MELINE, CANS ET C*'', LIB.-ÉDITEURS
l.lTOII»IffB. I LBIPXIO*
MÊME MAISON. | i. P. HELINE.
Ik?««eâ«e.
Le 3 août 4589 le îirilSflt^ Ji^ ^{niH'-Cîûud, qui D'avait pas encore à beaucoup près rimportance qu'il a acquise un siècle plus tard, était cependant le théâtre de grands événements politiques, et le centre d'une multitude d'intrigues secondaires qui toutes devaient avoir une influence marquée sur les destinées du beau royaume de saint Louis.
La veille, dans l'après-midi, le roi Henri III,
LE CAPITAINE t* CUREB.
mortellement frappé par le poignard d'un assassin, avait rendu son âme à Dieu, après avoir désigné à toute l'assistance, Henri de Navarre, son beau-frère et cousin, comme son légitime successeur.
Le matin même le nouveau roi , qui avait appris pendant la nuit qu'une foule de seigneurs, et des plus importants, se disposaient k l'abandonner et à contester ses droits au trône de France , sous prétexte qu'il appartenait à la religion réformée , le nouveau roi, disons-nous , avait rassemblé , dans Tbôtel du Tillet où était son quartier général, les principaux chefs de l'armée qui combattaient la tiigHÇ,et*^Mffyeiîi>e/ét3fevJ' avait tenu ce discours ^ 'dont la ^heWIèfésque loyauté nous émeut eùco^e^rpFuérde deux siècles et demi de distance : - ' ' '
<M^i(^iirs^ p^ti&que la Providence divine u et la loi de ceïtre^âtitique monarchie m'ont «( appelé & la succession du sceptre français, « je me promets de votre générosité et affec- <( tion au bien de l'État et envers moi-même, <( que vous me rendrez les mêmes devoirs u avec autant de fidélité que vous avez fait au K roi mon prédécesseur., de très -heureuse (1 mémoire, comme je vous prie de vous assu-
it rer que vous en recourrez de moi toute la u reconnaissance et la satisfaction que vous «( pouvez attendre d*un prince qui n'a rien u tant en horreur que l'ingratitude. Que si , <c jusqu'ici , je n'ai pu donner de grandes «( preuves de ma libéralité, il le faut attribuer <( aux nécessités de mes affaires , qui m'ont « obligé à emprunter plutôt de mes amis, que « de témoigner par ma largesse en leur ente droit la reconnaissance de leurs mérites. K Mais à présent que Dieu met en ma main le «( timon de cette grande et puissante monar- « chic, la multitude des dignités, offices et t< gouvernements, avec les parties casuelles, <( pouvant fournir non-seulement de quoi conte tenter mes bons et modestes serviteurs, «( mais aussi de quoi assouvir l'ambition et <( l'avarice des plus importuns, je vous pro- <c teste encore, en parole de roi, que je recon- «( naîtrai vos services avec si bonne mesure t< que ce ne sera pas tant un guerdon de « votre vertu , qu'une participation h ma forte tune.
u Messieurs, je crois que la plupart de vous t( sont bien mémoratifs des recommandations «( et serments que le sire défunt roi, mon t( prédécesseur, me fit faire en votre présence
<( pour la tranquillité de ce royaume , depuis « sa blessure et se voyant près de sa fin. u Mais, entre chose, il vous peut bien souveu nir du premier et plus singulier point, qui « est de vous maintenir, et tous mes autres u sujets, en liberté de Texercice des deux relite gions à savoir la catholique romaine et la « religion réformée, jusqu'à ce que nous soyons u instruits par un légitime et libre concile «< national ou général , reconnaissant ledit roi « défunt , mon prédécesseur , qu'il n'y avait I' autre moyen pour bien apaiser les troubles «( et dissensions de ce royaume. Je vous dis «( ceci, messieurs , et je vous prie de ci*oire u que je n'ai rien en plus grande recommanu dation que de tenir tous serments que je fais u et ferai , et même cettui-ld^ pour la grande «( importance de quoi il est, pour suivre et u observer ce qui y sera conclu et arrêté ; ce u que pour ses fins, nous ferons convoquer « ledit concile dans six mois , ou plus tôt, s'il «( est possible. Mais j'ai été averti qu'il y en a «( quelques-uns de la noblesse de cette armée K qui font courir le bruit qu'ils ne me peuvent «( faire service , si je ne fais profession de la «( religion romaine, et même qu'ils quitteront «( l'armée, voulant par là essayer si je serais
« assez pusillanime que de contrevenir à ce «t que j'ai le plus en recommandation en ce K monde, à savoir ma religion et mon serment. «( Je vous ai , à cette occasion, messieurs, fait <t assembler autour de moi pour déclarer en t( vos présences que je suis résolu, et prie le t( Seigneur Dieu de m'appeler plutôt de ce u monde que je chancelle aucunement pour u changer la religion et contrevenir à mes u serments , premier que d'être instruit par K un saint concile, auquel d'abondant je me <( soumets , et jure l'en suivre , ne désirant i( rien plus que de telles gens vident mon aru mée, aimant mieux cent bons Français fidèu les h mes côtés que deux cents tels enfariu nés, parce que je m'assure que Dieu est du u côté des gens de bien. Je crois que deux u choses seulement font semer la zizanie à ces <c gens -là : à savoir le serment qu'ils ont u fait depuis longtemps aux ennemis de ce «( royaume, et le peu de vertu et d'assurance ti pour paraître es lieux d'honneur et de mar- « que.
K De telles gens donc ne craignent point me
u requérir de leur congé ; car je leur déclare
K amplement qu'ils ne sont pas si prêts de ce
« faire que je suis de leur octroyer , rcgret-
— iO —
« tant toutefois qu'ils ne sont meilleurs Fran- « çais à leur profit et salut seulement, et non •c pour autre chose. Car , quand bien même >( tous en général m'abandonneraient ( ce que «c je ne puis croire), j'ai assez d'amis à mon <' commandement pour , à votre honte , me u maintenir en mon autorité. £t quand tout « cela me défaudrait , j'ai Dieu tout assuré, •( qui, dès ma naissance et jusques à présent, <( malgré nombre labeurs , m'a accompagné «( de ses saintes bénédictions, comme vous «( êtes ou avez pu être témoins. Vous savez •( tous, messieurs, que je suis Français vrai et «< naturel , et je ne suis point homme d'une <( humeur duquel on doive être en doute pour «< le témoignage qu'ont rendu mes actions u passées eu l'âge que j'ai : tellement qu'aux «( choses que j'ai faites depuis seize ou dix-sept » ans que j'ai régné au royaume de Navarre, •( et pays de mon obéissance , on peut juger u qui je suis, quoique j'aie eu beaucoup d'ocu casions et de moyens de ressentir des traver- « ses que m'ont données les ennemis de cette «(Couronne. Davantage, messieurs, je vous «( laisse h penser combien il est à supporter à «( moi, qui suis votre roi, et qui vous laisse en « liberté de votre religion, qu'il y ait d'entre
-^ il —
<c vous, voir des moindres , qui s'efforcent à «( me vouloir ranger inconsultémcnt à leurs «( opinions, de quoi je ne sais encore si elles <t sont excellentes ou mauvaises, n'ayant just( qu'à présent que la bonne volonté et non le te fait d'être suffisamment éclairé. C'est pour- M quoi je prie tous les gens de bien de cette u assemblée, et autres de ce royaume, être «c juges de tout ceci. £t pour ce que nul d'en- «( tre nous ne peut être parfait, si j'ai par cite devant oublié quelque chose de mon devoir, <( je vous prie tous, messieurs, de prier le Sei- *( gneur Dieu avec moi que ci-après il me conte duise et assiste assidûment, par son Sainlt( Esprit , k l'augmentation du règne de son t. fils Jésus-Christ, entretenement des États •( de mon royaume et soulagement de mes sutt jets. »
De nombreux cris de : Vive k roi! avaient à plusieurs reprises interrompu ce loyal , paternel et royal discours; cependant Henri était sorti triste de cette séance, et les événements du reste de la journée n'avaient pas été de nature à le soustraire à ses pénibles préoccupations.
A chaque instant on venait jui annoncer de nouvelles défections , ou du moins de nou-
veaux refus de soutenir ses droits au trAne, tant qu'il n'aurait pas déclaré hautement son retour sans condition & la foi catholique.
Les uns se retiraient dans leurs châteaux en faisant savoir au roi qu'ils étaient ses trèshumbles serviteurs, et qu'ils reviendraient guerroyer avec lui aussitôt qu'il aurait fait sa paix avec l'Église, ce à quoi ils l'exhortaient de ne pas différer.
Les autres, plus hostiles ou plus sincères, emmenaient avec eux leurs hommes d'armes, lances, salades, carabins ou autres, déclarant tout haut qu'ils s'en allaient rejoindre monseigneur de Mayenne, lieutenant -général du royaume de par la Ligue, lequel avait précédemment dit : u Qu'une fois Henri de Valois tt trépassé, tous les autres seraient excommuu niés de par le diable ; que M. de Béarn était « mal avisé de faire le larron, et qu'on ne tf tarderait pas à voir s'il fallait que les bandes v( indisciplinées et déguenillées du gascon héu rétîque eussent heur et joie devant les nom- «i breuses armées catholiques , confortées par (( les bénédictions du Saint-Père. »
Hâtons-nous d'ajouter qu'à peu d'exceptions près les uns et les autres étaient mus par des intentions loyales, et dirigés par des vues dés-
intéressées; mais les préjugés étaient si profondément enracinés dans les cœurs, les prédications avaient été si furieuses depuis Thorrible tragédie de Blois, que Ton avait crue conseillée par les huguenots, que de très-bons Français et d'excellents royalistes croyaient remplir leurs devoirs de gentilshommes et de chrétiens, soit en faisant à Henri de Navarre une condition sine quâ non de son abjuration avant de tirer Tépée et de déployer la bannière pour lui, soit en le quittant tout à fait pour aller rejoindre monseigneur de Mayenne, le dernier de ces trois Guises que la bourgeoisie, le peuple et beaucoup de noblesse, regardaient comme les boulevards de la foi catholique en péril. "
Ainsi que nous l'avons dit, la journée s'était passée tristement pour le nouveau roi, qui, de minute en minute, apprenait une défection momentanée ou définitive, et voyait,-des fenêtres de l'hôtel du Tillet , s'éclaircir les rangs de l'armée royale campée sur les hauteurs de Saint-Gloud.
Vers le soir cette armée se trouvait réduite à quelques centaines d'hommes, sans compter les Suisses qui avaient fait dire à Henri de Navarre qu'ils lui seraient fidèles, tant que les
diables ne danseraient pa^ dans son escarceUe vide '.
Navré de tant d'aveuglement et révolté d'une si noire ingratitude , car parmi les seigneurs qui abandonnaient la cause du roi , beaucoup se disaient ses amis et avaient été ses obligés , Henri ne perdit pas un seul instant la confiance et le courage dont il avait déjà donné tant de marques dans les nombreuses épreuves de sa vie. Fort de son droit et soutenu par la loyauté de ses intentions paternelles touchant le nouveau peuple que la Providence, dans ses impénétrables décrets, rangeait sous son sceptre qui n'était encore qu'une épée, celui que l'histoire a qualifié de grand et que la mémoire du peuple appelle encore le bon, prit la résolution d'entrer en campagne dès le lendemain, avec le petit nombre d'amis dont la fidélité n'avait pas encore chancelé, et de profiter de la conviction où ses adversaires devaient être de son découragement, pour frapper quelque grand coup qui donnât la me-
* G^était UD préjugé populaire de cette époque que le démon prenait domicile dans la bourse des pauvres gens pour y tenir la place des écus, d^où est venue peut-être Texpression de tirer le diable par la queue.
sare de ce que ses amis et ses ennemis devaient désormais attendre de lui.
Il est huit heures du soir; l'ombre qui, depuis quelques instants déjà, a envahi la vallée au fond de laquelle coule la Seine , commence à envelopper aussi les hauteurs de Saint- Cloud, Yille-d'Avray et Meudon , et quelques étoiles se montrent, çà et là, à travers le feuillage des grands arbres qui couronnent la chaîne de collines situées au couchant de Paris. Le ciel n'a pas un nuage, l'air est vif et léger : c'est une de ces soirées où le calme profond et serein de la nature forme un contraste frappant avec les grandes agitations humaines.
On entend dans le lointain, d'un côté, les rumeurs prolongées de la grande cité rebelle où l'on célèbre avec une joie bruyante et coupable l'héroïsme du moine fanatique dont le poignard a tué le roi, et, de l'autre, les roulements toujours plus affaiblis des tambours du dernier corps de l'armée royale qui a abandonné la cause de Henri de Navarre , devenu souverain légitime, pour aller s'enrôler sous les bannières de Mayenne, chef de la Ligue depuis la mort de son frère Henri de Guise.
Un homme, dont la silhouette accentuée se détache dans le vide lumineux de la fenêtre
d*une chambre éclairée de Thôtel du Tiilet , semble prêter une oreille attentive à ces lointaines rumeurs de natures si différentes, et de temps en temps on le voit s'éloigner de son poste d'observation pour marcher k grands pas dans l'appartement, au fond duquel se tient , immobile et debout, dans une attitude respectueuse, un autre personnage, évidemment d'un rang inférieur, en costume de sergent de bataille, grade subalterne, mais important et honoré, qui n'a pas d'équivalent dans les armées modernes.
L'un de ces hommes est Henri de Navarre , reconnu depuis la veille roi de France par Henri de Valois mourant ; l'autre est le sieur Guy d'Hermay , compagnon d'armes et secrétaire du vaillant prince qui va commencer à guerroyer pour conquérir son royaume.
— H tarde bien à venir, dit le roi en quittant la fenêtre qui lui servait de poste d'observation , pour faire un nouveau tour dans l'appartement.
— C'est vrai, sire, mais votre impatience ne vous fait-elle pas trouver les minutes un peu longues? répondit Guy d'Hermay.
— Ventre-saint-gris, mon compère, on serait impatient à moins ! Quelle rude journée
pour un batailleur de mon espèce ! n'avoir eu qu'à lutter contre des intrigues , qu'à déjouer des machinations... Décidément, mon ami, ce métier ne me va pas.
— Votre Majesté s'en est cependant acquittée en maître consommé, et m'est avis qu'elle sera avant peu aussi habile à démêler les ruses de la politique de ses adversaires, qu'à prévoir sur les champs de bataille les stratagèmes de ses ennemis.
— Il le faudra bien, reprit le roi d'un ton de regret , puisque les événements me condamnent à faire le larron pour contreminer les friponneries de messieurs de la Ligue... Mais la Curée ne vient pas, poursuivit le roi après un silence de quelques secondes , employées par lui à prêter l'oreille aux bruits du dehors, autres que ceux dont nous avons précédemment parlé; m'aurait-il aussi abandonné celuilà ? murmura Henri avec un accent mélancolique et un peu amer.
— Lui, sire? s'écria Guy d'Hermay. Il en est incapable ! et plutôt que de douter de lui, je douterais , je crois , de moi-même. Votre Majesté sait cependant...
— Tu as raison, mon ami, interrompit le roi d'un ton jovial et affectueux, d'autant plus
raison, ajouta-t-il en se penchant en dehors de la fenêtre pour regarder dans la rue, qu'il me semble reconnaître le pas de la Curée. Estce toi, Curée? continua Henri en élevant la voix?
— Oui, sire, répondit-on du dehors.
— Eh bien ! dépêche , car nous sommes pressés.
Quelques instants après le pas qu^on avait entendu dans la rue résonna dans l'intérieur de l'hôtel, et la porte de la chambre s'ouvrant livra passage & un homme de guerre.
lie mesMice.
A l'époque dont nous parlons, Gilbert Filhet de la Curée, simple gentilhomme bourguignon et capitaine des chevau-légers du roi , était un homme d'une trentaine d'années environ, qui, ainsi qu'il le disait lui-même , ne se souvenait pas d'avoir jamais été autre chose que soldat.
Il prétendait être né dans une salade ' ,
' Sorte de casque que Tinfanterie portait à cette époque.
avoir eu pour hochet une lance, pour nourrice un reître et pour cheval de bois un fauconneau de bronze.
Il était grand, sec, mince, barbu, basané, balafré, couturé, avec un grand nez recourbé en bec d'aigle, des yeux largement ouverts et franchement hardis, une bouche démesurément fendue, qu'une arquebusade dans la joue droite faisait dévier un peu à gauche, et une. large oreille , rouge comme celle de tous les hommes qui n'ont pas la patience pour vertu dominante.
La Curée était infatigable , vigilant , leste , adroit, d'une force musculaire prodigieuse et d'une singulière dextérité pour tous les exercices du corps en général , et pour ceux qui avaient rapport à sa profession en particulier.
Au moral, c'était l'honneur en personne, la loyauté incarnée , le dévouement poussé jusqu'au fanatisme, la bravoure arrivant jusqu'à la folie, tout cela avec la naïveté d'un enfant, la douceur d'une jeune fille et la simplicité d'un sauvage.
Il eût pu arriver de bonne heure aux plus hauts grades de l'armée, et cependant à sa mort il était encore capitaine des chevau-légers du roi , emploi auquel il était parvenu , par sa
valeur et prudhommie , peu de temps après son entrée au service.
Henri de Navarre, plus âgé que lui d'une quinzaine d'années, l'aimait d'une affection qui tenait à la fois de la tendresse du père et de l'amitié du compagnon d'armes. Il avait en lui une confiance sans bornes , le consultait dans toutes les circonstances graves ou délicates, et le chargçait parfois de missions qui excitaient l'envie des seigneurs d'un plus haut rang que la Curée, modeste gentilhomme, ainsi que nous l'avons indiqué.
Il va sans dire que de son côté la Curée professait pour le roi une sorte de culte qui allait jusqu'à l'idolâtrie et au fanatisme.
Dans vingt batailles le gentilhomme s'était jeté au-devant des coups qui menaçaient les jours du roi , et en mainte rencontre celui-ci était venu au secours de la Curée , lequel ne^ manquait jamais de se fourrer au plus épais des bagarres où il y avait de bons horions à donner et à recevoir.
Maintenant que nous avons fait connaître à peu près notre héros , reprenons notre récit.
Le roi , en voyant entrer le brave capitaine de chevau-légers, était allé à sa rencontre : ils ne s'étaient pas vus depuis la mort de Henri de
Valois, parce que le Béarnais avait dû donner tout son temps aux grandes mesures de la politique que lui commandaient les circonstances.
— Eh bien ! s'ëcria-t-il avec cette jovialité à laquelle sa bonhomie naturelle et la franchise de son visage donnaient tant de séduction , tu n'es donc guère pressé de venir saluer le roi de France et de Navarre ?
— Ma foi, sire, répondit la Curée , tant de gens ont tiré leur révérence à Votre Majesté depuis hier , que j'ai pensé qu'il y avait une autre manière de lui témoigner son contentement et son amitié : je me suis occupé de son service.
— J'aurais dû m'en aviser en le voyant venir si tard , reprit le roi en appuyant , avec la familiarité d'un frère d'armes , sa main sur répaule osseuse et robuste du capitaine. Eh bien ! voyons , qu'as-tu fait?
— D'abord, sire, je me suis assuré que pas un chevau-léger de ma compagnie n'abandonnerait son poste , puis j'ai porté aide à Montaient, qui était bien empêché à retenir la sienne, laquelle avait déjà commencé à regarder du coin de Fœil du côté de M. de Mavenne.
— Ventre-saint-gris ! voilà une journée bien
employée, et si tous ceux qui se disaient mes amis naguère en eussent fait autant, je pourrais peut-être aller coucher au Louvre ce soir.
— Votre Majesté devrait toujours essayer, en profitant...
— J'y ai songé, interrompit le roi, mais au lieu de cela je compte partir demain pour la Normandie , où tu me précéderas , dès cette nuit, avec ta vaillante compagnie de chevaulégers.
— En Normandie, sire ! s'écrièrent à la fois la Curée et Guy d'Hermay avec l'accent d'une profonde stupéfaction.
— Sans doute, reprit le roi.
— Votre Majesté va donc aussi se réunir aux Ligueurs? demanda la Curée; -^
— Par la virginité de ma cousine Elisabeth d'Angleterre, la plaisanterie est bonne! fit Henri en riant aux éclata.
— Cependant , sire , Votre Majesté ne peut guère espérer , avec sa petite troupe , vaincre les trente mille hommes que M. de Mayenne a dans son camp de Neuville.
— Ctst pour cela que je veux chercher du renforl dans les rangs mêmes de son armée^ et parmi mes braves Dieppois , qui , je le sais , n'attendent que la vue de mon panache pour
se rallier à ma cause qui est celle de tous les bons Français.
— Eh bien ! que le roi me donne ses ordres, dit la Curée avec résolution.
— Tu vas d'abord rassembler ta compagnie avec le moins de bruit possible et tu te dirigeras vers la Normandie en suivant les routes de traverse. Chemin faisant tâche de ne pas rencontrer les ennemis, et si de fortune tu les rencontres, aie une fois dans ta vie le courage de ne pas engager la bataille.
— Votre Majesté me donne là une commission bien difficile , fit la Curée dont la physionomie s'était rembrunie subitement.
— Je le sais , reprit le roi , mais comme c'est de cette prudence que dépend le succès de ton entreprise, je suis sur que tu n'y failliras pas. Tu conduiras ainsi ta troupe jusqu'à la forêt de Saint-Étienne près de Dieppe et tu la laisseras là sous la garde d'un de tes lieutenants.
— Et après, sire ?
— Après, tu feras en sorte, par surprise, déguisement ou autre manière, ceci te regarde, de pénétrer dans la place de Dieppe , et de parvenir jusqu'à M. de Chattes qui en est le gouverneur.
— Pour ce qui est de me déguiser, sire, je ne saurais jamais comment m'y prendre, car...
— Laisse ta rapière dans son fourreau , interrompit le roi , et du diable si l'on te reconnaît pour le capitaine la Curée.
Le capitaine se détourna pour cacher l'émotion que lui causait cette délicate et affectueuse louange du roi.
Celui-ci reprit.
— Arrivé près de M. de Chattes , que je tiens pour un loyal gentilhomme et un bon Français , tu ne lui dissimuleras v\en de l'état fâcheux de mes affaires. Tu lui diras que la majeure partie des seigneurs de la cour du feu roi m'ont abandonné, sous prétexte de ma religion; que de toutes les forces dont je disposais hier il ne me reste plus que quelques amis, mais avec eux, comme auxiliaires. Dieu et mon bon droit ; que je suis en grand péril, enfin, et que c'est justement pour eela que je viens à lui, comme au plus brave et au plus fidèle : s'il te fait bon accueil , comme je n'en doute pas, rien n'est encore perdu.
— Si M. le gouverneur de Dieppe , grommela la Curée entre ses dents , refuse d'obéir aux ordres du roi, mon maître et le sien... faudra-t-il...
Et le rude et yaillant capitaine, au Heu d'achever sa phrase , jeta un coup d'œil de travers sur la garde de son épée.
— Laissons ces violences à ceux qui n'ont pas foi dans la justice de leur cause , reprit Henri avec un calme plein de mansuétude, assez de sang coulera dans les luttes loyales des champs de bataille, sans que je charge encore ma mémoire de celui qui sera versé ailleurs par le zèle trop ardent de mes amis.
— Mais alors, sire, que devrai-je faire?
— Livrer M. de Chattes h sa conscience, et laisser au temps, qui remet chaque chose à sa place, le soin de l'éclairer.
— Mais il connaîtra les secrets du roi?
— Qu'importe , s'il est incapable de les trahir?
— Et si M. de Chattes est bien disposé , comme Votre Majesté l'espère? demanda la Curée.
— Tu lui diras de ma part qu'il ait incontinent à faire proclamer à son de trompe par la ville mon avènement au trône et mon dessein de venir dans ma détresse demander aide et secours à mes fidèles Normands. Cela fait , il armera autant de compagnies bourgeoises qu'il pourra en former avec les hommes de
bonne volonté qui se présenteront, veillera à ce qu'on fortifie la porte de la Barre et les approches du faubourg du Pollet, puis il attendra ma venue qui suivra de près la tienne, car je compte partir bientôt, demain peut-être.
La Curée fit un pas en arrière , comme un homme qui se dispose à prendre congé d'un supérieur.
— Attends, je te prie, un instant, dit le roi avec une sorte d'hésitation, j'ai encore quelque chose...
— A me prescrire?
— Non... à te demander.
La Curée prit une pose attentive , mais le roi garda le silence : il paraissait embarrassé ou triste.
Quelques instants s'écoulèrent ainsi ; enfin Henri sembla prendre tout à coup une résolution un moment combattue, et il dit avec une vivacité singulière.
— As-tu de l'argent ?
— Non, sire.
— Eh bien ! ni moi non plus.
— Je le sais : vos bons amis les Suisses n'en ont pas laissé à Votre Majesté.
— Alors comment solderas-tu ta troupe ?
— C'est très-facile je ne la solderai pas.
— Et que dira-t-elle ?
— Ce qu'elle a déjà dit tout à l'heure quand je la haranguais pour l'engager à rester fidèle à un vaillant prince qui n'a pas de quoi payer ses services pour le moment.
— Et qu'a-t-elle dit ?
— Elle a crié : vive le roi !
— Ventresaint-gris, la Curée ! s'écria Henri, tu as de braves gens sous tes ordres, et ce sont des serviteurs tels qu'il les faut à un pauvre diable de monarque comme moi , dont le pourpoint a plus de reprises vers les coudes que de pistoles dans les poches. Viens me baiser, mon ami, et fais part de cette accolade à tous tes compagnons , que , Dieu aidant , je reverraî bientôt dans la fumée des mousquetades.
La Curée s'avança la larme à Tœil , car la bonté du roi l'avait profondément remué ; Henri, de son côté, fit un pas à sa rencontre, et le prenant par la tête avec une adorable familiarité, il le baisa brusquement sur les deux joues.
— Tu sais, lui dît-il, que tu dois mettre autant de soin à éviter les escarmouches avec messieurs de la Ligue, que tu en mets d'habitude à les chercher.
— Oui, sire.
— Tu n'as rien oublie de ce que je t'ai recommandé de faire savoir à M. de Chattes?
— Non, sire.
— Ah ! encore une chose : je te supplie , mon ami , de maintenir la discipline la plus sévère parmi tes hommes. Qu'ils boivent, mangent et rigolent là où ils trouveront de quoi, rien de mieux ; mais pas de pillage, de vexations, d'insultes aux femmes...
— Même celles des Ligueurs? interrompit la Curée.
— Surtout celles-là, reprit le roi en riant, car elles crieraient plus fort que les autres , n'en eussent-elles pas envie au fond du cœur. Et maintenant, adieu pour tout de bon, mon brave la Curée. Laisse-moi quelques poulets vivants le long de ta route.
Quelques instants après cette conversation, le nouveau roi réunissait son conseil et lui faisait part de la résolution énergique qu'il avait prise de se mettre en campagne prochainement pour aller à la rencontre des Ligueurs, et leur prouver ainsi que le petit nombre de ses soldats ne le rendait pas plus timide. Quelques seigneurs, de ceux qu'on nommait les politiques, sorte de parti qu'on pourrait à la
rigueur comparer au juste milieu des dernières années de la restauration, combattirent le plan du roi, auquel ils conseillaient au contraire la voie pacifique des négociations ; mais messieurs de Rosny, de Ghâtillon, de Termes et quelques autres, tous francs royalistes et plus habiles dans les joutes de l'épée que dans celles de la parole, soutinrent l'opinion du Béarnais, et il fut résolu qu'après la cérémonie des obsèques du feu roi , dont le corps devait être, le lendemain, transporté en grande pompe à Saint -Denis qu'occupait un détachement des troupes royales, on ferait une sommation à la ville de Paris d'avoir à ouvrir sur-le-champ ses portes à Henri IV, souverain légitime du royaume, et que cette sommation n'étant pas suivie d'effet, toute l'armée décamperait immédiatement pour prendre la route de la Normandie, en observant les mêmes précautions prescrites au capitaine la Curée, dont la compagnie allait ainsi former une espèce d'avant-garde.
Vers le milieu de la nuit, une colonne de trois cent cinquante à quatre cents chevaux descendait des hauteurs de Marly pour gagner la forêt de Saint-Germain en côtoyant la rive gauche de la Seine. Les hommes com-
posant cette troupe étaient en général tous de haute taille, admirablement bien montés sur des chevaux tirés du midi de la France, qui joignaient la vigueur à la légèreté, et ils semblaient vêtus et équipés avec une sorte d'uniformité qui n'existait pas encore dans les armées de cette époque, et dont celle de Henri IV, en particulier , ne donnait pas trop l'exemple.
Cette troupe était la compagnie de chevaulégers du capitaine la Curée, lequel, monté sur un courtaud bai brun, dont Henri lui avait fait présent après une escarmouche où son cheval avait été tué, marchait sur le flanc de la colonne, recommandant à chacun le silence, afin de ne pas donner l'éveil aux sentinelles de l'armée de la Ligue dont on entendait les : Qui vive! de l'autre côté du fleuve.
Au point du jour, la Curée et sa troupe avaient atteint les bois vers lesquels ils se dirigeaient, sans avoir fait aucune mauvaise rencontre : il était permis dès lors de supposer qu'ils arriveraient sains et saufs à leur destination. Le brave capitaine fit savoir au roi par un paysan intelligent qu'il trouva sur son chemin, ces heureux débuts de sa périlleuse et difiScile entreprise.
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Les teBtatl«iM.
Le quatrième jour après son départ de SaÎDt-Cloud, la Curée arriva avec sa troupe aux environs de Pont-de-l'Arche , et suivant son habitude il s'établit à portée d'un village qui pouvait lui offrir quelques ressources en vivres pour ses hommes et en fourrages pour ses chevaux; puis il envoya des patrouilles dans diverses directions , afin d'éclairer le pays, parce que les avant-postes de Mayenne ne devaient pas être très-éloignés.
En effet, un peu après le coucher du soleil, un des lieutenants de la compagnie, nommé Montgobert , vint dire à la Curée qu'ayant poussé une reconnaissance aux environs de la route de Rouen, il avait aperçu un rassemblement d*hommes et de chariots qu'il jugeait devoir être une partie de l'artillerie de Mayenne. Que les chefs de ce renvoi, ne soupçonnant pas qu'il pût y avoir des troupes du roi dans le pays, se gardaient fort mal, et qu'en conséquence rien ne serait plus facile, en profitant de l'obscurité de la nuit, que d'enlever toutes ces machines de guerre dont l'armée royale était fort mal pourvue, et de causer ainsi ua notable dommage i l'ennemi, en même temps qu'on rendrait un immense service à la sainte cause du souverain légitime.
La Curée fit d'abord la sourde oreille, ce qui, en semblable occurrence, n'était guère dans ses habitudes. Mais Montgobert, convaincu que son chef l'avait mal compris, revint à la charge, et le vaillant capitaine, ne sachant plus comment expliquer une indifférence qui pouvait faire suspecter son courage et son dévouement, se tira pour le moment d'affaires, en disant qu'il voulait, avant de se décider h une chose aussi grave qu'une attaque de nuit
contre des troupes dont il ne connaissait pas la forée, voir les choses par lui-même.
Alors il enfourcha de nouveau son courtaud bai brun, intrépide animal non moins infatigable que son maître , et conduit par un des hommes qui venaient de rentrer au camp avec le lieutenant Montgobert, il se dirigea vers le lieu oà celui-ci avait reconnu le détachement de l'armée des Ligueurs.
Parvenu sur le point culminant d'une hauteur boisée, il aperçut, en effet, à la clarté des dernières lueurs du crépuscule , une sorte de camp établi dans une prairie qui se trouvait à ses pieds. La Curée, qui était doué de cette vue perçante des hommes de guerre bien organisés, ne tarda pas à distinguer, en dépit de l'obscurité croissante, des pièces d'artillerie dételées, des hommes d'armes groupés, dans l'attitude de la sécurité ou du sommeil, autour de quelques feux mourants qui avaient sans doute servi h préparer le repas du soir, enfin toute l'apparence d'une troupe qui se croit à l'abri d'une surprise nocturne.
— Par répée du chevalier Bayard ! se dit la Curée à lui-même en dévorant des yeux le séduisant tableau qui s'offrait h ses regards, je n'aurai jamais une plus magnifique occasion
de jouer un bon tour à M. de Mayenne. Ces Ligueurs, sans doute gorgés de cidre et de vietuailles, crieraient merci au premier coup de pistolet , et demain je pourrais écrire au roi que j'ai des canons à son service. Examinons cela de plus près : l'affaire en vaut ma foi bien la peine.
La Curée sauta lestement et résolument k bas de son courtaud, rabattit par-dessus la tète de l'animal la bride dont il mit l'extrémité dans les mains du cavalier qui l'accompagnait, recommanda à celui-ci d'observer les plus grandes précautions pour ne pas se laisser voir à l'ennemi, et s'étant débarrassé de toutes les parties de son armure qui pouvaient le gêner, il se laissa couler le long d'un quartier de roc dans un taillis qui était immédiatement au-dessous de lui, et parvenu là il se mit à ramper, dans les épaisses et hautes fougères qui couvraient le sol, comme un chasseur qui va surprendre sa proie.
Pendant ce temps-là la nuit était tout à fait venue, mais la lune s'était élevée dans l'horizon, et ses rayons favorisés par une atmosphère d'une pureté admirable répandaient une lumière plus égale et plus nette que celle qui régnait quelques minutes auparavant.
Cette circonstance, qui devait être favorable aux investigations de la Curée lorsqu'il serait à même d'observer ce qui se passait , l'obligea pour Tiostant à un redoublement de prudence, de sorte qu'il se rapprocha de préférence des parties du bois où le taillis était plus épais et les fougères plus hautes que partout ailleurs.
Il fut bientôt dans le cas de se féliciter de cet excès de précaution, car en passant à quelques pas d'une clairière sur laquelle les rayons de la lune donnaient en plein , il aperçut deux hommes d'armes qui causaient assez près de lui pour qu'il lui fût facile d'entendre leur conversation.
L'occasion était trop belle pour la laisser échapper : la Curée s'arrêta derrière un énorme buisson d'épines, et se mit à écouter de ses deux oreilles, lesquelles étaient aussi fines que sa vue était perçaqte.
Aux premières paroles qui arrivèrent k elles un peu distinctement, il tressaillit de tous ses membres, sembla chercher machinalement une arme quelconque à sa ceinture , et se replia sur lui-même comme un tigre prêt à s'élancer sur sa proie.
Mais presqu'aussitôt il se remit et reprit la pose attentive d'un homme qui écoute : les
deux interlocuteurs se trouvaient en ce moment arrêtés à quelques pas de lui.
Celui dont la voix avait causé une vive et subite émotion k la Curée disait à l'autre :
— Je ne sais en vérité k quoi pense M. de Mayenne de laisser ainsi son parc d'artillerie entre son armée et celle commandée par le Valois et ce parpaillot de roi de Navarre.
— Il est certain que ce serait une imprudence inouïe si nous ne nous attendions pas d'un moment i l'autre à apprendre que le Valois est allé régler ses comptes avec le diable, car, dans ce cas, il y aura un tel désordre là-bas qu'on ne songera guère à venir nous enlever ici.
— Mais le coup peut manquer ?
— C'est impossible.
— Pourquoi ?
— Parce que madame de Montpensîer dirige tout, et vous savez que c'est une commère qui s'y entend : on assure qu'elle a trouvé l'homme dont elle avait besoin.
— Eh bien ! je vous accorde qu'on parviendra à se débarrasser du Valois; mais il nous restera encore le Béarnais qui voudra jouer le roi de France, et de celui-là, gascon rusé, brave et tenace , il ne sera pas aisé de se défaire.
— C'est vrai , mais , Dieu soit loué , il est huguenot, et il faut espérer que peu de bons catholiques voudront guerroyer pour lui.
— Ne vous y fiez pas, Pisani ; ce huguenot est passé maître dans Fart de gagner les cœurs, et moi qui vous parle , moi qui le hais, quand je l'aperçois sur un champ de bataille, je vais toujours du côté où il n'est pas , parce que je sens que si nos regards se rencontraient je passerais incontinent sous sa bannière.
— C'est singulier... et moi aussi, répondit l'autre, et j'en connais bon nombre dans notre armée qui sont de même. Aussi s'il était jamais roi...
— Ah ! sans toute cette huguenoterie qui Fentoure, ce serait peut-être un grand bonheur pour la France ! Mais il ne faut pas songer à cela.
— Ainsi vous croyez qu'il n'y a pas de nécessité de nous garder mieux que nous ne faisons depuis deux jours que nous sommes ici.
— Pas pour le moment du moins.
— Cependant cette province...
— N'est pas ligueuse, j'en conviens : mais M. de Mayenne la tient en bride^ et, d'ailleurs, que pourraient faire des bourgeois et des manants contre nos hommes bardés de fer ? Je ne
redouterais qu'une surprise d'un hardi compagnon comme la Curée ou quelque autre de son espèce ; mais tous ceui-là sont loin.
— A votre place, Navailles , j'écrirais toujours à M. de Mayenne pour lui demander deux ou trois compagnies de piquiers avec lesquels nous pourrions former quelques postes avancés.
Au nom de Navailles la Curée avait encore tressailli, mais il s'était remis presque aussi tàt, et de nouveau il écoutait avec une attention toujours croissante.
— Je suivrai votre conseil, Pisani; mais, dans tous les cas je crois bien que pour cette nuit nous pouvons encore dormir très - tranquilles.
— Ce doit être aussi l'avis de nos compagnons d'armes : regardez notre camp ; il est morne et silencieux comme un cimetière.
— J'ai envie d'aller éveiller quelques hommes : cela n'a en vérité pas de raison de se garder aussi mal. Il suffirait d'une demi-douzaine de maladrins pour nous enlever nos canons, le trésor de l'armée, et, ce qui serait plus fâcheux que tout cela , ma maîtresse.
— Fâcheux pour vous , mais pour la sainte Ligue?
— Oh ! la Ligue n'y perdrait guère , car Corisande est une enragée royaliste.
— Où l'avez-vous logée depuis que nous sommes ici ?
— Dans cette petite maison blanche que vous voyez sur notre gauche : tenez , cett« fenêtre qui vient de s'éclairer subitement est tout juste celle de son logis.
— Et quand devez-vous vous marier ?
— Quand la paix sera faite , hélas ! ce qui pourrait bien tarder un peu longtemps. Je la presse tant que je peux d'en finir ; sa mère, qui est ma tante , comme vous savez , et qui ne nous quitte jamais, la presse aussi : rien n'y fait : elle répond que mieux vaut rester fille que de se marier pour devenir veuve le lendemain.
— Et vous, vous n'êtes pas de cet avis?
— Non, certes, car un jour de bonheur est toujours une bonne cBose ; mais Gorisande est une petite têtue... Enfin, si le Valois s'en va dans l'autre monde de façon ou d'autre, la guerre finira peut-être, et alors, mon cher Pisani, vous comprenez...
La Curée n'en put entendre davantage, car les deux interlocuteurs continuèrent leur conversation en s'éloignant dans la direction de
LE CAPITAINR T.* CnRBB. 1 4
leur camp, autour duquel on voyait quelques habitations , et parmi elles , celles dont le Ligueur nommé Navailles avait parlé.
Le vaillant et prudent capitaine attendit quelques instants , puis il reprit sa course à quatre pattes dans les broussailles, et il arriva ainsi jusqu'à la lisière du taillis qui bordait la prairie dans laquelle campait, sous la garde de Dieu plus que sous celle des hommes , la petite troupe qui escortait l'artillerie et le trésor de M. de Mayenne.
Là il se redressa avec précaution, écarta doucement les branches qui masquaient sa vue, introduisit avec l'adresse d'un vieux loup rompu à toutes les ruses de la maraude sa tête dans l'ouverture qu'il avait faite, et se mit à examiner attentivement ce qui se passait.
Il y avait une seule sentinelle du côté opposé de la prairie, que longeait la grande route de Rouen à Paris* Cette sentinelle se tenait immobile à l'angle d'une haie, appuyée sur sa pertuisane que Ton voyait reluire à la clarté de la lune.
C'était , dans tout le camp , le seul homme qui fût sur ses pieds, et encore avait-il l'air de dormir debout.
Au centre de la prairie on avait réuni les
canons , bombardes , fauconneaux et autres engins de guerre, puis les chariots qui portaient la poudre et les munitions, et, enfin , un grand fourgon en forme de cercueil , verrouillé et cadenassé, que la Curée supposa devoir contenir les quadruples espagnoles, dont était composé, disait-on, le trésor de la Ligue.
Là, personne ne veillait. Les chevaux dételés broutaient à quelque distance, et les hommes d'armes , cavaliers , piquiers , bombardiers, carabins et autres dormaient qh et là , groupés ou isolément, qui à côté d'un feu éteint, qui sur une botte de paille, qui roulé dans son manteau ou dans une couverture volée, qui, enfin, sans précaution la tète sur une pierre et les pieds dans une flaque d'eau.
— Mais tous ces gens-là sont fous, grommela la Curée ; fous ou traîtres, reprit-il, car ou ne peut supposer qu'ils ignorent à ce point les règles les plus simples de l'art de la guerre.
<( Voyons , pensa- t-il après avoir examiné de nouveau, avec cinquante hommes conduits par Montgobert on enlèverait tout cela en un seul tour de main et pendant que je ferais conduire cette prise au roi, qui doit être en mar-
€he en ce moment pour venir nous joindre, moi je continuerais ma route pour Dieppe.
«Nous n*ayons pas d'argent, et nous en aurions... l'argent de nos ennemis.
u Nous sommes pauvres en canons, et nous deviendrions riches... toujours au détriment de nos ennemis.
u Ce serait absolument comme si le profit était double.
u Oui , mais d'abord je désobéirais à mon maître.
« Puis ensuite je donnerais l'éveil & M. de Mayenne, qui, se doutant que le roi vient en Normandie pour s'y recruter, enverrait son armée pour lui barrer le passage. La Curée, mon ami , pas de bêtises. Laisse ces gens-ci. dormir tranquilles pour cette nuit ; tu les retrouveras une autre fois quand ils auront les yeux ouverts et la dague au poing. C'est cependant dommage... »
Comme cette pensée de regret se formulait dans l'esprit du capitaine, son regard, qui errait à droite et à gauche, rencontra la fenêtre éclairée de la petite maison blanche, dont nous avons parlé.
Cette fenêtre était au rez-de-chaussée et n'avait pas de rideaux.
— Tiens , se dît en lui-même la Curée , je serais assez curieux de savoir comment est la fiancée de ce misérable Navailles. Puisqu'elle est si bonne royaliste j'ai le droit de la connaître.
La Curée examina le terrain et il reconnut qu'en se coulant de buisson en buisson il pourrait gagner sans risquer d'être découvert un endroit d'où il lui serait facile de voir ce qui se passait dans la cbambre où l'on apercevait de la lumière.
n se remit donc en marche.
Moins de deux minutes après il se trouvait juste au point d'où , selon son calcul , sa vue devait pouvoir plonger dans la maison, alors il se redressa et se mit h regarder.
Une femme, dont la taille élancée et souple annonçait de la jeunesse et de l'élégance, était en face de lui, lui tournant le dos.
£Ile fit un léger mouvement et la Curée découvrit un peu de son profil.
Elle se retourna tout à fait , et montra en plein son visage qu'éclairaient deux bougies posées sur le haut d'un bahut.
La Curée posa vivement sa main droite sur les yeux , comme pour se cacher une vision pénible, et sa main gauche sur sa bouche
comme pour étouffer un cri de douloureuse surprise.
— Damnation! s'écria-t-il d*une voix sourde mais terrible dans son accent étouffé, c'est la fiancée de ce monstre de Navailles ! La seule femme que j'aie jamais aimée... Ah! le roi dira ce qu'il voudra, mais cette nuit même...
Et la Curée , se retirant avec précaution , regagna aussi vite que possible l'endroit où il avait laissé son courtaud et son compagnon.
I^a malsoii blanche.
Pendant que le pauvre la Curée, qui venait de faire une assez triste découverte, regagnait de toute la vitesse de son courtaud l'endroit ou il avait laissé sa troupe, une scène dont il eut peut-être tiré quelque consolation, s'il avait pu en être témoin , se passait dans la chambre de la petite maison blanche , où il venait de reconnaître, ainsi qu'il l'avait dit lui-même , dans le trouble causé par sa sur-
prise , la seule femme qu'il eût jamais aimée.
Cette femme était Gorisande de Glanne, charmante 'jeune fille , qui , avant les barricades de 1588, passait à bon droit pour la plus spirituelle, la plus jolie et la plus sage de toutes les demoiselles qui composaient l'essaim de beautés aristocratiques que Catherine de Médicis, mère du roi, et Louise de Vandémont, sa femme, aimaient à voir à leur cour.
Gorisande était , en outre, par sa fortune, ses alliances et le crédit dont jouissait sa mère, la comtesse douairière de Glanne, un des plus grands partis de France.
Demandée en mariage par les plus nobles seigneurs de la cour, elle était encore fille quoiqu'elle eût vingt ans passés ; mais nous ajouterons que, depuis dix-huit mois environ, elle était fiancée à Amaury de Navailles, son cousin germain.
Gorisande ne ressentait pas d'amour pour Amaury ; en l'étudiant de près il n'eût peutêtre même pas été très-difficile de découvrir qu'elle avait un certain éloignement pour lui ; mais comme elle adorait sa mère, qu'elle était fille soumise et bien élevée, et que tout en n'ayant pas d'amour pour son cousin, elle n'en éprouvait pas non plus précisément pour un
autre , elle s'était décidée à être marquise de Navailles, à la seule condition que son mariage ne se ferait qu'après la pacification du royaume.
Or, il était arrivé que, depuis cette condition offerte par Corisande , et acceptée par Amaury qui voulait ce mariage, et par la comtesse de Glanne, dont il avait toujours été le rêve chéri et caressé , les affaires publiques s'étaient fort embrouillées, d'abord par la journée des barricades h Paris, ensuite par la sanglante tragédie de Blois , de sorte que la paix semblait chaque jour plus problématique, et par conséquent l'union des deux cousins plus éloignée.
Tous ces retards inquiétaient vivement Navailles, que ne rassuraient pas d'ailleurs les secrètes dispositions de sa cousine à son égard ; et comme il avait une très-grande influence sur l'esprit de sa tante, excellente femme, mais bornée et obstinée, il était parvenu à lui faire entendre qu'elle et sa fille couraient de sérieux dangers à Paris, en proie aux horreurs de la guerre civile et menacé d'un sac par les troupes royales campées à Saint- Gloud; qu'ainsi elles n'avaient rien de mieux à faire que de se mettre sous la protection de l'armée
de M. de Mayenne en marche vers la Normandie, jusqu'à ce qu'elles pussent gagner, sûrement , à rextrémité de cette province une de leurs terres, où se trouvait un vieux château du moyen âge, avec murailles, créneaux, machecoulis, herses et ponts-levis, qui leur offrirait un asile dans lequel elles pourraient attendre des temps plus paisibles, i Tabri de tous les dangers du moment.
Gorisande, qui n'aimait pas son cousin et aimait Paris, qui, en sa qualité de bonne royaliste , aurait donné tout au monde pour assister à la rentrée du roi dans sa capitale rebelle et vaincue ; que de plus, toutes les jongleries , processions , prédications , protestations , publications et réunions de la Ligue divertissaient bien davantage que la perspective d'une campagne en litière h la queue d'une armée dont elle ne partageait pas les opinions; Gorisande, disons-nous, avait combattu énergiquement la résolution de sa mère. Elle soutenait, avec beaucoup de raison, que, péril pour péril, mieux valait encore se trouver dans une ville prise d'assaut, qu'au milieu d'une armée qu'une bataille perdue pouvait mettre en déroute ; qu'il était d'ailleurs inconvenant, choquant qu'elle, jeune fille, eut l'air
de suivre son fiancé, comme s'il était déjà son mari, et qu'un camp, en définitive, n'était pas un asile décent pour deux femmes.
Tout cela était fort sensé ; mais madame de Glanne avait pris son parti, donné ses ordres, et outre qu'elle tenait beaucoup à ce qu'elle croyait ses idées, elle était par-dessous main excitée à la persistance par son neveu Amaury , lequel se flattait qu*une fois dans le camp tles Ligueurs , Corisande , pour sauver l'inconvenance de cette situation, consentirait à l'épouser sur-le-champ.
L'événement n'avait pas encore donné gain de cause à ce calcul, comme on a pu l'apprendre par la conversation de Navailles et de Pisani, que nous avons rapportée à la fin du chapitre précédent. Navailles y travaillait cependant de tout son pouvoir, admirablement servi en cela qu'il était par sa position de commandant de l'artillerie de Mayenne , avec laquelle, pour plus de sûreté, marchait la litière de sa tante, tantôt au centre, tantôt à l'arrièregarde de l'armée des Ligueurs.
Racontons maintenant ce qui s'était passé dans la chambre éclairée de la maison blanche après la retraite de la Curée.
Corisande, ce que le brave capitaine n'avait
pas remarqué dans son émotion , s*y trouvait avec sa mère, et peu d'instants après, Navailles, ayant quitté Pisani, était venu les trouver, ce qu'il faisait plusieurs fois par jour, quand les devoirs de sa profession le lui permettaient.
— Il y a de grandes nouvelles aujourd'hui, mesdames, leur dit-il en entrant.
— Ah ! voyons ! s'écria la comtesse de Glanne, avec cet empressement niais des personnes curieuses et désœuvrées.
— Vous allez nous apprendre pour la vingtième fois, mon cousin, que la paix est signée, ajouta Gorisande avec une raillerie un peu dédaigneuse, bien qu'évidemment bienveillante au fond; tâchez donc, mon cher Amaury, de nous inventer quelque chose de neuf, continua-t-elle avec une petite moue moqueuse adorable.
— Si vous n'êtes pas satisfaite aujourd'hui, ma cousine, vous serez en vérité bien difficile.
— Eh bien ! qu'est-il arrivé? demandèrent k la fois la mère et la fille.
— Le plus grand de tous les événements. . . Henri de Valois...
— Dites le roi de France, mon cousin.
— Soit , reprît Navailles, je lui contesterai d'autant moins ce titre à présent qu'il ne reste plus qu'à l'inscrire sur sa tombe.
— Quoi ! il serait...
— Mort, ma cousine.
— Et comment?
— D'un coup de couteau.
— Un coup de couteau ! Miséricorde ! Nomme-t- on l'assassin? demanda madame de Glanne.
— Non, ma chère tante ; mais le fait parait positif.
— Voyons, mon cousin, dit Gorîsande, contez-moi de quelle manière vous l'avez appris ; car je voudrais pouvoir douter encore de cet exécrable forfait : que deviendra ce malheureux pays s'il se met à tuer ses rois ?
— Ma cousine, je vous jure que ce que je vais vous dire est pour moi l'exacte vérité ; maintenant si celui de qui je les tiens m'a trompé, ce ne sera pas ma faute : écoutez-moi donc.
Madame de Glanne et sa fille, qui travaillaient tous deux à un grand métier à tapisserie, piquèrent leurs aiguilles dans le canevas et prirent une pose attentive; Amaury s'installa sur un petit escabeau qu'il venait d'avancer près d'elles, puis il dit :
— Il n'y a pas de cela plus d'un quart d'heure, que, m'étant aperçu que notre camp n^était pas bien gardé, je voulus du moins m'assurer de la vigilance d'un de nos gens , placé en sentinelle près de la route de Rouen & Paris. J'allai près de cet homme, et pendant que je causais avec lui, je crus entendre h, peu de distance le bruit cadencé du galop d'un cheval et le tintement de quelques grelots. L'idée me vient aussitôt que ce pouvait bien élre un courrier, porteur de nouvelles importantes pour M. de Mayenne, et tout naturellement je m'avançai à sa rencontre pour le questionner, ce que je fis en effet dès qu'il fut à portée de m'en tendre , c'est-à-dire avant qu'il m'eût rejoint. Gomme je le craignais, il ne voulut pas s'arrêter, mais, en passant, il me cria du haut de son cheval : Courrier du duc d'Épemon. Je porte à M. le gouverneur de Dieppe la nouvelle de la mort du roi y lequel a été assassiné le premier de ce mois par.,, je ne pus en entendre davantage, car l'homme commençait à être loin.
— Cela parait vrai , dit tristement Corisande, et c'est un affreux malheur pour la France.
— Dieu l'a puni d'avoir fait massacrer M. de
Guise, ajouta à demi-voix madame de Glanne, qui était royaliste par sentiment et Ligueuse par peur. Enfin, ajouta-t-elle, cela fera peutêtre finir la guerre ; alors, mes enfants, vous pourrez vous marier.
— C'est ce que j'ai pensé tout de suite, dit à son tour Amaury en rapprochant son escabeau de la chaise à haut dossier sur laquelle sa cousine était assise.
— Ainsi, riposta Corisande , vous ne voyez qu'une chose dans ce tragique événement, c'est qu'il avancera l'époque de notre mariage?
— Ma foi oui, ma cousine !
— Eh bien! mon cousin, moi qui suis moins pressée que vous de goûter les joies de ce qu'on appelle une union bien assortie, je vois encore autre chose dans le meurtre du roi de France, à qui Dieu fasse paix.
Et Corisande se signa dévotieusement.
— Je devine : les prétentions de Henri de Navarre à hériter du sceptre de Henri de Valois, repartit Navailles dédaigneusement, mais qui pourrait les prendre au sérieux?
— D'abord moi, jpaon cousin , riposta Corisande vivement, car j'appelle droits ce que vous appelez prétentions. Aussi, ne vous en
déplaise, tout commandant de Tartillerie de M. de Mayenne que vous êtes, je crierai devant vous : Le roi Henri III est mort, vive Sa Majesté Henri IV I
— Gorisande , ma fille, prenez garde de nous compromettre, s'écria madame de Glanne en jetant un coup d'œil inquiet sur la fenêtre toute grande ouverte, ne saurez-vous donc jamais, petite étourdie, attendre quel est décidément le vainqueur avant de vous prononcer?
— Non, ma mère, je ne saurai jamais cela, et j'en remercie Dieu du fond de mon cœur.
— Est-ce sérieusement, ma cousine, que vous regardez Henri de Bourbon comme le légitime successeur de Henri de Valois ? demanda Na vailles qui paraissait confondu de l'audace de la jeune fille.
— Mais sans doute.
— Un coureur d'aventures ! un petit cadet de Gascogne qui n'a pas un sou vaillant !
— Tout beau, mon cousin : ce coureur d'aventures est un gagneur de batailles ; ce cadet de Gascogne descend de saint Louis beaucoup plus sûrement que vos Lorrains ne descendent de Gbarlemagne ; et quant à sa pauvreté, elle est h mes yeux un de ses plus beaux
titres à TestiiDe des gens de bien et à Tamour des gens de cœur.
— En vérité, ma cousine ? et me direz-vous pourquoi? vous savez que j*aime à m*instruire.
— Si vous tenez absolument & être instruit en cette circonstance, Amaury , allez regarder dans le fourgon qui porte le trésor de M. de Mayenne, dont la garde vous est confiée ; et en le voyant rempli jusqu'au cadenas de l'or de l'étranger, vous comprendrez peut-être, sans qne j'aie besoin de vous humilier en vous le disant, pourquoi la pauvreté de Henri de Bourbon est glorieuse k mes yeux.
Travailles devint pâle de rage sous le coup aeéré de cette épigramme qui frappait sa chère Ligue dans l'endroit le plus sensible.
— Votre Henri de Bourbon est un hérétique ! s'écria-t-il en se levant furieux.
— Il se convertira, j'en suis certaine, quand les catholiques ne prêcheront plus le poignard d'une main et le crucifix de l'autre.
— Un excommunié ! s'écria de nouveau Navailles en parcourant la chambre à grands pas.
— Le saint-père lèvera la sentence quand il sera bien convaincu que cela est nécessaire pour
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la tranquillité du beau royaume de France. Navailles s*arréta en face de sa cousine , croisa les bras et la regarda avec une sorte d'affection : il paraissait sinon plus calme du moins très-résolu à se vaincre si cela lui était possible.
— Voyons , ma belle fiancée , dit-il après quelques instants de silence, permettez que je vous demande une seconde fois si c'est bien sérieusement que vous parlez.
— Le plus sérieusement du monde, Aroaury : Henri de Bourbon est mon roi si Henri de Valois est mort : cela vous semble-t-il suffisamment clair?
— Gela ne l'est que trop , ma cousine. . . Ainsi je serai dans un camp et vous dansFautrcr?
— H ne tiendra qu'à vous que nous soyons dans le même.
— A la condition que je serai dans le vôtre ?
— Cela va sans dire.
— Mais moi je ne veux pas servir voire Béarnais.
— Vous en êtes parfaitement le maître.
— Mon roi c'est maintenant le cardinal de Bourbon.
— Libre à vous, mon cher cousin. Le mien est Henri IV.
— Dont la France ne voudra pas.
— C'est ce qu'il faudra voir.
— Toute la nation va se soulever contre ses prétentions.
— Elle est depuis quelques années assez folle et assez aveugle pour cela ; mais lui aura son bon droit et son épéc.
— Quoi ! encore la guerre civile?
— Vous qui parlez , ne la faites-vous pas depuis un an après Favoir fomentée pendant vingt ?
— Et vous persisterez toujours à ne pas vouloir m'épouser que la guerre ne soit terminée?
— J'y persiste plus que jamais, maintenant que je sais que nous serons encore plus ennemis que par le passé : j'ai bien assez du spectacle de la guerre civile dans mon pays sans l'avoir encore dans mon ménage.
— Corisande, ma fille, ne parlez donc pas ainsi, dit d'une voix suppliante et désolée la bonne et faible comtesse de Glanne , qui avait écouté avec une anxiété toujours croissante la discussion des deux cousins, qu'elle n'avait vus depuis longtemps aussi animés. Il sied înal à une demoiselle de s'occuper ainsi de politique, mon enfant , et vous oubliez trop souvent que
votre cousin sera un jour votre seigneur et maître.
— C'est au contraire, ma mère, parce que je ne Toublie pas, que je veux que nous soyons d'accord avant de nous marier.
— Le moyen si personne ne cède, et si vous, ma fille, qui devriez...
— Écoutez, ma mère, interrompit Corisande d'un ton grave et en se levant comme si elle voulait donner plus d'autorité à ses paroles par une attitude plus imposante , aussi bien puisque les circonstances sont critiques à ce qu'il paraît, je me décide à vous parler sans détour, et à vous dire que je ne serai jamais la femme d'un gentilhomme, dont Tépée si vaillante qu'elle soit ne combat pas pour la défense de son souverain légitime.
La comtesse de Glanne se leva h son tour , mais on voyait facilement que c'était plutôt par surprise et anxiété que par résolution de caractère.
Le visage de Navailles s'altéra de nouveau, et exprima la fureur mêlée à la stupéfaction : c'était la première fois que sa fiancée s'exprimait aussi nettement en sa présence.
— Ainsi, ma cousine, dit-il en faisant un signe pour indiquer à sa tante qu'il désirait
parler le premier, pour obtenir votre main il faut commencer par se déshonorer.
— Il faut au contraire rentrer dans le chemin de rhonneur , quand on a été assez malheureux que d'en sortir , répondit Corisande , dont les joues se couvrirent d'une ardente roug^eur, car elle sentait vivement ce qu'il y avait dMnjurieux dans les paroles d'Amaury. Mon cousin , continua*t-elle , si je ne me suis point exprimée aussi positivement jusqu'à ce jour que je viens de le faire en ce moment , c'est que j'avais été témoin que les événements plus que votre volonté et vos inclinations naturelles vous avaient attiré dans le parti de la Ligue, et que je comprenais qu'un gentilhomme ne doit pas quitter légèrement une cause, même quand c'est légèrement qu'il l'a embrassée; mais aujourd'hui un fait nouveau se produit et c'est, ce me semble, une occasion favorable pour revenir honorablement sur le passé. Si l'on veut proclamer roi un vieillard qui n'a aucun droit au trône, dites hardiment que vous n'entendez pas prêter le secours de votre vaillante épée à cette violation de la plus vieille et de la plus sainte loi de notre antique monarchie. Faites, si vous le voulez, vos réserves sur l'article de la religion de Henri de Bourbon,
mais reconnaissez-le provisoirement pour votre souverain légitime , et rompez sans retour avec ces princes ambitieux et cette bourgeoisie tracassière et fanatique, qui tourmentent la France depuis tant d'années. Consentez à faire cela, Amaury ; faites-le loyalement, hautement, sans regarder de côté ou en arrière pour chercher un faux-fuyant, et je deviendrai vo> tre compagnon pour vous suivre partout où vous voudrez.
— Même dans le camp du Béarnais, n'est-ce pas ? balbutia le comte de Navailles qui paraissait terrifié.
— £t pourquoi non , mon cousin ? m'estimez-vous donc si peu qu'il vous soit venu à l'esprit que je doive redouter d'être à la cour d'un prince qui passe pour galant? Soyez en repos : je n'ai ni l'orgueil de croire que je pourrais attirer ses regards , ni l'humilité de craindre , si cela arrivait , qu'il y eut danger quelconque pour mon honneur.
Mon royalisme qui, en ce moment , domine mon affection pour vous , Amaury, n'ira jamais cependant jusqu'à l'oubli de ma dignité,
£t Gorisande, comme si elle n'avait plus rien à dire , se replaça tranquillement sur sa
chaise, et se remit à travailler, la tête penchée sur son métier & tapisserie.
La comtesse Timita machinalement.
— Ma fille , lui dit-elle , vous ne pouvez faire ainsi la loi k votre cousin.
— Ma mère, qu'il ne m'épouse pas et il sera libre de rester Ligueur.
— Mais, ma fille, vous me désobéissez.
— Ce n'est pas en avoir le cœur bien marri, ma bonne mère ; mais pourquoi m'avez-vous faite si bonne royaliste?
— Eh bien ! vous aurez un roi , petite obstinée ! seulement il s'appellera Charles au lieu de s'appeler Henri.
— Bagatelle, fit Corisande avec un doux et fin sourire.
Pendant ce petit colloque entre la mère et la fille, Navailles s'était remis à marcher dans la chambre , seulement il avait en ce moment Tair plutôt pensif qu'agité.
Il revint après quelques instants près du métier à tapisserie.
— Ma cousine , dit-il , je ne vous ferai pas l'injure de croire que tout ceci n'est qu'un jeu pour m'inquiéter ; je tiens donc pour sérieuses vos moindres paroles , et c'est très-sérieusement que j'y vais répondre.
Mademoiselle de Navaîlles inclina gracieusement la tète 9 en signe de consentement on de satisfaction.
Navailles reprit.
— Vous mettez pour condition à notre mariage que j'abandonnerai le parti de la Ligue pour prendre celui du roi légitime, si toutefois la mort de Henri de Valois me permet d'envisager la question h un nouveau point de vue qui ne me donne pas Tapparence d'un déserteur.
— C'est précisément ce que j'ai dit , mon cousin, en ajoutant que ce roi légitime ne pouvait être que Henri de Bourbon.
— C'est comme cela que je l'ai entendu.
— Alors, mon cher Amaury, toute équivoque est impossible maintenant, vous pouvez donc parler.
— J'accepte la condition que vous me faites, ma cousine, avec la seule réserve que nous attendrons le temps nécessaire pour savoir si la nouvelle qui m'a été donnée est certaine.
— Rien de plus juste, mon cousin.
— Si le roi Henri III est mort, et que toute l'armée royale ait proclamé...
Amaury s'arrêta au milieu de sa phrase : il venait de s'apercevoir qu'elle allait formuler
trop nettement la pensée dont il voulait laisser une partie dans Tombre.
— Enfin, vous comprenez? ajouta-l-il en se reprenant après quelques secondes de silence.
— Parfaitement, répondit Gorisande en attachant sur lui un regard pénétrant et froid comme la lame d'un poignard; nous attendrons, mon cousin; et^ pour ma part, en attendant, je broderai une écharpe blanche. J'espère que ce sera vous qui la ceindrez et je désire qu'il en soit ainsi. Ma bonne mère, êtesvous contente ?
— Mais , sans doute, mes enfants, puisque vous êtes d'accord. Et moi aussi je suis une très-bonne royaliste au fond , et si je me suis attachée à la Ligue, c'est qu'elle s'est formée d'abord pour défendre la royauté. Allons, Gorisande ma mignonne , embrassez votre cousin, et que Dieu vous bénisse tous deux !
— M'est avis , ma mère , qu'il nous bénira tout aussi bien si nous ne nous embrassons pas, repartit la jeune fille, souriant et rougissant tout à la fois avec une délicieuse expression de malice et de modestie. Voilà ma main, Amaury, se hâta-t-elle d'ajouter gracieusement, c'est la seule faveur que le délai demandé par vous me permette de vous accorder.
Navailles prit d'une main tremblante le bout des doigts de sa cousine qu'il porta à ses lèvres contractées par la violence qu'il se faisait pour paraître calme, puis il salua respectueusement sa tante, et sortit de la chambre pour regagner son camp.
Ile
MjM maison blanche.
(Suite.)
— Vous Faurez méeontenté, mignonne, dit la comtesse à sa fille quand le bruit des pas de M. de Na vailles se fut perdu dans l'élaignement.
— Je le crois comme vous, ma mère, répondit Gorisande, mais il fallait que cette glace fût rompue une bonne fois. Elle Test, Dieu merci, et avec tout le respect que je vous dois, ma
bonne mère, vaus me permettrez de vous dire que j'en suis bien heureuse.
— La belle nécessité de rompre une glace ! ne pouviez-vous donc, méchante enfant, laisser votre cousin tranquille dans le camp de M. de Mayenne jusqu'au jour où il pourrait changer de parti avec toute connaissance de cause ?
— Ne vous tourmentez pas, ma mère, c'est ainsi qu'il fera.
— Vous croyez ?
— J'en suis certaine : il ne m'a pas demandé pour un autre motif le temps de réfléchir.
— Eh bien, franchement il a raison : je ne connais rien de plus triste pour une femme que d'être mariée h un homme toujours prêt à se lancer dans les aventures.
— Moi, ma bonne mère, je connais quelque chose de plus triste encore pour une femme.
— Ah ! et quoi donc?
— D'être mariée à un ambitieux sans conscience et sans conviction, et c'est, je le crains bien, le sort qui m'est réservé.
— Quoi ! ma fille, vous supposez que votre cousin...
— Je n'en suis malheureusement que trop sûre, et je vous répète encore qu'il ne m*a
demandé deux jours de réflexion que pour savoir de quel côté soufflera le meilleur vent. Si l'opinion se prononce en faveur de Henri de Bourbon, il ira lui offrir son épée; si, au contraire, les manigances de la Ligue font élire un autre roi, et que la faveur publique s'attache à lui, votre neveu restera Gdèle à ce parti qu'il n'a embrassé que parce qu'il a cru la cause de Henri de Valois perdue après la journée des Barricades.
— Mais, ma fille, tout cela n'est pas si mal ; et, moi qui tiens h honneur de passer pour une très-bonne royaliste , je soutiens que le roi qui règne, qui est fort, qui est< puissant, qui distribue les emplois, grades et dignités, est toujours le véritable.
— Ma mère, je ne suis pas aussi avancée en politique, répondit Corisande avec un profond sentiment de tristesse, évidemment éveillé par la douloureuse impression que lui causait le langage de sa mère , excellente femme pour laquelle elle avait une vive tendresse.
— Voyez-vous, ma chère enfant, reprit la comtesse, nous vivons dans un temps où il ne faut point avoir d'opinion tout à fait arrêtée. Souvenez-vous donc de tout ce qui s'est passé depuis quelques années, et jugez vous-même.
D'abord, les huguenots ont été au pinacle ; il n'y en avait que pour eux; on faisait assassiner traîtreusement M. de Guise, chef du parti catholique, et la cour ne se conduisait plus que par les conseils de M. l'amiral de Goligny, chef du parti réformé; puis voilà qu'un beau jour tout change : on arquebuse M. l'amiral, à qui le roi était venu faire amitié peu auparavant ; on traque les huguenots et on les tue comme bétes fauves ; bref, les Guises deviennent tout-puissants dans les conseils et dans les armées, et la royauté s'efface devant eux ; elle s'efface jusqu'à quitter la capitale pour se retirer à Blois. Là, on tue M. de Guise, comme on avait tué son père, on emprisonne ou on occit les autres membres de sa famille, et on vient mettre le siège devant Paris avec le secours de ces mêmes huguenots que l'on massacrait dix-sept ans auparavant. £h bien ! ma fille, je soutiens que quand les choses varient de cette façon, les hommes sages doivent aussi varier comme elles, et je ne blâme point mon neveu de...
— Ge n'est pourtant point ainsi que se gouvernait mon père, interrompit Gorisande. Zélé catholique, il a hautement protesté contre l'horrible boucherie de la nuit du 24 août
1572, ce qui ne Ta pas empêché de servir fidèlement le roi et son successeur tant qu'il a vécu. £t s'il vivait encore aujourd'hui, ma mère, je ne doute pas un seul instant qu'il n'allât trouver le Béarnais, sans s'inquiéter si son armée est plus ou moins considérable que celle de la Ligue, et s'il a plus ou moins d'argent dans son trésor que M. de Mayenne.
— Il y a du vrai dans ce que vous dites là, ma fille, fit la comtesse en essuyant une larme, car le nom de son mari prononcé par Gorisande l'avait vivement émue; mais voyez- vous, ajouta-t-elle en hochant tristement la tête, les hommes comme feu le seigneur votre père sont rares, ma mignonne.
— C'est pour cela, ma mère, que j'aurais mieux aimé attendre pour me marier que j'en eusse trouvé un semblable à lui... Ah ! si vous vouliez, bonne mère...
— C'est impossible, mignonne; j'ai donné ma parole ; et puis songez donc qu'il s'agit de votre cousin, du fils de mon frère que j'aimais tant; je ne saurais consentir à le rendre malheureux...
— Malheureux ! lui, ma mère? le connaissez-vous donc si mal? mais il n'est pas amou^ reux de moi I
— Pas amoureux de vous ! comme si c'était possible... qui tous Ta dit?
— Pas lui assurément, ma mère ; mais cela se voit.
— Parce qu'il est timide, respectueux...
— S11 u'y avait que sa timidité et son respect, ma mère, au lieu de douter de son amour jy croirais ; mais j'ai d'autres preuves que ses affections sont ailleurs , et que s'il m'épouse ce n'est que parce que je suis la plus riche héritière de France après mademoiselle de Montmorency.
— Lui-même est riche aussi.
-— C'est pour cela qu'il a envie de l'être plus encore.
— C'est le plus beau , le plus spirituel et le plus galant de tous les jeunes seigneurs de la cour.
— Je ne conteste ni sa beauté, ni son esprit, ni sa galanterie ; mais je préférerai pour lui un peu de nécessaire à tout ce superflu : la beauté, l'esprit et la galanterie chez un homme ne sont point meubles de^ ménage, et pour mon goût j'aimerais mieux loyauté, bonté et fidélité.
— Mais, Corizande ma mignonne , je ne vous vis jamais comme ce soir : auriez-vous
appris sur votre cousin des choses que je ne sais pas?
— Non... du moins rien de nouveau, ma mère ; mais le moment était venu de s'expliquer franchement, et Tévënement tragique de Saiot-Gloud qu*Amaury est venu nous apprendre m*en a fourni Toccasion.
— Ma fille , vous me cachez quelque chose de grave.
— Je vous jure que non, ma mère.
— Vous n'aimez pas votre cousIq.
— Je vous ai dit de quelle manière je l'aimais : je me suis engagée à l'épouser s'il prend le parti que tout bon Français doit prendre : qu'il soit brave et loyal serviteur du roi y comme c'est son devoir, et moi je lui serai bonne et fidèle compagne.
— Gorisande, ce n'est pas là toute la vérité, et je commence à croire qu'il y avait quelque chose de vrai dans certains bruits qui sont parvenus l'année dernière à mon oreille.
— De quels bruits voulez-vous parler , ma mère?
— Vous vous souvenez... le jour des Barricades, lorsque, séparée par la foule de votre gouvernante et de mon écuyer, vous fûtes tirée d'embarras et ramenée au logis par un
brave gentilhomme qui vous fit un passage, répëe au poing , k travers les rangs des deux partis en armes, et prêts à en venir aux mains ?
— Je n*oublierai jamais ce jour, ma mère : vous fûtes si mortellement inquiète... mais quels rapports y trouvez-vous avec les bruits qui sont venus jusqu'à vous, et quels sont ces bruits ?
— On m'a dit que vous aimiez ce gentilhomme.
— Quelle folie ! s'écria Gorisande en riant aux éclats, je ne sais pas même son nom.
— L'amour, chez les jeunes filles, n'attend pas toujours pour éclore toutes les informations nécessaires, et souvent il suffit de quelques agréments frivoles.
— Des agréments frivoles ! lui , mon libérateur! interrompit Gorisande en éclatant de plus belle ; mais, ma bonne mère, je vous ai dit dans le temps qu'il était laid, très-laid même, si laid que je ris seulement d'y penser. Donc, si je n'ai pas d'amour pour mon cousin, je n'en ai pas pour lui non plus, ma mère, ni pour aucun autre jusqu'à ce jour.
Gomme Gorisande achevait de donner à la comtesse cette assurance qui semblait la char-
mer , on entendit au dehors , du côté où se trouvait le camp des Ligueurs, des bruits confus de sons de clairons, de roulements de tambours et de clameurs humaines : c'était évidemment une alerte fausse ou vraie : la mère et la fille se regardèrent avec effroi et se levèrent brusquement comme pour s'enquérir de ce qui se passait.
Elles ne furent pas longtemps dans Tincertîtude, car presque aussitôt des pas précipités retentirent dans Tescalier et le petit corridor qui conduisaient à la pièce qu'elles occupaient; un instant après ta porte s'ouvrit et elles aperçurent Mourette , leur suivante favorite , qui précédait Amaury de Na vailles , botté , éperonné , ganté , la cuirasse sur la poitrine , le casque en tête avec la visière à demi baissée, prêt, enfin, à partir ou à combattre.
— Mon Dieu, mon Dieu, que se passe-t-il? demanda la comtesse en proie à un grand trouble.
— Rien de fâcheux précisément, ma bonne tante... un voyage de nuit...
— Vous allez partir?
— Et vous avec moi, chère tante. Veuillez vous préparer : j'ai déjà donné les ordres nécessaires pour que votre litière soit prête...
elle le sera dans quelques minutes ; le temps de vous. . .
— Pardon, mon cousin, interrompit Corisande avec le calme d'une résolution bien arrêtée , mais après l'explication que nous avons eue ensemble, après les engagements récipro* ques qui en ont été la suite, j'ai, ce me semble, le droit de vous demander où vous voulez nous conduire, et pour ce qui me regarde, je suis décidée à ne partir que quand je le saurai.
— Nous allons nous rapprocher du gros de l'armée de M. de Mayenne , ma cousine : je viens d'en recevoir l'ordre à l'instant même; je puis, si vous le souhaitez, vous le communiquer.
Amaury donna cette sorte d'explication avec un embarras qui pouvait faire suspecter la droiture de ses intentions; il était en outre fort pâle , et tout son corps était agité d'un tremblement nerveux , signe certain d'un grand trouble d'esprit.
Corisande se retourna vers la comtesse et lui dit :
— Ma mère, faisons^nous partie des bagages de M. de Mayenne, ou sommes-nous libres d'aller où bon nous semble?
— Certainement, ma mignonne, nous sommes libres, très -libres, balbutia la comtesse en
re^rdant tour k tour avec anxiété sa fille et son aeveu , mais vous comprenez que dans une époque comme celle-ci on est trop heureux d'avmr pour escorte un parent, un ami, qui est en même temps un vaillant guerrier et le commandant d*une troupe respectable par le nombre et le courage.
— Mais cette province n'est point en révolte, ma bonne mère ; elle ne peut même être le théâtre d'aucun combat pour le moment, puisque M. de Mayenne y est seul maître ; et je crois que rien ne nous empêche de gagner notre château de Belleroche , sans voyager de nuit comme des fugitives, et sans nous montrer de jour, escortées comme des prisonnières.
— Si vous restez ici après notre départ, ma cousine , répliqua Navailles avec une sorte do rage concentrée , je ne réponds pas de votre sûreté. M. de Mayenne, comme vous le dites, est, à la vérité, tout-puissant dans cette province ; mais les derniers événements peuvent changer cette situation d'un instant à l'autre, et sur mon honneur il ne serait pas sage...
— Vous savez quelque chose, Amaury, interrompit vivement la jeune fille, dites-le franchement, clairement, et je vous jure que s'il