MISSOURI
Nous avons raconté, dans la première partie de cette histoire comment don Gregorio Peralta avait été grièvement blessé à la cuisse, à l'atiaque tentée à la Nouvelle- Orléans, contre la maison de Valentin Guillois par les bandits de don Miguel Tadeo de Castel Léon, et comment le chasseur, contraint de se mettre sans retard à la recherche de dona Rosario, s'était vu dans l'obligation d'abandonner son ami malade dans la capitale de la Louisiane.
Don Gregorio Peralta et Valentin Guillois étaient convenus d'un rendez-vous où ils se retrouveraient; et, de plus, il avait été entendu entre eux que tandis que le chasseur se mettrait à la poursuite des ravisseurs de la jeûne fille, don Gregorio, dès qu'il serait guéri, se mettraitluide son côté à la recherche du jeune homme.
La blessure de don Gregorio, bien quelle ne lésât
aucun organe important, était très-sérieuse; cependant le digne chacarero aurait été bien plus promptement guéri et en état de se livrer aux recherches qu'il méditait, si le chagrin qu'il éprouvait d'être ainsi réduit à l'impuissance, n'avait pas aggravé son mal et retardé sa guérison, en rendant le plus souvent inutiles tous les efforts du médecin et neutralisé l'effet des remèdes.
Cependant les exhortations réitérées de master John Estor, qui chaque jour venait lui faire une longue visite, réussirent à lui faire comprendre que, s'il ne prenait pas sur lui de se calmer, sa maladie pourrait durer trèslongtemps encore; don Gregorio qui naturellement avait hâte de guérir se décida à suivre ses conseils; de sorte que son état ne tarda pas à s'améliorer, et que bientôt il entra en convalescence.
Il était presque guéri, et déjà il entrevoyait le moment où il lui serait permis de reprendre ses recherches; son médecin ne lui demandait plus que cinq ou sixjoursde repos afin que ses forces fussent complètement remises, lorsqu'un matin don Gregorio vitentrerchez lui master John Estor en tenue de voyage.
— Je viens vous faire mes adieux, seîior don Gregorio, fit Tex-chef de la police en s'installant dans un fauteuil à disque.
— Vous partez? s'écria don Gregorio avec surprise.
— Dans une heure.
— Il y a donc du nouveau?
— Beaucoup.
— Au sujet de Rosario ou de Luis?
— De l'un et do l'autre,
— Vous allez me mettre aufait, n'est-ce pas? s'écriat-il avec émotion.
— Je viens exprès pour cela* calmez-vous donc, je vous prie.
— Je suiscalme* senor John Estor, très-calme, je vous jure.
L'Américain sourit avec bonhomie.
-—* Soit, dit-il, je vous avertis que si vous me trompez, ce sera tant pis pour vous.
— Pourquoi cela?
'—* Parce que, si vous vous laissez aller à votre émotion, yoûs aurez lafièvre; que cette fièvre amènera peutêtre des complications ; et qu'au lieu de vous mettre en routedans quatre ou cinq jours, comme il est important que vous le fassiez, vous serez obligé de garder le lit, Dieu sait pendant combien do temps; car une rechute est toujours terrible, et que tout sera remis en question; c'est-à-dire que peut-être perdrons-nous définitivement les traces dujeune homme que vous voulez sauver !
— Le ciel me préserve d'un semblable malheur, senor John Estor t répondit-il; mais soyez tranquille, cela n'arrivera pas; je réponds de moi, quoi que vous me disiez, je demeurerai froid.
— Vous en êtes sûr?
— Je vous le promets.
— Puisqu'il en est ainsi, je n'hésite plus; écontez-moi donc.
— Je suis toul oreilles.
248 LES BOÎS-BRULÉS
— Voici les faits : le fils de votre ami a été vendu comme esclave par son parent lui-même, à un riche planteur des environs de Saint-Louis du Missouri*
— Vous êtes certain de cela?
— Voici les preuves dit-il en posant une liasse de papiers; sur une table; vous aurez tout le temps de par-
courir ces actes plus ou moins légaux, lorsque vous serez seul. Voici comment la chose s'est passée; don. Miguel Tadeo a emmené le jeune homme à Saint-Louis, là il lui a fait prendre un narcotique et, pendant son sommeil, il a été vendu et conduit sur la plantation; c'est presque toujours ainsi que Ton procède ; c'est simple, comme vous voyez.
— Et infâme I dit don G-régorio d'une voix sourde.
— Je partage entièrement votre avis ; mais permettezmoi de vous faire observer que nous n'avons pas à discuter le plus ou moins de moralité ou de légalité de cette vente ; le pointimportant pour nous, c'est de la faire annuler; ce qui, si vous vous y prenez bien, sera facile,
— Comment dois-je faire pour obtenir ce résultat?
— Vous avez les papiers dujeune homme, je suppose?
— Tous et parfaitement en règle.
— Tant mieux, alors cela marchera tout seul; d'autant plus que le gouvernement est excessivement sévère pour ces actes odieux; seulement il n'y a pas un instant à perdre, parce que le jeune homme serait dépaysé, et alors il vous serait impossible de le retrouver.
— Comment, dépaysé?
— Oui, c'est-à-dire qu'on l'enverrait sur une planta-
T,E CAPITAINE KILD 249
tion éloignée située dans un autre État, comprenez-vous ; de sorte qu'en supposant que vous finissiez par le découvrir, il vous faudrait des années pour obtenir justice; et encore!
— Vous m'effrayez, master John Estor.
— Telle n'est pas mon intention, cher senor; je vous dis les choses comme elles sont, afin que vous sachiez à quoi vous en tenir, voilà tout.
— Fort bien, continuez.
— Par votre consul vous obtiendrez un ordre qui vous permettra de requérir le marshallde Saint-Louis; ce magistrat saura ce qu'il y aura à faire; votre rôle se bornera à reconnaître le jeune homme dès qu'il sera retrouvé.
— Pas autre chose?
— Non, laissez agir le marshall; il a l'habitude de ces sortes d'affaires.
• — Très-bien, maintenant quel est le planteur qui a acheté le malheureux enfant?
— C'est un certain Josuah Lewis, un drôle cousu de mauvaises affaires; possédant une fortune colossale, gagnée on ne sait comment; il est très-redouté à Saint-Louis, où il jouit du reste de la plus exécrable réputation; il est probable qu'il vaut encore moins qu'elle.
— C'est le portrait d'un scélérat que vous me faites là ?
— C'est vrai, et même au lieu de l'enlaidir, je l'ai embelli ; réglez-vous là-dessus : en somme, malgré sa fortune, c'est un bandit de la pire espèce ; un gredin de
sac et de corde, qui n'hésite devant rien, et avec lequel il ne faut reculer devant aucune extrémité.
— Je ferai mon profit de vos renseignements.
— L'habitation de ce Josuah Lewis est immense, il occupe plus de quinze cents nègres ; elle se nomme la Pierre Noire, Black-Stone, et n'est éloignée que de trois lieues ou trois lieues et demie de Saint-Louis; du reste, tous ces renseignements et bien d'autres encore sont dans les papiers que je vous apporte; je les ai écrits exprès pour vous; vous n'aurez qu'à les suivre à la lettre.
— Je n'y manquerai pas; est-ce tout?
— Absolument tout.
— Maintenant passons à la seconde question, vous partez?
— Dans une heure, je vous l'ai dit, parle steamboat.
— Où allez-vous ?
— A Saint-Louis d u Missouri tout droit, sans m'arrêter,
— Mais alors? fit don Grégorio.
— Quoi donc?
— Rien ne vous est plus facile' que de retarder votre voyage de trois ou quatre jours ; nous partirons ensemble,
— Je le voudrais, mais c'est impossible pour deux raisons,
— Lesquelles?
— La première, c'est que je suis une piste et que je vais tenter un coup départie; la plus légère imprudence me perdrait; j'ai affaire à un homme excessi-
vement fin, avec lequel il va me falloir lutter de ruse et d'astuce; sil'onnous voyait ensemble, tout serait perdu; la seconde, c'est que ce n'est pas John Estor qui part, mais un individu quelconque , avec lequel votre position dans le monde vous défend toute relation.
— Que me*contez-vous là, cher ami?
— La vérité, en vous quittant, je rentre chez moi, je me transforme, et je vous jure que si vous me rencontrez, vous ne^me reconnaîtrez pas-
— Et de Saint-Louis, où allez-vous?
-^ Ahl quant à cela, je l'ignore ; vous m'en demandez trop, senor; je suis la piste de notre homme : où il ira, j'irai r .
— C'est juste; excusez-moi*
— En arrivant à Saint-Louis, j'annoncerai votre visite prochaine au marshall; vous serez bien reçu quand vous le verrez, rapportez-vous-en à moi pour cela.
— Je ne sais réellement comment vous remercier?
— En me donnant une bonne poignée de main.
— Oh ! de grand cœur !
— Et notre ami, si je le vois avant vous, que lui
dtrai-je ?
— Que j'agis de mon côté et que je le rejoindrai le plus tôt possible, c'est-à-dire quand j'aurai réussi.
— C'est convenu; maintenant je me sauve.
— Déjà I
— Il le faut !
— Allez donc, mon ami, et bonne chance ; mais d'abord embrassons-nous.
252 LES BOIS-BRULÊS
Les deux hommes se tinrent un instant pressés dans les bras l'un de l'autre.
— Je vous renvoie votre souhait, don Grégorio ; Dieu veuille que chacun de notre côté nous réussissions,
— Oui, Dieu le veuille!
— Adieu ! adieu !
— Au revoir.
Et il sortit, tout courant
Lorsque don Grégorio se trouva seul, il demeura pendant quelques instants replongé dans ses réflexions; puis il attira à lui la liasse de papiers laissée par John Estor, il la défit et se mit à lire.
Cette lecture dura plusieurs heures.
Douze jours après le départ de l'ancien chef de la police secrète, don Grégorio arrivait à Saint-Louis-du- Missouri; il était accompagné du consul du Chili qui avait tenu à venir avec lui, au cas où il se présenterait quelques difficultés imprévues.
Les deux voyageurs s'installèrent dans un hôtel assez confortable; puis, comme ils ne voulaient pas perdre un instant, ils se firent indiquer la demeure du rna^shall et s'y rendirent.
Ce magistrat étaitjeune encore, bien fait, d'une physionomie avenante et de manières distinguées; c'était un true gentleman dans la plus complète acception du mot.
Il accueillit les visiteurs de la façon la plus charmante; prit connaissance des papiers qu'ils lui présentèrent, et lorsque les premiers compliments furent terminés, il
leur dit en leur offrant des cigares et des cigarettes ;
— Messieurs, je n'ai, je dois vous l'avouer, lu les papiers dont vous êtes porteurs que pour la forme; voire visite m'a été annoncée par un de mes plus anciens et de mes meilleurs amis, qui vous a si chaudement recommandé à moi, que je n*ai qu'un mot à vous dire : je suis à vous. Vous voyez, messieurs, que je vous attendais; par conséquent, considérez-moi, non pas comme un ami, notre connaissance est de trop fraîche date pour que j'ose ambitionner un tel titre, mais comme un homme disposé à faire tout ce que vous dé- . sirerez.
— Vous nous comblez, monsieur, dit don Gregorio avec effusion. L'affaire pour laquelle nous venons réclamer votre concours est tellement hérissée de difficultés, que nous ne saurions que nous féliciter d'avoir un auxiliaire tel que vous,
— Cette affaire, fort grave à la vérité, répondit le marshall en souriant, n'est peut-être pas si difficile à mener à bien que vous le supposez,
— Nous avons affaire à bien forte partie, monsieur !
— C'est vrai, monsieur ; mais vous avez pour vous le droit des gens, indignement violé, et l'appui des lois. Mais, tenez, parlons franc ; je ne veux pas plus longtemps prolonger votre inquiétude; je vous ai dit que vous m'aviez été chaudement recommandé par un de mes amis.
— Et le mien, monsieur, dit en s'inclinant don Gregorio,
— Eh bien, continua le marshall, je me suis fait expliquer cette affaire dans tous ses détails par mon ami; puis, comme j'avais quelques jours devant moi, et que je tenais surtout à vous être agréable, je me suis mis à l'œuvre.
— Eh quoi, monsieur * vous avez poussé l'obligeance?,.
— Jusqu'à faire mon devoir? certes, monsieur. Or, écoutez bien ceci : je savais que, depuis quelques jours, une fermentation extrême existait parmi les Noirs de l'habitation de M. Josuah Lewis ; je fis surveiller l'habitation par des détectives adroits- J'appris que cette fermentation était excitée par un jeune esclave sang-mêlé, nouvellement arrivé sur la plantation, qui prétendait être de race blanche, et avoir été vendu comme esclave par suite d'une odieuse machination dont on l'avait rendu victime.
— C'était Luis, le fils de mon ami ! s'écria vivement don Grregorio. Oh ! si seulement je pouvais le voir!
— Attendez; dit doucement le marshall avec un fin sourire.
— C'est juste ; pardonnez -moi, monsieur. Mais si vous saviez, si vous pouviez savoir...
— Patience, monsieur !
— Calmez-vous, mon ami, je vous en supplie, lui dit le consul ; laissez monsieur le marshall nous expliquer ce qu'il a cru devoir faire.
— Oui, vous avez raison, je suis fou— Allez, allez, monsieur, je ne dirai plus rien, je suis mnet.
Le marshall sourit et continua :
— Il y a trois jours, je fus averti, par un de mes agents, que la fermentation augmentait dans de telles proportions, que, si elle continuait ainsi, elle ne tarderait pas à se changer en révolte. Je pris alors mes précautions, afin d'être prêt à tout événement ; en effet, hier malin, j'appris que la révolte venait définitivement d'éclater dans dès conditions terribles. Je fis aussitôt monter à cheval six brigades d'agents ; je me mis à leur tête, et je me dirigeai en toute hâte vers l'habitation.
Il était temps que j'arrivasse. Les révoltés étaient presque maîtres de la plantation. Master Josuah Lewis, son majordome et quelques noirs, restés fidèles, s'étaient barricadés dans un pavillon isolé et faisaient un ■feu terrible par les fenêtres sur les révoltés, qui essayaient de s'emparer du pavillon et d'y mettre le feu.
En m'apercevant master Josuah Lewis jeta un cri de triomphe. Quant aux révoltés, ils poussèrent des hurlements de terreur et s'enfuirent dans toutes les directions, en abandonnant leurs armes ; ou du moins les bâtons, les haches, les couteaux et les pierres qui leur en tenaient lieu.
Un seul, un jeune homme de vingt ans à peine, armé d'une hache qu'il maniait avec une adresse remarquable, n'imita pas la lâche conduite des autres révoltés et continua bravement à combattre.
Ce jeune homme, que cependant je n'avais jamais
256 LÉS ÊOtS-B&ULÉS
vu, je le reconnus au premier coup d'oeil : c'était celui qui m'était recommandé.
Je m'avançai vers lui, et, me faisant connaître, je lui ordonnai de jeter sa hache et de se laisser arrêter.
— Soit, monsieur, me dit-il fièrement ; vous êtes magistrat ; je me rends à vous ; car je demande en vain justice , et je suis convaincu que vous me la ferez obtenir.
— Justice sera faite ; lui dis-je.
Dix minutes plus tard, tous les noirs étaient rentrés dans le devoir et la paix était rétablie*
Je dis rapidement à mon prisonnier : Pas un mot, laissez-moi faire, je viens de la part de don Gregorio.
Le jeune homme me regarda avec surprise, je posai un doigt sur mes lèvres, et je me hâtai d'aller au-devant de master Josuah Lewis qui avait quitté son pavillon et se dirigeait vers moi en toute hâte.
Master Josuah me remercia chaleureusement du secours que je lui avais apporté si providentiellement ; me dit que sans moi, ses esclaves révoltés l'auraient tué; me fit les offres les plus brillantes que je déclinai, bien entendu, et il me demanda si j'avais arrêté beaucoup de ces misérables noirs, je répondis négativement.
— C'est égal, me dit-il, ce sont des brutes, je ne leur en veux pas trop ; mais il en est un, le chef du complot, le misérable qui a dirigé la révolte, celui-là payera pour tous ; je lui réserve un châtiment exemplaire! rien ne pourra le soustraire à ma vengeance I
En ce moment il aperçut mon prisonnier*
— Ahl ah! dit-il en s'avançant vers lui les regards étincelants et la cravache levée. Le voilai ah! misérable, nous allons régler nos comptes.
— Pas devant moi, lui dis-je, en lui arrêtant lo bras.
Le prisonnier n'avait pas fait un mouvement, il regardait son maître avec une expression d'écrasant mépris ; celui-ci rugissait de fureur.
— C'est bon, dit-il entre ses dents* il ne perdra pas pour attendre.
Et se tournant vers son majordome qui se tenait immobile à ses côtés, son redoutable courbache en peau d'hippopotame à la main :
— Faites mettre ce misérable aux ceps, les jambes croisées, dit-il, nu sur un lit de feuilles de cactus, les bras attachés derrière le dos; allez, et hâtez-vous.
Le majordome fît signe à deux noirs de s'approcher et de se préparer à obéir.
— Pardon, dis-je au majordome en l'arrêtant ; cet homme est mon prisonnier, je vous défend d'y toucher.
— Qu'est-ce à dire? s'écria master Josuah avec menace; je suppose que vous faites erreur, master marshall.
— Pas le moins du monde, répondis-je.
— Cet homme est mon esclave, il m'appartient, reprit-il avec emportement; j'ai tous droits sur lui, même celui de le tuer; personne ne peut m'empêcher de le châtier.
— Je ne vous empêche pas de le châtier, master
253 LES BOIS-BRULËS
Josuah, répondis-je froidement ; je suis prêt, au contraire, à vous prêter main forte, s'il est coupable.
— Vous demandez s'il est coupable? s'écria-t-il en frappant du pied avec colère ; lui qui a fait révolter mes nègres et s'est mis à leur tête ! lui qui a voulu me tuer et qui l'aurait fait, si vous n'étiez pas arrivé !
— Vous êtes certain que cet homme est bien réellement le chef de la révolte, master Josuah?
— Certes, je l'affirme, master marshail, et je l'affirmerais, s'il le fallait, devant tous les magistrats de l'État.
— Très-bien, master Josuah ; messieurs, vous êtes témoins; maintenant, messieurs, à cheval, hâtons-nous; il faut que cet homme soit avant une heure renfermé dans la prison du comté,
— Hein! qu'est-ce que vous dites? s'écria master Josuah, en frémissant de colère, est-ceque vous prétendriez m'enlever mon esclave?
— Je ne vous enlève pas votre esclave, je le conduis simplement à la prison du comté.
— De quel droit voulez-vous l'enlever ?
— Du droit que me donne la loi.
— La loi? la loi, n'a rien à voir dans tout ceci ; mon esclave est à moi, personne ne peut l'enlever de dessus ma plantation.
— Vous vous trompez, master Josuah; répondis-je posément, votre esclave est à vous, c'est votre bien, votre propriété, je le reconnais; je n'ai nullement l'intention de vous l'enlever.
— Eh bien! alors? s'écria-t-il en frappant du pied avec colère.
— Le code noir qui régit l'esclavage, vous accorde le droit de justice sur vos esclaves, pour tout ce qui regarde les cas de discipline intérieure ou privée; mais lorsqu'il s'agit comme dans la question présente de révolte et rébellion à main armée, le code noir dit textuellement ceci : tout esclave qui sera reconnu coupable du crime de révolte ou rébellion à main armée contre son maître et légitime possesseur sera immédiatement livré aux autorités compétentes du comté, pour en être fait bonne et prompte justice ; à l'effet de servir d'exemple aux autres esclaves qui laisseraient voir l'intention de commettre d'autres désordres; le maître du dit esclave sera indemnisé, s'il y a lieu de le faire ; -voilà, master Josuah, en vertu de quelle loi je procède ; veuillez donc, je vous prie, me livrer passage, afin que je puisse enmener mon prisonnier.
— Vous ne partirez pas, Dieu me damne ! s'écria-t-il en proie à une rage furieuse; ce rascal ne sortira pas de mes domaines l
— Prenez garde, master Josuah! vos paroles ont sonné mal à mon oreille ; voudriez-vous faire de la rébellion, vous aussi? Emmenez le prisonnier, dis-je à mes agents.
Ceux-ci obéirent aussitôt ; le prisonnier fut garrotté avec un grand luxe de précautions apparentes et placé v sur un cheval, derrière un agent»
Master Josuah écumait de rage ; il était littéralement
vert; il grinçait des dents, prononçait des paroles sans suite, mais, en somme, la force était pour moi ; il ne fit aucune opposition aux ordres que j'avais donné*
— En route ! criai-je à mes gens.
— Nous verrons, me dit.master Josuah, d'une voix frémissante ; moi aussi, je vais à Saint-Louis.
— A votre aise, répondis-je.
Et je partis.
Un peu avant que d'entrer en ville , master Josuah me dépassa ; il galopait ce mme un furieux.
— A bientôt! me cria-t-il d'un air de menace, en passant près de moi.
Je haussai les épaules sans répondre, et continuai paisiblement mon chemin.
Vous comprenez bien que je ne m'étais pas risqué à tenter une telle expédition sans prendre mes précautions à l'avance ; j'avais consulté le gouverneur et le chief justice à qui j'avais raconté l'affaire dans tous ses détails, en leur disant qui m'avait fourni tous ces renseignements; ces honorables gentlemen étaient indignés ; Josuah Lewis est bien connu ici depuis longtemps; on sait ce dont il est capable; le gouverneur et le chief-justice n'avaient donc aucun doute sur la culpabilité et l'odieuse machination, dont le malheureux enfant avait été victime ; cependant ils hésitaient, votre absence et le manque d'ordres leur donnaient fort à pen- * ser; ce que je voulais faire était, il faut en convenir, fort irrégulier; puisque je n'avais aucune preuve à l'appui de l'accusation que je portais contre un person-
nage très-riche et très-influent, si mauvaise que fût d'ailleurs sa réputation.
Mais je levai tous les doutes 5 et fis cesser toutes les hésitations de ces honorables gentlemen, en leur affirmant que vous arriveriez ici sous deux jours, muni de toutes les pièces nécessaires; qu'il y avait urgence à agir immédiatement ; et que finalement j'assumais sur moi la responsabilité de tout ce qui serait fait.
Le gouverneur et le chief-justice se rendirent alors, et ils me donnèrent carte blanche*
Lorsque master Josuah Lewis se présenta au gouverneur, celui-ci le reçut fort mal et le renvoya au chief-justice, qui le reçut plus mal encore; et lui conseilla dans son propre intérêt de se taire, et surtout de ne rien tenter, parce que cela pourrait tourner fort mal pour lui ; que j'avais fait mon devoir, et que je n'avais pas agi sans avoir en taains toutes les preuves irrécusables du crime qui avait été commis; que jusqu'à ce moment on ne l'accusait point, qu'on le supposait la dupe de misérables qui auraient abusé de sa loyauté; mais que dans la situation où il se trouvait, il était de la plus haute importance pour lui de ne pas attirer trop fortement les regards de la justice sur cette affaire,
Master Josuah Lewis était loin d'avoir la conscience aussi nette qu'il voulait le faire croire; il comprit à demimot, baissa la tête, et, sans insister davantage, il prit congé et retourna en maugréant à sa plantation; il avait senti que la justice était plus instruite qu'il ne le sup-
posait; et qu'il était important pour lui d'agir avec la plus extrême prudence. Que pensez-vous de tout cela, messieurs?
— Nous pensons, monsieur, que vous avez agi en homme de cœur et d'intelligence; nous vous remercions sincèrement de votre généreuse initiative.
— Je ne sais comment il me sera possible de m'acquitter jamais envers vous, monsieur, dit don Gregorio avec effusion .
— Ne parlons pas de cela, monsieur ; j'ai fait mon devoir.
— Et ce malheureux enfant, où est-il ?
— Rassurez-vous, il est en prison, mais traité avec tous les égards auxquels il a droit ; avant une heure il vous sera rendu,
— Pauvre enfant I soupira don Gregorio.
— Maintenant, messieurs, il faut, s'il vous plaît, que vous preniez la peine de m'accompagner chez le gou? verneur et chez le chief-justice, afin de remplir les der? nières formalités nécessaires à la mise en liberté de
• notre intéressant prisonnier.
— Nous sommes prêts à faire tout ce que vous désirerez, monsieur.
— Me permettez-vous de vous donner un conseil* messieurs ?
— Parlez, monsieur,
— Eh bien, croyez-moi, lorsque le jeune homme vous sera rendu, n'intentez aucune action; le pays est depuis quelque temps dans un état de fermentation exlraordi-
nairejnous sommes peut-être à la veille de grands et terribles événements; vous êtes étrangers, ^oyez prudents.
— C'est notre intention, monsieur.
— Il est bien entendu, dit en riant le marshall, que si vous êtes attaqués, vous avez Je droit dp ypus défendre. — r Que voulez vous dire, monsieur ?
— Mon Dieu! tout simplement qu'il faut s'attendre à tout de la part d'un misérable de l'espèce de Josuah Lewis, et qu'il est parfaitement capable de you3 tendre quelque piège*
— Nous nous tiendrons sur nos gardes, monsieur.
— Et vous aurez raison: dans tous les cas, vous voilà prévenus, agissez en conséquence.
On se leva et on sortit
Le gouverneur et le chief-justice reçurent fort bien les deux étrangers, ils se félicitèrent d'avoir autorisé le marshall à agir à sa guise, toutes les formalités furent remplies, et après force compliments, on se sépara.
Le marshall conduisit alors le consul et don Gregorio à la prison, et après avoir fait lever Fécrou, il ordonna au directeur de faire amener le prisonnier.
L'entrevue de don Gregorio et de don Luis fut on ne plus attendrissante, ils se jetèrent en pleurant dans les bras l'un de l'autre et demeurèrent longtemps embrassés.
Don Gregorio était radieux; un des deux enfants de son ami était sauvé ; la moitié de sa tâche était accomplie.
Don Gregorio avait eu la précaution de faire apporter
des vêtements convenables au rang que le jeune homme occupait dans la société; sur l'invitation de son ami, don Luis s'en revêtit aussitôt.
Tous les assistants furent émerveillés du changement que ces vêtements opérèrent en lui ; il semblait transformé, c'était un tout autre homme.
Quant au jeune homme, la joie le rendait fou; il riait et pleurait à la fois; il n'osait encore croire à sa délivrance, et adressait à ses sauveurs les questions les plus singulières et parfois les plus étranges.
C'est que la transition avait été brusque, presque brutale.
Lui, un instant auparavant esclave, c'est-à-dire une espèce de bête dénomme que Ton pouvait battre et torturer à sa guise ; qui n'était même pas considéré comme un homme, n'ayant ni le droit de penser, ni celui d'agir : il devait se courber humblement sous le courbache du majordome, et tendre le dos aux verges, sans avoir le droit de pousser une plainte, ni d'adresser une prière à ses bourreaux; condamné par le fait même de cet esclavage hideux, à être pour jamais rayé du livre de vie, et à végéter comme une brute au milieru d'êtres atrophiés par cette misérable existence ; puis tout à coup, en quelques secondes à peine, les liens qui le garrottaient et lui entraient dans la chair étaient tombés, les hideuses guenilles qui le recouvraient à peine avaient disparu ; il se retrouvait tel qu'il avait été jadis ; il avait d'un seul coup reconquis tous ses droits; il était
enfin un homme comme les autres; il pouvait penser,
parler, rire ou pleurer, sans avoir à redouter une dégradante insulte; il était libre!
Ce mot, c'était pour lui la vie, le bonheur; il le répétait avec des cris et des sanglots dont ses amis étaient effrayés; fort contre l'infortune et la souffrance, il avait désespérément lutté sans se décourager jamais, pour reconquérir cette liberté qu'il possédait par un miracle providentiel et inespéré ; maintenant il succombait sous le poids de son bonheur, et ne se sentait pas assez fort pour le supporter.
— Oh! s'écria-t-il tout à coup, ces murs m'étreignent de trop près, ils m'enlèvent la respiration; mes poumons manquent d'air sous ces voûtes funèbres; sortons, mes amis, sortons, que je voie le soleil ; que mes poumons se gonflent enfin du souffle de la liberté.
Et il s'élança au dehors.
Ses amis le suivirent attendris et souriants.
Xï