Le Capitaine Kild
— Merci, répondit Ramirez en tordant une cigarette sans paraître remarquer la main que le capitaine lui tendait ; quand partons-nous ?
— Tout de suite ! tout de suite ! s'écria Kild d'une voix fébrile.
L'ordre du départ fut donné ; bientôt la plus grande animation régna dans le camp; chacun était heureux de s'éloigner de cette contrée désolée.
Deux heures plus tard la caravane était en marche ; Benito Ramirez allait en avant en éclaireur. Dona Rosario se trouvait dans un palanquin porté par deux mules; les autres femmes et les enfants, étaient enr tassés, tant bien que mal, dans un énorme wagon recouvert d'une toile goudronnée.
Les hommes, derrière le capitaine, s'avançaient le fusil sur l'épaule, à droite et h gauche des bagages, l'oreille tendue, et l'œil au guet.
La caravane marcha, depuis sept heures du matin jusqu'à midi, sans qu'il survînt aucun événement digne d'être rapporté. Les wagons n'avançaient qu'avec une lenteur extrême; les chemins étaient dans un état épouvantable ; ou plutôt, il n'existait pas de chemins, et les voyageurs étaient obligés de s'ouvrir un passage à coup de hache et de bowie-kniff.
A midi, on s'arrêta pour faire reposer les animaux et déjeuner. Pendant les cinq heures de marche de cette matinée à peine avaitrpn fait trois lieues.
L'endroit choisi pour la halte était une clairière assez vaste, située au milieu d'une forêt die pins et de cèdres, et traversée par un ruisseau torrentueux, dont les rives, sajif à un seul endroit, étaient très-escarpées.
Une tente fut dressée en toute hâte, un peu à l'écart, ppur dpna Rosario.
Les femmes, ou plutôt les jeunes filles faisant partie de la troupe (lu capitaine, et dont aucune ne voyageait volontairement, bien que libres en apparence, ttaient cependant assujetties à une surveillance active;
lE QAPÎTAINE Kîhp
a peine si elles pouvaient causer entre elles ; il leur était expressément défendu de se mêler aux hommes et d'avoir le moindre rapport avec eux.
Cette sévérité était poussée si loin, qu'elles ne pouvaient même pas leur adresser la parole. Quand elles avaient absolument bespin de quelque chose, elles devaient le demander directement au capitaine, ou, s'il n'était pas au camp, à son lieutenant Bluedewil.
Cependant, parmi ces jeunes filles, il y en avait une,
dont nous avons parlé déjà, qui par la gentillesse de son caractère, sa gaieté et l'insouciance qu'elle affectait, était parvenue à se faire bien venir de tout le monde, et à conquérir les bonnes grâces de ses surveillants ; ceux>ci lui accordaient une liberté entière, liberté à la vérité ne dépassant pas les limites du camp, mais dont cependant, la pauvre enfant ne laissait pas que d'être heureuse.
Cette ieune fille avait dix-huit ans environ: elle était grande, bien faite ; ses traits étaient beaux, sa physionomie intelligente et toujours éclairée par une expression de douce gaieté qui la rendait extrêmement sympathique et faisait plaisir à voir. Ses grands yeux bleus pétillaient de malice ; ses cheveux d'un blond cendré tombaient en longues tresses, à la mode mexicaine, presque sur ses talons. Elle se nommait Harriett Dumbar et était d'origine irlandaise, des environs de Dublin; son père et sa mère, pauvres fermiers qui, dans
leur pays mangeaient plus de kacs d'avoine que de pain de froment, avaient, scion l'habitude prise depuis
4 LES BOlS-BRULÉS
vingt ans déjà par leurs compatriotes, émigré en Amérique dans le but d'améliorer leur position, si misérable en Irlande.
A peine débarqués à New-York, les pauvres gens, dont la santé était depuis longtemps ruinée par la misère, étaient tombés malades; privés de tous secours dans ce pays où complètement étrangers ils ne connaissaient encore personne ; au bout d'un mois, ils étaient morts, à deux jours d'intervalle , soi-disant du typhus, mais en réalité de faim, ne laissant même pas de quoi se faire enterrer, et abandonnant seule et sans ressources leur fille sur cette terre inhospitalière.
Trois ou quatre jours après la mort de ses parents, Hariett Dumbar fut enlevée vers huit heures du soir au milieu de Broodway, la promenade la plus belle et la plus fréquentée de New- York, au moment où la pauvre enfant allait vendre l'alliance de sa mère pour s'acheter un morceau de pain.
La jeune fille fut d'abord très-effrayée de son enlèvement ; elle se croyait au pouvoir de voleurs et d'assassins ; les pensées les plus sombres traversèrent son cerveau; elle versa d'abondantes larmes.
Cependant ses ravisseurs se conduisirent avec elle beaucoup mieux' qu'elle n'aurait osé l'espérer; ils lui témoignaient même certains égards et la traitaient avec beaucoup de respect.
Elle fut emmenée hors de la ville et conduite dans une maison bâtie entre deux jardina, dont les murs d'enceinte étaient si élevés, que du dehors, il était
presque impossible de l'apercevoir. Dans cette maison, HarriettDum bar fut reçue par. deux dames d'un certain âge et à l'air affable, qui l'embrassèrent, lui firent raconter son histoire, pleurèrent avec elle la mort de ses parents, et enfin s'emparèrent si bien de son esprit, qu'en moins de deux heures, la jeune fille se prit à les aimer de toutes ses forces.
Dans cette maison, se trouvaient déjà cinq ou six jeunes filles du même âge qu'elle ; toutes étaient vêtues, sinon avec luxe, du moins avec convenance, et parfaitement traitées; la nouvelle pensionnaire de cette étrange demeure, fut mise au même régime que ses compagnes.
Quinze jours s'écoulèrent.
La vie qu'elle menait dans cette maison semblait douce à la pauvre enfant qui, bien que très-jeune encore, avait déjà été éprouvée par de si grandes misères. Mais tout a une fin en ce monde, le bien comme le mal.
Un soir, à la tombée de la nuit, trois voitures fermées et attelées chacune de .quatre chevaux entrèrent dans la cour de la maison .
Sans donner le temps aux jeunes filles de se reconnaître, ni leur fournir aucun éclaircissement sur le sort qui les attendait, ni l'endroit où on les conduisait, on leur fit rassembler et mettre en paquet les quelques nippes qui leur avaient été fournies. Les deux vieilles darnes les embrassèrent les larmes aux yeux et les poussèrent doucement dans les voitures, dont les por-
tières furent fermées à clé à ^extérieur, et qui partirent immédiatement ventre à terre.
Oette fois le vôyàgedura onze joiifs; on iie s'arrêtait que rarement, et pendant un temps très-court, pour changer de chevaux ou faire quelques réparations indispensables. Les haltes âvàieïit toujours ïièu dans des hameaux situés hors de là foute et peu fréquentés.
Le onzième jour au soir, les voitures arrivèrent enfin à leur destination.
On fit descendre les voyageuses, dont le premier soin fut de jeter autour d'elles un regard curieux et investigateur. Mais leur désappointement fut grand. -
Elles se trouvaient sur la lisière d'une forêt, à quelques pas d'Un campement dé chasseurs et trappeurs des prairies, ou du moins de gens qui par leurs allures et leurs costumes paraissaient appartenir à cette classe d'hommes.
Ainsi qu'elles ne tardèrent pas à l'apprendre, elles étaient au pouvoir du capitaine Kild. Celui-ci les compta, les examina minutieusement, en grommelant entre ses dents, selon son habitude, et en hocb ant la tête ; puis il les fit conduire par un de ses hommes à un endroit où elles rencontrèrent d'autres jeunes filles à peu près de leur âge, qui pour la plupart semblaient eii proie à la plus vive douleur.
Le lendemain, le capitaine Kild leva son camp et s'enfonça dans la forêt, se dirigeant vers les grands déserts de l'ouest.
LÉ CÀPifÀlNÈ klLt)
Bien entendu il avait ômtneiîé avec lui les pauvres
prisonnières.
Le premier moment de tristesse passé, HarriettDurtibarprit résolument ie dessus sur son chagrin, et, fcconnaissant rimpôssibilité d'éfchapper à la captivité qui l'attendait, elle s'y soumit, nous ne dirons pas avec joie, ce serait aller beaucoup trop loin,- mais du moins avec toute la résignation désirable.
Peu à peu, le sourire revint sur ses lèvres, et, comme son caractère la portait toujours à chercher le bon côté des événements, elle ne tarda pas à se trouver comparativement heurelisè.
Telle était l'histoire simple et touchante de cette jeune fille, pour laquelle, depuis sa naissance* la société s'était montrée marâtre; et qui cependant, loin de se plaindre et de la prendre en hâihe, était testée telle que Dieu l'avait créée douce et affectueuse pour tous, et prête, si l'occasion s'en offrait, à venir ëh aide à celles ou à ceux qui n'avaient paé le courage de résister à l'infortune.
Aussi, comme nous l'avons dit, Harriett Dumbar devînt-elle, au bout de quelques jours, l'oiseau chanteur de la troupe, et fut-elle aimée de chacun, Le capitaine Kild et le farouche Blûe-Dewil eux-mêmes semblaient s'intéresser à elle, et patfois souriaient en écoutant ses naïves chansons.
La jeune fille s'était prise d'une véritable affection pour dona Rosafio, que toujours elle voyait si triste et si pâle, Doha Rosario fût touchée des attentions déli-
8 LES BOIS-BKTJLÉS
cate& de fet jeune fille et de la douce et discrète sympathie qu'eHôlui témoignait chaque fois qu'elle en trouvait l'occasion. *
Ce fut un grand soulagement pour elle, au milieu des gens farouches qui l'entouraient, de rencontrer un cœur tendre et une âme aimante ; elle répondit aux avances de la jeune fille. Bientôt la glace fut rompue, elles devinrent inséparables.
Le capitaine Kild vit cette liaison avec plaisir; au lieu de chercher à l'entraver, il la favorisa au contraire le plus qu'il lui fut possible, La morne tristesse de sa prisonnière l'inquiétait; il espéra que le caractère enjoué de l'Irlandaise exercerait une influence puissante sur l'esprit de dona Rosario et une réaction salutaire dans ses pensées.
C'était Harriett Dumbar qui, de son autorité privée, s'était chargée de rendre à sa nouvelle amie ces mille petits services indispensables à une femme d'un certain monde, et qu'elle ne peut accepter que d'une personne de son sexe.
Lorsque, ce qui arrivait souvent, la jeune fille dînait ou déjeunait seule, Harriett Dumbar dressait la table, recevait les plats des mains du domestique, desservait, puis les jeunes filles mangeaient de compagnie. Ces repas étaient toujours égayés par le charmant babil de la fillette, qui s'appliquait surtout à chasser de l'esprit de son amie l'humeur noire qui l'obscurcissait. Il n'est pas besoin d'ajouter que, entre ces deux enfants, et nous disons enfants avec intention, car elles comptaient
LE CAPITAINE KILD Q
à peine trente-deux ans à elles deux ; il n'est pas besoin d'ajouter que leur confiance était entière- Tune pour l'autre et qu'il n'existait pas de secret entre elles.
Dès que la caravane eut fait halte dans la clairière, Harriett s'empressa de tout mettre en ordre et de tout préparer pour le repas de son amie, que, du reste, elle ne quittait presque jamais ; bientôt les deux jeunes filles grignotèrent leur déjeuner, tout en causant à voix basse.
Les wagons étaient à peine arrêtés, que Benito Ramirez prit son fusil.
— Nous partirons dans deux heures, dit-il ; cet endroit n'est pas favorable pour une halte prolongée. D'ailleurs, le temps se met au beau ; les chemins ne tarderont pas à devenir plus faciles. Il nous faut en profiter.
— Soit, dit le capitaine ; votre avis est excellent. Est-ce que vous ne déjeunez pas avec nous?
— Non, dit Ramirez en hochant la tête. Vos viandes fumées et salées m'affadissent le cœur ; je ne me sens aucune fatigue et pas Je moindre appétit. En conséquence, je préfère pousser une reconnaissance aux environs et abattre une pièce quelconque pour mon dîner,
— Parfaitement raisonné, dit le capitaine en riant Allez donc, senor don Benito; bonne chance, et surtoutbonne chasse !
— Merci, fit don Benito Ramirez avec un rire narquois, moitié figue, moitié raisin, qui lui était habituel.
Il jeta son fusil sous son bras, s'éiôigna à grands pas et bientôt eut disparu derrière lès arbres.
— Quel singulier personnage! fît le capitaine en le suivant du regard aussi longtemps qu'il le put apercevoir; enfin, il faut le prendre comme il est ! Il me paraît fidèle, c'est le principal. D'ailleurs, quel intérêt aurait-il à me trahir?*.. Imbécile que je suis!... est-ce que l'on n'a pas toujours un intérêt à trahir ! Bah ! bahl je suis fou! Quelle rage ai-je, depuis quelque temps, de me fourrer ainsi martel en tête !
En ce moment, Blue-Dewil s'approcha.
— Ah ! vous voilà I dit le capitaine. Ëh bien, commenl va cet animal de Lingot?
— Le diable emporte le rascal! fit Bluedewil en riant; il ne se ressent déjà presque plus des coups qu'il a reçus hier. Ses blessures sont magnifiques. Je l'ai laissé en train de manger comme un ogre et de boire comme une éponge* Oh ! il en reviendra, soyez tranquille.
— Pardieu I j'y compte bien.
— Du resté, je dois lui rendre cette justice, qu'il ne se dorlote pas le moins du mondé; il voulait déjà reprendre son service.
— Non, non ; qu'il se repose encore mï jour ou deux; cela vaudra mieux pour tout le monde.
— À propos, capitaine, je ne sais pas si je vous ai dit que j'ai fait placer des sentinelles partout. v
— Vous avez bien fait. Quoiqu'il n'y ait pas de danger apparent, il vaut mieux être sur ses gardes. Allons déjeuner; je me gens un appétit formidable.
LE CAPITAINE felLD 11
— Et moi aussi, fit Blue-Dewil comme un écho.
Le repas des jeunes filles ne dura pas longtemps ; toutes deux mangeaient du bout des lèvres et plutôt pour se soutenir qtîe poussées par une faim véritable.
Ce fut Harfiëtl qui, comme toujours, entama la conversation.
— Vous avêx quelque chose qui n'est pas ordinaire ce matin, senorita, dit-elle à dofia Rosario en la regardant d'un air espiègle. Il me semble apercevoir dans votre physionomie une expression de galté qui ne lui est pas habituelle. Pour sûr, il se passe quelque chose de nouveau; quoi? voilà ce que j'ignore; mais vous allez me le dire.
— Curieuse, va ! dit dofia Rosario en souriant doucement.
— Ne méjugez pas si mal, senorita; ce n'est pas curiosité, c'est amitié.
— Je le sais, chère petite; aussi ne te férai-je pas languir. Je te dirai tout.
— Ah ! à la bonne heure ! voilà comme je vous aime. Mais attendez un instant; je vais d'abord réassurer que l'on ne peut pas nous entendre. Il est bon d'être prudent ici ; nous avons affaire à des gens qui ne se font aucun scrupule d'écouter aux portes.
Tout en parlant ainsi, elle se leva en chantonnant et sortit de l'espèce d'abri que Ton avait dressé pour doua Rosario.
Son absence fût de courte durée. Au bout de quelques
minutes, elle reparut, et, posant UB de ses doigts mignons sur ses lèvres, pour recommander le silence à son amie, elle vint se rasseoir près d'elle*
■— Est*ce que nous sommes surveillées ? lui demanda doSa Rosario à voix basse*
— Nous sommes toujours surveillées, répondit gravement la fillette ; mais aujourd'hui plus que jamais.
— Mais pour qnel motif? à quel propos ?
— Je l'ignore.
-* Mais, enfin, qui te fait supposer cela, mignonne ?
— Ah î voilà ! Figurez-vous que des sentinelles sont placées tout autour du camp.
— Cela n'a rien d'extraordinaire, chère petite ; il en est de même toutes les fois que Ton campe.
— C'est possible, senorita; cependant...
— Folle que tu es ! ces sentinelles sont posées par crainte des Indiens, et non pour nous.
— Vous croyez?
— Mais certainement. .
— Eh bien ! comment se fait-il que les sentinelles sont posées tout autour de la clairière, excepté précisément derrière notre jacal?
— Hein? qu'est-ce que tu dis?
— La vérité, senorita; il vous est très-facile de vous en assurer, si vous le désirez.
— Tu conclus de cela ?
— Mais, senorita, une chose très- vraie : c'est que, par un motif que j'ignore, on veut nous inspirer une fausse sécurité. Remarquez bien, seflorita, que je suis
T,E CAPITAINE KILD 13
d'autant plus certaine de ce que j'avance, que les sentinelles ont été posées devant moi par Blue-Dewil luimême. Et vous savez, senorita, si Bluedèwil est notre ami ! il est plus mauvais encore que le capitaine*
— Je te répète que tu es folle, dit en riant dona Rosario ; ton raisonnement n'a ni queue ni tête.
— Bien, sefiorita ; allez toujours ; je vous remercie. Ainsi, Blue-Dewil ne cherche pas constamment à nous tourmenter ?
Dona Rosario se pencha vers la jeune fille, lui saisit le bras, et, approchant sa bouche de son oreille :
— Blue-Dewil, lui dit-elle lentement à voix basse, Blue-Dewil est notre seul ami.
— Hein? s'écria Harriett, qui crut avoir mal entendu, en fixant un regard effaré sur dona Rosario; Blue-Dewil notre ami! Vous riez, senorita?
— Je te répète que cet homme est notre ami le plus dévoué ; je le sais, j'en ai la preuve.
— Ah ! dit Harriett sans pouvoir ajouter un mot, tant sa surprise était grande.
— Oui, reprit dona Rosario; hier, tandis que tu m'avais quittée, je ne sais pour quel motif, et, sans reproche, tu m'as laissée bien longtemps seule, Blue- Dewil, profitant de l'absence du capitaine Kild, s'est introduit dans ma tente ; là, il s'est fait connaître à moi ; il m'a juré un dévouement à toute épreuve; il m'a avoué qu'il était ici pour me protéger et me sauver; et, après m'avoir recommandé la plus grande circonspection, il s'est éloigné en laissant entre mes mains les
14 LES BOÎS-BÊULÉâ
preuves irrécusables de sa bonne foi, et qui seraient en même temps des preuves terribles contre lui si, ait lieu de me servir comme il s'y est engagé, il tentait de me trahir. CompréndNu maintenant?
— Ah ! voilà doiîe pourquoi votis étiez si éûiue, si hors de vous-même quand je éuis arrivée ! s'écria-t-elle, en râppant joyeusement des mains. Je comprends tout maintenant; pourquoi ne în'avoir rien dît alors? C'est mal, senorita^ moi qui étais si inquiète.
— Ne m'en veux pas, Harriett; tu Tas vu, îâ joie m'étouffait, j'étais folle.
— C'est vrai; il est bien laid Bluê-Dêwîl, ficelle en riant. Eh bien! maintenant, je l'aime.
ï— Enfant, tu déraisonnes; câline-toi, oii pourrait nous entendre.
— Non, non, il n'y a rien à craindre, quant à présent du moins. Oh! chère senorita, quel bonheur pour vous et pour moi! car je vous suivrai, n'est-ce pas? je ne veux plus vous quitter! Je serai vôtre amie, votre servante dévouée ! Quel bonheur si nous pouvions échapper aux mains de cet horrible capitaine KUd, cette espèce de vieux hibou qui ne rit jamais qu'à travers ses lunettes.
— Oui, oui, nous ne nous séparerons plus, ma bonne Harriett; nous serons toujours amies, toujours ensemble*
Les deux jeunes filles tombèrent dans les bras Tune de l'autre et fondirent en larmes, mais ces pleurs étaient doux, c'étaient des pleurs d'espérance et do joie.
Plusieurs minutes s'écoulèrent pendaîit lesquelles les deux jeunes filles, en proie à la plus vive émotion* ne purent échanger une parole.
Tout à coup, doâa Rtisario tressaillit et releva vivement la tôle.
Un léger sifflement venait dé se faite entendre au dehors.
Presque aussitôt, une pierre de petite dimension tomba dans la teiite, et vint rduler aux pieds de dona Rosario,
Puis un léger froissement se fit dans les broussailles, mais ne dura qu'un instanl.
Défia Rosario ramassa la pierre; un papier y était attaché au moyen d'uri fil; ce papier était plié en forme de lettre.
La jeune fille rouvrit d'une main tremblante et le parcourut vivement d'un cottp d'oeil.
Il ne contenait que ces quelques mots :
« Chère, bien chère Rosario, « J'ai vaincu tous les obstacles; j'ai réussi à décou- « vrir vos traces; je suis heureux, car je suis près de « vous, et vous m'avez reconnu; Je veille; espérez. Peut- « être réussirai-je à vous parler; j'ai tant de choses à a vous dire; il y a si longtemps que je ne me suis enivré « du doux chant de votre voix.
« OCTAVIO DE VARGAS d'ÀLBACEYTE. ))
Et au-dessous :
« Brûlez cette lettre : espoir, courage ! »
— De qui peut venir cette lettre? dit l'Irlandaise, d'un ami sans doute !
— Oui, fit dona Rosario en étouffant un soupir, d'un ami bien cher, et dans les promesses duquel je puis avoir toute confiance.
— Alors, tout va bien, fit joyeusement la jeune fille, et bientôt nous serons libres.
— Dieu le veuille !
—N'oubliez pas la recommandation qui vous est faite-
— Laquelle?
— Celle de brûler cette lettre; cela est important, il me semble.
— Oh ! oui, bien important I si le capitaine la trouvait entre mes mains, je serais perdue.
— Eh bien, alors, n'hésitez pas, si pénible que soit ce sacrifice, il faut le faire.
Dona Rosario soupira et déchira la lettre d'une main frémissante.
Au même instant, un bruit de pas se fit entendre au dehors.
La jeune fille, sans s'émouvoir, froissa dans ses mains le papier blanc, le jeta loin d'elle, et conservant la partie sur laquelle le billet avait été écrit, elle y mit du tabac, rétendit avec soin et en fit une cigarette.
— Peut-on entrer sans craindre de vous déranger, senorita? dit la voix bien connue et peu sympathique du capitaine Kild.
— A quoi bon nous contraindre, capitaine, répondit dona Rosario, et feindre une politesse dont vous vous
souciez fort peu? ne suis-jepas votre esclave, et comme telle obligée de vous obéir? Vous êtes le maître, entrez si cela vous plaît.
Le capitaine entra.
— Mon Dieu, senorita, dit-il, après s'être légèrement incliné, ma présence vous est donc bien odieuse, pour que chaque fois que je viens vous présenter mes respects, vous me receviez aussi mal? Cependant je m'efforce, il me semble, de vous complaire en tout; vous êtes libre dans mon camp ; personne, que je sache, n*a jamais manqué aux égards qui vous sont dus.
— Senor, la contrainte morale est plus terrible cent fois que la contrainte physique. Je ne suis pas libre ; je ne puis l'être tant qu'il me sera défendu de quitter votre camp et de me séparer pour toujours des odieux bandits dont vous êtes le chef.
— Pauvre enfant! répondit-il, avec une ironique bonhomie, où iriez-vous, si je vous rendais la liberté que vous semblez si fort désirer? Vous ne feriez pas une lieue dans cet effroyable pays sans tomber dans quelque fondrière, devenir la proie des bêftes fauves ou des Indiens, cent fois plus féroces encore. Je serais impardonnable de vous laisser accomplir une telle folie.
— Oh ! il y a longtemps que je connais votre humanité, senor, et votre amour du prochain; mais, pardon, nous parlons là de sujets futiles, et qui, sans doute, ne vous intéressent que [médiocrement ; veuillez, je vous prie; ine faire connaître le motif de votre visite. Vos moments sont précieux, vous ne pouvez consentir à les
perdre sans raison, en bavardages avec une jeune fille.
Ces paroles furent prononcées avec ùri tel accent de mépris railleur, que le capitaine ne- réussit qu'à grand'peine à maîtriser un mouvement de colère.
— J'attends, reprit après un instant dora Rosario* en voyant qU6 le capitaine continuait à garderie silence; n'avez-voûs donc rien à me dire?
— Pârdonnez^iaoiï seîïorita, rëprit-ilavec amertume ; mais votre accueil est si charmant, qu'il m'a fait tout oublier;
— Vous permettez, n'est^Cé pas? dit nonchalamment la jeûne fille j nous autres Espagnoles^ nous avons l'habitude, après îioâ repas, de brûler une cigarette^ et cottnnë je supposé que rôdeur du tabac ne vous incommodera point, je ne me gênerai pas avec vous*
Tout en parlant ainsi, elle fit flaûaber une allumette et commença à fumer.
-^- Maintenant, ajouta- t-êlle 3 parlez* senor* je suis tout oreilles.
Tout cela fut dit et fait avec une désinvolture sans pareille. La malicieuse jeune fille éprouvait dans son for intérieur Une joie taquine à brûler au nez de son persécuteur et à lui faire sentir la fumée de la lettre qu'on lui avait si expressément recommandé d'anéantir.
Satisfaite de cette vengeance ignorée, elle se sentit disposée, non pas à être aimable, mais du moins à être moins aigre pourThottimê dont elle se considérait, avec tant de raison, comme la victime.
LE CAPITAINE KtLb 19
Celiii-ci, bien entendu, ne se doutait de rieii, et tout ce petit manège lui avait complètement échappé ; il remarqua seulement avec plaisir queië visage de là jeune fille prenait une expression pllis douce et que ses regards devenaient moins ardents,
— Seîiorita, lui dit-il, vous Tâvëz deviné, tui motif très-sérieux m'amène près de vous. Voici, ëh deux mots, ce dont il s'agit. Ce mâtiri, nous nous sommes feinis en marche, avec l'intention de tious éloigner aii plus vite de ces contrées désolées, et regagner des régions plus chaudes etpius hospitalières.
— Jusques à présent, senor, je ne vois là rieù qui puisse beaucoup m'intéresser.
— Permettez, seûoritâ, m'y voici; j'ai engagé iiri nouveau guide, un Mexiëain, nommé Bëtiito Rdmirêz, que je vous ai présenté...
— Ah I fit-elle d'un ton dédaigneux, mais en détournant la tête pour ne pas laisser voir là fougeili: qui avait empourpré son visage au nom de Ramifôz, que m'importe cet homme?
— Fort pôii, à vôuë, seflorita, mais, pour moi, il n'en est pas ainsi; ce digne jeune homme, ëdnîmè vous lesavez, m J a sauvé la vie; en sus de la reconnaissance que je lui dois, j'ai en lui la confiance la plus grande.
— Allons, continuez, senor; s'il vous plaît de me raconter vos affairés privées, ne vous gênez pas; rien ne vous presse sans doute? quant à moi, mon temps ne vous appartient- il pas?
— Bon! voilà que vous me raillez, mûiritenarit, se-
20 MS BOIS-BRTJLÉS
norita ; cependant, je ne dis pas une parole de trop ; si j'entre dans ces longs détails, croyez bien que c'est parce qu'ils sont indispensables.
— Soit, je ne vous chicanerai pas là-dessus, senor ; vous disiez donc que ce guide, qui vous a sauvé la vie et dans lequel, en sus de la reconnaissance que vous lui devez, vous avez la plus grande confiance... vous voyez que j'ai bien retenu vos paroles*
— En effet, seîiorita. Eh bien, ^ce guide s'engage à nous faire gagner trois jours de marche et à nous conduire en vingt- quatre heures, dans une région presque tempérée.
— Voilà qui me semble très-avantageux pour vous, senor; mais permettez-moi de vous répéter que je ne vois pas le moins du monde dans tout cela Fintérêt que je puis y trouver,
— Pardon, seîiorita, un immense; vous allez en juger. C'est le guide lui-même qui m'a engagé à me rendre, auprès de vous.
— Ceci devient extrêmement piquant.
— Oui; ce matin, tout en marchant, nous causions...
— C'est fort intéressant, interrompit-elle sérieusement.
Le capitaine sourit, et continua :
— Ce fut alors que le guide me dit : Je puis, si vous le voulez, vous éviter un énorme détour, et vous faire descendre d'ici en vingt- quatre heures dans des régions tempérées; seulement, ajouta-t-ii, je ne vous cache pas que le chemin qu'il nous faudra prendre est des
LE CAPITAINE KlLD 21
plus difficiles et surtout des plus périlleux ; tellement périlleux même, que les hommes les plus braves n'y passent qu'en tremblant ; c'est un chemin que Ton ne peut suivre que de deux façons, à pied ou à cheval. Vous avez dans votre troupe des femmes et des enfants ; voyez, réfléchissez et surtout ne faites rien à la légère. A quoi je répondis : — Les femmes et les enfants qui font partie de ma troupe ne m'inquiètent guère, il n'y a, en réalité, qu'une seule personne dont la sûreté me soit précieuse et que je ne voudrais pas aventurer sur une route aussi dangereuse, — Quelle est cette personne? me demanda-t-il. — Dona Rosario, répondis-je. — Ah ! fit-il, vous vous intéressez à cette jeune femme? Eh bien, mais, qui vous empêche de lui demander si elle se croit assez bonne écuyère pour confier sa vie à un cheval? Cela est très-simple, il me semble, et lèvera tous les scrupules que .vous pouvez avoir; de cette façon, nous saurons tout de suite à quoi nous en tenir.— En effet, répondis-je; voilà pourquoi, senorita, aussitôt après mon déjeuner, je me suis permis de vous venir déranger,
— Ah ! c'est ainsi que les choses se sont passées?
— Mon Dieu, oui; tout simplement, vous le voyez.
— Mais alors, si je dois m'en rapporter à vos paroles, ce n'est pas le guide qui vous a engagé à me venir trouver; c'est vous au contraire qui avez jugé convenable de le faire.
— Vous croyez, senorita?
— Dame ! il me semble.
22 tES BOÎS-BRyLÉS
— Au fait, c'est possible ! tout cela est ppnfus dans nia tête de telle sorte, que je vous avoue que je n'ai pas une idée bien précise (les paroles qui ont été dites, e{ de qui est venue l'idée. Mftis ce point HP mérite même pas d'être éclairci, il est trop insignifiant ; le principal, je crpis, est de savoir si, oui ou non, vous pensez, senorita, être assez bonne ecuyère pour confier votre vie si précieuse* à un cheval, dans les chemins difficiles que vous devrez syivre.
— Ou j'ai mal saisi votre explication, senor, ou vous ayez, sans y penser, omis certains détails qui ne man? quent cependant pas d'importance.
^ Je gais à quoi vous voulez faire alliision ; vous parlez deg jvagons et des bagages, n'est-ce pas,seilorita?
^— Oui, seilor capitaine.
f— Pour ce qui touche les wagons et les bagages, ils resteront en arrière, sous la direction de quelques hommes surs/qui suivront la route ordinaire; ils nous rejoindront dans la zone tempérée, où nous arriverons deux ou- trois jours avant eux,
— Oh ! maintenant, je comprends parfaitement, c'est on ne peut plus simple,
— Eh bien, senorita, quelle est votre réponse?
~- Mon Dieu, capitaine, dit-elle avec mélancolie, cette vie que vous trouvez si précieuse, n'a pour moi qu'un prix très-médiocre, je l'avoue ; je n'y attache que peu d'importance ; aussi, pour moi, tout chemin est bon ; je vous suivrai sans hésiter à travers les voies les moins frayées.
— Pardon, senorifà, mais je vous ferai observer que, ou vous ne me comprenez pas, ou vous ne me voulez pas comprendre; car vous 1*6 répondez aucunement à ma question.
— Je vous demande pardon, capitaine; je crois au contraire y répondre de la façon fô plus catégorique: vous me demandez, n'est-ce pas, si je consens à vous
* suiyre par des chemins pçrdiis, je vous réponds oui; il n'y a donc pa§ d'équivoque.
-7- Soit; ainsi vous croyez pouvoir vous confier à votre cheval ?
La jeune fille garda le silence,
— C'est une réponse positive que je vous demande, senorita.
— Eh bien... fit-elle avec effort, cette réponse franche que vous exigez, seîior, je vous la ferai. Non-seulement je ne suis pas assez bonne écuyère pour faire ce que vous me demandez; mais j'ignore même les premiers principes de Téquitation. Jamais je ne suis montée à cheval.
— Cela suffit, seîiorita, je me retire.
— Et yous décidez?
— Nous continuerons notre voyage par la même route ; nous mettrons plus de temps, mais nous courrons moins de risques. Seîiorita, je vous salue.
— Comment, Rosario ! s'écria Harriett aussitôt que le capitaine fut sorti, vous êtes Américaine et vous ne savez pas monter a cheval?
— Tais-toi, mignonne; répondit la jeune fille en l'embrassant/
Et elle ajouta avec un fin sourire :
— En ce moment, je ne dois pas savoir monter à cheval.
— Mais il me semble.»
— Il te semble mal, enfant que tu es. Le guide dont nous a parlé le capitaine nous est dévoué. Si cet homme qui ne me connaît pas, fit-elle en baissant la voix en rougissant légèrement, a engagé le capitaine à m'adresser les questions que celui-ci m'a faites, c'est qu'il voulait que je répondisse par une fin de non-recevoir, c'est-à-dire par un refus clair et catégorique ; comprends-tu maintenant?
— Oui, oui ! s'écria joyeusement la fillette. Oh ! vous êtes fine, maîtresse; on ne vous trompera pas facilement.
— Hélas! pauvre enfant, le malheur rend prudent; quand on est comme nous, entouré continuellement de pièges et de trahisons, l'esprit s'aiguise et devient clairvoyant ; la ruse et la dissimulation sont les seules armes dont disposent les esclaves ; nous ne pouvons combattre nos ennemis qu'en luttant d'adresse et de finesse avec eux.
Comme l'heure du départ était arrivée, le capitaine Kild emboucha son bugle, et donna Tordre de se mettre en route. Le guide n'était pas revenu, mais comme il avait donné des indications précises 'sur la direction qu'il fallait suivre, le capitaine ne parut pas
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s'inquiéter de cette absence et se mit en tête de la troupe. r
Le voyage, était fort pénible. Il faisait un froid noir, humide qui, si bien couverts que fussentles émigrants, les glaçait jusqu'aux os. Quelques flocons de neige flottaient dans Fair ; le chemin était horriblement raviné et flanqué de précipices profonds qui exigeaient une extrême circonspection de la part des conducteurs, pour que wagons et bêtes de somme n'y fussent pas précipités. On ne faisait que monter et descendre ; souvent les voyageurs étaient forcés de passer à gué des torrents dont les eaux étaient extrêmement froides.
La troupe marchait silencieusement; si parfois on entendait un mot, ce mot était un juron énergique ou un blasphème.
Cette marche si désagréable, et pendant laquelle on ne fit que très-peu de chemin, se prolongea jusqu'à quatre heures et demie du soir, heure à laquelle la nuit commençait à tomber; la caravane atteignit alors une clairière assez semblable à celle dans laquelle elle avait fait halte le matin.
Un énorme feu, ressemblant presque à un bûcher, flambait au milieu de la clairière. Benito Ramirez, debout devant ce brasier et les mains appuyées sur la bouche^du canon de son fusil, attendait la troupe.
Les émigrants, regaillardis par la vue des flammes et pressés de réchauffer leurs membres engourdis par le froid, hâtaient le pas autant que cela leur était possible.
Les wagons furent dételés, les mules déchargées, et h 2
Ton installa le campement le plus promptement possible; mais comme on se proposait de passer la nuit entière dans cet endroit, on prit de sérieuses mesures de sûreté. Les wagons furent enchaînés en croix de Saint-André, l'espace laissé libre entre eux rempli par des abattis d'arbres, puis les tentes furent dressées ; les sentinelles posées tout autour du camp, et on alluma d'énormes feux de veille qui devaient être entretenus pendant toute la nuit.
Ce ne fut que lorsque ces précautions furent prises, que les aventuriers eurent la permission de préparer leur repas du soir; soin dont ils s'occupèrent avec toute l'activité que peut donner un appétit excité par une longue course à travers de mauvais chemins.
Lorsque le capitaine eut passé une inspection sévère du camp et se fut assuré que tout était en ordre, il s'approcha du guide ; celui-ci accroupi devant le feu allumé par lui, fumait nonchalamment une cigarette.'
— Chasseur, lui dit le capitaine du ton le plus amical, j'espère que vous passerez la nuit avec nous, et que vous accepterez de prendre votre part de mon souper?
— Je vous remercie de cette invitation, capitaine. Je ne vois nul inconvénient à rester ici cette nuit, et rien ne m'empêche de souper avec vous. Cependant ce sera, si cela vous est égal, à une condition,
™ Laquelle, cher don Benito? Si cela dépend de moi, elle est acceptée d'avance.
— Je ne vous demande qu'une seule chose, c'est que nous ne nous trouvions à table rien que des hommes?
— Bon!, pourquoi me demandéz-Vôiïs cela? -
— C'est assez difficile à vous expliquer; je suis un chasseur, moi, capitaine, j'aime avoir mon franc parler; rien ne m'ennuie comme ces petites minauderies que font les femmes et les simagrées auxquelles elles contraignent les hommes pour leur être agréables; Dieu me garde de dire un seul mot qui porte atteints au respect que je dois à la jeune Sënora avec laquelle vous m'avez fait souper hier ; mais, Rayo de Diosf je vous avoue que je préférerais me coucher le ventre vide à me trouver de nouveau en face d'elle.
— Bon ; rassurez-vous, vous ne la verrez pas ; d'autant plus que nous avons à nous entretenir à son sujet, et qu'il est inutile qu'elle assiste à la conversation.
— S'il en est ainsi, je suis votre homme, capitaine. -^ Eh bien! allons nous mettre à table.
Cinq minutes plus tard, le capitaine, Blue-Dewil et Benito Ramirez soupaient de compagnie et de fort bon appétit.
Lorsque les premiers plats eurent disparu, que l'appétit fat un peu calmé, le capitaine rapporta au chasseur sa conversation avec dofla Rosârio au sujet du /changement de route proposé.
— Vous le voyez, capitaine, dit le chasseur en haussant dédaigneusement les épaules, les femmes sont toujours.un embarras. Je suis sûr, sans vouloir l'offenser, que cette senora monte à cheval au moins aussi bien que vous et moi.
— Mais elle m'a dit le contraire, fit le capitaine.
28 LES B0I5-BRULBS
— Caraï! cela se comprend; par esprit de contradiction, voilà tout! Dites blanc à une femme, il est évident qu'elle vous répondra noir, et vice versa. Aussi je vous réponds bien, foi de chasseur t que jamais je n'embarrasserai mon existence d'une femme quelle qu'elle soit, fût-elle même la meilleure de toutes! Je craindrais trop d'y perdre.
— Diablos ! fit Blue-Dewil en riant, vous ne me semblez pas, mon cher don Benito, un admirateur passionné du beau sexe.
— Moi, répondit le chasseur avec insouciance, je ne l'aime ni ne le déteste; il m'est complètement indifférent. Mon père, que Dieu ait son âme! était un homme d'un grand bon sens; il avait coutume de dire, qu'une femme dans une maison devait être considérée comme un meuble parfois utile, mais qu'on devait mettre de côté après s'en être servi. Quant à moi; je partage entièrement cet avis.
Les deux hommes éclatèrent de rire à cette singulière boutade.
— Ce qu'il y a de plus triste dans tout cela, dit le capitaine en reprenant son sérieux, c'est que nous voilà contraints de demeurer quatre ou cinq jours de plps dans cet effroyable pays.
— Ah ! by God ! s'écria Blue-Dewil, si vous le faites, capitaine, c'est que cela vous conviendra ainsi.
— Il le faut pourtant bien, fit le capitaine.
— Je ne vois pas cela du tout, reprit Blue-Dewil ; j'ai pour principe qu'en toutes choses l'intérêt général doit
passer avant l'intérêt particulier. Dona Rosario ne sait pas monter à cheval, dit-elle- Je l'admets, soit; mais s' ensuit-il de là que nous ne puissions pas l'obliger à nous suivre? Nullement.
— Voyons, expliquez-vous, dit le capitaine avec intérêt; que feriez-vous à ma place, vous l'homme aux expédients?
— Une chose bienfacile, dit Blue-Dewil en jouant non* chalamment avec son couteau. Je choisirais parmi nos mules, celle qui a le pied le plus sur; et nous en avons d'excellentes; je lui mettrais un bât très-commode, très-moelleux, je poserais dona Rosario sur ce bat après l'avoir bien emmitouflée de châles, de mantes et de couvertures, de crainte du froid, et je rattacherais solidement sur la mule.
— Tiens! tiens! tiens! c'est une idée cela! Qu'en pensez-vous, chasseur?
Après avoir lancé à Blue-Dewil un regard d'une expression singulière, le guide reprit en riant.
— Caraï! vous connaissez, il me semble, parfaitement mon opinion; à quoi bon me la demander? Je partage en tout l'avis du senor Blue-Dewil.
— Eh bien! puisqu'il en est ainsi, dit le capitaine en frappant du poing surla table, il sera fait ainsi que vous le dites, chasseur : demain, nous prendrons la route que vous m'avez proposée.
— Cest convenu, fit le guide.
La conversation fit un crochet, et on s'entretint d'autre chose.