ET POUR ENTENDRE, ÉCOUTER
Vers neuf heures du soir, Blue-Dewil etBenito Raïnirez prirent congé du capitaine, et se levèrent de table.
Elue *Dewil pour aller se livrer au sommeil dont il paraissait littéralement accablé, et qui, pendant la conversation, fermait, malgré lui, ses paupières, ce qui l'obligeait à faire de continuels efforts pour se tenir éveillé et ne pas s'endormir la tête sur la table; quant au chasseur, après mûres réflexions, il avait changé d'avis; au lieu de passer la nuit au camp ainsi que d'abord il en avait manifesté l'intention, il préférait battre l'estrade au dehors, afin de surveiller les çnvirons et de veiller ainsi au salut de tous.
Il souhaita donc le bonsoir au capitaine en lui annonçant la nouvelle résolution qu'il avait prise et en lui promettant de revenir le lendemain, deux heures environ avant le lever du soleil.
£lue-Pewil accompagna Benito Ramirez jusqu'aux rç-
tranchèmènts, afin de lé faire reconnaître par les sentinelles et donner Tordre que passage lui fût livré. '
Pendant ce très-court trajet, les deux hommes ne prononcèrent que quelques paroles banales et insignifiantes; ils sentaient peser sur eux les regards du capitaine celui-ci, tout en fumant nonchalamment sa pipe sur le seuil de la tente, ne les perdait pas de vue.
Après avoir échangé un bonsoir assez bref, les deux hommes se séparèrent : Benito Ramirez s'enfonça dans le désert, et bientôt il disparut dans ies ténèbres; Blue-Dewil revint sur ses pas; il aperçut de loin le capitaine rentrant dans salente dont le rideau retomba der rière lui.
Blue-Dewil se dirigea vers une espèce de cabane en branchage appuyée contre la paroi de la montagne et qui avait été construite pour lui; il entra, mais malgré le froid il laissa entrouvert le rideau posé en guise de porte; il fit plus, il n'alluma pas de feu, pas même do lumière ; après s'être assuré que personne ne se trouvait ni dans la cabane ni aux alentours, le lieutenant attira une malle à lui, la plaça près de la paroi de la montagne contre laquelle était appuyée la cabane, s'assit sur la malle, croisa les bras sur la poitrine, et demeura immobile.
Toute apparence de sommeil avait non-seulement disparu de son visage, mais encore, jamais il n'avait paru aussi éveillé; ses regards étaient opiniâtrement fixés sur la tente occupée par le capitaine, et dont l'entrée se trouvait précisément en face de la place qu'il
avait choisie; de façon qu'il pouvait surveiller tout ce qui se passait dans cette tente, sans craindre d'être aperçu lui-même, caché qu'il était par l'obscurité qui T enveloppait d'un voile impénétrable.
Le capitaine Kild conservait de la lumière depuis environ une demi-heure ; Blue-Dewil aurait bien voulu savoir ce qu'il faisait, mais cela était impossible ; ses regards ne se détournaient point de cette tente qui, pour lui, renfermait tant de mystères; malgré lui, il se sentait attiré vers elle; enfin cette attraction devint tellement forte, qu'il ne put y résister ; il sortit sans bruit de la cabane et jeta un regard investigateur au dehors.
Un silence profond planait sur le camp plongé dans les ténèbres; les feux ne jetaient aucune lueur, une pluie fine et glacée tombait depuis le coucher du soleil ; les émigrants s'étaient abrités tant bien que mal sous les wagons, derrière les ballots, enfin partout où ils l'avaient pu, et dormaient roulés dans leurs couvertures ; les sentinelles elles-mêmes, le visage tourné vers la campagne, s'étaient blotties derrière les retranchements et celles d'entre elles qui ne dormaient pas cherchaient bien plus à se garantir de la pluie qu'à surveiller ce qui se passait au dehors ou au dedans du camp.
La lumière brillait toujours dans la tente du capitaine ; la tentation était trop forte, BIuerDewil n'y résista pas ;. il savait que dès qu'il se retirait pour la nuit, le capitaine se barricadait dételle sorte à l'intérieur qu'il était impossible de s'introduire près de lui contre sa volonté ; quant à l'espionner du dehors, cela était impossi-
ble ; d'abord personne ne s'y serait risqué; il aurait été aussitôt découvert; et quand même cela ne serait pas arrivé, le curieux en auraitété pour ses frais d'espionnage ; la tente était double; il y avait un espace de près de trois pouces entre chacune des parois de toile goudronnée ; toutes ces précautions n'avaient évidemment été prises que pour des raisons très-sérieuses et afin que le capitaine, pendantles quelques heures qu'ilpassait renfermé, pût se délivrer de la contrainte continuelle qu'il s'imposait et redevenir lui-même, sans avoir à redouter de surprises.
Telles étaient les suppositions plus ou moins plausibles auxquelles se livrait Blue-Pewildepuis qu'il faisait partie de la troupe du capitaine Kild ; souvent, sans y réussir, il avait essayé de découvrir ce mystère qui Tintriguait si fort ; mais ces insuccès répétés, loin de calmer sa curiosité en lui prouvant l'inutilité de ces tentatives toujours avortées, lui avaient au contraire causé une surexcitation telle, qu'à tout prix, il voulait avoir le mot de cette énigme ; l'occasion qui lui était offerte en ce moment lui semblait si favorable qu'il résolut de ne pas la laisser échapper quelles qu'en dussent être pour lui les conséquences s'il était découvert.
Blue-Dewil, si fin. que fût le capitaine Kild, Tétait au moins au tant que lui; il ne faisait rien sans y avoir longtemps réfléchi ;il était patient, préparait longtemps à l'avance les moyens qu'il comptait employer dans l'exécution de ses projets ; aussi n'était-il jamais pris à l'i m proviste ; lorsque, le moment venu, il tentait une
chose quelconque, s'il échouait, c'est que le hasard Ou plutôt la fatalité se mettait bontre lui.
Depuis trop longtemps notre homme roulait dans sa tête le projet de découvrir, ce qui se passait dans la tente dti capitaine, lorsque celui-ci s'y enfermait, pour qtiéj profitant de ses insuccès passés, il ne se fût pas précautionné et n'eût pas pris ses mesures afin de réussir, la première fois qu'il essayerait de nouveau.
Ce jour-là, voici quelles étaient les dispositions qu'il avait prises.
Chaque fois que la caravane se mettait en -marche, BlUe-Dewil,en- sa qualité de lieutenant, partait en avant aVec une quinzaine d'hommes choisis ; cette avant-garde était chargée d'abord et avant tout d'éclairer la foute, puis, arrivée à l'endroit où l'on devait camper pour la nuit, elle faisait des abattis de bois destinés à former un retranchement, allumait les feux, dressait la grande tente occupée par dona Rosario, celles où devaient être renfermées les autres femmes et les enfants et enfin la tente du capitaine, dans la position la plus avantageuse* "
Lorsque le gros de la troupe arrivait, lès wagons et les ballots renforçaient le retranchement; on établissait quelques cabanes, et tout était dit ; ce dernier travail durait à peine une demi-hëUre, le plus pénible ayant été fait par l'avant-garde.
Le premier soin du capitaine était de visiter minutieusement sa tente, de s'assurer qu'elle était disposée comme il l'entendait; il arrivait quelquefois
qu'il la faisait changer de place et qu'il en surveillait lui-même l'établissement ; mais cela était r$re ; si dans les premiers jours, la curiosité de ses gens avait été excitée, Jepuis deux mois cette curiosité avait eu le temps de se calmer ; d'ailleurs quel intérêt ces hommes accablés de fatigue , transis de froid, que surtout il payait bien, avaient-ils à essayer de surprendre des secrets pour eux sans valeur réelle ; et puis n'était-il pas toujours sur le qui-vive? ne s'était-il pas assuré du dévouement relatif, à la vérité, mais suffisant des principaux de sa troupe? telles étaient les réflexions faites plusieurs fois par le capitaine Kild, et, plus le temps s'écoulait, plus elles lui semblaient justes.
Il se trompait ; s'il ne se fût agi que d'une question de curiosité banale, son raisonnement eût été logique.
On se lasse de tout, même de la curiosité ; mais là n'était pas la question; l'homme qui s'obstinait à découvrir son secret, avait pour cela des raisons de la plus haute importance ; donc, rien ne pouvait l'arrêter, que cette découverte même; voilà ce que le capitaine ignorait, et ce que, si méfiant qu'il fût, il ne pouvait soupçonner; pas plus qu'il ne songeait à surveiller Blue- Dewil qui faisait constamment auprès de lui un travail de taupe, et auquel il était contraint par les circonstances où il se trouvait d'accorder toute la confiance que son caractère soupçonneux le rendait capable de mettre en un homme autre que lui-même.
En atteignant l'endroit où la caravane devait camper, Blue-Dewil avait immédiatement donné Tordre de faire
les abattis pour les retranchements ; puis, dès qu'il avait vu ses hommes sérieusement à l'ouvrage, il s'était mis à examiner et à étudier le terrain. ^'
La position était belle, facile à défendre et très-intelligemment choisie par Benito Ramirez ; c'était une clairière assez vaste, au milieu d'une épaisse forêt escaladant les pentes abruptes d'une montagne ; à droite un immense bloc de rocher, d'une hauteur in-' calculable, s'élevait comme une muraille et défendait le camp contre toute surprise.
Une énorme roche semblable à l'arche rompue d'un pont cyclopéen, s'étendait en forme de voûte au-dessus de la clairière, dont elle couvrait un tiers environ, à une hauteur de cent mètres au moins ; à gauche les flancs de la montagne couverts par la forêt descendaient en pente douce.
Blue-Dewil s'attacha à examiner surtout les rochers dont nous avons parlé d'abord. Il reconnut bientôt que ces rochers, précipités du haut de la montagne à la suite d'un effroyable cataclysme, formaient un chaos de rocs entassés les uns sur les autres et qui, agrégés et soudés les uns aux autres par le temps, tout en formant' en apparence un tout compacte, n'étaient en réalité maintenus dans la position qu'ils occupaient que par un miracle d'équilibre ; il fit une autre découverte encore, qui lui causa une joie si grande qu'il faillit se trahir, et que ce fut à grand'peine qu'il retint un cri de surprise.
Lorsque le retranchement fut* terminé, il fit comme
à l'ordinaire dresser les tentes et allumer les feux.
Quant à la tente du capitaine, il la fit dresser sous l'arche formée par le rocher, dans une position des plus avantageuses, de façon à ce que toute la toile fût .rejetée en avant; derrière et sur les deux côtés elle était inutile ; le logement du capitaine se trouvant placé dans une excavation naturelle, et garanti ainsi par trois murailles de roches*
Le capitaine Kild fat tellement charmé de remplacement choisi par Blue-Dewil, pour son logement de la nuit, qu'il le félicita et le remercia chaleureusement; ce qui surprit tous les émigrants, qui connaissaient le caractère de leur chef, et le savaient surtout avare de compliments.
Le lieutenant s'inclina modestement, et alla s'occuper à se construire une cabane en branchages.
Au moment où Blue-Dewil, après avoir pris la résolution de tenter son audacieuse expédition, allait sortir de sa cabane, une ombre s'encadra dans la porte ouverte.
— Qui est là? demanda-t-il.
— C'est moi, le Pelon, maître, répondit le jeune homme d'une voix contenue; je me rends à vos ordres.
— Bien. Qu'as-tu fait?
— Ce que vous m'avez commandé, lieutenant, fît-il en se rapprochant; après avoir aidé le Chacal à pan* ser Lingot, j'ai feint d'oublier le bidon de wisky camphré, ainsi que vous m'en aviez donné l'ordre.
— Parfait, et alors?
— Alors je me suis caché, mais de façon à bien voir ce que feraient les deux hommes.
— Qu'ont-ils fait?
— Ce que vous aviez prévu, lieutenant, le Chacal a pris le bidon, encore presque entièrement plein, et il Ta montré en riant à Lingot, alors, ils se sont mis à boire à la régalade, tout en se moquant de moi...
— Si bien?
- — Si bien, lieutenant, que maintenant le bidon est vide, de sorte que Lingot et le Chacal sont ivres comme des futailles et dorment a pierna suelta, comme on dit en espagnol.
* — Bon! qu'ils dorment; et les autres?
— Tout le monde dort; il n'y a d'éveillé dans le camp, que le capitaine, vous et moi, lieutenant. .
— Tu en es sûr?
— Parfaitement sûr, les sentinelles mêmes ne voient plus rien,
— Très- bien, mon enfant; tu sais ce qui te reste à faire?
— Oui, lieutenant.
— Va, enfant, et souviens-toi qu'en obéissant strie* lement à mes ordres, c'est dans ton intérêt, et pour ta liberté que tu travailles.
— Je le sais, lieutenant, aussi vous pouvez compter sur moi, quoi que vous m'ordonniez.
— Je le sais et j'y compte; va, maintenant, il est l'heure ; bientôt tu me reverras. '
Le Pelon salua sans répondre et disparut.
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— A moi maintenant, murmura Blue-Dewil en s'assurant que son bowie-kiriff jouait bien dans sa gaîne et que ses revolvers étaient à sa ceinture; l'occasion est admirable; jamais je n'en retrouverai une pareille; si cette fois je ne réussis pas à découvrir ce que je cherche, il me faudra y renoncer;... allons.
Et après avoir lancé un dernier regard sur la lumière qui continuait de briller dans la tente du capitaine, il .quitta définitivement la cabane.
Mais au lieu de traverser le camp et de se diriger directement vers la tente, Blue-Dewil tourna aulour de sa cabane et longea les rochers en appuyant la main gauche sur la paroi; lorsqu'il eut atteint un buisson de plantes épineuses assez épais, le lieutenant, au risque de se déchirer les mains, écarta les branches, et presque aussitôt il disparut au centre même du buisson.
Cet homme semblait doué de la faculté que possèdent les fauves de voir dans les ténèbres; de ses paupières mi-closes s'élançaient des lueurs phosphorescentes comme de celles des tigres; il marchait sans hésiter avec une sûreté d'allure qui indiquait qu'il savait parfaitement où il allait et qu'il ne craignait pas de se tromper.
Après avoir entièrement traversé le buisson, il s'étendit sur le sol; et en rampant sur les mains et le ventre, il s'engagea dans une ouverture, formant au niveau du , sol une espèce de soupirail, d'un mètre carré environ, mais si bien cachée, et défendue parle buisson épineux,
40 Les Bois-BRutÉs
qu'à moins de la connaître, il était impossible de la découvrir du dehors,
Benito Ramirez, en choisissant le campement, avait sur le buisson même, oublié, sans doute avec intention, une feuille de papier à cigarette qui s'était accrochée à une épine, et y était demeurée; c'est la vue de cette feuille de papier presque imperceptible, et dont Blue- Dewil s'était empressé de s'emparer, qui lui avait causé une si grande joie, et failli lui arracher un cri de surprise ; sur le papier il avait lu les indications dont il avait besoin.
Après s'être glissé par l'ouverture, le lieutenant se trouva dans un boyau, large de près de deux mètres, haut de plus de cinq, dont le sol était d'un sable jaune, tin et poussiéreux, et qui tout en zigzaguant s'étendait sur toute l'étendue des rochers.
Le lieutenant se releva et tourna à droite ; les ténèbres étaient si épaisses que, ainsi que le rapporte le dicton populaire, le diable lui-même, ce roi des ténèbres, aurait marché sur sa queue.
Blue-Dewil s'arrêta un instant pour réfléchir et calmer les battements précipités de son coeur, puis, afoès-arretr- — répété^meBtaleœentiecB^J
^*A?Uens+* —
Il continua à s'avancer, maïs en usant des plus minutieuses précautions, pour ne pas produire le moindre bruit, qui pût, si léger qu'il fût, le trahir.
Après avoir marché pendant sept ou huit minutes, qui lui parurent d'une durée interminable, le lieute-
nant aperçut tout à coup des lignes lumineuses qui rayaient la paroi gauche du souterraine
Il était arrivé derrière la tente du capitaine.
Blue-Dewil s'arrêta haletant, anxieux, en proie à une émotion qui agitait ses membres d'un tremblement convulsif ; il respira longuement, puis, lorsque son sang-froid fut complètement revenu, et qu'il se crut sûr de lui-même, il fixa ses regards sur la paroi du souterrain et l'examina attentivement.
Il ne lui fallut que quelques secondes pour s'assurer que cette paroi était sillonnée d'un nombre de fissures j ( f assez larges pour qu'il lui fût possible de voir la tente ou plutôt la grotte dans toutes ses parties; une entre autres placée à environ quatre pieds et demi du sol, lui offrait un observatoire des plus commodes.
Le lieutenant appliqua l'œil à cette fissure et il regarda.
Mais presque aussitôt il se rejeta violemment en arrière.
Ses traits décomposés avaient une expression de surprise, presque d'épouvante impossible à rendre.
Il était livide, des gouttes de sueur perlaient à ses tempes. /
— Mon Dieu! murmura-t-il intérieurement, ce n'est pas! ce ne peut pas être! j'ai mal vu! je me suis trompé!...
71 regarda de nouveau.
— C'est bien lui, reprit-il toujours mentalement, je le reconnais, le doute est impossible!... il n'est donc
pas mort! Aht démon! fit-il en serrant machinalement les poings, cette fois je te tiens, tu ne m'échapperas pas I Oui, oui, le Yoilà, c'est l'outlaw! le Danite sinistre! Oh! misérable! comment est-il encore de ce monde? mais maintenant j'ai son secret, qu'il tremble ! nous ne som^ mes pas ici dans les déserts de la Nouvelle-Hollande, ni dans les placers californiens; tu es pris, Harry Brown!.. Après avoir ainsi laissé s'exhaler les sentiments qui l'agitaient et donné une issue à sa colère, Blue-Dewil sentit le calme rentrer dans son esprit ; il passa sa main sur son front moite de sueur; son visage reprit son impassibilié première, et il appliqua de nouveau son œil à la fissure.
Cependant, en apparence du moins, ce que le lieutenant avait aperçu ne justifiait en rien l'émotion étrange qui s'était emparée de lui- La grotte, assez vaste et assez haute, formait exactement la moitié d'un cercle qui, s'il eût été complet, eût eu environ vingt-deux mètres du sommet à la base, c'est-à-dire quarante-quatre mètres de tour. Un lit de fer pliant, sur lequel était un maigre matelas et une quantité de fourrures, avait été dressé au fond de la grotte ; plusieurs malles étaient empilées près du lit ; au milieu de la grotte se trouvait une table grossière, sur laquelle était posée une lanterne marine allumée ; une bougie, placée dans un flambeau de fer-blanc, aussi allumée ; un nécessaire de voyage ouvert, d'où sortaient plusieurs liasses de papiers. Ce nécessaire, en forme de doubles fontes, était chaque jour posé par le capi-
taine lui-même sur son cheval, et, quand on arrivait à la halte, il l'enlevait en mettant pied à terre et remportait avec lui.
Ce nécessaire imitait si complètement des fontes véritables, que Blue-Dewil lui-môme * à qui cependant rien n'échappait, s'y était laissé prendre et n'avait jamais soupçonné la vérité.
Cette découverte avait son prix pour le lieutenant. Une fois l'identité du personnage bien établie , on trouverait là sans doute toutes les preuves nécessaires contre lui.
Puis, toujours sur la table, il y avait un buvard^ du papier, de l'encre et des plumes.
Un homme, assis sur un escabeau grossier, écrivait, ou plutôt semblait prendre des notes.
Cet individu ne ressemblait en rien au capitaine Kild, à moins que ce ne fût par la taille, et encore, étant beaucoup plus élancé, paraissait-il plus grand.
C'était un jeune homme de trente ans au plus; il avait le visage ovale, le front large, échancré aux tempes ; ses cheveux d'un noir bleu, épais comme la crinière d'un lion, tombaient en larges boucles jusque sur ses épaules ; ses traits étaient beaux; ses yeux grands, bien ouverts, surmontés de sourcils touffus, étaient toujours en mouvement; les prunelles avaient cette nuance insaisissable qui s'éclaircit ou s'assombrit suivant les émotions douces et terribles que l'âme éprouve en certaines circonstances; comme celles des fauves, elles se voilaient parfois presque tout entières, et alors
elles lançaient de fulgurants éclairs d'une énorme puissance magnétique ; son nez droit, un peu recourbé à l'extrémité, et aux ailes mobiles qui se dilataient et se rétrécissaient à chaque seconde, surmontait une bouche largement fendue, ourlée de lèvres épaisses, sensuelles, d'un rouge de sang, et garnie de dents d'une éblouissante blancheur; ses pommettes étaient un peu saillantes, et son menton, de forme carrée, était séparé en deux par une profonde fossette.
Certes, cet homme était beau dans la plus grande extension du mot ; partout il pouvait passer pour un cavalier accompli, et pourtant il y avait dans les rides profondes de son front, l'inquiétude de son regard, la pâleur olivâtre de son teint, le mouvement saccadé de ses narines qui semblaient aspirer le sang, le rire railleusement cruel qui se jouait sans cesse sur ses lèvres, une expression de férocité telle, qu'elle imprimait à cette physionomie singulière, un cachet d'étrangeté féline, qui faisait malgré soi courir un frisson de terreur dans les veines, quand on le regardait pendant deux ou trois minutes seulement.
Cet homme avait le visage complètement rasé, et de fort près, et, malgré le nom de Harry Brown que lui avait donné Blue-Dewil, rien en lui ne rappelait la race anglo-saxonne ; au contraire, une origine espagnole, mêlée de quelques gouttes de sang indien , se lisait parfaitement dans la forme de son visage, les grandes lignes de ses traits, et surtout dans ses cheveux noirs \in peu rudes, et la teintç olivâtre de sa peau.
Quel qu'il fût, au reste, et en s'en rapportant aux réflexions faites à son sujet par Blue-Dewil, ce personnage ne devait pas être un scélérat vulgaire ; il y avait en lui un mystère que personne jusqu'à ce moment n'avait pu découvrir; ce qui en faisait véritablement une énigme vivante.
Quelques minutes s'écoulèrent, pendant lesquelles cet individu continua à prendre des notes et à consulter divers papiers, qu'il classait, au fur et* à mesure, avec tout le calme et toute la tranquillité d'un homme qui a la certitude qu'il ne sera dérangé par personne.
Il aurait été d'ailleurs fort difficile de pénétrer dans la grotte sans l'autorisation de son locataire, tant elle était soigneusement close; de plus, deux revolvers à six coups, posés sur la table à portée de la main de notre personnage, auraient sans doute fait immédiatement justice de l'imprudent qui se serait présenté à Timproviste.
Enfin, l'inconnu repoussa les papiers étalés devant lui, posa le coude sur la table, la tête dans la main, et il sembla se plonger dans de profondes réflexions.
Mais Blue-Dewil, qui l'examinait attentivement, ne put rien lire sur ce visage, froid comme un bloc de marbre.
Dix fois le digne lieutenant avait éprouvé la tentation d'en finir avec cet homme en lui envoyant une balle dans la tête, ce qui lui eût été on ne peut plus facile ; dix fois sa main s'était crispée sur la poignée de ses re-
volvers ; mais toujours le raisonnement l'avait emporté sur la passion, et sa main s'était lentement retirée.
Cet homme ne lui appartenait pas; il appartenait à la société à qui il devait rendre compte de ses crimes ; elle seule avait le droit de disposer de lui et d'en faire une exemplaire justice.
Pendant près d'un quart d'heure, cet homme demeura ainsi immobile, les regards perdus dans l'espace; causant mentalement avec lui-même ; enfin, il redressa la tête, se leva et fit deux ou trois tours dans la grotte, le front penché sur la poitrine et les bras derrière le doSi
Il s'arrêta, revint vers la table et s'occupa activement à ramasser ses papiers et à les replacer dans son nécessaire de voyage, qu'il ferma ensuite au moyen d'un secret, et qu'il cacha sous le chevet de son lit.
Tout en se livrant à cette occupation, il parlait à voix basse, selon l'habitude des gens qui manquent de confidents sur lesquels ils puissent compter ; cependant, il parlait assez haut pour que Blue-Dewil, en prêtant attentivement l'oreille, l'entendît parfaitement. Le lieutenant remarqua que cette voix n'avait pas le même timbre ni les mêmes modulations que celle du capitaine Kild. Chose singulière! cet homme, en se parlant, s'exprimait en excellent espagnol, lui qui cependant était Anglais.
— Caraï! disait-il; ce démon de Blûe-Dewil a eu la main heureuse aujourd'hui ; il y a longtemps qu'il ne m'a procuré une habitation aussi commode et surtout
LE CAPITAINE KILB 47
aussi sûre. Ce déguisement commençait à peser comme un manteau de plomb sur mes épaules ; j'avais besoin de redevenir un peu moi-même, Ahl c'est bon de ne, pas être obligé de se contraindre ; d'avoir, ne serait-ce que pour une heure, la liberté de son allure et de ses mouvements, sans craindre d'être vu et espionné. Bah ! encore quelques jours de patience, et, si Benito Ramirez m'a dit vrai, tout sera fini,,. Un charmant garçon, ce Ramirez, un peu brusque, un peu original, c'est vrai, mais pour lequel, Caraï! je me sens, je ne sais pourquoi, une véritable inclination.
En entendant ces réflexions un sourire d'une expression assez problématique crispa les lèvres du lieutenant.
— D'ailleurs il m'a sauvé la vie, continua l'autre qui plaçait son nécessaire de voyage sous son chevet; c'esl quelque chose cela; il est vrai que s'il m'avait connu il est probable qu'il m'aurait laissé dévorer par ce maudit ours gris; Browoel j'en ai encore la chair de poule rien qu'en y songeant; là, voilà qui est fait, maintenant remettons-nous dans la peau de cet estimable capitaine Kild; en voilà un par exemple qui ne se doutait guère des services qu'il me rendrait après sa mort, lorsque notre association a été si brusquement rompue à notre départ de Déseret et grâce au coup de poignard que je lui ai si adroitement donné, tandis qu'il dormait ivre comme une éponge; allons, allons, ne pensons plus à tout cela ! il est mort, il ne reviendra plus ; c'est le principal ; la Gorge aux Loups garde les secrets qu'on lui
confie! mais minute, je ne veux pas me coucher avant d'avoir fait une ronde dans le camp, la prudence est la mère de la sûreté, dit le proverbe.
Tout en conversant ainsi avec lui-même, le bandit avait opéré sa métamorphose, il s'était remis ainsi que lui-même l'avait dit dans la peau du capitaine Kild et cela si complètement que Blue-Dewil lui- même qui était un artiste ne put s'empêcher de l'admirer, tant le déguisement était complet et bien réussi; rien n'avait été oublié de ce qui pouvait aider à l'illusion; la transformation était exécutée avec tout l'art désirable*
Mais comme après avoir repris sa figure et ses vêtements le capitaine commençait à défaire les barricades qui obstruaient la porte, le lieutenant ne jugea pas prudent de demeurer davantage.
Il abandonna son observatoire, retourna sur ses pas, se glissa par l'ouverture, franchit les buissons épineux; et après s'être assuré que personne ne le surveillait, il alla s'étendre devant l'entrée de lagrande tente occupée par dona Rosario ; et, bien enveloppé dans son manteau il feignit de dormir, tout en conservant les yeux ouverts et en regardant du côté de la voûte.
A peine Blue-Dewil avait-il depuis dix minutes pris cette nouvelle position, qu'il vit se soulever le rideau de la tente et qu'il aperçut le capitaine, tenant en main une lanterne marine.
Le capitaine Kild fit consciencieusement la ronde qu'il avait projetée; plus d'une sentinelle qui s'était laissée aller au sommeil fut désagréablement réveillée
par la rude main de son chef tombant sur son épaule, et reprit sa faction en maugréant.
Le capitaine s'éloignait en ricanant et allait réveiller plus loin un autre factionnaire d'une façon tout aussi désagréable; tout en continuant ainsi sa promenade, le capitaine s'approcha de l'endroit où Blue-Dewil était étendu ; mais celui-ci qui le surveillait du coin de l'œil, bondit sur ses pieds un revolver de chaque main, en criant :
— Qui va là? Arrière ou tu es mort!
— Amil ami!* répondit vivement le capitaine. By god ! voilà ce qui s'appelle faire bonne garde!
— Le capitaine! reprit le lieutenant avec une surprise parfaitement jouée,
— Eh oui, moi! et mais, continua-t-il en levant sa lanterne afin de reconnaître son interlocuteur, c'est vous, Blue-Dewil?
— C'est moi, oui, capitaine. m
— Comment se fait-il que ce soit vous que je trouve ici, et non le Chacal?
— Par une raison bien simple, capitaine; voici ce qui est arrivé :
— Bon, allez, j'écoute.
— Cet imbécile de Pelon, après avoir pansé avec du wisky camphré les blessures de Lingot, ou du moins ses contusions, ainsi que vous en avez donné Tordre...
— C'est vrai, eh. bien?
— Eh bien, il a oublié le bidon.
*- Alors je comprends tout, fit le capitaine en riant;
50 LES BOIS-BRTJLÉ3
Lingot et le Chacal se sont administré le remède à l'in^ térieur.
— Juste, capitaine; et si bien administré même, qu'ils n'ont pas laissé une goutte de wisky dans le bidon; de sorte qu'ils sont tous deux si complètement ivres, qu'ils dorment comme des pourceaux; alors, sachant combien vous tenez à ce que cette tente soit toujours soigneusement surveillée, je me suis couché là pour remplacer cet animal' de Chacal.
— Vous avez parfaitement agi, et je vous en sais gré, lieutenant; continuez,- moi je rentre; il fait un froid de loup et jetombe de sommeil; bonsoir, Blue-Dewil; bonne garde I
— Soyez tranquille, capitaine, répondit-il en se recouchant sur le sol.
Le capitaine Kild rentra dans sa tente; presque aussitôt la lumière s'éteignit.
Blue-Dewil se leva et siffla douce ment.
Le Pelon parut.
— Veille, et à la plus légère alerte, préviens-moi ; couche-toi à ma place.
Le Pelon obéit sans répondre, et Blue-Dewil disparut dans la tente de doiia Rosario.