COMMENT DON LUIS IMPROVISA UN PROLOGUE A L'OPERA
DE : I PUR1TANI
Don Gregorio Peralta avait hâte de quitter Saint- Louis, et si cela n'eût dépendu que de lui, il serait parti le soir même pour retourner à la Nouvelle-Orléans,
Malheureusement cela était impossible, et il n'y fallait pas songer; quoique au point de vue commercial il régnât une grande activité sur le fleuve et que les relations entre Saint-Louis et la Nouvelle-Orléans fassent journalières, au point de vue des voyageurs et des touristes il n'en était pas de môme ; à moins de s'embarquer sur les immenses chalands chargés de marchandises qui descendaient le Missouri, et de se résigner à tous les ennuis, tous les embarras et toutes les lenteurs de cette navigation, il fallait prendre son parti d'un séjour d'une huitaine de jours dans Ja ville, et attendre le départ dusteamboat qui, le lundi de chaque semaine, se rendait à la Nouvelle-Orléans chargé de passagers*
Don Gregorio Peralta était arrivé un mardi à Saint- Louis, c'était donc une semaine tout entière qu'il lui fallait séjourner dans la ville ; le chasseur s'y résigna d'autant plus facilement qu^il savait que don Luis n'avait rien à redouter officiellement de son ancien maître; que sa position était nette, et qu'en cas de besoin, il trouverait un appui efficace auprès des autorités du pays, très-décidées à s'opposer à tout guet-apens et à toute violence de la part de master Josuah Lewis.
D'ailleurs le planteur semblait résigné à la perte de son soi-disant esclave; l'affaire avait fait beaucoup de bruit ; il avait été généralement blâmé ; et, depuis Tin? succès de ses démarches auprès du gouverneur et du chief- justice, il était retourné à son habitation et ne donnait plus signe de vie. ■ .
Don Gregorio.Peralta avait de trop grandes obligations au marshall , celui-ci s'était conduit dans toute l'affaire de la délivrance de don Luis de Prébois-Crancé avec trop de courtoisie et de dévouement, pour qu'il n'eût pas en lui la plus entière confiance, et hésitât à lui révéler dans leurs plus intimes détails les motifs de son voyage aux États-Unis, et ce qui lui était arrivé à la Nouvelle-Orléans.
Un jour qu'après déjeuner ils causaient, les coudes sur la table, en dégustant un délicieux café et fumant d'excellents havanes, la conversation se fit peu à peu plus intime, et bientôt prit une tournure très-intéressante.
— Ainsi, monsieur, lui dit le marshall, vous con-
naissez ce fameux coureur des bois que les Peaux- Rouges et les chasseurs ont surnommé le Chercheurde-Pistes?
— Certes, je le connais beaucoup ; nous sommes intimement liés depuis près de vingt-cinq ans; je vous ai dit que le père de don Luis était son frère de lait...
— Oui, interrompit le marsball, vous m'avez raconté cette histoire intéressante- Il faut avouer que ce Valentin Guillois est un homme bien étrange ! lui et son ami l'Indien Curumilla jouissent d'une réputation immense dans toutes les prairies, où ils sont adorés et respectés de tous les chasseurs ou trappeurs blancs et des Peaux- Rouges,
— Est-ce que vous les connaissez ?
— Qui ne connaît pas Valentin Guillois et Curumilla! s'écria le marsball, ils possèdent une fortune colossale; le plus riche banquier de Saint-Louis a chez lui en compte courant plus de deux millions de dollars qui leur appartiennent, et il n'est pas le seul chez qui ils ont déposé des fonds; j'ai vu plusieurs fois ces deux hommes remarquables, j'ai même l'honneur d'être leur ami; ils nous ont été d'un grand secours lors de certains démêlés que nous avons eus avec les Peaux- Rouges ; démêlés dont nous n'aurions su comment sortir si, grâce à son influence sur les Indiens, Valentin Guillois n'avait réussi à détruire les obstacles qui s'opposaient à une entente amiable.
— Je suis bien heureux d'apprendre ce que vous me dites, monsieur.
LE CAPITAINE KILB 269
— Oh 1 ces deux hommes sont fort aimés à Saint- Louis ; lorsque l'on saura que le charmant jeune homme que nous avons réussi à délivrer, est presque leur fils adoptif, il trouvera de nombreux défenseurs dans la population, et master Josuah Lewis fera bien de se tenjr tranquille.
— Soyez certain que mon premier soin, aussitôt que je verrai mon ami Valentin, sera de lui faire pajt des bons sentiments dont on est ici animé envers lui.
. — Comptez-vous donc revoir bientôt Valentin Guillois, cher monsieur?
— Mais oui, fit don Gregorio en souriant, aussitôt que j'aurai terminé certaines affaires à la Nouvelle-Orléans, ce qui ne sera pas long, je me hâterai d'aller le rejoindre.
— Vous savez donc où le trouver ?
— Parfaitement, nous avons pris rendez-vous ensemble.
— Y aurait-il indiscrétion à vous demander à quel endroit se trouve ce rendez-vous ?
— Pas le moins du monde, car je suis convaincu que l'intérêt que vous voulez bien me porter vous engage seul à m 'adresser cette question.
— Vous m'avez bien compris, monsieur.
— Nous devons nous rencontrer dans les montagnes Rocheuses, entre la rivière du Vent et la rivière Rouge, dans un endroit nommé le Voladero de l'Ours gris. .
— Hum ! fit le marshall en riant, voilà bien un rendez-vous à l'indienne ; est-ce que vous connaissez l'endroit?
270 LES BOIS-BRULÊS
— Moi ! comment le connaîtrais-je ? je ne suis jamais allé dans les prairies.
— Ah ! diable ! ce n'est pas facile alors, car vous ne trouverez ni chemins de fer, ni steamboats, ni diligences pour vous conduire.
— C'est probable, fit don Gregorio en souriant. Je compte recruter un certain nombre de coureurs des bois, qui me renseigneront et m'indiqueront ce Voladero de TOurs gris, ils doivent le connaître, eux?
— Quelques-uns d'entre eux, tout au moins, quoique les montagnes Rocheuses soient encore très-peu fréquentées et par conséquent presque inconnues ; combien comptez-vous enrôler de coureurs des bois ?
— Une centaine.
— Tant que cela ? cela vous coûtera un argent fou.
— Que voulez-vous, j'en passerai par la; vous savez quelle est l'expédition entreprise par Valentin Guillois, elle est très-difficile et surtout très-périlleuse; je ne l'ai pas vu depuis longtemps, j'ignore donc complètement dans quelle situation il se trouve. Peut-être est-il arrêté faute de forces suffisantes; eh bien, ces forces, je les lui amènerai.
— Vous avez raison, cher senor; votre pensée est excellente; ainsi vous allez recruter une troupe de coureur des bois?
— Oui, aussitôt arrivé à la Nouvelle -Orléans, ce sera mon premier soin.
— Pourquoi à la Nouvelle -Orléans?
— Dame ! il me semble que dans une grande ville
comme celle-là, je trouverai plus facilement et surtout pluspromptement mon affaire, que dans une ville moins grande et moins commerçante.
— Comme Saint-Louis, par exemple?
— Comme Saint-Louis, si vous voulez?
— Eh bien, cher monsieur, vous êtes dans l'erreur la plus complète et la plus dangereuse.
— Moi, monsieur?
— Oui, cher monsieur, veuillez m'écouter.
— Je ne demande pas mieux.
— Savez- vous ce que vous trouverez à la Nouvelle- Orléans ?
— Mais les hommes que je cherche, probablement.
— Nullement. Vous trouverez des gens de sac et de corde, des bandits de la pire espèce; oh I cela à foison; il n'en manque pas, au contraire, il n'y en a que trop \ ™ais pas un seul coureur des bois ni un seul chasseur.
— Pourquoi donc?
— Oh! pour une raison bien simple, c'est qu'il n'y en a pas; les coureurs des bois ne se hasardent jamais dans l'intérieur du pays civilisé, à moins d'urgence extrême, ils ne fréquentent que les villes frontières, où ils ne viennent que pour trafiquer, c'est-à-dire vendre leurs pelleteries et acheter les provisions dont ils ont besoin.
— Vous devez avoir raison, en effet,
— J'ai raison, certainement. l
— Ainsi vous pensez, monsieur, que je puis enrôler ici tous les coureurs des bois dont j'ai besoin?
— J'en suis sûr ; il vous faudra quelque temps, par
exemple; cent hommes comme ceux qu'il vous faut, c'est-à-dire, honnêtes, fidèles et résolus, ne sont pas faciles à trouver; il vous faudra plusieurs jours, mais en leur disant que c'est pour aider Valentin Guillois dans une expédition, ils accepteront avec joie vos conditions.
— Ainsi vous consentez à m'aider encore dans cette
affaire ?
— Certes, et de tout cœur; nous nous mettrons à l'œuvre quand il vous plaira,
— Je suis à vos ordres,
— Très-bien, mais d'abord convenons de nos faits afin d'éviter tout malentendu à venir; vous comptez retourner à la Nouvelle-Orléans?
— Il le faut absolument.
— Voici donc ce que nous allons faire : nous profiterons des quelques jours que vous avez encore à passer ici, pour enrôler le plus d'hommes possible; vous connaissez les conditions d'enrôlement?
— Pas le moins du monde; je vous serai obligé de me les faire connaître.
— Les voici : cent dollars par mois et deux cents dollars d'avance au cas où ils seraient enrôlés pour trois mois. Seulement, comme vous voulez des hommes choisis, je vous conseille de ne pas chicaner sur le prix et même, si cela vous est possible, de leur donner un peu plus.
— Qu'à cela ne tienne, cher monsieur, je leur donnerai cent cinquante dollars par mois et trois cents dollars d'avance et, de plus, une prime de cent dollars à
chacun, aussitôt l'expédition terminée; l'enrôlement sera fait pour trois mois; la solde et la prime seront acquises aux chasseurs, quand même l'expédition se terminerait avant les trois mois révolus.
— Ces conditions sont superbes et, à ce prix, je vous réponds que je vous trouverai les hommes qu'il vous faut/ seulement je vous avertis que cela vous coûtera cher, réfléchissez-y, cela fait une somme nette de cinquante-cinq mille dollars.
— Peu importe la somme ; le principal pour moi est de réussir; don Luis, Valentin Guillois et moi nous sommes riches.
— Parfait, c'est entendu ; il est inutile que vous reveniez ici ; au fur et à mesure que les hommes seront enrôlés, je leur indiquerai un rendez-vous où vous les trouverez vous attendant.
— Vous me comblez, réellement
— Eh! non, j'essaye de vous être utile, voilà tout; et puis, je vous le répète, vous m'avez été très-chaudement recommandé, et je tiens à ce que vous soyez content de moi.
— Il est important que ce rendez-vous se trouve aux environs du lieu où nous devons nous rendre.
— Ou du moins n'en soit pas trop éloigné, je ne vois qu'un seul point convenable.
— Lequel?
— C'est un comptoir de traite situé dans l'État de Minosota, où il vous sera facile de compléter votre troupe au cas où nous n'aurions pu le faire ici.
— Comment nommez-vous ce comptoir de traite?
— Fort-Snelling ; c'est une petite ville à moitié indienne encore, où il se fait un grand commerce de pelleteries; elle est bâtie en plein territoire peau-rouge; à l'extrême limite de la région des hautes herbes; elle n'est éloignée que de cinquante lieues au plus des montagnes Rocheuses et dans les environs de la rivière Rouge.
— Bravo; l'endroit est parfaitement choisi; mais comment m'y rendrai-je, moi, de la Nouvelle-Orléans?
— Oh! très-facilement, les communications ne laissent rien à désirer; les chemins de fer et les bateaux à vapeur vous conduiront à quelques lieues de Fort- Snelling; vous pourriez repasser par ici, mais cette route serait la plus longue et vous ferait perdre trop de temps; d'autant plus que vous êtes pressé.
— Très-pressé; je vais donc vous donner un bon de soixante mille piastres sur mon banquier de la Nouvelle-Orléans, MM. Arthur Wiîson Rouquette et Blondeau; bon que mon ami, le consul chilien endossera, et nous nous mettrons immédiatement à notre affaire de recrutement.
— Parfait, c'est de l'or en barre; mais pourquoi soixante mille dollars, c'est beaucoup trop, il me semble.
— .Non pas, chaque homme devant se munir d'un cheval; vous leur distribuerez une prime d'engagement de cinquante dollars à chacun, afin de les aider à cou* vrir leurs premiers frais.
— Très-bien! On ne fait pas plus largement les choses; voilà comment les affaires les plus difficiles réussissent; voici plume, encre et papier, écrivez-moi le bon.
Don Gregorio écrivit, puis il passa la plume au consul qui avait assisté, sans desserrer les dents, à cette conversation , et qui endossa le bon sans se , faire prier.
— Là, voilà qui est fait, dit le marshali en serrant le bon dans son portefeuille, nous passerons chez un banquier et de là nous irons visiter les comptoirs ; c'est précisément la saison où , les chasseurs viennent s'approvisionner pou* les grandes chasses d'hiver ; nous sommes certains d'en enrôler aujourd'hui même.
On se leva-.
— N'oubliez pas, monsieur le consul, dit* le marshali, que ce soir à six heures précises nous dînons ensemble, nous allons ensuite au théâtre entendre l'opéra I PuritanL
— C'est convenu, monsieur, je serai exact, répondit le consul.
— Si vous voyez don Luis, n'oubliez pas, je vous prie, de lui rappeler mon invitation.
— Je n'y manquerai pas.
Nos trois personnages sortirent, se serrèrent la main, le consul tourna à droite, le marshali et don Gregorio prirent à gauche.
— Que devient donc notre affranchi ? dit- en riant, tout en marchant, le marshali à don Gregorio ; il devait
déjeuner avec nous ce matin, et nous ne l'avons pas vu.
— Il est sorti de très-bonne heure, pour aller je ne sais où ; lorsque je me suis levé, répondit le chacarero, mon domestique m'a remis un mot dans lequel, tout en m'annonçant qu'il était forcé de sortir, il m'invitait à ne pas m'inquiéter, et il me priait de l'excuser auprès de vous.
— Qu'il y prenne garde ! répondit le marshall, il a affaire à un vilain drôle qui saisira toutes les occasions de lui jouer un mauvais tour.
— Oh! quant à cela, je ne suis nullement inquiet; si jeune qu'il vous paraisse, don Luis a bec et ongles; son père qui l'adorait lui a donné une véritable éducation de coureur des bois; il.est doué d'une vigueur peu commune, est d'une agilité surprenante, et d'une adresse aux armes et à tous les exercices du corps qui dépasse les limites du possible; je lui ai vu, à cheval et à pied, accomplir des choses extraordinaires; avec cela il aune bravoure de lion et un sang-froid qui ne se dément jamais. Si par hasard Josuah Lewis s'attaque à lui, il aura affaire à forte partie.
— Tant mieux s'il en est ainsi; du reste je l'ai déjà vu à l'œuvre; et ma foi je ne vous cache pas que j'ai été émerveillé ; il a conduit cette révolte des noirs avec une adresseetun sang-froid remarquables; sans notre intervention, le planteur ne s'en serait pas tiré; ma foi je vous avoue que je ne serais pas fâché qu'il lui donnât une bonne leçon.
— Je crains que telle soit son intention; il est ran-
LE CAPITAINE KlLD 277
cunier ; sans doute il voudra se venger avant que de quitter Saint-Louis.
— Je comprends cela ; il y a de quoi garder rancune ; s'il trouve sa belle, il fera bien d'en profiter. Mais nous voici devant la porte du banquier, entrons.
Ce banquier faisait aussi le commerce des pelleteries; il reçut fort bien les deux hommes, ne fit aucune difficulté de prendre le bon, et lorsqu'il sut ce que cherchait don Gregorio, il se mit de fort bonne grâce à sa disposition.
— J'ai précisément dans mes bureaux, dit-il, plusieurs chasseurs des prairies qui échangent des fourrures ; si vous voulez les voir, rien n'est plus facile ; peut-être vous entendrez-vous avec eux.
Les deux hommes acceptèrent.
Le banquier les conduisit dans ses bureaux; il y avait foule; le marshall reconnut une vingtaine de cou» reur des bois qui, par leur allure sauvage et leurs costumes excentriques, tranchaient complètement sur les individus auxquels ils étaient mêlés accidentellement.
— Est-ce que vous connaissez ces braves gens? demanda le marshall au banquier.
— Beaucoup; voilà plusieurs années que je fais des affairés avec eux, je vous réponds de leur honnêteté; vous pouvez les engager sans crainte ; s'ils y consentent toutefois; voulez- vous que je vous abouche avec l'un d'eux?
— Je vous serai obligé de le faire, répondit don Gregorio.
— Hé ! Tom Trick ! cria le banquier, venez donc un peu par ici, mon camarade, on a des propositions à vous faire.
— A vos ordres, master Greewil? répondit le chasseur en s'approchant.
En quelques mots on le mit au fait.
Le chasseur sembla réfléchir un instant, puis il Se retourna vers l'endroit où se tenaient les autres coureurs des bois, et élevant la voix en même temps qu'il leur faisait signe:
— Ohé! les autres, venez-donc,cria-t-il, il y a du nouveau.
Les chasseurs se frayèrent un passage à travers la foule et s'approchèrent
C'étaient tous des hommes dans la force de l'âge, aux traits énergiques et d'apparence vigoureuse,
— De quoi s'agit-il ? demanda l'un d'eux après avoir salué profondément.
— Voilà la chose : il paraît que Valentin Guillois, le Chercheur-de-Pistes, est en ce moment en expédition dans les montagnes Rocheuses, du côté du Voladero de FOurs gris, entre la rivière du Vent...
— Et la rivière Rouge; je connais l'endroit, répondit l'autre.
— Eh bien! notre ami est fort serré de près là-bas, il nous appelle à lui.
— T'es sûr de cela, Tom Trick ?
— Certain, Johnson, mon ami.
— Alors faut y aller.
— C'est ton avis?
— C'est notre avis à tous ! s'écrièrent les chasseurs d'une seule voix.
— Nous ne pouvons pas laisser dans l'embarras Phomme qui nous a rendu tant de services ! ponctua Johnson.
—Eh bien, mescompagnons, voici Monsieur, continua TomTrick en désignant don Gregorio, qu'il a chargé de recruter et de lui amener cent hommes résolus,
— Monsieur peut compter sur nous d'abord ; reprit Johnson, les autres se trouveront bientôt.
— On engage pour trois mois, cent cinquante dollars par mois, cinquante dollars de prime d'engagement, trois cents dollars d'avance, et cent dollars de prime, l'expédition terminée.
— Valentin fait bien les choses comme toujours ; répondit Johnson, nous y serions allés pour rien ; nous sommes prêts à donner notre vie pour le Chercheurde-Pistes ; mais puisqu'il nous offre un engagement, ce serait une insulte de'le refuser.Monsieur, nous sommes prêts à signer.
L'affaire se fit séance tenante.
— Monsieur, dit Tom Trick, ne vous donnez pas la peine de courir les comptoirs, nous amènerons ici nos camarades; avant trois jours, vous aurez vos cent hommes, tous gaillards résolus et connaissant le désert sur le bout du doigt.
—Vous savez mes conditions? répondit don Gregorio, je tiens surtout à n'avoir dans ma troupe que des gens
honnêtes et loyaux, comme vous l'êtes vous-mêmes.
— Soyez tranquille, monsieur, nous en ferons notre affaire, tous ceux que nous engagerons seront bien connus de Valentin, et il n'accepte pour amis que des honnêtes gens.
— Eh bien, c'est convenu, mes braves; je vous donne carte blanche; vous Tom Trick et Van Johnson, vous me viendrez voir à mon hôtel, pour me tenir au courant de ce que vous aurez fait ; là je vous ferai connaître le point où nous devrons nous réunir pour entrer en campagne.
— Autrement dit, nous mettre sur le sentier de la guerre, fit Tom Trick en riant; et où se trouve-t-il, sans vous commander, votre hôtel, mon maître?
— Hôtel Wasingthon, vous demanderez don Gregorio Peralta.
— C'est entendu, senor; à vous revoir, vous aurez bientôt de nos bonnes nouvelles.
Le marshall et don Diego prirent congé de M. Greewil et se retirèrent fort satisfaits de leur visite*
En effet, ils n'avaient pas à se plaindre; d'un seul coup don Gregorio avait engagé trente-quatre* hommes sur lesquels il savait pouvoir compter ; c'est-à-dire le tiers de sa troupe ; dans de telles proportions, l'enrôlement complet serait terminé en trois jours à peine, c'était un magnifique résultat.
A quelques pas de la demeure du banquier les deux hommes se séparèrent, en se donnant rendez-vous pour le soir à six heures précises.
Le marshall alla à ses affaires, don Gregorio rentra à son hôtel.
Il s'informa si don Luis était rentré.
Personne ne l'avait vu.
: Don Gregorio, assez inquiet de cette longue absence, se retira dans son appartement; pendant toute la journée il écrivit ou prit des notes.
Un peu avant six heures, au moment où don Gregorio se préparait à se rendre chez le marshall, don Luis entra dans la chambre où il se tenait.
Le jeune homme était en grande toilette, frais, reposé comme s'il fût demeuré pendant toute la journée chez lui.
— Ah ! fit gaiement don Gregorio, vous voilà donc enfin, déserteur?
— A vos ordres, monsieur; répondit le jeûne honjme en s'inclinant.
v ■ — Où donc avez-vous passé toute votre journée, que personne ne vous a vu?
. —J'ai couru, monsieur; il y a si peu de temps que je suis libre que, vous le comprenez, j'ai besoin d'air et de mouvement; il m'est impossible de demeurer en place.
— Je comprends cela; mais enfin vous aviez un but?
— Peut-être, fit-il avec un sourire d'une expression singulière ; je suis allé visiter les environs; il sont trèspittoresques; je me suis trouvé sans y songer entraîné plus loin que je n'aurais voulu; de là le retard que je regrette et dont je vous prie, monsieur, de vouloir bien agréer toutes mes excuses, -
282 LES BOIS-BEULÉS
■^- Vous n'avez pas d'excuses à me faire, mon cher enfant ; mais vous auriez dû vous souvenir qu'il y a certaines convenances, des devoirs de société que l'on doit remplir.
— , C'est vrai, monsieur, répondit-il en souriant, mais il y a si peu de temps encore que j'étais esclave, que je ne suis peut-être pas aussi coifyable que vous le supposez; du reste me voici prêt à vous accompagner chez le marshall.
— J'attends encore notre ami le consul.
— Me voici, répondit celui-ci en ouvrant la porte, nous partirons quand vous voudrez, cher don Gregorio.
— Je suis prêt.
— En route alors ; eh bien! et vos enrôlements? cela marche -t-il?
— Parfaitement; beaucoup mieux que je ne l'espérais; j'ai déjà plus du tiers de mon effectif.
— Bravo! alors vous pourrez bientôt vous mettre en route.
— Que n'est-ce demain ! avec quel bonheur je me jetterai dans les bras de mon père adoptif! s'écria le jeune homme avec émotion; ce fidèle ami de mon maU heureux père ; oh ! que je voudrais être déjà près de lui !
— Patience, mon enfant, bientôt vous le verrez.
— Et ce sera à vous que je devrai cette immense joie, oh! cher don G-regorio, jamais je ne pourrai vous faire comprendre combien je vous aime!
On entra chez le marshall,
— A la bonne heure, s'écria gaiement celui-ci en apercevant le jeune homme; voilà notre coureur retrouvé.
— Oui, monsieur, répondit don Luis avec un charmant sourire ; et bien désolé d'avoir manqué votre bienveillante invitation de ce matin.
— Allons, n'en parlons plus, puisque vous venez ce soir; à table, à table 1
Le dîner commença.
— Vous savez, don Luis, dit le marshall au bout d'un instant, que nous allons au théâtre*
— Oui, monsieur, vous m'avez fait l ? honneur de me le dire.
— C'est peut-être un peu pour cela que vous êtes venu, hein? fît-il en riant.
— Oh! monsieur, pouvez-vous le supposer! J'aime beaucoup le théâtre dont je suis privé depuis longtemps, mais cependant...
— Bien, bien, interrompit-il, ne vous disculpez pas, c'est inutile.
— On donne, je crois IPuritani? C'est un magnifique ouvrage que je reverrai avec le plus grand plaisir. La troupe est-elle bonne?
— Je ne saurais vous le dire ; c'est une troupe italienne de passage, comme toutes celles que nous avons ici; on parle beaucoup de la première chanteuse, voilà tout ce que je puis dire ; du reste, nous l'entendrons. |f
— Et la salle , comment est-elle ?
— Assez bien, pour une salle de province qui; la plupart du temps, est fermée.
— A-t-elle un foyer ?
— Comment, si elle a un foyer? je le crois bien; il est magnifique, c'est ce qu'il y a de mieux au théâtre.
— Alors j'espère que vous me le montrerez?
— Avec le plus grand plaisir.
— Sommes-nous bien placés ?
— Nous avons une loge à côté de celle du gouverneur, et parfaitement en vue'.
Don Luis sourit.
— Allons, dit-il, je vois que, gr$ce à vous, cher monsieur, nous passerons une charmante soirée.
Lorsque le dîner fut terminé, les quatre convives se levèrent, et ils se rendirent au théâtre en causant et en fumant leur cigare.
Lorsqu'ils entrèrent dans leur loge, le rideau n'était pas encore levé, la salle était comble.
Le peuple américain est le peuple enthousiaste par excellence; il se passionne facilement pour tout ce qui
lui semble sortir de l'ordinaire.
L'affaire de don Luis avait fait un bruit énorme dans la ville; Josuah Lewis avait été généralement désapprouvé et fort maltraité dans tous les lieux publics.
Lorsque don Luis parut dans sa loge, la salle tout entière se leva, et les bravos éclatèrent de toutes parts avec un ensemble admirable, qui prouvait la vive sympathie que la population ressentait pour le jeune homme, r * -> * ->
Don Luis rougît, il se pencha sur le devant de la loge et salua gracieusement.
Les bravos et les hourrahs redoublèrent avec une énergie à faire crouler la salle.
Au même instant un coup de sifflet retentit en mémo temps qu'une voix s'écriait avec fureur :
— À la porte le mulâtre ! dehors l'esclave !
Tout le monde se tourna du côté d'où partaient ces cris.
On aperçut alors Josuah Lewis, seul dans une loge, hurlant comme un démon et menaçant du poing son ancienne victime.
— A la porte le bandit! à la porte le pirate ! le mangeur de chair humaine S chassez-le I Lynchez-le, lynch ! lynch !
Ces menaces se succédaient avec une rapidité ex* trême ; on montait sur les banquettes ; on essayait d'escalader la loge où le planteur continuait à crier et à se démener; quelques spectateurs s'étaient même élan* ces dans les corridors, et se bousculaient en courant vers la loge- Don Luis, toujours calme et souriant, attendait que Tordre se rétablît.
Mais loin de là, le tumulte prenait des proportions immenses, le public, rendu furieux par l'attitude provocante du planteur, semblait disposé à se porter aux dernières extrémités contre lui.
Don Luis se pencha légèrement vers le marshaliet lui dit quelques mots à voix basse.
Le marshall sourit en faisant un signe d'acquiescement, il se leva et, se plaçant à côté du jeune homme :
— Citoyens américains, cria-t-il d'une voix de stentor qui domina le tumulte, libres habitants de la cité de San Luis du Missouri ; monsieur le comte don Luis de Prébois-Crancé vous remercie du fond du cœur des preuves éclatantes de sympathie que vous lui donnez ; il désire vous exprimer lui-même sa gratitude, écoutez-le !
Les Américains, si farouches républicains qu'ils soient, adorent les titres de noblesse; les comtes, les marquis, les barons et les lords sont toujours accueillis par eux avec le plus grand respect; d'où cela provientil? C'est ce que nul ne saurait expliquer; cela est, voilà ce qui est constant.
Le speach du marshall fut accueilli avec dé chaleureux applaudissements.
Tout le monde criait à la fois t Écoutez le comte ; parlez, comte, parlez I engageant le jeune homme à prendre la parole.
Enfin, peu à peu, le calme succéda à la tempête et le silence se rétablit à peu près.
Don Luis saisit ce moment pour saluer le public et prendre la parole.
— Citoyens, dit-il, étranger dans ce pays, victime du plus odieux attentat, j'ai été sauvé par vous ; citoyens de cette noble et grande cité, la sympathie que vous me témoignez augmenterait la reconnaissance que j'éprouve pourvous, si cela m'était possible; yous m'avez tiré d'entre
les griffes du tigre qui me torturait, vous m'avez rendu, avec la liberté, mon rang dans le monde et ma place dans la société, merci du fond du cœur, merci !
— Bravo I bravo ! vive don Luis !
— Silence 1
— Ecoutez ! écoutez !
i— Mais ce n'est pas tout, ce n'est pas assez, nobles et généreux citoyens des États-Unis, il est un dernier service que je réclame de vous.
— Parlez 1 parlez I
— Je m'étais promis de ne pas me venger de mon bourreau; j'étais résolu à mépriser la bête féroce dont j'ai été la victime ; je ne voulais emporter qu'un souvenir dans mon cœur, en quittant cette ville, celui de vos bienfaits.
— Bravo !
— Vive don Luis 1
— Écoutez !
— Silence f
— Mais ce misérable, méconnaissant le verdict d'infamie prononcé contre lui par l'opinion publique, ose relever brutalement sa tête ignoble ; non content des souffrances qu'il m'a infligées, il a l'audace de venir vous défier et vous insulter en face ; car c'est vous plutôt que moi qu'il insulte, par son insolente protestation contre votre arrêt; tant de cynisme mérite un châtiment exemplaire.
— Oui! oui t Lynchons-le 1
— A mort I
288 tES BOIS-BRtJLÉS
— Silence t
— Laissez parler?
— Ce châtiment, si vous me le permettez, et cette grâce, je vous la demande au nom de la reconnaissance que je vous dois, je le lui infligerai séance tenante, devant vous. Le spectacle n'est pas commencé encore ; faites lever le rideau, qu'on nous place en face l'un de l'autre sur la scène, un pistolet à la main, nous tirerons ensemble à votre signal. Ce sera le véritable jugement de Dieu, car ce sera kii seul qui frappera le coupable.
Un moment de stupeur succéda à cette étrange péroraison à laquelle on était si loin de s'attendre.
Mais les Américains adorent l'excentrique ; presque aussitôt les bravos éclatèrent avec frénésie de toutes les parties de la salle, les femmes elles-mêmes s'en mêlèrent ; pendant quelques instants, ce fut un tumulte et un vacarme indescriptibles, puis tout à coup la toile se leva, et on aperçut plusieurs personnes qui amenaient entre elles le planteur sur la scène.
Le misérable était livide ; il roulait des yeux égarés et se faisait littéralement traîner, en criant d'une voix sourde :
— Non, non, je ne veux pas ! je ne veux pas ! C'était tout ce qu'il pouvait dire.
— Aussi lâche que cruel ! s'écria don Luis avec mépris.
Et s'élançant de la loge, malgré les observations d3 ses amis, il vint par un bond prodigieux tomber sur la scène, à deux pas de son ennemi atterré.
Celui-ci , comprenant alors que rien ne pourrait le sauver, s'il s'obstinait à refuser plus longtemps le combat, et qu'il serait écharpé et mis en lambeaux par la foule exaspérée, sembla reprendre courage-
— Eh bien f soit, dit-il, lâchez-moi, je me battrai ! Mourir pour mourir, il préférait être tué d'un seul
coup.
Les deux adversaires furent placés chacun à une extrémité de la scène, l'un à droite, l'autre à gauche*
On leur remit à chacun un pistolet chargé.
C'était un spectacle étrange que celui que présentait cette salle remplie de spectateurs; avec ces dames en grandes toilettes, éblouissantes de diamants et de fleurs garnissant les loges ; le marshall, au milieu ie la scène prêt à donner le signal, et au fond, rangés en demicercle les acteurs revêtus de leurs pittoresques costumes, et assistant, eux aussi, à ce spectacle terrible, auquel quelques moments auparavant nul ne s'attendait.
Singulier prologue pour Topera si dramatique des
Puritains.
— Êtes-vous prêts? dit le marshall.
— Oui ; répondit don Luis, en saluant.
— Oui ; fit Josuah Lewis d'une voix sourde, mais en faisant bonne contenance,
— Feu! cria le marshall.
Les deux coups éclatèrent à la fois.
Josuah fit un bond énorme, tourna sur lui-même et tomba la face sur les planches, sans pousser un cri.
il. 17
290 LES BOIS-BRTJLÉS
Il était mort ; tué roide par la balle de don Luis qui, lui, n'avait pas été touché*
— Justice est faite; dit le marshall, c'est vraiment le jugement de Dieu!
La salle entière éclata en bravos frénétiques*
Don Luis salua et disparut dans la coulisse; un instant plus tard, il avait regagné sa loge.
La toile fut baissée.
Mais presque aussitôt l'orchestre joua l'ouverture, la toile se leva et l'opéra commença.
Il fut écouté avec la même attention que si rien d'extraordinaire ne s'était passé-
— Je comprends maintenant pourquoi vous m'aviez demandé si le foyer du théâtre était grand ; dit le marshall à l'oreille du jeune homme.
— Dieu en a décidé autrement; répondit don Luis en souriant.
Lorsque l'attention fut fixée sur les acteurs, don Luis et ses amis sortirent doucement.
A trois jours de là, la troupe de don Gregorio était au complet.
Le cbacarero, après avoir assigné à ses hommes rendez-vous pour quinze jours plus tard à Port-Snelling, les vit se mettre résolument eh route.
Deux jours après leur départ, don Gregorio prit congé du marshall, envers lequel il avait contracté de si grandes obligations; et s'embarqua sur un steamboat qui devait le conduire à la Nouvelle-Orléans, en cornpagnie du consul Chilien et de don Luis,
Voilà à la suite de quels événements nous l'avons trouvé campé dans les montagnes Rocheuses, à la têle d'une si nombreuse troupe de chasseurs et se mettant sous la direction de Pawlet et de ses deux compagnons à la recherche du Voladero de l'Ours gris, où Valentin Guillois , en le quittant trois mois auparavant, lui avait donné rendez-vous.