‹ Le capitaine la CuréeChapitre 3 sur 5 · I.B CAPITAIRB I'4 CURBB · texte numérisé non relu

I.B CAPITAIRB I'4 CURBB

est encore nëcessaire que nous nous mettions sous votre protection je ne m'opposerai plus k ce que ma mère le fasse.

— Eh bien ! ma cousine , en vous quittant tout à l'heure, j'ai trouvé à mon quartier un message de M. de Mayenne qui m'a confirme l'exactitude de la nouvelle que le courrier du duc d'Épernon m'avait jetée ce soir en passant. Il n'est que trop vrai que Henri de Valois... le roi a été frappé d'un coup de couteau par un moine fanatique nommé Jacques Clément, le mardi l""' août, entre sept et huit heures du matin.

La comtesse et sa fille firent un mouvement d'horreur, et Navailles reprit :

La malaaii Manehe.

(Suite.)

— On a cru d'abord que la blessure du roi ne serait pas mortelle ; mais dès le lendemain cette espérance s'est évanouie, et quarantehuit heures après l'attentat, Sa Majesté a succombé, munie des sacrements de notre sainte mère l'Eglise, et ayant, dit-on, la pleine jouissance de ses facultés.

— Puisque le roi a encore vécu deux jours

en conservant toute sa lucidité d'esprit, il a sans doute fait connaître à qui de droit ses volonlcs touchant sa succession?

Ce fut Corisande qui adressa cette question h Navailles, avec un intérêt dans lequel apparaissaient distinctement la commisération et la curiosité.

— Tout ce qu'on me dit à cet égard , ma cousine, est vague et contradictoire, répondît Navailles avec une précipitation maladroite et suspecte. On sait d'ailleurs, ajouta-t-il d'un ton qui voulait affecter cette légèreté , signe certain d'une grande liberté d*esprit, que d'ordinaire les volontés d'un roi mort sont moins respectées que celles du plus pauvre manant, qui n'a à laisser à ses héritiers que des guenilles dont personne ne se soucie.

Corisande ne put réprimer un geste d'impatience, mais, se remettant aussitôt, elle dit avec assez de calme :

— Et que s'est-il passé ensuite? je veux dire après la mort du roi.

— Ce qu'on pouvait prévoir : une grande division parmi les assistants qui avaient cependant promis au roi défunt de rester unis. La noblesse huguenote en masse, et quelquesuns des seigneurs de lu cour du Valois ont

proclamé Henri de Navarre roi de France : on pense qu'ils avaient été gagnés avant l'événement par des promesses d'honneurs et d'emplois.

— Gagnés avant l'événement ! s'écria Corisande avec l'accent d'une vive indignation. Vous supposez donc qu'ils étaient dans la confidence de l'assassin ?

— Je ne suppose pas , ma cousine , je raconte , repartit froidement Navailles ; voulezvous que je continue?

Gorisande indiqua son consentement à cette proposition par un signe de tète dédaigneux.

— Je vous ai dit, reprit Navailles, que quelques-uns des seigneurs de la cour du feu roi ont proclamé Henri de Navarre roi à sa place, mais d'autres, et des plus considérables, ont protesté par divers motifs contre cette précipitation, et les plus sages sont d'avis qu'il faut se borner pour le moment à investir le Béarnais des principales fonctions de la royauté, sans lui donner le titre de roi , laissant aux états généraux du royaume, régulièrement convoqués et librement consultés, le soin et le droit de décider qui doit régner de Henri de Navarre ou de Charles dé Bourbon. II paraîtrait que cette opinion , qui sauvegarde Fa-

venir en ne décidant entre aucune des prétentions rivales du moment...

— Convient k merveille aux gens qui ont plus de ruse dans la tête que de noblesse dans le cœur, interrompit Gorisande.

— Je ne sais, ma belle cousine, poursuivit Amaury sans s'émouvoir, mais elle a eu pour résultat que les principaux chefs de l'armée dite royale, qui faisait le blocus de Paris, ont emmené leurs troupes , chacun dans sa province ou son gouvernement, de sorte qu'il ne reste plus à votre ami le Béarnais que ses huguenots et quelques bandes mercenaires, lesquelles lâcheront pied au bout de huit jours si elles ne reçoivent pas régulièrement leur solde.

— Mieux vaut encore le mercenaire cupide qui déserte quand on ne le paye pas , que le grand seigneur ambitieux qui trahit quand il espère profit ailleurs ! s'écria Gorisande avec un mélange de douleur et d'indignation. Heureusement, continua-t-elle d'un ton plus calme, qu'il y a encore des provinces fidèles.

— Que pourront-elles faire contre le reste de la France, contre Paris surtout qui est la tête et le cœur du royaume? répondit Navailles.

— Tête folle et cœur ingrat ! repartit vive-

ment la jeune fille avec un geste de suprême mépris. Paris, sentine impure, au fond de laquelle s'agitent toutes les ambitions, aigrissent toutes les convoitises, et germent toutes les misères qui, de là, se répandent dans le royaume entier. Que gagnera cette Babylone étourdie à repousser Tautorité légitime qui , seule , peut lui rendre la prospérité qu'elle a follement perdue? Elle sera gouvernée par la plus vile populace; elle regardera, avec curiosité d'abord, avec dégoût ensuite, ses boutiquiers déguisés en soldats , paradant sur ses places ou montant la garde à l'angle de ses carrefours ; elle verra ses meilleurs et ses plus grands citoyens emprisonnés , égorgés peut-être par des bourgeois haineux à qui les enivrantes fumées du pouvoir auront troublé la cervelle; le jour elle sera une arène de sanglantes discordes, et la nuit un coupe-gorge, car les filous de bas étage se rapprochent toujours par instinct des grands coupeurs de bourse de la politique ; et quand , fatiguée du désordre qu'elle aura voulu, humiliée des chefs qu'elle a choisis, ruinée par le fait de ses extravagances, elle reconnaîtra le besoin d'une autorité protectrice, dans son aveuglement, et pour ne pas avouer qu'elle s'est trompée, elle appellera

l'étranger et le suppliera de l'arracher aux horreurs de Tanarchie, dût-elle payer ce service, qu'on lui rendra, n*en doutez pas, du sacrifice de son titre de capitale d'un grand empire. Ma mère, je ne retournerai pas dans cette cité insensée et rebelle qu'elle n'ait ouvert ses portes à son roi... Ainsi, mon cousin, si c'est \h que vous prétendez nous conduire, je ne vous suivrai pas volontairement, j'en prends Dieu à témoin.

— Ma cousine, il ne s'agit pas de retourner à Paris, balbutia Navailles, de plus en plus stupéfait du caractère énergique de Gorisande, et de la verve de son esprit. L'armée de M. de Mayenne se rapproche de Dieppe , et les ordres que j'ai reçus m'enjoignent de suivre ce mouvement : c'est le chemin de votre château, où je pourrai vous conduire et vous laisser, si ma tante le désire.

— Oui , ma mignonne, faîtes cela ! se hâta d'ajouter la comtesse d'une voix suppliante ; que voulez- vous que deviennent deux pauvres femmes seules, dans un pays où la guerre civile avec toutes ses horreurs peut éclater d'un moment à l'autre... demain peut-être? Voyons, Amaury, engagez-lui votre foi de chevalier et voire serment de futur époux que

vous ne vous opposerez pas à ce que nous restions dans notre château de Belleroche quand une fois nous y serons arrivées conduites par vous.

— Oh ! de tout mon cœur !

— Vous voyez , mignonne , il fait tout ce que nous voulons.

— Je ferai plus encore , ma tante , reprit Navailles, car je demanderai à M. de Mayenne, qui ne me. refuse jamais rien, une garnison pour vous défendre en cas d'attaque.

— C'est bien de la prévoyance, ce me semble, fit Corisande en attachant sur son cousin un regard pénétrant.

— On n'en saurait trop avoir en des temps comme ceux-ci, surtout quand on a en facb de soi un adversaire...

— Le roi songerait-*il à se rendre en Normandie , ou y serait-il déjà rendu ? demanda Corisande avec une chaleur qui semblait provoquée par un secret pressentiment.

— Il n'en est pas encore question, ma cousine; du moins je suis dans une complète ignorance à cet égard.

— C'est que, le cas échéant, je crois de mon devoir de vous prévenir, mon cher cousin , que si Sa Majesté Henri IV venait mettre le

siëge devant notre château , j'arborerais surle-champ son drapeau sans tâche au sommet de la plus haute tour.

— Vous serez libre de le faire, ma cousine... Mais, partons! partons, je vous en conjure !

— Je n*ai pas encore dit que je fusse décidée, et la vérité est que je ne le suis pas du tout.

— Il y a urgence, croyez-moi, ma cousine.

— Mais , que voulez-vous ? je me défie de vous, mon cousin. C'est très-mal, je le sais, je me le reproche , je cherche à me corriger, et rien n'y fait : tâchez de me convaincre par des actions d'une évidente loyauté, et alors...

— N'en est-ce donc pas une que de vous proposer une garnison pour vous défendre de toute surprise, quand vous serez rendues à Belleroche , où je jure sur l'honneur que je vais vous conduire ?

— Non , ce n'en e^ pas une , Amaury, que de dire à des femmes que l'on redoute pour elles les périls de la guerre , et de les mettre dans la nécessité de soutenir un siège; car votre garnison , ne vous en déplaise , ne sera bonne qu'à cela. Me voyez-vous , moi , royaliste dans l'âme , obligée de combattre pour conserver une forteresse à madame la Ligue ,

que je maudis cent fois par jour? Ma mère , refusez cette faveur, qui n'a d'autre but que de nous enrôler adroitement sous les drapeaux de M. de Mayenne.

La pauvre comtesse balbutia quelques paroles inintelligibles , dans lesquelles il fut absolument impossible de démêler sa véritable opinion. Le différend de sa fille et de son neveu ; la crainte d'être compromise par la liberté de s'exprimer de la première, et le désir du second de convertir le château de Belleroche en place de guerre ; ce départ nocturne auquel elle ne s'attendait pas, et plus encore la possibilité d'un siège à soutenir, mesure extrême qui avait pour conséquence nécessaire , fatale , de la brouiller avec un des deux partis qu'elle voulait ménager également jusqu'au jour où la victoire ne serait plus incertaine , tout cela lui avait causé une perturbation physique et un trouble moral dont Amaury sut profiter avec son habileté accoutumée , car la nature avait mis beaucoup d'esprit au service de ses nombreux penchants.

— Vous souffrez , chère tante ? dit-il en donnant à sa voix une expression de tendre intérêt et de profonde commisération.

— Je meurs d'inquiétude, mes enfants...

Rester seule dans cette maison isoiëe... maïs c'est affreux... insensé... ma fille, vous êtes sans pitié pour moi.

Amaury se rapprocha de sa cousine , dopj. la physionomie incertaine et anxieuse annonçait une grande hésitation d'esprit , jointe à une réelle souffrance de cœur, et lui dit k voix basse :

— Si ce n'est pour Tamour de moi, Corisande, que ce soit du moins par pitié pour elle : voyez dans quel état toutes ces discussions entre nous Font mise.

— Oh ! vous êtes un habile homme, Amaury, répondit mademoiselle de Glanne avec l'amer accent du reproche, car elle sentait bien qu'on la forçait dans son dernier retranchement. Eh bien ! je vous céderai donc encore cette fois, mais auparavant je vous ferai trois conditions dont je ne me départirai point.

— Cela ne sera pas nécessaire : j'y souscris d'avance.

— Je me défie des gens si prompts à s'engager, qu'ils ne s'enquièrent même pas & quoi ils s'engagent : d'ordinaire ils tiennent fort mal leurs promesses.

— Essayez toujours... voyons votre première condition.

— Vous me jurerez à l'instant même qu*il y a certitude pour vous que c'est uniquement h cause de ma mère que je consens encore h rester pour quelques jours sous votre protection... le temps de nous rendre h Belleroche.

— Je serais bien empêché de faire autrement, ma cousine, car cette certitude, ce n'est pas d'aujourd'hui seulement que je l'ai, et vous conviendrez que la soirée qui vient de 5*écouler n'a pas dû m'inspirer des idées beaucoup plus riantes. Tudieu! ma chère Corîsande, je ne connais femme au monde plus experte que vous dans l'art difficile de guérir un homme du vice de fatuité.

— Plut à Dieu , mon cousin ; mais alors cette faculté aura poussé tout à coup dans mon cerveau , ou bien j'en aurai fort mal usé jusqu'à ce jour.

— Voyons, maintenant, votre seconde condition , reprit Navailles avec assc% de calme, bien que, de dépit, il vint de se mordre la lèvre inférieure jusqu'à en faire jaillir le sang.

— C'est la plus importante de toutes, je vous en avertis.

— Je l'avais deviné : parlez donc vite, j'ai hâte de connaître ma destinée.

— Vous nous conduirez directement, et par

le plus court chemin, à notre château de Belleroche , où vous nous laisserez sans garnison ligueuse, si tel est notre bon plaisir.

— Soit... au lieu de demander pour vous du secours à M. de Mayenne, je lui dirai que ma cousine , la belle Corisande de Glanne , Tune des plus nobles filles de France, a grande hâte de devenir la proie des soudards allemands du Béarnais.

— Vous êtes un insolent , Amaury ; et il serait beaucoup plus juste de faire comprendre, si cela est possible, à rintelligence un peu opaque de votre gros essoufflé de Mayenne, que nous voulons tout bonnement laisser nos portes ouvertes à tout le monde, afin que nul ne soit tenté de les enfoncer. Comprenez-vous vous-même ?

— Laisàez-les donc ouvertes ces portes, petite obstinée; et dites- moi bien vite votre troisième condition... le temps s'écoule.

— La condescendance que je veux bien montrer en ce moment ne changera rien à notre position réciproque, telle que Ta faite notre conversation de ce soir.

— Cela va de soi-même.

— Vous savez ce que je veux dire, à quoi je fais allusion ?

— Parfaitement : il s'agit de Foctroi de votre main, qui est subordonné à la ligne politique que je suivrai.

— C'est cela même : ainsi il est bien entendu que c'est comme mon cousin et non comme mon fiancé que j'accepte l'honneur et le secours de votre escorte ?

— A moins, toutefois, que je ne me décide tout d'un coup & prendre parti pour le roi de Navarre.

— Ce à quoi vous ne me semblez guère disposé pour le moment, à moins aussi que vous n'ayez d'autres nouvelles que celles qu'il vous a plu de me donner f mais hélas ! cela n'est guère probable ! Pauvre Béarnais ! je prévois qu'il lui faudra conquérir tout son royaume à la pointe de son épée et au prix du sang de ses fidèles amis ! Quelle tâche ! Elle n'est pas au-dessus de son courage, mais elle sera une rude épreuve pour la bonté de son cœur... Amaury, vous pouvez faire avancer la litière... Ma mère , nous partons pour Belleroche sous la garde , loyale , j'espère , de mon cousin de Na vailles.

Madame de Glanne, qui s'était laissée tomber sur un siège, brisée d'inquiétude, et qui écoutait sans comprendre ce qui se disait autour

d'elle, se leva machinalement à ces mots : Ma mère, nous partons.

— Oui, oui, murmura-t-elle, il faut partir, marcher la nuit, parler bas surtout... Gorisande, ma fille, vous élevez beaucoup trop la voix, surtout quand vous parlez de la sainte Ligue et de notre bon roi, ces deux choses que tout Français doit vénérer. Donnez-moi votre bras, mignonne... je suis encore toute tremblante. '

— Venez dans votre chambre vous préparer, ma bonne mère, et ne vous tourmentez pas ainsi de mes vivacités. C'est bien le moins, dans des temps de troubles et de misères comme ceux-ci, que chacun se soulage un peu rame en disant hautement ce qu'il pense... Cependant, je vous promets de faire tout ce que je pourra^ pour être plus sage à l'avenir. Mon cousin, vous pouvez toujours descendre, nous serons k vous dans quelques minutes.

La mère et la fille, celle-ci soutenant la première, passèrent dans une pièce voisine, pendant que Navailles descendait pour savoir si sa troupe se rassemblait diligemment, et s'enquérir si la litière des deux dames était avancée.

A la clarté de la lune il remarqua d'abord , dans la petite prairie où son matériel de guerre était campé , un mouvement qui lui parut de bon augure : ce premier devoir rempli, il chercha la litière et l'aperçut qui stationnait à l'écart, à quelques pas de la maison : un homme d'armes de haute taille se tenait debout tout auprès , négligemment appuyé contre l'encolure de la mule du devant de cet équipage , le seul dont se servisseat à cette époque, pour voyager, les dames de grande condition.

— Est-ce toi , Fabri ? demanda Navailles à voix basse.

— Oui, monseigneur, répondit l'homme de la litière.

— Tout est-il prêt ?

— Tout va l'être, et c'est bien heureux, car si nous tardons nous courons risque...

— Aurais-tu appris quelque chose de nouveau ? interrompit vivement Navailles.

— Sans aucun doute , monseigneur ; et la chose la plus fâcheuse du monde , si je considère l'importance de tout ce que nous avons à défendre et le petit nombre d'hommes que nous sommes pour cela ...

— Mais, enfin, de quoi s'agit-il ?

— Ce satané de capitaine la Corée, que l'enfer confonde...

— Eh bien ? s'écria Navailles avec une sorte de rage anxieuse.

— Il est arrivé ce soir à Pont-de-l'Arche avec sa troupe, et il n'est pas homme à ignorer à l'heure qu'il est que l'artillerie et le trésor de M. de Mayenne sont à une demi-lieue de lui sous la garde d'une escorte trop faible pour les défendre contre ses quatre cents bandits de chevau-légers.

— Es-tu bien sûr de ce que tu dis?

— Sur comme si je l'avais vu , monseigneur.

— Le capitaine la Curée en Normandie ! Alors le Béarnais n'est pas loin ; il faut nous préparer à en découdre.

— C'est aussi ce que j'ai pensé , monseigneur.

— Malédiction ! s'écria Navailles , s'ils allaient nous tomber sur le corps avant notre réunion à l'armée de M. de Mayenne, nous serions perdus. Fabri , fais prendre à chacun son poste sans qu'il soit nécessaire de donner l'éveil en donnant le boute-selle ! qu'on charge les arquebuses et qu'avant dix minutes nous soyons en route ! Ce sont ces maudites femmes,

contÎDua-t-il comme s'il se parlait à lui-même, qui m'ont fait perdre ainsi des instants précieux ! La Curée à une demi-lieue d'ici ! j'aimerais autant avoir le diable en personne à mes trousses... Ah ! Dieu soit loué ! voici ma tante, ma cousine et leur suivante! nous pouvons partir ! A cheval ! à cheval !

lée devoir l'emporte.

Nous avons laisse le brave capitaioe la Curée rejoignant sa troupe h toute bride, après s'être écrié, au moment où il quittait les alentours de la Maison blanche, en proie h une vive émotion causée par la découverte qu'il avait faite : •c Ah! k roi dira ce qu'il voudra^ mais cette nuit même... »

Ce qui, dans sa pensée, signifiait évidemment, nos lecteurs n'ont pas dû s'y tromper,

que notre héros , oubliant tout & coup les ordres formels du roi son maître , et les bonnes résolutions de remplir scrupuleusement son devoir, qu'il avait prises quelques minutes auparavant, «liait en toute hâte quérir sa troupe sous prétexte de s'emparer de rartîllerie et du trésor de M. de Mayenne, mais en réalité pour enlever la femme qu'il aimait, et faire ainsi pièce h Navailles, dont il était l'ennemi personnel, pour diverses raisons qui trouveront leur place dans le cours de cet ouvrage.

Telle était en effet l'intention du vaillant capitaine de la compagnie des chevau-légers du roi, et pendant les premières minutes de sa course rapide il arrangea même dans son cerveau, fertile en ruses hardies et en combinaisons habiles, un plan d'attaque dont le succès lui paraissait d'autant plus certain , qu'il ne se souvenait pas avoir rencontré dans toute sa carrière , parsemée de belliqueuses aventures, une occasion plus favorable de prendre son ennemi en flagrant délit de négligence à se garder.

Quelques minutes avant d'arriver à son cantonnement, situé, ainsi que nous l'avons dit, à peu de distance de la petite ville de Pont-de-

TÂrche, la Curée, en digne officier de cavalerie légère qu'il était , voulut couper au court à travers champs, et pour cela il lui fallut grimper une côte presqu'à pic, qui interceptait la direction qu'il venait de prendre en réglant sa marche sur les étoiles. Cette circonstance, qui eut pour premier résultat de l'obligera ralentir la folle allure de son courtaud, exerça, en dépit de son apparente insignifiance, une très-grande influence sur son esprit. Marchant plus doucement, il put réfléchir avec plus de calme , et il ne tarda pas à comprendre, confusément d'abord, mais nettement ensuite, qu'il allait tout bonnement commettre une infâme action. Quoi ! il n'y avait que peu d'instants qu'il venait de faire héroïquement le sacrifice d'une occasion d'acquérir de la gloire, afin de ne pas désobéir aux ordres formels du roi, qui l'avait investi de toute sa confiance, et maintenant il songeait à transgresser ces mêmes ordres dans un intérêt purement personnel et en quelque sorte puéril, puisqu'il ne s'agissait en définitive que de jouer un mauvais tour à un rival. Une fois que la conscience de la Curée fut entrée dans cette voie, elle la parcourut jusqu'au bout. Le digne capitaine vit successivement se dresser devant

lui, comme autant de hideux fautâmes, toutes les conséquences de l'énormité dont il allait se rendre coupable s'il nVût pas ouvert les yeux : le secret de son maître trahi ; Mayenne, mis sur ses gardes, se portant avec toutes ses forces à la rencontre du roi, le battant, Tenlevant peut-être, et finissant ainsi la guerre d'un seul coup ; la Ligue triomphante, l'étranger dictant des lois dans Paris , et trouvant dans les derniers rangs de la population de cette cité les dociles instruments de la tyrannie qu'il, ferait peser sur la France entière, ramenée ainsi aux douloureuses époques de la captivité du roi Jean et de la démence de l'infortuné Charles VI. Si les choses n'en arrivaient pas à cette fâcheuse extrémité, cela ne pourrait avoir lieu que par l'effet du hasard, et la Curée n'en devrait pas moins se dire pendant tout le reste de sa carrière militaire que dans la circonstance la plus mémorable de sa vie il avait manqué h tous ses devoirs, souffrance horrible, i laquelle il eût préféré toutes les tortures du monde.

— Vive Dieu, s'écria-t-il involontairement comme s'il se répondait à lui-même, je l'ai échappé belle ! Ah ! mon oncle le chanoine de Saint-Michel de Dijon a bien raison de dire que l'amour ne fait jamais faire que des sottises !

Et continuant mentalement:

— Dix minutes plus tard j'aurais ordonné à Montgobert de faire monter h cheval pour aller attaquer, et alors il n'y eut pins eu h s'en dédire : le TÎn était tiré, il fallait le boire ou m'exposer à ce que mes compagnons qui ne m'ont jamais vu reculer disent : Le capitaine commence d baisser. Allons, tout est pour le mieux, et si je pouvais seulement oublier que je l'ai vue, et que,..

--Est-ce vous, capitaine? demanda une grosse voix à la fois brusque et joviale.

Et un homme d'armes se dressa devant le courtaud de la Curée, qui marchait les oreilles dressées et les naseaux ouverts, parce que la brise lui apportait les émanations de ses camarades campés à peu de distance.

— Et qui voulez-vous que ce soit, lieutenant Montgobert? repartit l'intrépide capitaine des chevau-légers du roi. Tout va-t-il bien, mon vieil ami ? continua-t il en secouant rudement la grosse main que le lieutenant lui tendait.

— On ne saurait mieux, capitaine : les chevaux grattent la terre du pied, et les cavaliers regardent du c6té de l'Orient pour savoir si le jour ne paraîtra pas bientôt : les uns et les

antres s'ennuient déjà, les premiers de ne pas marcher, les seconds de ne pas se battre : le fait est que...

— Je m'en passe bien, interrompit la Curée d'une voix sombre ; ne peuvent>ils donc prendre patience comme je fais ?

— Ils le pourraient, sans doute, répondit Montgobert en cheminant h côté du courtaud qui s'était remis à marcher, mais pour cela il faudrait procéder comme on a coutume de faire quand le diner est en retard.

— Et que fait-on dans ces occasions-là?

— On casse une croûte en attendant, capitaine... c'est pour ce motif que je vous ai engagé ce soir k aller enlever l'artillerie de M. de Mayenne.

— Ah ! tu appelles cela casser une croûte, s'écria en riant la Curée, qui tutoyait assez volontiers ses inférieurs quand il était en gaieté, le mot est joli, et je te promets de le dire au roi à la première occasion.

— £h bien ! cette croûte... la casseronsnous cette nuit, capitaine? demanda Montgobert d'un ton mystérieux.

— Non, répliqua sèchement la Curée, les circonstances ne me paraissent nullement favorables.

— Vous n'avez donc pas vu , capitaine , qu'ils dorment tous comme des moines à matines, et qu'ils n'ont qu'une seule sentinelle placée du côté opposé à celui par lequel nous pourrions arriver?

— Vous leur aurez donné l'éveil sans vous en douter, Montgobert ; car, moi, j'ai vu tout autre chose : entre votre départ et ma venue ils se seront mis sur leurs gardes... Mais ne vous chagrinez pas, mon vieux brave : les occasions ne vous manqueront point dans quelques jours. En attendant , mon ami , faites monter à cheval, nous allons continuer notre route.

Les deux officiers se séparèrent pour se retrouver bientôt à leur poste à la tête de la compagnie, qui s'était réunie en un clin d'œil, habituée qu'elle avait été de longue main par son Intrépide commandant à ne jamais séjourner quelque part plus que le temps nécessaire pour laisser strictement reposer les chevaux, que ne soutenait pas la force morale qui rendait leurs cavaliers infatigables. La troupe marcha toute la nuit et une partie de la matinée suivante. Pendant la grande chaleur du jour elle fit halte dans une vallée profonde et écartée, à quelques lieues de la ville de Rouen,

qu'elle avait évitée, ce qui était la grande difficulté de son voyage. Après le coucher du soleil, elle se remit de nouveau en route, fit encore diligence toute cette nuit; bref, le lendemain au soir, comme les premières étoiles se montraient dans le firmament, elle entrait dans la forêt de Saint-Étieone, terme de ses fatigues pour Tinstant.

La Curée procéda à son installation au bivac dans le lieu qui lui parut le plus convenable, puis il appela Montgobert à l'écart et lui dit :

— Mon brave camarade, je m'en vais a Dieppe.

— A Dieppe, capitaine! la ville se seraitelle prononcée pour le roi ?

— Je ne pense pas, mais tel est Tordre que j'ai reçu de Sa Majesté avant de quitter Saint- Gloud.

— Mais, capitaine, vous vous ferez prendre h coup sûr !

La Curée fit un gestie qui signifiait : Je m'y attends.

— Et pendre peut-être, ajouta Montgobert.

— J'espère qu'on m'arquebusera, fit froidement la Curée. Allez chercher, je vous prie, le paysan qui nous a servi de guide depuis hier soir.

Le capitaiDç se mit à se promener dans une clairière en sifflant entre ses dents la marche favorite de sa compagnie.

Montgobert revint avec le guide, rusé et in* téressé Normand qui eut vendu Tâme de son père au diable pour une obole.

— Tu vas, lui dit la Curëe, me donner ton haut-de-chausses, ton sarrau et ton chapeau & larges bords.

Le manant se gratta Toreille.

— Tu mettras ce manteau sur tes épaules, reprit le capitaine , et ces quatre écus où tu pourras ; de plus, je te rendrai ta défroque quand je n'en aurai plus besoin^

Le manant examina le manteau, qui était en beau drap de Sedan tout neuf, ce qu'il reconnut malgré l'obscurité, puis il pesa les quatre écus en les secouant dans sa main, et sans proférer une seule parole il se retira à quelque distance pour procéder k l'échange que lui offrait le capitaine des chevau-légers du roi.

Quand il revint ce dernier reprit :

— Lieutenant Montgobert, vous retiendrez cet bomme jusqu'à nouvel ordre, et le traiterez bien s'il se conduit convenablement; mais s'il tentait de s'échapper... vous savez... il y a

des chênes dans la forêt et de bonnes cordes à fourrages à l'arçon de nos selles. Remettez-le en mains sûres et revenez me trouver ici : j*ai besoin de vous parler avant de partir.

Pendant l'absence du lieutenant, qui fut courte, la Curée accomplit la cérémonie de son déguisement; mais au lieu de siffler il proférait à voix basse des imprécations de rage , car c'était la première fois de sa vie qu'il affrontait un danger autrement que la tête haute et Fépée à la main; aussi, quand Montgobert le rejoignit, ne put-il s'empêcher de lui dire avec un profond sentiment d'amertume :

— Me voilà pourtant espion , mon pauvre Montgobert.

— C'est pour le service du roi, répondit le lieutenant, car je ne suppose pas que l'amour...

— Je vous remets tous mes pouvoirs en mon absence, interrompit la Curée. Il m'était défendu d'attaquer l'ennemi , je vous fais la même défense jusqu'à nouvel ordre. Observez bien tout ce qui se passera , ne souffrez pas qu'aucun de vos hommes s'écarte et s'en aille, en maraudant , divulguer votre présence ici ; puis si vous apprenez de façon ou d'autre que j'ai déterminé M. le gouverneur de Dieppe à

se déclarer pour le roi, montez incoDtinent à cheval et me venez trouver en renversant tout sur votre passage , car alors j'aurai rempli la mission que Sa Majesté m'a confiée.

— Je comprends maintenant Taffaire de Pont-de-l'Arche, fit Montgobert; capitaine, je vous obéirai comme vous avez obéi au roi. Partez tranquille, et que Dieu vous protège !

Les deux o£Sciers se serrèrent la main avec la sombre énergie du courage dans les moments suprêmes, puis Montgobert s'en alla rejoindre sa troupe, et la Curée s'enfonça dans les profondeurs de la forêt, du côté que lui avait indiqué le guide quelques heures auparavant.

Comme minuit sonnait à une horloge lointaine, il eut la satisfaction d'arriver sans s'être trompé de chemin à un hameau qu'il savait devoir rencontrer à la lisière de la forêt. Ce hameau était habité par des pêcheurs qui avaient l'habitude de partir bien avant l'aube pour aller porter leur poisson à la ville. La Curée, instruit de ce détail très-intéressant pour lui, s'était promis d'attendre les pêcheurs à la sortie du hameau , de se mêler à eux, en se donnant pour un voyageur égaré, et d'entrer à Dieppe dans leur compagnie, unique

moyen peut-être de franchir la porte de la ville sans éveiller l'attention des sentinelles qui probablement la gardaient.

Tout se passa d'abord au gré des souhaits de rintrépide et intelligent capitaine. Dans le hameau tout le monde était sur pied, les hom^ mes transportant les pièces principales , produit de leur pèche de la veille, dans de petites charrettes en osier, les femmes garnissant de poissons moins gros de larges paniers qu'elles devaient porter sur leurs tètes; les enfants remplissant de coquillages des hottes proportionnées à leur taille, tous affairés, joyeux et trop absorbés par leur besogne pour interpréter d'une façon malveillante la présence d*UQ étranger parmi eux.

Ces bonnes dispositions, qui étaient évidentes, déterminèrent la Curée à modifier son plan de campagne. Au lieu d'aller s'embusquer à la sortie du hameau pour attendre le passage de la caravane et se confondre avec elle, il s'avança résolument vers un groupe d'hommes et de femmes dont l'ouvrage paraissait terminé, se présenta à ces bonnes gens comme un fermier de la vallée d'Auge , qu'un procès appelait à Dieppe et qui avait perdu son chemin pendant la nuit , et leur demanda la per-

mission de faire route avec eux jusqu'à la ville.

Ce ne fut p9s sans une grande souffrance morale que la Curée, qui n'avait jamais fait un seul mensonge de sa vie, fabriqua cette petite histoire, et pendant qu'il la débitait, avec un accent normand assez gauchement imité , si l'un de ses interlocuteurs lui eût mis sa torche de résine sous le nez pour étudier sa physionomie , il y a cent contre un à parier que le loyal capitaine se fût écrié : *i Au diable, mes amis ! il n'y a pas un mot de vrai dans tout ce que je vous dis là. Je suis la Curée , capitaine des chevau-légers de Sa Majesté Henri IV, et je vais prendre la ville de Dieppe pour le compte de cet excellent prince* Votdez-vous me suivre? Vive le roi! »

Fort heureusement les choses ne se passèrent pas ainsi. Soit que l'on crût le vaillant soldat sur parole, ou qu'ayant deviné qu'il ne disait pas la vérité, on voulut éviter de l'obliger à la dire, toujours est-<il qu'on ne lui fit pas une seule question indiscrète, et qu'on lui accorda avec une franche et rude bonhomie ce qu'il demandait , l'invitant même à appliquer h son tour ses lèvres contre le goulot d'une large bouteille d'eau-de-vie qui passait de main en main en ce moment.

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Peu après on se mit en route, et l'on chemina sans encombre pendant une demi-lieue environ ; mais là il fallut s'arrêter par suite d'une circonstance, qui, assez insignifiante pour les pécheurs, était d'un immense intérêt pour le capitaine la Curée.

Une courte description des lieux est indispensable.

La petite caravane allait déboucher d'un chemin creux sur une large chaussée pavée qu'elle devait parcourir ensuite en tournant un peu sur la gauche.

Cette chaussée était la grande route de Rouen à Dieppe.

A cette place justement elle se bifurquait, et une autre route d'une dimension moins importante se dirigeait, à droite, vers une chaîne de hautes collines ou de falaises, derrière lesquelles on aurait entendu, à coup sûr, dans le silence de la nuit , murmurer la grande voix de l'Océan, si en cet instant d'autres bruits ne l'eussent couverte.

Ces bruits provenaient du passage d'une multitude d'hommes , de chevaux et de chariots de diverses sortes , les uns , parmi ces derniers, roulant légèrement, les autres semblant broyer le pavé de la chaussée sous la

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