmière auprès de Français damnés? Elle fut reçue, et son premier malade fut César de Chabaneil lui-même.

U IçnUvinain elle compta son petit trésor entre les maing

du capitaine. Elle avait assez pour payer le passage sur la felouque du Portugais, mais c'était tout. Il ne restait rien pour acheter les yeux fermés des geôliers. César lui donna mission de s'aboucher malgré tout avec le patron de la felouque, prenant sur lui le soin de sortir des retranchemonts.

La veille, les habitants de l'Ilot, renforcés par une horde ?enue de Majorque, avaient investi la maison du gouverneur, proférant des menaces de mort, non-seulement contre les prisonniers français, mais aussi contre leurs gardiens. Ils s'étaient éloignés en promettant de revenir, et les terreurs du gouverneur n'allaient à rien moins qu'à voir sa maison incendiée.

C'était un pauvre homme de Valence, honnête et doux, mais pusillanime. Jusqu'alors il avait fait en vérité de son mieux pour protéger ses prisonniers, mais les évasions successives l'irritaient d'autant plus qu'elles le mettaient personnellement en danger.

Il ne faut qu'un accès de frayeur pour changer en cruauté la clémence d'un poltron. L'exaspération de la tourbe populaire le faisait trembler ; il savait qu'elle ne se contenterait pas avant d'avoir dévoré une demi-douzaine de malheureux Français, et qu'en s'opposant à sa rage il risquait d'être sa première bouchée. La veille au soir, l'ultimatum de l'émeute avait été celui-ci : » Qu'on nous livre les scélérats de Français surpris en flagrant délit d'évasion, ou mort au gou-^ verneur! »

Les scélérats de Français étaient le capitaine César et ses quatre dragons, Jean Coutard, Lafleur, Sarreluck et le Petit- Eustache.

Comme il allait se mettre à table, un gardien vint lui annoncer que les cinq scélérats, précisément, lui demandaient en grâce un moment d'audience. Par ses fenêtres ouvertes, il entendait déjà, du côté du port, le sourd murmure de la foule qui allait s'ameutant au-devant des remparts. Depuis une semaine, ce concert commençait toujours à la même heure, et le bon seigneur en perdait l'appétit.

— Ces misérables seront cause de ma mort, dit-U ; qu'on

les fasse monter et qu'ils soient surveillés de près, le pistolet au poing. N'oubliez pas les menottes.

On introduisit le capitaine et ses quatre dragons, pieds libres, mais poings liés. Chacun d'eux avait. son gardien, armé d'un pistclut-tromblon; néanmoins, le seigneur gouverneur mit l'épée à la main en les voyant. C'était un père de famille ; on ne saurait blâmer l'excès même de la prudence. Les quatre soldats restèrent près de la porte; César s'approcha de Sa Seigneurie et lui déclara que lui, capitaine de Chabaneil et ses compagnons ici présents, offraient volontairement de se dévouer pour sauver le reste des prisonniers français.

L'Espagne, gentlemen, connaît et apprécie tous les héroïsmes, mais le seigneur gouverneur serra la poignée de sa rapière en écoutant une proposition si étrange.

— Veillez bien, hommes, ordonna-t-il à ses mirmidons. Ceci doit cacher quelque sacrilège tentative contre mon existence!

— Cela ne cache riei^, seigneur, répliqua César. Nous sommes informés dans la prison que le généreux peuple de Cabrera et des patriotes venus de Majorque ont fait serment d'égorger tous les prisonniers français, à moins qu'on ne leur livre les coupables de la dernière tentative d'évasion. Nous voici, nous, les coupables.

Le seigneur gouverneur ne dissimula ni sa surprise ni son hésitation.

— J'ai lu dans les livres, murmura-t-il, des choses très- • urieuses louchantl'originalité française, mais ceci me parait dépasser les bornes.

Un lon^ cri retentit dans la rue : à mort les brigands français I

— Mon pauvre garçon, dit le bonhomme avec une véritable compassion, vous les entendez! Ce sont des bétes féroces, et ils ne feront de vous qu'une bouchée.

— A mort les Français, répétait le chœur des forcenés qui désormais, approchait rapidement.

El bon nombre d(; voix ajoutèrent :

— A mort le gouverneur I

LE CAriTAlNE FANTOME 143

— Vous entendez aussi, seign^ut! dit à son totir César.

— Glissez un coup d'œil, Sanrhe, ordonna le gôuververneur d'une voix qui déjà tremblait, un coup d'œil par la fenêti-e.

Sanche obéit, et rapporta qu'il y avait là plus de cent bandits déguenillés, avec des enfants et des femmcâ. Ils étaient armés de mousquets, de couteaux et de leviers de fer. L'usage de ces derniers engins fut bientôt révélé, car on entendit sonner les portes extérieures.

— Les malheureux font le siège de la citadelle ! s'écria le seigneur gouverneur, dont la pauvre joue était blême à faire pitié. Arrêtez, Espagnols! Un patriotisme mal entendu vous égare. Vous transgressez les lois...

11 ajouta quelques autres considérations également éloquentes et bien senties, mais soc discours manqua son effet, parce qu'il s'adressait à des absents. Le brave homme n'avait eu garde d'oiivrir la fenêtre. La porte extérieure craqua: la foule des assaillants poussa un long hurra.

— Seigneur, hàtez-vous, dit César.

— Ceux-ci sont -ils bien décidés comme vous, jeune homme? demanda le gouverneur, dont les dents se choquaient.

— Parbleu! répondirent d'une seule et lîiême voix Petit- Ëuslache, Sarreluck, Lafîeur et Jean Coutard.

— Non, de par saint Antoine! s'écria le gouverneur, piqué par un mâle scrupule. Ce serait une tache éternelle à mon nom!

Au dehors, la cohue criait :

— Si la porte résiste, mettez le feu au pétard! Un frisson hérissa les cheveux du bonhomme.

— Seigneur, lui dit César, il ne s'agit pas de nous livrer brutalement. On peut y mettre des formes et sauvegarder votre honneur. Picndez nos mains libres, ouvrez-nous quelque poterne et criez à ces bonnes gens de nous barrer le plissage : et tout sera dit.

On aurait pu distinguer sur les traits désolés du seigneur gouverneur quelque chose qui ressemblait à un sourire.

— Ma foi ! murmura-t-il, l'idée est ingénieuse.

Et comme on parlait de plus en plus pétard au dehors, il ajouta :

— Je m'en lave les mains ; ce sont eux qui l'ont voulu ! Sur Tordre du bon gouverneur, on ôta les menottes de

César et de ses quatre dragons, qui furent dirigés vers la poterne de l'est. Comme ils passaient devant les dortoirs, on leur jeta quelques-uns des maigres matelas qui servaient de couche aux captifs. Les gardiens laissèrent faire, car ils avaient, en vérité, compassion. Qu'importaient ces pauvres boucliers, puisque ces victimes expiatoires n'avaient rien en main pour attaquer? Du haut des fenêtres, cependant, on avait crié aux assaillants :

— A la poterne de l'est, Espagnols! c'est par là qu'ils vont sortir !

Avant les courses de taureaux, jadis et comme prélude, il y avait en Espagne un jeu plus cruel encore que la corrida elle-même. On rassemblait des bêtes féroces dans l'arène et on leur jetait en pâture des animaux vivants. C'était pitié de voir la terreur de ces pauvres créatures sans armes pour se défendre, sans issue pour fuir. Quand on avait fait ainsi croquer plusieurs douzaines de caniches et d'épagnenls, les amphithéâtres, garnis de galants seigneurs et de belles 'lames, avaient le cœur content.

Je ne trouve pas de comparaison meilleure. Cette poterne, c'était l'entrée du cirque. On allait jeter ces pauvres condamnés aux bêtes. Et c'était merveille de voir comme ils marchaient tête haute. Quand la clef grinça dans la serrure de cette porte qui seule les séparait de l'éternité, le capitaine dit à ses dragons :

— Mes fils, voici le moment de la danse !

Et tous les cinq gardèrent leurs sourires, quoiqu'il y eût au dehors un furieux concert, comme si un troupeau de tigres eût rugi autour de la poterne.

Cinq dragons.

Le capitaine sortit le premier, comme c'était le droit de F.on grade. Vingt couteaux s'abattirent sur le matelas qu'il présentait déployé. Il y eut un gémissement parmi tous ces cris de rage. Un homme venait de tomber, le cou tordu, et son couteau brillait déjà dans la main du capitaine. Jean Coutard avait un sabre, Sarrcluck et Lafleur 4e bons coutelas; Petit-Eustache brandissait un levier de fei, souillé déjà par la cervelle de son ancien mailre.

Le gouverneur était dans sa chambre et se bouchait les oreilles pour ne pas entendre les cris d'agonie de ces malheureuses victimes. Ces choses reviennent quand on est seul, la nuit, et le sommeil en est troublé. Il entendit des cris, en effet, malgré ses oreilles bouchées, des hurlements, des blasplièmes, des cliquetis de fer et même des détonations d'armeg à feu. La cohue s'en donnait à cœur joie et prolongeait le plaisir.

Sa seigneurie était payée pour connaître la populace espagnole. En ce moment, la cohue, acharnée sur les cadavres, devait s'en partager les petits morceaux.

Il faut cependant que tout ait une fin, même les festins de la canaille anthropophage. Les vociférations devinrent moins violentes, le tumulte diminua peu à peu, fit Ton n'entendit point s'élever ces clameurs de joie qui annoncent la passion assouvie. Jl y avait quelque chose de plaintif dans les accents de cette cohue triomphante. Point de branle, point de ronde à la lueur des torches, point de procession insolente sous les fenêtres de l'autorité. Les cris turbulents d'abord et tout voisins semblaient s'éparpiller et mourir au loin.

Quand on n'entendit plus rien, le seigneur gouverneur, après un délai prudent, fit rouvrir la poterne, afin de donner au moins la sépulture chrétienne à ces héros de la folie

un fcË CAPITAINE FANTOME

française. Les gardiens, armés de lanternes, sortirent avec précaution- et trouvèrent, en vérité, tout d'abord beaucoup plus de cadavres qu'ils n'en cherchaient. Il y en avait tout autour de la porte, à gauche encore, à droite aussi, et plus loin. Comment les victimes avaient - elles pu, désarmées qu'elles étaient, vendre si chèrement leurs vies?

Oiî abaissa les lanternes. Non-seulement les victimes ayaie:it vendu leurs vies très-cher, mais encore elles ne les avaient pas livrées. Tous les corps morts étaient espagnols et marquaient clairement le chemin que les Français s'étaient ouvert dans la mêlée.

Le seigneur gouverneur joignit les mains, leva les yeux au ciel et prit la très-sainte Trinité à témoin qu'il ne s'attendait pas du tout à ce résultat.

Quant à vous, gentlemen, vous savez ce que peuvent cinq soldats robustes, exercés, intrépides, la nuit, au milieu d'Une lâche tourbe de bourreaux. Les émeu tiers étaient bons pour égorger, non pour combattre. Leurs yeux éblouis avaient vu cinq diables. Leurs coups, aveuglés par l'épouvante, s'étaient égarés dans l'ombre, et plus de la moitié de ces morts, couchés maintenant la face contre terre, étaient tombés sous le couteau de leurs compagnons.

La bataille n'avait pas duré cinq minutes. La cohue, sanglante et châtiée, s'était enfuie d'un côté, tandis que ses vainqueurs s'échappaient de l'autre. Il ne restait là que du carnage dans de la boue tiède et rouge.

Plus d'une fois, du haut des remparts, le capitaine avail promené son regard investigateur sur cet écueil de Cabrera, sur ses étroites campagnes, arides comme une grève et produisant seulement cette herbe odorante et courte que paissent les chèvres à robe soyeuse d'où lui vient son nom. Il s'était fait une carte exacte du pays, et ce ne fut point au hasard qu'il guida ses compagnons dans les ténèbres.

Il ne faut pas vous les représenter ivres de triomphe. C'était avec la certitude de vaincre qu'ils avaient affronté la bataille. Ils allaient, gaillards, maîtres de tout leur sangfroid et respirant à pleines poitrines le bon air de la liberté.

Tous les cinq étaient blessés, mais légèrement, car rien ne

vaut ces matelas pour noyer la pointe des poignanls, et ils pouvaient dire d'ailleurs, ceux-là, sans se vanter, qu'ils eu avaient vu bien d'autres.

. César les mena droit à la grève où ils restèrctit un quartd'heure environ pour être bien sûrs qu'on avait perdu leurs traces. Au bout de ce temps, ils tournèrent la ceinture rocheuse de rile et gagnèrent la pointe ouest, en face de l'Ilot de Conejcra. Là était le rendez-vous. Liiias avait dû diriger la felouque sur ce point.

Au moment où ils arrivaient, la lune se montrait de l'autre côté de l'île, dessinant en silhouette les sommets crénelés de la forteresse. 11 se faisait un mouvement dans la petite crique, et les yeux de nos cinq compagnons, habitués à l'obscurité, distinguèrent bientôt une embarcation qui gagnait au vent de Conejera. Ce pouvait être la felouque du Portugais, croisant en les attendant.

Le capitaine la héla de sa voix de stentor, et, quand son appel s'éteignit le long des échos de la côte, il entendit un cri lointain, faible, perceptible à peine, — un cri de femme.

Ses veines eurent froid, car il avait cru distinguer ces deux mots : Au secours! et c'était la voix de Liiias qui les avait prononcés.

— Je ne vois pas, dit-il en se frottant les yeux, s'ils s'éloignent ou s'ils se rapprochent.

Pelit-Eustufhe était un Breton de Saint-Malo qui avait gagné sa vie sur les navires de commerce, en attendant l'âge de s'engager. 11 répondit :

— La felouque longe la côte pour prendre le vent. Elle virera de bord quand elle aura doublé la pointe de l'Uot, et dans un quart-d'heure elle sera hors de vue.

Un second cri ne vint pas changer en certitude les soupçons du capitaine, mais le soupçon suffisait et les longues réflexions n'étaient pas son fort. II y avait des barques de pêcheurs amarrées dans une petite anse. César en choisit une où restaient le mât et la voile. En un clin d'œil ses dragons et lui furent à bord.

Ce fut, au premier moment, beaucoup d'embarras et de confusion, car, à l'exception de Petit-Eustache qui avait dé-

posé son levier de fer pour se mettre à l'œuvre, aucun d'eux n'avait le pied marin : mais, en somme, il ne s'agissait pas de manœuvrer une frégate. L'amarre fut levée, le màtparé, la voile bordée tant bien que mal, et l'amiral Petit-Eustache ayant pris son poste de pilote, la barque donna sa première bande et courut assez lestement au nord-ouest.

Le vent était du nord et soufflait par rafales. La felouque restait en vue et se distinguait mieux à mesure que la lune montait au-dessus de l'horizon. 11 en fut ainsi jusqu'au moment où la felouque, ayant doublé la pointe, vira de bord et donna au vent grand-largue l'énorme surface de sa voile latine. Alors elle sembla bondir sur la lame courte, et en moins de cinq minutes la distance entre les deux embarcations fut doublée.

— On dirait qu'elle veut aller comme ça du côté de Gibraltar, grommela Petit-Eustacbe. Si le diable lui laisse ce vent-là, nous y arriverons bien deux jours après elle.

— Et n'y a-t-il aucun moyen de la joindre? demanda César d'une voix altérée.

— Les embarcations sont comme les hommes, répondit l'ancien matelot, La longueur des jambes y fait beaucoup pour la marche...

— N'empêche, dit Jean Coutard, que j'ai vu de petits chevaux donner le tour à de grandes biques.

— Ça dépend... Du côté de Saint-Malo, là-bas, quand il y a de la touffeur dans l'air malgré le vent du nord ot que la brise tombe par rafales, la lune mange le vent quelquefois, comme on dit, et le temps s'affale calme plat... Nous sommes dans une bonne barque et qui tient bien le vent, mais la felouque a sa nappe de cent couverts pour noces et festins... Qu'elle batte seulement un petit peu contre le mat, et nous pourrons causer, sur le coup de minuit, sans porte-voix, j'en signe mon billet!

— Mais nous la perdrons de vue avant cela, Petit-Eustache!

— Ça ne fait pas de doute, capitaine.

— Et comment la retrouver?

— Un* aiguille dans une charretée de paille, pas vrai? La

mer est grande, c'est certain, mais il y a les étoiles, et je suis du métier, quoiqu'à présent je préfère la voltige à la manœuvre. Priez seulement le bon Dieu pour que son écoute mollisse, et je vous amènerai dessus comme s'il n'y avaiqu'à suivre le trottoir.

En attendant, la barque de pèche, masquée par l'ilot, nat viguait lourdement, tandis que la felouque filait comme une ombre à l'horizon. La pointe fut enfin doublée, mais c'était un pauvre équipage que ce brelan carré de dragons.

Petit-Eustache jura gros, et quand la barque obéit enfin, vent arrière, on distinguait à peine la felouque comme un point sombre dans la ligne claire du ciel. Elle parut longtemps ainsi jusqu'au moment où les yeux s'aperçurent qu'ils ne voyaient plus que leur propre éblouissement.

— Perdue ! murmura le capitaine en se laissant tomber sur un banc.

— Il y a une demi-heure que c'est comme ça, repondit Pelit-Eustache, mais cane fait rien. Dans ce moment-ci, les faillis chiens sont à regarder leur drap de ht, qui ballotte comme un drapeau de polichinelle sur une baraque, à la foire. Us sont plus embarrassés que nous.

— Notre voile aussi ballotte, objecta César.

— Ça ne fait pas de doute, professa l'ancien matelot avec gravité. Nous partageons les mêmes éléments, par conséquent, nous ne pouvons pas avoir de la brise à jeter pardessus le bord quand elle lui rogne sa portion au demiquart Largue la drisse, Coutard, de môme l'écoute,

Sarreluck de Lorraine... Amène partout!... Mais c'est comme si on parlait à des sauvages, quoi! sans connaissance de la langue... Attends voir que je serre notre linge, et puis eu avant la pagaie !

Petit-Enstache put quitter la barre sans danger, car la mer se faisait unie comme un miroir, et la houle longue, dcuce, arrondie en façon de gigantesque sillon, imprimait à la barque un voluptueux mouvement d'escarpolette. Grâce à lui, la voile fut promptement amenée et le mât couché sur l'avant. Petit-Eustache fit alors le salut militaire.

— Capitaine, dit-il, ça n'est pas la convenance ordinaire

150 LE CAPITAINE FANTQMP

de mettre un officier à nager, mais vous ne vaudriez pas un mousse à la barre, sauf le respect que je vous dois. Par con- B(^quent, bordez une allumette de seize pieds et poussez-vous une su(l'e, si vous voulez qu'on s'explique amicalement avec la felouque.

César sauta sur un aviron. Il y en avait quatre. Les trois autres furent bordés par Coutard, Sarreluck et Lafleur. On pataugea pendant cinq minutes, et Petit-Eustache ne cacha point qu'il eût mieux aimé avoir une équipe composée de quatre veaux, sauf le respect qu'il devait à son capitaine; mais, grâce à ses leçons, tout finit par s'arranger, et, au bout de dix autres minutes, il déclara que de sa vie il n'avait vu quatre avirons si rudement emmanchés.

Le fait est que la barque volait sur la mer polie et molle comme l'huile. La lune argentait cet immense miroir, sur lequel un oiseau eût fait tache à perte de vue. Par derrière, les coteaux de Mayorque noircissaient l'horizon; à gauche, on voyait grandir dans le clair Ivice et Fermentera ; à gauche et en avant, c'était le large calme, lumineux, sans bornes.

Dans ce vaste champ rien ne se montrait.

— Allez toujours, disait Petit-Eustache. Une suée de nage ne s'acquiert pas en moins de rien, et je vous ai promis une suée de nage... Appuie, Sarreluck, moitié de Lorrain!.., appuie Coutard, ma vieille! Capitaine, tonnerre de Landerneau! Appuyez comme pour du pain!.., Va bien partout!... Hé houp !

Au bout d'une heure Petit-Eustache cqmraanda stop. Il fit retourner le capitaine et lui montra l'hori'.on sous le vent de Formcntera. Le capitaine fut du temp.=' à fouiller du regard ces larges espaces, étincelants de clarté, mais enfin il découvrit un point noir.

— Est-ce bien la felouque? demanda-t-il,

— Toute crachée, répondit le dragon de Saint-Malo. Elle parait seulement plus basse et plus petite, parce qu'elle a amené son polisson de drap de lit qui lui battait les mollets comme une cliabraque... Elle n'est pas si loin qu'elle en a l'air, cette fois-ci... Appuyez, les enfantsi mouUle» vos

mains, si elles vous piquent. Encore une denii-suée el nous réiongcrons bord à bord.

Lu course recommença plus ardente. De temps en temps, César se retournait. C'était bien la felouque du Portugais. • Elle grandissait. Ses antennes commençaient à se dessiner sur l'azur laiteux du ciel.

— Mes fils, dit César, il faut vous tenir prêts et vous assurer que vos armes sont à portée. Pctit-Eustache va nous dire en deux mots la façon la plus commode de monter à l'abordage, et nous allons culbuter ces coquins en nous amu- Bant...

— l'ardon, excuse, si je vous interromps, capitaine! s'écria loMalouin, mais voici du nouveau là-bas à bord... Une cbaloupe à la mer... et nage! Les oiseaux piquent droit sur Formentera... C'est à choisir de les poursuivre ou d'aller à la felouque.

Celle-ci éîait pleinement désormais à portée de la voix.

Il y eut chez le capitaine un moment de terrible hésitation. II était peut-être temps encore de couper cette barque, mais la brise recommençait à rider la surface tout à l'heure si polie de la mer, et la felouque pouvait en quelques minutes s'échapper comme un oiseau dont on a ouvert la cage. Or, Lilias était-elle sur la barque ou sur la felouque?

— M'est avis, dit Pelit-Eustacho, que si on avait descendu la demoiselle dans la chaloupe, nous l'aurions toujours un peu entendue.

— S'ils l'ont bâillonnée...

— Ça se fait, capitaine; on a pu la lier aussi; mais quand même on l'aurait amarrée de court, la jeune personne se serait débattue... et il y aurait eu un petit peu de remue-mônage à bord. Au lieu de ça, celui ou ceux qui sont maintenant, dans la chaloupe y ont descendu recta, gentiment et d'un temps, c'est des marins, ça s'est coulé comme une lettre dans la boite... iS 'empêche qu'il est grand temps d'appuyer, si vous voulez avoir la barque.

César allait donner l'ordre de nager vers la terre, lorsqu'un souffle plus vif de la brise glaça ses cheveux en sueur. II hésita encore et le Malouin reprit :

— Pour quant à ça, si elle hisse sa grand' voile à présent, cherche! Il n'y a plus de nage qui tienne !

— A la felouque ! commanda César.

ÏVit-Eustache et ses camarades furent évidemment satisfaits. La raison de cette préférence fut donnée avec franchise par le Malouin, qui dit à ses codragons :

— Nage, les anciens î Faudrait de la malechance si on ne trouvait pas de quoi faire frire les œufs au lard, là-bas, et du madère à discrétion pour la soif.

La barque sentit l'aviron et recommença, comme dirait Petit-Eustacbe, à sailler de l'avant. En quelques minutes, elle fut dans les eaux de la felouque, qui restait silencieuse et immobile, comme un navire abandonné. Ou avait maintenant jolie brise; cette immobilité étrange puuvait et devait cacher un piège.

Un coup de barre, adroitement donné, amena la barque sous le hauban de tribord.

— Quoique ayant servi an commerce, disait Petit-Eustache en aidant à serrer les avirons et en surveillant d'un œil perçant le plat bord du petit navire, — je n'ai jamais eu occasion de monter à l'abordage et je ne croyais pas que c'était le chemin pour y arriver de m'engager dans les rangs de la cavalerie... Mettez le couteau entre les dents, mes vieilles; capitaine, laissez voir que je prisse pour vous montrer comme ça se joue.

— Je veux monter le premier, dit César.

— A bas la politesse! ils sont à nous écouter là-haut. Pardon excuse.

Il s'accrocha de la main gauche aux porte-haubans et saisit de la droite le premier nœud du hauban lui-môme. Son pied toucha la traverse, servant d'échelon, ses deux mains à la fois s'appuyèrent à plat sur le bord, et ses reins, par un brusque mouvement familier aux marins et aux adeptes de l'art gymnastique, lancèrent à la fois ses deux jambes par-dessus le bord. On l'entendit retomber d'aplomi) sur les planches du pont.

César était déjà dans les cordages, suivi de trois autres dragons qui faisaient de leur mieux.

LE CAPITAINE FANTOME \hb

— Nez de bois! leur cria ie Malouin. Pas la queue d'un coquin! ne laissez pas dériver la barque!

•César sauta sur le pontet vit son brave dragon, le couteau à la main, attendant, debout et découvert, le feu des ennemis invisibles. 11 était cbez lui sur l'eau et faisait les honneurs; il ne voulut point que son capitaine se risquât dans le panneau avant que Tintérieur du navire eût été sondé.

C'était sans doute là un pas dangereux, mais je vous dirai tout de suite qu'il n'y avait pas plus d'ennemis sous le pont que dessus. Un seul être humain restait à bord de la felouque : Lilias, qui iHait couchée, pieds et poings liés, sur le divan de la chambre.

Il ne pouvait être question de poursuivre la chaloupe, qui faisait force de rames vers la côte de Fornientera; elle avait désormais une avance trop large.

Petit-liustache, pendant que son capitaine s'occupait de Lilias, orienta les voiles de son équipage improvisé et mit le cap au nord pour gagner Tarragone, qui était occupée par les Français. Ji-an Coutard se chargea d'inspecter la cambuse.

Voici ce qui s'était passé quelques heures auparavant sur la côte de Cabrera. Lilias n'avait eu d'autre mal que ses craintes et la gène de ses liens. Elle put raconter ses aventures.

Lihas avait exécute les ordres de César de Ghabaupil et s'était abouchée dès le matin avec l'homme qu'on appelait le Portugais. Celui-ci avait écouté ses propositions en mercenaire complètement habitué à un pareil trafic. Le prix avait été fait, les arrhes payées; le Portugais devait croiser sous l'Ilot de Conejera depuis le tomber de la brune jusqu'à minuit.

Au crépuscule du soir, la felouque était en effet à sok poste, et sa chaloupe, cacliée parmi les roches, attendait. Mais, dès que Lilias parut sur la grève, elle se vit entourée et saisie. Une main brutale étouffa ses cris et la chaloupe la transporta jusqu'à la felouque qui mouilla en vue de la côte.

 bord de la felouque, la première figure qui frappa la i. 9.

vue de Lilias fut celle de l'Anglais myslLTieux qui était venu la demander au couvent de la Visitation, à Madrid, et qui Jui avait parlé au nom de son père et de sa grand'mère.

Cet homme, en l'apercevant, dit : C'est bien. Il ne lui accorda qu'une froide attention et ne lui adressa point la parole. Il était en grande conférence avec le Portugais. A ne regarder que leur apparence, il y avait entre eux un contraste frappant. L'Anglais était grand, beau et fier; on ne pouvait méconnaître en lui le gentilhomme; le Portugais, trapu, fort comme un taureau et d'une laideur repoussante, avait les manières d'un trafiquant de bas étage.

Ils ne se gênaient pas autrement devant Lilias, qui crut comprendre à certaines paroles échangées, qu'on s'arrangerait de manière à ne point redouter son indiscrétion.

Elle se souvint des armes et du bâillon qui avaient été trouvés dans la voiture de louage, derrière le couvent de la Visitation. Elle eut peur, pour elle un peu, beaucoup pour César de Ghabaneil, qui sans doute allait venir et voudrait la défendre.

L'opinion de ces hommes, le Portugais et l'Anglais, était, au contraire, que César de Chabancil ne viendrait pas. Ils comptaient sur un soulèvement populaire qui devait, ce soir-là même, forcer les portes de la citadelle. Or, Lilias n'ignorait point dans quel but la populace espagnole forçait d'ordinaire la porte des prisons. Elle tremblait.

L'Anglais et le Portugais raillaient. Il pouvait paraître évident, d'après leur langage, qu'ils n'étaient pas étrangers à ce soulèvement et qu'ils s'intéressaient tous les deux au complot du sang prémédité pour cette nuit.

Ils buvaient ensemble dans sa chambre. On avait poussé Lilias dans un cabinet voisin, dont le hublot s'ouvrait sur la mer.

De là elle n'entendait pas tout ce qui se disait, mais elle saisissait çà et là quelques mots au vol, assez pour reconstruire parfois la phrase entière. C'est ainsi qu'elle put ouïr l'Anglais disant :

— La magie et la seconde vue concordent. L'heure n'est pas arrivée. Les calculs de ma mère ont eu les mêmes ré-

sultats que mes rêves. 11 faut que celle-ci aille où est l'autre.

Dans l'opinion de Lilias, ceci était la réponse à une offre que le Portugais avait faite de la tuer.

César de Cluibaneil écoutait avec une extrême attention ce récit qui, pour tout autre, n'eût présenté qu'un amas confus de circonstances, en dehors de ce qui regardait Lilias. Précisément, ce qui l'intéressait le plus à cette heure, ce n'était pas ce qui regardait Lilias. Ces mots l'avaient touché au vif du cœur : Il faut que celle-ci aille où est l'autre.

Pour lui, l'autre, c'était Jeanne, sa sœur. Le récit de Lilias lui parlait de sa soeur vivante, éveillant en lui des angoisses apaisées et des espoirs assoupis.

— N'ont-ils prononcé aucun nom? demanda-t-il.

— Aucun, répondit la jeune tille, excepté celui de Blanche de Gabanil.

~ Et qu'ont-.ils dit de Blanche de Gabanil? s'écria César dont le sang s'arrêta dans ses veines.

— Rien que j'aie pu entendre.

Il y eut un silence; le capitaine était pâle désormais. Lilias reprit son récit, disant l'angoisse de l'attente, à mesure que le temps passait. Entre le Portugais et l'Anglais, la bouteille allait et venait sans cesse. 11 y avait déjà plus d'une demiheure qu'on avait ouï dans l'intérieur de l'Ilot un bruit tumultueux. La conférence tirait à sa fin et l'Anglais parlait de descendre à terre. Tout à coup Lilias avait tressailU à un son de pas retentissant sur les roches.

L'Anglais et le Portugais prêtèrent aussitôt l'oreille. Ordre fut donné de lever le mouillage.

A ce moment, l'appel de César traversa la nuit. Lilias répondit, et l'instant d'après sa bouche se fermait sous un bâillon.

La lune éclairait ; les gens de la felouque purent voir César et ses dragons démarrer la barque.

A dater de cette heure, à l'aide d'une lunette de nuit qui passait de l'un à l'autre, l'Anglais et le Portugais surveillèrent tous les mouvements de la barque avec une extrême attention. Bien qu'ils eussent six hommes d'équipage armés jusqu'aux dents et qu'ils lussent eux-aaêmeô devut COIB"

battants redoutables, ils ne parurent pas un seul instant s'arrêter à la pensée d'en venir aux mains avec les Français fugitifs. Ils comptaient sur la marche supérieure de leur felouque.

Quand le calme les surprit par le travers d'ivice, ils devinèrent ce qui allait arriver et s'y préparèrent. Le Portugais fut encore d'avis d'en iinir avec Lilias ; l'Anglais résista, répétant avec une singulière emphase : L'heure n'est pas venue.

Lilias avait été laissée dans la felouque comme un appât, et, selon toute apparence, quelque bâtiment de guerre allait partir d'ivice pour se rendre maître de la felouque.

A la fin de ce récit, le sang du capitaine brûlait. Il y avait deux noms qui tintaient à son oreille : Jeanne et Blanche. Sa première pensée fat d'aller au-devant du danger et de tourner l'avant de son navire vers Ivice pour jouer son valent et descendre au fond de ce mystère à double face, terrible dans le passé cocïime dans l'avenir.

Mais désormais il ne pouvait plus atteindre l'équipage de la felouque qu'à terre, et la terre, c'était une des Baléares, c'est-à-dire l'Espagne. Autant d'hommes là-bas, autant de couteaux acharnés à chercher le cœur d'un Français. L'entreprise ne pouvait plus mériter le nom de téméraire : elle était folle.

Le vent avait gagné à l'est et fraîchissait bonne brise. La mer continuait d'être belle. Le petit navire, fin voiher comme presque tous les contrebandiers de Gibraltar, fendait l'eau mieux qu'un poisson et laissait déjà Ivice sous le vent pour ranger l'Ilot de Dragonera, qui défend la pointe la plus occidentale de Mayorque.

Pendant que César réfléchissait, roulant dans son esprit mille projets impossibles, Lilias aussi était pensive. Son regard restait fixé sur le capitaine avec une expression de douce mélancolie, et un vague sourire, charmant comme la méditation des jeunes filles, errait parmi les suaves contours de ses lèvres.

— Et pourtant, murmura-t-clle après im long silence, comme si sa pensée eût parlé malgré elle, il n'était question

LE CAPITAINE FAMOME 157

te soir ni de Jeanne, votre sœur, ni de Blanche, votre belle amie... c'est pour moi, pour moi seulement que vous vous êtes élancé à la poursuite de la felouque!

— Certes, Lilias, lui répondit César, c'est pour vous, pour vous seulement.

■ — Vous m'aimez donc aussi, seigneur ami?

Elle demanda cela sans rougir, et ses grands yeux montrèrent franchement avec quelle anxiété la réponse à celte question était attendue.

— Certes, certes, Lilias, répondit encore le capitaine, qui se prit à sourire, ne vous ai-je pas dit que vous étiez ma chère petite sœur?

La paupière de la jeune fdle se baissa.

— Je n'ai jamais eu de frère, prononça-t-elle tout bas ; je ne sais pas comme on aime sa sœur. Depuis le jour où vous prononçâtes ces mots en me regardant : Comme elle lui ressemble! je suis triste...

— Pourquoi, Lilias?

— Parce qu'il me parait que votre amitié pour moi n'est que le reflet d'une tendresse tout autre et bien plus profonde.

César ne répliqua point, mais ses yeux se Axèrent malgré lui sur les traits délicats et doux de sa jeune compagne. La lumière de la lampe éclairait vivement son front et son visage, autour duquel se jouaient ces boucles d'une couleur particulière que j'ai déjà comparées à de l'or bruni. César ne pouvait détacher son regard de ce portrait, et ce fut tout au fond de son cœur, cette fois, qu'il répéta : -Comme elle lui ressemble !

Kos dragons, cependant, faisaient bonne vie. 11 y avait toutes sortes de provisions à bord de la felouque, et Jeau Coutard, cuisinier-né comme Petit-Eustache était matelot, avait mis en danse toutes les casseroles de la cuisine. On sortit en trinquant des eaux des Baléares, et quand le soleil parut au-dessus de Thorizon, les lies Columbretes se montraient à l'ouest.

De tous cotés, des navires anglais croisaient, mais la felouque était connue dans ces mers où le Portugais était chez

lui. Plus d'une fois le veut apporta ù nos dragons le salut amical de quelque confrère en conlrebunde. A midi, on était par le travers des bouches de l'Ebre ; avant la brune, on entrait dans le port de Tarragone.

A Tarragone, l'arrivée de la felouque sembla produire une soudaine sensation. Là aussi elle était très-certainement connue. Aussitôt qu'elle pût être signalée, une multitude de barques se détachèrent du quai; parmi ces barques il y en avait une, la plus grande, qui portait des uniformes. Gomme elle accostait la première, une voix grêle put être entendue derrière les uniformes; elle disait :

— Si M. le comte n'est pas à bord, faites main-basse sans pilié, car ils l'auront assassiné!

A bord, chaque dragon avait déjà un pistolet sous la gorge.

— Ah! ah! mes gaillards! dit i'oflicier qui commandait les uniformes, vous leur avez pris jusqu'à leurs habits! A bas les couteaux, coquins! et donnez vos mains aux menottes.

Pelit-Eustache , Jean Goutard, Ladeur et Sarreluck, n'étaient pas liommes à se laisser faire sans résistance. Leur première idée fut qu'ils avaient là des Espagnols déguisés en soldats français et que ïarragone était au pouvoir des ennemis.

C'était en langue française pourtant que de toutes les barques, arrivées à leur tour et cernant la felouque, ces cris s'élevaient :

— Scélérats maudits! cannibales! misérables assassins! D'autres ajoutaient :

— Les monstres se sont déguisés en dragons français avec les uniformes des pauvres prisonniers qu'ils ont égorgés!

C'était ici un de ces malentendus où le temps manque pour s'expliquer et qui presque toujours finissent d'une iaron sanglante. Nos dragons guettaient la gueule dt'S pistolets pour éviter le coup, et malheur à qui les eût manques! A cet instant, la tête de César sortit du panneau et un cri aigu s'éleva :

— Arrêtez ! c'est lui ! c'est M. le comte de Chabancil!

En même temps, d'autres voix étonnées :

— C'est Coutard !

— Voici Petit-Eustache et Sarrebruck!

— EtLafleur! Ce sont de vrais dragons!

Le propriétaire de la voix aiguë, le Gibose, s'était élancé sur le pont et tenait les deux mains du capitaine comme s'il eût douté du témoignage de ses sens.

Et de toutes les barques des cris partaient :

— Étes-vous donc seuls? }^'y a-t-il personne que vous dans la felouque! Avez-vous tué les assassins? Ramenez vous celui-ci, celui-là? Un tel? Le lieutenant? Le major? Le commandant? Mon frère? Mon cousin? Mon père?

Vous ne comprendriez pas, gentlemen, si je ne vous expliquais en peu de mots et au juste le genre de commerce auquel se livrait le Portugais. 11 y a, en elfet, des infamies si froides, des cruautés si lâches, que les hommes de cœur ne les devinent point. Le Portugais, à quelque temps de là, était venu à Tarragone, qui était le port français le plus rapproché des Baléares.

Beaucoup de gens, parmi ceux qui avaient été frappés dans leurs affections à Baylen, étaient rassemblés là. Le Portugais leur avait apporté le premier la nouvelle du traitement barbare qu'on infligeait aux victimes de la capitulation violée. Il s'était fait fort en même temps de favoriser les évasions et l'argent avait plu dans sa caisse. Une fois sa caisse pleine, il avait mis à la voile, promettant de ramener une cargaison de captifs.

De sorte que les gens qu'il embarquait à son bord, là-bas, sur les grèves de Cabrera, avaient payé deux fois son concours.

A Tarragone, cependant, on l'avait attendu vainement. Il n'était jamais revenu.

Un soir, un cotre français sauva au large une misérable petite barque, courant à la dérive et au fond de laquelle était couché un malheureux tout nu, demi-mort de faim et couvert de blessures non pansées qui allaient s'envenimant. On fut bien longtemps à ramener cet homme à la vie.

Quand il put parler, il dit son nom au chirurgien stupé-

fait. C'était le colonel R.,., l'un des prisonniers de Baylen, dont le frère, l'intendant militaire R... de G... avait donné une grosse somme au Portugais, et attendait, dans la ville même, le retour de la felouque. L'intendant fut mandé ; il reconnut son frère.

Le Portugais, payé deux fois, accomplissait son marché de cette sorte : il dépouillait ceux qui se réfugiaient à son bord, il les poignardait et jetait leurs corps à la mer.

L'impossibilité des communications entre la France et les Baléares lui assurait l'impunité. Son opération était aussi lucrative que sûre. 11 avait fallu pour le trahir un véritable miracle : des coups de poignard mal donnés par ceux qui étaient si experts en fait de coups de poignard, une barque abandonnée, dérivant à point nommé, la nuit, dans ce petit coin perdu au milieu des immensités de la mer ; il avait fallu en outre que le colonel R... fût, comme il l'était, en effet, un de ces nageurs d'élite, se soutenant sur l'eau par instinct, longtemps après que le courage épuisé ne les porte plus.

Le colonel évaluait à soixante le nombre de prisonniers français sauvés, c'est-à-dire égorgés par le patron de la felouque maudite.

Le Gibose était un de ceux qui avaient donné de l'argent ; n'ayant pu joindre en personne le patron de la felouque qui se montrait peu, il avait traité avec une manière de forban nommé Marim, son lieutenant. Le portrait qu'on lui lit du Portugais éveilla ses inquiétudes, car ce portrait lui rappela énergiquoment Samuel, le frère de la Galicienne; il attendait avec impatience des nouvelles de son mailre, lorsque l'aventure du colonel R... porta l'épouvante parmi tous ceux qui s'intéressaient aux malheureux captifs de Baylen.

Vous comprenez désormais pourquoi l'arrivée de la felouque avait produit une si grande sensation à Tarragone et le motif qui amenait laforce armée à bord.

Le capitaine César de Chabaneil passa un jour à Tarragone pour donner à l'autorité tous les renseignements sur l'état des prisons dans les Baléares et sur les moyens de défense de ia forteresse de Cabrera en particulier, puis il monta ♦

cheval pour rejoindre sa mère, qui était à Madrid. Le Gibose n'était ici que l'envoyé de madame la comtesse.

Bien des événements avaient eu lieu depuis que nous avons quitté le château de Guadalupe, entre San Roque et Gibraltar. Le vieux palais, berceau des Cabanil, n'était plus qu'un monceau de ruines. Le gouverneur anglais de Gibraltar, profitant de la première émotion de la guerre, avait exécuté un projet dès longtemps nourri dans les bureaux militaires de Londres,

Guadalupe gênait les fortifications de Gibraltar; il était sur les terres anglaises, comme autrefois le garde-côtes espagnol avait passé dans les eaux anglaises, en vertu du principe que tout ce qui est à portée du canon anglais est anglais.

Le marquis Blas reçut sommation un matin, et à midi les démolisseurs se présentèrent. Le marquis Blas avait eu le temps de charger les vieilles couleuvrines de ses créneaux, il y eut bataille, et il ne quitta la maison de ses pères qu'après avoir mis lui-même la mèche à l'antique lumière de ses fauconneaux.

11 n'y avait plus personne en Espagne à qui se plaindre. Le' marquis de Cabanil et sa famille se réfugièrent au château de son nom dont le crépuscule, genllemen, nous montrait encore tout à riieure les tours carrées parmi les sapins de la montagne.

Il n'était pas de ceux qui peuvent pardonner une ollense aux hommes ni au destin. Ce dernier coup avait violemment frappé ses facultés morales. Son caractère, qui jamais ne s'était relevé de la perte de son fils Angel et de la Belle-Sainte, ea fille par alliance, fléchit profondément, et il fut en proie dès lors à une sorte de sombre folie. Comme il retrouvait encore les Anglais, sous la conduite du général Moore, dans les montagnes de la Vieille-Castille, il arma son château en guerre et ne parla que de s'ensevelir sous ses ruines.

La marquise dona Mencia avec ses deux filles. Blanche et Joaquina, vivaient là dans une réclusion terrible et soûles, car le vieillard avait en quelque sorte chassé la comtesse de Guabaneil. Autour de lui, les haines se soulevaient et les gens

du pays, jqui ne voulaient pas comprendre les motifs particuliers de sa conduite, l'accusaient de connivence avec les Français, à cause de sa liaine imprudemment proclamée contre l'Angleterre.

On se souvenait que son fils unique avait épousé une émigrée française; on rappelait qu'un officier français avait él6 son ïiôte pendant plusieurs mois au château de Guadalupe, et naguère encore, la mère de ce soldat de Napoléon, retirée maintenant à Madrid, sous la protection du roi Joseph, ne faisait-elle pas partie de la famille?

Il ne fallait pas demander dès lors au peuple espagnol la reconnaissance ou môme le souvenir des bienfaits. La passion était arrivée déjà au point où nous la voyons aujourd'luii, et, sauf la haine qui va partout grandissant contre vous, gentlemen, tout était, en 1808, à peu près comme nous le voyons en 1809. Depuis des siècles, Gabanil était la providence du pays; cela importait peu. Gabanil accusé d'être un francise (afrancesado) no valait pas mieux qu'un criminel I

Tel fut le rapport que le Gibose fit à son maître pendant la route. A Madrid, madame la comtesse de Ghabaneil ne put qu'assombrir encore les détails de ce récit. Elle aimait dona Mencia comme une sœur. Blanche et Joaquina comme deux filles chéries, Blanche surtout, qui était la fiancée de son fils. Elle avait peur pour elles.

Ge fut un long entretien, celui-là, car le capitaine ne pouvait se lasser de parler de Blanche. Il n'y a pas beaucoup de place pour l'amour, gentlemen, dans celte histoire si pleine d'aventures, et cependant le capitaine aimait de toute la puissance de son cœur.

Il résolut d'aller trouver lui-mcmelevieux marquis, surl'esprit duquel il avait eu autrefois une grande infiuence, et d'employer tous les moyens de le lléchir. 11 fallait la protection des armes françaises à cette famille que l'Espagne accusait de trahison. L'injustice de l'accusation n'était point en efi^el une sauvegarde. Rien de sommaire comme les justices do l'insurrection.

L'Espagne, soulevée pour soutenir l'autel et le trône, agissait eu vérité comoïc la France, naguère révoltée contre la

trône et l'autel. C'étaient les mêmes emportements, la môme soif de sang, la même férocité implacable, et nulle comparaison ne vaut mieux pour caractériser les massacres espagnols exécutés au nom de la religion, de la fidélité, du droit national et de l'indépendance, que les carnages français, accumulés au grand nom de la liberté.

L'Espagne avait aussi sa Terreur.

Le capitaine partit de Madrid avec son valet le Gibose et Lilias, sa petite sœur, dont il prévoyait l'utilité. Ses quatre dragons étaient attachés désormais à sa personne. Ils lui servirent d'escorte, déguisés en paysans espagnols.

11 importe de vous dire que tous les quatre connaissaient passablement la langue du pays, Petit-Eustache et Jean Coutard surtout, qui avaient épousé à Bayonne deux sœurs navarraises, il y avait quatre ans déjà.

L'armée du général Moore occupait alors tout le pays sous la montagne, depuis les sources de l'Alberche jusqu'à Arenas ; néanmoins le capitaine put gagner le château sans accident. Il trouva une véritable forteresse, cadenassée et murée, autour de laquelle les montagnards exaspérés rôdaient conime des loups.

11 attendit tout un jour qu'un valet sortit, afin de se faire annoncer chez le marquis : le marquis répondit qu'il ne le connaissait pas. 11 renouvela sa demande trois fois, et trois fois le vieillard inflexible lui envoya la même réponse.

Alors il sûUicitfi la permission de voir dona Mencia. Doua Mencia était prisonnière dans sa propre maison. Elle n'avait ni le droit de soïtir. ni le droit d'ouvrir sa porte à âme qui vive.

Le capitaine revint à son quartier général, qui était une maison abandonnée au pied de la montagne. Plus que jamais il avait cette conviction que l'heure d'agir était arrivée. Le valet lui avait dit q'ue la seule personne admise au château était la villageoise chargée d'apporter le lait frais.

Lilias, déguisée en villageoise et tenant au bras l'anse d'un vase plein de lait, fut introduite le lendemain au matin et parvint jusqu'aux appartements des dames.

Ce fut ici, gentlemen, au lieu même où nous sommes, près

(le cette source et sous l'ombrage de ces frênes, que Lilias, revenant de sa mission, rencontra le capitaine. Ils s'assirent tous les deux au bord de la fontaine; César n'osait interroger et il semblait que Lilias, oppressée, n'eût pas le pouvoir de parler.

Deux larmes roulèrent enfin le long de ses joues, et ces mots tombèrent comme malgré elle de ses lèvres :

— Oh! oui, elle est belle!... bien belle!...

— Vous l'avez vue ! s'écria César, qui ne remarquait point dans son émotion égoïste, la détresse de sa petite compagne.

— Trop belle ! acheva Lilias en un gémissement.

Puis, relevant la tète avec une fierté soudaine, elle ajouta :

— Je l'ai vue, seigneur ami, et je ne sais pourquoi je l'aime.

— Vous l'aimez pour l'amour de moi, Lilias...

— Oh! non! l'interrompit vivement la jeune fille, pour l'amour de vous, je la détesterais!

Fuis, le rouge au front et détournant les yeux, elle reprit:

— Je l'aime pour l'amour de sa mère.

— Avez-vous entretenu doua Mencia?

— Une sainte femme, don César! à la fois si douce et si fière!... Il y a autour de ses pauvres yeux bien des traces de larmes, et ses paupières se mouillaient tandis qu'elle me disait : Le malheur est entré chez nous le jour où est mort Angel, mon llls bien-aimé, le dernier de notre nom et do notre sang... Notre malheur s'appelle l'Anglais... Dieu a frappé mon mari de folie et nous mourrons tous, nous, les Gabanil, tous enlendez-vous, jeune fille? bientôt et misérablement... Dites au noble jeune homme qui vous envoie, dites au fils de ma meilleure amie, que je lui rends grâce de ses efforts. Sa bonne volonté ne peut rien pour nous. Nous sommes condamnés sans appel.

Pendant qu'elle me parlait, ses yeux étaient fixés sur moi, et il me semblait que sa douce voix berçait mon âme. Tout mon cœur s'élançait à elle : pourquoi? Du fond de sa tristesse navrée, elle me souriait, à moi pauvre inconnue : pourquoi encore?

— N'avez-vous pas deviné, petite sœur? répliqua le capitaine en souriant. Vous ressemblez à sa tille ainée, à celle qui est la favorite de son cœur.

Les délicats sourcils de Lilias se froncèrent.

— Ah!... fit-elle, est-ce pour cela? Et la senora Blanche est-elle la favorite de sa mère?... Qu'elles sont heureuses, même dans leur mallieur, celles qui ont une pareille mère!...

— Parlez-moi de Blanche, interrompit le capitaine doucement.

— L'autre, dit Lilias, la plus jeune, cette fière et noble enfant si vaillante contre le désespoir, pourquoi n'est-elle pas la favorite de sa mère?

— Parlez-moi de Blanche, répéta César,

— L'autre, poursuivit Lilias, plus belle encore... Oui, plus belle, parce qu'elle porte plus haut sa beauté, m'a chargée aussi pour vous d'un message.

— Vous avez donc un message de Blanche?

— L'autre m'a dit : Faites savoir à mon cousin le capitaine que, s'il vient avec ses braves Français, je lui ouvrirai moimême les portes du château. Maudite soit l'Espagne qui se donne aux Anglais! Bénis soient ceux qui vengeront mon père et mon frère !

— Ce n'est qu'une enfant, prononça le capitaine avec quelque dédain.

— Si j'étais homme et si j'étais soldat, repartit chaleureusement Lilias, je voudrais pour ma femme une enfant comme Joaquina de Cabanil...

Le coireo s'arrêta pour vider son verre. Parmi ses auditeurs, il y en avait deux surtout qui dévoraient ses paroles. Ces deux-là étaient voisins de table, égaux en grade et en âge. Hector de Chabaneil, l'un d'eux, avait le rouge au front et les yeux baissés; l'autre, Edouard Wellesley, n'avait jamais mieux mérité son nom de Miss Ned qu'en ce moment où une radieuse animation illuminait son visage. On eût dit que tous deux essayaient de cacher le même sentiment de plaisir et d'orgueil.

— L'histoire s'allonge, gentlemen, reprit le seigneur Pedrille. N'avez-vous poiut sommeil? Non? Merci pour votre

courtoisie. Moi, j'avoue que j'ai hâte d'arriver an dftnotiment,

Lilias exauça enfin le vœu du capitaine et lui parla de sa bien-aimée Blanche.

Elle avait ôté introduite dans la chambre de Bianche. Elle avait trouvé Blanche toute ptde et tout aiTai?pée. Ses beaux yeux avaient brillé, cependant, au nom de Cé?ar de Chabaneil, mais pour éteindre bientôt leur flamme dans un morne découragement.

Elle avait dit à Lilias !

— Si mon cousin veut venir me chercher, je fuirai avec lui cette horrible prison qui me tue.

César poussa un cri de joie.

— Elle a dit cela, poursuivit Lilias avec une tristesse sévère. Elle n'a parlé ni de celui qui est mort, ni de ceux qui vivent.

— Et quel moyen d'entrer au château? demanda le capitaine.

— Une échelle de soie attachée par elle au rempart.

— Qui me guidera vers son appartement?

— Elle sera là, en haut de l'échelle, n'attendant que votre aide pour descendre.

— Le moment est-il fixé?

— Elle l'a fixé elle-même, car elle est pressée de fuir.

— Quel moment?

— Vous n'attendrez J^as longtemps, seigneur ami. L'échelle sera attachée ce soir même.

César joignit ses tnains. Son visage rayonnait d'allégresse. Il ne voyait pas l'amertume mélancolique du sourire qui plissait les lèvres de Lilias :

— Seigneur ami, reprit-elle, il me reste une seule chose à vous dire : pour vous comme pour elle, prenez garde !

— Pour elle? s'écria César.

— Gomme je revenais seule dans la montagne, j'ai eu une vision.

— Quelle folie!

— Plût à Dieu!... mais j'avais tout mon sang-froid, sci"gneur ami, et je l'ai vu.

— Quiavez-Yous vu, Lilias?

— 11 était seul. J'ai pu me glisser dans la gorge sans être aperçue, quoiqu'il m'ait fallu passer tout près de lui... 11 était débout à la pointe du rocher qui domine les remparts du côté de l'ouest. Ses yeux étaient fixés sur le château...

— Lilias, de qui parlez-vous? interrogea César avec agitation.

— Je parle de celui que jamais je n'oublierai, quoique je l'aie rencontré seulement deux fois en ma vie.

César devint pâle.

— Deux fois, répéta Lilias lentement : la première à Madrid, au couvent de la Visitation, la seconde à bord de la felouque, sur la côte de l'île de Cabrera.

L'échelle de soie.

La pauvre Lilias ne savait pas qu'elle plaidait ici contre sa propre cause. Elle voulait arrêter le capitaine, ol chacune de ses paroles le poussait vers l'accomplissement de ses desseins. Selon l'horoscope tracé sur la table de pierre, cet homme qui n'a pas de nom dans notre récit, — VAnglais, — était la menace vivante, l'incarnation même de la fatalité acharnée contre le sang de Cabanil.

César n'était pas superstitieux; son esprits'était longtemps révolté contre les vagues eflrois de ce souvenir, mais l'oracle empruntait une terrible valeur à sa demi-réalisation. Il y avait deux noms qui répondaient en gémissant aux doutes essayant de naître et aux objections de la raison incrédule : Jeanne, Angel. Dans l'ordre établi par l'horoscope lui-même, c'était le tour des sœurs d'Angel, c'était le tour d( Blanche.

Et l'homme était là. On l'avait vu, planant comme un oiseau de proie au-dessus du nid qui abritait ses victimes. II faut se hâter. César savait par une expérience funeste que ;elui-là ne perdait pas de temps.

— Conduisez-moi, ordonna-t-il, au lieu où vous avez vu cet homme.

Lilias se prit à trembler, elle qui ne connaissait point la peur. Elle se mit à genoux et murmura :

— Seigneur ami, mon cœur m'avertit quand un danger est sur vous. La montagne est toute pleine de vos ennemis. Votre petite sœur n'a que vous.

Il la releva et lui donna un baiser distrait en répétant:

— Conduisez-moi, Lilias.

César était bien déguisé et bien armé. Le danger pour lai n'était pas si grand que vous pourriez le croire. Déjà bien des fois il s'était fait passer pour Espagnol au milieu même de l'Espagne. Il allait à la poursuite d'ennemis inconnus, il est vrai, mais qui ne le connaissaient pas eux-mêmes, et, à cet égard, les chances restaient égales.

Bien rarement les gens qui savent tout oser manquent de sang-froid, c'est-à-dire de prudence; ils ont étudié à fond leur métier d'audacieux, qui est une sorte d'escrime morale et physique àlafois, dont il faut connaître toutes les parades comme toutes les attaques.

En un instant César avait formé son plan. Il eût mieux aimé remettre la bataille, car sa pensée la plus chère était de sauver Blanche; mais, puisque le hasard amenait sur son chemin le mystérieux adversaire qu'il avait tant cherché, il n'y avait pas à reculer, d'autantque, selon toute vraisemblance, cet adversaire était en travers de sa route. La journée allait trancher peut-être d'un seul coup le nœud du passé avec celui de l'avenir.

Lilias le conduisit par des sentiers détciirn;'^; jusqu'aux masses de roches qui dominent le rempart ii^éiidionaldu château. L'inconnu, comme vous le pensez sans don te, gentlemen, ne les avait pas attendus, mais dans Ic.-^ ptMitesflaquca de sable éparses au sommet du roc il y avait la trace d'un pied chaussé à l'écossaise. César se cacha dans les brous- Baillcs, au fond du ravin, et Lilias fut dépêchée à la maison en ruines qui sei vait de quartier général.

Le Gibose fut mis sur la piste, et c'était, je vousTafTirme, un bon limier. C'était une rude meute aussi que ce quadrille

composé de Jean Coutard, Sarreluck, Lafleur et Petit-Eusteche. Les dragons ont ceci de précieux qu'ils valent à pied 'jomme à cheval. Le Gibose prit la tête, furetant au travers des halliers, et la meate commença la chasse de montagne.

■ Selon toute vraisemblance, le château de Cabanil fut bâti iadis au lieu qu'il occupe pour défendre le point le plus fai" le de la chaîne séparant le pays de Léon de la Yieille- Castille. L'épaisseur de la Sierra est là, en effet, très-diminuée, quoique les gorges y soient profondes et les pics escarpés. Il n'y a pas plus d'une demi-lieue du château à la plaine de Cabaceta, qui commence le Léon.

Après un quart-d'heure de marche, nos chasseurs descendant déjà le versant nord de la montagne, tombèrent sur un petit bois au centre duquel était cette clairière si fréquemment rencontrée en Espagne, où les Gitanos ont coutume d'établir leur camp pour une nuit. Il y avait eu bien récemment des voyageurs dans cette auberge en pleia vent, car divers foyers fumaient encore çà et là dans l'éclaircie. L'herbe était foulée partout, et le sol, jonché de débris, gardait les traces évidentes du repas matinal.

C'était l'office du Gibose de Ure cette page toute chargée d'empreintes. Tout d'abord il déclara que l'homme était parti de là, ce matin, pour se rendre au château de Cabanil. La trace de ces pas, reconnaissable à la forme de ses brodequins écossais, partait en effet du foyer principal et se dirigeait vers les sommets de la montagne.

— C'est bien ce pas-là, dit le Gibose à César, qui était sur le sable, dans l'avenue de Guadalupe, auprès de la table de pierre.

— Et celui-ci? répliqua tout bas le capitaine.

n y avait partout sur l'herbe des chiffons de papier et d'étoffes, comme il arrive aux endroits où un troupeau de petits enfants a pris ses ébats. De la pointe de son épée César dérangea un lamb''uu de coton rouge et montra une large trace de pied nu.

Le Gibose n'eut besoin ni de s'agenouiller, ni de mesurei l'empreinte avec un compas comme les classiques cher- I. 10

ItO LE CAPITAINE FANTOME

clieiirs de pistes du Nouveau-Monde : à première vue, il décida :

— C'est Antiob Amour, la Haute-Femme.

tes quatre dragons s'étaient éparpillés dans les liallicrs environnants.

— Ils ont travaillé là, reprit le Gibose. Ce feu était à eux tout seuls. Aucun pas indiscret, voyez, n'a approché le réduit de la reine... Voici des caractères dans les cendres, mais le pied de l'Écossais a effacé les nombres et détruit les lignes... Seigneur, les voici autour du château de Cabanil, comme ils étaient autour du château de Guadalupe : veillez bien, si vous avez quelqu'un à défendre.

L'œil du capitaine ne pouvait se détacher des caractères tracés parmi la cendre. Deux mots seulement restaient au centre d'une ligne dont le commencement et la lin disparaissaient sous deux empreintes distinctes du brodequin de

l'Écossais, et le Gibose traduisit ainsi ces deux mots: « ses

sœurs »

— Il y en a deux à sauver ! murmura César, jusqu'alors l'égoïsme de sa tendresse ne lui avait montré

que Blanche. Lilias prit sa main et la baisa.

Pour suivre la tribu voyageuse, il n'était pas besoin d'un seiis bien subtil. Elle se composait d'un assez grand nombre d'hommes avec leurs femmes et leurs enfants. Cette multitude de pas, les sabots des mules et les roues des charrettes avaient creusé dans le sable un véritable cliemin qui descendait en biais la montagne vers le nord-est.

Les traces de l'Écossais étaient également visibles dans les diverses directions qu'il avait suivies, marquant son aller et son retour une fois du côté du sud, vers les sommets, une fois du côte du nord, vers la plaine. Cela faisait quatre voies pour lui seul, et la dernière était évidemment celle qui descendait à la plaine , d'où il avait dû d'abord partir.

Car l'Écossais etlaHaulc-Fcmme s'étaient séparés au lieu même du campement. Les traces de la tribu et celles de Vhoinmc s'écartaient selon un angle presque droit.

Au finoment où le capitaine allait se lancer d'abord sur la

piste des Gitanos, espérant capturer quelque traînard et lui arracher tout ou partie de ce qu'il voulait savoir, Petit-Eustaclie et Sarreluck revinrent par la voie large et battue qui marquait le passage de la tribu.

— Pas la peine de s'occuper de ces oiseaux-là, dit Petit- Eiistache. Leur grande route finit à deux ou trois portées de fusil, là-bas, sur la droite, au milieu du tohu-bohu de roches et de sapins déracinés où le diable ne connaîtrait goutte.

— S'ils ne sont pas entrés en terre, ajouta Sarreluck, c'est qu'ils se sont envolés.

— Ils sont là ! ils sont là! cria de loin la voix de Jean Cou' tard.

Lafleur, se laissant glisser sur la pente d'une rampe à pic, vint rouler aux pieds du capitaine.

— Motus! fit-il en posant un doigt sur sa bouche. C'est le moment de faire le mort !

Gomme il achevait, le vent apporta les notes vives et criardes d'un pibroch écossais. Elles semblaient descendre du pic même d'où Lafleur venait de tomber. Nos chasseurs n'eurent que le temps de se glisser dans les broussailles à la queue du petit bois qu'ils avaient quitté. Les plaids bariolés d'une compagnie de grenadiers higlanders brillaient à travers les feuilles.

Le sonneur, les joues enflées et l'outre sous Taisselle, passa à quelques toises d'eux en continuant sa marche guerrière ; oflûciers et soldats sui\irent poudreux d'une longue étape et causant gaiement dans les rangs,

— L'homme est-il parmi eux? demanda le capitaine à Lilias.

— Non, répondit la jeune fille.

Jean Coutard sortait de sa cachette.

— Il en pleut par ici, dit-il. Ceux que je vous annonçais sont à déjeuner tranquillement là -bas dans la plaine.

— Tu ne parlais donc pas des Gitanos?

— Les Gitanos sont en enfer... Mais les Anglais font bouillir leur thé sur leurs petits fourneaux bien propres et bien

gentils, et le vent m'a apporté l'odeur de leurs tranches de bœuf grillées. En voilà qui la mènent douce ! Venez voir ça, capitaine, par plaisir!

A un demi-mille dans la plaine, abrité par un bouquet de chênes-liéges, un corps de troupes écossaises avait en effet planté ses tentes. Quand nos chasseurs, sortant des halliers, arrivèrent aux pentes découvertes, ils dominèrent, comme on fait aux galeries d'un théâtre, le petit camp et le déjeuner d'un détachement écossais. C'était plaisir, en effet, de voir tous ces braves jeunes gens, roses, frais, bien nourris, installés comme chez eux et mangeant avec ce proverbial appétit dont je suis bien loin, gentlemen, de vous faire un reproche.

A la vue de ce festin, nos quatre dragons avaient les dents longues comme leurs sabres. Depuis du temps ils avaient pris la méchante habitude de vivre à l'espagnole avec des oignons crus et de l'eau claire, mais leur opinion était qu'un estomac de chrétien ne se fait pas à ce régime, et volontiers se fussent-ils invités sans façon au plantureux repas des highlandcrs. Ils eussent été bien reçus, gentlemen, vous en donnez ici la preuve à leurs compatriotes.

Mais le capitaine César de Chabaneil avait autre chose en tète. Les quatre dragons affamés durent rentrer dans le taillis, tandis qu'il descendait, lui, vers la plaine avec Lilias. Quelques maisons s'élevaient au bas de la montagne. Il n'y a point de maisons léonaises sans guitare ni castagnettes.

Le capitaine acheta des castagnettes pour Lilias, une guitare pour lui, et marcha droit au camp. Le voile de Lilias, plié en double, couvrait son visage. L'instant d'après, ils étaient entourés d'un cercle de soldats, toujours avides d'admirer les danses de la Péninsule.

Le masque de Lilias était assez épais pour cacher ses traits complètement, nien qu'elle pût voir elle-même au travers des mailles de la dentelle. Il eut pour prétexte sa prétendue qualité de moresque mahométane et pour sauvegarde la paisible galanterie des grenadiers montagnards. Comme son compagnon espagnol se présentait du reste à front découvert, le soupçon ne pouvait naître.

Je me prétends pas, gentlemen, que ce ne fût une action hardie d'amener la proie si près du loup, car le capitaine était convaincu de la présence de Vhomme dans ce camp, et c'était cette conviction môme qui l'y avait amené. Mais il aVait un passionné désir de le voir, ne fût-ce qu'un instant. Dans le duel terrible qui s'engageai^ entre eux, c'était là un avantage capital. Vhomme avait beau posséder des armes que lui, César, n'avait pas, l'égalité de la bataille devait être rétablie, si le champion bardé de toutes pièces frappait au hasard, tandis que le désarmé saurait où diriger ses coups.

Le capitaine portait merveilleusement son costume espagnol ; c'était un guitariste consommé, et sa danse avait plus d'une fois excité l'admiratiun au régiment. Quant à Lilias, parlez à Madrid de la Doncclla, et vous entendrez miracles. On la devinait charmante sous le masque, et aussitôt que les castagnettes commencèrent à marquer la mesure, le cercle applaudit si bien que les tranches de bœuf eurent tort.

Toutes les tentes s'ouvrirent l'une après l'autre; le camp out entier, gentilshommes et valets, se massa autour de la petite arène. Ce fut un succès d'enthousiasme.

Quand la danse rapprochait, cependant, les deux exécutants. César demandait à Lilias :

— L'homme est-il là?

Et Lilias cherchait au travers des jours de son masque, mais Vhomme ne paraissait point.

Toutes les tentes s'étaient ouvertes, avons-nous dit, même celles de la petite colonne qui venait d'arriver, sonneur en tête, pour rallier le gros du détachement : toutes, excepté une.

La principale : celle qui semblait appartenir à l'officier commandant. Celle-là restait close, avec son factionnaire à sa porte.

— Morbleu ! dit l'un des officiers qui battait des maints conune un forcené, le major ne nous pardonnera pas de ne l'avoir point averti !

— Le major ne s'occupe pas de danse, répondit un autre officier.

Et un vieux capitaine ajouta :

— Le major a été absent toute la nuit passée. La nuit qui vient, il travaillera encore. Ce serait péché que dû troubler son sommeil.

La tentative était manquée. César fut obligé de battre en retraite, n'emportant qu'une poignée de shellings, obole des braves gentilshommes à jambes nues et qu'il ne pouvait refuser sans se trahir.

Il savait seulement que le major, — le seul être vivant qui eût échappé à sa vue dans ce camp, — devait travailler cette nuit.

Le soleil inclinait à l'horizon quand César et Lilias reprirent le chemin de la montagne. Il n'était plus temps de se lancer de nouveau sur la piste des Gitanes. Le Gibose et les quatre dragons furent dépêchés vers la maison ruinée pour préparer les chevaux, et LiUas, à contre-cœur, gravit le pic pour placer à son sommet, pendant qu'il faisait jour encore, le sigaal convenu avec Blanche.

Encore une fois, à la tombée de la nuit, le capitaine César de Chabaneil réunit sa petite armée au lieu où nous sommes, afin de distribuer les postes et les rôles. Lilias ne le voulait point quitter, mais elle était nécessaire pour garder les chevaux, qui devaient être cachés dans un fourré au bas de la montagne.

Le Gibose devait surveiller le camp, les quatre dragons devaient faire sentinelle et garder chacun une des avenues qui conduisaient des plaines du Léon au château, soit dans la direction des tentes anglaises, soit vers le liea présumé où les Gitanes s'étaient retirés.

Je n'ai pas besoin de répéter ici que c'étaient tous hommes de ressource, tous servitt;urs à l'épreuve. Le capitaine avait le don de provoquer le dévouement. Certes, les précautions prises n'étaient pas suffisantes pour soutenir le choc d'un corps armé, mais il ne s'agissait pas de cela. Ou barrait lo passage, non point à de braves soldats, mais à un malfaiteur, et Tobslacle qu'on opposait à sa marche nocturne pouvait passer pour surabondant.

C'était une nuit sans lune. Aussitôt que le crépuscule eut C;tciùt ses dernières lueurs, chaque sentinelle occupa reli-

gieuscment son poste et demeura immobile, tandis que le Gibose, couché dans l'herbe, à cinquante pas des tentes, suivait de son œil perçant tous les mouvements qui s'y faisaient.

Il suffisait d'une touffe de luzerne sauvage et de jonc pour cûclicr de la lète aux pieds le pauvre petit homme, et, certes, une armée de traqueurs aurait pu sillonner en tout sens la montagne, sans découvrir nos dragons qui, au contraire, commandaient pleinement toutes les avenues.

César, lui, attendait à quelques toises des remparts de Cabanil. La guérite qu'il s'était choisie était un pan de rocher, formant la saiUie d'une grotte dont il avait préalablement fouillé la cavité en tous sens avec la pointe de son épée. L'avance du roc faisait ombre sur sa lète et le terrain plat qui le séparait du rempart semblait relativement éclairé par la lueur que rendent les étoiles.

A sa droite, la rampe pierreuse s'ouvrait pour donner accès à la route qui, passant sous les tours de Cabanil, faisait communiquer la plaine de Léon avec la Castille-Yieille, ou, si vous aimez mieux, Salamanque avec Talavera-dela-Reinc.

Personne ne pouvait traverser ou suivre cette route sans être aperçu aussitôt de la guérite où se tenait César, et la conformation particulière du heu, opposant les murailles du château aux rampes presque perpendiculaires de la Sierra, formait une sorte d'entonnoir acoustique où tous les bruits s'engouffraient augmentés.

A gauche, la rampe et la muraille se rejoignaient, fermant toute issue.

Le capitaine n'était pas habitué à s'occuper outre mesure de sa sûreté personnelle, mais ici le terrain était disposé en vérité de manière à donner confiance au plus pusillanime, La droite ouvrait un choix entre trois retraites on cas d'alarme, puisque trois chemins se croisaient à l'angle du château, i^a gauclie, le devant, le derrière, présentaient des défenses inaccessibles.

En cas d'attaque, l'ennemi dev>'tv e<e présenter en pleine lumière, tandis que lui, César, resterait invisible. Et com-

ment d'ailleurs prévoir une attaque, puisque personne au monde ne pouvait deviner sa présence en ce lieu? L'attaque, s'il y en avait une, ne devait pas être dirigée contre lui, mais bien contre le château.

César savait quel était l'ennemi à craindre et à qui en voulait cet ennemi. Par quelque voie qu'il arrivât, César était Bûr de l'entendre et de le voir de loin. Il se disait déjà:

— S'il est seul, je me mettrai en face de lui sur le terrain découvert, et, tout coquin qu'il est, je le tuerai comme un gentilhomme !

Mais il n'y avait pas même apparence que cet ennemi se présentât. Le Gibose et les quatre dragons étaient entre lui et cet ennemi. Il eût fallu un dur soldat pour passer sur le corps de la garde avancée que César, avait mise à couvrir sa position. '^

Les heures sont longues, quand on est seul, immobile dans la nuit d'une cachette, et qu'on attend. Le beffroi du château criait de sa voix métallique et enrouée les progrès du temps qui semblait ralentir sa marche. Pas un souflle d'air n'agitait les touffes d'herbes séchées qui pendaient aux flancs du roc, les arbres voisins taisaient leurs feuillages et les hautes girouettes de Cabanil elles-mêmes gardaient le silence, endormies sur leurs axes rouilles. G'tait un calme profond, morne, et qui serrait le cœur. A des distances énormes, on pouvait ouïr l'oiseau de nuit qui huait ou l'eau de la cascade chantant patiemment sa plainte monotone. César eût préféré les fracas de l'ouragan.

Neuf heures sonnèrent au beffroi et les vibrations de la cloche se prolongèrent en décroissant dans les ténèbres muettes. La chaleur, durant toute cette journée avait été étouffante, mais César avait froid.

Il rêvait. Son espoir était près de lui, et sa rêverie était triste. Je ne sais quel murmure disait autour de son oreille le proverbe d'Orient qui mesure la distance entre la coupe et les lèvres.

Il rêvait. Il appelait l'image de Blanche, et c'était le fantôme de sa sœur qui venait. Il pensait :

— Avant deic tuer, je le forcerai à m'ayouer la vérité, le

couteau sur la gorge. Quelque chose me dit que mu Jeanne est vivante...

Mais sa pensée montait. Quoique chose de plus intime que sa pensée même lui criait : Elle est morte.

Et quand il chassait de force l'obsession de ce songe quand il parvenait ii évoquer sa Blanche bien aimée comme on appelle une consolation, la voix qui tintait dans cette ombre disait :

~ Elle va mourir.

Et comme elle était pâle, cette Blanche qui naguère si joyeusement souriait!

La demie entre neuf et dix heures descendit du clocher. C'était à dix heures qu'on avait fixé le rendoz-vous. Depuis la tombée de la nuit que César était là, il n'avait pas entendu un son qui pût annoncer la présence d'une créature vivante. Le château semblait s'être plongé dans le sommeil avec la chute du jour, et personne, pas même un voyageur égaré, ne foulait la poudre de ces chemins solitaires.

— Elle doit se préparer maintenant, se dit César. Cette pùleur que je devine, c'est l'émotion, le mélange des craintes et dubonhour. Bientôt je vais la voir paraître au sommet de la muraille, elle va se pencher en tremblant, et sa voix étouffée va demander à la nuit: César, mon cousin, êtes-vouj là?

Des pas reton tirent, les premiers depuis deux longue:: heures. Un villageois, monté sur sa mule, passa en chantant sa romance somnolente. Mais avant de tourner l'angle du roc il arrêta sa monture et cria d'une voix tout à coup réveillée : Mort aux Francisés 1

Mort! Le rustre était loin déjà et sa chanson endormie murmurait dans la niùt oommo un vague écho.

Un souffle lent et chctud monta de la plaine. Les girouettes grincèrent et les arbreî^ balancés faiblement, rendirent une longue plainte. Le clocher parla. C'était dix heures.

— César, mon cousin, êtes-vous là? demanda une voix frémissante au sommet du rempart.

— Je suis là, répondit le capitaine.

La soie légère de l'échelle commença de se dérouler. Mais, avant que le bout n'eût touche terre, César avait un long

couteau catalan fiché sous la cinquième côte, derrière le cœur, et une main d'acier s'appuyait sur sa bouche pour comprimer pon dernier cri.

11 semblait que l'exécuteur mystérieux eût précisément attendu pour frapper que ces mots fussent tombés de la bouche du capitaine : Je suis là.

César n'avait rien entendu, rien vu. Ce poignard et cette main sortaient-ils de terre ?

Il n'avait rien vu, c'est vrai; c'est vrai, il n'avait rien entendu. Aucun bruit, aucun mouvement, si faible que vous les puissiez supposer, n'avaient tralii l'approche de l'ennemi invisible. Mais « on sent le poignard venir, » dit votre adage écossais, un parfum mortel se dégage du fer qui avance dans l'ombre. Depuis le commencement de cette nuit, le capitaine « sentait le poignard. »'

Au moment où le poignard allait le toucher, il y eut comme une révoiie dans son être. 11 se reîourna averti par ce mystique agent qui est la vie elle-même. 11 eut le temps d'apercevoir comme une rapide et confuse vision : un homme de haute taille, au visage masqué, qui portait le costume des soldais écossais.

11 tomba.

— Venez, dit en haut la voix de Blanche.

L'homme masqué passa par-dessus le corps et monta silenciiiusement les degrés de l'échelle.

Cercueil vide.

Quand le seigneur Pedrillc reprit haleine cette fois, le? respirations com primées s'élancèrent hors de toutes les poitrines.

— Le sauvage! Et va-t-il la voir? s'écria malgré lui Pont* Kenf, haljituè aux émotions des théâtres de Paris.

Toulousain et l'Aimable-Auguste fermaient leurs poings crispés.

— Dieu me damne ! gronda Rouge-Dick, dan? cette histoire-là, décidément, nous n'avons pas le beau rôle. J'ai peine à croire qu'un officier écossais...

— Laissez achever, prononça derrière lui une voi^ impérieuse et grave.

'Tous les yeux se levèrent à la fois vers l'endroit d'où partait cette voix. Chacun vit que le courrier avait un auditeur de plus. Personne n'avait entendu le colonel sortir de sa tente, personne ne l'avait vu approcher, mais il était là, les bras croisés sur sa poitrine, la taille dror'e et en apparence plus haute encore qu'à l'ordinaire, le visage immobile et sombre, les sourcils froncés au-dessus d'un regard de spectre qui couvait fixement le conteur.

— Soyez le bien-venu, Noir-Comin, dit gaîraent ce dernier; vous arrivez au bon moment de l'histoire. Nous allons vivre désormais, dans notre récit, entre Bacchus et l'Amour. Il ne s'agira plus que de beaux yeux et de larges bouteilles... car vous pensez bien, gentlemen, qu'un fantôme, et un fantôme de dragon, ne meurt pas comme cela pour une égratignure. Le coup de couteau était dirigé selon la science, c'est vrai, mais le mouvement instinctif de César l'avait dérangé peu ou beaucoup, et toujours est-il que le cœur resta sauf.

Si le cœur eût été touché, ce diable de capitaine en auraitil été plus malade? Je n'en sais rien. C'est une question. Allons désormais la poste, puisque Noir-Comin est des nôtres.

César s'éveilla dans ime carriole, la tête sur les genoux de Lilias qui pleurait. Dès qu'elle vit les yeux de son bel ami s'ouvrir, la pauvre fille eut un sourire parmi ses larmes. Le Gibose conduisait la voilure et les quatre dragons chevauchaient à l'entour.

C'était le matin, et le soleil était déjà haut sur l'horizon. Il y avait près de douze heures que César avait entendu sonner pour la dernière fois le beffroi de Cabanil, et c'était seulement aprèsle lever du jour que Lilias, appelant etcherchant, l'avait trouvé baigné dans son sang derrière la roche saillante qui faisait à la grotte une porte demi-fermée.

11 n'y avait plus tsace d'vThelle de soie au rempart. Lilias

et ses compagnons demandèrent asile pour un mourant au château de Cabanil, mais le marquis Blas répondit par un Bouveau refus. César fut porté t la maison abandonnée du bas de la montagne, et ce fut le propre chirurgien du détachement écossais qui vint poser le premier appareil sur sa blessure.

Laird de Comin, s'il m'était permis de vous prendre à témoin, vous faisiez alors, je le crois, partie du corps d'armée du général sir John Moore. Peut-être entendites-vous parler de ce meurtre et de l'enlèvement de la fille aînée du vieux marquis de Cabanil?

Le nouveau venu s'inclina gravement et répondit, en prenant place sur une escabelle, juste en face du conteur :

— Alors comme aujourd'hui, seigneur Pedrille, on entendait parler, en Espagne, de beaucoup d'enlèvements et de beaucoup de meurtres.

Un instant, leurs regards se croisèrent. Ce fut celui du courrier mayor qui se détourna le premier.

Tout ce que put savoir César, reprit-il après un court gilence, quand l'état de ses forces lui permit de s'informer, c'est que ce noir château, muré comme une tombe, renfermait un deuil de plus. Dona Mencia, la malheureuse mère, n'avait plus qu'une hlle. Où était Blanche? Nuit profonde à ce sujet. Elle avait disparu comme Jeanne. Quel que fût le sort de Jeanne, Blanche devait le partager.

Une circonstance que je note en passant et qui pourra paraître singulière, étant connu le mystérieux programme des persécuteurs de Cabanil, c'est que nulle tentative n'avait été faite contre la jeune sœur de Blanche, dona Joaquina. L'oracle dont l'accomplissement avait commencé par le meurtre d'Angel ne disait pas seulement sa sœui\ pourtant; il disait : ses sœurs...

César de Chabaneil était un homme de fer. Il se rétablit vite et put regagner Madrid au bout de deux semaines. Il repoussa les consolations de Lilias et lui défendit désormais foute allusion à ce qui s'était passé dans la montagne.

Au lieu de continuer ses recherches, qui avaient maintenant un double objet, il parut mettre dans un oubli pro-

fond ce drame qui, depuis si longtemps, occupait sa vie. El dit à sa mère qui l'embrassait en pleurant : Je suis bien rliangé, je ne me souviens plus, je n'aime plus. 11 me semble sortir d'un rêve.

ML'ntait-il aux autres et à lui-mOme? Jouait-il un rôle nouveau pour tromper des précautions dont il n'avait pu triompher jusqu'alors? Avait-il trop souffert et y avait-il sur lui un vent de folie?

A ces questions nul n'aurait su répondre parmi ceux dont 11 fit ses compagnons. La foule ne dut voir en lui qu'un de ces hardis vivants qui usent leur corps et leur âme à d'extravagantes prodigaUtés. 11 se lança comme un furieux dans un océan d'aventures, et conmie le monde applaudit toujours les hardis qui le bravent, .Madrid tout entier battit des mains aux excentricités du beau capitaine.

Madrid était alors une ville quasi-française. Joseph y gouvernait avec des ministres espagnols qui obéissaient au lieutenant de TErapereur. La guerre éloignait momentaïuv nient son théâtre, et Madrid s'essayait aux affaires comme aux i)laisirs, pendant que le roi faisait de loyaux efforts pour étai)lir son gouvernement sur une base solide.

L'histoire dira s'il profita bien ou mal de ces courts instants de repos. Ce qu'il m'importe de constater, c'est que Joseph Bonaparte craignait par-dessus tout de froisser les Espagnols, qu'il prétendait se les attacher par des concessions, et que cet esprit timide et doux devenait intraitable dès que la mauvaise volonté ou l'imprudence arrivaient à contrarier son système.

Or, l'Espagne est et sera toujours ce pays des vieilles comédies où un troupeau de femmes charmantes, espiègles, ardentes, affolées par l'ennui, est gardé par une armée de nojrs pasteurs, de sombres geôliers, d'intolérables tuteurs, d'abominables époux, cachant leurs mines rébarbatives entre les bords du chapeau-parasol et le collet du mai) '.eau Lirun de suie.

Jamais, en aucune contrée de l'univers, la jeunesse et la vieillesse, la passion et le droit, l'amour et la jalousie, ne .se tirent une guerre plus mortelle. Là, tous les maris dorment

l'arme îiu lïjras, tous les pères ont cette grande épée dont Lope, ùervantes et Calderone ont fait un accessoire de tliéàlre, el ce trousseau de clefs qui annonce de loin leur présence comme la sonnette du serpent crotale. Ce sont deux démences qui se choquent: la fringale de Rosine et la folie de Uarlolo, entre deux gambades de réterncllecacluicha de Liudor.

Lindoi: et Rosine peuvent être d'agréables enfants, mais Bartolo possède le sol. La bourse donne l'influence. Austère païf nature et décidé à conquérir politiquement l'Espagne, le roi Joseph était deux fois du parti de Bartolo: comme si Bartolo avait une autre mission sur terre que de faire, un icMAF Q.V: l'autre, pénitence de ses péchés aux pieds de

ia g^çnison de Madrid avait les ordres les plus sévères : officiers et soldats devaient se conduii'e comme de petits saints : i\ fedlait, à l'église, se bien garder de donner aux senoritas la moindre distraction, et Ton n'avait licence de se promenei: au Prado qu'en baissant les yeux.

Le roi ne voulait pas qu'une seule intrigue tachât la robe d'innocence de son armée ; son rêve était d'inaugurer l'âge d'or de Bartolo. Moi, gentlemen, j'aurais au contraire enrôlé Lindor et sollicité la protection ée Rosine; mais il y a diverses politiques, et Dieu me garde d'être roi d'Espagne !

Toujours est-il que c'était merveille de voir la navrante tristesse de cette pauvre cité de Madrid. Lindor s'était rangé, Rosine bâillait à se démettre la mâchoire, et Bai-tolo, le malheureux, n'ayant plus rien à faire, ne savait à quel saint se vouer. La comédie chômait, laissant au magasin le papier de ses billets doux, le velours de son masque et les cordes détendues de sa guitare.

L'ennui étcn.dait ses ailes de glajce sur la patrie des gais imbroglios et des amoweuscs sérénades. Le roi était content. 11 partit pour l'armée avec la confiance que son trône, calé solidement par tant de vertus, resterait désormais à l'abri de toute bascule.

Mais voilà que notre capitaine arriva un beau soir avec son coup de poignard à demi cicatrisé. Madrid s éveilla le lendemain comme le palais de laBcUe au Wi& dormant. Kotre

tE CAPITAf.XE FANTOME Î83

capitaine avait besoin de s'étourdir. Il ne prit point l'avis du roi Joseph pour battre la ville comme un tambour, et mena si rude vie que /e branle s'entendit jusqu'à Paris, au travers des Pyrénées. Il faut avouer que le tambour ne demandait pas mieux que de sonner un triple roulement : depuis si lohfîtemps i! était muet !

Les joiies Madrilènes, au premier son du carillon, laiicèrent leurs Ijé^uias par-dessus les moulins, les cavaliers de la vieille roche prirent le mors aux dents, et les jeunes oflRciers de la garnison brochèrent sur le tout avec ensemble.

Madrid retrouva scsbcllcs nuits, surabondamment chantées par les poètes, et comme toute réaction dépasse nécessairement un peu le but, il se trouva que ce carnaval imprévu laissa loin derrière lui tout ce que la chronique racontait des fohfcs de l'ancienne Espagne.

C'était une orgie sans tin, une mascarade interminable. Les Castillans se mettaient à boire comme des Saxons et les aenoritas moussaient comme le Champagne. On rossait les alguazils, gentlemen, les vénérables alguazils ! Figurez-vous le reste !

Aussi Madrid ne se possédait plus. Sa tète tournait. La bacchanale l'entrainait dans son tourbillon joyeux, et c'était à qui prendrait la tête de la ronde. Le dieu d'amour courait les rues, éployant au vent la gaie ceinture de sa mère. Tout le monde aimait, tout le monde chantait, tout le monde riait le riare inextinguible de la goguette. La grave Espagne était si contente de se divertir que la dynastie du roi Joseph faillit s'étabhr du coup, à son insu et malgré lui.

Et César était le meneur de tou'es ces joies, l'ùme de cette conspiration du plaisir. Il avait ouvert le bal; il s'y jetait à corps perdu, avec fureur, avec ivresse, cherchant le scandale et ne pouvant assouvrir la soif de turbulentes intrigues qui le brûlait.

La Doncella était avec lui, la belle entre les belles, l'étoile la plus brillante de ces éblouissements nocturnes. Selon la commune croyance, la Doncella était sa maîtresse, pauvre imge chéri, pure comme un sourire du ciel, qui le suivait au fond de ces folies comme elle l'avait suivi nacuère dans ses

aventures de chevalier errant. La Doncella n'était que sa sœur, sa sœur aimante et secourable. Sans la Doncella, sa tièvre l'aurait tué.

Car il y avait bien de l'angoisse sous cette frénésie du plaisir. César souffrait, et le réveil de ses ivresses était le martyre. Parfois, quand ils étaient seuls tous deux, il niiatait son front sur les genoux de Lilias et il pleurait. î! pleurait en tenant les yeux fixés sur elle pendant des lieuros entières.

Lilias avait le cœur bien triste, quoiqu'elle fît de son mieux pour garder son sourire.

César ne parlait point. Où allait sa pensée?

11 ne disait plus à Lilias ces paroles cruelles : Vous lui ressemblez... mais elle les devinait sur ses lèvres pâles. Ces paroles étaient dans son cœur. C'était l'autre qu'il voyait, quand il la regardait si longtemps et si tendrement, l'autre, toujours l'autre, dona Blanche de Cabanil!

Lihas était jalouse de cette morte. Et cependant, pour la ressusciter, Lilias aurait donné sa vie.

MM les Français qui sont ici, gentlemen, pourraient raconter mieux que moi cette partie de mon histoire, car c'est surtout par ses galantes aventures que le capitaine César de Chabaneil est fameux dans l'armée du roi Joseph. En dehors de sa maison et en fraude des prétendus droits de Lilias, César menait de iront des multitudes d'intrigues dont quelquesunes faisaient d'autant plus de bruit qu'elles s'adressaient plus haut.

Personne n'ignore là-bas que ce furent les plaintes du général comte*** et celles du duc***, grand d'Espagne de première classe et ministre du nouveau gouvernement, qui, arrivant à la fois au roi Joseph, lui donnèrent l'éveil.

Pour éviter le scandale, et comme il est des fautes que la rigueur même de la loi militaire n'atteint point, le roi se borna à donner des ordres pour que le congé de convalescence de César fût abrégé : mais sa colère était violemment excitée, et il supprima la double récompense envoyée de Paris au capitaine de Ghabaneil pour sa campagna de Daylcn : un grade et la croix de la Légion d'honneur.

En même temps, les progrès de la contagion lui parurent si graves parmi les troupes cantonnées à Madrid, qu'il fit, de sa personne, un voyage dans la capitale.

Quand il vit par lui-même, le mal dépassa toutes sea craintes. César reçut ordre de rejoindre en Portugal, à ses risques et périls, le corps du maréchal Soult. On lui donns quinze jours pour quitter Madrid. Avant cela, le général comte... avait dirigé sur Perpignan la comtesse, sa femme, et le duc de..., chargé d'une mission pour l'Empereur, avait emmené sa belle duchesse à Paris.

Le capitaine César de Chabaneil paya de sa vie la triple extravagance que je vais vous raconter, gentlemen, sans cela, je ne vous la dirais point, sachant que, dans vos montagnts, vous avez conservé tout le bon sens et tout l'honneur qu'il faut pour dédaigner les tristes exploits de don Juan. Mais souvenez-vous qu'eu ces délicates matières ce sont les femmes qui règlent les mœurs des hommes, et souvenez-vous aussi que don Juan a l'Espagne pour patrie.

11 y avait à Madrid une femme éblouissante de jeunesse et de beauté, dont la passion pour César de Chabaneil était en quelque sorte publique. Son mari, don Vincent Urtija y Espérez, major premier de la garde d'honneur espagnole, était un chaud partisan du roi Joseph et un homme de caractère violent, connu pour son e.xtréme jalousie.

Jusqu'alors 'lona Isabel, sa femme, était parvenue par miracle à tromper sa surveillance et ses soupçons. A la nouvelle du départ du capitaine, elle fit éclater si imprudemment sa désolation, que don Vincent prit enfin de l'ombrage.

César avait résolu d'employer héroiquemen t les qumze jours qui lui restaient. 11 demanda et obtint, le dimanche de la Pentecôte, la permission d'aller visiter sa mère, qui avait fixé sa résidence à Guadalaxara. Il partit dans la nuit du dimanche au lundi, après un dernier rendez-vous avec dona Isabel, lui promettant de lui faire ses adieux le vendredi de la semaine suivante, à minuit.

César embrassa la comtesse sa mère, à Guadalaxara; quarante-huit heures après, il surprenait la générale* •• dans sou exil, à Perpignan ; le samedi soir, il se montrait effronté-

18b LE CAPITAINE FANTOME

ment à l'Opéra de Paris, en compagnie de la belle duchesse—; le vendredi suivant, à minuit, il se présentait sous la jalousie do dona Isabel, calle Mayor, à Madrid.

En douze jours, César de Chabaneil avait fourni ainsi une carrière de nuit cent cinquante lieues.

Pour peu que vous doutiez, gentlemen, de l'authenticité de ce tour de force, que je n'iiésite pas à déclarer unique dans les fastes du horsemanship, je vous renvoie au\ pièces du procès qui constatent son départ de Madrid, sa visite à sa mère (Guadala^cara), son entrevue avec la générale (Perpignan), sa présence à l'Opéra de Paris avec la duchesse de"*. Quant à son retour à Madrid, la catastrophe qui suit lui donne malheureusement une date trop certaine.

J'ai dit que don Vincent de Urtija, époux de dona Isabel, était un francise fougueux. Cela lui donnait bon nombre d'ennemis. Par un de ces ennemis, ou peut-être par quoique belle senora jalouse d'isabel, il reçut un avis anonyme lui dénonçant le rendez-vous qui devait avoir lieu le soir même, sous le balcon. Au beau milieu du tête-à-tête, Isabel poussa un grand cri. Une main venait de la saisir aux cheveux et de la renverser en arrière. César, brisé de fatigué, escalada néanmoins le balcon en un clin d'oeil. Une lutte eut lieu dans la chambre même de dona Isabel, et le major de la garde d'honneur tomba la tête fracassée d'un coup de pommeau de sabre.

La chanson vous avait appris déjà cette péripétie.

La chanson vous a dit aussi le dénouement.

César fut traduit devant un conseil de guerre pour meurtre d'un officier de grade supérieur. L'issue ne pouvait être douteuse, en présence surtout des sentiments bien connus du roi, qui mettait une sorte d'affectation à donner aux Espagnols une très-large part dans sa justice.

Dan» toute cette affaire, on regardait le roi comme personnellement offensé. La toi était précise, le fait évident César fut condamné à être passé par les armes.

Ici s'arrête l'histoire, gentlemen, mais là aussi commence la légende. On dit beaucoup de choses dont quelques-unes gont assurément fort gurprenanlep. Je ne vous les rapporterai

pas toutes et pi-endrai lapermission de faire moh ch'oii périh'i les plus accréditées.

— Huvons un peu, dit Rouge-Dick, avant de passer aU merveilleux. Si tout le reste est aussi vraisemblable que l'a course de Madrid à Paris et retour en douze fois vingi-qurt^Me heures, je promets d'y ci-oire comme à l'Évàngilé... Que t)en- 8ez-vous de ceîn, Laird?

— Je pense, répondit Noir-Comin eii refusant le vél-rh qu'on lui offrait, que celui qui va vet-s sa mort a des ailes.

Nos chasseurs, roîligeurs, fàiitassins fietTés et ignorailt absolument les bornes du vraisemblable, en fait d'exploit» équestres, appuyèrent pour l'honneui* de la France le dire du courrier et soutinrent moi'dïcus que le capitaine aiit-àii été du même train jusqu'à Moscou.

— Le premier fait qui paraît à peu prés certain, repirit le seigneur PedrlUe saiis trop s'occtiper du plus ou mbitis de créance qu'on accordait à sa narration, c'est que la femnlfe qu'il avait tant cherchée, Antioh-Amour, la reiile des Rôrtiës de l'anneau de fer, vint d'elle-même le visiter dans la prisbti on il était au secret. Comment elle put pénétrer jusqu'à lui, je ne saurais vous l'apprendre ; mais après sa -^isile, Césàf , qui semblait stoïquement résigné à son sort. repHt eiltie de vivre.

Madame la comtesse de Chabaneil n'eut pas ie méilië botiheur que la Haute-Femme. On lui refusa la permission de voir son llls.

Le second fait est une audience du rOi, obtenue par la Doneella. On prétend vaguement et sans preuves, cette fois, que Lilias porta au roi Joseph d'importantes propositions. César était maintenant maître d'un grand secret, — ou bien il avait des moyens particuliers de servir la cause des conquérants. Il demandait la vie sauve à de certaines conditions qui por« ti-rent le roi Joseph à réfléchir.

H y eut sursis, sursis assez long pour qu'il fût possible de faire agir le duc de Dalmatie, qui écrivit au roi une lettre des plus pre.çsantes en faveur de César, qu'il aimait comme un fils. Le roi, après avoir pris tout le temps de rélléchir mû»

rement décida qu'un acte de faiblesse produirait sur la population espagnole le plus déplorable elîet Madrid atiencîait un exemple. La colère du roi était tombée, mais L\ raison d'État prévalut, et il décida sans appel que la juGiicc -cuant son cours.

Toutes les prohibitions furent alors levées, comme c'c-^ .'a coutume. Madame la comtesse de Gbabaneil put venir pleurer sur son fils. La Doncella eut ensuite avec le condamné une longue entrevue, d'où elle sortit sans larmes dans les yeux. Parfois, la haute résignation d'un mourant donne du courage à la faiblesse même des femmes. Après la Doncella, ce fut le tour du prêtre.

Puis César resta seul avec lui-même. Il avait toute une nuit. L'exécution était fixée au lendemain matin, une heure après le lever du jour.

César se jeta sur son ht et s'endormit.

Troisième fait, gentlemen : le soldat qui faisait sentinelle à la porte du condamné vit venir à une heure avancée de la nuit un homme qui cachait son visage derrière le pan relevé d'un large manteau. Cet homme lui montra un ordre signé du roi et tira de sa poche une clef qui ouvrait la serrure du cachot. Le soldat croisa la baïonnette. Personne, fût-ce le roi lui-même, n'avait le droit d'entrer sans un guichetier. L'inconnu alla chercher un guichetier qui vint, chapeau bas, et lui ouvrit la porte.

Qui était cet homme? Les opinions diffèrent tout on s'accordant sur ce point que ce devait être un très-haut personnage. Les uns ont prononcé le nom du maréchal Jourdan, les autres ont dit tout uniment que c'était le roi.

Le personnage inconnu, quel qu'il fût, s'introduisit dans la prison et réveilla César de Chabaneil en rapi)elant par son nom. 11 devait être ému jusqu'à un certain point, car il avait oublié de refermer la porte. La sentincllcet le porte-clefs entendirent que l'on causait à l'intérieur. La voix du prisonuier était beaucoup plus calme que celle de l'inconnu. Entre autres paroles, le porte-clefs et la sentinelle purent saisir ces mots, prononcés avec vivacité :

— A ce prix, vous aurez la vie sauve.

Mais aussitôt après, l'inconnu, se ravisant, vint refermer la porte, et ils n'entendirent plus rien.

L'entrevue dura longtemps. Quand l'inconnu se retira, il avait la lêle Laissée. Sur le seuil il s'arrêta pour dire avec une solennité triste :

— C'est mourir bien jeune!

Puis il ajouta à haute voix :

— Adieu, capitaine César de Chabaneil. Que Dieu ait pitié de votre àme !

La sentinelle, qui avait entendu souvent la voix du roi dans les revues, a affirmé que c'était le roi.

Si c'était le roi, il n'était pas venu pour faire grâce, ou bien encore les conditions auxquelles la grâce était subordonnée ne furent point acceptées par le condamné, car le lendemain matin Madrid fut éveillé par le roulement du tambour voilé de crêpe, et presque aussitôt après une détonation annonça que c'en était fait de cet intrépide et brillant cavalier qui avait eu nom César de Chabaneil.

A une heure de là, un détachement d'infanterie escortait ses restes au Campo-Santo, où la comtesse de Chabaneil lui fit élever une tombe.

Le soir, les quatre dragons Jean Coutard, Lafleur, Sarreluck et Petit-Eustache, manquèrent à l'appel. Le cheval de César ne se retrouva point à l'écurie. Le Gibose disparut aussi, aussi la Doncella. M les uns ni les autres n'ont été revus à Madrid.

S'il en eût été de même de César de Chabaneil, il n'eût point mérité sou nom de capitaine Fantôme. César de Chabaneil, au contraire, a été revu, et ses apparitions sont choses si populaires qu'elles fout les frais de toutes les veillées aux bivouacs de larmée du roi Joseph.

Interrogez ces braves chasseurs, ils vous diront que le capitaine Fantôme a été vu, deux mois après sa mort, et reconnu comme il traversait la place qui précède le palais du roi. D entra dans la cour du palais et personne ne le \-it ressortir.

— Vrai, senor, dit le sergent Morin en réponse au regard interrogateur du courrier. Le Marseillais racontait la chose,

comme quoi il en avait été le téinoin oculaire de ses propres yeux.

— Ils vous diront encore, poursuivit le seigneur Pedrillc, que, par les longues étapes de nuit, dans les routes inconnues de la Sierra, le régiment de dragons auquel, ces derniers temps, appartenait César de Chabaneil, voit tout à coup audevant de lui un guide mystérieux qui porte leur uniforme et dont la tête voilée est couverte d'un casque semblable au lent. Il les conduit à travers les ravins et les précipices. Quand la route débouche en plaine, on le cherche, on ne le trouve plus.

— Vrai, appuya pour la seconde fois le vieux Mbrin. Tout le monde sait cela chez nous.

— Ils vous diront enfin, acheva le courrier, que la chanson ne ment point, quand elle le montre chargeant à la tcto de ses anciens cavaliers, car, au combat de Las-Xavas, en avant de l'Escurial, le capitaine commandant la 1"^ compagnie étant tombé mort, ainsi que ses lieutenants, on vit tout à coup un autre officier, portant un masque noir sur ïe visage, qui brandit son sabre en commandant la charge cl lança les dragons si avant, qu'il fut obligé, pour les ramener, de percer une seconde fois la ligne ennemie. Cet homme portait les épaulettcs de capitaine. Il avait la taille, le port et le , cheval de César de Chabaneil.

Un dernier mot, gentlemen ; madame la comtesse de Chabaneil, qui est morte récemment et dont le lieutenant Hector, son fds, porte le deuil, ajouta le seigneur Pcdrille en saluant le jeune officier français avec cette courtoisie gracieuse et fiére qui le faisait si remarquable; madame la comtesse de Chabaneil, dis-je, émue par Fétrangeté des récits parvenus jusqu'à elle, écrivit à Paris où le frère cadet de César venait de passer son examen en sortant de l'école nïilitaire...

Vous partîtes, monsieur le comte, s interrompit le seigneur Pedrille, qui s'adressa tout à coup à ITectof, avant même de recevoir l'ordre ministériel qui vous dirigeait sur l'Espagne. Votre mère ètsil déjà bien malade. Elle savait que ses deux fils séparés depuis i'cnhincc otqtfi, en cfuelqtfé sorte, ne s'é-

taient jamais vus, a'^aicDt l'un pour l'autre une tendresse dévouée.

tè soir de votre arrivée elle vous mena au Campo-Santo ; vous demeurâtes longtemps assis sur le gazon, au dernier chevet de celui qui devait être et qui eût été votre meilleur aitni ici-bas. Ce soir-là, comme à Flieure où je parle, vos yeux étaient baignés de larmes...

Quand la nuit fut noire, des hommes vinrent avec les instruments qu'il fallait. On souleva le marbre, on creusa la terre, on découvrit le cercueil, on le décloua... Lieutenant Hector de Chabaneil, vous seul ici pouvez dire si la rumeur populaire parle vrai ou se trompe quand elle affirme que la mère et le fils demeurèrent stupéfaits devant un cercueil vide.

II y avait déjà quelques minutes que le courrier major ne parlait plus. La séance était levée, si l'on peut employer ici cette grave expression. •

tes groupes se mêlaient agités et loquaces, car il fallait bieU se dédommager du long silence. On ne pouvait pas dire qrtc ï'histoîre n'eut point de dénouement , puisque douze balles datis le corps d'un héros de roman sont la clôture plus que sùlftsante d'un dernier chapitre; mais c'était ici un récit fantastique où le dénouement ne tranchait pas l'intérêt de cirriosité. Bien au contraire, lorsqu'il s'agissait d'un fantôme, le vrai drame ne commençait qu'aux douze coups de mousqUet.

Dès que la corde du merveilleux est tendue, aucun peuple n'est avide de savoir comme l'Écossais des montagnes. Le cercueil vide ouvrait un vaste champ à l'imagination; nul ne cherchait la, bien entendu, l'explication logique du mystère; le légendaire highiaudais est plein de ce fait, reprodtrit sous toutes les formes, et en définitive, un spectre ne peut à la fois voyager et habiter son suaire.

Tout le inonde ici connaissait l'aventure du lairû de Glensliaw, l'ami et îe compagnon de Charles-Edouard. Après être mort une nremière fois à la bataille de Prestan-Pans, ce gentilhomme combattit à Falkirk et y fut tué le plus glorieusement du monde. La nuit qui précéda Culloden, il entra chez le prétondant sans avoir éveillé rattention d'aucune sentinelle.

« Si Votre Majesté veut attendre les clans du nord, dit le spectre de Glenshaw, le corps de Guillaume d'Orange, le Hollandais maudit, ira jusqu'à la mer, depuis le pont de Londres, tout le long de la Tamise. Si vous combattez demain, malgré lavis des morts, le dernier Stuart finira couronné comme les moines. »

Charles-Edouard s'entêta; le laird de Glenshaw se battit encore vaillamment et fut tué une troisième fois à la tête de son clan. Pendant qu'il guerroyait ainsi, sa veuve dépensait toute l'eau bénite de Lochaber pour sceller la pierre de sa tombe ; la pierre ne voulait jamais se fermer. Mais dès que le laird de Glenshaw en eut lini avec les batailles, la pierre retomba d'elle-même et ne bougea plus.

Si la fameuse course à cheval de Madrid à Paris et de Paris à Madrid, exécutée par le capitaine César de Chabaneil en douze jours et douze nuits, eût pris date après sa mort, rien de plus simple. La mort explique tout et rend tout vraisemblable. Malheureusement, l'histoire plaçait ce haut fait avant le décès. Un conteur higlilander n'aurait point commis une faute pareille.

Et cependant — ce fut le soldat Mac-Pherson qui risqua cette observation judicieuse — un homme qui doit être fantôme après sa mort peut bien avoir un peu le diable au corjis pendant sa vie. La visée fut trouvée ingénieuse et eut quelque succès, d'autant mieux que le courrier major avait discuté souvent au bivouac, avec les experts, les faits de supernature et de seconde vue avec un sérieux qui lui avait gagné l'estime générale. Le courrier avait pu se tromper, mais non pas se moquer de ses amis les grenadiers higlilanders.

~ 11 a dit deux cent quatre-vingt-huit heures, supputa le

caporal Grant. Défalquez le temps des relais, la visite à la bonne dam? de Guadalaxara, la promenade sentimentale à Perpignan avec la générale, et la partie de grand opéra en compagnie de la duchesse, prenez les repas, puisqu'il ne peut 'hre question de sommeii, et il vous restera près de quatre lieties à l'heure... Or, ce u'est pas à Pedrille de Thomar qu'on pont en remontrer pour ce qui concerne la selle et la bride. Si l'impossible n'était pas l'impossible, Pedrille l'accompliraiî quand il a son cour<'rr Alazan entre les jambes. Eh bien! Pedrille et son coureur resteraient en route dix fois avant de fournir une semblable carrière!

— Ce Pedrille est un Espagnol, objecta bonnement l'Aimabîe-Auguste, et le capitaine Chabaneil était un Français!

— Voilà! appuyèrent d'une même voix Toulousain et Ponl- Ncuf, étonnes de leur accord.

Les gentlemen grenadiers poussèrent la courtoisie jusqu'à ne point relever cette fanfaronnade.

Pendant une grosse demi-heure, on discuta la course à cheval, gravement et pertinemment; au bout de ce temps, la question simplifiée se réduisait à savoir si oui ou non César était déjà fantôme quand il était parti pour Guadalaxara.

Nos chasseurs-voltigeurs abondaient dans un tout autre sens. On- prend sa gloire où on la trouve, et ils tenaient immodérément au lustre qui, de César de Chabaneil, rejaillissait jusque sur eux. La chose invraisemblable pour eux, la chose qu'il s'agissait d'étabhr solidement, c'était l'existence même du fantôme. Peut-être y croyaient-ils im petit peu; ils avaient surtout bonne envie d'y faire croire.

Leur esprit hâbleur et léger ne comprenait pas très-bien la paisible et sérieuse bonhomie de leurs vainqueurs. Ils revendiquaient, comme fait toujours le soldat français, qu'on nous passe l'expression pour une fois, la supériorité de la blague.

Trouvant à qui parler abondamment, parce que les bons Écossais ne sont jamais rassasiés de merveilleux, ils enchérissaient sur le récit du courrier, enfilant au bout l'un de

rautre tous les vieux contes de régiments, moitié navfs, moitié railleurs, et glanaient enrore de jolis succès.

— Vous l'avez vu, vous, sergent? s'écria-t-on tout à coup autour du vieux Morin, {|ui frisait sa moustache k poignée.

— Un peu, mon neveu, répondit-il, et comme j'ai celui de vous apercevoir momentanément pour le quart d'heure; k^ jeunes ne pourraient pas vous dire ça, parce que j'étais alors fourrier aux vétérans, d'où j'ai sorti pour passer sergent de la présente compagnie. Par quoi le général Merlin iii une pointe de l'autre côté du Tage pour repousser les engeances de bandits, maraudeurs et autres, qui étaient autour du camp comme des mouches. Comme ï'aile droite du vieux Guesta était en pendant' au revers de la montagne, méfiance! on avait avec soi deux compagnies de chasseurs à pied et les dragons Chasseloup. Voilà donc que nous chassons nos farceurs de racailles tambour hattant devant nous jusqu'à une localité qui a nom Saint-Jean-de-Dieu en espagnol et qui est au pied des montagnes de Tolède, sur la route de Ciudad- Real. Va bien ! comme disait le Marseillais.

Nous confre-passons la bicoque, et la nuit nous entreprend faisant le coup de fusil dans des délilés de détroits que le diable n'y aurait vu goutte'! Nous enlevons la position, comme de juste, et nous bivouaquons dans un joli petit trou, à l'abri du vent, appuyés d'un côté contre un bouquet de chênes à bouchons, de l'autre contre une belle rampe à pic où nous plaçons, comme de juste, nos sentinelles; ça faisait une chambre à coucher aussi sûre qu'à l'hôtel des Trois-Grenadiers, à Paris, rue Saint-t)ominique-Gros-Caillouv six sous par tête. Ce qui manquait, c'étaient le poulet rôti, la salade, et généralement les pommes de terre.

On soupa de son ceinturon en resserrant la boucle d'un cran, c'est connu contre la colique, et on s'arrangea pour dormir. Va bien ! La lune manquait à l'appel, mais les étoiles reluisaient comme un régiment d'escarboucles, et jamais je n'avais fermé l'œil d'aussi bon ccRur.

Voilà donc que je m'éveille après un bon petit bout de temps. La peau me démangeait sous mon uniforme, mais là, en graud', de la t;éte aux pieds. Ètes-vous délicats, vous au-

tros, les Anglais? Moi, je n'aime pas ces bétes-là, quoiqu'il faut tout soutîrir à la guerre. Si j'avais été dans une auberge, j'aurais dit : Il y a un Espagnol ici près, car un Espagnol, ça suffit pour peupler un désert. Je ne sais pas où ils vont les prendre, ça leur sort du cuir, quoi, comme le grain de la paille !

Mais on n'était pas ici à l'hôtellerie ; à l'entour, nous étions tous Français de chez nous, et quoique les Bretons bretonnants passent pour en avoir aussi pas mal, ça n'est pas des buissons d'écrevisses comme ces scélérats d'hidalgos. Le Marseillais aurait dit : Va bien, pour le coup. Je changeai de côté. Bah ! c'est pas l'embarras, je nageais dedans. Que diable do boutique? En as-tu, Mataron? que je fis au voisin. Mataron, c'était son nom, un ancien de la vieille, qu'il me répondit : Morin, ma fille, j'en suis couvert! Le caporal Bridoux geignait comme un nouveau-né. Ga vient peut-être dans les lièges, à présent ! qu'il fit.

De vrai, nous étions couchés tous trois sous le même liège, un gros rabougri qui aurait été femeux en cas de pluie. Je levai la tête sans trop penser, et je ne vis rien, comme do juste, puisqu'il faisait plus noir que dans un four : mais, comme je regardais, il m'en tomba une aussi grosse que le doigt dans l'œil. J'ouvris la bouche pour jurer, en voilà une autre qui me va jusqu'au fond de la gorge, et une belle, parole d'Iionneur!

Je tousse pour ne pas étrangler et je saute sur mes pieds. Tonnerre de Landerneau ! que je dis, dans ce pays-ci, les hiboux sont des Espagnols. Ils doivent en avoir. Je parie qu'il y a là-haut trente-six millions de hiboux ! La branche qui était au-dessus de moi se mit à faire tout doucement : crac, crac, crac. Je n'en fus pas le maître; avant de prendre le temps delà réflexion, j'épaulai, j'ajustai au jugé, et pan' attrape, le hibou!...

Le vieux sergent riait en contant cela, mais il essuyait de temps en temps la sueur de son front.

— Va bien! reprit-il. C'était, Dieu ! impossible que des hiboux en aient tant que cela ! Fallait des hidalgos. Mon fusil tt de la lumière, comme de juste, et nous vîmes, ah ! aussi

vrai que je vous vois, un tas de grimaces de démons dans les feuilles. En même temps, celui que j'avais pris pour un hibou tomba au milieu de nous comme un paquet de linge sale.

Ça vous amuse? Merci 1 J'aurais voulu vous y voir. Moi, jo préférerais mieux encore les autres bêtes, quoique je ne peux pas les souffrir. Tout le détachement se mit sur pied. On envoya une volée dans les lièges, mais au moment où l'on faisait feu, ça donna un point de mire à quatre régiments de réguliers de Cuesta qui s'étaient échelonnés sur- la rampe, là-liaut, après avoir égorgé nos sentinelles. Misère, les vieux ! Jo n'ai jamais vu pareille grêle.

11 y avait un petit lieutenant qui disait que c'était beau, là-haut, les feux de pelotons sur la rampe. Moi, ça me fit un drôle d'effet, ces lignes blanches dans le noir et les prunes que ça secouait, comme de juste. Pourtant, il y a longtemps que je n'étais plus à la mamelle. Le Marseillais disait ça, des fois.

C'est donc tout comme. Pas d'affront. Quand la pétarade fut finie, nous avions une douzaine de morts, sans compter les hidalgos, sous les lièges, et nous restions penauds comme des rats pris par la patte, car on n'osait plus tirer, crainte de donner le point de mire, et on se sentait enveloppé aussi proprement qu'un jambon dans la paille.

Faut qu'une population soit bien mal tenue tout de mémo pour pas pouvoir cerner l'ennemi sans l'infecter de vermine et insectes malpropres. Les chefs tinrent conseil. N'y avait pas deux voies et moyens. L'art de la guerre était d'attendre la pointe du jOur pour savoir au moins où l'on mettait le pied et faire un trou coûte que coûte dans cette armée de coquins. Nos officiers ne savaient pas ce que capituler ça voulait dire.

On avait la consolation de posséder la certitude qu'on y resterait jusqu'au dernier en vendant chèrement sa peau. J'évaluais la chose à dix hidalgos pour chaque cuir d'honnête garçon, et je m'étais arrangé pour l'occasion de saisir au vol une minute de repos, quand on fit passer tout bas dans les rangs l'ordre de plier bagage. Pas peur! bien ma-

Jade qu'en meurt. 11 disait ça, le îiarseillais, ah! quel tarceur !

Va te coucher! manœuvre de nuit en pays inconnu, bou- -jhoïiG à laitons, déroule, patatras divers au fond dos abîmes, ra ne me chaussait qu'imparfaitement, comme de juste, mai3 le'a chefs sont des chefs, et le subalterne n'a qu'à taire son bec dans le libre exercice de son obéissance passive. Pas vrai? Sans ça, commandez des armées! connu dans Paris, mon ami.

Je me trouvais serre-file de la première section, à deux pas du général Merlin qu'était à pied auprès de son cheval. Le mouvement venait des dragons ; ça n'était pas régulier. Ils nous passèrent à cheval, sur un de lile, et à leur tête je vis un cavalier costumé en capitaine, avec une cravate noire sur la figure. Ça, j'en réponds corps pour corps. Quand les dragons furent passés, nous suivîmes, deux de'front et pas trop fiers. Vous dire la route qu'on nous fit prendre, pas possible. Des tours, des détours, des retours : la gale! , La lune, qui n'avait plus qu'un petit croissant large comme une faucille, se leva après minuit; mais nous ne la vîmes qu'un instant, car nous entrâmes tout à coup, hommes et clievaux, dans l'intérieur des enlraiUes de la terre. Là-dedans, on entendait l'eau couler. 11 y avait du temps que je n'avais dit ma prière, mais ça me revint à cette occasion-là. 11 me semblait qu'avec une simple poussée on nous aurait précipités au fin fond de ces noirceurs et, comme de juste, j'aurais mieux aimé monter à Tassant de Saragosse sans échelle que de voyager dans ces antichambres de l'enfer.

Ça dura si longtemps que nous avions l'onglée aux doigts et la sueur au front tout à la fois. 11 poussa plus d'un poil blanc, oui, cette nuit-là, sur des tètes de conscrits. On ne disait rien, excepté que, de temps en temps, un mot courait, prononcé par je ne sais qui et dont le son nous faisait frissonner comme de petits enfants à un conte de revenant : le capitaine Fantôme !

Nous savions tous que, dans ces cavernes maudites où Satan n'aurait pas trouvé son chemin sans chandelle, nous allions sur les pas du capitaine Fantôme. C'est comme ça.

198 LE CAPITAINE FANTOMk

Quand nous ?or(imf s de là, je bus une lampée d'air à trnttit mes poumons, mais il n'était pas tcn-ps encore de clianWr : 0 ma tenuro muselle, ou d'autres poésies patriotittucs. Tout lo monde levait les yeux, je fis comme tout le monde, et je vli* au sommet de la crête que nous avions tournée par les cavt^s toute une division de l'armée de Cucsta, l'arme au bras, avec ses canons tournés vers notre ancien bivouac.

Le polit jour était venu, en elïét; il éclairait le sommet dis la montagne et laissait encore dans l'ombre le fond de la gorgti où nous allions, pas fiers, tonnerre de là-baut!

Quoique ça, rfs se croyaient si bien sûrs de garder leur gibier à hue qu'ils ne veillaient pas beaucoup à dia. Nous nous coulâmes derrière leurs dos et nous atteignîmes la plaine au moment où ils commençaient de s'agiter comme s'ils eussent cherché quelque chose qui leur manquait. Va bien, cherche! Tas de mal peignés!

Croyez-vous que nous ne cherchions pas aussi, nous, do tous nos yeux? Ah ! mais si! on chercbait le capitaine Fantôme. Quand ça ne serait qu'bistoire de lui dire grand merci,. pas vrai ? car nous lui devions une belle chandelle ! Les dragons Ghasseloup étaient en ligne, fiers comme Arlaban, mais tous en chair et en os. L'homme masqué était resté au fond delà terre. Parole sacrée. Allez donc!

A Juan de Bios, on fit la soupe avec quatre vaches et le général Merlin traita d'innocents ceux qui parlaient du capitaine Fantôme. On n'est pas pour affronter un ofliciér général, comme de juste, lié! mais le subalterne a des yeux des deux côtés du nez comme le maréchal de France, et uti chacun se sent disposé à dire ce qu'il a vu, quand la consigtie n'est pas contre. C'était l'avis du Marseillais.

Ainsi parla Morin, touchant avec la délicatesse du soldat •français un sujet espagnol et scabreux.

Parmi le désordre qui avait suivi la sortie de table, Hector avait cherché le seigneur Pcdrille. Il vit que le chef du détachement highlander, celui qu'on appelait Noir-Coinin, l'entraînait à l'écart. En môme temps, il sentit un bras qui se passait sous le sien, et la douce voix d'Edouard Wellesley dit à son oreille :

LE CAl'ITAlNE FANTOME 199

— Comte, nous sommes du même âge et du mCme grade, tous deux aussi de bonne maison. Vous autres, Franrais, vous tournez parfois en moquerie l'expression de certains sentiments. Il me peinerait de voir un sourire sur vos lèvres en écoulant ce que je vais vous dire.

Ce n'était pas avec Edouard Wcllcsley qu'Hector aurait voulu s'entretenir. Son regard distrait suivait toujours le courrier-major, qui allait silencieux aux côtés de Noir- Comin.

— Milord, répondit-il, Votre Seigneurie me prend en un moment où je ne suis pas en disposition de sourire.

— Garderiez-vous rancune au sort ou à ceux qu'il a favorisés contre vous? demanda vivement le jeune nobleraan. Portez-vous si loin chez vous l'habitude de la victoire que vous ayez pensé, ne fût-ce qu'un instant, culbuter un détachement écossais dix fois supérieur en nombre à votre petite troupe ?

— Tant que nous avons en main notre épée, milord, nous faisons de notre mieux; mais il ne m'est jamais arrivé de révoquer en doute la bravoure de ceux de votre nation.

— Merci ! comte, répliqua miss Ned avec une émotion que la tournure de l'entretien ne semblait en vérité point comporter.

Après un silence, le jeune nobleman reprit en rougissant :

— Comte de Cliabaneil, pensez-vous qu'il soit impossible à deux soldats servant loyalement deux drapeaux ennemis d'avoir l'un pour l'autre une amitié sincère et fraternelle ?

— Non, certe3, répliqua Hector, qui releva sur son compagnon un regard étonné.

Puis il ajouta :

— Milord, m'est-il permis de vous demander pourquoi vous m'adressez une pareille question?

— Parce que, répondit Edouard Wellesley, faisant effort pour vaincre sa timidité, il y a quelque chose en moi qui m'entraîne vers vous. Je passe pour un jeune homme doux et réservé; quelques-uns même m'accusent de fierté. L'action que j'ose en ce moment me semble étrange et ne rentre

pas dans les idées que mon éducation m'a faites au sujet dea convenances. Cependant j'éprouve du plaisir à m'écarlcr ainsi de mon sentier lial)itiiel, et il me semble que votre anùîic vaut biea qu'on prenne la hardiesse de la solliciter.

Nom ne savons comment exprimer cela, mais il est certain que ces avances si marquées étaient néanmoins pleines de liauleur. Hector se sentit un mouvement de sympathie pour cette nature charmante où l'élément chevaleresque empruntait des allures presque féminines. 11 regarda Edouard Wellesley en face et fut pour la première fois frappé de la noble beauté de sa physionomie.

— Vous appartenez à une famille puissante, milord, dit-il. Les grandeurs de la mienne sont mortes. Ma noblesse n'est plus de ce règne et le dernier de mes chasseurs a dans sa giberne tous les grades auxquels je peux prétendre. Je vous dis cela parce que, moi aussi, je me sens porté vers vous. Si vous croyez vous adresser à un grand seigneur comme vous, je mets lin d'un seul mot à votre erreur. Mon avenir, désormais, n'est que celui d'un soldat de fortune.

— N'ètes-vous pas le cousin des Gabanil?... murmura miss Ned en rougissant de nouveau.

Hector répliqua :

— Je connais peu ma famille espagnole, dont le chef est un prisonnier entre les mains de vos alliés, tandis que sa femme et sa iille se voient chassées de la maison de leurs aïeux.

Ned fut quelques secondes avant de reprendre la parole, puis il prononça tout bas :

— Ne serait-ce pas un beau rôle que de faire rendre justire à cette noble race opprimée?

Hector lui prit la main vigoureusement.

— Vous êtes un généreux cœur! dit-il.

Tout en lui rendant sou étreinte, miss Ned détourna la tête et sourit en baissant les yeux.

— Qui sait si on peut appeler cela de la générosité? murmura-t-il.

Comme Hector gardait le silence, attendant l'explication

de ces paroles, Edouard WcUesley s'appuya plus familièrement à son bras et poursuivit :

— Il y a dans le métier de la guerre, mon cher comte, des nécessités qui me semblent par trop cruelles. Être obligé, par exemple, de tomber à coups de mousquet et d'épée sur dés gens qui accomplissent un devoir d'honneur et d'humanité, cela révolte. Croyez que tous mes camarades, Mowbray, qui est si bon derrière sa brusquerie excentrique, et INoir- Comin lui-même, vaillant et loyal cœur au fond, malgré certaines bizarreries qui ne sont peut-être que le deuil d'une espérance perdue, croyez que tous les olîiciers du troisième grenadiers écossais, comme moi, auraient donné beaucoup pour vous laisser suivre votre route.

Vous veniez de risquer votre vie en détendant deux femmes attaquées par des Espagnols irréguliers, c'est-à-dire des bandits sans foi ni loi. Le seul bruit de ce combat nous avait mis sur vos traces; et il n'v avait en nous d'autre sentiment que le désir de vous serrer la main, pour avoir fait ce que nous eussions été heureux de faire nous-mêmes. Mais le sort entier de cette guerre dépendra peut-être de la grande bataille que mon oncle sir Arthur est à la veille de livrer aux armées du roi Joseph dans ses lignes de Talavera.

Vous marchiez en éclaireur et vous étiez sans doute porteur d'importants messages. Il ne m'est point permis de blâmer la conduite de mes supérieurs que j'aurais moi-même imitée. Seulement, comte, votre rôle est le plus beau en tout ceci, et je regrette de ne pas être à votre place.

— Mon foie est celui d'un vaincu, milord, répondit Hector de Chabaneil, ma place est celle d'un prisonnier. Vous venez de définir, en ce qui vous concerne, le rigoureux devoir d'un soldat. J'ai transgressé ce devoir, et ma responsabihté n'est pas inférieure à la vôtre. L'histoire de mon frère aine, qui est si triste sous les fables dont on l'entoure, a commencé comme la mienne, et nos deux carrières auront un dénouement pareil.

— Craindriez-vous donc?... s'écria miss Ned.

— Je ne crains rien ! l'interrompit le icune Français, qui releva la tête avec fierté.

202 LE cap!ta:ne fantôme

Ce ne fut qu'un éclair. Son front se pencha de nouveau et il répéta d'une voix changée :

— Non, je ne crains rien, sur mon honneur ! mais je désespère... Là-bas, au temps où j'étais un enfant, j'avais faitâ mes rêves un lit souriant; quand je voubîs me reposer des fatigues et des ennuis de l'étude, je me disais : C'est pour être soldat ! Et cela sigriihait pour moi, non-seulement la joie de porter l'uniforme, non-seulement te songe de la gloire, cette chimèpe dont tous les enfants sont amoureux, mais cela signifiait encore l'accomplissement du plus vif et du meilleur de mes souhaits. Etre soldat, c'était partager ki vie de mon frère.

Les autres ont parfois à cet âge un amour précoce ; moi, j'aimais mon frère. J'avais sur mon cœur les quelques lettres qu'il m'avait écrites à la hàle dans sa vie d'aventures. Je les relisais plus souvent que les lelitres de ma mère. Je l'admirais, je ne voyais rien au-dessus de lui. Sans hii, je yerai"» resté l'homme des anciennes croyances ; mes sympathies étaient au passé et plus d'une fois j'ai vu dans mes songes l'austère tribunal des aïeux '{ui me condamnait par sa tristesse et par son silence. Mais mon frère servait la France nouvelle, je voulais la servir avec lui.

Avez-vous deviné, milojjd, sous les détails d'un récit romanesque, ce cœur de chevalier français? Oui! oh! vous êtes un bon et cher jeune homme. Pour que je parle comme je le fais, en ce lieu et à celte heure, il a fallu que je voie toute votre âme dans vos yeux. Si vous saviez ce que je devinais de tendresse dan& ces pages, hélas ! bien courtes, unique héritage de celui qui est mort si jeune et qui était une si grande part de mon avenir ! Nous allions nous rejoindre, milord, j'élais oÛicier, j'attendais mon ordre de départ. Ma mère ne me montra qu'une tombe...

Sa main tremblante couvrit ses yeux. Edouard Wellesley le pressa en silence sur sapoitrine, G'étaientdeux cœursloyaux, doux, vaillants, tout imprégnés des bénédictions de la jeunesse; c'étaient deux cœurs héroïques qui battaient ici l'un contre l'autre.

La paupière d'Edouard Wellesley était humide

Hector toucha le crêpe qui se nouait autour de son épée.

— Ce matin, je ne vous connaissais pas, inilord, murmura t-il ; ce soir, 30 vous ouvre mon âme et vous pleurez sur moi. Que Dieu vous donne tout le bonheur que vous méritez et et qui vous est promis. A personne je n'ai parlé comme je vous parle, depuis que ma pauvre mère chérie m'a dit son dernier adieu.

— Sais-je exprimer, ami, répliqua miss Nedavec tout l'élan de son cœur, pourquoi je vous aime comme si vous étiez mon frère!

— Je n'avais plus que ma mère, poursuivit Hector, da-iis l'égoïsme de son découragement. Mon dernier bonheur s'en allait avec elle. Quand je ceignis pour la première fois l'épée, elle avait cette marque de deuil. Ce fut comme un présage. Dès mon début, car c'était ici mon premier pas, je trébuche et je suis brisé. Je manque à ma mission deux fois sacrée, et le feu follet qui m'avait attiré hors de la droite voie s'évanouit sans doute pour jamais.

— Vous aimez, Hector! dit vivement missNed, dont l'œil brilla d'espoir et de joie.

— J'aime!... répéta le jeune Français avec une soudaine amertume. Puis-je dire cela sérieusement ?

— Si vous aimiez, ami, toutes vos tristesses pourraient se changer en joies!

JN'ed prononça ces paroles caractéristiques avec toute l'emphase d'un amoureux enthousiaste. ,

— Vous aimez, vous, milord, reprit Hector, qui eut un mélancoUque sourire ; vous devez être aimé. Moi, écoutez !' mon amour ressemble à notre amitié d'une heure. Je ne connais pas plus celle vers qui mon cœur s'élance que celui à qui je me confesse comme un fou, pour le pauvre plaisir d« parler et de me plaindre...

— Celle que vous aimez, vous l'avez sauvée, n'est-ce pas? l'interrompit Ned.

— Ma mère chérie me disait, murmura Hector au lieu de répondre : Toi, Chabaneil, tu es bon et brave comme notre pauvre César, mais tu n'es comme lui ni romanesque, ui.

aventureux. Tant mieux ! Tu vivras comme lui une vie tranquille.. Ma mère disait vrai : j'étais un jeune liomme sage : j'avais même l'orgueil dans ma sagesse, et il m'est arrivé bien souvent de blâmer la folle vie de mon frère, qui jetait au vent les héroïques trésors de son intelligence et de son cœur... Mais il y a des heures marquées, milord, et la folie me cherchait à mon tour...

Hier j'ai vu passer dans l'ombre du cré])uscule une jeune fille dont la brise du soir a soulevé le voile. Une journée de fatigue n'a pu me donner le sommeil. Elle s'est assise â mon chevet, l'inconnue, la vision qui ne me quittera plus. Vous avez raison: quand on aime, toutes les tristesses peuvent se changer en joies. Il me semblait cette nuit que mes chers morts ressuscitaient. C'était ma mère ou c'était mon frère qui passait dans mes rêves en tenant la jeune iille par l;i main.

Je ne connaissais pas cette fièvre. Elle était prophétiqu(>, car une voix me disait: Tu la reverras... Le lendemain devait me conduire bien loin, cependant, du lieu oi^i je l'avais rencontrée. C'était ce matin, nous entamions une marche forcée; au loin, dans la plaine, j'aperçus un carrosse fermé. Pourquoi, à l'instant même, eus-je la certitude qu'elle était dans le carrosse? Ma route tracée m'appelait Acrs la montagne, pourquoi commandai-je par file à gauche, entrahiant mes hommes dans la plaine?

Là-bas, près du bois d'oliviers, le carrosse fut attaqué; j'oubliai mes ordres... Milord, je la revis sauvée par moi, car c'était elle. J'eus son sourire qu'elle me donna et un objet qui m'est désormais précieux comme ma vi;'. Celui-là, je le dérobai... puis elle s'éloigna au galop de ^a.'i attelage et ce fut sa mère qui me cria de loin : Gracias, caballero... J'étaiij heureux, car elles prenaient précisément l;; route que je devais suivre et se dirigeaient vers la montagne...

Vous dire ce que j'éprouvais pour elle est impossible. Il me semblait que je l'adorais depuis le premier jour de mon existence et que ma vie entière avait été remplie par elle. Je convenais avec moi-même qu'il n'y avait plus rien en moi que ce sentiment; j'étais ambitieux pour elle, je me voyais

gagner mes grades à la pointe de mon amour, et nul obstacle ne me semblait assez haut pour arrêter mon élan... Au coin du bois d'oliviers était le réveil, et la première décharge de votre compagnie, milord, mit fin à mon rêve.

Ils avaient marché en parlant. Ils étaient seuls, à l'écart, derrière la tonte qui servait aux lieutenants. Ned s'arrêta et prit les deux mains d'Hector en disant :

— Comte, vous m'êtes bien plus cher depuis que je connais le secret de votre cœur.

Il était aisé de voir que celte parole n'achevait pas la pensée du jeune liighlander. Il hésitait, comme si le reste eût été plus difficile à exprimer.

— Moi aussi, j'aime, murmura-t-il, passionnément, follement, si vous voulez. Je donnerais ma vie avec joie pour un de ses sourires. Voulez-vous que nous soyons des frères? Youlez-vous que nous nous prêtions aide mutuelle en toutes choses qui ne seront pas contraires à nos devoirs?

— Je veux bien que nous soyons frères, cher lord, répondit Chabaneil que la chaleur de son compagnon fit sourire. Je suis déjà votre frère par reconnaissance et par afl'ection, mais à quoi bon le singulier pacte que vous m'offrez? Vous êtes riche, puissamment protégé, libre, ce qui vaut mieux que tout le reste; je suis pauvre, sans appui et prisonnier. Que puis-je apporter dans notre association, sinon mes embarras et ma mauvaise étoile?

Pour la seconde fois, Ned eut sa rougeur de jeune fille timide et déconcertée.

— Je craindrais, au contraire, prononça-t-il tout bas, de ne jamais faire assez pour payer le service que vous pourriez me rendre.

— En est-il ainsi? s'écria Hector. Je suis à cent lieues de vous comprendre, mais je vous dis à tout hasard que je suis prêt à vous servir en tout et pour tout.

Ned avait pris un air grave.

— Ce n'est pas à tout hasard qu'il faut me dire cela, ami Hector, reprit -il après un silence.

— Je vous le dirai comme vous voudrez, Edouard. Mettezmoi seulement à l'épreuve.

206 LE CAPlTAIPfE FANTOME

— Paissiez-vous ne pas retirer votre parole, quand je vous aurai dit le nom de eello que j'aime?

— Je ne connais personne au monde dont le nom prononcé soit cai>able d'amoindrir la banne volontC que j'ai pour

tOlUL

— Pas mémo votre cousine dona Joaquina de Gabanil! baibutia Ned d'une voix défaillante.

Hector fit nn ge%te de surprise, mais il ne perdit point soa franc sourire.

— Ce singulier personnage que vous appelez le courriel Major, répondit-il, vous en a dit assez sur l'histoire de notre famille pour que vous ne vous étonniez point d'apprendre qwe je ne connais pas ma cousine donna Joaquina. J'ai un vague souvenir de Blanche, qui était de deux ans plus Agée, mais Joaquina n'est dans ma mémoire qu'une toute petite eirfant qui pleurait ou souriait dans les bras de sa nourrice.

— Vous ne l'aviez donc jamais revue?

— Jamais.

— Et votre présence dans le pays, j'entends votre expédition actuelle, n'avait point trait aux senoras de Cabanil?

— Je vous demanderai la permission de ne point répondre hi cette question, ami. J'étais ici avec une mission du major général.

— Puis-je du moins savoir si vous comptiez vous présenter au château?

— II est vraisemblable.

— Et si l'on vous obtenait la permission de visiter les sc- Doras, en profiteriez- vous?

-— Certes !

Edouard Wellesloy sui-.nonta son embarras d'un vigourcu'S effort et acheva d'un ton ferme :

— Ami Hector, en ce cas, vous pourriez m'introduire avcL vous au château de Cabanil.

— Mon cher lord, répliqua le jeune lieutenant, j'ai pour vous une si parfaite estime qsiie je vous réponds sans hésiter ; Accordé !

tbss Ned se jeta à son^ cou dans un transport de folle joie.

— Cher, cher Hector ! s'écria-t-il', c'est mon bon ange qui

ne poussait vers vous, car, tout le long de la route, je brûlais d'envie de vous consoler et de vous parler. Quand vous connaîtrez Joaquina, vous comprendrez comme elle doit être adorée. De la part de lord AYelesley, mon père, de la part de sir Arthur, mon oncle, je ne rencontrerai aucun obstacle. Ils ont eu beaucoup de peine à m'ôlever et ils m'aiment ei. raison des soins que je leur ai coûtés. On ne m'a jamais rien refusé : commencera-t-on par ce qui est plus que mon bonheur, par ce qui est ma vie même? Quant aux Cabanil, je sais les malheurs qui nous séparent, je connais la haine trop légitime du marquis Blas et de dona Mencia contre ma nation, mais je ferai tant que je trouverai grâce à leurs yeux. J'ai déjà commencé; mon oucle a, sur ma prière, entravé la marche inique diî la procédure qui se poursuit contre le vieux marquis.

— Il sera facile de leur faire savoir cela, dit Hector.

— Pas encore, ami! J'irai plus loin. Je veux, la première fois que je m'agenouillerai devant Joaquina, lui annoncer que son père est libre. Plût à Dieu qu'il me fût donné d'aller plus loin encore et de leur rendre tous ceux qu'ils ont perdus... votre sœur, Hector, et cette pauvre belle Blanche, toutes deux si malheureuses et dont le sort s'environne d'un si funeste mystère!

— Vousétes-vous trouvé parfois avec ma cousine Joaquina? demanda Hector.

— J'aurais honte de vous avouer cela, Ghabaneil, répondit Edouard, si vous n'étiez encore moins avancé que moi avec votre belle inconnue. Non. mon premier pas n est pas encore fait. Je suis vis-à-vis d'elle comme les paysans de Gastille, agenouillés au pied de la Madone. Je l'adore de loin et d'en bas. Voulez-vous savoir où je l'ai vue? C'est à la Talaverade-la-Reine, sous le porche de la prison. Elle venait visiter son père captif. Ce n'étaient pas les geôliers qui lui défendaient l'entrée, c'était son père qui refusait de la recevoir. Je l'ai aimée au travers de ses larmes.

Il y avait, certes, entre les situations des deux lieutenants, une symétrie singulière, et qui ne devait pas peu contribuer à resserrer les liens de leur amitié nouvelle. Ils se miraient

en quelque sorte l'un dans l'autre, et Ned WcUesley se creusait la tète pour trouver les moyens de rendre à son collègue en amour tout le bonheur dont, par anticipation, ce dernier le comblait.

Les conlidences ne s'arrêtèrent pas en si beau chemin, comme on le pense ; ni l'un ni l'autre ne garda rien de son secret, et ce fut entre eux ce duo charmant, naïf comme les dialogues des bergers de Virgile, où, Arcadiens tous deux, les enfants bien épris chantent les perfections de leur idole.

Elles étaient brunes, c'est la carnation espagnole ; elles avaient d'abondants cheveux noirs: les contours de leurs visages étaient exquis pareillement, et, après avoir entendu les deux poètes, vous n'auriez point su dire laquelle des deux avait la bouche la plus jolie.

Joaquina de Gabanil devait être plus grande que l'inconnue, plus sérieuse aussi. Joaquina pleurait, dans le souvenir de Ned; dans la mémoire d'Hector, l'inconnue rêvait, puis se défendait avec une vaillance extraordinaire contre les bandits, puis enfin souriait, voilant à demi ses longs yeux sous les cils de sa paupière et montrant toutes les perles de sa bouche.

Il fallait peut-être, pour que ï^ed pût se mettre, aux lieu et place de son ami captif, sur les traces de la senorita inconnue, des renseignements encore plus précis que cela. C'est une oeuvre difficile, môme pour un chevalier écossais qui no doute de rien, que de chercher par monts et par vaux une jeune fille à cheveux noirs, à visage ovale, à petite bouclic et à longs yeux.

La Castille produit ces fleurs à foison. De cet air pieux cl recueilli que prend un numismate pour ôter de sa maison de velours la maîtresse médaille de sa collection, Hector de Chabaneil glissa une main discrète dans son sein. C'était une ciiose solennelle, en effet : Hector allait donner au jeune lord WcUesley le suprême témoignage de confiance; il allait ouvrir pour lui le précieux médaillon, le médaillon dérobé qui renfermait le portrait de son inconnue.

iSed était justement fait comme il le fallait pour prendre au très-sérieux une pareille confidence. Aussi, au moment

011 le. médaillon apparaissait, cachant encore l'inestimable miniature qui sans doute avait été arrachée à la mère par quelque bandit, soucieux surtout du boîtier en or, les mains des deux jeunes gens se cherchèrent et se joignirent, scellant dans un serrement mutuel le pacte de fraternité.

— Ami, dit le jeune Écossais du fond de sa sincérité, je m'intéresse à votre amour comme au mien lui-même.

— Frère, répondit Hector, je vous crois, car, si vous n'étiez pas heureux près de celle que vous aimez, il me manquerait la moitié de mon bonheur.

Le bouton, touché, fit sauter le boîtier, et la miniature apparut entourée de ses initiales mystérieuses : M. I. G. G.

Edouard Wellesley laissa échapper un cri et devint plus pâle qu'un mort. 11 repoussa Hector, qui s'élançait pour le soutenir, et s'appuya au poteau de la tente.

— Se pourrait-il?... murmura Chabaneil dont le cœur serré fut traversé par un pressentiment.

— C'est elle ! prononça tout bas Ned, qui pressait à deux mains sa poitrine.

— Et pourtant, ces lettres initiales?...

— C'est elle, répéta lentement le jeune highlander. Ce portrait est à moi ! je le veux !

Ses traits, tout à l'heure si doux, avaient maintenant une expression de rudesse farouche.

Hector repoussa froidement la main qu'il tendait vers le médaillon.

— Croyez, milord... commença- t-il d'un ton pénétré.

— J'ai malfait, monsieur le comte, l'interrompit Edouard Wellesley avec hauteur. Vous êtes un prisonnier de guerre, et je vous prie d'accepter mes excuses.

Sa main couvrit ses yeux pendant qu'il ajoutait :

— M. I. G. C. : Maria- Joaquina Guadalupe de Cabanil. Machinalement Hector suivait sur les initiales.

Ils restèrent un instant immobiles. Vous eussiez dit qu'entre eux deux la foudre était tombée.

— Comte, dit Edouard Wellesley le premier, nous sommes l'un et l'autre de ceux qui abandonnent leur vie avant leur amour. C'est la première fois que j'offre à un homme mon

amitié de frère; ce sera la dernière, parce que je ne rencontrerai jamais votre pareil sur mon chemin.

— Milord, v('=pliqua Chabancil, c'est un grand malheur qui est venu sur nous. Je donnerais la moitié do mon sang pour qu'il y eût entre nous un trésor qui se pût partager.

Ils se tendirent la main, puis leurs bras s'ouvrirent, et ce fut les larmes aux yeux qu'ils se donnèrent l'accolade.

— Du fond du cœur, je souhaite que vous soyez heureux, milord, dit Chabancil en se redressant. Adieu!

— Adieu, comte, repartit Ned, la tête haute, mais la voix brisée. Du fond du cœur, je souhaite que vous soyez heureux.

L'âme vendue.

Le seigneur Pedrille n'en eût pas fini de longtemps avec la curiosité des braves grenadiers écossais, si Noir-Gomin, usant de ses droits supérieurs, ne se fût emparé de lui sans partage. Il y avait toute une partie de l'histoire sur laquelle bien des Campbell, bien des Mac-Pherson et bien des Mac- Cnlloch auraient désiré s'étendre à loisir : c'était VAme vendue, ]efay, cette sombre et mystérieuse figure du higlander, doué de seconde vue, dont l'horoscope avait été tracé par la Haute-Femme sur la table de pierre. Il y avait là, pour tous ceux qui n'étaient pas sans quelque teinture de la science grise, un fonds inépuisable de commentaires et de dissertations.

Dans la pensée de tous, cependant, et à part même les privilèges de son grade, Noir-Comin avait ses raisons pour accaparer le courrier major, comme le plus malade, à l'infirmerie, est autorisé à se saisir du docteur. Noir-Comin devait avoir bien des choses à demander, et ce récit, curieux pour le vulgaire, avait sans doute éveillé en lui d'étranges rulOLirs.

Tandis qu'il s'éloignait au bras du courrier, bien des regards les suivaient tous deux, et plus d'un eût donné les

heures de son repos pour écouter la mystérieuse consultation que le colonel allait prendre.

C'étaient doux beaux soldats, les deux plus beaux peutêtre qui fussent dans ce camp, où les tailles martiales et les mules visages abondaient. Noir-Gomin, bâti comme un héros d'Homère, avait presque la tête au-dessus de l'Espagnol, mais celui-ci, robuste et gracieux à la fois, dessinait dans le demi-jour des feux qui allaient s'éteignantles admirables proportions de la charpente andalouse. On voit ces merveilles de la slatuaire humaine, parfois, à Séville, recevoir en plein la lumière du soleil, entre les cornes du taureau furieux : calmes, droits, terribles comme la lame de leur épée.

C'étaient deux beaux soldats, et quoique l'idée d'une lutte entre eux fût en dehors même du champ de l'hypothèse, quelques imaginations peut-être avaient déjà posé ce problème : en selle, oii ils étaient maîtres tous deux, ou de pied ferme, rompus tous deux aux suprêmes secrets de l'escrime, braves comme des lions, forts comme des athlètes, lequel du Celte ou du Gotli aurait gagné la bataille?

Koir-Comin s'appuyait familièrement au bras du seigneur Pedrille. Ils allaient tous deux sans parler sous le maigre feuillage des frênes, bridés par le soleil, et dépassaient déjà la fontaine, quand le courrier s'arrêta et dit :

— Laird, si vous n'avez pas à m'entretenir pour affeire de service, je vous quitterai ici avec votre permission. Ma besogne de ce soir n'est pas achevée.

Noir-Gomin lui serra le bras fortement, comme pour fe retenir.

— Je soufTre, murmura-t-il. C'est la mauvaise heure... Vous n'abandonneriez pas un malade sur son lit.

Ils firent encore quelques pas en silence, puis Comin demanda tout à coup :

— Gonnaissiez-vous ce capitaine César de Chabaneil?

— Oui, répondit le sei-gneur Pedrille.

Le laird s'arrêta et sa main gauche toucha sa poitrine.

— Je souiïre! prononça- t-il d'une voix sourde. Tous êtes versé dans ces choses plus avant que vous ne voulez le pa-

railre, ami Pedrille, Ceux que vous avez vus dans les mauvaises heures, oii était leur souiïrance?

— Dans l'esprit, répliqua le courrier, et dans le cœur.

— Dans le cœur... oui... c'est une main d'acier... et dans l'esprit, c'est tantôt un torrent de feu, et tantôt une brunie frlacée qui envahit le cerveau... N'ai-je rien au milieu au front, Pedrille de Thomar?

— Rien que je voie.

— Touchez !

Il prit la main du courrier et l'appliqua entre ses deux sourcils en demandant :

— Cela ne brûle- t-il pas?

— Cela brûle.

La poitrine du laird rendit une sorte de gémissement.

— Quand mon frère est mort, pensa-t-il tout haut, il avait une tache noire à cette place, entre les deux yeux.

L'Espagnol glissa vers lui un regard rapide et furlif.

— Ah !... fit-il, vous aviez un frèiie !

— Un frère qui me ressemblait, répondit Noir-Comin, trait pour trait.

Les feux étaient trop loin pour éclairer désormais leurs visages; néanmoins, le regard du courrier major, perçant et clair, se fixait sur le front du laird comme pour examiner encore cette place brûlante où sa main se posait naguère.

— Il y a une ride, murmura-t-il, profonde et dont l'angle est tourné vers le sinus de la vie. . . Mais vous êtes un homme fort, Comin, et un chrétien aussi, je pense. Mettez votre épée sous votre oreiller, cachez une croix de bois d'orme dans les plis de votre ceinture, et que votre confiance soit en Dieu le jour et la nuit.

— Merci ! murmura le géant highlander comme un enfant docile qui reçoit les conseils du sage. Merci ! je ferai selon vos prescriptions, seigneur Pedrille. ^

— Votre frère, reprit ce dernier, est mort jeune?

— A l'âge que j'ai... c'est-à-dire à l'âge que j'aurai dans trois jours.

— Il ne faut point parler des défunts légèrement, Comia;

cependant, je veux \ov.s demander : Votre frère avait-il la conscience tranquille?

— Non, répondit !e laird sans hésiter.

• — Était-ce lourd, ce qu'il avait sur le cœur?

— Gela avait le poids du sang.

Cette réplique fut faite encore avec une sorte d'empres- Bcment. La nuit cacha l'éclair qui brilla dans la prunelle de l'Espagnol.

— Jamais je n'avais entendu parler de ce frère... niurmura-t-il comme en s'adressant à lui-même.

— C'était un soldat comme moi, repartit Comin avec une sorte de complaisance. Il commandait aux canonniers de terre à Gibraltar.

— Et c'est là qu'il mourut?

— Non... Il lit la campagne sous sir John Moore, dans le pays où nous sommes, et il fut trouvé froid dans sa tente au lendemain d'une nuit où il avait reçu la dernière visite.

— Sous quelle forme, demanda le courrier en homme qui ontend couramment le langage qu'on lui parle, avait-il reçu la dernière visite?

— Sous la forme d'un soldat de France...

— Un dragon?...

— Monté sur un cheval rouge et le visage couvert dun carré de soie noire.

— Le capitaine Fantôme, alors?

Le laird garda le silence.

On eût dit que le regard de Pedriïle de Thomar avait le don de percer la nuit. Son visage impassible avait en ce moment un sourire.

— Groyez-vous au capitaine Fantôme? demanda le laird ivec une nuance de gêne dans la voix.

— Je l'ai vu, répondit l'Espagnol.

Gomin tourna la tète comme pour éviter le rayon qui partait de sa prunelle.

— Vivant ou mort? interrogea-t-il pourtant. Pedriïle de Thomar répondit :

— La lueur des étoiles passait au travers de lui par douze trous de balles.

ComiD respira bruyamment.

— Ami Pedrille, dit-il, je me sens faible. Rentrons dans ma tente, et, au nom de Dieu, ne m'abandonnez pas avant la fin de la mauvaise heure !

Comme ils se rapprochaient du bivouac, le laird laissa tomber cette question entre deux gémissements et avec une grande alfectation d'indifférence :

— Où avez-vous donc appris toute cette histoire du capitaine César de Chabaneil?

— Pouvait-on l'entendre comme il faut derrière la toile ie votre tente? demanda le courrier, au lieu de répondre.

Remarquez bien ceci, quand le cas y sera, et vous découvrirez avec surprise qu'on peut voir ou du moins sentir le rouge qui monte au visage d'un homme dans la nuit. Le courrier devinait que tout le sang de Comin était à sa joue.

Comin balbutia :

— Votre récit, ami Pedrille, n'était-il pas pour moi comme pour tous les autres?

— Il était pour vous un peu plus que pour les autres, ami Comin.

Le laird s'arrêta court. Le courrier put penser, au brusque tressaillement de son bras gauche, que sa main droite agissait. Peut-être avait-il observé que le long skme-dhu ou poignard d'ordonnance des fantassins highlanders n'était pas à sa ceinture; du moins garda- t-il son attitude de calme pariait, en ajoutant :

— Je sais que ces choses du monde transvital ont le don da vous intéresser encore plus que le commun de vos compatriotes.

Pendant quelques secondes, le laird avait omis de gardei sa contenance douloureusement abattue. Sa grande taille s'était redressée dans toute sa hauteur et ses jarrets avaient tendu la puissante souplesse de leurs muscles d'acier. En ce moment, il leur courba la tête de nouveau et gémit de plus belle :

— Je souffre... je souffre horriblement! •— Voyez- vous loin? demanda le courrier.

LE CAPITAINE FANTOME 7ti

— Le bout de mes pieds médiappe, ami. J'ai leroile. Je gouffre!

En parlant ainsi, le gf''ant poussait de profonds soupirs. La lumiorû des feux qui allaient s'éleignant brillait faih^-raerit à Iraverb les frênes.

De graves esprits sesonloccupi? dans ces derniers temps de la maladie morale si commune dans les nrontsûmes d'Ecosse, et dont les symptômes, déduits d'une certaine façon pittoresque, ont si heureusement servi le ^rand romancier écossais. 11 ne nous parait point que ce soit manquer de respect à la gloire du plus puissant inventeur des temps modernes que de réduire à des faits physiologiques celte soraib^e origine de ses imaginations qu'il avait entourée syslémaliquement de brouillards si poétiques.

Pour être des malades, Angus et Allan Mac-Aulay, calmés comme Saul par la harpe d'un enfant, en sont-ils moins fiers et moins beaux? Et Saiil lui-même, d'après l'admirable portrait que fait de lui l'Ecriture, ne porte-t-il pas au front toufes li's'marques symptomaliquesdu mal mystérieux?

On pourrait l'appeler la maladie du surnaturel, car ellft fait naitre la superstition aux heures de ses exaltations comme aux heures de sa faiblesse, et la superstition, en revanche, la nourrit de ses terreurs morbides. L'illustre médecin de Glasgow, dont le beau travail deviendra la monographie classique de cette bizarre afTection, la nomme le nuage qris ifjrey cloud), pour se conformer sans doute à quelque habitude locale. Ce n'est pas la folie caractérisée, mais cela y tient par mille attaches subtiles; ce n'est pas non plus une pure névrose, puisque la fibre intellectuelle e^t manifestement attaquée.

Nos marquises, autrefois, avaient des vapeurs qui étaient des nuages roses; les gentlemen en deuil de la joyeuse Angleterre ont le spleen, qui est un nuage noir tout chargé des larmes d'Young et de ses lugubres imitateurs, pleurant de l'encre blasphématoire, à la face du riant soleil, des jeunes feuilles, du ciel pur et de toutes les gaietés du bon Dieu.

Les maniaques de la danse de Saint-Guy écossaise ne ressemblent, à proprement parler, ni à nos marquises névral-

giques, ni aux gentlemen perdus de lymphes qui se divertissent à larmoyer du noir. Leur maladie participe de la mâle vigueur de leur nation. Leur nuage est gris comme l'immensité qui couronne leurs montagnes, et la ronde des spectres géanis y déroule sans cesse ses interminables anneaux. Tout Ossian passe dans ces brouillards où les morts l'ont cohue comme les vivants sur la terre, un jour de fête.

Il est arrivé souvent, depuis que le monde est monde, qu'une maladie soit devenue une religion. La folie écossaise a des allures mystiques comme les épreuves égyptiennes et des convulsions comme les orgies du cimetière Saint- Gervais. 11 y a des initiés sérieux comme des druides, et les adeptes du premier degré possèdent ce don de seconde vue qui est un moyen terme entre la faculté prophétique et l'état de clairvoyance des somnambules.

Le même mot sert, du reste, aux deux choses. Les maladies de la seconde vue sont lucides comme les dormeuses chez qui vont nos femmes de chambre pour retrouver les objets perdus.

Et, là-bas, tout cela se teint d'une large couleur, tout cela est grand, sombre, robuste. Sous le nuage gris, il y a toujours du sang avec du fer, et les fantômes qui tourbillonnent dans ces brumes sont toutes les passions humaines, plus redoutables parce qu'elles sont aveugles, plus fortes parce qu'elles sont folles.

A mesure que le courrier major et le laird se rapprochaient de l'enceinte du bivouac, gardé par des sentinelles, le maintien de ce dernier se composait. A partir des représentations du temple d'isis jusqu'aux fêtes épileptiques du diacre Paris, tous les mystères ont vécu de mise en scène, et l'attaque de nerfs qui mettait l'écume aux bouches des pythonisscs ne passe pas, historiquement, pour avoir jamais exclu la soigneuse composition du rôle ni le parfait développement de l'astuce.

A moins de tirer au grandiose exclusivement et do suivre un acharné parti pris de poésie, il ne faut point négliger l'élément charhatanisme, qui est abondant nécessairement dans

tout mystère, ni l'élément ruse, qui est inhérent à toute folie, surexcitée par un rite.

Ceci indépendamment du bilan ordinaire et normal des faiblesses humaines.

On doit ajouter encore pourtant, afin d'arriver à une clarté complète, que la maladie modifie la qualité même du charlatanisme et l'essence de la ruse. Derrière le charlatanisme, en effet, la crédulité existe, et sous la ruse on trouve à chaque instant des preuves évidentes de foi.

Noir-Gomin, ce rude et fier soldat, jouait un rôle, mais le courrier major et lui étaient à deux de jeu, car celui-ci possédait une double vue qui vaut bien celle des cousins du brouillard : le sang-froid uni à la perspicacité

Le camp avait déjà changé d'aspect, et partout les préparatifs du repos se faisaient. Noir-Gomin, sombre comme la nuit, passa entre les derniers groupes, qui s'écartèrent avec une sorte de crainte pour lui faire la route plus large, et fit entrer le courrier dans sa tente.

Il y avait sur la table une bouteille de genièvre entamée et deux verres. G'était là un des étonnements du troisième grenadiers. Même quand Koir-Gomin buvait seul, sa bouteille était toujours flanquée de deux verres

Un pour lui, — l'autre, sans doute pour celui dont on entendait la voix si souvent à travers sa porte fermée.

Il y avait deux sièges comme deux verres. Noir-Gomin prit l'un et désigna l'autre au courrier, qui s'assit aussitôt. Les verres furent remplis. Noir-Comin but le sien d'une seule lampée et fit ensuite comme si le liquide brûlant l'eût tout à coup ranimé.

— Alors, ami, reprit-il d'un ton de bonhomie, vous ne voulez pas me dire où vous avez appris toute cette fantastique histoire de Ghabaneil?

— Je l'ai apprise un peu partout, répliqua le courrier en touchant son verre du bout des lèvres : à Gibraltar, à Siguenza, à Palma, ici et à Madrid.

— Vous seriez-^'ous rencontré parfois avec cette femme... cette Gitana?..

— Antiob-Amor, l'ancienne maîtresse du vieux mnvquis Blas? Oui, je me suis rencontré avec elle.

— Je vous admire! dit le laird, dont le visage triste s'èi-laira presque jusqu'au sourire; vous avez tout vu.

— J'ai vu beaucoup de choses, répliqua le seigneur Pedriiie C'est mon métier.

— Et vous le faites bien!... Vous verrez tout à l'heure que je ne vous interroge pas par simple esprit de curiosité... Avez-vous vu aussi l'homme ?

— L'homme de la chapelle et de l'échelle, l'interrompit le courrier, l'homme de l'horoscope et du poignard., le fils d'Âritioh-Amor et du marquis de Cabanil?... oui, je l'ai vu.

Noir-Comin se versa un second verre et le but.

On n'était plus ici dans les ténèbres du dehors. Une lampe, placée sur la table, éclairait pleinement les visagos des deux interlocuteurs. Pedriiie de Thomar n'avait plus pour son partner que des regards de calme déférence, et le laird, autant que pouvaient le permettre ses souffrances, avait repris toute son austère froideur.

— Âh ! ah ! fit-il, tandis qu'un sourire naissant et tôt com prim^ se pouvait deviner au mouvement de ses lèvres, et pensez-vous que celui-là ait réellement le don de seconde vue?

— Voir n'est pas pouvoir, repartit le seigneur Pedriiie.

Le troisième verre coula, d'un trait, dans le gosier de Noir- Comin. La saillie de ses pommettes s'enflamma et les rides de son front se creusèrent.

— Je souffre, dit-il en crispant sa main droite sur sa poitrine. N'y avait-il pas en moi l'étoffe d'un général et d\in lord? Nous allons parier à cœur ouvert, l'homme! si celuilà est le fils de Cabanil, pourquoi n'aurait-il pas son héritage?

— Le fils aîné, appuya Pedriiie de Tomar avec un sérieux de glace.

— Le fils aîné, répéta Noir-Comin, c'est clair. Celui-là estil cause d'avoir dans ses veines le sang de la Gitana?

— Non certes.

— Tu es un cœur loyal, courrier ! Je t'ai vu en face de la

mort. Nous atitres Ecossais, nous né savons pas Irompor. Le fils de (Jabanil et de Ja Bohémienne a eu raison d eryrter ceux qui lui harraient la ruatc. Que les frères et sœurs partagent, c'est bien; mais le fils à qui l'on dit: Mendiant, re- . tire-toi, tu n'es pas d(; la fainiile, faut-il qu'il partage ''

— Non. A celui-là, tout ou rien.

— Tout ou rien, l'Iiomme, tu l'as dit ! répéta Cumin avec ungi'and éclat de voix. Ce n'est pas le genièvre qui écliaulfc mon cerveau, c'est ma pensée. Il y a un destin, et le destin c'est un livre, mais ce livre a des pages blanc-lies. Ceux qui sont forts y peuvent écrire et raturer aussi. Trois verres pleins de genièvre suffisent à dompter le destin qui avait dit : Celui-là souffrira. Je ne soutire i)lus. Mon cœur est plus large que ma poitrine et il y a des torches qui brillent dans la nuit de ma œrveile !

La brune pâleur de sa joue se teignait d'un rouge foncé. Sous l'épaisse toison de ses sourcils, son œil brûlait.

— Fou que vous êtes! s'interrompit-il en regardant le v'^ourrier en face et avec un riie de sauvage dédain, vous avez soupçonné Noir-Gomin, et, voyez 1 Aoir-Comin se raille do vous!

Son verre vide choqua la table et se brisa.

— Je n'ai pas soupçonné Noir-Comin, prononça paisiblement le seigneur Pedrille. Je sais que Noir-Comin ne se serait pas arrêté devant une jeune tille sans défense et qu'il eût enfoncé du pied la porte du trésor, si son destin eût dépendu de l'accomplissement de la prophétie.

Ce fut comme un nuage de tempête qui enveloppa le beae visage du laird.

— Seigneur, dit-il en changeant de ton brusquement, tout ou rien, voilà notre parole. Je sais que vous êtes un homme plein de sagesse. Ce n'est pas pour longtemps qu'on peut commander à son sort. Tenez ! ma lèvre est humide encore et déjà la souffrance est maîtresse de moi de nouveau.

La jeune <llle était-elle sans défense? Le trésor a-t-il une porte qu'on puisse enfoncer? Qu'un autre le dise! Moi, je crois à une main qui brise, quand elle veut, l'effort du plus paissant comme je viens de mettre en pièces ce morceau de

cristal. Tout ou rien : telle était la raison. Regardez-moi bien en face, l'homme. Je sais quelqu'un qui pourrait dire à ceux qui le désirent savoir où sont cachées Jeanne de Ghabaneil et Blanche deCabanil.

— Vivantes? demanda le courrier d'un accent si froidement indilTérend que le laird leva sui lui un regard stupéfait.

Il avait cru porter ici un coup d'une tout autre valeur.

— Vivantes, répondit-il pourtant, cachant son dépit sous le sarcasme de son ricanement. Et passez-moi votre verre, l'homme, si vous craignez d'être empoisonné sous mon toit.

Le seigneur Pedrille retint le verre qu'il avait à sa main.

— Vous avez assez bu, gentleman, dit-il sèchement. Noir-Comin se leva et saisit un second flacon qui était à

terre, à côté de son lit. Il décrocha son poignard pour en casser le goulot et versa de haut le genièvre dans sa gorge.

— Ils disent, reprit-il en restant debout et en croisant ses bras sur sa large poitrine, que le laird de Gomin a vendu son âme au démon. A quel prix? Sais-je faire l'oravecdu plomb? Ai-je seulement une couronne sur la tête?

Ils m'ont vu me lancer au milieu des baïonnettes et revenir sans blessures; ils ont vu un pistolet sous ma gorge, et la balle, glissant sur la peau tendue de mon cou, a été tuer l'un d'eux en ricochant. Voilà la preuve du pacte avec Satan, la nuit... Satan n'est-il pas médecin? Pourquoi Satan ne guérit-il pas son associé?

Il eut un rire strident et fit un tour sous.la tente.

— L'homme! s'interrompit-il en se posant on face du courrier, cherchez-vous des secret à acheter? Quelque jour, je vendrai le mien, peut-être, car je suis pauvre. En attendant, cachez cela : je suis le fils d'un Ecossais et d'une Ecossaise , mon père était un chrétien, ma mère est une sainte au ciel. Celui qui est mort... et qui voulait tout ou rien... l'Iiounnc de la chapelle et de l'échelle... le fils maudit qui combattait pour son droit n'aurait pas laissé son œuvre inachevée. Il a fallu la main dont je parlais, la main qui brise les puissants, pour l'arrêter dans sa route, celui-là était puissant par la patieace tit par la volonté. Jugez ! Il avait passé quinze nuits, tout seul,

à cliaîner pied à pied, pouce à pouce, la distance qui sépare la dernière embrasure du triangle nord-ouest de Gilbraltar el la première marche de l'autel de SainteTlièrèse-de-la-Mer, afin de calculer mathématiquement la courbe du boulet qui devait lui valoir un immense héritage. Son boulet porta.

11 s'était fait descendre par une corde attachée à sa ceinture le long du roc à pic qui regarde le chùleau de Cabanil... une autre nuit... et la main qui le soutenait celle d'une vieille femme... pour surprendre votre capitaine César et monter l'échelle de soie à sa place. Il frappa ; il monta. Celui-là était puissant, je vous le dis. Mais il y a un grain de sable qui arrête la monstrueuse colère du flot. C'est la loi, c'est le sort.

Mon frère et mon maître, Allan Munro, comme le nommaient les chrétiens, Phares, comme l'appelait sa mère païenne, expira, semblable au flot, contre le grain de sable, marqué pour borne à son effort... et rien ne reste de lui, sinon les ruines de cette orgueilleuse tour qui fut la maison de Cabanil!

Noir-Comin se laissa choir sur un siège et appuya ses deux mains contre sa poitrine.

Le courrier major garda sa place, immobile et silencieux.

Au bout de quelques instants, la figure du laird reprit graduellement son calme et il dit, comme au sortir d'un rêve :

— Je VOIS que vous m'avez tenu compagnie encore une fois, seigneur Pedrille de Thomar. Soyez remercié. Je me sens mieux et c'est l'heure du repos. Je vous rends votre liberté.

Le courrier se leva aussitôt et demanda :

— Vous n'avez rien pour le quartier général, colonel?

— Rien, monsieur. Je vous souhaite la bonne nuit. Le courrier salua et se retira.

Mais, au lieu de gagner le réduit qui lui avait été assigné, il fit un long détour, se rapprocha de la tente par derrière et entra sans être vu dans l'écurie où le valet de Noir-Comin dormait auprès du grand cheval noir. L'écurie et la tente n'étaient séparées que par une toile. Avec la pointe de son poignard, le courrier fit un trou dans la toile et mit l'œil à cette ouvertuie.

222 LE CAPITAINE FANTOMR

Noir-Comin était assis auprès de la table, immobile et plongé dans une laborieuse méditation. La lumière de la lampe éclairait vivement son visage dont la sombre beauté semblait poser ix)ur un peintre. Il ne parlait point, mais de temps en temps un étrange sourire illuminait sa l'ace et parlait pour lui. Dans ce sourire, il y avait un rude triomphe, à la traverse duquel venait tout à coup un doute aigu, ime terreur ou toute autre pensée importune.

Le courrier aussi eut un sourire.

— Ils sont deux sous la peau de cet homme, murmura-l-il. Le soldat gentilhomme joue sa partie en brave, mais le gitano a peur !

Noir-Gomin sortit en sursaut de ses calculs et consulta sa montre, qui marquait le quart après minuit. Il se leva, changea les amorces de ses pistolets et passa le doigt sur la pointe de son shcnc-dhu. Poignard et pistolets furent placés à sa ceinture. Au moment où il prenait, au lieu de son plaid, un manteau de couleur sombre, pour le jeter sur son uniforme, le courrier major quitta sa cachette, en homme qui a vu tout ce qu'il voulait voir, et chercha son chemin parmi les tentes.

Il n'y avai^ plus d'allumé que le feu du corps de garde, autour duquel une douzaine de grenadiers, commandés par l'enseigne Farlane, veillaient. Dans le reste du camp, tout était repos et silence. Les sentinelles seules allaient et venaient, l'arme à l'épaule, dans les limites assignées à leur faction.

Le seigneur Pedrille s'orienta et reconnut du premier coup d'œil, malgré l'obscurité, une sorte de hangar fait à la hâte iiYcc des toiles de tentes soutenues par les troncs mêmes des frênes. C'était le quartier des Français prisonniers, et ce fut là qu'il se dirigea. Deux sentinelles gardaient les prisonniers de guerre : l'une à l'extrémité du hangar qui rentrait dans l'intérieur du camp, l'autre au bout opposé qui était dans le petit bois de frênes situé à gau(>he de la source. Il n'y avait au delà du hangar qu'une seule tente contenant des soldats.

Le privé Mac-Pherson, comme les Anglais appellent leurg

simples fantassins, par politesse, montait la garde devant cette partie du liangar.

Une jolie nuit, privé, lui dit le courrier rnajor en l'abprùant.

— Tous les brouillards sont en Ecosse, Seigneurie, répondit gaiement le bon soldat. Une jolie nuit, certes, pour monter la garde.

— Et pourtant, nous soupirons gros, privé, quand nous ::ûngeons à celle qui reste là-bas dans les brouillards.

— Votre Honneur, il n'y a là-bas qu'une vieille mèremais la vieille mère cherche une "jeune bru, et si l'on était sergent seulement, avant la fin de la guerre on conduirait peut-être quelqu'un à la petite église de Dungannon avec une couronne de Heurs d'oranger sur la tète. Je ne dis pas de mal de vos demoiselles à la peau d'orange, non, mais nos brouillards conservent le teint, Seigneurie.

— Un joyeux compagnon vous faites, Mac-Pherson! dit le I ourrier eu lui tendant la main. Nous sommes d'anciennes

onnaissances déjà, savez-vous? J'ai bu plus d'une larme à votre gourde.

— Hé ! lié! Votre Honneur, il y a toujours de plus vieille ' loffe dans votre flacon de cuir que dans ma pauvre gourde.

— Taillons une pièce de ma vieille étoffe, privé, à la santé de la vieille mère et de celle que vous mènerez à la petite église de Dungannon avec une couronne de fleurs d'oranger.

En parlant il débouchait le flacon qui pendait à son cou. Mac-Plierson suivait son mouvement d'un regard de bonne humeur.

~ Je n'aime pas beaucoup jouer ce jeu-là en faction, murmura-t-il, parce que Rouge-Dick ne plaisante pas avec la consigne; mais la consigne n'est jamais pour vous, Correo, et c'est toujours de l'or potable qui est dans votre petite bouteille. A votre bonne santé, et ne le dites pas à l'en se igné!

H prit le flacon que Pedrille lui tendait et ont une nonorabl(-' lampée. Le courrier mit après lui le goulot entre ses lèvres, puis il le lui rendit galamment.

— Voici Blum là-bas, dit-il, et le caporal Grant est dans la tente à garder ces pauvres diables de Français. Faites-leur mes politesses, je reprendrai ma gourde demain matin.

Le soldat ne fit point de façons.

— Et vous allez vous coucher, Seigneurie? demauda-t-il en faisant claquer sa langue avec reconnaissance.

— Non pas, camarade : j'ai ma nuit prise. Quand j'aurai bassiné le lit d'Ahzan, je pousserai jusqu'à la montagne, et vous ne me reverrez qu'au jour.

— Il y a bien des clirétiens qui voudraient être soignés comme Alazan, Votre Honneur, et quant à vous, du diable si TOUS êtes un homme de loisir!

— Bonne garde, mon camarade !

— Bonne promenade. Seigneurie!

Le courrier s'éloigna et Mac-Pherson appela d'un psstt! retentissant le privé Blum qui montait la garde à l'autre bout du hangar. Il souleva en même temps la toile de la tente pour faire signe au caporal Grant et à l'autre factionnairo placé à l'intérieur.

Nos quatre bons amis vidèrent le flacon à la sournoise, comme des écoliers qui font une fredaine, puis tout rentra dans l'ordre, et Mac-Pherson continua d'arpenter le terrain en sifflottant le pibroch de son clan.

Au bout de dix minutes, un homme, enveloppé d'un manteau brun, passa près de lui et répondit à son qui-vive! par le mot d'ordre, puis il se perdit dans l'ombre du bouquet de frênes en marchant à grands pas.

— Il y a sabbat quelque part, cette nuit, grommela le sol at, puisque Noir-Comin va à la danse... Mais quel diable

d'orage couve sous ce beau temps? Ma tête est lourde comme si j'avais bu tout le whisky de mes noces! Il s'arrêta et croisa ses bras sur sa baïonnette.

— Toujours quelque histoire nouvelle, ce courrier! balbutia-t-il d'une voix endormie. Ma faction n'a plus guère qu'une heure et demie... C'est pourtant certain que j'ai sommeil... chantons! Ldi vieille étoffe du seigneur Pedrille ne vaut rien pour réveiller les gens!... c'est un joyeux compère!

11 se redressa de son haut et fredonna :

Aussi nilelte au grand œil noir.

Vers le soir.

Qui toute seule se promène.

Vous (lira qu'elle a rencontré.

Sur le pré.

Le fantôme du capitaine...

Sa voix mourut et son fusil s'échappa de ses mains. Il voulut se haisscr pour le ramasser. Sa télé emporta son corps et il s'endormit couché tout de son long, en travers de la porte du han^rar.

Dix autres minutes se passèrent au bout desquelles le courrier major reparut et passa résolument sur son corps pour cnUxT sous la tente où reposaient les prisonniers français.

Nopces et festins.

Non loin des sources du rio de Tormes, qui va se jeter à quarante lieues de là dans le Douro, après avoir baigné les savantes murailles de Salamanque, il existe encore, sur le versant oriental de la sierra de Gredos, en face et à deux lieues environ de la petite ville de Boboyo, des ruines monumentales, une forteresse et un monastère.

Ces ruines, arrivées maintenant pour la plupart à l'état jaccut et qui ont fourni des pierres à toutes les cabanes de la contrée, occupent presque l'espace d'une cité. L'archéologue y découvre encore aisément les traces de trois architectures : le sarrasin brillant , le vieux roman-espagnol, trapu dans sa grandeur et capable . de soutenir le ciel, comme Atlas, sur la robuste carrure de ses voûtes, enfin le style monacal de Philippe II.

Tout cela se mêle et tout cela disparaît sous un fouiUis de hautes herbes, de ronces, de vigne vierge, de clématites et 1. 13.

d'oliviers sauvages, à cinq cents toises de la route de Talavera à Salamanque, et il faut un guide pour traverser le marais fangeux, qui était autrefois le noble étang de Sor, où le Tormes prend sa source.

Au temps de la guerre de l'indépendance, rœuvrf de dos- Iruclion n'était pas à hcaucoup près aussi avancée. Ce furent les réguliers de Ballestros qui anéantirent la chaussée de l'étang en 1808 pour noyer le pays où campait une division française.

Le couvent de Saint-François-de-Sor, abandonné déjà depuis des années, restait encore debout, et les moines du nouveau monastère, bâti par Charles III au sommet de la montagne, venaient tous les ans, à Noël, célébrer la triple messe nocturne dans la vieille chapelle gothique.

La chapelle, au commencement de l'année suivante, 1809, rcstaitclose et couverte. Les Anglais y bivouaquèrent avant la retraite du corps d'armée de Moore. La tradition locale les accuse d'y avoir mis le feu en la quittant.

C'est, du reste, un fait remarquable : abordez au hasard une ruine espagnole et demandez le nom du destructeur, on vous répondra : « L'Angleterre. » Le plus grand désastre qui puisse affliger une nation, c'est d'être défendue par les Anglais.

Il était dix heures de nuit, environ, et c'était ce même soir où notre récit commence. La lune éclairait le grand et magnifique panorama des ruines, découpant sur le ciel les longs festons des cloîtres et les lignes heurtées des arceaux désemparés.

De toute;* parts, aux murailles fendues, aux piliers décapités, aux débris de remparts où restaient parfois quelques fleurons de leur couronne crénelée, la brise norturno balançait la frange des lianes et des lierres. Ici s'élinçait un clocher, incliné bizarrement et soutenu en l'air par une force mystérieuse; là moutonnait à perte de vue l'innombrable et immobile troupeau des pierres couchées. Au bas de la colline, dans son lit de sombres glaïeuls, l'étang mirait les étoiles.

Tout était solitude au versant de la montagne et dans la

plaine. Les ruines aussi paraissaient complètement désertes, ou du moins aucun être vivant ne s'y montrait ; mais, au cenirc dos bâtiments, une épaisse colonne de fumée montait, Wuiichie par les rayons de la lune.

S'il n'eût point suffi de ce signe pour annoncer la présence lie riiomme, un bruit de voix, de cliants, de dis- Tiute.", qui semblait sortir des entrailles de la terre, aurait trahi surabondamment la nombreuse compagnie qui prenait ses ébats au milieu de tant de souvenirs antiques et austères.

Un mouvement de rames agita l'eau tranquille de l'étang, et une petite barque informe pataugea lourdement parmi les roseaux. Elle atteignit la terre à l'endroit où quelques dalles recouvertes de boue marquaient encore l'ancien lavoir du couvent, et un homme en costume de paysan espagnol prit terre.

Il avait sur l'épaule un épervier troué; il portait à la main, enfilés dans une épée de glaïeul, cinq ou six malheureux petits poissons.

— Grcdin de souper! grommela-t-il en très-bon français au moment où son pied touchait le sol ferme.

Il repoussa d'un geste de mauvaise humeur son bachot qui avait de leau dedans comme dessous et prit le sentier obstrué qui montait vers les ruines.

Celui-là était mécontent de sa pêche. Il allait à pas lents et la tète basse, jurant quand il butait contre une pierre et lançant de temps à autre un regard de travers à son poisson, en répétant d'un air indigné :

— Gredin de souper!

Quand il arriva en vue des cloîtres, le bruit des conversations souterraines frappa son oreille et sembla redoubler sa colère.

— Voilà des coquins qui ne se laissent pas manquer, pensat-il tout haut. Ça vit comme des Anglais, avec un gardemanger toujours bien garni, de la viande, du gibier, de la volaille ! Les anciens moines eux-mêmes ne cracheraient pas sur leur cuisine... Tonnerre de Landerneau ! ça vous a-t-il une bonne odeur de ragoût!

^Un souffle de vent avait couché la colonne de fumée et la 'portait jusqu'à ses narines gourmandes.

Il avait commencé de faire un circuit autour des cloîtres lorsqu'il se ravisa, cédant à une irrésistible fantaisie. Il se coucha sur le sol et rampa ainsi jusqu'au milieu d'une large enceinte qui avait été la cour principale du couvent.

Un reste de perron montait à un amas de débris, surmonté d'un rang de pilastres d'un beau caractère. Sous le perron s'ouvrait un trou duquel sortaient les deux montants d'une forte échelle. C'était de ce trou que la colonne de vapeur 6'élançait

Notre homme rampa jusqu'au perron et avança sa tête curieuse entre les deux montants de l'échelle. Son regard plongea. 11 y avait au-dessous de lui une sorte de cave dont la voûte défoncée, mais vigoureuse encore, s'éclairait de mouvants reflets. Sur le sol s'allongeaient des silhouettes d'hommes et de femmes. Toutes ces ombres semblaient vêtues de costumes fantastiques.

On entendait un éternel brouhaha que perçaient des chants et des sons de tambour de basque. L'orifice vomissait des flots de chaude vapeur, saturée de parfums culinaires qui, réellement, pouvaient chatouiller d'une façon agréable l'odorat d'un gaillard de bon appétit. La source de ces parfums ne se cachait pas entièrement.

Derrière un pan de mur en pierre de taille, on apercevait une moitié de vieille femme, surveillant une moitié de marmite, suspendue au-dessus d'un foyer flamboyant. Le reste de la cuisine disparaissait, coupé par l'avance de la voûte, et l'on ne voyait des convives que leurs ombres.

Notre homme compta un dindon et trois coqs dans la moitié de marmite, pendant que la cuisinière en soulevait le couvercle. 11 ouvrit ses narines toutes grandes eéîiuma tout ce que ses poumons pouvaient contenir de vapeur, puis il ramena son regard vers ses petits poissons et, pour la troisième fois, ce cri désespéré s'échappa de ses lèvres :

— Gredin de souper I

Après quoi il s'arracha à la contemplation de tant de bonnes choses et reprit sa route, grondant énergiquement contre le

LE CAriTAIMi FANTOMbl 229

sort. Sa route le conduisit à l'autre extrémité des ruines où une seconde colonne de fumée, beaucoup plus mince, flftiait à travers un dôme de broussailles. Notre pêcheur regarda cette fumée avec mélancolie; il la flaira, mais elle ne sentait que le bois vert.

Il y avait dans les broussailles un trou rond, semblable à ceux que fait le renard pour percer les fourrés. Notre homme s'y introduisit à reculons et rencontra du pied la première marche d'un escalier rongé par la mousse humide. Il descendit une vingtaine de degrés et se trouva dans un cellier carré, bas voûté, d'aspect absolument funèbre, au centre duquel une marmite encore pendait sur quelques poignées de fagots.

La seule lumière qui éclairât ce sépulcre, car tel était réellement le lieu où notre pêcheur venait de descendre avec son filet en lambeaux et sa demi-douzaine dfe petits poissons, venait de la llamme même du bois vert. On aurait pu s'y croire seul, sans un bruit sourd et continu qui se faisaitdans le coin le plus obscur de la salle.

— Eh! l'autre! cria-ton du fond de l'ombre, y avait-il gras dans la mare!

Le pêcheur jeta son poisson sur une pierre qui servait de table et lança son filet mouillé contre la muraille.

— Des grenouilles et des couleuvres, assez! répliqua-t-il entre ses dents. Dans quinze ans d'ici, ces goujons-là seraient peut-être devenus des carpes !

On lui répondit là-bas par un rire joyeux et le bruit sourd continua.

Le pêcheur souleva, mû par un vague espoir, le couvercle de la marmite. Elle ne contenait que de l'eau claire.

— Tonnerre de Landcrneau! fit-il avec un découragement complet; — tonnerre de Brest! tonnerre de Lamballe! tous les tonnerres de Bretagne et d'ailleurs! on va donc encore se coucher sans souper, ici !

Les rires redoublèrent dans le recoin obscur.

— Qne diable fabriquez-vous là? s'écria le nouvel arrivant, pris d'un soudain accès de colère; cherchez-vous des rats pour les mettre dans la marmite?

Un grand gaillard demi-nu, velu et portant des tatouages sur les bras, sortit de l'ombre. Il vint jusqu'à la marmite et lança dedans un quartier de lard. Au moment où sou bra; approchait de la flamme, on aurait pu voir qu'il portait, gravés dans le cuir, deux drapeaux tricolores avec celte légende : Vive l'Empereur!

Notre pêcheur malheureux ouvrit des yeux énormes.

— Il y a donc une mine de jambons, ici près, fiston? domanda-t-il tout bas et timidement, comme s'il eût craint de s'éveiller d'un beau rêve.

^- De jambons, de chapons et de tout, répondit l'homme aux drapeaux, qui montrait maintenant sa bonne ligure basanée à la flamme. Cette ligure, nous l'eussions reconnues elle appartenait à Pablo, ce soldat de la bande d'Urban Moreno qui causait quelques heures auparavant avec Juanita la Léonaise, au bord de la fontaine de San Julian de Cahanil.

Un autre grand gaillard bondit hors de l'ombre, aussi velu, aussi tatoué, aussi triomphant que le premier. Celui-là brandissait une poule au bout d'un bras noueux qui portait deux cœurs enflammés percés d'une flèche et entourés de cette galante devise : Unis pour la vie, Joseph et française, au Grand Vainqueur, à Voufjirard.

Une oie toute plumée tomba dans la marmite, lancée d'une main sûre par un troisième velu, dont le biceps vigoureux étalait avec orgueil tout un paysage composé de palmiers, de pyramides et de sphinx, souvenirs de la campagne d'Egypte.

Les deux derniers velus, celui de la poule et celui de l'oie, l'amant de Françoise et le vainqueur du Nil, étaient les deux muletiers que nous avons vus couchés sur l'herbe auprès du moine, si fort au jeu de dés. L'un d'eux ayant mis une brassée de bois au fou, la flamme jaillit tout à coup et illumina la face doucment émerveillée du pécheur, qui n'était autre que le moine lui-même, ce bon Tray Benito, qui voulait bien qu'on empoisonuàt les fontaines, pourvu que les serviteurs de Dieu fussent prémunis contre cette espièglerie.

— Je-^n CovUard! cria une voix grêle dans le coin obscur d'où la poule, l'oie et le lard, étaient sortis, je touche l'outre

avDC la pointe du sabre. Amène la barre de fer, Lafleur... x\pporte un tison, Sarreluck, qu'on voie clair un peu à la besogne !

On répondit à cet appel par une acclamation d'allégresse. Jean Coutard (vive l'Empereur! avec deux drapeaux tricolores) se replonfrea dans le noir en marchant sur ses mains, les pieds en l'air ; Lalleur (les deux cœurs brûlants, pour la vie, au Grand Vainqueur, à Yaugirard) se saisit d'une pince qui servait à remuer le feu, et Sarreluck (palmiers, pyramides, tout le désert) empoigna une belle branche d'ciivier (\m flambait comme un cierge.

Tous ensemble crièrent :

— Allons! Petit-Eustache, allons ! ouvrons la tranchée! Petit-Euslache, moine, pécheur et dragon-Chasseloup, ne

se fît pas prier. Il secoua l'extase béate qui l'avait tenu engourdi un instant, et suivit ses camarades en cherchant un outil de mineur, car il commençait à entrevoir la solution de (f joyeux problème.

Dans le coin obscur se démenait le Gibose, à moitié nu aussi et laid comme un diable. Il était souillé d^ ciment et de boue depuis la tête jusqu'aux pieds, plus qu'un maçon à l'ouvrage. Son bras long et maigre s'enfonçait dans un trou pra'jqué entre deux pierres, il faisait des elTorts comiques pour saisir un objet invisible et sans doute hors de portée. Il suait sang et eau ; sou pauvre petit corps difforme tressaillait, ses jambes éliques gigotaient, et il disait :

— J'ai senti l'outre! Je suis sûr d'avoir senti l'outre!

Or. le bon petit Lazarille n'était pas un bossu de très-vaste appétit, mais il avait une soif inextinguible.

En attendant l'outre, il retira du trou une superbe botte d'oignons qui prit incontinent, par les tendres mains de Lafleur, le chemin de la marmite.

Et tout de suite, avec un mémorable entrain, on attaqua la sape. Les S"bres, les couteaux, la barre de fer, jouaient comme s'il se fût agi de faire brèche aux remparts de Saragosse. La grosse pierre était assaillie des quatre côtés à la fois. Sarreluck, lorrain et patient, descellait tout doucement avec la lame de son sabre j Lafleur faisait bélier avw sa

barre de fer; le Gibose déblayait, et Petit-Eustache, écnauffé désormais à la besogne, coupait avec son couteau, arrachait avec ses ongles et démolissait comme un héros. Il eût mordu le moellon pour avoir l'outre.

Quant à Jean Goutard, cuisinier de naissance, il donnait bien un coup de main ici et là, mais il ne perdait jamais de vue la marmite quij grâce à lui, répandait déjà d'agréables parfums. A chaque voyage, il rapportait un tison nouveau pour éclairer le travail de ses frères, et bientôt il y eut un clair brasier dans ce coin naguère si obscur.

Cette lumière nouvelle éclairait de nouveaux objets. On pouvait voir maintenant l'étendue de la cave, qui était assez vaste, quoique la voûte fût écrasée et soutenue seulement par quelques piliers en maçonnerie brute. Le sol avait été nettoyé; à l'extrémité opposée s'amoncelaient des débris qui,, évidemment, avaient appartenu à des tombes modestes et sans ornement.

A part la grande pierre, placée non loin du foyer et faisant office de table, il n'y avait d'autre mobilier qu'une demidouzaine de bûches pour servir d'escabelles et une sorte de large lit de camp, formé de claies recouvertes de feuilles sèches, qui s'adossait à la muraille vis-à-vis de l'entrée.

Au-dessus de cette couche commune pendait à des chevilles lixées dans la muraille une garde-robe, ou mieux tout un singulier attirail qu'on ne se fût certes point attendu à trouver en un lieu pareil. Cela ressemblait, en petit, au magasin à costumes d'un théâtre.

Il y avait des barbes et des chevelures de diverses couleurs, des défroques espagnoles, cinq uniformes complets de dragons, dont l'un avait les épaulettes de capitaine, un uniforme d'oflicier highlander et d'autres dépouilles, entremêlées d'armes brillantes et en bon état.

Au bout du lit de camp, une petite loge, faite avec des pieux fichés en terre, s'élevait, elle avait une porte en brins de bois, calfeutrés de paille, qui était présentement fermée.

Quant aux montures qu'il aurait fallu pour utiliser tous ces uniformes de cavalerie, pas de traces.

La fumée du foyer montait avec les savoureuses vapeui»

de la marmite vers un trou rond, pratiqué dans la voûte et au-dessus duquel les ruines embrouillaient leur clievelurc de broussailles.

L'œuvre avait marcliô, cependant, et le temps d'inventorier sommairement l'étranfie mobilier de la cave, nos sapeurs avaient fait merveille. L'entliousiasme est le meilleur de tous les outils, et la pensée de l'outre avait. i'.-i le don de produire un entliousiasme unanime. Au bout de dix minutes, l'énorme moellon branlait déjà dans son alvéole de maçonnerie, et le Gibose, secouant ses cbevcux hérissés, tout blancs de plâtras, donna le signal de l'assaut définitif.

Une corde fut introduite derrière la pierre, par le trou qui avait déjà donné passage aux bonnes choses contenues dans la marmite, et reprise à la pointe d'un sabre par un second trou que venait de forer l'infatigable pince de Laflcur Quand on en tint l'extrémité, le moellon, déchaussé préalablement, se trouva ainsi entouré, et nos travailleurs eurent une prise solide pour opérer leur suprême pesée. Ils s'attelèrent d'un grand cœur tous les cinq, le Gibose en avant, Petit-Eustache en arrière comme officier de corvée, et ils tirèrent comme s'il se fût agi de déterrer leur meilleur ami.

Petit-Eustache, afin de régler le mouvement, entonna même une chanson de cabestan, due à la verve d'un terreneuvier de Saint-Malo. Il n'était pas besoin ; la pensée de l'outre eût culbuté une montagne. Le premier tirage fut si nule que le moellon vint comme une dent qu'on arrache, et nos cinq compagnons, comptant sur une meilleure résistance, roulèrent péle-méle dans les décombres. Va bien! eût dit le sergent Morin, d'après le Marseillais.

Us se relevèrent du même bond et se ruèrent sans mot dire vers le trou pour y passer tous à la fois Les émotions profondes sont silencieuses. Le trou avait juste la largeur d'un dragon ; ils furent obligés de prendre le tour comme à la gamelle. Le Gibose passa le premier, les autres suivirent, et Petit-Eustache, qui formait l'arrière-garde, apporta de la lumière.

Alors un cri Oloufîé d'admiration s'échappa do toutes les poitrines.

Ce n'était pas l'opulente architecture du lieu où ils se trouvaient tout à coup introduits qui leur avait arraché ce cri. Aucun des vaillants tatoués n'avait de prétention au titre d'antiquaire, et pour eux le ncc plus uUrà de l'art était la façade des Mille-Colonnes, salon de trois cents couverts, situé à la barrière de Montparnasse.

Nous ne pourrions nwnie pas allirmer qu'ils eussent vu en ce premier moment les voûtes hautes, repliant d'espace en espace leurs quadruples nervures pour suspendre, au centre des arceaux, l'orfèvrerie de pierre de leurs merveilleux culs de lampe.

Non plus les faisceaux de colonnes jaillissant hardiment du sol, non plus le marbre sculpté des murailles, non plus ces majestueux tombeaux où les abbés mitres dormaient, couchés sur la table de granit, la tôte sur l'oreiller de marbre noir, les pieds dans les reins de quelque démon terrassé.

Les dragons sont comme les enfants, qui ne verraient plus Saint-Pierre de Rome, si l'on mettait au-devant des échoiipcs contenant du sucre d'orge et du pain d'épice.

La torche fumeuse avait beau jeter des éclats et des ombres également fantastiques parmi ces dentelles arabes; la haute futaie des pilastres avait beau surgir, couronnée de ses volutes bizarres et de ses feuillages allongés comme des algues; la mosaïque noire et blanche avait beau parler le lugubre langage des émaux de la mort et les tombes opulentes avaient beau dessiner à perte de vue le profil des pré- Jais endormis. Rien de tout cela ne les regardait, et certes ce n'eût i)as été la peine de déraciner ce tenace moellon pour voir des sépulcres dans une cave. Le coq de la fable cherchait son grain de millet parmi les perles lines, et il avait raison , sommes-nous forcés d'avouer. A chacun sa nourriture.

Archéologie ot cavalerie sont doux. Pourquoi humilier les loyaux esloniacs sous les cervttaiiK creux? Dormez, seigneurs abl)és, il s'agissait de l'outre.

Dormez, on avait soif. A Dieu ne plaise que les braves garçons eussent la pensée de profaner votre dernière demeure! Moines, dormez en paix! Vous n'aviez que faire de l'outre, ils se souciaient peu de pierres sculptées. Ils allaient boire, 'dormez.

Ce n'était pas une outre qu'il y avait, c'étaient vingt outres, cinquante outres, peut-être! Que sais-je tout un horizon d'outrés jaunes, ventrues, tendues, lisses et ombrées sur le dessus par la mousse qui est la barbe des outres. Non, non, le cri d'admiration n'était pas pour les vaines richesses de Fart, l'art ne désaltère point les honnêtes vivants qui ont, tatoués sur le gras du bras, des drapeaux tricolores, des cœurs enflammés et des pyramides. Vénus et Barchus, morbleu! voilà l'histoire ancienne.

De tout le vieux, rien ne vaut que le vin, et ces caveaux antiques se montraient bons à quelque chose, parce qu'ils tenaient frais l'or liquide du Rota. Le cri d'admiration était pour les outres, et encore pour la miraculeuse ordonnance d'un garde-manger digne de Gargantua, qui soudain apparaissait aux yeux éblouis de nos dragons.

Pctit-Eustache avait parlé naguère de mine de jambons, il ne croyait pas si bien dire. Une longue perspective de comestibles se déroulait à perte de vue ; les pâtés, les volailles, les tranches de lard vermeilles s'ahgnaient sur des huflets qui étaient des tombeaux. Les peaux de boucs, gonflées de xérès et de madère, s'entassaient jusque dans les bras des statues, et les cruches d'aguardiente faisaient aux colonnes des bases si charmantes que l'œil n'allait pas au delà.

Mais à qui donc appartenait ce pays de cocagne? Quels étaient les maîtres de ce garde-manger épique qui rappelait si glorieusement le bon temps où vivaient et festoyaient toutes ces saintes statues?

Il y avait trois classes d'appétits satisfaits en Espagne pendant la guerre de l'indépendance. La famine était pour tous, excepté pour les Anglais, pour les moines et pour les gitanos. Ici, les gitanos avaient succédé aux moines, et nos dragons avaient l'honneur de visiter l'office des Romni de l'anneau de fer.

Us savaient cela , et cette connaissance leur épargnait T'ombre même d'un scrupule. Tout était bien volé autour d'eux. On pouvait faire main -basse en toute sûreté de conscience; les gitanos avaient pris déjà la charge du péché.

11 fallait se bâter seulement, car on entendait d'étranges bruits sous ces voûtes. Parfois, de certaines clameurs s'y engouffraient, mêlées de chants et de rires ; d'autres fois, quand le silence se faisait, on aurait cru entendre des voix plus prochaines qui faiblement gémissaient.

A plusieurs reprises, nos dragons remarquèrent ces voix lamentables qui sortaient on ne savait d'où et semblaient demander merci ou réciter, du fond de l'agonie, quelque oraison découragée.

Mais les outres, mais les cruches, mais la victuaille copieuse et coquettement provoquante! 11 y a toujours de ces voix diaboliques dans les cimetières. Le plus pressé était de mettre les provisions en lieu sûr.

Unissant la prestesse à la précaution, nos bardjs maraudeurs conservèrent tout leur sang-froid, malgré le voisinage menaçant des lils de Pharaon qui, à chaque instant, pouvaient avoir fantaisie de visiter leur office ou de puiser à leur cave. Deux outres furent glissées au travers dû trou, une pleine cruche d'eau-de-vie les suivit, puis du solide. On se montra modéré dans ce premier emprunt.

— Faut leur garder notre pratique, avait dit Pclit-Eustache, toujours farci de bons conseils.

La provision faite, les vides furent rebouchés avec soin et le moellon replacé dans son trou, de telle sorte qu'il eût fallu un examen attentif pour soupçonner l'emprunt forcé qui venait d'être commis.

L'instant d'après, une des outres était éventrée et recevait cinq longs baisers. Après quoi encore on entonna le Chant du Départ en dansant autour de la marmite, à laquelle Jean Coulard ne cessait de prodiguer ses soins.

Tout à coup, le silence se lit. Un coup de sifflet aigu avait percé les broussailles qui recouvraient le trou de h voûte.

— La senora! dit Petit-Eustache. Attention!

— Il y aura du nouveau, ce soir, ajouta Coutard en goûtant le potage.

Le Gibose avait saisi l'outre et pompait en déscspôré. .— S'il faut servir d'écuyer à la Doncella, grommcla-t-il, autant prendre sa part d'avance.

Lafleur et Sarrehuk s'étaient élancés vers l'entrée après avoir répondu au signal. Ils placèrent et soutinrent à la force des bras une petite éclielle qui attendait, pour cet usage, au bas de l'escalier en ruines, et reçurent Juanita la Léonaise dans leurs bras.

— Que Dieu soit loué! dit celle-ci en entrant, vous avez trouvé des vivres et je ne m'en irai pas les mains vides.

— Sans que ça paraisse, senorita, répondit Jean Coulard, la main au salut militaire, vous avez senti mon pot-au-leu tout de suite.

— On ne vous demande pas si vous en usez, ajouta Lafleur qui levait l'outre à bout de bras, quoique c'est du sucre, mademoiselle Lilias, parole d'honneur!

La belle jeune lille qui venait de franchir le seuil portait le costume espagnol avec quelque mélange de fantaisie bohémienne. Elle tenait à la main une guitare, et un tambour de basque pendait à son cou avec une paire de castagnettes.

Juanita la Léonaise répondit au salut moitié respectueux, moitié familier, de nos braves amis, par un sourire de franche cordialité. A la fontaine, naguère, elle jouait un rôle et portait un masque. Ici, vous eussiez admiré bien mieux ce mélange de vaillance et de candeur enfantine qui donnait une si charmante originalité à sa physionomie. Elle était, en vérité, jolie à ravir derrière le demi-voile de dentelle qui taillait à facettes les diamants de son regard.

Elle s'assit sur le siège que Jcau Coutard lui apportait avec une sollicitude toute paternelle, tandis que Petit-Eustache et Lafleur la débarrassaient de son attirail de virtuose ambulante. Au repos, les traces de fatigue se voyaient mieux sur son délicieux visage.

— Pourquoi non, mes amis? dit-elle, répondant à l'ofre

moqueuse du soldat. J'ai soif et je me sens faible. Versez un plein verre, Lazarille, que je boive à votre santé.

Elle tendit le creux de sa castagnette, dans laquelle le Gibose laissa tomber quelques larmes de Rota. Elle but d'un trait, promenant son regard à la ronde sur nos dragons, qui avaient tous la main au front. Une teinte rosée vint aussitôt à la pâleur de ses joues et son sourire pétilla plus joyeux.

— Quel amour d'ange ! murmura Pelit-Eustaclie.

— Et ça travaille mieux qu'un dragon! ajouta Sarreluck tout attendri.

— Savez-vous une chose, mademoiselle Lilias? reprit tout haut Goutard, quand ça me dégoûte par trop, le métier de rat de cave, et que j'ai envie d'envoyer la boutique à tous les diables, je pen.se à vous et je prends patience.

— Pensez à lui, plutôt, mes camarades, répondit Juanita ou Lilias. Vous allez le voir dans une heure.

— Bravo ! fit-on en chœur : s'il pouvait seulement nous apporter de la vraie besogne !

— La vraie besogne ne se fera pas attendre longtemps, croyez-moi. Si j'étais à votre place, je laisserais l'outre en repos pour ce soir.

— A bas les mains, Gibose! ordonna Petit-Eustache aussitôt. G'est la senora qui fait la consigne ici.

— Allons, vous autres! ajouta Jean Goutard, installez-moi bien proprement une petite table pour que mademoiselle Lilias goiite un peu de mon potage.

On s'empressait d'obéir, mais la jeune fille dit :

— Ce n'est pas ici que je soupcrai, mes amis, et ma journée n'est pas encore finie. Puisque vous êtes dans l'abondance, ce soir, faites ma part double et mettez-la dans un panier que Lazarille portera en m'accompagnant. Je parie que mon bon moine a été pour moi à la pêche.

Petit-Eustache jeta son bonnet sur la table pour cacher ses petits poissons. .

— Un gredin de souper que vous auriez fait, s'il n'y avait eu que moi, senorila, dit-il. Des fois qu'on va à l'eau pour son plaisir, r.i mord, d'autres fois qu'on a besoin, le diable s'en mêle... Mais si vous vene y Saint-Malo, et ça se peut

tout de même, je vous en ferai manger, une friture à la tartare!

La poule, un bon morceau de lard et un pain frais, étaient déjà dans le panier de Lazarille. Lilias se leva. La fatigue avait roidi ses jambes, mais elle sourit, disant :

— La route me reposera.

Elle sortit, précédée par le Gibose, qui tourna vers l'outre un regard d'amoureux regret, et accompagnée jusqu'au dehors par les quatre dragons, qui eussent voulu la porter dans leurs bras.

— Dire que le capitaine ne s'aperçoit pas qu'un amour pareil se desséche pour lui! murmura Petil-Eustache en rentrant dans le caveau.

— Un cœur d'or, pourtant, celui-là! repartit Sarreluck, mais gàlé par la faveur des belles !

— Si un bijou comme ça était à la portée de ma position..., commença Lafleur, dont les yeux brillaient comme des chandelles.

Jean Coutard l'interrompit pour dire à Pelit-Eustache avec quelque sévérité :

— Tu sauras, Breton de Saint-Malo, que tu peux parler morue sèche, tribord et màt d'artimon, mais que la cuisine est en dehors de tes moyens. On n'a jamais ^■^l de friture à la tartare!

Le Gibose et sa belle compagne descendaient, au clair de la lune, le petit sentier tortueux qui menait à l'étang. Le Gibose allait en avant et éclairait la route avec soin, car, dans le voisinage immédiat d'un repaire de gitanos, on n'était pas à l'abri de méchantes rencontres : mais il connaissait le pays parfaitement, et, si nous acceptons pour vraie l'histoire racontée par le courrier major, nous devons penser que la charmante voyageuse n'était pas non plus de celles qui vont à l'aveugle ou que le moindre ol)stacle emlîarrasse.

La colonne de fumée sortait toujours par l'orifice ouvert sous le perron de l'ancien château devenu couvent, et, quand le vent portait, on pouvait entendre jusqu'au fond du vallon les chants de la canaille ivre qui festoyait dans sa retraite souterraine.

Uue fois au bord de l'étang, le Gibose, au lieu de tirer à l'ancien lavoir où le bacbot de Petit-Eustaclie attendait une meilleure occasion de poche, tourna vers le nord, et. suivant la lisière des roseaux, se dirigea vers la sierra de Gredos et la route de la Yieille-Castillc.

Le ciel était sansautres taches quelesétoiles, suspendues par millions au bleu du firmament et ne formant qu'une immense girandole. La lune inclinait déjà vers le couchant. L'air calme et chaud balançait à peine les glaives flexibles qui formaient au-dessus du marais une épaisse toison de verdure.

A l'endroit où les derniers roseaux faisaient pointe dans la prairie, Lihas ordonna au Gibose d'arrêter. Celui-ci obéit, mais ce fut seulement lorsqu'il eut cessé de marcher qu'il comprit le motif de cet ordre. Le bruit d'un pas rapide arriva jusqu'à son oreille.

— Vous entendez mieux que moi, senora î murmura-t-il. Lilias avaii quitté la route pour entrer dans les hautes

herbes. Lazarille la suivit et reprit :

— J'ai ouï dire que les Rômes de l'anneau de fer peuvent deviner ainsi de loin à qui appartient le pas d'une créature qui marche : si c'est un homme ou une femme.

— C'est un homme, l'interrompit Lihas.

— Si la créature est vieille ou jeune...

— Entre deux, fit la Doncella.

— Si c'est un Anglais, un Français, un Espagnol ou un Pharaon.

— L'un et l'autre, murmura la jeune fille.

— Tous les quatre à la fois?

— Non, le premier et le dernier.

— Moitié hérétique, moitié païen, alors. J'ai ouï dire qu'ils peuvent préciser même le nom de l'individu qr.i approche caché dans Tombro de la nuit.

— Celui-ci a deux noms comme deux visages.

Juste à ce moment, une grande ombre longea le sentier devant eux. C'était un personnage de haute taille, enveloppé de la tête aux pieds dans un sombre manteau.

— Vous voyez mieux que moi aussi, senora, reprit le Gi-

bose quand l'homme fut passé. J'ai fait mon possible, mais je n'ai pu réussir à découvrir son visage... A tout le moins, dites-moi l'un de ses deux noms?

— Noir-Comin, répondit Lilias qui rentra dans le sentier.

— Ah! ah!... c'est bien sa taille, en effet... Mais l'autre nom?

— Pharès-Amour, le fils de la Haute-Femme.

An rapport.

Le Gibose avait repris sa place et marchait de nouveau en avant. II avait témoigné sa surprise par une sorte de sifflement qui lui était particulier, puis il avait gardé le silence. Au bout d'une centaine de pas, il poursuivit :

— Si vous savez ce secret-là, senora, le capitaine ne peut l'ignorer.

— Le capitaine n'ignore rien de ce que je sais, répondit la jeune fille.

— Et pourtant, cet homme-là n'est pas encore couché à six pieds sous terre.

Lilias fut quelque temps avant de répliquer, puis elle dit :

— De l'amour, tout est aveugle : ses espoirs comme ses terreurs. Si cet homme avait besoin d'un défenseur, le capitaine le couvrirait de son épée.

— Le mot de cette énigme?

— L'un sait ce que l'autre ignore,

— C'est Noir-Comin qui sait?

— Et c'est le capitaine qui craint d'ensevelir à jamais sous la pierre d'une tombe le secret dont il a fait le but de sa vie : que sont devenues Jeanne de Ghabaneil et Blanche de Cabanil?

— Je voudrais être aussi sûr de ma fortune... commença le Gibose.

— Fournissez-lui la preuve que Blanche est morte, Tin-

242 LE CAPITAINE FANTOMl

terrompit Lilias, car Jeanoe ù'est plus qu'ufl pâJo regret, fouruispez-Iui cette preuve, et l'iieure de ]\ojr-Coniin aura sonné en dépit de son pacte avec Satan ! "-'C'iestlîjen, senora, j'y tàcheraj,

— Tu as ta vengeance, toi aussi, Lazarille? dit la jeyfte fille d'un air pensif.

— J'en ai deux, s'il vous plaît. Les autres rèveul l'amour : moi, quand je sjuis seuJ, ie i)ease à ^aniOel et à Vlmt^..,

— Vous souvenez-vous de ce lieu, Lazarille ? demanda tout à coup la Doncella, comme ils arrivaient aux pied de la montagne.

— Oui, et le diable seul sait, répondit le bossu, comment et noir bandit put sortir des leG-t.>s sans être aperçu de moi. J'étais là, couché, entre ces deux touffes de luzerne. Le camp était ici. Pour gagner la route, il fallait passer à deux toises de moi... et, pourtant, le coup de poignard fut donné là-bas, sous le cliàteau de Cabaiiil !

— Et Blanche fut enlevée... Eî l'homme passa devant les quatre meilleures paires d'yeux que je connaisse au monde avec les vôtres, Lazarille. Celui-là est ennemi redoutable : haut comme un géant, invisible comme un nain...

Elle s'arrêta brusquement pour demander :

— Connaissez-vous Blanche de Gabanil?

— Certes, je suis né sur les terres du Riclie-llomme, dans l'Aragon, et j'ai vu bien des l'ois doua Blanche au Château de Guadalupe, vis-à-vis de Gibraltar.

— Trouvez-vous que je lui ressemble? interrogea Lihas d'une voix changée. Répondez-moi sur votre salut !

— Vous, senora? Je n'ai jamais songé. Au fait, je cherchais parfois à qui vous comparer... Vos yeux... votre sourire... vos cheveux surtout... Elle était belle comme un ange, mais elle n'était pas plus belle que vous... Sur mon salut, oui senora, vous ressemblez à doua Blanche de Cabanil!

11 se retourna et vit d;ins l'ombre le sourire de la jeune tille. Une question pendait à sa lèvre; mais Lilias lui dit:

— Marchons! Lazarille! marchons! On souffre là-bas, et l'on m'attend.

P4*is elle ajouta presque .aussitôit «iprcs :

LE CAPITAINE FANTOME 2i3

— C'est vous qui lûtes l'horoscope de Phares sur la table de pierre, dans l'avoriuo du chàleau de Guadalupe!

— Oui, répondit le Gihose, ce fut moi. Pourquoi?

— Uépétez-moi exactement les termes dont se servait la Ilsfule-Femme en parlant du comte Angel de Cabanil.

— Pour racheter son àme... c'est-à-dire pour atteindre son but, car vous savez que telle est la métaphore employée dans leur langage savant, l'Écossais devait arracher au dernier des Cabanil son sang, sa femme, ses sœurs, son or...

— Ses sœurs! répéta Lilias.

Elle acheva d'un air pensif :

— Ils ont tenté de me tuer et ils épargnent Joaquina de Cabanil! Pourquoi?

Ceci fut prononcé trop bas pour que le Gibose pût l'entendre.

Ils descendaient dans une gorge profonde. Une haute muraille fit ombre tout à coup à la lumière du ciel. Lilias s'arrêta devant une porte basse percée au ras de la muraille. Elle introduisit une clef dans la serrure et l'ouvrit, puis, prenant le panier des mains du Gibose, elle passa la porte qui se referma sur elle aussitôt.

Lazarille resta tout rêveur au pied du rempart.

— L'Espagne est un drôle de pays maintenant ! murmurat-il après avoir fait ses réflexions. Voici le château d'un homme qui était plus riche que le roi, quand le toi était riche. Sa femme et sa iille mourraient de faim aujourd'hui, si l'ancienne servante d'un coupe-gorge ne leur apportait la becquée comme l'oiseau du prophète Éiio dans le désert. Celte fille d'auberge ressemble à rhéritièi*c d'un grand d'Espagne comme deux gouttes d'eau. Qui sait? Je suis peut-être aussi, moi, le fils d'un prince... riclournons à l'outre!

Il siffla une chanson insouciante et reprit seul le sentier de la montagne.

Nos quatre dragons étaient à table, en famille, autour du pot-pourri, chef-d'œuvre de Jean Coutard, quand un signal bien connu leur annonça l'arrivée de celui qui devait venir. Petit-Eustache monta aussitôt les degrés pour rendre le signal, et les convives se rangèrent debout devant le seuil.

— Bonsoir, capitaine, dit Petit-Eustache à un cavalier qui mit pied à terre et lui donna familièrement la bride de son cheval.

— Bonsoir, mon brave, répondit le cavalier. Mets Alazan à l'écurie et viens nous rejoindre. Nous allons avoir à rire un peu celte nuit.

L'instant d'après, il sautait lestement dans la cave, au milieu des trois autres dragons qui l'accueillirent avec un aiïectueux respect.

Petit-Eustacbe mena le cheval par la bride au travers des ruines jusqu'à un carré de maçonnerie dont les quatre murailles étaient encore debout.

11 dérangea quelques pierres et des planches vermoulues qui semblaient jetées là au hasard. Entre les quatre murailles, il y avait un chemin couvert en pente douce, à l'entrée duquel on voyait les restes de deux réservoirs, cimentés à la romaine.

La pente douce conduisait aux étuves, plus vieilles que le couvent lui-même, car elles étaient aménagées selon la mode moresque. Les murailles crevées montraient à nu partout l'ingénieux système de tuyaux qui amenaient l'eau et les parfums.

Au centre, la piscine restait entière, mais aux trois quarts comblée et presque à fleur de sol. Cinq bons chevaux y enfonçaient jusqu'au ventre dans une al3ondante litière et reposaient devant le maître-canal, transformé en mangeoire.

Une place vide attendait Alazan, qui fut essuyé, brossé et recouvert d'une légère toile de laine. Petit-Eustache, après s'être acquitté de ces soins en conscience, replaça les brosses et les planches à la brèche et, au lieu de se retirer par cette voie, traversa l'étuve pour prendre un large couloir qui le conduisit, à travers une cuisine monumentale et les restes d'un cellier géant, jusqu'à un corridor coupé par plusieurs routes souterraines. Le corridor le lit arriver, après maints détours, au revers du caveau où ses compagnons etlui avaient établi leurs quartiers. 11 y rentra par une ouverture que masquaient les di'bris amoncelés au bout du lit de camp. Si^s trois compagnons entouraient déjà le courrier major, assis

devant la table, et leurs oreilles avides dévoraient ses paroles.

— Alors, ce sera une bataille dans le soigné? demanda Jean Goutard en passant sa langue sur sa moustache.

■ ^ Ça n'est pas juste ! s'écria Petit-Eustache en prenant son billot. Je n'ai pas entendu le commencement, moi!

— Cinquante mille hidalgos et cinquante mille habits rouges, lui répondit Lafleur. Sais-tu compter, flston? Ça fait-il juste le rouleau?

'— Et combien le roi Joseph a-t-il de violons pour faire danser tout ça?

— Dans les quarante... Mais le vieux Jourdan a mis son bonnet de police de travers, que dit le capitaine, et il a promis de hacher les mangeurs d'oignons pour faire la sauce aux homards.

— Faut toujours un brin d'échalotte dans la mayonnaise, dit Jean Goutard, enchanté de la tournure culinaire que prenait l'entretien.

— Et pour quel jour, le tremblement?

— Ça se mijote... On décore la salle pour nopces et festins... cent soixante mille couverts, cartouchinette !

— Les quatre vieux sont Invités?

— En grand!

— Vive l'amour! clama Petit-Eustache, qui lança son bonnet en l'air.

On s'embrassa à la ronde avec transport. Le respect seul empêcha qu'on ne reprit la sarabande autour de la marmite,

— C'est pas l'embarras, capitaine, avoua Petit-Eustache dans cette effusion de franchise que provoque l'allégresse, on en avait assez, voyez-vous, de l'état de taupe !

— C'est vrai, ajouta Jean Goutard, que faut une vocation particulière pour la passer douce dans le sein des ténèbres, avec simplement ce que le bon Dieu envoie pour la nourriture et la perspective de se réveiller poignardé par le? naturels du pays, s'ils découvrent la frime.

— Us commençaient à dire que j'avais comme ça un drôle d'accent, prononça Sarreluck en pur lorrain.

246 LE CAPltAlNE FANTIDIAe

— Et je m'étais fait, confessa Lafleur, quelques jaloux par mon amabilité au vis-à-vis des dames.

— Moi, d'abord, déclara le Màlouin, chaque fois que j'endossais mon froc de moine pour prêcher en mauvais espagnol et courir les champs à la recherche des nouvelles, je me trouvais sensiblement une odeur de roussi!... Enfin, n'importe! Aujourd'hui tout est chance! Bon souper, bonnes nouvelles. Un coup au drapeau, avec la permission du capitaine !

Le capitaine, puisque tel était ici le titre accordé an courrier major, Pedrille de Thomar laissait dire et roulait sa cigarette entre ses doigts d'un air pensif. Il répondit par un sourire distrait et un signe de tête à la requête de Petit- Eustache, et donna même de bonne grâce à la fameuse outre une courte accolade .

— Ces coquins de Pharaons ne font pas usage de piquette! dit-il en passant la peau de bouc à son voisin.

— - Merci-Dieu! si je n'étais chrétien, dragon et Bretou de Saint-Malo, s'écria Pelit-Eustache, je voudrais me faire baptiser païen pour faire la noce avec ces paroissiens-là depuis le premier janvier jusqu'à la Saint-Sylvestre! C'est tous l'es jours fête pour eux, et ça ne m'étonne pas que les hidalgos mangent leur pain sec, puisque tous les friands morceaux de l'Espagne cuisent dans la marmite de ces gueux-là!

— Au rapport! dit brusquement le seigneur Pedrille.

On fit silence aussitôt et tous les visages prirent la tnèilie expression d'obéissance miUtaire. Le capitaine buvait à la main son crayon et son carnet.

— Où est le Gibose? demanda-t-il avant de eomméiïcer.

— En route avec la senora, depuis une heure.

— Rien dr. nouveau chez vos voisins?

— La Haute-Femme, comme ils appellent leur reine, pst arrivée d'hier au soir, et il y a sabbat comple^l dans leui;-caves.

— A vous, maréchal des logis! reprit le capitaine en s'adressantà Petit-Eustache.

— C'est îlatteur de se l'entendre dire par un chef, murmura 1« Malouin, mais n'cmpOcJie que nous sonim--^ - '.<Hc-

ment pressés d'en avoir enlin les agréments réels, tels que rang de sous-ollifier dans l'armée, paye et palons... Mais puisqu'on touche au terme, sudit... 11 y a donc que j'ai fait un tour de valse de l'autre côté du Tage, jusqu'à Truxillo et Caceres, avec l'uniforme anglais dans ma valise et l'habit de moine sur le dos, quêtant le long du chemin pour le pauvre rouvcnt de Saint-François...

Des fois, bien m'en a pris d'avoir un bon cheval entre les ; iinbe.«, car il y avait deux fainéants de vrais moinesqui faisaient la même tournée que moi. Belveder tient la campagniî an delà de Caceres. 11 y a avec lui une trenlain»! de mille île matadors dont chacun mangerait une douzaine de grenadiers français, à ce qu'ils disent. Chaque jour l'armée de Belveder fait de nouvelles recrues. J'ai eu l'honneur de voir Son Excellence, qui ne demande qu'à rester tranquille comme un petit saint. L'ordre de la junte suprême et l'avis de sir Arthur Wellesley ont également satisfait Son Excellence. Il est convenu que son armée ne bougera pas, à moins d'une sommation directe du quartier général anglais.

— A vous, maréchal des logis Coutard.

— Hier au matin, j'étais encore sur l'Alagon, parmi les guérilleros d'Urban Moreno, el Verdugo, morbleu! Ceux-là font la guerre aux poules et passent leur vie à écorcher les Français eu paroles. L'arrière-garde anglaise a voulu les régulariser, mai: ils ont assassiné quelques traînards de l'arrière-garde anglaise... Ils se plaignent de navoir plus rien à faire, depuis que l'armée du maréchal Victor a remonté le Tage, et surtout de ne pas voir assez souvent leur illustre capitaine, le seigneur Urban Moreno...

— Ils le verront sous peu... Après?

FiU disant cela, le courrier eut un sourire qui se refléta sur les lèvres des quatre dragons.

— Après? lépéta-t-il.

— Ai)rès?... Un message, capitaine, un message dont je me suis chargé pour le même illustre seigneur Urbaa More;»" bourreau des ennemis de la Foi...

— !)(' qui le message ?

— Du lieutçuant-colonel du 3* grenadiers écossais.

— De Noir-Comin?

— Juste !... Un beau brun, tout de même. Il assigne au seigneur Urban Moreno rendez-vous pour cette nuit.

— Loin d'ici?

— On ne peut plus près, au contraire : au camp des Rômes de l'anneau de fer, dans les ruines du couvent de Saint- François de Sor.

— A quelle heure?

— De minuit au lever du jour.

— Urban Moreno y sera ?

Comme le capitaine prononçait ces derniers mots, il y eut au dehors un sifflement de couleuvre et Petit-Eutache répondit à haute voix :

— Donne-toi la peine d'entrer, Gibose ; il y a du monde à la maison.

Le pas furtif de Lazarille descendit les degrés. Celui-là n'était pas un soldat; au lieu de saluer militairement le capitaine, il lui prit la main pour la porter à ses lèvres.

— Si vous voulez ne pas faire attendre le laird de Comin, maître, dit-il, vous pouvez lui envoyer Urban Moreno sur l'heure, car le laird de Comin est arrivé au rendez-vous.

— Tu nous écoutais donc, petit homme ! s'écria Jean Cou tard.

Le Gibose répondit :

— J'écoute toujours.

Puis il parla bas à son maître ei se retira hors du cercle de lumière, en roulant Foutre devant lui si dextrement qtie personne n'y prit garde.

Les rapports continuèrent. Sarreluck donna la position exacte d'Arrizaga, dans le Léon, où l'oncle Mina venait d'entrer avec sa division navarraise et les Basques d'Arreguy \ Lafleur apporta des nouvelles des armées de Ballesteros, La Roman a et del Parque.

Tous ces différents corps avaient aes cadres considérables; la plupart avaient déjà été vaincus nombre de fois et dispersés, mais ils se reformaient sans cesse. Quoique les Espagnols se fussent montrés partout de pitoyables soldats eu rase campagne, ils ne laissaient pas d'apprendre peu à peu

le métier de la f^uerre et leur masse croissante menaçait chaque jour davantage.

Le courrier ferma sou rarnet où il avait pointé quelques notes courtes et hiéroglyphiques.

— Maintenant, mes braves garçons, dit-il en promenant â la ronde un coup d'œil gaillard et souriant, puisque je suis content de vous, je vais vous donner votre récompense.

— Une surprise! une surprise! lit gaiement le chœur drs dragons.

— Que diriez-vous, continua le courrier, d'une belle et bonne algarade pour cette nuit?

Ils se levèrent tous les quatre et leurs visages étaient radieux.

— Une escarmouche avant la bataille! s'écria Coutard en frottant ses grosses mains, habiles à toutes œuvres de cuisine, mais qui maniaient mieux encore le sabre que la casserole.

— Il y a donc encore des taloches à donner et à recevoir sous la voûte céleste! ajouta Petit-Eustache dont la voix chevrotait d'attendrissement.

— C'est pour de bon, au moins, capitaine? demandèrent les deux autres. Si on nous mettait comme ça l'eau à la bouche...

— C'est pour de bon! interrompit le courrier, et vous ne vous plaindrez pas du peu de besogne! Il s'agi', en deux mots, d'attaquer à nous cinq, avec Lazarille pour corps de réserve, un détachement de quatre cents grenadiers écossais... braves comme l'épée, vous le savez bien... de les mettre en déroute de façon à ce qu'il ne reste pas un traître plaid dans leur camp... j'ai besoin de cela... et déjouer ledit tour assez vite pour que je puisse m occuper avarxt le jour du rendez-vous de Noir-Comin avec le seigneur Urban Moreno.

Les dragons se regardèrent.

— Cinq contre quatre cents! grommela Sarreluck.

— Ça parait chaud au premier aspect, dit Petit-Eustache ; mais, puisque c'est l'idée du capitaine, va de l'avant f artovUl

— En i)lus, ajouta Coutard en clignant de l'œil, que doit y avoir une manière de s'en servir... Serrons les rangs, vieux,

.ot altention au bout de théorie!

— Lazarille! appela le courrier.

— Présent! répondit le Gibose, qui se mit sur ses pieds .en chancelant.

11 s'était couché dans son coin, mais il avait pris peu de repos, parce que l'outre lui servait d'oreiller.

— Apjjroclie, continua le capitaine. Tu composes toute no- .tre infanterie... De parle ciel, voyez comme il se traîne! Qu'est-il arrivé à ce pauvre garçon?

Le Gibose parvint à se lever une seconde fois.

— Plein jusqu'au goulot! dit Petit-Eustache. Supprimée, l'infanterie !

— Es- tu ivre à ce point, Lazarille? demanda le capitaine avec inquiétude.

— 11 y avait du temps, répondit le petit homme, balancé comme unmàtde navire par la houle, que j'avais fantaisie de boire, à même l'outre, tout ce que je peux tenir.

Il ne balbutiait pas et ses yeux s'ouvraient tout grands. . — Retirez-lui l'outre ! commanda le capitaine.

— Maître, répondit le Gibose d'un ton respectueux, ce n'est pas la peine. Tout ce qui peut tenir y est : j'ai fait la chose en conscience. Si vous avez besoin de moi, ne craignez rien ; la tête est saine comme un gland, il ne manque que les jambes. Petit-Eustàche ne refusera pas de mettre un ami en croupe, que diable! et, une fois arrivé, dites-moi seulement ce qu'il faut faire. Je suis capable de tout, excepté de marcher et du boire.

Les sourcils du capitaine se froncèrent. Il saisit le petit homme au collet et l'attira jusqu'auprès du foyer. Là, il lui mit les deux mains sur les épaules et l'examina attentivement^ les yeux dans dans les yeux.

— Dieu me pardonne! murmura-t-il en se déridant, on n'aura jamais vu semblable caricature ! Si tu ne fais i)as rire les honnêtes gentlemen, toi, c'est que décidément ils seront de méfiiante luuneur. Reste là. et ouvre tes oreilles toutes grandes ; vous, camarades, écoutez et souvenez-vous qu'il

LE CAPITAINE FANTOME 2."j1

faut manœuvrer serré, quand on a l'honneur de combattre un contre cent!

Les drapons firent cercle. Vous eussiez vu, pendant que le capitaine parlait, leurs ligures naïvement avides briller d'intelligence et d'intrépidité. L'œïl du bossu était clair; il comprenait, c'était manifeste, mais il se distinguait pardon imperturbable sang-froid. Quand le capitaine eut achève;. 1(S dragons agitèrent leurs bonnets en poussant un hourrah d'cntlîousiasme.

— Voilà ce que j'appelle une jolie aventure, dit paisiblement le Gibose. Maître, je suis à mon affaire, et vous serez content de moi.

— Avez-vous bien saisi ? demanda le seigneur Pedrille à sa cavalerie.

— Sonnez le boute-selle! s'écria Petit-Eustache. Nous allons les mener jusqu'à la frontière de Portugal !

Leurs costumes espagnols furent dépouillés eu un clin d'œil et ils se précipitèrent vers le lit de camp, au-dessus duquel pendaient les uniformes. Le courrier major passa dans la loge, qui était sans doute son cabinet de toilette.

— U'-i coup de main, s'il vous plait ! réclama le Gibose, admirablement paralysé de la plante des pieds à la ceinture. Je prie qu'on me mette à portée de ma défroque, et je ferai le reste.

Les préparatifs durèrent dix minutes. Au bout de ce temps, le feu était éteint dans le caveau et l'on entendait résonner des bottes éperonnées dans le couloir communiquant avi^il'étuve antique, transformée en écurie.

Après cinq autres minutes, aux dernières lueurs de la lune qui allait cachant déjà son disque rougi derrière la chaîne des monts Gredos, une cavalcade descendait silencieusement la colline où blanchissaient, éparses, les ruines du couvent de Saint-François-de-Sor.

La cavalcade était composée de cinq dragons français, dont le premier avait l'uniforme de capitaine, tandis que ta dernier tenait v'n croupe une vieille femnic Lossue.

XVÏÏ

Cinq contre quatre cents.

En quittant lord Edouard Wellesley, le lifeutenant Hector de Chabaneil avait regagné le quartier assigné aux prisonniers français. Les bons gentlemen grenadiers le saluaient d'un cordial bonsoir tout le long de sa route, et il semblait en vérité qu'il fût leur hôte, non point leur captif. Nous sommes heureux de n'avoir point ici à faire ressortir ex professa le contraste qui existait entre la courtoisie écossaise et les mesquines cruautés de la rancune anglaise.

L'Angleterre a un talisman pour enrégimenter sous le drapeau de ses haines tant de cœurs généreux et vaillants. L'Ecosse combat pour elle ; l'Irlande, l'Irlande elle-même lui donne le meilleur de son sang. Il faut admirer en silence ces suprêmes habiletés de Carthage !

Il est certain, cependant, que la bienveillante clémence dont faisaient preuve ici les gentilshommes highlanders n'excluait nullement les précautions usitées à la guerre. C'étaient, dans toute la force du terme, d'excellents soldats, les favoris de Wellington, la fleur de Farniée britannique ; ils savaient leur métier dans tous ses détails et, tout en s'abstenant de rien faire qui pût aggraver la position de leurs ennemis vaincus, ils se tenaient sévèrement sur leurs gardes.

En traversant le camp, Hertor de Chabaneil put admirer la simplicité des mesures prises pour sauvegarder le détachement et tenir le quartier des prisonniers en surveillance. A partie poste, commandé par l'enseigne Farlane et destiné aux patrouilles, il y avait un cordon de sentinelles dans l'enceinte même du camp et une ligne de gardes avancées, à environ cinq cents pas des tentes. En dehors de ce système, deux factionnaires à l'extérieur du hangar, un caporal "t un soldat à l'intérieur, avaient charge spéciale des prisonniers.

Hector, non? devons le dire, fit ces observations parce qu'elles se présentaient à lui et sans y attacher autrement

d'importance, car aucune idée d'évasion n'était en lui. Sape» lite troupe avait été désarmée; l'espoir de tromper la surveillance écossaise présentait peu d'apparence de raison, et quant à la pensée de s'ouvrir uue issue de vive force, c'eût élé tout simplement folie.

Il était d'ailleurs dans une situation d'esprit voisine du découragement, et le résultat de son entrevue avec ce jeune liomme qui lui avait ouvert les bras tout d'abord avec une chaleur si fraternelle ne faisait qu'ajouter à l'amertume de sa situation. Il est des heures désespérées où tout manque à la fois, où le sol lui-même semble se dérober sous vos pas.

La veille de ce jour, un grand éblouissemcnt avait passé dans le cœur d'Hector ; l'amour lui était venu comme une fièvre, mais, en môme temps que l'amour, on eût dit qu'un vent de malheur s'était abattu sur lui. Ses rêves d'autrefois s'évanouissaient avec son rêve d'aujourd'hui, et ce n'était pas seulement par les armes qu'il se sentait vaincu.

Il aimait. Il n'avait pas tout dit à Ned, car le germe de toutes les délicatesses était dans cette jeune àme, et sa confidence s'était honorablement arrêtée à ce qui lui était personnel. Il aimait et il se croyait aimé. Pourquoi croyait-il cela? Mon Dieu ! interrogez votre cœur, vous qui êtes jeunes; et vous qui ne l'êtes plus, souvenez-vous. De même qu'il y a des aveux bien explicites dont la signification est nulle, de même, il est des mots, moins que des mots, des regards, moins encore, s'il se peut, des riens, qui parlent à l'àme «on vrai langage.

Hector était un enfant loyal et modeste en qui vous n'eussiez pas trouvé un atome de fatuité; il avait vu Joaquina deux fois, et c'était son rival qui venait de lui apprendre son nom. Cependant Hector se croyait aimé; il fallait à cet espoir une raison d'être. En amour et chez certaines natures réservées dans leur noblesse, c'est le désespoir qui vient tout seul.

Mais qui n'a remarqué la propension de notre esprit à

charger le sort d'autant de crimes que nos désirs rencontrent

de barrières? Liez les mains d'un homme, et il se figurera

de très-bonne foi que, sans ce lien nouveau qui l'arrête, U

pourrait saisir aujourd'hui tout ce qu'en vain il souhaitait la veille. Qu'il se trompât ou non, Hector ne voyait qu'un obstacle entre lui et sa belle cousine : la privation de sa liberté. Il avait trébuché au seuil du bonheur.

Et du premier coup sa force fléchissait, il voulait déjà s'engourdir dans son malheur. Il était parti du quartier général chargé d'une mission de confiance, quoiqu'il ne fût que le messager portant le mystère d'une lettre close; ses camarades avaient envié l'occasion qu'il avait de se distinguer, et le maréchal Jourdan lui avait recommandé la prudence encore plus que le courage...

Tout était fini, la partie était jouée et perdue. L'heure même, fixée pour l'accomplissement de sa mission secrète, allait sonner et l'appeler en vain. Ces idées de fatalité qui suivent les grands deuils s'emparaient d'Hector malgré lui. La décadence des races une fois commencée se poursuit avec une rigueur implacable. Il était le dernier Ghabaneil, et je ne sais quelle condamnation pesait sur le sang qui coulait dans ses veines.

U rentra et répondit de son mieux aux amicales prévenances des diîux gentlemen à qui la garde intérieure était confiée, mais il se fit indiquer bien vite sa couche et s'y réfugia pour trouver un peu de solitude.

U s'étendit tout habillé sur son lit de camp, isolé par honneur pour son grade, et ferma incontinent les yeux.

Sa tête éclatait; il fit un efî'ort suprême pour chasser la tyrannie importune de ses regrets. Une pensée se présenta où il entra comme en un asile : l'étrange et longue histoire racontée par le courrier major.

Au moment oii miss Ned avait passé son bras sous le sien, son intention avait été de suivre le seigneur Pedrillo, car certaines portions du récit de ce dernier lui avaient été manifestement adressées. Hector avait un culte pour la mémoire de son frère. Peut-être cet homme en savait-il plus long encore qu'il n'en avait dit.

L'intérieur du hangar oti les prisonniers français étaient couchés et dormaient pour la plupart présentait un aspect tout particulier. Les flancs seuls en étaient protégés par des

LE CAriTAFXE FANTOME 255

cloisons et des toiles; pour toiture, il n'avait que le feuillage des frênes, dont les troiirs servaient de chevet à quelquesuns des lits. A la lueur de l'unique lampe qui fût allumée pour permettre la surveillance, ces troncs jetaient do grandes ombres et faisaient l'effet d'une haute colonnade. ■ Plus d'un chasseur-voltigeur, avant de fermer l'œil, avait jeté son regard inquiet vers la vofite de feuillage, en souvenir de l'anecdote rapportée par le sergent Morin et de la façon originale dont les Espagnols avaient, cette nuit-là, trahi leur présence. Propre-à-Rien, ex-caporal de route et homme d'imagination, avait cru voir des mouvements parmi les branches, mais l'Aimable-Âugusle lui avait dit :

— Les populations qui boivent du grog à volonté entretiennent la richesse de leur sang, à l'aide des bous principes de ce breuvage. L'Anglais n'a pas d'odeur forte comme le naturel de ces pays, tanné de peau pour la plupart comme un mulâtre des colonies et semblable au chien enragé pour riiurreur de la propreté. Il ne tombera rien sur toi du haut des branches, à l'exception que le Irène produit des mouches rantharides en abondance, employées par les hôpitaux, en plus qu'il ne sort pas un renard de la poche du sergent chaque fois qu'il en conte du sévères!

— Voilà donc ce que c est que d'être dans les fers! soupira Pont-Neuf.

— Tout de même, repartit Toulousain, l'estomac ne s'en plaint pas jusqu'à présent. Quelle nocel

— Si, quoique ça, risqua encore Propre-à-Rien, le capitaine Fantôme glisserait tout doucement de branche en branche et viendrait nous rendre à la liberté...

— La paix, là-bas, et ferme l'œil! ordonna de loin le sergent. Le Marseillais disait : La nuit est l'empire dn sommeil.

Hector aussi, machinalement et sans partager les craintes ni les espoirs du conscrit, avait les yeux tournés vers le dôme de feuillage, que la nuit faisait paraître épais comme une toison et où couraient, blancs et tortueux, les longs rameaux des frênes.

À une faible distance du point où le tronc de l'arbre qui

l'abritait s'épanouissait en Lranclies, il voyait les rameaux disparaître dans l'ombre, comme ces sentiers des bois qui se perdent au bout de quelques pas dans le fourré. Certes, parmi tous ceux qui reposaient là, Hector était celui qui désirait le plus ardemment la liberté.

Le chagrin berce parfois comme la fatigue; Hector était bercé par les deux en même temps et le sommeil planait plus près de son front qu'il ne croyait. Il pensait bien ne pas fermer l'œil de la nuit, mais ses idées vacillaient déjà dans sa cervelle endolorie et participaient du rcve.

Ces sentiers des bois qui se perdent au bout de quelques pas vont loin, bien loin. Hector songeait à ces grandes forêts de France. Une fois qu'on est dans une de ces routes tortueuses et qu'on a seulement cinq minute? d'avance sur l'ennemi, on est libre. Où allaient ces rameaux blancs qui, eux aussi, se perdaient dans les ténèbres? Si l'on parvenait à grimper dans ces arbres sans être aperçu... Hélas! c'étaient des routes pour les oiseaux ou pour les écureuils !

Et notre jeune lieutenant, éveillé à demi, se tournait sur sa couche avec colère.

Un radieux visage passait au loin de ce côté : un sourire filtrait à travers les mille trous d'un voile de dentelle. Je ne sais quelles voix murmuraient à son oreille ce nom de Joaquina, plus doux que la musique des anges. La vision l'appelait; il voulait s'élancer, mais ses jambes tenaient au sol, et il s'éveillait encore, la tète brisée, le cœur malade.

n entendait alors le pas régulier et plein de précaution du caporal et du soldat écossais qui se promenaient pour combattre le sommeil. Ces pas, qu'en toute autre circonstance il n'eût pas même remarqués, sonnaient dans son oreille comme des coups de marteau. Comment garder un beau songe avec ces pas cruels qui sans cesse parlaient de captivité?

D'autres bruits vinrent. On causait à voix basse en dehors de la tente. Gela dura quelques minutes, puis :

— Bonne garde, gentlemen !

— Bonne promenade, senor!

A l'entrée du hangar, on appela doucement :

— Caporal GrantîPstt!

Grant et son soldat se dirigèrent de ce côté. Il y eut un chuchotement, accompagné de rires étoufl'és.

— Ne buvez pas tout, Bium! il en faut pour tout le monde!

— Quel cher garçon que ce courrier! et quel brandy !

— S'il y avait seulement un compagnon comme celui-là sur dix Espagnols !

— Rubis sur l'ongle I chacun à son poste !

On ne parla plus et les pas recommencèrent. Hector avait la tête si lourde qu'il n'avait pas même essayé de voir de quoi il s'agissait.

— Dieu me damne! Saunie, murmura Grant après un silence, lequel de nous deux marche de travers?

— C'est vous, caporal.

— N'allez-vous pas tomber, garçon ! qu'avez-vous à chanceler comme cela?

— C'est vous, caporal.

— Vous avez bu plus que de raison, Saunie !... Que diable! vous me faites tourner!...

— C'est vous, caporal.

Il y eut un bruit de chute douce, comme si les deux bons amis se fussent affaissés ensemble sur le sable. On dut faire effort pour se relever, en riant avec fatigue, puis tout se tut.

Hector était bien aise de ne plus ouïr ce pas qui martelait son oreille. Sa pensée n'allait point au delà. Il n'entendait plus que le lointain bavardage du corps-de-garde où Farlane et ses hommes tuaient le temps. Les quarante prisonniers ronflaient comme un seul chasseur-voltigeur. Les yeux d'Hector se chargèrent de sommeil.

Il croyait veiller toujours, et en effet ses paupières se relevaient parfois pour lui rendre conscience de ce qui l'entourait. U voyait alors les grands troncs qui semblaient se mouvoir aux lueurs vacillantes de la lampe, ou bien encore un rayon de lune perçant obliquement les feuillages qui pendaient au-dessus de sa tête.

Mais le calme et la fraîcheur de la nuit produisaient enfin leur effet : toutes ces sensations allaient s'amortissanl ; il allait bientôt entrer dans le sommeil par cette porte du rêve et dormir en songeant qu'il veillait.

Des pas encore ! au diable ! Hector s'en croyait débarrassé. Ces pas étaient furtifs et bien légers, pourtant. Ce n'étaientplus ceux du caporal et de Saunie son soldat. Us s'arrêtèrent à peu près au centre du hangar. Hector releva ses paupières alourdies. On ne voyait plus les troncs s'élancer du sol ; le dortoir était plongé dans les ténèbres, mais la lune paraissait mieux au travers du feuillage.

Quelqu'un avait-il éteint la lampe? ou bien la lampe avaitelle fini de brûler toute seule, car le silence régnait plus profond que jamais ?

Il est une chose qui éveille mieux qu'un pas, c'est le bruit, si faible qu'il soit, d'un corps qui rampe. Hector se souleva en sursaut sur le coude, parce qu'il entendait ramper non loin de lui. Était-ce encore un rêve ! Il se frotta les yeux. Une masse noire se mouvait à portée de sa main.

On l'appela par son nom tout bas. C'était une voix qu'il avait entendue déjà, peut-être, mais qui n'éveillait en lui aucun souvenir précis. Ses yeux faisaient un eflort désespéré pour percer la nuit; c'était en vain.

— M'entendez- vous? lui demanda-t-on.

— Oui, répondit Hector.

— Vous êtes bien le lieutenant de Chabaneil? -Oui.

— Parlez très-bas et ne bougez point.

— Qui êtes-vous?

— Un ami qui vous apporte la liberté.

La masse noire avait continué de s'approcher. Elle éfnit maintenant si près, qu'Hector croyait sentir sur sa joue le vent de son haleine. C'était un homme ; Hector pouvait distinguer maintenant les contours d'un corps humain, mais il ne voyait point de visage, ou plutôt la partie qui devait être le visage et qui le touchait presque était sombre et ne se détachait point du reste.

— On vous a fait tenir, ce soir, reprit la voix,, l'avis de ne donnor voire parole sous aucun prétexte.

— Je n'ai pas donné ma parole.

— C'est bien... Vous avez sur vous votre lettre close? Hector garda le silence.

— Je sais qu'on ne vous a point fouillé, poursuivit la voix. Celte nuit, à la troisième heure, vous deviez vous rencontrer, sous le château de Cabanil, avec un personnage qui vous est inconnu. Les mots à échanger étaient : Espagne — Espoir...

— Oui étes-vous? répéta le jeune lieutenant avec agitation.

— Plus bas! et ne prenez point la peine d'interroger. Je suis ici pour vous, non point pour moi..., et ce que je vous dis doit vous donner créance plus que ne le pourrait faire un nom...

— Un secret peut être surpris..., balbutia Hector.

— On ne vous demande rien, M. de Chabaneil. Désormais, vous ne pouvez être fouillé que demain matin. Il faut qu'avant le jour votre lettre close soit remise à son adresse.

— Par vous?

— Par vous.

H y eut un instant de silence. Tout était confusion dans l'esprit d'Hector de Chabaneil. 11 était tout jeune et, à cause de cela précisément, il avait défiance de lui-même. Vainement faisait-il eflort pour asseoir sa pensée. Une idée vague, mais tenace, faisait en lui ombre à tout le reste : ce pouvait être un piège.

Et, cependant, pourquoi cette ruse, quand l'ennemi, dix fois supérieur en nombre, pouvait si aisément user de violence?

Dans une guerre ordinaire, ce n'eût pas même été là une question, mais il faut se souvenir qu'il y avait ici un tiers élément entre les armées anglaise et française. Bien des fois déjà les Anglais avaient été obligés de sauvegarder par la force la vie de leurs prisonniers.

La haine espagnole rôdait comme une bête fauve autour des champs de bataille pour achever les blessés et massacrer

les captifs. On était ici à plus de vingt lieues des avant-postes français. Si l'inconnu n'était pas un Anglais, ce devait être un Espagnol.

Hector avait songé à Ned Wellesley, mais c'était une autre voix, et Ned, qui eût été un ami si loyal, devait être un chevaleresque ennemi.

C'était bien plus espagnol qu'anglais , d'ailleurs , cette masse sombre qui rampait dans la nuit.

— Avez-vous confiance? demanda la voix.

— Non, répondit Hector.

— Et pourtant, murmura l'inconnu, celle que vous avez sauvée a encore besoin d'un défenseur... Vous êtes prudent, M. le comte!

Le jeune lieutenant tressaillit.

— Venez-vous en son nom? demanda-t-il.

— Non, repartit à sou tour la voix avec un tel accent de franchise qu'Hector demeura ébranlé.

— Pour avoir une chance d'accomplir mon devoir, dit-il, et pour être libre, je risquerais cent fois ma vie. Je puis agir comme si j'avais confiance.

— J'ai conn u un autre Chabaneil qui était moins raisonneur que cela, murmura la voix. Je vous préviens, M. le comte, que vous ne risquez rien du tout. D'autres vont jouer gros jeu peut-être, mais vous serez simple spectateur de la partie.

— Ne s'agit-il pas d'une évasion?

— Il s'agit d'avoir un pou de sang-froid et de légèreté. On ne vous demande pas le courage d'un bon, mais simplement l'adresse d'un chat.

— Qui que vous soyez... menaça Hector avec colère.

— Plus bas! l'interrompit-on d'un tout autre accent. Pardonnez-moi, jeune homme. Je sais que vous êtes brave comme votre épée, mais nous avons déjà perdu beaucoup trop de temps. Je suis voire supérieur et je vous en doimerai la preuve. C'est assez discuter, je vais parler, écoutez.

Il y avait dans ces paroles un ton de bonhomie et à la fois d'autorité qui lança notre lieutenant dans un nouveau courant d'idées. C'était du français, cela. Hector fut dominé

malgré lui comme s'il eût vu l'épaulette à gros grains d'un chef et il écouta de toutes ses oreilles.

— Par-dessus le marché, lui dit-on, je suis votre ami, et vous le verrez bien. Voici votre consigne : ne dormez plus. Dans une heure, la lune descendra sous l'horison. Guettez ce moment; quand vous verrez le ciel s'assombrir tout à fait au travers des branches, éveillez vos hommes sans bruit...

— Nous n'avons pas d'armes, l'interrompit Hector.

— Vous n'avez pas besoin d'armes. Avec des armes vous ne pourriez pas franchir le double cordon de sentinelles. Vous êtes bien traité ici, mais vous êtes bien gardé. Quand vous aurez éveillé vos hommes, au heu de vous couler, comme vous en avez, je le vois, la pensée, hors de la tente, et au lieu d'essayer candidement une fuite impossible par les chemins battus, vous grimperez tout doucement aux arbres... Il y a six arbres, et vous êtes quarante, cela fera six ou sept voltigeurs par arbre.

— Et nous gagnerons de branche en branche? demanda Hector, repris de toutes ses défiances ; supposez-vous que ce Boil une chose faisable?

— Et vous resterez tranquilles, s'il vous plait, mon lieutenant, fut-il répondu ; supposez-vous que ce soit la mer à boire? Je dis tranquilles, entendez-vous, comme si vous étiez faits du même bois que vos arbres! Il est bien entendu qu'avant cela vous vous serez cachés de votre mieux, et que vous vous serez établis là-haut le plus commodément possible. J'ai l'honneur de vous faire remarquer que vos hésitations seules m'ont fait changer de manières à votre égard. Ceci est positivement un ordre, et je désire savoir si vous l'exécuterez.

— Je l'exécuterai.

— Fort bien. Savez-vous l'anglais, lieutenant?

— Quelques mots...

— Il n'en faut pas davantage. Pendant une heure, je vous charge de remplacer ici quatre bons garçons de factionnaires que j'ai endormis d'un coup de baguette. A droite et à gauche, vous entendrez deux ou trois fois, d'ici que la lune ne

262 LE CAt>iTAlNfe PANtOME

se couche, une phfase de baragotîin qui répond à notre : Sentinelles, prenez gatde à vous! "Vous répondrez, soit à l'un, soit à l'autre bout du hangar, ces simples mots : AU right! Répétez, je vous prie, et saisissez bien l'accent écossais.

— Alt right! prononça Hector.

— C'est trop anglais ! Vous dites OU rdîte, comme si vous étiez une recrue du Middiesex. Mettez votre nez dans votre gorge et nasillez-moi : âll rête du fond du pharinx!

— AU right! répéta encore le jeune lieutenant en suivant de son mieux la prononciation indiquée.

— Progrès !. . . mais écoutez !

De proche en proche, une psalmodie nasale arrivait, comme si une série d'échos enrhumés se fussent répondu l'un à l'autre en anglais des monts Grampians. La masse noire gagna rapidement et sans bruit l'extrémité de la tente, souleva la toile et lança deux notes de parfaite ventriloquie, donnant les deux fameux mots : AU right!

— Voilà, M. le comte, dit-il en laissant retomber la toile. Gardez ce diapason. Quelqu'un de ces matins, nous déjeunerons ensemble, et j'espère que nous ferons plus ample connaissance... Un dernier mot : vous descendrez de vos arbres quand vous m'entendrez crier : A Talavera-de-la-Reine! et vous aurez alors la bonté de suivre la personne qui vous dira à l'oreille le nom du seigneur Urban Moreno... Il y a des gens qui valent mieux que leur renommée... En prenant la clef des champs, n'oubliez pas ceci, je vous prie : vous emmènerez ou vous emporterez les quatre grenadiers endormis, qui pourraient trop parler à leur réveil... Lieutenant de Chabaueil, au plaisir de vous revoir!

La masse sombrb se reprit à ramper et disparut an bout de quelques secondes.

Hector de ChabaUeil demeura littéralement étourdi. L'aventure avait débuté noire comme un de ces contes d'Anne RadciifTe qui étaient alors en pleine mode; elle Unissait plus leste qu'un dialogue de comédie. Notre jeune lieutenant n'avait pas pu suivre cfette évolution et se tiieitré au niveatl. n restait un pied dans le noir.

Il s'assit sur son séant, adossé à son arbre pour tâcher de se recordor un peu, mais il eut beau réfléchir et se creuser le cerveau, la situation ne s'éclaircit point. Il nageait en plein mystère. Quel pouvait être cet homme qui connaissait à la fois les secrets du maréchal Jourdan et ces autres petits secrets, nés d'hier, qui étaient la première page d'un pauvre roman d'amour? ^

Cette ligure noire, ce devait être un ma.=que, Joaquina cUe-mômo, peut-être? Mais la voix était bien d'un homme, la taille aussi. La pensée du courrier major se présenta tout à coup; Hector ne la rejeta pas si loin que les autres hypothèses. A la rigueur, ce pouvait être la vérité. Mais alors, qui était cet homme? Cette solution creusait le mystère au lieu de l'expliquer.

Deux fois la psalmodie des sentinelles fit le tour du camp et deux fois Hector prit le courage de soulever la toile de la lente pour lancer d'une voix un peu tremblante son AU right, prononcé à l'écossaise. Sa nature n'était point de jouer ce jeu et il eût préféré un rôle où la. réplique se donne avec l'épée. Mais le choix n'y était pas.

La nuit allait cependant s'épaississant. Chaque fois que son regard interrogeait le feuillage des frênes, il voyait le ciel plus obscur au travers des branches. Le moment vint où le scintillement plus vif des étoiles annonça que la lune avait complètement disparu. C'était l'heure fixée.

Hector éveilla le sergent Morin et les deux caporaux; il leur expliqua en deux mots ce que le détachement devait faire, et l'instant d'après l'ascension commença dans tous les arbres à la fois. Nos chasseurs-voltigeurs avaient tous bon pied bon œil ; l'opération se fit avec un remarquable ensemble et sans produire trop de bruit.

Hector resta le dernier dans la tente, afin de donner la réplique, au besoin, à l'appel périodique des factionnaires. Quand il eut accompli ce soin une dernière fois, il monta à son tour, et les frênes eurent leur t-omplète charge de fruits vivants. Lesinstructions du commandant mystérieux avaient été suivies à la lettre; nos soldats s'étaient juchés tout au sommet des arbres, et, quoique le feuillage de ceux-ci fûteo

réalité rare et grêle, il était complètement impossible, par cette nuit obscure, d'apercevoir aucun être bumain au travers.

On doit penser que l'excitation était grande parmi le dêtacbement. Personne, sans en excepter le sergent, ne comprenait un mot à ce qui se passait. Sauf Propre-à-Rien, qui trouvait fort ingénieuse et fort divertissante l'idée de jouer ainsi à cacbe-cacbe avec les Anglais, tout le détacbement jugeait la mesure insuffisante.

— Si l'on pouvait, avait dit le sergent Morin, à l'instar des singes d'outre-mer, voyager de branche en brancbe à trente pieds en l'air, il est sûr et certain que les bariolés n'y verraient que du feu, mais la lourdeur d'un cbacun s'y oppose, et dès que le jour va venir, ils n'auront qu'à lever le nez pour nous apercevoir. Va mal !

— C'est simple tout de même! opina Toulousain.

— A moins, dit l'Âimable-Auguste, qu'on ne vienne nous prendre ici en ballon du quartier général, comme j'ai vu à Paris des particuliers s'élever au-dessus des nuages.

— Le lieutenant a peut-être son idée ! insinua Pont-Neuf, non sans ironie; c'est jeune, mais on apprend un tas de stratagèmes à l'école.

Le lieutenant, hélas! n'avait; pas l'ombre d'une idée. 11 attendait, le cœur serré, ne sachant trop s'il était la victime d'une trahison sérieuse ou d'une plaisante mystification.

11 attendait. Le camp était plongé dans une tranquillité profonde. Le poste seul veillait et la conversation somnolente y languissait depuis longtemps déjà, nucun bruit ne venait de la campagne endormie. La nuit allait vers sa lin. Dans le calme, on avait entendu trois heures sonner au belVroi lointain de Gabanil.

Hector attendit tout le temps qui normalement sépare deux appels de factionnaires. La voix de la première sentinelle avancée s'éleva enfin. C'était l'écueil, car Hector n'était plus sous le hangar pour répondre, et il ne pouvait crier le AU right du haut de son arbre.

— Allons, messieurs ! s'écria Farlane dans le poste. Debout

tout le monde et faisons un bout de patrouille pour nous réveiller.

Autre écueil. La patrouille allait nécessairement trouver les factionnaires endormis et le liangar vide. • Mais, au moment où la seconde sentinelle lançait son cri paisible, un Qui-vivc? ieté en sursaut se lit entendre à l'autre extrémité du camp, et tout de suite après un coup de feu retentit.

— Alerte ! alerte ! alerte ! cria par trois fois le grenadier, qui se repliait au pas de course ; les Français !

— Les Français ! répondit une autre sentinelle qui déchar- •gea son fusil du côté de la fontaine San Julian. Alerte au drapeau!

Du fond d'un fouillis de broussailles qui flanquait la route de la montagne, une voix brève commanda :

— En tirailleurs ! et ménagez vos coups... Feu!

Une douzaine de détonations se succédèrent, parmi lesquelles un homme de sang-froid eût distingué cinq coups de carabine et sept ou huit coups de pistolets d'arçon.

Mais les braves grenadiers higlanders n'étaient pas de sang-froid. Ce sont des héros en ligne seulement. Dans une surprise, cl)acun de ces athlètes ne vaut pas le petit doigt d'un de nos bassets du centre. Il leur faut de bonnes nuits comme de bons soupers, et le temps de se préparer à la bataille.

Réveillés en sursaut et sortant demi-nus de leurs hts, car ils se couchent tout à leur aise, ils allaient et venaient dans le camp, cherchant leurs armes, se heurtant, se culbutant dans un désordre incroyable.

Les sentinelles repliées assiégeaient le corps-de-garde, parlant; toutes à la fois et dénonçant la présence de l'ennemi dans toutes les directions. La fusillade continuait en chan géant de place. Mowbray s'était élancé dans la tente du co lonel; on l'en vit ressortir tout pâle : la tente de Noir-Comii C'tait vide.

— Les prisonniers sont évadés ! cria une voix. Et d'autres :

— Le caporal Grantest mort! Saunie aussi!

— Égorgés, Mac-Plierson et Blum!

Les rangs se formaient, cependant, grâce aux efforts de Rouge-Dick, qui avaitpris le commandement etfaisait preuve d'un admirable sang-froid.

Les buissons d'où les coups de mousquet partaient naguère furent pris entre deux feux et grêlés de balles. Puis Rouge- Dick ordonna une charge à la baïonnette et s'élança le premier. Les buissons étaient vides. Pas un mort ni un blessé !

— Les Français! les Français! Les dragons! les dragons! Dans la nuit une cavalcade passa comme un tourbillon.

Les sabres résonnaient avec un bruit terrible.

— Feu sur les dragons! ordonna Rouge-Dick.

Il y eut une effroyable décharge. La moitié des grenadiers avait tiré à la fois.

Et la même voix, dans les hautes herbes qui couvraient le terrain majécageux au-dessus de la fontaine :

— Ménagez! ménagez !... nous les tenons!

— A la baïonnette ! hurla Rouge-Dick écumant de rage. Chargez !

On chargea. Personne dans les hautes herbes !

Comme les grenadiers revenaient, cependant, pris d'une vague terreur, car tout ceci semblait dépasser les limites du.naturel, ils purent voir, — tous purent voir, — non loin du feu du bivouac, qui vaguement l'éclairait, et juste sous le drapeau planté à l'orient du camp, selon la mode écossaise, un cavalier, immobile comme une statue équestre. Son visage était masqué de noir. Il avait le sabre à la main; il portait l'uniforme des dragons français, avec les épaulettes de capitaine.

Glands de frênes.

En haut des frênes ou nos chasseurs- voltigeurs s'étaient réfugiés, c'était une agitation presque aussi grande que dans . le camp lui-même. A la première alerte, le cœur d'Hector

avait battu violemment. 11 devinait tout à coup la feinte hardie qui était mise en œuvre pour son salut et celui de ses compagnons, mais sa curiosité, plus forte encore que son émotion, chauffait son cerveau jusqu'à la fièvre. Qui pouvait tenter cette entreprise en plein pays ennemi!

Lorsque la première décharge illumina les broussailles, il compta et mesura les coups, et la faiblesse des assaillants lui fut démontrée, mais presque aussitôt après le feu s'étendit et se renouA-ela dans des directions opposées. Etrange façon d'attaquer, pour des Français surtout! Assaut qui sans cesse menaçait et n'aboutissait jamais !

Les chasseurs-voltigeurs ne cherchaient pas si loin. Pouf eux, il y avait une armée entière autour du camp : infanterie, cavalerie et peut-être artillerie. Hector avait fort à faire pour modérer l'explosion de leur enthousiasme. L'.\iniable-Auguste avait déjà ouvert l'avis de descendre et de tomber sur l'ennemi au milieu de son désordre. Les armes ne manquent jamais à ceux qui savent les prendre.

Il y avait, en vérité, apparence de raison dans cette opinion et tout le détachement s'y ralliait de bon cœur. S Hector eût consulté sou envie, il n'aurait pas attendu qu'un subalterne la lui suggérât. Mais il y avait la consigne imposée et sa parole engagée. Le commandement n'était plus à lui.

— Ça n'est pas nourri, ce feu de peloton ! disait le sergent Morinen se tortillant sur sa branche comme si elle eût été de fer chauiîé à blanc ; pousse un peu ferme, les anciens ! ça ne roule pas ! Est-ce qu'il n'y a que les Angliches pour avoir des baïonnettes? Pas peur, sapeur !

— C'est des dragons! laissa tomber Pont-Neuf avec dédain, quand on entendit le pas des chevaux.

— Qu'ils chargent à fond, alors ! Ils sont en plaine, que diable !

— Silence, enfants! ou vous pouvez tout perdre, ordonna

Hector.

— Silence, les petits! répéta Morin. L'officier est rofliAier; quoiqu'on pourrait chanter ici la mère Godichon , ?ans crainte d'être entendu dans le remue-ménage.

— C'est étonnant tout de même, fit observer Pont-Neuf, que j'aie eu le premier l'idée de l'estrdtafîème du lieutenant.

— Les voilà qui chargent les Ecossais ! s'éria l'Aimable- Auguste. C'est des bons enfants, tout de même, ces va-nujambes.. , Lieutenant, laissez-moi descendre un petit peu.

— Que personne ne bouge !

Il y eut un moment de franche gaité quand les Ecossais découvrirent l'évasion des prisonniers.

— Cherche ! dit Morin lui-même. Ta brûles ! C'est le Marseillais qui aurait dit : Va bien !

Et tout le monde rire.

Mais il se fit un grand et solennel silence, en haut comme en bas, tout à coup. L'apparition dont nous avons parlé à la fin du dernier chapitre venait de se dresser au pied du drapeau, devant le feu du corps-de-garde. Les chasseurs- voltigeurs l'aperçurent les premiers et le rire se glaça snr leurs lèvres. Dans les veines d'Hector, le sang cessa de couler. Ainsi éclairé par le feu mourant, dont la brillante lame de son sabre renvoyait les derniers éclats, ce dragon avait une apparence si étrangement fantastique que la même idée vint à tous en même temps :

Et pendant que nos chasseurs-voltigeurs restaient bouche béante sur ce mot, cent voix, étouffant le même cri de terreur superstitieuse, répétaient en bas :

— A nous deux, miss Ned! cria Rouge-Dick : Feu! Deux coups de pistolet retentirent. Ned et Dick étaient les

deux meilleurs tireurs du régiment. La statue s'anima. Le sabre étincelant décrivit une courbe rapide et le drapeau anglais tomba dans la poussière.

— Feu! grenadier! feu! au nom du diable! cria Rouge- Dick qui se précipita en avant.

Le bruit de la décharge couvrit l'acclamation involontaire qui s'échappa de la poitrine de nos chasseurs.

— Si le bras n'est pins de chair et d'os, le sabre est toujours d'acier, au moins! s'écria l'Aimablc-Auguste.

— Bravo ! le capitaine Fantôme '

Le capitaine Fantôme, pour dire comme nos gons de làhaut, EQéritait cet applaudissement. Il ne faut pas fuir quand on a insulté un drapeau. Au lieu de fuir, le capitaine Fantôme chargea, bride abattue, Rouge-Dick et les siens, passa au milieu d'un cliquetis d'épées et d'un feu d'arlilice de coups de pistolets, puis disparut dans les ténèbres.

A cet instant, une voix joyeuse et jeune éclata derrière la fontaine.

— La bonne nuit, messieurs les Ecossais! criait-elle. Noua vous remercions de votre hospitalité de tout cœur !

— Sur ma foi! les coquins nous raillent! grinça Rouge- Dick. En avant! Ils sont tout près! Quand nous les aurons repris, nous saurons comment les traiter désormais !

— Lieutenant de Ghabaneil, ajouta miss Ned, votre conduite est indigne d'un gentleman et vous m'en rendrez raison !

L'Aimable- Auguste, Pont-Neuf et Toulousain, oubliant leurs terreurs, là-haut, se tordaient de rire et trouvaient la plaisanterie adorable.

— C'est celui-là qui fait bien la voix de notre lieutenant! disaient-ils.

— Major Mowbray, et vous, Edouard Wellesley, répliqua la voix qui s'éloignait, remarquez, je vous prie, que vous n'avez ni morts ni blessés dans vos rangs. Nous avons tiré à poudre sur nos compagnons de table. Je vous appelle, non pas en duel, mais en bataille, non pas un de vous, mais vous tous, à Talavera-de-la-Reine !

C'était le mot d'ordre flxé par l'inconnu dans sa mystérieuse visite.

— Garde à vous, soldats! dit aussitôt Hector. Tenez-vous prêts à descendre au commandement !

En bas, les grenadiers highlanders s'ébranlaient.

— Holà ! seigneurs hérétiques ! supplia une voix discordante au plus épais de l'ombre, n'écrasez pas une misérable créature de Dieu ! Je peux mettre vos mains au collet de ces scélérats de Français aussi sûrement que je suis une mère de famille et une fervente chrétienne.

— D'où sort cette sorcière! s'écria Rouge-Dick, qui s'é-

270 LE CAI'lTAINIi; FANTOME

lançait la claymore haute et tout bouillant du désir de combaltre.

11 y avait au milieu du sentier, et précisément devant la source, une vieille Espagnole grotesquement bossue qui semblait ivre et qui se traînait dans la poussière. Les Ecossais se détournèrent d'elle pour passer, mais elle arrêta le major par son plaid, disant de sa voix aigre et stridente qui dominait le tumulte.

— Ne méprisez pas le secours qui vous vient de Dieu, seigneurs écossais. Vous ne connaissez pas le pays et la nuit est noire comme l'enfer. Sans moi, vous ne trouverez jamais les démons qui s'y cachent.

Après ce dernier mot des fugitifs, Talavera-de-la-Reine, un silence subit et profond avait régné dans la campagne. Rouge-Dick s'arrêta parce qu'il se souvenait de l'inutilité des charges exécutées dans les buissons. Il avait conscience, malgré sa colère qui l'entrainaiten avant, d'être en face d'un ennemi habile et sûr de son terrain.

— Qui êtes- vous, femme? demanda- t-il.

— Je suis une mendiante, depuis que les Français ont brûlé ma cabane, seigneur.

— Et que faites-vous ici?

La vieille femme se redressa, montrant toute son étrange difformité.

— Seigneur, répondit-elle avec une candeur féroce, on avait sucré tantôt la fontaine de San Julian. J'étais venue voir en me promenant si quelqu'un des brigands Joséphins ou seulement quelqu'un des hérétiques était mort pour avoir bu l'eau de la source.

Le major recula de dégoût.

— Et vous avez vu les Français! demanda l'enseigne Farlane.

— Si mes pauvres jambes avaient pu me porter assez vite, seigneur!* anglais, ils seraient tous là couchés dans leur sang comme des bê(es mortes... car on égorge les prisonniers de guerre qui s'évadent, n'est-ce pas? Cela se doit. Mais on a défoncé des tonneaux de Malvoisie ici près, au château de Gdbanil, que tous les francisés soient brûlés chez Satan! et

j'ai eu plein ma soupière de vin pour ma part. Ils mettent dans leur vin du poison pour les jambes; je ne peux plus marcher depuis que jai avalé toute ma soupière. Seigneuries, ne vous impatientez pas, vous les aurez tous, tous jusqu'au dernier, et peut-être que vous en donnerez un à une pauvre fernme qui n'a pas encore eu l'occasion de faire souffrir un brigand jusqu'à mourir. Oui, oui, je les ai vus... mais pouvais-je crier gare, puisqu'ils m'entouraient? Ils se sont joués de vous audacieusement : cinq hommes à cheval, I>as davantage !

— Est-ce possible ! gronda Rouge-Dick.

— Et ils riaient encore, disant que votre sommeil est lourd par le trop que vous buvez et que voua mangez, mes gentilshommes. Les quatre sentinelles qui gardaient les prisonniers, étaient d'avance hors d'état de donner l'alarme, à ce qu'il parait, quand les deux fausses attaques ont mis tout gens dessus dessous chez vous, j'ai vu vos prisonniers, les chasseurs-voltigeurs, filer hors du bois de frênes... Pouvais-je crier et m'auriez-vous entendue? J'ai continué de me traîner jusqu'ici...

Le chef des cavaliers, Seigneuries, s'était déguisé en capitaine Fantôme pour se moquer de vous. Ne fouillerez-vous pas sa poitrine pour avoir son cœur ? Vous voyez bien ce sentier qui passe au travers des arbres? Pour dix minutes d'avance et moins que cela qu'ils ont maintenant sur vous, cette route vous fera gagner une lieue d'Espagne. Si vous n'êtes pas alourdis par trop de nourriture, comme ils le disent, au lieu de les rattrapper, vous les devancerez et les attendrez, embusqués sur leur passage. Vous êtes bien assez nombreux, n'est-ce pas, pour mettre une centaine d'entre vous sur leur talons dans cet autre sentier, là, derrière la fontaine, où ils étaient quand ils vous parlaient et qu'ils vont suivre jusqu'à Buenaventura, — où ils passeront le Tietar, les coquins, car ils vont tourner les hgnes anglaises par le pont de l'Arzobispo', sur le Tage. Vous avez douze lieues de pays découvert devant vous, et si vous étiez des Espagnols, je vous dirais : Vous les aurez avant une heure.

272 LE CAl'lTAINE FANTOME

— Où se rejoignent les deux sentiers? dî;manda Rouge- Dick.

— A deux lieues d'ici par l'un, trois liiues par l'autre, au village d'Arrivabene.

— Les prisonniers ne sont pas montés?

— Sur leurs jambes, Seigneuries, mais elles ont l'air d'être bonnes.

— Sont-ils armés?

— Ils auront des bâtons s'ils trouvent un taillis.

— Gentlemen, dit Rouge-Dick en s'adressant aux officiers qui l'entouraient, en l'absence de notre chef, je vous prie de me donner votre opinion. Quant à moi, la haine sauvage de cette créature m'est un garant de sa sincérité.

— Elle sait bien, ajouta le capitaine Temple en faisant sa voix terrible, que, si elle nous a trompés, le soleil levant la verra pendue à l'un de ces frênes.

— Mon avis est : En avant! s'écria Farlane, et voilà miss Ned qui voudrait être déjà parti.

— En avant donc, gentlemen! Mais comme l'ennemi nous a donné la mesure de sa loyauté, il faut craindre les embûches. MM. les Français font la guerre maintenant comme Arlequin. Ned, marchez en éclaireur avec cinquante hommes sur la première route; faites de même, Farlane, sur la seconde; le capitaine et moi, nous conduirons les deux réserves... Farquharl

Un grand bel Écossais de la basse-terre vint à l'ordre. Il ne portait pas l'uniforme des grenadiers, et c'était tout uniment le valet de Rouge-Dick.

— Vous prendrez les armes des prisonniers français, à la tente-magasin, lui ordonna Rouge-Uick. Je vous laisse à la garde du camp, que vous auriez- tout au plus à défendre contre quelque bande de maraudeurs espagnols. Si le colonel revient, vous lui direz ce que vous avez vu. Quant à cette femme, elle est votre prisonnière jusqu'à notre retour. Si elle a dit vrai, elle aura plus gagné en une seule nuit que dans tout le reste de sa vie ; si elle nous a trompés, la corde ! Farquhar, vous me répondez d'elle sur votre tête.

— Cela suffît, dit Farquhar avec importance.

L'armée de valets l'entourait.

— Je ne demande pour tout paiement qu'un Français! s'écria la bossue ; rien qu'un pauvre petit Français. Je n'en ai pas encore eu... Jouez des jambes, maintenant, et quand vous serez dans le foin, fauchez !

Les quatre corps de grenadiers s'étaient formés en bon ordre et les deux premiers avaient pris les devants au pas de course. Rouge-Dick ébranla les deux autres qui se mirent en marche rapidement et silencieusement.

Quelques minutes se passèrent. Les valets étaient ameutés autour de la bossue comme on entoure un animal inconnu, horrible et curieux. Chaque fois qu'elle voulait faire un mouvement elle traînait derrière elle ses jambes mortes comme une double queue de reptile. Ses mains crochues se cramponnaient au sol convulsivement, et son visage d'oiseau de proie avait par instants des gaîtés cyniques.

Elle demanda de l'eau-de-vie aux valets pour s'entretenir le cœur jusqu'au retour des Seigneuries et commença le récit des tortures ingénieuses et vraiment diaboliques qu'elle comptait infliger à son Français, quand elle l'aurait.

Il y avait déjà du temps que nos chasseurs-voltigeurs se tenaient massés, immobiles et muets, dans leur ancien dortoir, au pied des frênes d'où ils étaient descendus à la fin de la bagarre.

Cinq minutes après que le dernier bruit de pas se fut étouffé dans la direction prise par les grenadiers écossais, la vieille femme bossue demanda tout à co-up àceuxqui l'entouraient :

— Hommes, chez vous, là-bas, en Ecosse, est-ce que les frênes n'ont pas de glands?

— Le brandy va la rendre folle ! dit Farquhar. A regarder un pareil monstre, on peut passer le temps.

— Ici, les frênes ont des glands, reprit la bossue d'un ton de voix si pariicuher que les valets se regardèrent et tressaillirent.

— Attention ! commanda Hector sous la tente. On n'a pas besoin d'armes contre des laquais !

Pont-Neuf passa ses deux mains dans le sable.

Les valets riaient cependant. La bossue reprit encore avec colère :

— En doutez- vous, hérétiques?. . . Allons, les frênes, secouez vos glands !

Les deux ouvertures du hangar vomirent à la fois deux flots silencieux qui se ruèrent sur les valets avec furie. Le combat ne dura pas une minute, ou plutôt, il n'y eut point de combat. C'est à peine si Pont-Neuf eut le temps et l'occasion d'exécuter deux ou trois voltes de cette escrime, parisienne à son aurore, mais qui depuis est devenue glorieuse dans l'univers entier.

Les valets n'attendirent pas le moulinet de son talon vainqueur. Étourdis, abasourdis, éperdus de surprise et d'épouvante, ils s'enfuirent dans toutes les directions en criant à l'aide. On ne les poursuivit point. En un clin d'œil, le magasin d'armes fut pillé, et Morin, délirant de joie, déclara que l'aventure des frênes était encore meilleure que celle des lièges, parce que les lièges n'avaient pour fruits que des galeux d'Espagnols, tandis que les frênes portaient pour glands des soldats français, chasseurs-voltigeurs par-dessus le marché. Va bien! Pas peur et pas d'affront!

Il n'y avait ici de mécontent que l'ancien caporal de route. La vieille femme bossue avait grimpé sur son dos, pendant qu'il choisissait un fusil, sous prétexte qu'elle n'avait point de jambes; ses doigts crochus s'étaient cramponnés solidement à sa gorge et le malheureux conscrit n'essayait même plus de lui faire lâcher prise.

— Conduisez-moi à votre lieutenant, ordonna-t-elle. Et, quand Propre-à-Rien eut obéi, (!lle ajouta :

— Je suis chargée, seigneur français, de vous présenter les civilités du capitaine Urban Moreno.

— Marchez devant, nous vous suivrons, répondit Hector.

— C'est facile, maintenant que j'ai mes jambes de vingt ans... Mais n'oubliez pas vos quatre sentinelles, seigneur français... et dites à ma monture de veiller au pied et à l'œil!

Le caporal Grant, les soldats Mac-Pherson, Blum et Saulie, dormant comme des cadavres, furent placés sur quatre

brancards et portés au centre de la colonne, dont la vieille femme prit la tête.

— Sommes-nous prêts? demanda-t-elle.

— Nous sommes prêts, répondit Hector de Chabaneil.

La bossue éperonna son conscrit et, tournant le dos aux deux routes suivies par les grenadiers écossais, elle s'engagea dans le sentier de la montagne.

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