‹ Le capitaine la CuréeChapitre 5 sur 5 · MÊME MAISON · texte numérisé non relu

MÊME MAISON

. LBirBICI.

J. P. MELINE.

I«e pArlementelre.

Après que Navailles eut quitté l'oratoire de la bonne et faible comtesse de Glanne, la mère et la fille restèrent silencieuses pendant quelques instants.

Madame de Glanne ne pouvait guère se dissimuler que son neveu bien-aimé venait de tenir une conduite et de manifester des intentions qui ne justifiaient en aucune façon Tinsistanee qu'elle avait mise à arracher h sa fille

LB CAPITAINB LA COREE. S 1

la promesse de l'épouser immëdiatement, et comme elle prévoyait bien qu'il ne fallait pas songer à maintenir longtemps la conversation sur des sujets indifférents, elle reculait autant que cela était en son pouvoir le moment de prendre la parole ou de provoquer sa fille à la questionner.

Gorisande, qui lisait cette impression pénible sur la physionomie anxieuse de sa mère , se taisait par délicatesse, et s'y croyait d'autant plus obligée, qu'il lui semblait, à l'indignation profonde qu'elle sentait bouillonner en elle, que ce ne lui serait pas une chose facile de s'arrêter à temps, une fois qu'elle aurait commencé à dégonfler son cœur.

Cette situation était douloureuse pour toutes deux , car chacune d'elles reconnaissait intérieurement qu'elle ne pourrait en aucun cas se prolonger plus de quelques minutes , et qu'il faudrait toujours en arriver à une explication.

Il avint une fois de plus ce qui se passe presque toujours en pareil cas , c'est qu'on se lança dans le chapitre des lieux communs, pour reculer d'autant le moment d'aborder le sujet des grandes et poignantes préoccupa* tions.

Ce fut, bien entendu, la comtesse qui essaya

la première de cet expédient , car , dans ces occasions-là, c'est toujours celui qui est le plus mal a Taise qui rompt d'abord le silence.

Il va sans dire aussi qu'elle s'y prit avec une mollesse et une timidité qui témoignaient de son peu de confiance dans le succès de sa tentative.

— C'est pourtant très-désagréable, dit-elle après quelques propos insignifiants, de penser que nous allons avoir un siège à soutenir.

Corisande ne répondit que par un double geste de la tête et des mains qui signifiait à ne point s'y méprendre : » Ma bonne mèrCy vous l'aurez bien voulu, car les avertissements ne vous ont pas manqué jusqu'à ce jour. »

La comtesse comprit si bien, qu'elle ajouta aussitôt , comme si elle avait reçu une réponse verbale :

— Mais, ma mignonne, que pouvais -je faire ?

— Peu de chose, ma bonne mère : montrer que vous n'entendiez pas que l'on violentât la volonté de votre fille, et alors soyez sûre qu'on eut respecté la vôtre.

La glace était rompue , le gant jelé : sans une mauvaise foi manifeste il était impossible d'éviter plus longtemps le débat.

— Ah ! je sais bien que j'ai quelques petits reproches k m'adresser, ma mignonne, balbutia la pauvre comtesse ; mais le respect pour d'anciens engagements. . .

— II avait consenti à ce que leur exécution fût subordonnée à des conditions qu'il n'a pas remplies, interrompit Gorisande avec une respectueuse fermeté.

— Vous dites vrai, ma fille ; mais mon goût pour le calme, mon amour de la paix...

— Vous ont amenée, ma bonne mère, à préparer pour l'avenir des discordes sans fin dans votre famille, et h avoir pour le présent le siège devant votre château : il était, ce me semble, difficile d'aller plus au rebours de vos intentions, interrompit de nouveau Gorisande, avec un sourire qui peignait tout h la fois sa gaieté habituelle et sa tristesse du moment , car ce qui venait de se passer entre elle et son cousin avait étouffé le mouvement de joie qui s'était élevé dans son sein à la certitude du triomphe du roi.

Si pâle que fût ce sourire , la comtesse en voulut profiter pour tourner la discussion en plaisanterie, malgré la gravité des circonstances ; mais Gorisande ne se prêta pas à cette petite ruse de la faiblesse de sa mère , et ma-

dame de Glanne dul se résigner à continuer de parler sérieusement.

— Laissons de côté pour le moment la question de mon mariage , lui dit la jeune fille, nous y reviendrons plus tard, si cela est nécessaire; mais voyons, ma chère mère, n*est-il pas inouï que l'on vous contraigne à soutenir un siège dans votre château, et qu'on ose se permettre de menacer votre enfant de la punition qui attend les traîtres et les rebelles s'il lui prend la fantaisie de dire tout haut dans la maison de son père qu'elle est royaliste et non pas ligueuse ?

— Ma fille, les lois de la guerre...

— Regardent les soldats de M. de Na vailles, et non ses parentes qui , ce me semble , ne se sont point enrôlées sous l'étendard de M. de Mayenne. Ce château , ma mère , est le patrimoine de la famille de Glanne , race indomptable et fidèle qui n'a jamais pactisé avec la révolte et la félonie. Je suis la dernière goutte de ce vieux sang royaliste ; si j'avais un frère, il serait pour Henri de Bourbon... C'est vous dire, ma mère, que mon devoir est tracé, et que la violence seule m'empêchera de le remplir. Eh bien ! nous verrons si mon galant fiancé ira me prendre au cachot pour me mener à l'autel!

— Pas d'imprudences, mignonne , je vous en conjure! Dans la position où nous sommes, vous ne pourriez pas faire autre chose.

— Qui sait? Il y a des témérités heureuses.

— Laissez-moi du moins essayer de faire entendre raison à votre cousin.

— Que voulez-vous espérer d'un homme qui dispose de votre maison comme si elle lui appartenait?

— Ne le jugeons pas trop vite : pendant que nous parlons, il accepte peut-être une capitulation honorable.

Gomme madame de Glanne prononçait ces paroles, la porte de l'oratoire s'ouvrit et le vieux Reynold parut de nouveau.

— Madame la comtesse, monseigneur de Navailles vous prie de descendre dans la grande salle où le conseil est assemblé.

— Ma mère, s*écria vivement Gorisande, n'y allez pas sans moi, je vous en supplie !

— Je n'ai pas reçu d'ordre à votre sujet, mademoiselle, reprit Reynold, et je ne sais si je dois...

— Je me chargerai de vous justifier, monsieur ; et pour le moment il doit vous su£Bre de n'avoir pas eu défense de me prévenir.

£t Gorisande, qui s'était levée résolument,

prit le bras de sa mère avec une détermination qui fit frémir la pauvre comtesse de la tête aux pieds.

Précédées par Reynold, elles s'acheminèrent vers la salle du conseil , où leur arrivée causa une vive sensation.

Navailles était assis en face de la porte d'entrée devant une large table sur laquelle on voyait des papiers épars et des armes pittoresquement jetées.

A sa gauche était son confident Fabri.

A sa droite il y avait un siège vide vers lequel Reynold se dirigea : c'était sa place.

D'autres sièges étaient occupés par des officiers subalternes de la petite garnison du château.

Un homme d'armes de haute taille se tenait debout à quelque distance. C'était le parlementaire de l'armée royale. On lui avait ôtè son bandeau , mais la visière de son casque , qui était baissée , ne permettait pas de voir son visage.

Quand les deux châtelaines entrèrent, tous les officiers composant le conseil de guerre se levèrent respectueusement.

— Quoi ! vous aussi , mademoiselle ! dit Navailles d'un ton de surprise qui voulait être

galant , mais que démentait un sourire amer et contraint. Je n*avais fait prier que la dame votre mère de se rendre ici, et je m'étonne...

— L'héritière de la maison de Glanne a le droit d'être présente , M. de Navailles , quand il s'agit d'infliger une première flétrissure & l'écusson de sa famille , ou d'ajouter un nouveau fleuron h sa couronne de fidélité , inter— rompit froidement Corisande; vous voulez probablement prendre nos ordres ou recevoir nos avis ? ajouta-t-elle en serrant énergiquement le bras de sa mère passé sous le sien , comme si elle voulait lui coniimuniquer le fluide électrique de ses mâles résolutions, parlez, monsieur; nous vous écoutons.

— Veuillez d'abord vous asseoir, mesdames, répondit Navailles en désignant de la main des sièges h sa tante et h sa cousine ; quant h des ordres ou h des avis, reprit-il sèchement, je n'en reçois de personne ici, où je suis seul maître en vertu des pouvoirs que M. de Mayenne m'a conférés par des lettres patentes qui sont sur cette table. Mais monsieur, — etAmaury d-ésigna le parlementaire , toujours debout et immobile, — s'obstine à ne faire connaître les propositions dont il est chargé qu'en présence de la dame de céans, et pour ne pas perdre en

discussions inutiles un temps que j'aimerais mieux consacrer h combattre, j'ai convié la châtelaine de fielleroche à se rendre au milieu de ses défenseurs.

— Mes défenseurs , murmura la comtesse , mais je n'en ai demandé h personne... je n'entends pas me défendre... c'est malgré moi, par surprise qu'on a mis une garnison dans ce château... et si monsieur que voili, — et elle désigna à son tour le parlementaire, — vient nous proposer des conditions honorableis , je sois prête à les accepter. Je ne demande qu'une chose , c'est la liberté de laisser mes portes toutes grandes ouvertes, afin que les honnêtes gens, qu'ils soient du parti du roi, ou de celui de M. de Mayenne, puissent venir librement réclamer l'hospitalité sous notre toit.

— C'est très-bien, ma bonne mère, dit Corisande à voix basse, et je suis...

— Vive Dieu, madame, voilà qui est parler! interrompit une voix dont le timbre un peu rude annonçait la franchise unie à la jovialité, et je peux maintenant remplir mon message, puisque je suis en présence de la personne près de laquelle j'ai été envoyé.

Et le parlementaire , car c'était lui qui venait de répondre à madame de Glanne , prit

dans la pocbe de son justaucorps de buffle une lettre scellée par un fil de soie, et il alla la présenter à la comtesse en mettant un genou en terre devant elle.

Mais Na vailles, qui examinait tous ses mouvements avec une curiosité inquiète et méfiante, s'élança de sa place comme un tigre qui bondit sur sa proie , et tombant avec la rapidité de la foudre entre madame de Glanne et le parlementaire , il s'écria d'une voix frémissante de fureur :

— Je suis seul maître ici, M. l'envoyé; ainsi cette lettre doit m'étre remise. Si j'ai consenti par courtoisie et déférence à laisser venir madame dans cette salle, c'est uniquement pour la forme, et en agissant ainsi je n'ai entendu renoncer à aucun des droits et privilèges de mon autorité de commandant supérieur de cette place. La lettre que vous apportez doit passer par mes mains : remettez-la-moi.

— C'est ce que je ne ferai sûrement pas , monsieur, répondit le parlementaire qui avait quitté son attitude respectueuse en voyant arriver Navailles; celui qui m'a envoyé ici m'a défendu de m'adresser ou de répondre à d'autres que madame la comtesse de Glanne, et j'obéis, comme c'est mon devoir de soldat.

— Mais alors vous n'êtes plus qu*un espion.

— Comme il vous plaira.

— Et si vous avez un peu d'habitude de la guerre , vous devez savoir comment on traite vos pareils.

— Je sais aussi comment on venge l'innocent & qui l'on a fait subir un traitement qu'il n'a pas mérité.

— Donnez-moi cette lettre , dit Navailles d'une voix tout à la fois sourde et terrible, et il ne vous sera fait aucun mal.

— Vous ne me connaissez guère, M. de Navailles , si vous me croyez capable de racheter un péril par une lâcheté : nous n'avons pas de ces gens-là dans l'armée royale.

— Songez que je vous tiens en mon pouvoir.

— L'homme brave n'est jamais au pouvoir de personne.

— Que je puis employer la force.

— Je vous sais capable de tout, M. de Navailles, mais je ne crains rien.

— La lettre ! la lettre ! s'écria Navailles avec une sorte de rage , de bonne volonté ou par violence je l'aurai !

Le parlementaire recula de deux ou trois

pas en portant vivement la main h son côté gauche comme pour y chercher son épée.

II avait oublié que suivant les lois de la guerre il n'était entré dans la place que désarmé.

Ayant reconnu son erreur, il n*en prit pas moins une attitude de défense.

Alors la fureur de Navailies ne connut plus de bornes. Il fit un signe à Fabri qui suivait de Tœil tous ses mouvements, et tous deux se jetèrent en même temps , Tun par devant et l'autre par derrière , sur l'envoyé de l'armée royale pour lui enlever sa lettre.

Mais Gorisande , plus prompte qu'eux , s'était élancée aussi , et avant que Navailies et Fabri fussent arrivés , le papier , déjà en sa possession, avait disparu dans le corsage de sa robe, et elle était retournée tranquillement se replacer auprès de sa mère, stupéfaite et terrifiée, car tout ce qu'elle voyait dépassait de beaucoup la mesure de son courage.

— Qu'on jette ce misérable espion dans un cachot ! s'écria Navailies , et sur mon honneur, dès que le jour aura paru , ses compagnons qui se disposent h nous assiéger le verront pendu au sommet die la plus haute tour de ce château.

Le parlementaire se croisa les bras.

— Vous êtes de mauvaise foi , M. de Navailles , dit-il d'une voix qui ne trahissait pas la plus légère émotion , car vous savez bien, qu'une lettre adressée à une noble dame ne peut jamais contenir de trames bien dangereuses pour des hommes de guerre. Au surplus, faites de moi ce que vous voudrez, je n'en ai guère souci ; et quand on me pendra par votre ordre, si pendaison il y a, je suis sur que vous serez plus pâle que moi.

— Mon neveu , mon cher neveu , vous ne commettrez pas une semblable horreur dans mon château ! s'écria la pauvre comtesse en se rapprochant de Navailles dans une attitude suppliante.

— Faites emmener cet homme, dit le comte à Fabri en désignant le parlementaire ; messieurs, le conseil est levé, continuat-il en s'adressant k ses compagnons.

Les officiers se retirèrent silencieusement, et bientôt on entendit la marche régulière d'un peloton de soldats.

C'était Fabri qui amenait quelques hommes du poste le plus voisin. L'un d'eux portait des cordes pour attacher les mains du prisonnier.

— Mon neveu, je vous en conjure...

— Ne suppliez pas en ce moment, ma mère, interrompit Corisande, vous n'obtiendriez rien , et nous en serions pour la honte de nous être humiliées. M. de Navailles emploie la violence contre deux femmes , mon avis est que nous lui en laissions le déshonneur jusqu'au bout.

Pendant que Corisande prononçait ces paroles, les soldats amenés par Fabri garrottaient le parlementaire, et sur un signe que leur fit Navailles ils Fentrainèrent au milieu d'eux.

— Suis-les, Fabri, dit le comte, et veille à tout; je te rejoindrai, dans un moment.

— Ma cousine, reprit-il dès que son confident eut quitté la salle du conseil, vous serez cependant la cause de la mort d'un homme.

— Le motif pour lequel vous le feriez périr est si frivole , Âmaury, qu'il me serait bien permis de croire que vous étiez décidé d'avance à cette cruelle action , répondit Corisande dont le visage s'était subitement altéré; mais, ajouta-t-elle aussitôt en s'efforçant de fixer un sourire sur ses lèvres tremblantes et décolorées, je ne puis me résoudre à craindre sérieusement que vous vous rendiez, de gaielé

de cœur, coupable d'une énormité aussi grande que celle de faire mourir un brave soldat, dont le seul crime est d'avoir exécuté ponctuellement les ordres qu'il a reçus.

— Ne vous y fiez pas, ma cousine ; une terrible responsabilité pèse sur moi , et je suis décidé à tout pour la mettre à couvert.

— Mais cet homme est innocent.

— Il me faut un exemple.

— Un exemple ! Qui donc voulez-vous frap^ per de terreur ici ? Deux femmes ? La Ligue serait-elle tombée si bas ?

— Raillez , raillez , ma belle cousine ; car ceci je le permets. Au surplus, et pour vous donner une meilleure idée de mes dispositions, je veux bien accorder merci à cet homme; mais c'est à la condition que ma tante et vous consentirez de bonne grâce à me communiquer le message qu'il vou& a apporté.

La comtesse attacha un regard suppliant sur sa fille, comme pour la conjurer d'accueillir favorablement cette requête, présentée d'ailleurs en termes assez convenables, bien qu'elle fût absolue et péremptoire au fond.

Corisande ne répondit pas immédiatement, afin de se donner le temps de prendre sur

elle, et après une minute de silence environ elle dit :

— Cette lettre , mon cousin , vous l'auriez sans doute déjà lue si vous n'aviez pas élevé la singulière prétention de ne la laisser arriver dans nos mains qu'après en avoir pris connaissance vous-même. Ne vous fâchez pas, ajouta Gorisande qui venait de remarquer que Navailles avait imprimé une contraction sinistre à son sourcil, si ma mère consent h vous mettre dans la confidence de nos secrets , je n'y vois pour ma part aucun inconvénient ; mais vous me promettez , n'est-ce pas , que le prisonnier aura la vie sauve et qu'on le mettra sur-le-champ en liberté?

— Je n'ai parlé que de la vie ; quant à la liberté , cet homme est peut être un de ces ennemis redoutables qu'on ne lâche pas une fois qu'on les tient ; je ne saurais donc m'en*^ gager à cet égard que lorsque je l'aurai vu la visière levée.

— Il y a peu d'apparence qu'on ait chargé d'un message aussi insignifiant qu'une sommation à une bicoque comme celle-ci un personnage de quelque importance. Supposeriezvous, par hasard, que Henri de Bourbon luimême...?

— Ce ne serait pas la première fois, ma cousine , interrompit Navailles , que votre Béarnais... mais allons au fait : si ce parlementaire est quelque officier obscur, comme il est raisonnable de le penser, il sera libre d'aller où bon lui semblera.

— Vous me le jurez surThonneur?

— Oui , ma cousine ; seulement dites-vous bien que cet acte de complaisance ne signifie pas que j'abandonne l'autorité absolue que j'entends exercer dans ce château tant que la défense en sera humainement possible.

— Soyez sans crainte : je ne m'exagère pas votre générosité à ce point : ma mère , voilà votre lettre.

Et Corisande tira de son corsage le mystérieux papier qu'elle y avait caché.

La comtesse, l'ayant pris, se rapprocha de la grande table, sur laquelle il y avait un flambeau de fer h quatre branches , dont chacune supportait une bougie de cire jaune allumée.

Puis elle rompit le fil de soie qui scellait l'enveloppe, déplia lentement la lettre, car ses mains étaient un peu tremblantes, jeta un coup d'œil rapide et inquiet sur la signature, et s'écria d'une voix haletante et troublée :

— Jésus mon Dieu, c'est du roi !

— Du roi ! répéta Gorisande avec transport ; mon cousin, reprit-elle dans son ivresse, le roi qui écrit k ma mère !

— Vous êtes assez belle pour cela, ma cousine, fit Navailles dont le visage un^moment rasséréné exprima tout à coup une amertume haineuse.

Mademoiselle de Glanne, en proie h son enthousiasme, n'entendit pas la réflexion blessante et injurieuse de son parent, ou, si elle Tentendit, elle dédaigna de la relever, ce qu'elle n'aurait pas manqué de faire en toute autre circonstance. Elle s'était élancée d'un bond à côté de sa mère, et cherchait à lire pardessus son épaule.

— Lisez vous-même , mignonne , lui dit la comtesse, et faites-nous part de ce que daigne nous écrire Sa Majesté. Mon neveu , se hâtat-elle d'ajouter , ce n'est pas une réponse au moins.

— Et quand c'en serait une, ma mère ! s'écria Gorisande de plus en plus enivrée par sa joie ; donnez, donnez, que je lise !

Et arrachant plutôt qu'elle ne prit le papier que tenait la comtesse, elle se mit à lire d'une voix frémissante d'émotion la fetire qu'on trouvera en tête du chapitre suivant.

CoriMiiide à la reeouMie.

« Madame la comtesse de Glanne , disait u Henri de Bourbon , j'ai appris par aucuns «( avis qui me sont parvenus , que ce n'était u point précisément par le fait de votre volonté • qu'un détachement de l'armée de M. de « Mayenne occupait votre château de Bellero- •( che et se disposait à m'en interdire l'accès. «( Je vous fais donc cette lettre pour vous dire « que si , comme je me plais à le croire , con-

<( naissant les bons exemples de fidélité que • vous a donnés le comte votre défunt époux, « vous êtes toujours restée royaliste au fond •( du cœur, je ne me livrerai à aucune entre- (( prise contre votre château , me bornant , <( après avoir sommé la garnison qui le tient «( de se rendre, à en faire le blocus, afin d'emu pécher ladite garnison de courir la campait gne et de gêner les villageois dans leurs u travaux de semailles. Faites-moi connaître t( vos intentions au naturel ^ vous assurant «: que je tiendrai pour sincère tout ce que « vous jugerez a propos de me confier toute chant vos véritables sentiments pour votre >i roi légitime. Je remets cette lettre à un serti viteur qui a toute ma confiance et auquel u vous pourrez parler aussi librement qu*à « moi-même. La présente n'étant à d'autres «( fins , je prie Dieu , madame la comtesse de «( Glanne , de vous avoir , ainsi que la demoi- «( selle votre fille, en sa sainte et digne garde.

» Votre bien bon ami,

« Henri. »

— L'excellent prince ! murmura madame de Glanne en se détournant pour cacher à Amaury Témotion dont son visage portait des

traces très-vîsîbles ; ma mignonne, donnezraoi cette lettre , je voudrais la relire encore.

— Vous voyez bien, ma mère, que vous êtes royaliste, puisque vous pleurez, dit Corisande dont les joues étaient aussi inondées de larmes d'attendrissement et d'enthousiasme, qu'elle ne cherchait pas h dissimuler. Mais qui n'aimerait pas ce roi si bon , si loyal , si soucieux du sort de ses sujets? reprit-elle en portant respectueusement k ses lèvres la lettre de Henri de Bourbon , qu'elle tendit ensuite à sa mère.

— Ah ! mon cousin , pardon , ajouta-t-elle aas5it<)t, j'avais oublié que vous étiez là.

— On peut pardonner de vous oublier à qui s'oublie soi-même, répondit Navailles d'une voix sombre et sententieuse. Ainsi, Corisande, continua-t-il, vous prenez pour paroles d'Évangile toutes les gasconnades contenues dans cette lettre ? Ce sont amorces à piper les simples d'esprit, et je m'étonne qu'une demoiselle aussi avisée que...

— Ne m'injuriez pas , interrompit doucement Corisande, car dans l'état de bonheur où je suis en ce moment je vous pardonnerais peut^tre, ce qui serait d'un mauvais exemple pour l'avenir.

— Il n'y a rien à dire, la lettre est trèsbelle, fit madame de Glanne, qui avait achevé sa lecture. Gorisande, il faudra lui donner une place d^honneur dans nos archives.

— Et y répondre, ma mère.

— Répondre, ma mignonne... je ne saurais trop comment...

— Je tiendrai la plume pour vous, ma bonne mère.

— La lettre n'aurait qu'à tomber entre les mains de l'ennemi , balbutia la pauvre comtesse , qui avait une horreur invincible pour toutes les mesures un peu décisives.

— Nous l'écrirons sous ses yeux , riposta Corisande en désignant Amaury avec un doux et fin sourire, comme cela il ne nous accusera pas de le vouloir tromper.

— Mais comment ferons-nous parvenir cette lettre, ma mignonne? demanda la comtesse qui essayait tous les faux-fuyants pour éviter une démarche qu'elle regardait comme compromettante.

— Vous vous inquiétez aussi de trop peu, ma mère, repartit Gorisande avec une vivacité qui ressemblait fort à de l'impatience. Le messager qui nous a remis la lettre du roi lui portera notre réponse , et comme il aura sans

doute un sauf-conduit, elle ne risquera pas de tomber...

Ici Gorisande s'arrêta , car elle avait vu Navailles lever la main et la secouer doucement en l'air, comme pour lui faire comprendre qu'elle disposait d'une ressource sur laquelle elle ne devait pas compter.

— Que signifie ce geste , mon cousin ? reprit-elle avec un accent anxieux après un silence de quelques secondes.

— Il signifie, ma chère Gorisande, que vous disposez à l'avance d'un moyen qui pourrait bien vous manquer, et j'ai voulu vous en donner avis, afin que vous en cherchiez un autre.

— J'aurais cru vous insulter si, ayant votre parole, je n'avais pas...

— Pardon, ma cousine; l'enthousiasme vous a fait perdre la mémoire : je vous ai dit que le prisonnier, quel qu'il fût, aurait la vie sauve, et je vous tiendrai ma parole ; mais j'ai ajouté que je ne lui rendrais la liberté que si c'était un personnage obscur ; or la lettre de votre héros le Béarnais fait plutôt supposer le con> traire , et vous trouverez bon , j'espère , que j'éclaircisse mes doutes avant d'a'ccomplir une promesse conditionnelle.

— Vous avez raison cette fois , Âmaury, bien que la loyauté et la prudence peut^tre eussent dû vous faire une loi de renvoyer le parlementaire du roi sans condition.

— Un parlementaire chargé de messages secrets n'a plus le droit d'invoquer les privilèges qui le protègent en d'autres cas ; ainsi , ma cousine, sous ce rapport je n'ai rien à me reprocher : rigoureusement l'envoyé du roi de Kavarre n'est plus qu'un espion, qui doit rendre grâce à Dieu que ma présence ici et votre intervention llii aient épargné la corde, dont Reynold et Fabri n'eussent pas manqué de le gratifier sans ces deux circonstances.

— Eh bien ! mon cousin , allez à la prison dans laquelle ce pauvre homme est renfermé, et voyez s'il peut être mis en liberté sans inconvénient : les bonnes actions ne doivent pas être renvoyées au lendemain. Pendant votre absence nous préparerons notre lettre qui vous sera cotnmuniquée ( Corisande appuya sur ces quatre derniers mots) ; vous voyez que je fais les choses grandement.

— J'espère, ma cousine, que rien ne m'empêchera de suivre cet exemple : je ne vous demande que quelques minutes.

£t il sortit de l'oratoire en jetant sur sa cou-

sine un regard affectueux et presque loyal qui la rassura passagèrement.

— C'est pourtant dommage qu'il ne soil pas royaliste , dît-elle k demi-voix à la comtesse ; et si j'étais bien sûre de le convertir je ne regretterais pas autant...

£t elle s'arrêta tout h coup, car die venait de remarquer que sa mère, qu'elle voulait maintenir en bonne disposition d'esprit, prenait un visage soucieux.

Alors, avec une grâce enchanteresse et une adresse voilée sous une adorable câlinerie, elle amena insensiblement la conversation sur le sujet délicat de la réponse k faire au roi.

Madame de Glanne, mise à son aise par l'absence momentanée de son neveu, admit sans difficulté en principe l'opportunité et la convenance d'un remerciment au prince qui lui avait témoigné sa sollicitude d'une manière aussi aimable ; elle parut même disposée à ne pas différer sa réponse ; mais quand il s'agit d'en arrêter les termes, Corisande et elle ne se trouvèrent plus d'accord. Pour la première , les expressions les plus chaleureuses d'amour, de reconnaissance et de dévouement étaient à peine suffisantes; pour la seconde, il n'y avait, au contraire, rien d'assez vague, rien d'assez 2 3.

entortillé. Elle aurait voulu créer des expressions nuageuses qui eussent voilé sa pensée véritable, ou imaginer des phrases à facettes, à reflets changeants, qui , tout en satisfaisant le roi, à qui la lettre était destinée, ne fussent pas désagréables à M. de Mayenne, entre les mains duquel un hasard malheureux pouvait la faire tomber. Corisande combattit une à une toutes les timidités de sa mère; elle lui démontra comme quoi la victoire que Henri de Bourbon venait de remporter empêcherait son adversaire d'être de longtemps redoutable ; elle stimula son vieux royalisme en lui rappelant que c'était l'opinion du loyal époux qu'elle avait tant aimé et qu'elle pleurait toujours ; bref, elle fut si pressante, si éloquente, si caressante , si adroite , qu'elle parvint à écrire , sous la dictée de sa mère, avec les plumes, l'encre et le papier de la table du conseil, une lettre qu'elle n'eut point rédigée autrement s'il n'y avait eu qu'elle pour la faire.

Quand elle fut écrite, relue et approuvée une dernière fois, la mère et la fille, soulagées de cette préoccupation , commencèrent à s'étonner que Navailles ne fut pas encore de retour près d'elles.

De l'étonnement elles passèrent bientôt à

~ Si —

rinquiétude , et leur imagination s'exaltaot peu à peu, elles en vinrent jusqu'à se figurer que Navailles , ayant reconnu dans le parlementaire du roi un seigneur de marque , ne voulait plus le mettre en liberté, et le ferait peut-être pendre comme espion, ainsi qu'il en avait prononcé la menace.

La salle du conseil où elles se trouvaient était malheureusement située dans une aile écartée du château , de sorte qu'il leur était également difficile soit d'obtenir des renseignements vagues par les bruits qui pouvaient arriver jusqu'à elles, soit d'aller seules aux informations, en s'avenlurant dans un dédale de corridors et d'escaliers, où elles courraient risque de rencontrer à chaque pas des soldats grossiers, qui salueraient leur passage d'un refrain des noëls peu châtiés de cette époque gaillarde et naïve.

£IIes allaient cependant prendre ce parti qui n'offrait que des inconvénients sans péril, lorsqu'on prêtant l'oreille, ce qu'elles ne cessaient de faire depuis que leurs inquiétudes avaient pris de la consistance, elles entendirent un bruit lointain de pas se dirigeant de leur côté. Peu après elles virent entrer leur servante Mourette, que précédait, une lanterne

à la main , Fabri le confident de Navailles.

Corisande tressaillît en reconnaissant cet homme qui lui apparaissait toujours comme un oiseau de mauvais augure, et prévoyant quelque fâcheuse nouvelle, elle interrogea Mourette du regard.

Les yeux de la jeune fille ne lui apprirent rien, mais comme elle avait deviné l'anxiété de sa maîtresse , elle se hâta de dire aux deux dames que monseigneur de Navailles, ne pouvant à son grand regret venir les retrouver , empêché qu'il était par des affaires impérieuses, les faisait prier de se retirer dans la partie du château qu'elles habitaient ordinairement, et où il aurait l'honneur de les voir le lendemain dans la matinée.

Corisande, qui voyait bien que Mourette ne lui cachait rien , se tourna alors vers Fabri , auquel elle dit en le regardant entre les deux yeux :

— Savez-vous, M. le lieutenant, quelles sont les affaires impérieuses qui retiennent mon cousin loin d'ici , quand il nous avait promis d'y revenir?

^Non, mademoiselle; mais le commandant d'une place assiégée ne manque jamais d'affaires.

— Il ne vous a point chargé de nous dire quelque chose au sujet du prisonnier, repritelle.

— Non.

— L'est-il allé voir ?

-- Oui.

— Alors il Ta fait mettre en liberté ?

— Il a donné ordre qu'on lui ôtàt les cordes qui le garrottaient.*.

— Ah ! interrompît Corisande en aceom* pagnant cette exclamation d'un soupir de profond soulagement.

— £t, continua Fabri, il les a fait remplacer par une chaîne de fer.

— M. Fabri , vous mentez ! s'écria Corisande hors d'elle-même; mon cousin est incapable d'une pareille infamie après la parole qu'il m'a donnée.

— Je dis la vérité, mademoiselle : le prisonnier a été enchaîné, et il sera pendu à la pointe du jour, au sommet de la tour du Commandeur.

£t Fabri, à qui il n'était sans doute pas permis d'en dire davantage, se retira après avoir fait à la comtesse et à sa fille un de ces saluts à la fois insolents et bas , dont la tradition n'existe plus qu'en Italie où ils ont été inventés.

— Eh bien ! ma mère, qu*en dites- vous?

— Je suis, comme vous , mignonne , surprise et consternée !

— Cette dernière infamie surpasse tout!... Et quand je pense que dans deux jours!... ah ! c'est affreux !... Ma mère, allons le trouver I il ne sera pas dit que je le laisserai ainsi...

— Ma fille , vous n'y pensez pas ! à cette heure... sans savoir où nous rencontrerons mon neveu... demain, au point du jour, il sera temps encore.

— Demain ! quand la vie d'un serviteur du roi est en danger ! non , non , ma mère , pas une nuit, pas une heure, pas une minute, venez ! venez !

Et Gorisande entraîna sa mère, après avoir mis dans son sein la lettre destinée au roi.

Cortsande h la recooMie.

(Suito.)

Ainsi que la comtesse l'avait prévu ou dit au hasard, Amaury n'était pas chez lui lorsque ]a mère et la fille se présentèrent k la porte de la chambre qu'il occupait dans le corps de logis le plus rapproché des ouvrages extérieurs qui formaient la principale défense du château. Elles le cherchèrent vainement ensuite dans tous les endroits où elles supposaient qu'il

pouvait être, et ne le trouvant nulle part, elles rentrèrent dans leur appartement, glacées de terreur h la pensée du spectacle qu'elles auraient peut-être le lendemain h leur réveil, et indignées de la tyrannie qui allait les engager dans la complicité morale d'un acte de félonie et de déloyauté, qu'aggravaient singulièrement les circonstances dans lesquelles il devait être accompli. Nous voulons parler de la lettre du roi : quelle réponse Navailles se disposait à y faire !

Rendons cette justice à madame de Glanne, qu'elle était presque aussi révoltée que sa fille de l'étrange conduite de Navailles, qui, après avoir transformé leur paisible château en forteresse, se préparait à en faire le Montfaucon de la province.

C'eût été une belle occasion pour Corîsande d'expliquer à sa mère comme quoi un pareil événement élevait une barrière infranchissable entre elle et son cousin, malgré la promesse qu'on lui avait arrachée, & elle, peu d'heures auparavant ; mais en ce moment la pensée de son prochain mariage, si poignante qu'elle fut, était ce qui l'occupait le moins, et toutes las facultés de son esprit s'absorbaient dans un intérêt unique : sauver le prisonnier.

n^importe au prix de quel péril, ou obtenir su grâce et sa liberté, en faistint un dernier et suprême effort auprès de l'introuvable et intraitable Amaury, qu'elle finirait peut-être par rencontrer et attendrir en le cherchant encore.

Sachant par de nombreuses et récentes expériences que sa mère était plutôt un obstacle qu'un secours dans les conjonctures difficiles, Corisande résolut d'attendre que la comtesse fût retirée chez elle , couchée et endormie, avant de tenter quelque chose de décisif : quoi? sur ce point elle ne s'était encore arrêtée h rien positivement.

Son imagination enfantait mille rêves, roulait mille projets audacieux, caressait des espérances de secours inattendus, se flattait de hasards heureux , faisait enfin tout ce que le cerveau humain a coutume de faire quand il s'excite à encourager le cœur dans la résolution d'une difficile entreprise.

Vers les dix heures du soir, tout paraissant assez calme pour l'intérieur d'un château transformé en forteresse assiégée, Corisande engagea sa mère à aller se remettre dans son lit de toutes les émotions de cette soirée, lui promettant de l'éveiller le lendemain matin dès la

m CAPITAINE LA CURËB. 2 4

pointe du jour, pour tenter une nouvelle demnrche, si le bonheur voulait qu'il en fût encore temps, comme il était raisonnablement permis de Tespérer.

La bonne madame de Glanne, dont l'âme obéissait toujours à cette disposition particulière aux caractères irrésolus et aux esprits timides, qui consiste à repousser dans l'avenir les embarras matériels et les soucis qui entravent ou attristent le présent , madame de Glanne se rendit sans difficulté k l'invitation pleine de sollicitude de sa fille, et après qu'elles eurent fait leur prière du soir en commun, elle embrassa tendrement sa chère enfant, à laquelle elle recommanda le calme et la prudence, et se retira, suivie de Mourette, dans sa chambre k coucher, laquelle était contiguë h celle de sa fille, où elles se trouvaient depuis la fin de leurs pérégrinations infructueuses dans le château.

Peu de moments après, Mourette vint dire à mademoiselle de Glanne que madame la comtesse venait de se mettre au lit dans des dispositions qui permettaient de croire qu'elle ne tarderait pas à s'endormir.

— £h bien ! ma bonne Mourette, je n'en ferai pas autant, répondit Gorisande du ton

saccadé et sombre d'une personne qui médite quelque périlleuse entreprise.

— C'est vrai qu'on n'a pas trop le cœur au sommeil dans un château où un pauvre homme doit être pendu, fit la suivante qui avait devine la pensée de sa jeune maîtresse, dont elle connaissait l'excellent cœur.

— Mourette ! s'écria vivement Corisande , cet homme... si nous tentions à nous deux de le sauver... de l'arracher à la mort ignominieuse qui l'attend !

— Jésus-Dieu, mademoiselle, comment voulez-vous que nous fassions ?

— Oh ! je sais que les difficultés sont presque insurmontables, les périls certains; mais aussi l'honneur n'en serait que plus grand ! Tu es royaliste, n'est-ce pas, Mourette ?

— Si je le suis, mademoiselle...

— Alors tu m'aideras?

— De tout mon cœur ; mais le prisonnier est gardé.

— J'ai de l'or pour corrompre ses gardiens.

— On a remplacé les cordes qui le garrottaient par des chaînes.

— Nous trouverions peut-être un moyen de les briser, si nous pouvions pénétrer dans son cachot.

— Et comment sortirait*!! de Tenceinte du château, en supposant que nous arrivions jusqu'à lui et que nous brisions ses fers, comme vous dites, mademoiselle? Il y a des sentinelles partout; on rencontre des patrouilles à chaque pas.

— Tirons-le d'abord de son cachot, si cela est humainement possible, nous aviserons ensuite... Ah ! si je pouvais seulement le voir... causer un instant avec lui... un homme de ce caractère résolu doit avoir des ressources...

— S'il ne s'agit que de le voir, interrompît Mourette en baissant les yeux et la voix , comme si elle avait à faire un aveu pénible pour sa modestie de jeune fille, je crois bien que je pourrais...

— Dis vite comment ! interrompit à son tour Corisande, en saisissant vivement Mourette par le bras.

— Vous me gronderez peut-être !

— Quoi que tu m'apprennes, je te jure que je serai indulgente... mais hâte*toi de parler.

— Mademoiselle connaît Gérard Dubreuil ?

— Non; mais qu'importe?

— C'est le sergent de bataille de la compagnie de piquiers qui est ici... un grand brun un peu pâle...

— Je ne l'ai jamais remarque,.. Eh bien ! en quoi peut-il nous servir cette nuit? .

— C'est h lui que M. Fabri a remis la garde du prisonnier : il me Ta dit lui-même.

— Fabri ?

— Non, Gérard Dubreuil.

— Et par quel hasard t'a-t-il fait cette confidence ?

— Parce que... parce que nous sommes du même pays, mademoiselle, ce qui fait qu'en causant avec lui tout k l'heure, comme il revenait à son poste...

Et Mourette s'arrêta en se sentant devenir rouge comme le côté de la pomme d'api qui a été exposé au soleil.

— Et sais-tu ou l'on a mis le prisonnier ?

— Dans la tour du Commandeur, sous la salle des archives.

— Mourette , je commence à espérer ! s'écria Corisande, dont la physionomie, de désolée qu'elle était, devint subitement rayonnante de bonheur, et tu crois que ce brave garçon, ton compatriote, nous laissera entrer.

— Dame, mademoiselle, il me dit toujours : u Ma petite Mourette, demandez -moi donc quelque chose » , et moi je ne lui ai encore rien demandé.

— Est-il Ligueur bien fanatique?

— A vrai dire , mademoiselle , quand nous sommes ensemble, nous ne parlons pas beaucoup de tout ça ; mais l'autre jour ih m'a proposé de boire à la santé du roi, à la condition que je l'embrasserais, si bien que ce vieil ours de M. Reynold, qui passait en ce moment, l'a menacé de lui faire donner l'estrapade '.

— Eh bien ! Mourette, il faut que ton amoureux Gérard, car c'est un amoureux, ma fille, conviens-en, nous introduise auprès de son prisonnier.

— J'espère qu'il le fera, mademoiselle ; mais si on allait le pendre aussi.

— Espérons qu'on ne pendra personne...

Voyons, entrouvre ma porte avec précaution, et examine bien si tout est calme dans le corridor.

Mourette s'empressa d'exécuter l'ordre de sa maîtresse, et revint bientôt en indiquant par des signes intelligents qu'elle n'avait vu ou entendu rien d'inquiétant.

Pendant son absence, Corisande avait pris dans un bahut une bourse pleine d'or, qu'elle s'était hâtée de glisser dans son aumonière.

' Punition corporelle en usage depuis François I^', dans les années de terre et de mer. Henri IV l'abolit.

Cela fait, elle s'enveloppa d'une ample mantille de couleur sombre, cacha dans un cabinet noir la lumière qui éclairait sa chambre, et sortit à pas de loup dans le corridor, suivie par Mourette, qui marchait derrière en la tenant par sa robe et en imitant toutes les précautions qu'elle lui voyait prendre.

Elles auraient pu arriver directement, de plain-pied et en peu de moments h l'étage de la tour où le parlementaire était renfermé , et où se trouvait par conséquent rhomme chargé de le garder; mais cette partie du château, la seule habitée, était sans cesse sillonnée par les rondes de Reynold ou de Fabrl, et les patrouilles de leurs soldats, de sorte qu'il n'eût pas été prudent de suivre cette route. Gorisande et sa com{$ïigne se dirigèrent donc vers un petit escalier tournant qui conduisait à l'étage supérieur, suivirent, une fois parvenues en haut, un corridor semblable à celui du bas qu'elles venaient de quitter, et atteignirent bientôt un autre escalier qui aboutissait directement au rez-de-chaussée de la tour du Commandeur. Tout ce trajet, assez long, fut accompli sans rencontre fâcheuse , ce qui était déjà d'un heureux augure.

Avant d'aller plus loin, Corisandc s'assura

que la salle des archives n'était pas fermée , circonstance très- favorable encore.

— Maintenant, Mourette, dit-elle à voix basse à sa suivante, ne t'avise pas de démentir ce que je promettrai en ton nom.

— Pourquoi le ferais-je, mademoiselle?

— Tu aimes ce Gérard Dubreuil , n'est-ce pas?

— Je le crois.

— Et lui t'aime aussi ?

— Il me le dit tous les jours.

— Allons, marchons, et que Dieu, la Vierge et les saints nous protègent 1

Et elles s'engagèrent dans l'escalier qui devait les conduire près de l'homme chargé de garder le prisonnier.

Parvenues à la moitié des marches, une faible lueur arriva jusqu'à elles, ce qui leur causa un moment d'inquiétude ; mais Corisande se rassura bientôt en faisant la réflexion trèssensée que l'endroit où Gérard Dubreuil était en faction devait être éclairé.

Bientôt elles entendirent le pas régulier d'une sentinelle qui se promène.

Un peu plus loin Corisande, qui marchait la première, aperçut l'individu qui allait et venait au-dessous d'elle.

— Est-ce bien lui ? demanda --t-elie à Môuretle.

— Oui, mademoiselle, répondit Mourette après avoir regardé.

— Allons , du courage !

Comme elles arrivaient au bas de Tescalier, la sentinelle , qui revenait sur ses pas , se trouva face h face avec elles , et tous trois s'arrêtèrent.

Un moment d'hésitation pouvait tout perdre : Corisande le comprit, et s'adressant résolument au sergent de bataille, qui Texami* nait avec une sorte de stupéfaction, elle lui dit en lui montrant Mourette tremblante comme la feuille à son côté :

— Vous aimez cette jeune fille , n'est-ce pas?

— Si elle en est convenue je ne le nierai point.

— Eh bien ! pour l'amour d'elle, laissez-moi voir l'homme qui est dans cette chambre.

— C'est ma vie que vous me demandez peutêtre, mademoiselle.

— Je le sais; mais quand deux femmes exposent la leur pour empêcher un crime, j'ai pensé qu'un brave soldat...

— Écoutez, mademoiselle, interrompit Gé-

rard Dubreuil , pour Famour de Mourelle je ne manquerais pas h mon devoir en toute autre circonstance ; mais le malheureux que je suis chargé de garder, jusqu'à ce qu'on vienne le prendre pour le conduire à la potence comme un vil malfaiteur, est le plus vaillant homme de guerre de France , et si vous avez un moyen quelconque de le sauver, dussé-je voir à mon cou demain matin la corde qui lui est destinée, je ne vous empêcherai pas d'accomplir votre généreux dessein ; je ferai plus : je vous y aiderai de tout mon pouvoir...

— Ah ! que le ciel vous récompense ! fit Corisande d'une voix émue ; oui, je peux le sauver et vous aussi... Vous vous en irez ensemble , et vous trouverez dans les rangs de l'armée du roi...

— Tromper la confiance de mes chefs et déserter mon drapeau , c'est impossible , mademoiselle : on croirait que je me suis vendu. Sauvez-le, et moi je me tirerai d'affaire comme je pourrai.

— Je ne saurais accepter : le salut d'un homme ne doit pas coûter la vie d'un autre.

— Mais ce n'est pas un homme qui est là , mademoiselle; c'est un héros! l'orgueil de tout ce qui porte une cuirasse, à quelque parti

qu'on appartienne. Je voudrais Tarracher à la mort, ne fût-ce que pour avoir Fhonneur de le retrouver un jour sur un champ de bataille.

— Eh bien ! votre obstination le perdra , répliqua Gorisande avec émotion et fermeté , car je refuse positivement le sacrifice certain de votre vie que vous voulez me faire... Retirons-nous, ma bonne Mourette.

Et mademoiselle de Glanne posa le pied sur la première marche de Tescalier qui se trouvait derrière elle.

— Arrêtez, mademoiselle! dit Gérard Dubreuil d'une voix sourde mais énergique. Je suis capable de tout, même de sacrifier mon honneur pour conserver à la France le brave capitaine la Curée !

— Quoi! c'est le capitaine la Curée... le héros de Dieppe...

— Et de cent autres batailles , mademoiselle ! Il n'a pas son pareil au monde : vous voyez bien qu'il n'y aurait pas d'inconvénient à ce que je mourusse pour lui. Maintenant quels sont les moyens que vous avez de le tirer de peine ? Car je vous avoue qu'une tentative qui n'aurait pas d'autre résultat que de me perdre sans le sauver ne serait nullement de mon goût.

— Pouvez-vous faire tomber ses fers ?

— Oui, en les brisant, car c'est le lieutenant Fabri qui en a la clef.

— £h bien! reprit Corisande d'une voix que rémotion rendait frémissante, sachez donc que dans la pièce qui est au-dessus de celle où votre prisonnier est renfermé se trouve un passage, connu seulement de ma mère, de moi et d'un ou deux vieux serviteurs de la famille, qui aboutit à un souterrain dont l'autre issue est dans la grande falaise , juste à rendrait des carrières. L& un petit sentier taillé dans le roc vif descend au bord de In mer, et en suivant la plage pendant une heure et demie on est à Dieppe.

— Et vous êtes sûre , mademoiselle , que monseigneur de Navailles ne connaît pas ce passage ?

— II ne peut pas le connaître.

— Et qu'il n'est pas obstrué?

— C'est une voûte de quinze pieds de haut et de dix de large ; seulement vous ferez bien d'attendre le grand jour pour vous engager dans le sentier, car il est périlleux.

Gérard Dubreuil s'en alla à quelque distance pour prêter l'oreille, puis il revint en faisant signe aux deux jeunes filles de se retirer.

Elles remontèrent précipitamment une douzaine de marches , et se blottirent dans un renfoncement de la muraille que masquait uDe vieille tapisserie.

Presque aussitôt elles entendirent parler audessous d'elles et reconnurent la voixdeFabri.

~ Eh bien ! le prisonnier? disait-il.

— Il ne bouge pas phis que s'il était déjà pendu depuis vingtHjuatre heures et qu'il ne fit pas assez de vent pour le secouer. Voulezvous le voir, lieutenant Fabri ? répondit Gérard Dubreuil.

— Oui, car monseigneur de Navailles a si peur qu'il ne lui échappe, qu'il m'a recommandé de m'assurer toutes les deux heures de sa présence.

— Entrez donc, lieutenant Fabri.

Une porte tourna sur ses gonds, il se fit un instant de silence, puis Fabri reprit : ^ Je crois, Dieu me pardonne, qu'il dort.

— Il en est bien capable. Lieutenant Fabri, ce n'est ni vous ni moi qui en ferions autant si nous avions la corde si près du cou.

Il n'y avait guère moyen de se choquer d'une épigramme dont Gérard Dubreuil prenait aussi sa part, et Fabri s'éloigna en se bornant à recommander au sergent de bataille la

plus grande surveillance , attendu que monseigneur de Navailles aimerait mieux perdre son âme pour Téternité que de laisser échapper son plus mortel ennemi.

Ces derniers mots firent frissonner Corisande, et lui causèrent une sorte d'étonnement en lui faisant supposer qu'il y avait quelque chose de plus qu\ine haine politique entre Navailles et le brave la Curée.

Bientôt les pas de Fabri retentirent dans réloignement : les deux jeunes filles alors sortirent de leur cachette et revinrent près de Gérard Dubreuil, qui se promenait tranquillement de nouveau , sa pertuisane sur l'épaule.

— Vous voyez, leur dit-il, que ce n'est pas pour rire tout cela... Maintenant nous avons deux heures devant nous , mais ce n'est pas une raison pour perdre une minute. A l'œuvre, mademoiselle.

Et le brave sergent de bataille décrocha une lanterne suspendue au mur du corridor, et ouvrit la porte de la pièce voûtée qui servait de cachot à la Curée.

— Que me voulez-vous encore? lui dit ce dernier; je croyais que la prison avait au moins cela de bon qu'on y pouvait dormir tout h son aise.

Gérard Dubreuil ne répondit pas , mais, se rangeant un peu de côté, il démasqua les deux jeunes filles qui le suivaient, et élevant sa lanterne à la hauteur de son épaule , il éclaira eD plein le charmant visage de Corisande, qu'embellissait encore l'émotion qu'elle éprouvait en ce moment.

— Suis-je donc déjà en paradis ? poursuivit la Curée en se levant du banc de pierre sur lequel il était à demi étendu.

— Quoi ! murmura Corisande en joignant les mains, mon libérateur du jour des Barricades était le vaillant capitaine la Curée ?

— Comme vous voyez , mademoiselle ! répondit le brave capitaine, dont la physionomie devint rayonnante en entendant l'exclamation de mademoiselle de Glanne, qui elle-même était en quelque sorte transfigurée de bonheur.

— Eh bien ! reprit-elle , vous qui m'avez sauvée, je puis vous sauver k mon tour ! Il ne s'agit plus que de briser vos fers, et le brave soldat que voilà m'a promis que ce ne serait pas impossible.

— D'autant plus que c'est déjà fait, repartit aussitôt la Curée, en déposant avec précaution sur le banc de pierre des morceaux de chaîne

qu*il tenait dans ses mains pour faire eroîre que ses bras étaient attachés. Mais, ajouta-t»il, ne risquez-vous rien, mademoiselle, en vous dévouant à mon salut?

— On ne saura même pas que j'ai eu ce bonheur.

— Et ce brave camarade ?

— Il consent h partir avec vous.

— L'ami , seriez-vous royaliste ? demanda la Curée au sergent de bataille.

— Pas encore ; mais je suis soldat , et en cette qualité j'ai pensé que le plus illustre de nos guerriers ne devait pas finir par la main du bourreau.

— Je devine, mon brave î vous préféreriez qu'il mourût de la vôtre dans une rencontre.

— Juste, capitaine.

-- Alors touchez là ! Mais en attendant que nous soyons ennemis, vous serez mon hôte, et si vous ne voulez pas prendre service dans ma compagnie de chevau-légers, qui s'honorerait fort d'une semblable recrue, je vous donnerai des lettres pour la Flandre , et là vous trouverez à continuer honorablement votre carrière de soldat.

— Maintenant , dit Corisande , vous allez me suivre tous les trois en faisant aussi peu

de bruit que possible. Mourette, prends la lanterne et marche devant nous.

Le petit cortège eut bientôt atteint la salle des archives, vaste pièce ronde, dont les murailles disparaissaient sous d'immenses placards grillagés, dans lesquels on apercevait des livres et des papiers réunis en énormes liasses.

Corisande s'approcha d'un de ces placards, fit mouvoir une planche et jouer un ressort, et le placard tournant sur lui-même comme une porte qui s'ouvre , laissa voir une large ouverture sombre, d'où s'échappa aussitôt un vent humide et froid.

— Prenez cette lanterne, dit Corisande, et que le bon Dieu vous conduise. Et vous, continua-t-elle en s'adressant & Gérard Dubreuil, qui arrêtait sur Mourette un douloureux regard d'adieu, recevez mes remerciments de ce que vous faites pour moi, car je vous devrai peut-être la plus grande joie de ma vie. Ne vous inquiétez pas de Mourette, ajouta-t-elle encore en se tournant vers la jeune fille qui pleurait silencieusement, j'aurai soin d'elle, et si jamais la fantaisie lui prenait de se marier, elle n'en serait point empêchée faute d'une dot.

Et Gorisande, avec une grâce égale à la délicatesse qu'elle mettait à récompenser indirectement la conduite si simplement courageuse du sergent de bataille, glissa la bourse pleine d'or qu'elle avait apportée dans la poche du tablier de Mourette.

— Maintenant partez , reprit-elle , et n'oubliez pas ce que je vous ai dit, M. Dubreuil : le souterrain aboutit à la grande falaise dans des carrières; mais une fois là, comme vous serez hors de tout danger, vous ferez bien d'attendre le jour , parce que la descente est périlleuse pour gagner le rivage. Vous, M. la Curée, vous aurez bien la bonté de remettre au roi notre seigneur cette lettre de la dame ma mère. Adieu... adieu... répéta-t-elle par deux fois d'une voix un peu étouffée, comme si elle eût été envahie par l'émotion de Mourette, qui s'était prise à sangloter tout bas.

La Curée s'avança vers l'entrée du souterrain, et là, se retournant brusquement, il mit un genou en terre et dit en posant la main sur son cœur :

— Mademoiselle, pardonnez-moi si je vous offense ; mais après Dieu et le roi vous êtes ce que j'aime le plus et le mieux au monde ; et si jamais, soit pour venger une offense que vous

auriez reçue , soit pour vous tirer d*un péril quelconque qui vous menacerait, vous avez besoin de mon bras tant qu'il aura la force de tenir une ëpée, de mon sang jusqu'à la dernière goutte, de ma vie enfin jusqu'à mon dernier soupir, appelez-moi, car je vous appartiens depuis le jour où je vous ai vue pour la première fois ! c'est vous dire...

— Partez, sans tarder davantage, interrompit Gorisande , il le faut pour qu'on ne sache pas la part que j'ai prise...

Ces paroles étaient à peine prononcées, que la Curée, s'étant remis debout, saisissait Gérard Dubreuil par le bras et disparaissait avec lui dans le souterrain, dont la porte se ferma d'elle-même sur eux.

Quelques minutes après, Gorisande s'agenouillait au pied de son lit, en compagnie de la pauvre Mourette qui sanglotait toujours, car elle n'était pas encore parvenue à l'âge malheureux où le gain d'une dot console de la perte d'un amant.

Quant à mademoiselle de Glanne, qui pourrait dire tout ce qui se passait dans son cœur ?

L^atteqne du ehâtean.

Il n*y avait pas deux heures que Corisande s*était mise au lit, le cœur inonde d'une joie immense, inconnue, à laquelle se mêlait un trouble délicieux qui n'ëtait pas moins nouveau pour elle, lorsqu'un horrible tumulte éclata soudainement dans le château. Les corridors retentissaient sous le pas puissant des hommes de guerre, le cliquetis des armes se confondait avec des clameurs lointaines ou rapprochées , et l'on entendait par intervalles

la voix stridente de Na vailles qui dominait tous ces bruits , sans qu'il fût toutefois possible de distinguer ce qu'il disait.

Mademoiselle de Glanne , brusquement arrachée à son premier sommeil et peut-être à des rêves bien doux, ne douta pas un seul instant que tout cet effroyable vacarme ne fût causé par la découverte qui venait d'être faite de l'évasion du prisonnier, et convaincue qu'on ne tarderait pas à se présenter chez sa mère et chez elle pour les interroger, et peut-être même faire une perquisition dans leur appartement, elle fut en un instant debout et habillée, afin d'être prête à tout événement , dûtelle, par cet excès de prévoyance, donner prise h des soupçons , dont elle était bien résolue à ne pas se montrer indignée.

Puis elle passa chez sa mère, qu'il lui fallut éveiller, car elle n'avait rien entendu encore. Corisande l'aida à se lever et à se vêtir, tout en faisant les efforts les plus ingénieux pour rassurer la bonne comtesse, ce qui n'était pas une tâche facile , comme il est aisé de le supposer.

Bientôt Mourette vint les joindre; mais comme elle habitait le même corps de logis que ses maîtresses, elle ne savait rien de plus

qu'elles , si ce n*est que le bruit avait d'abord commencé hors du château, d'où il s'ëtait ensuite propagé jusque dans l'intérieur.

Cette supposition ouvrait le champ à d'autres conjectures : ce qui se passait pouvait être une révolte de la garnison ou une tentative des royalistes pour délivrer leur prisonnier, dont vraisemblablement ils ne connaissaient pas encore la miraculeuse évasion.

Madame de Glanne l'ignorait aussi, car Gorisande n'avait pas jugé à propos d'ajouter le souci de cette révélation h toutes les inquiétudes qui torturaient déjà la pauvre femme.

Peu à peu le tumulte du château diminua d'une manière assez sensible, et elles commencèrent il se rassurer ; mais presque aussitôt de nombreuses arquebusades retentirent au dehors dans diverses directions : toute incertitude, dès lors, disparaissait': le château était attaqué.

— Que devenir? que faire, mon Dieu? s'écriait la comtesse en se tordant les mains de désespoir.

— Prier le ciel de donner la victoire à la bonne cause , ma mère , répondit Gorisande ; allons dans votre oratoire; là aucun malheur ne nous arrivera.

— Mais , ma fille , si les huguenots triomphent et qu'ils nous trouvent agenouillées devant une croix, peut-être...

— Le roi, ma mère, sait que nous sommes royalistes, et il aura donne Tordre de nous respecter.

— Nous sommes perdues , mignonne ! perdues sans ressource I

— Nous sommes au contraire sauvées , ma mère ; et demain le drapeau blanc flottera sur notre château.

— Et si votre cousin périt dans cette affreuse mêlée... Ente.ndez>vous ces cris et ces arquebusades toujours plus nombreuses et à chaque instant plus rapprochées? Ah! mon Dieu ! mon Dieu !

Madame de Glanne disait vrai : le combat semblait plus vif, plus acharné, resserré dans un cercle moins étendu, et on eut dit par moment qu'il se livrait aux alentours du chèteaxi.

Quelques projectiles qui vinrent frapper la muraille près des fenêtres de la chambre de la comtesse ne laissèrent plus de don te à cet égard. Les ouvrages extérieurs devaient être emportés par les assaillants, et selon toute apparence ce n'était plus que pour la possession du château que Ton combattait.

Parfois , cependant , le bruit de la bataille paraîasait s'éloigner, et l'on entendait des cris désespérés de : Vive la Ligue! vive Mayenne!

Puis h moment d'après il se rapprochait, et alors le cri de Vive le roi ! retentissait seul au milieu des arquebusades.

Plusieurs heures s'écoulèrent dans ces poignantes incertitudes, que rendaient plus cruelles encore l'obscurité de la nuit et Timpossibi* lilé d'aller aux informations.

L'intérieur du château était si calme qu'on eût volontiers cru qu'il n'avait plus d'autres habitants que la comtesse, sa ûlle et leur suivante Mourette.

Les aombreux domestiques de madame de Glanne avaient été cantonnés dans une aile éloignée, par ordre de Navailles qui avait décidé qu'en cas d'attaque il les aurait ainsi mieux sous la main pour leur faire prendre les armes : il ne fallait donc pas compter sur eux, soit pour espérer un secours quelconque , soit pour avoir la moindre nouvelle.

Plusieurs fois Gorisande, rassurée par le calme qui régnait dans l'intérieur du château, manifesta l'intention d'aller s'enquérir de ce qui se passait, mais madame de Glanne, k la seule pensée de voir s'éloigner d elle sa fille

dont rénergie et le sang-froid la rassuraient un peu, tombait dans un tel état de désespoir, que Corisande, pour la consoler, se décidait à rester dans une ignorance complète des événements.

Un peu avant le jour, la bataille , dont les bruits, depuis quelques instants, allaient toujours s'affaiblissant, sans alternative contraire, comme cela avait eu lieu jusqu'alors, parut avoir cessé tout à fait. Vainement Corisande et Mourette appliquaient-elles Toreille h toutes les issues de l'appartement, elles ne purent constater ni Texplosion d'une arme à feu ni la vibration d'un cri humain , ni même le roulement d'un tambour ou le son d'une trompette.

Évidemment on ne se battait plus, et la garnison victorieuse allait venir reprendre ses postes dans l'intérieur du château ; ainsi, après tant d'agitations, de craintes, d'espérances et de vœux, Corisande n'aurait pas encore la consolation de crier : Vive le roi! ce jour-là .

La comtesse, un peu rassurée, et en secret convaincue que son neyeu allait rentrer vainqueur dans la place , redevenait insensiblement ligueuse, et murmurait tout bas des paroles, dont le sens était qu'elle ne regrettait point que sa réponse au roi ne fût pas par-

tîe : la bonne dame ignorait qu'elle Tétait.

Le jour parut sur ces entrefaites, et ses premières lueurs , en pénétrant à travers les interstices des volets extérieurs, firent paraître plus extraordinaire aux deux châtelaines la continuation du silence de mort qui régnait partout. Comment Navailles , s'il était victorieux, ainsi qu'on devait le supposer, ne songeait-il pas h venir rassurer ses parentes , et, dans l'hypothèse contraire, comment les assaillants vainqueurs ne se hâtaient-ils pas de prendre possession de la place? Il y avait là, sans aucun doute, un mystère, qui, de quelque façon qu'on l'interrogeât, ne donnait pas de réponse satisfaisante.

Enfin, faute de mieux, Gorisandc et sa mère décidèrent que les Ligueurs avaient repoussé une première attaque, et que, s'attendant à être assaillis de nouveau, ils se tenaient sur la défensive près des points les plus menacés.

Une fois arrêtée à cette idée , la comtesse ordonna à Mourelte d'ouvrir les volets, ce qu'elle n'avait pas voulu permettre jusqu'alors. Mourette n'eut garde de ne pas obéir, et les rayons vifs et doux d'un beau soleil d'automne vinrent inonder la chambre à coucher de madame de Glanne.

Consolide se hàtn de courir h la fenêtre , comme un oiseau s'ëlance à la porte de la cage que Ton vient d'ouvrir, mais h l'exception du plaisir de respirer k pleine poitrine, après une nuit d'angoisse, la brise vivifiante du matin, elle ne recucillil aucun fruit de son empressement.

Les fenêtres de la pièce ou elle se trouvait, de même que toutes les autres de cette partie du château, donnaient sur une sorte de mail qui 8*étendait jusqu'au nrar d'enceinte, au delà duquel la vue était nécessairement bornée.

Le mail était désert dans toute son étendue, et il ne semblait pas que la lutte eut eu lieu de ce côté, car il ne s'y trouvait ni corps morts ni débris d'armures.

— Ma mère, nous ne pouvons rester dans cette incertitude ! s'écria Gorisande en faisant remarquer h la comtesse qu'il n'y avait rien d'effrayant dans le tableau qui était sous leurs yeux ; consentez seulement à venir avec moi jusqu'à la porte du château qui ouvre sur la grande esplanade. Là, nous connaîtrons notre sort et saurons si nous devons pleurer ou nous réjouir.

— £h bien ! je consens à ce que tu désires,

mignonne, parce que je veux être agréable à raon neveu... tu sais? ton fiancé... Aussi bien le grand air remettra du calme dans ma pauvre tête. Partons.

Elles se prirent par le bras et s'acheminèrent, suivies; de Mourette.

Jusqu'à la porte du château elles ne rencontrèrent personne qu'elles pussent interroger.

La porte n'était pas gardée.

Chose plus extraordinaire encore, elle était toute grande ouverte.

Les deux châtelaines se décidèrent alors à la franchir pour arriver sur la grande esplanade.

Là elles s'arrêtèrent, stupéfaites, émerveillées, à la vue du spectacle qui s'offrit à leurs regards.

Mé» roi cltevaller.

L'esplanade, où il était à peu près certain que le combat nocturne avait du être particulièrement acharné et meurtrier, était vide de morts et déserte de vivants, à partir de la porte du château que la comtesse , sa fille et Mourette venaient de franchir , jusqu'à Textrémité opposée , qui touchait à la seconde enceinte , au delà de laquelle commençaient les ouvrages extérieurs , dont il avait nécessaire-

ment fallu s'emparer avant de transporter la lutte sur ce terrain.

En cet endroit, c'est-à-dire le long de cette seconde muraille, et faisant face à la porte du château, une troupe nombreuse d'infanterie d'élite ëtait rangée sur plusieurs lignes de profondeur, dans une imposante immobilité, arquebuses et pertuisanes baissées , comme si elle voulait témoigner ainsi de ses intentions pacifiques.

A quelques pas en avant de cette troupe, dans les rangs de laquelle régnait aussi un silence profond , on apercevait un groupe de cinq ou six hommes de guerre qui semblaient s'entretenir avec une apparence de mystère , les regards tournés vers l'entrée principale du château.

L'un de ces hommes, qu'à la déférence avec laquelle les autres l'écoutaient on pouvait supposer devoir être leur chef, portait, sur son casque d'acier poli , qui renvoyait en éclairs éblouissants les rayons du soleil levant qu'il reflétait, une touffe de plumes d'une éclatante blancheur , que la. brise matinale foisalt ondoyer gracieusement.

Tout à côté de lui ondoyait aussi , avec un frôlement harmonieux, un drapeau blanc par-

semë de fleurs de lis d'or^ dont la hampe fêtait plantée dans Tarène sablonneuse de l'esplanade.

A l'aspect des deux dames châtelaines , qui venaient de révéler leur présenoe par un cri de surprise échappé de leurs d«ux bouches en même temps , Thomme de guerre k la touffe de plumes bfanehes se détacha brusquement du groupe dont i} occupait le centre , et s'avança d'un pas ferme et léger vers la comtesse, toujours appuyée sur le bras de sa fille , qui cflle-méme aurait eu grand besoin d'appui, car elle était fortement émue.

— Ma mère , dit-elle à voix basse , il n'y a plus à en douter, ce sont les royalistes qui ont été vainqueurs... pourvu maintenant qu'il ne soit rien arrivé à mon pauvre cousin.

— Hélas! c'est aussi h quoi je pensais, ma fille !... Ah ! mignonne, dans quel temps nous vivons ! ne jamais savoir pour qui...

Madame de Glanne ne put achever sa phrase, car en ce moment l'homme de guerre que nous avons montré s'approchant d'elle et de Corisande allait les aborder.

La visière de son casque était baissée, et, sauf le panache qui en ornait le cimier, rien n'annonçait dans le reste de son costume qu'il fut

quelque chose de plus que le chef de la troupe rangée à Fautre hout de l'esplanade.

Il était de taille moyenne, mais on devinait, à ses membres admirablement proportionnés, et à ses mouvements alertes et pleins d'assurance, qu'il devait être adroit et vigoureux.

Il s'était arrêté en face et k quelques pas des deux châtelaines , dans une attitude à la fois digne et courtoise , et après les avoir saluées avec la grâce et l'aisance d'un parfait gentilhomme qui a hanté les belles compagnies, il dit d'une voix brève , dont l'accent fortement marqué fît tressailh'r Gorisande, comme si elle s'imaginait tout à coup l'avoir déjà entendu quelque part :

— Madame la comtesse de Glanne veut-elle bien permettre aux troupes du roi de France de se charger désormais de la défense de son château ? Elles viennent en amies ; et je me trompe fort, ou c'est ainsi qu'elles seront reçues par la veuve et l'orpheline d'un vaillant homme de guerre et d'un preux chevalier, qui serait à coup sûr dans nos rangs si Dieu n'avait interrompu le cours de sa noble et glorieuse carrière.

— C'est un grand honneur pour la veuve et l'orpheline, murmura d'une voix à peine

intelligible la pauvre comtesse , dont les genoux tremblants se dérobaient sous elle.

— Et un bonheur immense , ajouta vivement Gorisande, en posant la main sur son cœur, comme si elle voulait y contenir pendant quelques moments encore l'explosion des sentiments qu'elle sentait prêts & s'en échapper.

— Disposez de tout ce qui est ici , reprit la comtesse en promenant un regard dont l'anxiété n'était pas encore tout à fait bannie sur l'enceinte fortifiée de son manoir seigneurial.

— Vive Dieu, madame la comtesse, j'aurais bien envie de vous prendre au mot , en voyant le miracle de beauté et la fleur de jeunesse qui se tient h votre côté! s'écria d'un ton jovial l'homme au panache blanc , mais je ne viens point pour vous mettre à contribution d'aucune manière, et pourvu que...

— Puis-je savoir, interrompit madame de Glanne , qui retrouvait un peu de prudence en reprenant petit a petit son sang-froid , auquel des fidèles serviteurs de Sa Majesté j'ai en ce moment l'extrême plaisir , ou plutôt l'insigne honneur...

— A Sa Majesté elle-même , interrompit à

son tour rhomme au panache blanc, en relevant la visière de son casque , et en montrant le visage rayonnant d^esprit, de bonté et de courage du brave et galant Béarnais, que toute la France connaissait déjà et dent ette n'a pas oublié depuis le type héroïque et paternel.

— Le roi ! dit madame de Glaane , en s'iii*clinant profondement selon toutes les règles de rétiquette étab^lie à la cour depuis le règne de Catherine de Mcdieis.

— Le roi ! répéta Gorisande , en levant les yeux au ciel , comme pour remercier Dieu d'un événement pour lequel elle lui adressait chaque jour de ferventes prières.

— Oui, mesdames, le roi... Henri 4e Bourboa , si vous l'aimez mieux , qui a pris la liberté de s'emparer de votre château sans vous en demander la permission , mais qui ne voulait pas y entrer avant Theure où il est convenable de se présenter chez des dames de haut parage telles que vous.

Tous les mystères de leur nuit d'angoisses et d'incertitudes furent alors expliqués k la comtesse et à sa filie, qui se communiquèrent aussitôt par un regard le sentiment d'admiration et de reconnaissance que leur faisait éprouver l'attention délicate du roi.

— C'est trop de bonté , sire , répondit madame de Glanne en s'inclinant de nouveau et plus profondément encore que la première fois.

— Ventre-saint-gris , madame la eomtesse, je ne fais que commencer à m'acquitter d'une dette qui est si considérable, que de longtemps elle ne sera payée en entier , repartit le roi avec sa franchise habituelle et une bonhomie pleine de gaieté.

— Une dette, sire... murmura avec une sorte de confusion madame de Glanne, qui, ne pouvant comprendre l'allusion que faisait le roi à la délivrance de la Curée , qu'elle ignorait encore, crut que Sa Majesté raillait, comme elle se divertissait parfois à le faire dans ses moments de bonne humeur, à l'endroit de ceux qui avaient été ce qu'elle appelait de la vache d Colas.

— il vous sied mal de feindre l'ignorance , madame la comtesse, continua Henri d'un ton plus sérieux qui ne permettait plus de se tromper sur la signi6cation de ses paroles , je vous dois la vie d'un de mes plus aimés et de mes plus braves compagnons d'urmes , et la France entière vous la doit avec moi , car îl est une de ses gloires les plus pures , et il y a

vu CAPITAINE La CUREE 2 7

déjà bien des années qu'il la sert vaillamment.

— Sire , je vous jure que je ne sais ce que Votre Majesté...

— Pardon, ma mère, interrompit Gorisande, les événements de cette nuit m'ont empêchée de vous dire que j'avais eu le bonheur de faire évader le parlementaire de Sa Majesté, par le passage secret de notre salle des archives. J'ai pensé qu'après tous les efforts que vous aviez tentés pour obtenir sa grâce, je pouvais bien me permettre...

— Vous avez eu raison, ma fille, interrompit la comtesse qui se rassurait de plus en plus.

— Eh bien ! madame, ajouta le roi, ce parlementaire sauvé par les soins courageux de la charmante demoiselle votre fille est mon brave la Curée, le plus intrépide de mes hommes de guerre, et l'un de mes meilleurs compagnons : vous voyez donc bien que j'ai contracté une dette sacrée envers la maison de Glanne.

— Sire, dit Gorisande en rougissant et baissant les yeux , j'en acquittais une moi-même en travaillant k la délivrance de votre illustre capitaine ; car en entrant dans sa prison pour lui dire que j'étais décidée à le tirer de peine,

n'importe h quel prix, j'avais reconnu en lui un courageux gentilhomme qui m'a sauvé la vie le jour des Barricades.

— Quoi! il serait possible!... s'écria la comtesse.

— Oui, ma mère , Dieu a permis ce miracle, reprit Gorisande. Ainsi, sire, ajouta-t-elle en souriant avec une grâce adorable, nous sommes quittes, si Votre Majesté veut bien le permettre.

— Ventre-sain t-gris , je ne le serai envers vous, mademoiselle, que quand j'aurai passé toute ma vie à vous admirer ; et plût à Dieu que toutes mes dettes soient aussi faciles à payer que celles-là.

— Sire , dit alors madame de Glanne , qui commençait à comprendre qu'elle aurait dû inviter plus tôt le roi à prendre possession de son château , vous m'excuserez si je ne vous fais pas grande fête dans ma maison ; mais la joie que j'éprouve à vous y recevoir est bien troublée par de mortelles inquiétudes... Le fiancé de ma fille... mon neveu...

— Ne doit vous causer aucun souci , madame, se hâta d'interrompre le roi. Quoiqu'il se soit battu comme un héros, j'en sais quelque chose , il n'a point été blessé. J'ai eu la

fortune de recevoir son ^pëe, en le laissant libre d'en faire ce qu'il voudrait : il est allé rejoindre M. de Mayenne, qui me le ramènera plus tard quand il me reviendra lui-même.

— Oh ! alors, reprit la comtesse en joignant les mains , c'est de tout mon cœur que je vais crier : Vive le roi !

Et sa voix faible et tremblante répéta cette acclamation.

— Et vous , mademoiselle , ne crierez-vous point? demanda Henri de Bourbon à Gorisande. Il me semble cependant que puisque votre fiancé est sain et sauf, rien ne devrait empêcher une bonne royaliste comme vous de montrer ses sentiments.

— Sire , pardonnez-moi , mais je suis si heureuse que je garde le silence, parce que je sens que je ne pourrais exprimer tout ce que j'éprouve... Que Dieu vous protège, ô mon roi ! qu'il vous donne toujours la victoire, afin que cette guerre cruelle, qui fait saigner votre cœur si humain, dure moins longtemps ! qu'il vous garantisse de toute embûche! qu'il éclaire vos ennemis sur la justice de vos droits et l'excellence de vos mérites ! et enfin... que Votre Majesté excuse la liberté que je vais prendre... qu'il fasse surtout descendre dans votre âme

la lumière de sa sainte vérité, aGn encore que dans tout ce royaume il n'y ait plus que les vagabonds et les ambitieux qui puissent repousser un aussi grand prince que vous.

— Vive Dieu ! s'écria Henri , si j'entendais beaucoup de sermons comme celui-là, je crois bien que je finirais par quitter le prêche pour aller à la messe ! Mais, ajouta-t-il d'un ton plus calme, il est temps, ce me semble, que nous entrions céans. Au revoir, mesdames. Je vais donner, avec votre permission, mes ordres pour l'occupation de cette place, et dans quelques instants je vous rejoindrai au château, où je vous supplie de vouloir bien rentrer.

Et saluant en roi en même temps qu'il souriait en ami, il -alla rejoindre le groupe qu'il avait quitté peu de moments auparavant.

xn

Belleroehe en lleute.

Débarrassée de ses grandes inquiétudes, la pauvre comtesse se voyait assaillie par d'autres soucis, car des tourments d'un siège à soutenir elle tombait brusquement dans les embarras de la réception d'un roi.

Son château, abondamment pourvu de provisions parles soins de Navailles, offrait de grandes ressources sous ce rapport, mais la disparition de ses gens , qu'elle croyait partis

avec son neveu, était une difficulté insurmontable, poignante, qui la mettait au désespoir.

Vainement Gorisande, dont rien ne pouvait refroidir l'enthousiasme ni calmer la joie , lui répétait-elle sur tous les tons que le Béarnais s'arrangeait de tout et se contentait de peu , pourvu qu'on le lui offrît de bon cœur, elle ne cessait de se désespérer, d'errer çà et là dans son château désert , en s'écriant de temps en temps, avec un accent toujours plus lamentable, que la noble maison de Glanne allait être pour jamais déchue de son antique renommée d'hospitalité.

Par bonheur Mourette, qui était allée à la découverte, revint en courant apprendre à sa maîtresse qu^elle venait de trouver tous ses domestiques réunis dans les communs du château. Navailles, attaqué à l'improviste, n'avait pas eu le temps de les appeler à son secours, et eux, qui ne se souciaient nullement de combattre pour une cause qui n'avait pas leurs sympathies, s'étaient tenus cois jusqu'à ce moment , ne devinant pas non plus ce qui se passait. Avertis par Mourette de l'heureuse issue de la bataille , ils étaient sortis de leur retraite au cri de Vive de roi! et sous la conduite de M. Angilbert, le majordome de la

comtesse, ils avaient couru à leur besogne, qui aux cuisines, qui à l'office, qui à la grande salle de réception, pour la mettre dans sa tenue d'apparat; enGn il n'y avait plus à s'inquiéter de rien, car M. Angilbert pourvoirait k tout.

Tranquille sur ce point, madame de Glanne descendit avec Gorisande dans la cour d'honneur ; elle portait sur un coussin de velours écarlate frangé d'or les clefs de son château, couchées au fond d'un magnifique plat d'argent aux armes de sa double famille : Glanne et Navailles écartelés.

Grâce à Gorisande, qui s'était chargée de cet important détail, dont l'accomplissement lui revenait de droit, le drapeau blanc flottait déjà au sommet de la tour du Commandeur, juste à la place où devait être élevé le gibet destiné à la Curée.

Enfin les sons aigus du fifre et les roulements du tambour retentirent sous la voûte qui conduisait dans la cour d'honneur, et un magnifique détachement de lansquenets d'élite vint se ranger en bataille devant le perron au bas duquel la comtesse et sa fille attendaient le roi.

L'officier qui le commandait vint,M'épée basse, demander aux deux châtelaines la per-

mission de placer des sentinelles en haut de ce perron, ce qui lui fut gracieusement accordé.

— Le roi, mon seigneur, est le maître ici, dit la comtesse, qu'il en soit fait selon sa volonté.

— Le roi, madame, m'a enjoint de ne rien faire sans consulter la vôtre , répondit TofiScier.

— Ma mère, m'est avis que voilà un roi dont la courtoisie pourrait faire honte à plus d'un gentilhomme de ma connaissance, murmura Corisande h l'oreille de madame de Glanne.

— Ah ! ma fille , c'est un bien grand prince... mais silence, car le voilà qui s'approche.

Henri e£Pectivement débouchait de la voûte, suivi des mêmes hommes de guerre qui l'entouraient quelques instants auparavant sur l'esplanade. Tous avaient la visière levée, et Corisande, non sans quelque émotion, reconnut parmi eux son libérateur, dont elle avait été à son tour la libératrice.

Madame de Glanne, de son côté, reconnut les autres seigneurs de la suite du roi, qu'elle avait tous vus jadis à la cour et à la ville : c'étaient le vieux maréchal de Biron, son fils, et

MM. de Rosny , de Givry, d'Epinay Saint- Luc, et enfin Guy d'Hermay, secrétaire de Sa Majesté.

— Les clefs de votre château, madame la comtesse ! s'écria Henri en jetant un regard d'affectueux reproche sur le coussin de velours écarlate. Ventre-saint-gris, est-ce donc en vainqueur et non en ami que vous entendez me recevoir? Vive Dieu, si je savais cela, je m'en retournerais incontinent dans ma bonne ville de Dieppe, où l'on ne fait pas tant de façons avec moi.

— Sire, si le comte mon époux, de sainte et glorieuse mémoire, était encore de ce monde...

— Je lui sauterais au cou, nous nous embrasserions, puis nous irions bras dessus bras dessous nous asseoir à sa table. Prenez donc mon bras, madame la comtesse ; mon vieux Biron, offrez le vôtre h mademoiselle de Glanne, et entrons céans. La Curée, tu mettras ces clefs en lieu sur, et ne retiendras que celle du cellier si elle se trouve dans le nombre.

Ce fut en devisant avec cette bonhomie amicale et spirituelle que le roi coupa court à toute réception cérémonieuse, ce qui, soit dit eu passant, parut plus royal à Corisande qu'à la comtesse qui professait un profond respect

pour toutes les traditions un peu pompeuses de la cour de Henri III. Toutefois rexcelienle l'emme ëlait radieuse de l'insigne honneur qu'elle recevait, et dans sa joie elle alla jusqu'à s'exprimer très-librement sur le compte de la Ligue, dont elle avait toujours souhaite, disaitelle avec une parfaite bonne foi, la ruine et rhumiliation.

Quand tout le monde fut réuni dans la grande salle de réception, le roi présenta luimême son bon ami la Curée ( ce fut ainsi qu'il l'appela ) à la comtesse qui voulait le remercier de l'assistance qu'il avait prêtée à sa fille dans un moment vraiment périlleux. La Curée ré> pondit, avec sa modestie habituelle, qu'il n'avait fait que son devoir, ce dont il avait été plus que récompensé en trouvant, dans la femme au secours de laquelle il s'était empressé de voler, la plus charmante jeune fille de tout le royaume. Le roi s'empara aussitôt de cette parole, la développa, la commenta avec une galanterie pleine de feu qui fit plus d'une fois rougir Corisande et blêmir le pauvre capitaine, la première d'embarras et de bonheur, le second d'inquiétude et de jalousie. Heureusement maître Angilbert vint annoncer que Sa Majesté était servie, ce qui mil tout naturelle-

ment un terme à la conversation, dans laquelle le vainqueur d'Arqués montra qu'il était toujours le vert-galanL

Le dîner, cérémonieux d'abord, comme cela devait être, ne tarda pas a s'animer, grâce à rintarissable gaieté et à la bonhomie communicative du roi. Qui l'eut vu là sans le connaître l'aurait, k coup sûr, pris pour quelque gentilhomme du voisinage en visite chez d'anciens amis, et tout joyeux de s'ébattre en pleine liberté pendant quelques Instants. Aimable et gracieusement railleur pour la comtesse de Glanne dont il soupçonnait un peu les variations politiques, galant avec Gorlsande, à laquelle il ne cachait pas l'impression que lui avait faite sa beauté, affable et bon compagnon avec les seigneurs de sa suite, qu'il brocardait a tort et à travers, mais dont il supportait à son tour les reparties piquantes, auxquelles il ripostait sur-le-champ avec celte verve gasconne dont les saillies sont venues jusqu'à nous, Henri de Bourbon se montra en cette circonstance sous tous les aspects avantageux, séduisants, adorables, qu'offraient son caractère ouvert, aimant, * chevaleresque, et son esprit dans lequel son àme apparaissait toujours d'une manière si heureuse. 11 parla de la Ligue avec

équité, rendant justice aux hommes éroinents qui tenaient pour elle, de son droit et de la justice de sa cause avec une foi profonde, de son peuple avec amour, et de ses projets pour Tavenir de la France avec enthousiasme. Pressé par la comtesse et sa fille, il raconta la grande hataille de la veille, avec un feu et une vivacité de couleurs à faire, supposer qu'il s'y croyait encore, n'oubliant les vaillantises de personne, pas même les siennes, car il avait coutume de dire gaiement que cela ne servirait à rien d'être gascon si Ton n'en profitait pas pour se vanter un peu. Arrivant au fait de l'attaque du château, il expliqua comment ne voyant pas revenir la Curée et craignant quelque embûche de la garnison, il s'était décidé a tenter un coup de main, lequel avait réussi, grâce à la témérité de quelques vieux lansquenets, qui, se glissant par des passages réputés jusque-là inaccessibles, et qu'en conséquence on ne gardait pas, avaient attiré l'attention des assiégés sur un autre point, et décidé leur soumission après une lutte opiniâtre. Le roi loua fort la brillante valeur de Navailles, sa fidélité au drapeau qu'il avait adopté, et entremêla cette partie de son récit de quelques fines allusions au prochain mariage de Gorisande avec soq

cousin, donnant à entendre que ledit mariage pourrait bien être la cause du bon traitement que Henri de Bourbon avait fait au jeune Ligueur, nonobstant la circonstance grave d'un parlementaire retenu prisonnier et menacé d'être pendu.

— Sire , dit alors Corisande, que l'amabilité et la bonhomie du roi avaient mise à son aise, et enhardie h jeter son mot dans la conversation comme les autres convivcf; je suis très-reconnaissante envers Votre Majesté de ce qu'elle a bien voulu traiter favorablement mon cousin; mais pour ce qui est de mon mariage avec lui , ce n'est pas encore chose faite, bien qu'on m'ait arraché une promesse...

— Ventre-saint-gris, interrompit le roi, qui a osé vous faire violence , mademoiselle ?

— Sire, quand j'ai dit qu'on m'avait arraché une promesse, j'ai entendu qu'on m'avait donné pour l'obtenir des raisons qui ne me permettaient plus de me considérer comme libre de suivre ma volonté et les inclinations de mon cœur.

— Et peut-on savoir quelles sont ces inclinations? demanda le roi d'un ton paternel.

Corisande interrogea sa mère du regard , comme pour solliciter d'elle la permission de

parler franchement, et sur un signe qu'elle vît ou crut voir, elle répondit :

— Sire , j'aurais voulu ne donner ma main qu'à un fidèle serviteur de Votre Majesté, afin de ne pas mettre la guerre civile dans mon ménage, comme elle est malheureusement dans le royaume.

— Vive Dieu, mademoiselle, si toutes les filles de France pensaient comme vous , mon épée pourrait dormir tranquille dans son fourreau, dit le roi avec un mélange de jovialité et d'attendrissement ; eh bien ! qui vous empêche de suivre ce dessein ? Il y a dans mon armée bon nombre de seigneurs qui ne seraient pas trop indignes de posséder un trésor tel que vous , mademoiselle : qu'en pensezvous, M. deRosny?

— Sire , répondit le futur auteur des Économies royaleSy je pense que s'il y a dans tout le royaume un homme digne d'être l'époux de mademoiselle , il ne peut se trouver que dans l'armée de Votre Majesté, qui est l'asile de tout honneur et de toute fidélité.

— Et toi , mon brave la Curée , quelle est ton opinion? reprit le roi en interpellant avec une intention affectueusement railleuse le pauvre capitaine qui écoutait toute cette

conversation, la tête penchée vers son assiette, quoiqu'il ne songeât guère & manger en ce moment.

— Sire, mon opinion est que Votre Majesté étant mariée, je ne connais personne en France qui soit digne de la main et du cœur de la belle et bonne Corisande de Glanne.

— Ventre-saint-gris, mademoiselle, s'écria Henri de Bourbon en riant aux éclats, h moins que je ne devienne veuf, ce qu'à Dieu ne plaise, vous voilà, de par mon ami la Curée, condamnée à rester fille à perpétuité.

— M. de la Curée s'exagère beaucoup mes mérites et beautés, sire, repartit Corisande en baissant les yeux; mais c'est trop s'occuper de moi, ajouta-t-elle en attachant sur le brave capitaine un regard affectueux et reconnaissant, comme pour lui faire comprendre qu'elle voulait rester sur le bon souvenir de son admiration, et telle était en effet la secrète pensée de son cœur.

— En ma qualité de victorieux \ reprit le roi , j'ai le droit de dicter mes conditions :

' Henri IV affectionnait cette expression , dont il s^est servi en diverses occasions marquantes, et notamment dans son fameux discours aux notables de Rouen.

Or , madame la comtesse , il ne me convient pas que nous cessions encore de parler de la demoiselle votre fille, aucun autre sujet de conversation ne pouvant m'étre plus agréable dans ces heures trop rares et trop rapides d'ébattement. Je vous demanderai donc , ma dame et très-gracieuse châtelaine , pourquoi , excellente royaliste comme vous êtes, vous vous opposez au désir bien naturel qu'a votrç enfant d'unir sa destinée à celle d'un de mes serviteurs.

— Sire, d'anciens engagements... j'ai toujours considéré mon neveu comme un fils... il est de grande maison... brave et beau cavalier... et sauf l'article de la politique, sur lequel j'espère bien qu'il finira par s'amender...

La pauvre comtesse , qui avait prononcé toutes ces paroles avec une difficulté extrême et en mettant un long intervalle entre chacune d'elles, s'arrêta tout à fait : elle ne voulait ni contrarier le roi, à qui elle supposait des projets d'établissement pour sa fille, ni s'engager à rompre avec son neveu, pour lequel elle avait une de ces affections aveuglément obstinées dont les cœurs faibles sont parfois susceptibles.

Gorisande, qui vit son embarras et devina sa pensée, lui vint généreusement en aide

en disant avec le plus aimable enjouement :

— Sire, faites-moi la grâce de croire que, toute entière au bonheur que j'éprouve des triomphes et de la présence de Votre Majesté, mon mariage est ce qui m'occupe le moins en ce moment. Le départ de mon cousin de Navailles l'ajourne d'ailleurs tout naturellement , et qui sait si , le temps et l'absence aidant , il ne sera pas le premier k vouloir le rompre , quand nous nous reverrons ?

— De sorte que vous êtes toute prête h lui pardonner s'il devient volage ?

— Je lui pardonnerais même d'être infidèle tout à fait , sire.

— A charge de revanche, n'est-ce pas ?

— Moi, sire, je ne lui ai jamais promis de l'aimer autrement qu'en bonne cousine , répondit Gorisande avec une vivacité qui témoignait de l'importance qu'elle attachait à ce qu'on ne crût pas qu'elle eut pour Amaury d'autres sentiments que ceux d'une affectueuse parente.

— Messieurs, vous l'entendez : ce noble cœur est libre. Heureux mille fois celui qui aura la gloire et le bonheur de le toucher !

Et le roi, levant son verre, ajouta :

— Je bois à ma gracieuse hôtesse et à sa

charmante 6IIe. Mes amis, faites-moi raison.

Toutes les coupes se levèrent , et tous les regards prirent la direction de la comtesse et de Corîsande, placées à table côte h côte.

Peu après, madame de Glanne porta h son tour la santé du roi.

Le diner fini , Henri de Bourbon témoigna le désir de visiter le château , qu'il voulait, disait-il , mettre h l'abri d'un coup de main semblable à celui qui l'en avait rendu maître. La comtesse et sa fille l'accompagnèrent dans cette tournée, durant laquelle elles eurent plus d'une fois encore l'occasion d'admirer l'esprit, la grâce, la bonté, la franchise et l'éloquence naturelle de ce prince , qui possédait au plus haut degré le don si rare de rendre la grandeur adorable. Madame de Glanne, qui l'avait connu autrefois à la cour des rois Charles IX et Henri III , alors que , petit roitelet de Navarre, nul ne faisait attention à lui , sentait croître & chaque instant son enthousiasme, et il y eut même un moment où, se tournant vers sa fille qui la suivait, donnant le bras à M. de Rosny, elle dit :

— Ah ! mignonne , que je bénis Dieu d'avoir été toujours , comme feu votre père , une bonne royaliste !

Quand le roi eut tout vu , il reconduisît galamment les deux châtelaines jusqu'à la porte de leur appartement , où il les quitta en les priant de vouloir bien lui permettre d'aller vaquer à ses affaires , et en leur promettant de ne pas quitter le château sans les remercier de leur bon accueil.

XXÏI

Henri et la Corée.

Le roi, ainsi qu'il l'avait dit à la comtesse et à sa fille, s'était retiré afin de pourvoir, comme il le faisait chaque jour, à toutes les nécessités de sa situation, la plus difficile et la plus compliquée qui ait jamais été départie au chef d'un grand empire. Jusqu'à ce moment, si résolu qu'il se fût montré dans ses entreprises , et si croyant qu'il eût parut en la justice de sa cause, il ne s'était point fait illusion sur l'état

de ses a£Paires , et il n'avait pas encore osé un de ces actes éclatants de royauté , auxquels il n'eût sans doute pas failli si la couronne fût descendue doucement sur son front. Mais la victoire d'Arqués , en ouvrant de plus vastes horizons à sa politique, lui imposait de aouveaux devoirs dont il ne voulut pas retarder Faccomplissement, et quand il se retrouva seul avec ses conseillers, il dicta à celui d'entre eux qui faisait les fonctions de secrétaire de son conseil une déclaration qui n'était rien moins que la convocation des états généraux du royaume, à Tours, pour le mois de mars prochain.

11 n'est peut-être pas hors de propos, en ces temps de confusion , d'hésitation et de scepticisme, de citer le préambule de cette déclaration : on y verra comment, sous l'influence de sa foi et de son droit, parlait ce roi dont le palais n'était qu'une tente, le manteau royal qu'un pourpoint troué aux coudes, et les sujets fidèles, que quelques milliers de soldats, qu'il payait avec de la gloire, et récompensait par de bonnes paroles.

Nous copions fidèlement :

Au camp de Dieppe, 22 septembre 1589 ' .

«c Nous Henri , par la grâce de Dieu roi de « France et de Navarre.

u Les premiers vœux et prières que nous u fîmes à Dieu , dès lors qu'il lui plut nous ic appeler à la succession de cette couronne, ce u fut qu'il nous fit cette grâce que nous ne u fussions pas du nombre de ces princes qu'il u donne aux peuples en son ire, au contraire (( que nous reçussions ce bonheur d'être de u ceux qu'il choisit pour la consolation des ic États troublés et affligés; et combien que ce nous eussions désiré tout autre exercice, K cherché sujet d'honneur et de mérite paru tout ailleurs qu'en l'indisposition de cet État, u pour l'accroissement duquel nous travailu Ions, ainsi que pour le ramener en santé «( et convalescence ; toutefois , puisque Dieu a u voulu nous désigner ministre d*un si bon «( œuvre et nous appeler en cette charge, bien (( qu'elle soit maintenant pleine de la plus •( horrible confusion qui ait jamais été , nous «( espérons qu'il ne permettra pas que nous en

' Ce fut au Mans et le 25 décembre même année, que le roi fit cette fameuse déclaration : nous en prévenons loyalement nos lecteurs.

u succombions sous le faix, et nous ayant mis <( le sceptre entre les mains , qu'il nous donce nera aussi le cœur et la force de le manier, <( à sa gloire premièrement , au soulagement (( de mes sujets, et à la confusion et ruine des <c rebelles perturbateurs de cet État et du « public. »

Suivent les considérants et l'ordonnance de convocation.

Quel langage ferme et loyal ! Gomme on y reconnaît le chrétien, le père du peuple, et le héros sûr de toujours vaincre !

Quand cette mesure importante, qui ne donna lieu à aucune discussion , eût été libellée dans la forme ordinaire , le roi congédia son conseil et envoya chercher la Curée , auquel il avait ordonné, après sa tournée dans le château , d'en régulariser la défense conformément h ce qui venait d'être décidé.

La Curée ne se fit pas attendre.

Le roi, en le voyant entrer, commanda qu'on les laissât seuls, puis il fit asseoir à son côté le brave capitaine , et lui dit :

— Eh bien! Curée, mes ordres sont -ils exécutés ?

— Oui, sire. Ainsi que Votre Majesté l'a

résolu , dans sa sagesse et connaissance de la guerre, il y aura toujours cinquante hommes de garde pour le service intérieur du château, et les cent autres veilleront h la défense des ouvrages extérieurs.

— C'est à merveille. Maintenant , Curée , mon ami, il faut que tu me donnes un conseil.

— Sire, je suis meilleur pour l'action... Cependant, si Votre Majesté l'ordonne, j'espère que je trouverai dans mon dévouement...

— Je ne sais à qui confier le commandement de cette place, interrompit le roi qui paraissait rêveur ou fortement préoccupé.

— Mais, sire, je croyais que vous aviez arrêté ce matin que ce serait à M. Arnold de Diesbach , le jeune capitaine de lansquenets qui s'est si vaillamment comporté cette nuit.

— J'ai réfléchi... Ce serait un mauvais choix.

— Sire, il est brave cependant.

— Je le sais.

— D'une vigilance qu'il est impossible de jamais surprendre.

— Ventre -saint -gris, tu ne m'apprends rien.

— D'une fidélité h toute épreuve.

— Vive Dieu, qui te dit le contraire?

— Alors, sire...

— Il est trop joli garçon , trop biei> venu des dames, interrompit de nouveau le roi , mais cette fois avec une sorte d'impatience , contre laquelle on voyait qu'il luttait depuis quelques instants.

— Qu'importe, sire, s'il ne craint pas que les arquebusades fassent des trous dans sa peau blanche et rose?

— Eh bien ! Curce, puisqu'il faut te mettre le doigt sur les choses pour que tu les voies , je te dirai tout net que je ne veux pas que ce beau muguet puisse rôder du malin au soir autour de la charmante Gorisande, dont je suis amoureux, plus que je ne l'ai jamais été d'aucune femme.

— • Vous êtes amoureux de mademoiselle de Glanne, sire? murmura d'une voix sourde le pauvre la Curée, dont le visage prit une teinte livide qu'il n'avait jamais eue dans ses nombreuses rencontres face à face avec la mort.

— Mais, sans doute, répondit le roi, qui ne remarqua pas le trouble moral et Faltération physique de l'intrépide capitaine; est-ce que cela te parait extraordinaire? ajouta-t-il.

— Oh! non, sire... moins qu'& tout autre même.

— Alors lu dois comprendre que je ne veuille pas me préparer un rival aussi dangereux qu'Arnold de Diesbach ?

— Oui, sire.

— Mais qui prendre ?

— Je ne sais pas, sire.

— J'avais d'abord pensé à toi.

— A moi, sire?

— Oui , à toi , mon excellent ami , le meilleur et le plus brave de mes compagnons.

— Au fait, c'est vrai, sire, répondit la Curée en jetant un coup d'œil à la dérobée sur un grand miroir de Venise, qui, grâce h sa position un peu inclinée , reflétait de la tète aux pieds sa ))ersonne grotesque.

— Mais tu m'es trop utile ailleurs, reprit le roi, et pour une amourette qui ne durera peutêtre que quelques semaines , je ne voudrais pas me priver de tes services ; ainsi...

En ce moment le roi remarqua le changement subit du malheureux capitaine, qui avait vieilli de dix ans en quelques minutes, et, sans en deviner encore la cause, il s'écria :

— Curée , mon ami, qu'as-tu ? tu souffres ! tu cherches l'appui de ta chaise ! Holà, quelqu'un ! qu'on m'aille quérir maître Pierre Gendre, mon chirurgien barbier! qu'on aille aussi...

— Ce n'est rien, sire, interrompit la Curée, un peu de fatigue...

— De la fatigue , Curée ! tu me trompes, mon ami !

— Enfin, sire, ce que j'ai, toute la science de maître Pierre Gendre n'y pourrait rien fuire ; mieux vaut donc ne pas s'en occuper, et je supplie Votre Majesté...

La Curée s'arrêta, interrompu par le roi qui venait de se frapper le front comme un homme à qui la vérité apparaît tout à coup.

— Curée , mon ami , pardonne-moi ! dit Henri de Bourbon en posant affectueusement la main sur le bras de son fidèle serviteur.

— Que je vous pardonne, sire ! moi !

— Oui, mon ami... j'ai tout deviné.

— Eh bien ! sire.

— Tu es amoureux aussi de la belle Corlsande ?

— Je n*en suis pas amoureux, sire... je l'aime.

— Ventre-saint-gris, c'est ce que j'ai voulu dire; et tu as craint que je n'en fisse ma maîtresse ?

— Sire...

— Voyons , sois sincère.

— Eh bien ! que Votre Majesté me pardonne , mais c'est la vérité.

— Vive Dieu , mon ami , tu ne te trompais pas, j'ai eu cette mauvaise pensée. Que veuxtu? j'ai tant de soucis, de tracas, de déplaisirs de toutes sortes , que quand l'occasion se présente de quelque déduit agréable , je n'ai pas toujours la sagesse de la laisser échapper ; mais i présent. Curée , que j'ai vu que je serais ton rival , à toi qui n'as pas une goutte de sang dans les veines qui ne m'appartienne, qui es l'honneur et l'orgueil de mes armes , dont je puis montrer avec confiance le cœur à mes amis et la face à mes ennemis , rien ne me fera plus faillir de ce côtéc Bien plus , si je puis t'aider et servir comme un bon compagnon, je le ferai de toute mon âme ! Allons, Curée, embrassons-nous ; et que de tout ceci il ne demeure qu'un motif de plus de nous aimer davantage.

— 0 mon roi ! ô mon maître ! s'écria la Curée en cherchant à tomber aux genoux de Henri de Bourbon qui essayait de l'attirer à lui, et qui finit par lui dire :

— Viens sur mon cœur et appelle-moi ton ami !

Quelques instants après ils étaient de nou-

veau assis Tiid h côté de l'autre, et le roi disait à la Curée :

— Ainsi , mon pauvre Curée , tu n'as aucune espérance?

— Aucune, sire! Comment voulez-vous qu'elle m'aime ?

— Je t'aime bien, moi.

— Elle me connaît à peine.

— Mais ta renommée est si éclatante.

— Je ne suis qu'un petit gentilhomme.

— Venlre-saint-gris ! je ferai de toi un grand seigneur.

— Et puis, voyez donc, sire, comme je suis laid !

Et la Curée jeta de nouveau un coup d'oeil furtif sur le malencontreux miroir de Venise.

— Pour ce qui est de cela, mon ami, je n'y puis rien ; mais si elle veut venir te voir un jour sur un champ de bataille , je te promets que tu lui sembleras beau pour le reste de tes jours.

— Je n'oserai jamais lui dire que je l'aime.

— Bast ! cela se dit toujours.

— Oh! non, sire, pas toujours, je le sens bien.

— Puis d'ailleurs, mon bon Curée, sois sûr qu'elle le sait déjà.

— Vous croyez, sire?... Elle m'a fait si bon accueil cependant.

— Raison de plus, ventre-saint-gris ! Mais, dans le doute, veux-tu que je parle pour toi?

— Gardez-vous-en bien, sire ! s'écria la Curée avec le naïf effroi d'un enfant; la langue n'aurait qu'à tourner à Votre Majesté.

— Enfin je ne puis donc rien faire pour toi, mon ami]?

— Pour moi? Non, sire; mais pour elle, oui.

— Eh bien ! parle.

— Empêchez , si cela dépend de Votre Majesté , sa mère de la donner h ce Navailles , dit la Curée en prononçant le nom de son rival avec un profond sentiment d'horreur et de mépris. Ah ! continua-t-il , si j'avais pu vous rejoindre cette nuit pendant le fort de la mêlée, je n'aurais pas besoin de vous faire cette prière.

— Saurais-tu donc quelque chose de grave?

— Oui, sire.

— Tu vas m'en faire le conte, s'il n'est pas trop long.

— J'abrégerai autant que possible, et m'arrêterai court dès que Votre Majesté l'ordonnera.

— C'est bien.

— Mais ce ne sera pas«au roi que je parlerai?

— Non, ce sera au gentilhomme.

— Alors que Votre Majesté daigne m'ëcouter.

lie premier amour de la Curée.

— Tel que vous me voyez , sire , dit la Curée , avec ce visage de travers et labouré d'arquebusades, ce nez immense, ces yeux passablement farouches, cette moustache inculte, et cette bouche qui a l'air d'une brèche faite dans ma face par un fauconneau de gros calibre, j'ai déjà été amoureux une fois dans ma vie.

— Une fois seulement? marmotta le roi entre ses lèvres.

— Amoureux et aimé, si Votre Majesté veut bien le permettre.

— Tu vois donc bien, Curée, que tu as tort de désespérer, interrompit Henri de Bourbon avec un affectueux intérêt ; puisque tu as étë aimé une fois, tu peux l'être encore une seconde.

— Ah! sire, c'est bien différent! l'autre... la première, n*était pas une aussi grande dame.

— Ventre-saint-gris, cela n'y fait absolument rien, mon ami. Aime beaucoup, ne néglige aucune manière de le faire voir, aucune occasion de le dire ; sois audacieux pour arriver jusqu'à ta belle, mais ne l'approche alors qu'en tremblant; tâche surtout de lui persuader que rien ne te découragera, et ne t'inquiète pas du reste. Voyons maintenant ton histoire : je ferai en sorte de ne plus t'interrompre.

La Curée se recueillit un moment , comme s'il rassemblait ses souvenirs , afin d'être sur de ne pas rester à moitié chemin de son récit, puis il dit du ton d'un homme qui raconte :

— Votre Majesté doit avoir souvenance qu V

près la bataille de Coutras elle daigna m'octroyer la permission d'aller passer quelques mois en Bourgogne dans ma famille, que je n'avais pas vue depuis bien des annëes. Ce fut une grande joie pour elle, et aussi pour toute la noblesse du pays qui me fêta dans ses châteaux et manoirs, comme si j'eusse été un personnage d'importance. Au nombre des gentilshommes qui me firent accueil se trouvait un certain baron d'Argilly, ancien compagnon d'armes de mon père, avec lequel il avait guerroyé sous M. de Montluc et autres fameux capitaines de ce siècle. Le baron avait une fille de seize ans , belle , fraîche et souriante comme un matin de mai, compatissante aux malheureux , et si avenante à tous , qu'& dix lieues à la ronde il n'était bruit que des charmes et vertus de Rambunette d'Argilly. J'en devins amoureux ni plus ni moins que si j'eusse été un clerc de la basoche au lieu d'être un officier du roi de Navarre , déjà bien endommagé par les estocades et fatigues d'une douzaine de rudes campagnes. J'en perdais la gaieté, le sommeil et l'appétit, lorsqu'un jour mon père me dit : « Gilbert, mon garçon, je me fais vieux et vous commencez à prendre de l'âge. Si vous ne vous mariez, mon ami, j'aurai

LB CAPITAINE LA ClIRBB. 2 10

le chagrin en mourant de penser que notre race s*éteindra , et sur ma foi ce serait grand dommage , car nous avons toujours fourni de vaillants soldats à la France. Dites-moi donc s'il ne vous conviendrait pas de prendre une compagne parmi les demoiselles nobles de cette province, où, Dieu merci, sagesse, noblesse et beauté ne manquent pas. Voyons , Gilbert, qu'avez-vous à me répondre ?

« — Que je voudrais vous tirer de souci , mon père ; mais qu'il n'y a au monde qu'une seule femme qui puisse faire mon bonheur.

(( — Si votre choix est bon, mon fils, il n'en faut pas davantage, et je vous crois trop haut de cœur et trop sage d'esprit, pour qu'il en soit autrement. Nommez-moi donc la dame de vos pensées, et nous aviserons ensemble à ce qu'il convient de faire pour obtenir l'octroi de sa main.

u A ces bonnes et encourageantes paroles , sire , je sentis le rouge me monter au visage , et je dis à mon père, avec un grand trouble de cœur, que c'était la demoiselle Rambunette d'Argilly que j'aimais de toute mon âme.

« — Par la croix du sauveur , Gilbert , repartit mon père, vous ne pouviez m'apprendre plus agréable nouvelle, car m'est avis qu*il ne

dépend que de vous d*ëpouser ce miracle de beauté. Je ferai parler demain à son père, et s'il agrée votre demande, comme je n*en doute pas, notre vieux manoir aura une jeune châtelaine pour l'égayer.

u Ainsi fût fait, sire. Le baron d*Argilly répondit que son désir de m'avoir pour gendre n'était pas moins grand que celui de mon père d'avoir sa fille pour bru , et que Rambunette questionnée par lui n'avait pas caché que de tous les hommes qu'elle connaissait j'étais celui à qui elle confierait son sort avec le plus de sécurité.

«i Le lendemain de cette bonne réponse, nous partîmes pour le château du baron , et Rambunette me dit avec une adorable candeur qu'elle ne savait pas si elle avait de l'amour pour moi , mais qu'elle était sûre de se sentir heureuse à la pensée qu'elle serait ma femme.

(( Notre mariage, sire, fût fixé à un terme prochain, et en attendant cet événement, qui ne me laissait plus rien à désirer, je m'établis au château d'Argilly , où mon temps s'écoula en ébattements de toutes sortes et en joies bien douces pour mon cœur. Le baron était , malgré son grand âge et ses nombreuses blés-

sures , chasseur intrépide , et quand il allait courir le cerf ou le sanglier dans la forêt de Giteaux, voisine de ses domaines, je me tenais à côté de Rambunette , qui le suivait sur sa haquenëe, passant aussi dextrement sous les gaulis qu'une jeune biche. Un jour, que nous étions restés un peu en arrière , devisant de nos amours et de notre mariage, qui devait se faire la semaine suivante, nous entendîmes un cri de détresse et crûmes reconnaître la voix du baron. Nos montures lancées à toute bride nous eurent bientôt conduits h Tendroit d'où le cri était parti , et là nous fûmes navrés du plus douloureux de tous les spectacles. Le baron d'Ârgilly, renversé par un dix-cors aux abois, était étendu sans mouvement et sans connaissance au pied d'un chêne. On le rapporta chez lui sans qu'il fût revenu à la vie, et le lendemain matin il était mort.

« Ce fut une grande désolation , sire , et la cause de tous les malheurs qui arrivèrent plus tard. Le mariage fut nécessairement ajourné jusqu'à l'expiration du grand deuil de ma fiancée. Je revins bien marri chez mon père, et Rambunette, qui ne pouvait rester seule dans son manoir, s'en alla chez sa tante de Longecourt , abbesse des Ursulines de Dijon.

«c Sur ces entrefaites, sire, j'appris par mon lieutenant Montgobert que Votre Majesté se disposait à rentrer en campagne. Le devoir fit taire l'amour, et j'écrivis incontinent à ma fiancée pour lui annoncer mon intention d'aller sans retard où Thonneur m'appelait. La noble et courageuse enfant approuva ma résolution, me promit de me garder son cœur jusqu'à mon retour, comme si elle était déjà ma compagne, et daigna me permettre de lui faire savoir de mes nouvelles à toutes les occasions qui se présenteraient de lui en donner. »

— Ce fut alors que tu me rejoignis devant Cabors? dit le roi d'un ton attendri.

— Oui, sire.

— Que ne te confiais-tu à moi ? Je t'eusse donné congé de grand cœur.

— Le moyen, sire? La bataille du jour n'était jamais que le commencement de celle du lendemain.

— Ventre-saint-gris ! tu dis vrai : ce fut une rude campagne ! Continue, mon ami.

— Au printemps il y eut une trêve ; on par* lait même d'accommodement avec la cour; alors, sire, je m'acbeminai à grandes journées vers la Bourgogne, le cœur agité de crainte et d'espérance, comme il arrive toujours lors-

qu*on Ta revoir ceux qu'on aime après uoe longue absence. Je me rendis d'abord à la tour de Gercy , où demeurait mon père , qui , dès qu'il me vit, leva les mains au ciel d'un air de grande désolation, et s'écria d'un ton lamentable :

(( — Ah ! mon pauvre Gilbert , vous avez laissé le deuil céans , et vous y retrouvez le désespoir !

u Ma première pensée fut que Rambunette était morte aussi , et je prononçai quelques paroles qui le donnaient à entendre : la crainte d'un autre malheur ne m'était pas venue.

« — Plût à Dieu qu'il en fût ainsi ! reprit mon père en me pressant dans ses bras , car vous auriez au moins le reconfort de prier pour elle et de donner des larmes à sa mémoire !

« Puis, comme il vit que je le regardais avec l'étonnement d'un homme qui ne comprend pas ce qu'on cherche à lui faire entendre , il se pencha à mon oreille où tombèrent bientôt ces lugubres paroles, glas funèbre de mon bonheur :

« — Du courage, mon fils... elle vous a manqué de foi !

« Si un autre que mon père m'eût parlé

ainsi, je croîs, sire, que je l'aurais tué à l'instant même ! Mais comment clouter (f une chose dite par un homme qui n'a jamais menti ? Un nuage passa sur mes yeux, je sentis mon cœur défaillir comme si la lame d'une dague l'eût traversé de part en part ; je crus que je passais de vie à trépas , et je recommandai mon âme h Dieu.

<( Je ne sortis de cet abattement que pour entrer dans une épouvantable fureur. Je voulais tuer mon infidèle ; je demandais le nom du séducteur qui me l'avait ravie ; je me reprochais mon amour comme une honte, cet amour qui m^avait rendu si heureux , et dont j'étais si fier quelques minutes auparavant ; qui m'eût vu ainsi , sire , m'aurait cru privé de ma raison. »

— Oh ! l'amour est un terrible compagnon, dit le roi , et je te plains de tout mon cœur, mon pauvre Curée.

— Quand je revins à moi, sire, je voulus connaître tous les détails de ma triste déconvenue. Mon père qui venait seulement de l'apprendre ne les savait pas. Il se borna à me communiquer une lettre de l'abbesse de Longecourt, laquelle lui disait que sa nièce, au mépris des engagements sacrés qui nous unis-

— il6 —

salent devant Dieu , s'était enfuie avec un seigneur de la province, et que nous ne devions plus songer à elle.

« Quant au nom du ravisseur et au lieu de la retraite des fugitifs, Fabbesse ne s'expliquait pas. Elle pensait sans doute que le désir de la vengeance entrerait dans mon cœur, et elle ne voulait pas contribuer à m'aider à le satisfaire.

u Je passai quelques jours dans un sombre désespoir, puis je dis à mon père, qui était presque aussi malheureux que moi, que je souffrais trop dans les lieux où j'avais rêvé tant de bonheur, et que je voulais rejoindre l'armée de Votre Majesté , pour chercher un peu de consolation dans l'activité de la vie guerrière : mon père me répondit qu'à ma place et à mon âge il en aurait fait autant, et qu'il m'approuvait.

« Je partis ; mais au lieu de me rendre di^ rectement en Béarn, ou Votre Majesté était alors , je pris le chemin de Dijon , et j'arrivai le soir même dans cette ville de malheur.

t( Mon premier soin fut d'aller voir Fabbesse des Ursulines qui ne voulut rien me dire. Je la pressai de questions , elle ne me répondit que par des larmes muettes ou des lamentations inintelligibles.

« Il y avait dans la ville ud jeune seigneur, avec lequel j'avais été fort ami dans mon adolescence : c'est le comte de Gharny, que Votre Majesté connaît.

u Je lui fis visite et lui confiai mes chagrins. Sans m'en douter, le hasard m'avait amené près de l'homme qui pouvait le mieux tout m'apprendre.

u Rambunette, sire, ne m'avait pas trompé. . .

u Un lâche , un misérable , un infâme avait corrompu à prix d'or la tourière du couvent des Ursulines, et une nuit, d'accord avec elle, il était venu, déguisé, annoncer que le sire de la Curée, mon père, se mourait, et que considérant mademoiselle d'Argilly comme sa bru, il la suppliait de lui venir fermer les yeux.

« La tourière feignit d'aller demander consentement à l'abbesse, et revint dire que ma- Ame de Longecourt autorisait sa nièce à s'absenter pour quarante-huit heures.

Il La pauvre enfant voyagea toute la nuit dans un coche hermétiquement fermé, rassurée par la présence de la tourière, qui avait soi«disant l'ordre de l'accompagner. Ce ne fut qu'au point du jour et au moment de l'arrivée, qu'elle commença à entrevoir l'affreuse vérité. Au lieu d'entrer dans la tour de Cercy où de-

— il8 —

meuraît mon père, elle se trouvait dans un immense château inconnu, tout au milieu des bois.

<( Son ravisseur se découvrit en ce moment et tomba & ses pieds pour lui déclarer son amour. Elle le repoussa avec indignation, prit Dieu , la Vierge et les saints à témoin qu'elle ne Taimerait jamais, et jura qu'elle souffrirait plutôt mille morts que de manquer à la foi qu'elle m'avait promise.

u Une nuit des cris , déchirants d'abord , mais toujours plus faibles ensuite, retentirent dans les vastes solitudes du château. Un crime, le plus hideux, le plus lâche dont puisse se rendre coupable un gentilhomme pour qui la faiblesse doit être sacrée, se commettait ! L'amour n'avait pu faire fléchir le cœur de Rambunette , la violence souillait son enveloppe mortelle... son séducteur crut alors rav<^ vaincue.

«( Le lendemain elle avait disparu, en descendant par la fenêtre d'une hauteur de trente pieds, au moyen des rideaux de son lit noués ensemble. On la chercha dans les bois qui entouraient le château, et après beaucoup d'allées et de venues, on découvrit une de ses mules de velours violet dans la fange d'un petit ruis-

seau qu'une pluie d'orage avait passagèrement transformé en torrent.

<( Le lendemain, le ruisseau rentré dans sou lit laissait à découvert sur le sable de la rive le corps de Rambunette d'Argilly. Les rameaux d'un saule pleureur lui servaient de linceul, et une branche d'églantier, que l'orage de la veille avait défleurie h moitié, entourait d'une couronne virginale son front qui avait préféré la pâleur de la mort à la rougeur d'une souillure ineffaçable... »

— Oh ! la pauvre enfant I dit Henri de Bourbon, en proie à une émotion véritable.

Quant à la Curée, il était momentanément hors d'état de continuer son récit. Sa voix, sourde et gutturale, lui refusait le service comme si elle eut été étreinte par une main robuste, et de grosses gouttes de sueur descendaient de son front contracté par la douleur de ses souvenirs sur ses joues creuses et livides.

Le roi lui prit la main et la pressa affectueusement. Son visage était presque aussi altéré que celui du brave capitaine : peut-être pensait-il à la pauvre Fleurette, ce pur et tragique amour de sa jeunesse.

La Curée se secoua comme un lion qui se

réveille, puis il reprit d'une voix ferme : — Comme le ravisseur meurtrier de made* moiselle d'Argilly était tout-puissant dans le pays par sa parenté avec M. de Saulx-Ta vannes, gouverneur de la province, et que la malheureuse enfant ne laissait pas de famille pour venger sa mémoire, l'affaire avait été étouffée ou du moins assoupie. Je cherchai le misérable qui m'avait si lâchement frappé au cœur, bien résolu de me battre avec lui jusqu'à la mort de l'un de nous ; mais il avait quitté Dijon pour rejoindre M. de Mayenne, dont il était Ta mi. Je le pourchassai longtemps de ville en ville sans pouvoir l'atteindre. Je lui écrivis pour le provoquer en champ clos; il me répondit pour me dire que puisque nous étions dans des camps opposés, les occasions ne nous manqueraient pas de nous rencontrer sur des champs de bataille, où du moins notre lutte servirait à quelque chose. Effectivement, sire, nous nous sommes joints plusieurs fois, mais toujours la mêlée nous a séparés avant que nos dagues aient trouvé le chemin de nos cœurs. Eh bien ! cet homme que je hais, qui ne périra que de ma main, si je ne meurs pas de la sienne, est M. de Navailles. Votre Majesté voit maintenant quel service elle peut rendre

à mademoiselle de Glanne en empêchant son mariage avec son infâme cousin.

— Oui, Curée mon ami, je le vois ; mais ce que je ne vois point, c'est comment, tout roi que je suis, il m'est permis de me mêler d'une affaire de famille.

— Mais, sire, vous êtes le père de tous vos sujets.

— £t je n'abdique pas ce titre, vive Dieu ! Seulement en me donnant le droit de les servir et protéger, il ne me donne pas celui de leur faire violence hors ce qui touche le bien de l'État.

— Votre Majesté a raison, dit la Curée du ton d'un homme profondément découragé.

— Mais, reprit le roi, ce qui m'est défendu, tu peux très-bien et sans scrupule te le permettre.

— Comment cela, sire ?

— La belle Corisande aime-t-elle son cousin?

— Il me semble qu'elle nous a donné à entendre le contraire, sire.

— £h bien ] ventre-saint-gris, fais-toi aimer d*elle.

— Sire, je vous l'ai déjà dit... regardez-moi donc.

2 il

— Mais moi suis-je beau ?

— Sire, vous êtes roi.

— Si je n'étais qu'un pauvre diable, je n'en aimerais pas moins les plus grandes dames de la cour tout aussi bien que les plus simples bavolettes. Ose, Curée mon ami, et je te réponds du succès.

— Ah ! sire , si mademoiselle de Glanne était une redoute...

— Vive Dieu, figure-toi qu'elle en est une ! Qui sait si elle ne s'empressera pas de battre la chamade ?

La Curée hocha tristement la tète.

— Tu ne lui déplais point? reprit le roi. Un sourire passa sur le visage sombre du

capitaine, semblable à l'éclair qui sillonne rapidement un ciel orageux.

— Je t'ai dit, continua Henri, que je te servirais en bon et fidèle compagnon : je te tiendrai parole ; mais il faut que tu m'aides un peu.

— Comment, sire ?

— D'abord quitte cette face de caréme-pre" nanty qui ne sied pas à un vaillant de ton espèce. Quand on ne montre pas d'espérance à une belle , on ne l'encourage pas & vous en donner.

— Je tâcherai, sire.

— Puis sers-loi de l'esprit que Dieu l'a départi. Les femmes aiment qu'on les amuse.

— Mais si nous partons ce soir, sire?

— Je te laisserai céans deux ou trois jours, pour te donner le temps d'arranger tes affaires. Allons, suis-moi; je vais l'annoncer à la comtesse et à sa fille en prenant congé d'elles.

Et le roi , passant familièrement son bras sous le bras de la Curée afin de montrer l'estime qu'il faisait de lui , se dirigea vers l'appartement de madame de Glanne.

— Madame, lui dit-il en entrant, j'ai pense vous être agréable en vous donnant durant quelques jours , pour commander la garnison que je vous laisse, le digne gentilhomme qui a eu l'honneur de porter secours à mademoiseUe votre fille dans un moment de grand péril. C'est un de mes bons amis , et je vous demande de le traiter comme vous feriez de moi-même.

— Sire , l'obéissance me sera bien douce , reprit la comtesse.

— Et vous, mademoiselle? ajouta le roi en s'adressant à Corisande , dont le charmant visage était radieux d'une douce et rayonnante émotion.

— Pour ce qui est de moi , sire , M. de la Curée doit savoir par ce que j'ai fait pour lui avant de le reconnaître pour mon libérateur et l'un des plus vaillants hommes de France, si j'ai du plaisir à penser qu'il passera quelques jours sous notre toit.

— Ventre-saint-gris ! Biron , s'écria le roi en se tournant vers les seigneurs de sa suite qui s'étaient rangés à l'écart en le voyant entrer chez la comtesse , je crois qu'en partant d'ici nous n'y laisserons pas la discorde. Curée, mon ami, je t'enverrai quelques-uns de tes chevau légers, afin que tu aies un peu de cavalerie pour communiquer avec moi , s'il en est besoin; puis si l'on vient t'attaquer, je suis là.

— Qui oserait , sire , dit Corisande , quand on saura duquel de vos serviteurs vous avez fait choix pour nous défendre?

Et mademoiselle de Glanne, un peu intimidée de la vivacité avec laquelle elle avait prononcé ces gracieuses et délicates paroles, pencha son charmant visage tout rougissant sur l'épaule de la comtesse.

Le roi échangea un rapide regard avec la Curée.

Puis il s'approcha de madame de Glanne,

dont il prit la main dans les deux siennes, et il lui dit avec un accent affectueux et courtois :

— Madame, le roi de France vous remercie de la gracieuse hospitalité que vous lui avez donnée. Il n'a à cette heure pour palais qu'une tente, mais quand son épée lui aura ouvert les portes du Louvre, il espère bien que vous lui rendrez la visite qu'il vous a faite.

— Ah! sire, puisse ce moment arriver bientôt, répondit la comtesse dont les yeux se remplissaient de larmes de reconnaissance et d'attendrissement; mes prières le demanderont à Dieu tous les jours.

— Je compte, reprit Henri, que vous m'amènerez un gendre aussi bon royaliste que vous, puisque tel est le vœu de la demoiselle votre fille.

— Que Votre Majesté le choississe ellemême, repartit madame de Glanne, que la grâce et la bonté du roi avaient complètement séduite.

— Vive Dieu, madame, j'accepte cette tâche toute paternelle, si mademoiselle votre fille me le veut bien permettre. Belle Gorisande, j'attends vos ordres.

— Rien ne presse, sire ; mais quand Votre 2 li.

Majesté aura rendu la paix h ce beau royaume, si elle pense que mon cœur et ma main ne sont pas indignes d'un des braves qui l'auront aidëe dans ce noble labeur, eb bien ! qu'elle parle , et ses volontés me trouveront soumise et heureuse de ma soumission.

— Vous l'entendez, messieurs, reprit le roi d'une voix forte, ce trésor de merveilleuse beauté appartiendra à celui de vous qui m'aura le mieux servi. Au revoir, mesdames... au revoir à Paris.

Et saluant, la main posée sur son cœur^ il sortit en priant du geste la comtesse de ne pas l'accompagner.

Arrivé dans la cour du château , il prit la Curée à part, comme s'il avait quelques ordres à lui donner, et lui dit en se penchant à son oreille :

— Eh bien ! Curée, en obtenant d'elle qu'elle serait au plus brave, j'ai, ce me semble, bien arrangé tes affaires.

— Oui, sire; mais me voilà obligé de mourir pour vous à la première occasion.

— Je te défie bien d'en faire plus que tu n'as fait jusqu'à ce jour, mon ami. Allons, bon courage : je veux que ce second amour te console du premier.

— Ah ! sire, vous êtes le meilleur des hommes et le plus grand des rois !

— Adieu, Curée... Messieurs, à cheval !

lift Curée au château.

Voilà donc notre brave capitaine devenu le successeur de Navailles dans le commandement de ce château de Belleroche, où il était, quelques heures auparavant, prisonnier et condamné à mort. De plus la dame châtelaine lui avait fait le plus gracieux accueil; Gorisande, en lui rendant la vie, semblait en quelque sorte avoir contracté rengagement de ne pas le laisser mourir de désespoir, et enfin il ve-

nait, sans Tavoir même sollicitée, d obtenir du roi de France la promesse d'une protection, grâce à laquelle le simple gentilhomme bourguignon pourrait s*élever dans la hiérarchie sociale à un rang qui lui permettrait d'aspirer h la main d'une des plus nobles et des plus riches héritières du royaume.

C'était à coup sûr beaucoup plus qu'il n'en fallait pour remplir une tête de tous les rêves de l'ambition , et inonder un cœur de toutes les joies de l'espérance. Cependant, dès que la Curée se trouva , par suite du départ de son royal protecteur, plus libre d'examiner sa situation avec calme, il retomba dans le profond découragement dont Henri de Bourbon était parvenu à le sortir un moment. Son point de départ fut encore sa laideur comparée à la rayonnante beauté de la jeune fille qu'il osait aimer. Il se voyait entrant à la cour avec Corisande devenue sa femme , et il entendait ricaner tous les brillants seigneurs de la suite du roi à l'aspect de ce couple si mal assorti. «( Elle rougira de moi , pensait-il , et alors l'a- (( mour s'éteindra dans son cœur. L'amour... <( quelle folie ! Est-ce que je pourrai jamais lui i( inspirer ce sentiment? Est-ce que je suis fait <( pour être aimé? La tendresse de Rambu-

<c nette ne prouve rien : la pauvre enfant ne tt pouvait faire de comparaison dans la retraite «I où elle vivait... Au lieu que mademoiselle <( de Glanne, qui a dû voir k ses pieds les plus 41 beaux muguets de France, ne peut éprouver «( que de la pitié pour un soudard de mon es- «( pèce. Si encore j'avais de vastes domaines , u de beaux châteaux, ou un de ces noms il- «( lustres qui flattent l'orgueil d'une femme, u et remplacent pour elle d'autres avantages u moins brillants... Mais hélas! je ne suis u qu'un obscur gentilhomme , indigne d'écaru teler mon écusson, modeste quoique sans u tâche, avec celui de l'antique maison de u Glanne qui est alliée à toutes les plus nobles u familles de la monarchie. Mon indigence est u telle que j'ignore moi-même le langage rafit fine des belles compagnies , et tous ces prou pos joyeux et galants qui font rougir les «( joues des jeunes filles et battre plus vite leur «< cœur. Ah ! mon pauvre Gilbert, bataille tant u que tu voudras, mais ne te mêle pas aux u choses de l'amour, car tu n'y entends guère, «( mon garçon. »

La Curée faisait ces réflexions et d'autres analogues tout en plaçant les différents petits postes chargés de veiller h la défense du châ-

teau. Sachant Navailles audaéîeux et capable de tout , ne le croyant pas sasceptible d'être bien génë par la parole qa'il avait donnée au roi, de ne faire personnellement aucune entreprise contre Belleroche avant l'expiration de la présente année 1^9, le brave et prudent capitaine ne voulut confier à personne le soin de mettre la place qu'il avait mission de défendre k l'abri de toute surprise. 11 examina avec une scrupuleuse attention les ouvrages d'art et les obstacles naturels qu'ofrait le terrain sur lequel le château était bâti, et ordonna quelques travaux potir fortifier les uns et rendre les autres plus inaccessibles encore. Ce fut ainsi que la matinée s'écoula pour lui, et durant ce temps il ne revit ni la comtesse, ni sa fille.

La vérité veut que nous disions que le désir qu'il ressentait de se retrouver en leur présence était bien combattu par les craintes dont nous venons de parler.

Vers le soir la sentinelle, placée i l'entrée du pont-levis qui interceptait la route principale conduisant au château, signala l'approche d'une petite troupe de cavalerie. La Curée s'empressa d'aller la reconnaître, persuadé d'avance que c'était le détachement de ses chevaul^ers que le roi avait promis de lui envoyer.

Il ne se trompait pas. Le détachement , composé de douze hommes choisis parmi les plus valeureux et les plus intelligents , avait pour chef notre ancienne connaissance le capitaine Gascon.

La Curée les introduisit lui-même dans la place, les installa dans le quartier qui lui avait été assigné , puis il emmena Gascon dans son logis, où maître Angilbert, qui veillait h tout, lui fit servir quelques rafraîchissements.

Quand ils furent seuls tous deux, Gascon tira de sa poche un papier qu'il remit au capitaine en lui disant :

— C'est une lettre du roi. Sa Majesté m'a recommandé de vous la remettre en grand mystère.

La Curée se retira à l'écart, rompit le fil de soie et le cachet qui fermaient la lettre, et lut ce qui suit :

u Curée, mon ami, je t'envoie un lieutenant « qui ne te donnera pas de jalousie, et auquel u tu pourras confier en toute sûreté ta belle, (( dans le cas où je serai obligé de te rappeler u près de moi, ce qui ne tardera guère, selon t( toutes les apparences. Mets donc à profit les u moments de liberté que je te laisse pour

<( avancer tes affaires. Je fai cédé la place, <( inai[s, ventre-saint-gris, c'est pour que tu « y entres en vainqueur, autrement j'aurais t( grand regret de ma complaisance. Point de » fausse honte, Curée. L'amour est un fantasu que qui se plaît aux impossibilités, et s'il a « mis dans sa petite tête blonde que tu serais « adoré de la belle Corisande , tu le seras , « pour peu que tu veuilles l'aider. M. de Bour- (( deilles , que j'ai beaucoup connu dans ma «( jeunesse, a fait un beau chapitre sur l'amour » des dames pour les vaillants hommes , dans u lequel j'ai retenu ce passage, que je transcris (( ici. »

« — Vénus, qui fut jadis la déesse de beauté, de toute gentillesse et honnesteté, estant à même, dans les cieux et à la cour de Jupiter, pour choisir quelque amoureux gentil et beau, duquel elle se put aider et servir pour truffer ^ son bonhomme de mari Vulcain, n'en alla aucun choisir des plus mignons, des plus fringants ni des plus frisés, de tant qu'il y en avait, mais choisit et s'amouracha du dieu Mars, dieu des armées et des vaillances, encore qu'il fût tout sallaud, tout suant de la guerre

* Tromper.

d'où il venait , et tout noirci de poussière et malpropre ce qu'il se peut, sentant mieux son soldat de guerre que son mignon de cour; et qui pis est encore, bien souvent, possible tout sanglant, revenant des batailles, l'allait-il trouver dans son logis de FOlympe sans autrement se nettoyer et parfumer. »

«c Ainsi parle. Curée mon ami, M. de fiouru deilles , qui , tout abbé de Brantôme qu'il u est , connaît bien les dames , soit par ouïu dire , soit autrement. Aie donc bon couu rage , afin que , cette guerre étant finie , je u puisse m'ébattre à tes noces , et apprendre u comme tu te comportes sur d'autres champs <( de bataille que ceux où je t'ai vu et admiré « jusqu'à ce jour. Sur ce, Curée mon ami , je u t'embrasse du meilleur de mon cœur. »

u Ton bien bon ami, »

* u Henri. »

Cette lettre rendit un peu de confiance à la Curée, qui s'abandonna à quelques idées riantes pendant que le capitaine Gascon engloutissait d'immenses tranches de jambon , arrosées de nombreuses libations de vieux bourgogne. Les deux amis causèrent ensuite de ce qui s'était passé au camp depuis la veille au soir; la

Curée conta à Gascon sa captivité et sa délivrance miraculeuse, et tous deux demeurèrent ensemble jusqu'au moment où la comtesse envoya dire au brave capitaine qu'elle serait charmée d'avoir sa compagnie pendant la promenade qu'elle faisait chaque soir sur l'esplanade de son château.

La Curée aurait bien voulu décliner cet honneur qui l'obligeait à débuter brusquement dans son rôle de galant chevalier ; mais un refus n'étant guère possible, et une excuse qui ne serait qu'un prétexte ne convenant pas à son caractère loyal, il prit son parti résolument, releva sa moustache, posa coquettement sa salade de fer sur son oreille gauche, secoua la poussière héroïque de la plaine d'Arqués qui couvrait encore ses houzeaux * et s'achemina vers l'esplanade, en imitant de son mieux la démarche élégante des beaux seigneurs qu'il avait vus jadis à la cour du dernier Valois.

Ces façons d'emprunt le rendirent plus grotesque encore en abordant la comtesse , qu'il trouva assise , en compagnie de la belle Corisande, sous un groupe de magnifiques maron-

' Sorte de grandes guêtres de cuir qu^on portait par-dessus la botte.

DÎers, dont le sombre feuillage laissait tomber sur les deux châtelaines quelques doux rayons du soleil couchant. La Curée sentit sa gaucherie , ce qui eut pour résultat de la rendre plus visible. En saluant il s'embarrassa dans ses longs éperons, et faillit tomber aux genoux de Corisande; il voulut s'asseoir, et ne put trouver un siège, bien qu'il y eût autour de lui une douzaine d'escabeaux ; il essaya de parler, et ne parvint qu'à balbutier quelques phrases inintelligibles. Cette succession d'épreuves mortifiantes, en lui causant une vive irritation intérieure , le fit rentrer brusquement dans la vérité de son caractère énergique et décidé. Il quitta soudainement son altitude de convention et ses manières évidemment empruntées, et s'écria avec une bonhomie du meilleur aloi :

— Au diable les airs de cour, mesdames ! je ne suis qu'un soldat h qui les mignardises et façons gentilles ne vont point. Excusez-moi donc d en avoir fait l'essai en votre présence, et permettez-moi d'être ce que je suis.

— Vous ne pourrez qu'y gagner beaucoup, M. de la Curée, dit la comtesse avec un bienveillant sourire, quoique, intérieurement, elle eut préféré accorder l'honneur de sa com-

pagnie à un gentilhomme moins inculte.

— Celui dont le cœur réunit courage, fidélité et prud'homie n'a pas besoin d'emprunter des agréments frivoles pour être bien venu partout où il se présente, ajouta Gorisande d'un ton à la fois gracieux et pénétré. M. de la Curée, continua-t-elle, est d'ailleurs ici avec des personnes qui savent que sa qualité d'ami du plus grand roi du monde lui donne des droits h l'estime et au bon accueil de tout ce qui fait profession de dévouement à la noble cause de Henri de Bourbon.

Et mademoiselle de Glanne indiqua par un geste rempli de grâce un escabeau placé justement en face du banc qu'elle occupait avec sa mère.

Le visage de la Curée resplendit comme la lame d'une dague qui sort du fourreau. Il salua avec une rondeur militaire dont le sans façon ne manquait pas d'une certaine distinction et s'établit avec une assurance modeste sur l'escabeau que Corisande lui avait désigné.

La comtesse lui parla encore de sa reconnaissance pour le service qu'il avait rendu à la demoiselle sa fille ; puis elle le questionna , avec une politesse délicate, sur sa famille, son pays et les différentes circonstances de sa vie

militaire, qui, disait-elle, était une des gloires de la France.

La Curée, ainsi mis à son aise, s'abandonna alors sans contrainte au penchant de sa nature franche et sympathique. Il dit quelques mots profondément sentis sur le bonheur qu'il avait eu de tirer de péril mademoiselle de Glanne, s'exprima en termes touchants sur le compte de son vieux père, et raconta avec une simplicité aussi éloignée de la jactance que de la fausse modestie, les divers combats auxquels il avait pris part depuis l'âge de douze ans. 11 fut toujours spirituel, quelquefois éloquent, naturel surtout, bref; le plus brillant de ces seigneurs dont il enviait la distinction et l'assurance peu de minutes auparavant se serait di£Qcilement fait écouter avec une bienveillance plus marquée : la comtesse elle-même , qui professait le culte de la forme extérieure , semblait sous le charme.

— Oui, mesdames, s'écria la Curée qui venait de faire, avec une chaleureuse vivacité, le récit d'une escarmouche aux environs de Tours , dans laquelle Henri de Bourbon lui avait sauvé la vie, c'est une existence merveilleusement belle que la nôtre , et je plains de toute mon âme les pauvres hères qui ont

donné la préférence à la houppelande et au coin du feu sur la cuirasse et le grand air. Pour les insouciants, la carrière des armes n'est qu'une longue suite de jours joyeux; pour ceux dont le cœur est enclin à la mélancolie , pour une raison ou pour une autre, elle a des émotions sublimes qui relèvent leur courage et leur inspirent ce froid mépris de la mort si nécessaire aux grandes actions. Aux orgueilleux elle offre les enivrements des parades et revues sous les yeux des dames ; aux rêveurs elle est une source inépuisable de hautes pensées ; aux adorateurs du culte d'Apollon elle donne le magnifique spectacle des nuits au bivac, quand la lune fait jaillir des éclairs du casque des sentinelles; pour tous elle a les apprêts silencieux et solennels de la bataille , la marche rapide et le choc terrible des escadrons, les cris des vainqueurs qui se mêlent au bruit des arquebusades et aux sons éclatants des trompettes! Et les longues marches aux clartés de l'aube matinale ; et les haltes sous la feuillée des vieux chênes , pendant lesquelles chefs et soldats se mêlent familièrement, échangent les gais propos et se partagent les vivres comme les enfants d'une même famille ; et les éloges de ce roi qui est un maître connaisseur

de tous les faits de guerre. Oh ! tout cela est beau , grand , quand on jouît avec la sainte pensëe que l'œil de cette roère aux larges entrailles qu'on appelle la France vous contemple avec amour et vous remercie avec reconnaissance! Aussi, mesdames, malgré bien des traverses et amertumes de cœur, il n'y a pas de jour que je ne bénisse Dieu...

Ici la Curée s'arrêta. Son regard s'était porté sur mademoiselle de Glanne, et il lui semblait que ses yeux le contemplaient avec une admiration afTectueuse à travers le voile de larmes que l'enthousiasme avait fait jaillir au bord de ses paupières.

— Excusez - moi , mademoiselle , reprit- il d'une voix attendrie, dont l'accent l'étonna lui-même, tant il lui était peu habituel, j'ai parlé avec trop de vivacité peut-être ; mais que voulez-vous ? la guerre est mon seul bonheur en ce monde, et...

— Oh ! ne vous excusez pas, M. de la Curée, interrompit Corisande d'un ton qui trahissait son émotion ; je ne fus de ma vie aussi intéressée qu'en ce moment : j'ai cru entendre le vieil honneur de la noblesse française qui parlait par votre bouche.

— C'est justement ce que je pensais aussi ,

se hâta d'ajouter madame de Glanne, qui ne paraissait pas moins émue que sa fille. Ah ! si le roi a beaucoup de serviteurs tels que vous, reprit-elle, je nedésespère plusde son triomphe.

— Et vous faites bien, madame !

— Et croyez-vous, M. de la Curée, dit Corisande , que cette terrible guerre soit encore de longue durée ?

— Pour ce qui est de cela, madame, je n'en doute pas ; il y a encore tant d'esprits aveugles et tant de cœurs récalcitrants dans notre malheureux pays ! Mais chaque jour la lumière se fait plus vive, et un temps viendra où Henri de Bourbon ne comptera plus que des amis dans le royaume.

— Dieu vous entende, M. le capitaine!

murmura la comtesse en levant les mains au ciel.

— Mais que de victimes encore d'ici là ! ajouta Gorisande en faisant le même geste d'invocation. Ah ! reprit-elle, qu'ils sont coupables les ambitieux qui ont mis notre belle France eu ce piteux état !

— Peut-être ne sont-ils que les instruments du maître suprême qui tient dans ses mains les destinées des peuples et des rois, répondit la Curée avec la mâle assurance de l'homme

de guerre inspiré. Tout déclinait dans ce royaume, pendant tant d'années l'asile de rhonneur et du patriotisme. Les corruptions d'une cour plus italienne que française avaient transformé en renards les lions de notre vieille chevalerie. La noblesse, laissant au fond de ses manoirs le pourpoint de fer de nos aïeux, s'était affublée du manteau de velours et de la toque à plumes des mignons de Valois. On était brave encore pour soutenir de misérables querelles nées d'intrigues galantes, ou d'ignobles rivalités de courtisans , mais on signait la paix honteuse de Gateau-Gambrésio , et l'on souffrait, comme on fait encore aujourd'hui , que l'Espagnol vint insolemment nous dicter des lois jusque dans la capitale du royaume. La ruse était devenue tout le génie de la politique. On embrassait le matin son ennemi par couardise, et le soir on l'assassinait traîtreusement, afin de s'éviter la peine de chercher une nouvelle perfidie pour le lendemain. Le peuple ne croyait plus à une royauté, dont Tépée s'était raccourcie à la longueur d'un poignard. Une bourgeoisie tracassière et loquace, voyant l'État périr, se croyait appelée h le sauver, et apportait dans les affaires la mesquinerie de ses calculs et la haine sournoise de ses passions

sans grandeur. Quand une nation en est là , mesdames, il n'y a plus que Dieu qui puisse la relever de sa déchéance. Alors il suscite dans sa sagesse des événements que le vulgaire prend pour des catastrophes. D'une multitude de petites disputes il fait une grande querelle ; de mille champs clos étroits il forme un seul vaste champ de bataille ; à côté de prétentions rivales, sans fondement, qui n'osent dire le vrai de leur pensée, il élève un droit pour lequel ceux qui souffrent de cet état de choses peuvent combattre avec honneur. C'est alors que la guerre civile éclate dans toute sa sombre majesté. On la déplore parce qu'on ne voit pas tout de suite qu'elle est la crise suprême qui doit arracher le corps social au marasme de l'abâtardissement; mais quand le calme est revenu, quand chacun a repris sa place, quand on a enterré les morts et enfoui les débris dont la cendre et la poussière doivent féconder l'avenir, on s'incline devant les décrets de la Providence et on finit par admirer son impérissable sagesse.

La Curée était assis quand il avait commencé ce tableau , saisissant de vérité , de la situation du royaume; mais bientôt, s'animant par degrés à mesure qu'il parlait, il s'était

Icvë, et debout devant la comtesse et sa fille, il les tenait en quelque sorte fascinées sous l'inspiration de son regard, la simplicité noble de son geste et la dignité naturelle de son attitude.

Cet accès d'enthousiasme se dissipa aussi rapidement qu'il était venu. Le digne capitaine, surpris lui-même de l'animation k laquelle il s'était abandonné presque à son insu, reprît modestement sa place , en balbutiant quelques mots d'excuse pour la liberté avec laquelle il s'était permis d'exprimer son opinion sur un sujet que de nobles dames ne devaient pas envisager de la même manière que lui.

La comtesse se borna à lui dire obligeamment qu'il l'avait intéressée au plus haut point, mais il était facile de voir qu'au fond cette appréciation énergique de la situation du pays n'était pas de son goût.

— Sauf le respect que je vous dois, ma mère, se hâta d'ajouter Gorisande, je me permettrai d'apprendre à M. de la Curée qu'il vient, sans s'en douter peut-être, de traduire fidèlement toutes mes pensées sur l'état de notre pauvre France, et en l'écoutant parler il me semblait entendre 1 écho de la voix qui

LE CAPITAlItB l* COREB. 2 13

murmure au fond de mon cœur royaliste et patriote.

— Dites-vous vrai, mademoiselle? s'écria la Curée dont la rude physionomie exprima tout à coup la sensation d'une joie profondément sentie. Je serais trop 6er et trop heureux si je pouvais le penser.

— Soyez donc heureux et fier , monsieur ; car je n'ai dit que la vérité, repartit Gorisande en rougissant, vous m'avez rassurée sur l'avenir de ma patrie.

— Ainsi , monsieur , reprit la comtesse , vous espérez que la paix et la grandeur de la France sortiront de toutes les calamités dont nous sommes témoins ?

— Comme j'espère en Dieu, madame.

— Quoi ! ce peuple qui a brisé le joug consentira à le reprendre ? cette bourgeoisie qui s'est gouvernée elle-même s'inclinera de nouveau devant l'autorité d'un roi ? cette noblesse turbulente et frivole redeviendra grave et fidèle ?

— Oui , madame ; et tout cela sera l'œuvre du génie d'un grand homme , à la fois vainqueur et père de ses sujets égarés. Ah ! si vous le connaissiez comme je le connais ! si, comme moi, vous aviez pu lire dans cette âme ardente

pour le bien et profondément convaincue de la sainteté de sa mission régénératrice ! si vous saviez tout ce qu'il y a de lumières dans cette intelligence, de bonté, de générosité et de patriotisme dans ce cœur ! Alors vous ne douteriez plus. Ce n'est pas pour la conquête d'une couronne que le Béarnais a tiré le glaive, c'est pour la délivrance d'un peuple asservi par des ambitieux.

— Ah ! M. de la Curée, qu'il a raison de vous appeler son ami , s'écria Corisande, et de se dire le vôtre, ajouta-t-elle plus timidement.

— Mignonne , fit la comtesse en se levant , il est, je crois, temps que nous nous acheminions vers le château. M. de la Curée nous a fait oublier aujourd'hui notre promenade.

Pendant le souper et la réunion du soir dans l'oratoire de madame de Glanne, la conversation s'engagea encore à plusieurs reprises et tout naturellement sur le même sujet, ce qui fournit de nouveau à la Curée l'occasion de faire preuve de cette sûreté inébranlable de jugement , et de cette netteté sereine de vues qui semblent le privilège exclusif des âmes ardentes, convaincues, et surtout complètement libres des entraves de l'ambition personnelle. In-

tellîgence médiocre, hormis eu ce qui touchait toutes les parties de Fart de la guerre, le brave capitaine s'était cependant élevé jusqu'à la science instinctive de la politique , par le seul fait de l'immense amour dans lequel il confondait en son cœur le roi et la patrie, ces deux objets du culte de sa vie, si remplie déjà quoique bien courte encore. Quand il parlait d'eux, la sombre figure du soldat s'illuminait des clartés de l'inspiration ; sa parole ordinairement difficile coulait alors avec la rapidité brûlante de la lave enflammée, et laissait dans le souvenir de ceux qui l'écoulaient des pensées indestructibles comme le granit; son geste, toujours simple jusqu'à la rusticité, prenait en ces moments une dignité naturelle dans laquelle on reconnaissait la supériorité native d'un homme primitif : c'était toujours le même personnage quant aux grandes lignes du caractère, mais le même personnage annobli, et en quelque sorte transfiguré par le rayonnement extérieur de ses chaleureuses et loyales convictions, qu'il renfermait habituellement en lui-même.

Ces rares et grandes qualités, qui eussent frappé également toute autre femme que Corisande, avaient de plus pour celle-ci ce genre

d'attraction subite, indéfinissable qui nait de certaines similitudes mystérieuses dont le temps seul nous aide a découvrir la source cachée. Chose bizarre toujours, mais qui n^est jamais nouvelle, la nature avait mis dans la ravissante jeune fille, héritière du beau nom de Glanne et du château de Belleroche, et dans le soudard, ami et compagnon du Béarnais, deux âmes à ce point semblables, qu'il serait permis de les considérer comme jumelles. L*une et Tautre étaient douées de la même énergie de volonté et de la même promptitude d'exécution ; un égal sentiment du devoir , pur, élevé, religieux , les remplissait toutes deux; un pareil amour pour la France et le roi était leur seule règle de conduite. S'il eût été possible de les interroger hors de leur enveloppe mortelle, elles eussent fait entendre les mêmes cris et manifesté les mêmes désirs ; enfin il n'y a pas de témérité à avancer que si le hasard ne les avait pas réunies, elles se seraient cherchées sans cesse, avec l'agitation douloureuse des organisations inachevées et la vague souffrance des destinées incomplètes, car il devait leur sembler que chacune d'elles n'était que la moitié d'une autre.

Gorisande, avec la perspicacité naturelle à

son sexe , le comprit sur-le-champ , et en éprouva un profond sentiment de bonheur qu'elle renferma soigneusement en elle-même; la Curée, moins clairvoyant, et qui croyait d^ailleurs avoir ses raisons pour être plus modeste, sentit bien une joie immense faire tressaillir son cœur, mais la cause de cette sensation nouvelle lui demeura inconnue.

Toujours est-il que lorsqu'ils se séparèrent à la fin de la soirée, ce fut en baissant les yeux que Gorisande reçut les souhaits de bonne nuit que la Curée lui exprima avec une mâle assurance.

Màtk reTABClie.

La journée du lendemain s'écoula doucement joyeuse pour les habitants du château, sans autre incident remarquable qu'une lettre de Navailles à sa tante qui arriva pendant le diner.

La comtesse en la recevant manifesta une grande joie, et Gorisande, qui, en définitive, était bien aise de savoir son cousin hors de

tout danger, exprima le désir d'être ioformée du contenu du message.

— Je le ferai avec d autant plus de plaisir, mignonne, repartit madame de Glanne qui avait déjà parcouru la lettre des yeux, que les sentiments exprimés par mon neveu lui font le plus grand honneur. M. de la Curée, vous permettez, n'est-ce pas, que je vous initie à cette petite joie de famille ?

La Curée s'inclina en signe d'assentiment, sa franchise ne lui permettant pas de faire plus dans une circonstance qui intéressait l'homme de France pour lequel il avait le plus de haine.

La comtesse lut alors à haute voix ce que nous transcrivons ici.

« Yvetot, le 22 septembre au matin.

«( Vous aurez été péniblement surprise, ma «( chère tante, en apprenant hier matin ma 0 cruelle déconvenue. J'ai fait de mon mieux M pour vous défendre, mais le destin n'a pas u voulu que je fusse vainqueur. Heureuse- K ment l'honneur est sauf, car l'ennemi, bien u plus nombreux que notre faible garnison, « était déjà maitre de la place quand j'ai eu u connaissance de son entreprise.

<( Le roi de Navarre ( que ma belle cousine

«c me pardonne d'appeler ainsi son héros ) ma » accueilli avec une grande courtoisie. En re- «i cevant mon épëe, que j'ai eu la fortune de u déposer en ses vaillantes mains, il m'a bien u voulu promettre de vous traiter avec toutes u sortes d'égards, et connaissant sa galanterie <c envers les dames, je ne doute pas qu'il ne u m'ait tenu parole.

u Dieu seul peut savoir maintenant, ma «c chère tante, quand nous aurons l'heur de <( nous revoir. J'ai engagé ma foi de gentille homme au roi de Navarre de ne pas porter ic les armes contre lui pendant le cours de u cette année, et je me décide k passer dans •( mes terres de Beauce une partie de ce temps u de repos forcé. J'en ai obtenu tout à l'heure V la permission de M. de Mayenne, et quand «c vous recevrez cette lettre, je serai probableu ment déjà sur la route de Paris.

Il Veuillez, ma chère tante, dire à ma couu sine que si quelque chose pouvait me conu soler du chagrin de savoir que le drapeau u du Béarnais flotte au sommet de votre châu teau, ce serait à coup sur la certitude de la u joie qu'elle en éprouve : ceci est la plus u grande preuve d'affection que je lui puisse u donner.

— iU —

«( Ce message, ma chère tante, vous sera u remis par un soldat royaliste, fait prisonnier (t par les nôtres à la bataille d'Arqués, et au- «( quel on rend la liberté en considération de u ce qu'il a épargné la vie de M. de Mayenne «c qu'il tenait au bout de son arquebuse. Je lui <( ai promis que vous lui donneriez asile un u jour ou deux : il est fort blessé à la tète.

u J'espère trouver de vos nouvelles à Paris u où je serai rendu dans quelques jours. En u attendant, ma chère tante, je vous recomu mande , ainsi que ma belle cousine , à la (( toute-puissante protection du Très-Haut.

« Votre respectueux et affectionné neveu,

« Amaury de Navailles. >»

— Voilà effectivement une fort bonne lettre, ma mère, dit Gorisande. Il faudra donner des ordres pour que ce pauvre soldat soit bien soigné. Il est royaliste et nous apporte des nouvelles agréables , il a donc droit à notre protection.

La comtesse fit à son majordome les recommandations nécessaires, et le chargea de dire au messager blessé qu'elle irait le visiter avant la fin du jour.

Dans l'après-midi la Curée s'étant assuré

que tout était en ordre dans le château et tranquille aux environs, où Ton apercevait de nombreux détachements de Tarmée royale, demanda à madame de Gîanne la permission de galoper jusqu'à Arques pour s'informer de ce qui se passait au camp, où les tambours battaient sans interruption depuis le matin.

Il partit en effet , laissant au brave Gascon le soin de veiller à tout pendant son absence, qui ne devait pas au surplus se prolonger au delà de l'heure du couvre-feu.

Le soir la comtesse et Corisande allèrent s'établir comme de coutume sous la feuillée de l'esplanade : elles étaient gaies et dans le plus parfait accord.

Elles parlèrent d'abord des grands événements dont leur province était le théâtre, puis madame de Glanne dit à sa fille :

— Vous duirait-il, mignonne, de venir avec moi voir ce pauvre blessé qui nous a apporté la lettre de votre cousin ?

— Gomme il vous plaira, ma mère.

— Je l'ai déjà visité ce matin , et lui ai promis de revenir ce soir. Il est en fort piteux état.

Corisande se leva, tendit son bras à la comtesse pour lui offrir un appui, et toutes deux

se dirigèrent ensuite vers le logis du blessé.

C'était une ancienne maladrerie située en dehors de Tenceinte fortifiée, et qui faisait partie du château néanmoins. Elle servait h loger les pèlerins, les soldats de passage et les voyageurs inconnus, car madame de Glanne ne refusait Thospitalitë à personne.

Elle se composait d'une grande pièce, et d'une autre plus petite qui était particulièrement affectée aux religieux en tournée , dont les habitudes austères ne s'arrangeaient pas toujours d'une cohabitation avec le premier venu.

Le blessé occupait la première chambre.

Quand la comtesse et sa fille entrèrent, ii était assis dans l'angle le plus sombre de la pièce, que l'obscurité de la nuit avait déjà envahie, et sa tête entourée de linge et de bandages s'appuyait contre la muraille.

Madame de Glanne, tenant toujours le bras de Corisande, s'approcha de lui et lui demanda d'un ton d'affectueux intérêt comment il se trouvait depuis quïl avait pris quelques instants de repos.

— Mieux, madame la comtesse, répondit le blessé d'une voix faible.

— Mon chirurgien -barbier viendra vous

panser dès qu'il sera de retour de sa tournée chez les pauvres gens du pays; et suivant la prière que vous m'en avez faite cette aprèsmidi, j'ai ordonné qu'on eût bien soin de votre cheval, auquel vous paraissez tenir beaucoup.

Le blessé se confondit en remercfments d'une prolixité singulière, et pendant qu'il parlait, le jour baissait rapidement : encore quelques minutes et la nuit serait tout h fait venue.

Corisande en fit tout bas l'observation k sa mère, et ajouta que, dans l'état du pays, cette maison n'était pas un asile sâr pour elles à une pareille heure.

— Eh bien! partons, mignonne, reprit la comtesse; au revoir, mon ami, ajouta-t-elle en s'adressant au blessé.

— Oh ! nous ne sommes pas destinés à nous quitter de sitôt, repartit celui-ci d'une voix ferme, dont l'accent fit tressaillir Corisande de la tète aux pieds.

— Que voulez- vous dire? s'écria madame de Glanne en proie a une appréhension soudaine.

— Rien qui puisse vous être désagréable , non plus qu'à la demoiselle votre fille : je suis

LB CAPITAINB I.A CORSB. 2 14

chargé par monseigneur de Navailles de vous conduire près de lui : nous l'aurons rejoint dans un moment.

— Quoi ! la lettre que vous m'avez apportée...? s'écria de nouveau la comtesse combattue entre la joie et la terreur.

— A été écrite dans votre métairie de Nohant, où nous sommes cachés depuis hier matin , interrompit brusquement le messager de Navailles.

— Mais qui donc étes-vous? demanda k son tour Gorisande , en cherchant à montrer une assurance qu'elle était loin de sentir dans son cœur.

— Qui je suis , mesdames ? Vous allez le savoir.

Et le prétendu blessé , arrachant brusquement les linges et bandages qui le rendaient méconnaissable, courut vers la porte d'entrée, par laquelle arrivaient dans la chambre les dernières clartés du crépuscule à son déclin , et la comtesse et sa fille reconnurent, avec un indicible effroi, le lieutenant Fabri.

— Pas un mot, pas un geste, mesdames, dit-il d'un ton froid et résolu.

— Mais que prétendez-vous faire, monsieur ? repartit Gorisande en entraînant la

comtesse vers la porte , devant laquelle Fabri s'était placé.

— Je vous Fai déjà fait savoir, mademoiselle : vous emmener près de monseigneur de Navailles, qui nous attend à quelques minutes d'ici.

— Ma mère, souffrirez-vous ce dernier outrage?

La comtesse, au lieu de répondre, se tordit les mains avec tous les signes de la plus poignante anxiété.

— Je n'ai point compté sur votre bonne volonté, mesdames, reprit l'incorruptible confident de Navailles , aussi ai-je pris d'avance toutes mes précautions. Holà ! vous autres , ajouta-t-il en élevant la voix.

La porte de la chambre voisine s'ouvrit , et deux hommes de haute taille parurent sur le seuil.

— Vous voyez, reprit Fabri, que toute résistance serait inutile, car elle n'aurait pas d'autre résultat que de nous forcer à employer la violence, ce que nous sommes décidés à faire s'il le faut absolument.

— Lâche ! misérable ! s'écria Corisande en cherchant de nouveau à entraîner sa mère qui semblait pétrifiée à son côté.

— Misérable... soit, mademoiselle; mais lâche, Don pas s'il vous plait, car si Ton m'eût reconnu ce matin, j'aurais fort bien pu essayer la solidité de la potence préparée pour M. de la Curée , au sommet de la tour du commandeur. Voyons, mesdames, consentez-vous à me suivre ?

— Ma mère, dites donc que vous ne le voulez pas ! Unissez votre voix à la mienne pour nous faire entendre de nos défenseurs ! Cet homme nous trompe. Mon cousin n'a pu lui conseiller une semblable infamie !

Fabri fît un signe, et les deux hommes placés derrière la comtesse et sa fille s'avancèrent.

— Si vous criez, dit-il, il y a d'abord beaucoup de chances pour qu'on ne vous entende pas ; et puis, voyez, au nombre des précautions que j'ai prises...

£t Fabri, au lieu d'achever sa phrase, tira de sa poche une longue écharpe de soie, que Corisande reconnut pour appartenir à son cousin.

— Quand vous aurez cela sur la bouche, reprît-il , la portée de votre voix ne sera pas bien longue.

— Ma fille , toute résistance est impossible, balbutia la pauvre comtesse; soumettons-

nous... Mon neveu a sans doute de bonnes intentions... les circonstances seules...

— Me soumettre ! s'écria Corisande, plutôt mourir mille fois ! Au secours ! au se...

Elle ne put achever. Fabri l'avait saisie d'une main par le bras , et de l'autre main il lui enveloppait la tête avec son écharpe de manière à étouffer ses cris.

— Grâce... pitié... miséricorde... M. Fabri ! murmura madame de Glanne d'une voix éteinte et suppliante.

— Madame, répondit Fabri d'un ton ferme, je vous jure sur le salut éternel de mon âme que c'est d'après les ordres de monseigneur de Navailles que j'agis. Ceci n'est pas un rapt, mais une délivrance, et si la demoiselle votre fille avait montré plus de bonne volonté, tout se serait passé convenablement.

Pendant cette réponse de Fabri, qui était à un certain point de vue rassurante, la malheureuse Corisande n'avait pas cessé un seul instant de se débattre, soit pour sortir des mains de Fabri, soit pour arracher le bandeau qui couvrait sa bouche.

Mais en ce moment , vaincue par la fatigue ou persuadée que la force d'inertie serait une meilleure défense, elle tomba immobile sur le :2 14.

sol , comme une personne qu'un évanouissement subit vient de surprendre.

Fabri, qui semblait avoir tout prévu, fit un nouveau signe à ses deux complices , dont les yeux étaient toujours attachés sur lui , et ils s'emparèrent de Corisande , qu'ils chargèrent avec précaution sur leurs épaules après lui avoir lié les mains.

Pendant cette opération , Fabri parlait à voix basse à madame de Glanne qui ne cessait de gémir avec un accent lamentable. Toutefois lorsque ritalien lui o£Prit le bras pour partir, elle n'opposa aucune résistance, se bornant à marmotter entre ses lèvres :

— Vous me promettez bien que mon neveu est au bas de la montagne ?

— Oui, madame la comtesse, avec une bonne litière et une brave escorte... Mais silence ! car nous allons passer à portée de pistolet d'une sentinelle.

— Mon Dieu , protégez-nous ! dît la comtesse à voix basse.

Et le lugubre cortège sortit de la maladrerie en observant de grandes précautions.

La nuit était tout à fait venue, et de plus une brume épaisse enveloppait le sommet de Belleroche.

l<e capitaine daaean.

Il y avait à peine une demi-heure que révénement qui termine le précédent chapitre était arrivé, que déjà la Curée rentrait au château , de retour de sa rapide excursion au camp de l'armée royale. *

Gomme il avait h apprendre des nouvelles importantes à la comtesse et à sa fille, son premier soin, après avoir mis pied à terre, fut de demander à maître Angilbert le major-

dôme, qu'il aperçut dans la cour d'honneur, où il pourrait rencontrer les deux nobles châtelaines, à qui il fallait qu'il parlât sans retard.

Angilbert se hâta d'appeler Mourette pour lui transmettre la question du brave la Curée, et Mourette répondit que sa maîtresse et mademoiselle Gorisande étaient sorties depuis une heure environ pour aller faire leur promenade habituelle sur l'esplanade.

La Curée alors se dirigea de ce côté, un peu surpris que deux femmes délicates restassent aussi longtemps dehors par une soirée humide et sombre, et il pensa qu'elles avaient dû rentrer sans que Mourette s'en fut aperçue.

Cette opinion devint une certitude lorsqu'il eut atteint les abords de l'esplanade. Un brouillard épais et glacial l'enveloppait en entier, et un vent de mer âpre et violent la rendait tout à fait inabordable.

Néanmoins la Curée , pour l'acquit de sa conscience, la parcourut dans tous les sens pour Vassurer qu'il n'y avait personne, et tout en cheminant au hasard il appela à plusieurs reprises madame de Glanne.

— Si vous cherchez les dames qui étaient ici, lui dit une voix d'homme dans l'obscurité.

il y a au moins une demi-heure qu'elles sont parties.

— Pour rentrer au château, sans doute?

demanda la Curée en se rapprochant de son donneur de renseignements, qui était un des hommes de la garnison placé en sentinelle.

— Non, M. le capitaine , répondit le soldat en reconnaissant son supérieur, elles lui tournaient au contraire le dos.

— En étes-vous bien sûr, l'ami ?

— Gomme je le suis d'avoir la figure coupée par ce satané vent de galerne, M. le capitaine; et je me suis dit : Voilà des dames à qui froid et nuit ne font pas peur, car il commençait déjà à faire bien noir quand je les ai vues passer.

— Et de quel côté se sont-elles dirigées?

— Dans l'obscurité où nous sommes, je ne saurais trop vous le dire ; mais il m'a semblé à quelques mots de leur conversation que j'ai entendus, qu'elles allaient voir un homme blessé qui leur a apporté une lettre ce matin.

La Curée n'en demanda pas davantage, car il se dit sur-le-champ que la comtesse et sa fille, surprises parla nuit et l'obscurité qu'augmentait le brouillard, n'avaient pas osé revenir

seules, et qu'elles attendaient que leurs gens vinssent les chercher avec une lanterne.

Dans cette pensée il retourna en toute hâte au château pour prévenir maître Angilbert et Mourette qui furent de son avis.

On alluma des torches de résine; le capitaine Gascon se joignit à la Curée, à maître Angilbert et à Mourette qui portait des vêtements chauds , dont ses maîtresses devaient avoir uq urgent besoin, et tous les quatre se dirigèrent à grands pas vers la maladrerie.

La Curée , sans être précisément inquiet de cette sortie nocturne hors de l'enceinte fortifiée , la trouvait cependant imprudente, et se promit de le dire à madame de Glanne.

Angilbert et Mourette se communiquaient à voix basse des réflexions du même genre : l'un et l'autre étaient cependant bien loin de soupçonner la douloureuse surprise qui les attendait.

Toutefois, en apercevant la porte de la maladrerie toute grande ouverte , un pressentiment sinistre les frappa tous quatre en même temps , et la Curée, qui marchait le premier, laissa échapper une exclamation anxieuse.

A la vue de la chambre déserte , il s'écria d'une voix terrible ;

— iG7 —

— Jësus mon Dieu, un malheur est arrivé ! Angilbert et Mourelte se précipitèrent dans

la petite pièce qui joignait la grande, et dirent avec un accent sinistre :

— Personne ici non plus !

Ils coururent comme des insensés autour de la maison , appelant avec des cris déchirants la comtesse et sa fille , mais les plaintes lugubres du vent seules leur répondirent.

— Il y a du Navailles dans tout ceci , dit la Curée d'une voix sombre. Gascon, reprit-il, cours au château , fais battre les tambours et sonner les trompettes, et qu'avant dix minutes tes chevau-légers soient en selle! Je vous joindrai bientôt.

Après le départ de Gascon , les recherches recommencèrent, non pas dans l'espoir de trouver les deux châtelaines , que Ton croyait bien parties, mais pour essayer de se procurer quelques indices sur les causes de leur disparition.

On visita tous les coins et recoins des deux chambres, puis on marcha, les torches baissées, pour examiner le pavé.

Mourette poussa un cri : elle venait de ramasser un morceau de point de Gènes, froissé et déchiré.

— C'est un lambeau de la fraise de mademoiselle , dit-elle en sanglotant ; ah ! ma pauvre maîtresse ! que lui sera-t-il arrivé?

La Curée arracha de ses mains tremblantes ce précieux débris, et s*écria :

— On leur a fait violence, et elles auront résisté ! Malédiction sur les infâmes qui ont ourdi cet infernal guet-apens ! Mes amis , au château , et que Dieu ait pitié de nous.

En ce moment les roulements sourds du tambour et les sons aigus de la trompette arrivèrent distinctement à leurs oreilles : Gascon avait déjà exécuté les ordres de son chef.

Quand ils arrivèrent dans la grande cour, l'événement déjà connu y faisait le sujet de toutes les préoccupations. Les nombreux domestiques de la comtesse couraient çà et là, chacun d'eux espérant qu'il aurait la bonne fortune de faire quelque découverte utile; les soldats de la garnison se réunissaient en préparant leurs armes comme pour un combat ou un départ , et toutes ces allées et venues, tous ces préparatifs qui s'accomplissaient à la clarté vacillante des torches dont la flamme était agitée par le vent, avaient un aspect sinistre et lugubre qui serrait le cœur.

La Curée rassembla autour de lui les offi-

ciers des lansquenets suisses chargés sous ses ordres de la défense du château, et leur confiraia la triste nouvelle dont ils avaient déjà entendu parler. Son opinion bien arrêtée était que la disparition de la dame châtelaine et de la demoiselle sa fille se rattachait à un complot des Ligueurs expulsés Favant-veilie, et malheureusement renvoyés sur parole ; que ce complot avait sans doute pour but de faire commettre au commandant de la place Fimprudence d'envoyer une partie de sa garnison à la découverte au loin, ce dont Tennemi profiterait pour tenter de s'emparer du château par surprise. Le brave capitaine, surmontant héroïquement la douleur particulière que lui causait cette catastrophe inattendue , ajouta qu'il ne tomberait pas dans ce piège, et que si douloureux que fut. pour lui Tévénement du rapt de la comtesse et de sa fille, il n'en voulait pas moins conserver sous sa main toutes ses forces pour repousser une attaque si elle avait lieu. Il recommanda même un redoublement de surveillance, ordonna que la garnison passât toute la nuit sous les armes, et prévint qu'il visiterait d'heure en heure tous les postes pour s'assurer que ses instructions étaient de point en point suivies.

Ayant ainsi obéi lui-même à la voix de sa conscience, et satisfait à ses devoirs de commandant d'une place de guerre, la Curée crut qu'il pouvait enfin songer aux intérêts de son affection, et prêter l'oreille aux cris d'angoisse de son cœur. £n conséquence, il se rendit dans le quartier des écuries^ où son détachement de chevau-légers avait été tout naturellement cantonné, et il eut la satisfaction de trouver ses hommes la bride en main prêts & partir.

Il tira Gascon k part et lui dit :

— Gascon, si jamais j'eus besoin de ton amitié, ce fut h coup sûr dans cette nuit cruelle.

— Vous aimez la demoiselle châtelaine, répondit Gascon d'une voix compatissante et presque douce , dont l'accent formait un singulier contraste avec l'armure de fer dont ce personnage amphibie était revêtu.

— Quoi ! tu le savais?

— Mais sans doute.

— Ah ! mon pauvre Gascon, mon cœur est rudement féru de ce coup, et si tu ne me viens en aide, toi mon seul reconfort en cette grande détresse...

— Que faut-il faire, capitaine?

— La retrouver, Gascon ; quand tu devrais

la suivre jusqu'au milieu du camp de M. de Mayenne, ou jusque dans Paris.

— Je la suivrai, capitaine; et à moins que le diable ne se mette entre elle et moi, je vous en rapporterai des nouvelles certaines. Vous vous chargerez seulement de prévenir mon mari qui est reste au camp un peu malade. Ce n'est pas qu'il tienne beaucoup à moi; mais comme j'ai son cheval et ses armes , il pourrait bien être inquiet, le pauvre homme.

— Il sera prévenu, et je ferai en sorte de le rassurer. Écoute maintenant. Gascon, les instructions que je vais te donner.

— Je suis tout oreilles, capitaine.

— Il est évident pour moi que c'est M. de Navailles qui a fait enlever sa cousine, à laquelle il est fiancé ; ainsi le soi-disant soldat royaliste de ce matin était l'homme chargé de faire le coup, et sa blessure n'a été qu'un mensonge ayant pour but de le faire entrer dans la maladrerie, où M. de Navailles, connaissant la bonté et compatissance de sa tante et de sa cousine, prévoyait bien qu'elles iraient visiter ce prétendu blessé.

— Capitaine, vous devez avoir raison dans tout ça, dit Gascon qui paraissait beaucoup réfléchir pendant que la Curée parlait.

— L'affaire n'a pu avoir lieu autrement , reprit ce dernier. Cet homme une fois installé dans la maladrerie, où par un fâcheux hasard il se trouvait seul, y aura introduit des complices, et quand les pauvres dames seront arrivées, ces misérables se seront jetés sur elles...

Ici la Curée s'arrêta, en quelque sorte suffoqué par les émotions violentes qui se pressaient dans son sein, à la pensée de tout ce que sa chère Corisande avait dû subir , et h celle non moins douloureuse qu'il n'était pas là pour la défendre.

— Maintenant de quel côté les ravisseurs se sont-ils dirigés ? reprit la Curée après quelques instants de silence; d'une heureuse inspiration à cet égard, mon pauvre Gascon, dépend le succès de ton entreprise.

— Je demanderai à Dieu de me la donner, dit l'excellente virago.

— M. de Navailles, que je tiens pour un gentilhomme sans foi et sans honneur au fond de son âme, continua la Curée, est cependant incapable de violer ouvertement la promesse qu*il a faite au roi , qui lui a accordé la vie sauve et la liberté pour lui et ses gens, à cette condition de ne plus porter les armes contre

lui pendant les derniers mois de cette année.

— C'est vrai qu'on ne manque guère à une parole semblable , si peu loyal qu'on soit, fit Gascon.

— Donc M. de Navailles n'aura probablement pas fait entrer dans ses calculs de conduire les deux pauvres dames dans le camp des Ligueurs ; il aurait d'ailleurs fallu pour cela prendre un long détour ou passer à travers Farmée du roi, et l'une de ces choses n'est pas plus probable que l'autre.

— Alors, capitaine, quel est votre avis?

— Qu'il aura gagné le château de quelque seigneur de ses amis ou de sa nombreuse et puissante parenté, ou bien qu'il se sera dirigé en toute hâte sur Paris, où, une fois parvenu, il me sera impossible de l'atteindre avant la fin de la guerre.

— Capitaine, voulez-vous que je vous dise mon opinion ? demanda résolument Gascon.

— Sans aucun doute, mon ami.

— £h bien ! mon capitaine, c'est la seconde des deux choses qu'il aura faite, parce que c'est la plus avisée.

— Alors, mon pauvre Gascon, si tu ne parviens pas à l'atteindre avant son arrivée dans cette infâme Babylone où tous les crimes peu-

vent se cacher, nous serons privés du bonheur de porter secours à ces nobles dames !

— Qui sait, capitaine? Songez donc que j'ai deux sexes & ma disposition, et que par conséquent la force et la ruse...

— Oh ! oui, mon brave Gascon, je sais que tu es homme par la vaillance du bras, et femme par la bonté du cœur; aussi, comme je te l'ai déjà dit, es-tu mon seul reconfort. Tu vas donc partir avec ton détachement , et parcourir d'abord les environs pour tâcher de recueillir quelques renseignements. Deux femmes ne s'enlèvent pas comme la valise d'un voyageur ; il faut une litière, une escorte, des haquenées tout au moins, et tout cela ne voyage pas par les airs à la façon des gentilles hirondelles. Je regarde donc comme impossible que dans les villages et métairies des environs où tu passeras d'aventure, tu n'apprennes pas quelque chose qui te mette sur la voie de ce que tu dois faire. Alors déploie la plus grande activité, jointe à cette extrême résolution que les braves soldats comme toi savent accorder avec la prudence. Paye tout ce que toi et tes hommes vous dépenserez, afin de n'avoir de querelle nulle part : ainsi d'ailleurs le veut le roi , qui n'entend pas que ses

hommes de guerre , hors le cas d'absolue nécessité, pressurent son pauvre peuple. En conséquence, Gascon, mon ami, voilà ma bourse, et que le bon Dieu t'accompagne.

— Un dernier mol... Si je rejoins ces nobles dames, et que j'aie le bonheur de les délivrer, que devrai-je faire?

— Leur obéir en toutes choses.

— Même si elles ne voulaient pas être sauvées?

— Même en cela. Gascon, répondit la Curée après avoir réfléchi un moment, pour examiner toutes les faces de cette question ayant trait à une idée qui ne s'était pas encore présentée à son esprit, à savoir qu'il ne serait pas impossible que mesdames de Glanne eussent été d'accord avec Na vailles pour leur fuite.

— Cependant, capitaine, il serait dur, après nous être donné beaucoup de mal, avoir couru bien des risques, d'entendre ces belles dames me dire de m'en retourner comme je suis venu et de les laisser continuer leur route.

— N'importe, tu exécuteras leurs ordres. Gascon monta à cheval, et le détachement

s'ébranla au petit pas, conduit par la Curée qui devait donner Tordre aux sentinelles de le laisser sortir.

Le capitaine Gaseon,

(Suite.)

Nous laisserons le pauvre la Curée rentrer au château, en proie à une profonde tristesse de cœur , et dévoré par la plus douloureuse inquiétude d'esprit qu'il eut jamais sentie, pour nous attacher particulièrement aux pas de la petite troupe commandée par la Gasconne y à laquelle nous donnerons tour à tour ce nom et son titre honorifique de capitaine ; et selon que nous nous servirons de l'une ou de l'autre de ces expressions nous la ferons

suivre du féminin ou du masculin, conformément & la double nature de ce singulier personnage, dont Henri de Bourbon n'a pas dédaigné de parler dans son journal militaire.

Gomme cela arrive parfois dans les pays accidentés, lorsqu'il règne un grand vent qui peut mieux balayer un endroit qu'un autre, le brouillard épais dont les longues traînées enveloppaient en entier le plateau au sommet duquel était situé Belleroche, allait toujours en diminuant d'opacité à mesure que l'on descendait le chemin qu'il fallait suivre sur le flanc de la montagne, pour rejoindre à sa base la grande voie de communication de Dieppe à Paris.

Cette circonstance permit à la petite troupe d'accélérer l'allure de sa marche nocturne, et fit espérer à son chef des facilités plus grandes pour l'accomplissement de la délicate mission dont il venait d'être chargé.

Parvenu au bas de la montagne à l'entrée d'un petit village que traversait la route, Gascon le trouva occupé par un détachement des troupes du roi. Il en augura tout naturellement que les gens qu'il devait poursuivre n'avaient pu se diriger de ce côté, et après s'être assuré près du commandant d'une garde avan-

cée que toute cette partie du pays, jusqu'à la mer vers Touest, et jusqu'au camp d'Arqués vers le midi, était également envahie par des corps détachés de l'armée royale, il arrêta surle-champ son plan de campagne en conséquence de cette découverte.

Il se procura d'abord un guide à cheval, lui dit qu'il voulait explorer la contrée vers le nord dans la direction de Saint-Valery-en- Somme, et, conduit par ce gars qui était intelligent, il abandonna la grande route pour entrer dans un chemin de traverse qui tournait brusquement vers la gauche, sous le flanc opposé de la montagne qu'il venait de descendre.

Il marcha assez longtemps sans rencontrer ni un humain ni une habitation , ce qui fut loin de le décourager, car il se disait que plus la contrée serait déserte, et plus il y avait de chances que les ravisseurs de mesdames de Glanne lui eussent donné la préférence pour se retirer après leur audacieux coup de main. Ce qui le confirma encore dans cette opinion, ce fut le dire de son guide qui lui certifia que les troupes du roi n'étaient pas venues de ce côté.

Au petit port de Penly^ où il s'arrêta au

point du jour pour donner un peu de repos à sa troupe et prendre de nouvelles informations, on lui dit qu'on avait entendu pendant la nuit des cavaliers qui côtoyaient le rivage h une allure très-vive. L'homme qui lui donnait ce renseignement ajouta qu'ayant voulu s'enquérir de ce qui ce passait en entr'ouvrant sa porte, une voix impérieuse et rude lui avait enjoint de rentrer chez lui, s'il ne voulait pas recevoir une balle dans la télé.

Gascon ne douta presque plus qu'il ne fût sur la trace de ce qu'il cherchait. Alors, pendant que ses hommes et leurs chevaux se reposaient, il se mit h étudier le pays, s'informa de tous les chemins qui le sillonnaient, et de leurs aboutissants, poussa la précaution jusqu'à graver dans sa mémoire les empreintes que les montures de la troupe entendue pendant la nuit avait laissées sur le sable humide du rivage et acquit la certitude, au moyen de deux pas de chevaux , différents de forme , qui se suivaient, que cette troupe devait escorter une litière.

Quand il eut recueilli tous ces indices et quelques autres encore, il se remit en chemin et marcha jusqu'aux approches de la nuit.

Il se trouvait alors près du bourg d'Oise-

mont, où il ne voulut pas entrer. Il établit donc ses hommes au bivac, aux environs d'une ferme isolée qui o£frait quelques ressources en vivres et fourrages, et après avoir fait toutes les recommandations imaginables de prudence et de vigilance à ses soldats, il s'en alla de nouveau et comme le matin à la découverte. Les habitants de la ferme, qu'il interrogea les premiers, lui dirent d'abord qu'ils ne savaient rien ; mais un valet de charrue, qui rentra sur ces entrefaites, revenant de chercher des poulinières dans un pâturage éloigné, ayant entendu la question de la Gasconne, prit aussitôt la parole pour annoncer qu'il pourrait bien être au courant de ce que demandait monsieur le soldat du roi.

— Eh bien ! mon ami, se hâta de lui dire Gascon, s'il en est ainsi, il ne tient qu'à vous d'avoir cet écu d'or.

£t Gascon montra entre son pouce et son index la pièce qu'il venait de prendre dans son escarcelle en peau de daim, qui était accrochée à l'une des courroies de sa cuirasse.

— Que faut-il dire pour cela, M. le cavalier? demanda le Normand, dont les yeux brillaient comme l'écu d'or qu'il aurait déjà voulu sentir dans sa poche.

— Me dire ce que vous avez vu, Tanii ; et ne le dire qu'à moi.

Au lieu de répondre, le Normand se dirigea vers la porte de la ferme, en faisant un signe de tête pour engager Gascon h le suivre.

Quand ils furent à quelque distance, il s'arrêta, et, se penchant à l'oreille de Gascon, il lui dit :

— Vous cherchez deux dames, n'est-ce pas ?

— Oui, c'est bien cela que je cherche.

— Une vieille et une jeune, je pense?

— Précisément.

— Je les ai vues aussi bien que je vous vois, et même mieux, car alors il faisait encore jour.

— Avaient - elles l'air bien satisfaites de voyager?

— La vieille ne disait pas grand'chose; mais la jeune, quand il s'est agi de se remettre en route , car ils s'étaient arrêtés dans un champ pour faire reposer leurs bêtes, la jeune, monsieur le soldat, ne voulait plus remonter dans la boîte portée sur deux chevaux, où l'au-. tre était restée, et il a fallu employer la force pour la décider. Ils sont repartis environ une heure avant le soleil couchant.

Gascon laissa tomber sa pièce dans la main du manant.

— Est-ce tout ce que vous savez, l'ami ?

— Ma finie non, monsieur le soldat ; car j*ai entendu tout ce qu'ils ont dit; ils ne se sont guère génës : ils ne pouvaient pas me voir.

— Eh bien! si vous m'indiquez la route qu'ils ont prise, je vous donnerai un écu d'or.

— Et combien m'en donnerez-vous si je vous apprends où ils sont à c't'heure ?

— Deux... et quatre si vous m'aidez k les rejoindre.

Le Normand se gratta l'oreille : comme beaucoup de paysans il était très-intéressé, mais il était encore plus poltron.

— C'est que voyez-vous, monsieur le soldat, il y en a là deux grands qui n'ont pas l'air bon, et si vous n'êtes pas de leurs amis, ils pourront bien....

— Soyez tranquille, je n'ai pas plus envie que vous de m'attirer une mauvaise affaire ; mais pour vous rassurer, l'ami, j'irai les joindre sous un costume qui m'empêchera d'être reconnu.

— Et j'aurai les quatre écus d'or?

— Si vous me promettez de me servir fidèlement, je vous les donnerai tout de suite.

— J'en lève la main, fit le Normand en joi-

gnant, avec une sorte de résolution sournoise, le geste à la parole.

— Alors voilà vos quatre pièces ; mais parlez vite et clairement.

— J'étais couché le long d'une haie qui me séparait du camp où ils étaient. Les deux grands, dont je vous parlais tout à l'heure, sont venus tout près de moi, et j*ai entendu celui qui paraissait le maître dire à l'autre qu'ils iraient coucher ce soir à la Croix de Lorraine, une auberge isolée entre Oisemont et Péquigny.

— Combien faut-il de temps pour s'y rendre à cheval ?

— Trois quarts d'heure environ.

— C'est bien ; allez manger un morceau et tenez vous prêta me suivre.

Quand ils furent rentrés à la ferme, Gascon prit à part la fermière, grande et robuste Normande d'une cinquantaine d'années, et après qu'ils eurent causé pendant quelques instants à voix basse, ils passèrent dans une pièce voisine.

Au bout d'un quart d'heure ils revinrent, et en les voyant le valet de charrue qui se dépêchait d'avaler sa soupe pour être prêt à partir avec le soldat, resta la bouche ouverte et la cuiller en l'air.

La fermière, qni était sortie avec un homme d'armes, rentrait accompagnée d'une grande et grosse femme, laquelle portait le costume de paysanne normande avec une aisance à faire croire qu'elle n'en avait jamais mis d'auti*e de sa vie.

C'était la Gasconne dans toute la sincérité de son véritable sexe, et réellement méconnaissable.

— Vous voyez, l'ami, dit-elle au paysan qui la contemplait d'un air de stupéfaction comique élevée jusqu'à la puissance de l'hébélement, que vous ne courrez aucun risque à venir avec moi. Je suis votre marraine, que vous conduisez à Péquigny pour y chercher une place; c'est du moins ce que vous devez dire aux personnes qui vous questionneront h l'auberge de la Croix de Lorraine, où nous allons coucher ce soir.

— Mais vous n'êtes donc pas un soldat? balbutia le paysan.

— Je suis pour vous ce que je viens de vous dire, et pas autre chose , l'ami ; tâchez même d'oublier que vous m'avez vu dans un autre costume que celui que je porte en ce moment. Étes-vous prêt à partir ?

— Oui, ma marraine, répondit le Normand

qui, remis de sa surprise, et reprenant son naturel madré et cupide, comprenait qu'il avait tout intérêt à satisfaire de son mieux le généreux voyageur qui l'initiait à une expédition mystérieuse.

— Eh bien ! attendez-moi iei pendant quelques minutes.

La Gasconne sortit après avoir prononcé ces paroles , et elle se rendit directement dans le champ où ses compagnons s'étaient établis pour la nuit.

Elle appela à l'écart celui sur lequel elle comptait le plus, et après lui avoir expliqué brièvement les motifs de son changement de costume, elle ajouta :

— J'ignore ce que le sort décidera de moi, mais si d'ici douze heures je ne suis pas revenue près de vous, vous retournerez vers M. de la Curée et lui ferez connaître que je suis morte ou employée à son service ; mais dans aucun cas vous ne chercherez à savoir ce que je suis devenue, à moins qu'il ne vous le commande.

Et la Gasconne rentra à la ferme où le gars l'attendait, un gourdin dans une main et une énorme pomme verte dans l'autre.

Ils se mirent aussitôt en route, et marchèrent à grands pas sans échanger une parole.

Seulement quand ils approchèrent du terme de leur voyage, ce qui fut indiqué à la Gasconne par un geste de son guide, dont la main lui montrait une lumière assez près d'eux , la virago rappela une dernière fois au Normand qu'elle était sa marraine, et qu'il l'a conduisait à Péquigny , où elle voulait entrer en condition»

La recommandation était à peine formulée, qu'un formidable cri de qui-vive força la Gasconne à s'arrêter et à répondre le mot sacramentel : ami.

— Passez votre chemin, reprit la voix qui avait crié le terrible qui-^vive,

— C'est ce que nous ne pouvons pas faire, puisque nous avons l'intention de coucher ce soir à la Croix de Lorraine.

— C'est impossible : la Croix de Lorraine a déjà plus de voyageurs qu'elle n'en peut contenir.

— Nous resterons au coin du feu de la cuisine.

— La cuisine est occupée par un corps de garde.

— Alors nous irons dans la grange.

— La grange est pleine de chevaux.

— Nous trouverons toujours bien un coin.

Ayez pitié de nous ! Uoe pauvre bonne femme et son filleul.

L*homme qui avait soutenu ce colloque avec la Gasconne ne répondit pas ; mais on Tentendit causer à voix basse avec une autre personne qui devait se trouver près de lui, et que l'obscurité de la nuit empêchait de voir.

— Eh bien ! avancez, cria-t-on au bout de quelques minutes , mais si vous n'êtes pas ce que vous avez dit, vous passerez un mauvais quart d'heure.

La Gasconne entraîna son prétendu filleul qui tremblait comme la feuille, car cetaccueil n'était pas très-amical, et tous deux se trouvèrent bientôt en présence d'un homme de haute taille en pourpoint de buffle, qui se tenait sur le seuil de l'auberge. A quelques pas plus loin on voyait la sentinelle dont le cri avait forcé les voyageurs à s'arrêter.

— Vous êtes bien obstinée , la mère , dit l'homme au pourpoint de buffle , et peu s'en est fallu que je ne vous fisse envoyer une arquebusade , pour vous apprendre à laisser en repos les gens qui ne veulent pas qu'on les dérange. Tudieu ! la mère, quelle gaillarde vous êtes! et ce nigaud est..., dites-vous?

— Mon filleul , monsieur l'officier , répon-

dit la Gasconne de sa voix la plus douce.

— Et où allez-vous comme cela ?

— A Pëquigny, ou Ton m'a dit que je trouverais une condition.

— Allons, vous pouvez entrer dans la cuisine ; mais, corpo di bacco, c'est à la condition que vous y resterez, vous et ce grand dadais, et que vous ne chercherez pas à savoir ce qui se passera dans le reste de la maison. L'auberge de la Croix de Lorraine est pour ce soir à mon maître, et j'ai le droit d'y commander.

La Gasconne promit tout ce qu'on voulut, et comme elle avait franchi le seuil de la maison pendant ces injonctions péremptoires, elle s'installa dans l'angle rentrant d'une immense cheminée, où flambait un feu à rôtir un bœuf, mais qui , pour le moment , se bornait à faire gémir deux ou trois marmites , chanter une énorme poêle pleine de friture, et gémir cinq ou six broches posées les unes au-dessus des autres, et chargées d'oies, de poulardes , de dindons, de canards et de petits-pieds.

La Gasconne comprit à ce superbe aspect de cuisine que la compagnie devait être nombreuse, et ne doutant plus que ce ne fût l'escorte chargée de la garde des dames enlevées qui la composait en partie, elle s'applaudit

d'avoir usé de stratagème pour reconnaître le terrain.

Des hommes d'armes, et d'autres qui avaient l'air de valets, allaient et venaient dans la cuisine, mais la Gasconne, ne connaissant ni Fabri, ni son maître Navailles , ni aucun des serviteurs de celui-ci, ne pouvait acquérir une complète certitude que son but fut atteint. Seulement, comme elle en avait la présomption morale, elle observait tout ce qui se passait autour d'elle, et espérait que la lumière finirait par jaillir de façon ou d'autre.

Elle vit préparer un souper qui fut porté à l'étage supérieur de la maison , tandis qu'on servait d'autres tables dans la salle commune du rez-de-chaussée : c'était un nouvel indice.

L'instant d'après, un jeune et beau cavalier, que tout le monde traitait avec respect, vint demander une écuelle de lait chaud, qu'on se hâta de monter encore au premier étage.

Plus tard , le même personnage revint encore , et s'informa si l'on ne pourrait pas lui procurer une des servantes de la maison pour veiller une jeune dame qui était malade.

L'aubergiste répondit que ce serait certainement possible plus tard, mais que pour le moment toutes ses servantes étaient occupées.

En ce moment l'homme au pourpoint de buffle s'approcha du beau cavalier et lui dit quelques mots a Toreille.

— Tu as peut-être raison, répondit- il, elle est robuste , elle parait honnête ; demain matin elle s'en ira loin d'ici, et l'on ne pourra s'adresser à elle pour la faire bavarder : ce doit être ce qu'il nous faut.

Et s approchant de la Gasconne , qui faisait semblant de sommeiller au coin du feu, il reprit :

— Voulez-vous , ma bonne, passer la nuit auprès d'une jeune dame malade ?

La Gasconne se frotta les yeux comme une personne qui s'éveille.

Le beau cavalier répéta sa question , en la faisant suivre d'une promesse de récompense.

— Je veux bien , mon beau seigneur , répondit la Gasconne du ton d'une personne simple.

— Alors suivez-moi.

Et il reprit le chemin de l'escalier suivi de la Gasconne.

XXVIlî

lie seeret qa^apprend la GMieonne.

Nos lecteurs ont déjà compris que la Gasconne, merveilleusement servie par les circonstances, et grâce k l'activité et à rintelligence qu'elle avait déployées, venait d'accomplir avec bonheur la première partie des instructions données par le brave capitaine la Curée, juste vingt-quatre heures auparavant.

C'était bien en effet l'escorte de soldats li-

LB CAPITAIHB L4 CORÉB. 2 17

gueurs, chargée de garder la comtesse et sa fille, que notre virago joignait à Tauberge isolée de la Croix de Lorraine.

L'homme au pourpoint de buffle, qui semblait commander cette troupe, dont la Gasconne n'avait pu encore apprécier exactement la force, était Fabri, Texécuteur du rapt de Gorisande.

Le beau seigneur auquel il obéissait était Navailles lui-même, qui, sans violer précisément la parole qu'il avait donnée au roi de ne rien entreprendre contre Belleroche jusqu'à l'expiration de l'année courante, venait cependant de se relever de son échec de la façon la plus utile pour lui, et, ce qu'il ne savait pas encore, la plus cruelle pour son antagoniste la Gurée.

Nous avons laissé la Gasconne accompagnant Navailles à l'étage supérieur de l'auberge.

Ils entrèrent tous deux dans une grande pièce carrée sur laquelle ouvraient plusieurs portes numérotées : c'était comme le vestibule des chambres à coucher des voyageurs.

Un homme d'armes, la pertuisane sur Tépaule, était en sentinelle dans cette pièce ; ainsi aucune précaution n'avait été négligée par4es ravisseurs, qui s'attendaient sans doute

à être poursuivis depuis le moment ou leur hardi guet-apens avait été découvert.

— Attendez-moi là, la bonne mère, dit Na- Tailles à la Gasconne, après avoir prêté un instant Toreille à un bruit de voix de femmes qui se faisait entendre dans une des pièces voisines.

Et 11 écouta encore.

— Je vais, repri^-il, m'informer si la jeune dame que vous devez veiller pendant cette nuit est disposée à vous recevoir.

Navailles en prononçant ces paroles frappa h une des portes numérotées.

On ne l'invita pas immédiatement à entrer, et le bruit de voix continua toujours.

Alors il se décida à ouvrir doucement la porte et à se présenter sur le seuil, dans une attitude discrète et presque craintive.

La Gasconne examina d'un coup d'œil rapide une partie de la chambre dans laquelle son introducteur voulait pénétrer, et elle reconnut avec un profond sentiment de satisfaction mademoiselle de Glanne debout en face de la porte que Navailles venait d'ouvrir.

— Encore, monsieur! dit Gorisande d'un ton impérieux et irrité, vous m'aviez cependant promis... Ah! j'oubliais, ajouta-t-e11e Avec

un sourire amer et méprisant, quand le noble marquis de Na vailles fait une promesse, on sait i quoi il faut s'attendre.

— Ma cousine, je venais prendre vos ordres au sujet de cette femme pour vous servir, que ma tante...

— Ma mère, repartit Gorisande en s'adressant à la comtesse, que la Gasconne ne pouvait apercevoir de la place où elle était, vous avez demandé, k ce qu'il parait, à M. de Na vailles une femme pour vous servir, et il vient prendre vos ordres, en courtois et galant chevalier qu'il est.

— Mignonne, c'est pour vous que j'ai demandé cette femme , répondit madame de Glanne, dont la Gasconne reconnut la voix faible et l'accent craintif; souffrante comme vous êtes...

— Je n'accepterai pas ses soins, ma mère, interrompit Gorisande résolument, et puisque M. de Navailles, mon amoureux et délicat fiancé, a jugé h propos de remplacer mes femmes de service par des lansquenets, je m'en tiendrai là jusqu'à nouvel ordre.

— Ma cousine, je vous ai proposé d'écrire à M. de la Gurée pour le prier de vous envoyer votre chambrière Mourette, dit Navailles d'un

ton calme, dans lequel il était cependant facile de reconnaître une nature violente qui prend sur elle-même pour se contenir.

— Et j'ai accepté, monsieur; mais à la condition que nous resterions céans jusqu'à sa venue, et vous, vous n'avez pas donné suite à votre proposition, parce que vous avez craint, en attendant ici la réponse de M. de la Curée, qu'il ne vint vous l'apporter lui-même.

— Ma cousine ! ! ! s'écria Navailles d'une voix sourde dont l'intonation était terrible. Enfin , voyons , reprit-il avec plus de calme , que décidez-vous au sujet de cette femme que j'ai, après tout, requise pour vous?

— Moi ? fit Gorisande , je suis prisonnière, et en cette qualité je ne décide rien, je ne veux rien... je ne vous demande pas même ma liberté, M. de Navailles , car je sens que je serais ingrate si vous me l'accordiez maintenant. Vous avez envoyé chercher un médecin pour arrêter la fièvre qui me dévore : je ne répondrai à aucune de ses questions et ne prendrai rien de ce qu'il m'ordonnera ; vous avez fini par comprendre que deux femmes en voyage devaient avoir près d'elles une personne de leur sexe pour les servir, et vous êtes allé je ne sais où requérir , par violence

sans doute, une chambrière de hasard; mais je vous avertis que je refuse positivement ses soins. Enfin sachez bien que jusqu'à ce que nous soyons arrivées & Paris , qui est, ditesvous, le terme de notre captivité', je ne prendrai de nourriture que ce qu'il m'en faudra pour ne pas mourir de faim ; je ne me coucherai pas afin d'être toujours prête a seconder ceux qui tenteraient notre délivrance, et je vous prouverai dans les petites comme dans les grandes choses que tout lien amical est à jamais brisé entre nous. Maintenant si la dame ma mère consent à se servir de votre servante campagnarde, je ne m'oppose pas à ce qu'elle entre ici, surtout si cela doit avoir pour résultat de me débarrasser plus vite de votre présence.

— Ah ! mignonne, mignonne, peux-tu parler ainsi à l'enfant de mon frère? balbutia madame de Glanne dont la voix incertaine et tremblante annonçait qu'elle pleurait.

Gorisande fit une réponse à sa mère, mais la Gasconne ne l'entendit pas, car, en ce moment , Navailles avait refermé la porte pour venir auprès d'elle.

— Vous voyez , la bonne mère , lui dit-il à voix basse, que ce ne sera pas une petite

a£faire pour vous que de soigner cette uoble demoiselle ; mais soyez douce et patiente , et avec Taide de sa mère peut-être en viendrez- Tous à bout. Sa maladie est là.

Et Navailles montra son front avec plusieurs gestes expressifs qui étaient destinés à faire croire à la Gasconne qu'elle allait avoir à surveiller une folle.

— Je comprends, monsieur, répondit-elle, c'est bien malheureux... une jeunesse comme ça.

— Il peut se faire , reprit Navailles , qu'elle s'adoucisse à votre égard quand elle se sera un peu accoutumée à votre présence ; mais n'allez pas croire au moins tout ce qu'elle vous dira. La pauvre enfant est folle, et sa mère, qui est ma propre tante, m'a prié de l'aider à la conduire à Paris , où elle va tâcher de la faire guérir. Ainsi tout ce qu'elle vous contera de violence, d'enlèvement, de machinations odieuses, n'y ajoutez aucune foi, excepté en apparence, pour ne pas l'irriter.

— J'avais deviné tout ça, dit la Gasconne avec la finesse niaise d'une habitante de la campagne, et vous pouvez être tranquille, mon bon monsieur.

— N'allez pas vous laisser gagner par elle

au moins, ajouta Navailles d'un ton sévère et presque menaçant.

La Gasconne cligna de l'œil, comme pour faire entendre que Ton pouvait se fier à elle.

— Peut-être, poursuivit Navailles , cherchera-t-elle à vous persuader de l'aider dans un projet d'évasion ; mais vous avez dû voir, la bonne mère, à la manière dont cette maison est gardée, que ce serait vous associer à un acte de folie, qui vous exposerait d'ailleurs h perdre la récompense que je vous ai promise et h encourir toute ma colère.

La Gasconne répéta son clignement d^œil.

— Du reste, la bonne mère, les plus grands égards, la plus extrême douceur... la pauvre enfant est si malheureuse !

Navailles prononça ces dernières paroles d*un ton dont l'hypocrisie était si évidente, qu'il fallut à la Gasconne tout son dévouement & son capitaine pour lui donner la force de se contraindre y et de refouler au fond de son âme le désir ardent qu*il éprouvait de saisir le beau seigneur k la gorge et de l'étrangler en un tour de main.

— Vous serez coûtent , monsieur , dit-elle précipitamment, et si je m'aperçois de quelque chose j'irai vous prévenir tout droit; oh ! je ne

suis pas de ces femmes qu'on tourne comme on veut, et je prétends vous montrer de quoi je suis capable.

Navailles alla ouvrir de nouveau la porte.

— Ma tante, dit-il, voilà une bonne paysanne qui ne demande qu'à vous être agréable, ainsi qu'à ma cousine.

— C'est bien, mon neveu, et je vous remercie, répondit madame de Glanne.

Navailles se recula pour livrer passage à la Gasconne qui le suivait, puis il se retira discrètement.

Madame de Glanne était assise près de la cheminée à Tune des extrémités delà chambre, que Corisande parcourait à grands pas avec tous les signes de la plus violente agitation.

La Gasconne passa près d'elle sans qu'elle eût l'air de s'apercevoir de sa présence : elle ne tourna pas même les yeux de son côté, et continua sa promenade.

L'accueil de la comtesse fut plus amical. Elle fit à la virago une bienveillante inclination de tête, lui dit avec bonté de ranimer le foyer qui s'en allait mourant, et lui indiqua dans un angle obscur de la chambre un grand escabeau sur lequel elle pourrait s'asseoir lorsqu'on n'aurait aucun service à réclamer d'elle.

La Gasconne plaça dans la cheminée deux ou trois grosses bûches qui se trouvaient là et quelques menus branchages , puis elle se hâta de gagner la place qui lui avait été indiquée , et dont Fobscurité lui convenait à merveille parce qu'elle sentait la nécessité de n'être reconnue que de Corisande d'abord si cela était possible.

Quelques instants s'écoulèrent ainsi. La comtesse soupirait , gémissait, levait les mains au ciel, toujours assise au coin du feu, et sa fille marchait, marchait sans s'arrêter une seconde et sans proférer une parole.

— Mignonne, vous me ferez mourir, murmura la comtesse d'une voix à peine intelligible*

Corisande alla jusqu'à l'extrémité opposée de la chambre, mais quand elle revint elle se dirigea vers sa mère en la regardant avec affection.

— Je fais ce que je peux pour me vaincre, lui dit-elle tendrement, pardonnez- moi si je ne réussis pas.

— Ayez patience, ma fille; je ne vous demande pas autre chose, car je comprends votre colère, et intérieurement je la partage.

— Non, ma mère, non, vous ne la partagez pas ; autrement vous ne le traiteriez pas avec

autant d'amitié que vous faites. II en augure que vous Tapprouvez, et c'est ce qui achève de me mettre au désespoir.

— Mais que puis-je faire, mon Dieu ?

— Lui montrer votre indignation comme je lui montre la mienne ; lui dire, comme je le fais , que tout est fini entre nous ; enfin lui persuader qu'il n'a rien à attendre de son infâme action.

— Ne vaudrait-il pas mieux, mignonne, lui laisser croire que tout peut encore s'arranger s'il agit mieux à notre égard ?

— Tout s'arranger, ma mère ! qu'entendezvous par ces paroles qui font bondir mon cœur d'indignation ?

— Qu'il vous aime, ma fille... et que...

— Lui m'aimer, ma mère ! interrompit Corîsande avec force ; comment pouvez-vous le croire encore après son indigne conduite envers nous?

— Cette conduite est justement pour moi une preuve certaine de son amour, mignonne.

— II n'y a pas d'amour sans respect , ma mère!

— Il aura perdu la raison.

— Lui, perdre la raison ! non, non, ne vous en flattez pas ! Il n'a commis cette lâche action

que dans la pensée qu'elle m'obligerait à devenir sa femme : eh bien ! c'est ce qui ne sera pas, je vous le jure sur le salut de mon âme ! Ce n'est plus de l'indiffërence^derëloignement qu'il m'inspire, c'est de la haine, de la haine incurable et du mépris pour toujours !

— Que gagnerez -vous, ma fille, à le lui laisser voir ?

— C'est de quoi je m'inquiète peu, car je ne tiens pas & le ramener à des sentiments meilleurs.

— Songez donc que nous sommes en son pouvoir; qu'il est tout - puissant ; que nous n'avons personne pour nous protéger !

— Une fois à Paris, il faudra bien qu'il nous laisse libres.

— Et qui vous dit qu'il nous y conduira s'il est une fois bien convaincu qu'il n'a rien à espérer de nous? Ne peut-il pas nous mener dans un de ses châteaux, et nous y retenir prisonnières ?

— Oh ! je m'attends à tout de lui. Mais que m'importe , puisque je suis décidée à mourir plutôt que de céder.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! s'écria la pauvre comtesse en se tordant les mains de désespoir.

— Écoutez , ma mère, reprit Gorisande, le ciel m^est témoin que s'il ne fallait sacrifier que mon bonheur pour vous rendre le calme, je le ferais sans hésiter ; mais laisser croire à un homme qui nous a outragées que je puis devenir sa compagne, consentir à porter son nom qui m'est odieux , voilà ce que ne je ferai jamais. Eh bien ! quand cette conviction sera entrée dans son esprit, et elle y entrera aussitôt qu'il aura bien compris que vous êtes d'accord avec moi pour le repousser, alors il renoncera à son lâche projet ; mais jusque-là n'y comptez pas, et voilà pourquoi je veux que de mon côté, du moins, il ne puisse conserver aucune espérance.

— Mais encore une fois nous n'avons pas de défenseurs !

— J'écrirai au roi qui m'a promis sa protection.

— Votre cousin est hors de son atteinte.

— Pour le moment ; mais plus tard ?

— Et que deviendrons-nous d'ici là ?

— Nous nous défendrons par notre seul courage... Et puis je suis sure que Dieu aura pitié de nous, ma mère : il existe dans ce monde un cœur généreux et un bras vaillant sur lesquels je compte.

— Et de qui donc parlez-vous, mignonne?

— De l'homme qui m'a sauve une fois la vie, ma mère... de M. de la Curée.

— Mais vous ne pouvez réclamer son secours, ma Gile.

— Je n'en aurai pas besoin.

— Et à quel titre vous l'offrirait-il de luimême? Il n'est ni votre parent ni votre ami.

— Qu'importe s'il m'est dévoué comme s'il était l'un ou l'autre ?

— Mignonne, vous oubliez qu'il n'est pas votre égal.

— Pas mon égal , ma mère ! mais qui donc oserait se croire au-dessus du vaillant homme de guerre que le roi de France traite avec amitié, et qu'il a surnommé le brave des braves?

— Tout cela est bel et bon en temps de guerre civile, mon enfant ; mais quand la paix sera une fois rétablie dans le royaume, comme chacun alors reprendra sa place, M. de la Curée redeviendra un mince compagnon qui n'aura pas ses privances au Louvre , et dont nul ne se souviendra, hormis les vieux soudards avec lesquels il aura guerroyé. Franchement, mignonne, vous ne pourriez sans vous manquer à vous-même accepter les services d'un si petit

gentilhomme , et c'est déjà un grand oubli de fiertë que de les souhaiter en ma présence , comme vous faites.

— Ne vous en déplaise, ma mère, si j'étais libre d'appeler quelqu'un h mon aide dans la détresse où je suis, ce serait cependant à lui et non à aucun autre que je m'adresserais.

— Et s'il osait ensuite demander votre main pour sa récompense , la lui accorderiez- vous, mignonne? demanda madame de Glanne d'un ton ironique qui ne lui était pas habituel.

— Ma mère , repartit Corisande en rougissant , je pourrais me dispenser de répondre à votre question, sous le prétexte que la circonstance dont vous parlez n'étant nullement probable, il est fort inutile que je décide quel parti je prendrais ; mais je serai plus franche que cela avec vous, et je vous dirai sans détour que de tous les hommes que j'ai connus jusqu'à ce moment, M. de la Curée est le seul qui m'ait paru vraiment digne de l'amour d'une femme dont le cœur est assez haut pour attacher plus de prix à des vertus mâles comme les siennes qu'à des agréments frivoles et passagers comme ceux des beaux seigneurs que vous avez cités souvent en ma présence comme des modèles d'élégance et de chevalerie.

— Mais , ma fille , vous n'avez donc pas remarqué comme il est laid ?

— Je n'ai souvenance que de la grande âme qui étincelle dans son regard k chaque parole qu'il prononce.

— Et gauche dans ses façons, reprit la comtesse en continuant k poursuivre son idée.

— Ma mère , si vous l'aviez vu comme moi le jour où il s'est précipité l'épée à la main sur les malandrins qui m'entraînaient avec Mourette à la Croix du Trahoirj vous n'en parleriez pas comme vous faites. C'est vrai qu'après qu'il m'eut délivrée il me parut bien laid, mais tant que dura la lutte entre lui et nos ravisseurs, il me semblait voir en Igi le dieu des batailles descendre sur la terre pour me proléger.

— Jésus mon Dieu , l'aîmeriez-vous , mignonne? s'écria la comtesse avec l'accent d'une personne vivement effrayée.

— Ma mère , vous me faites une question que je ne me suis pas encore adressée à moimême , répondit Corisande , et mon embarras est grand...

— Si vous êtes embarrassée, c'est que vous Taimez, mignonne, interrompit vivement madame de Glanne.

— Je le crois aussi, ma mère.

— Et qu'espérez-vous de cet amour, ma fille?

— J'en suis heureuse au fond de mon cœur sans en attendre rien, ma mère ; et en aimant M. de la Curée il me semble que j'aime tout ce qui est noble et grand dans ce monde.

— Mais vous l'avez à peine vu ?

— Gela m'a suffi pour le deviner.

— Ainsi, ma fille, pour la première fois depuis que vous êtes en âge d'avoir une volonté, nous allons cesser de nous entendre?

— Est-ce bien la première fois, ma mère ? répondit Corisande avec mélancolie et tristesse.

— Oui, repartit vivement madame de Glanne , car j'eusse fini par céder sur l'article du mariage avec votre cousin ; mais ici , ma fille, c'est impossible : l'ombre de votre noble père se dresserait devant moi pour me défendre.

— Mais je ne vous demande rien, ma mère, interrompit doucement Corisande, et si j'aime M. de la Curée, ce n'est pas une raison pour que je sois jamais dans le cas de vous déplaire en désirant l'épouser. Sais-je seulement si lui me rend l'affection que je lui porte?... Puis dans la position...

Corisande, pendant cette longue et pénible conversation avec sa mère, s'était remise à marcher dans la chambre , et le hasard avait voulu qu'au moment où elle prononçait ces mots, sais'je seulement si lui me rend l'affection que je lui porte? elle se trouvât à deux pas de l'angle obscur où s'était retirée la Gasconne.

— De la prudence, mademoiselle, dit celleci à voix basse : il vous aime.

Le eompl^it

Il est aîsë de comprendre comment mademoiselle de Glanne s'était interrompue au milieu de sa phrase en entendant une voix inconnue répondre en quelque sorte à sa pensée.

Elle comprit sur-le-champ qu'il y avait là un mystère favorable qui la concernait, et elle eut assez d'empire sur elle-même et de présence d'esprit pour ne laisser éclater aucune surprise.

Telle fut sa première impression, et pour le moment il n'en fallait pas davantage, car une fois avertie il était à peu près sûr qu'elle ne ferait pas d'imprudence.

Elle continua donc a marcher encore pendant quelques minutes dans l'appartement, en évitant toutefois de passer près de la Gasconne, puis elle se rapprocha de sa mère, qui pleurait silencieusement au coin du feu , prit une de ses mains, la porta à ses lèvres et lui dit avec un adorable mélange de tristesse et de câlinerie :

— Ne nous querellons pas, ma bonne mère, je vous en supplie, et dites-vous bien que si je vous résiste pour une chose je ne vous désobéirai pas pour une autre. Promettez-moi donc que vous ne me contraindrez pas à épouser M. de Navailles, et, de mon côté , je vous promettrai de ne me jamais marier sans votre aveu.

— Mignonne , sur le premier point je suis intérieurement d'accord avec vous, parce qu'il me semble impossible, après ce qui vient de se passer, que vous puissiez encore être sa femme; mais où est la nécessité dé le lui répéter sans cesse? Mieux vaudrait, ce me semble, le laisser au moins dans l'incertitude, afin qu'il ne

<3rât plus inutile de nous traiter favorable* ment ; puis une fois hors de son pouvoir, nous aviserions à nous mettre à Tabri du malheur de retomber encore entre ses mains.

— £h bien ! ma mère , chargez-vous de ce soin, car moi je ne saurais... la haine qu'il m'inspire est trop forte... seulement ne pro* mettez rien de positif en mon nom. Loin de là, dites au contraire que je suis irritée au dernier point , mais que vous espérez me ramener... et au fait peut-être encore l'espérezvous? ajouta d'une voix caressante Gorisande en se penchant vers la comtesse pour lui présenter son front h baiser.

— Mais, mignonne , je n'ai pas fait autre chose depuis hier que de prononcer des paroles conciliantes ; c'est votre violence qui a tout gâté.

— Je ne sais pas dissimuler , et ce qu'il a fait est si infâme... mais enfin, ma bonne mère, je tâcherai de me contenir, afin que vous et moi nous ayons du moins la consolation d'avoir la paix.

La Gasconne comprit en ce moment que non-seulement elle ne courait aucun risque & se montrer, mais encore qu'il était opportun et même indispensable de le faire. Gorisande

était avertie, son changement de langage l'indiquait de la façon la plus claire, il ne restait donc qu*& le confirmer, dans le pressentiment d'un appui quelconque qu'elle devait avoir.

En conséquence de cette réflexion la Gasconne quitta sa place k l'écart, pour se rapprocher des deux dames, comme si elle supposait qu'elles pussent avoir besoin d'elle.

Corisande l'examina aussitôt avec attention.

Elle reconnut d'abord dans la grande et robuste paysanne normande le chef d'un petit détachement de chevau-légers que le roi avait envoyé à la Curée; puis elle se souvint que Mourette lui avait conté , ce qui ne l'avait pas beaucoup frappée alors, que ce chef était une femme qu'on appelait le capitaine Gascon.

La vérité lui apparut alors tout entière. Non-seulement la Curée lui envoyait un secours, un appui ; mais encore il avait fait choix pour cette mission de confiance d'une personne qui pourrait approcher sans inconvenance une jeune fille : noble et touchante délicatesse qui contrastait vivement avec la brutalité de la conduite de Navailles.

Maintenant comment cette personne étaitelle parvenue à tromper la vigilance d'Amaury , au point d'arriver jusqu'à Corisande sous ses

auspices? Voil& ce qu'on ne pouvait guère deviner de prime abord , mais cela importait peu, le fait principal ne laissant plus de doute. Il fallait à présent trouver le moyen d'avoir un entretien particulier avec cette personne, et le bonheur voulut que la comtesse vînt pour cela en aide h sa fille en lui disant :

— Mignonne, puisque vous m'avez bien voulu promettre d'être plus calme, ne consentirez vous pas h prendre un peu de repos?

— Je ferai ce que vous voudrez, ma mère.

— Je resterai dans cette chambre qui précède celle qui a été désignée pour vous, mon enfant, reprit la comtesse, et si vous avez besoin de quelque chose cette nuit vous m'appellerez. Comment vous sentez-vous à présent ?

— Mieux, ma mère, il me semble.

— Ah ! le ciel en soit loué !

— Vous allez me promettre de vous coucher aussi ma mère?

— Je le ferai de grand cœur, mignonne ; mais d'abord je vous conduirai chez vous : venez donc avec moi.

Et la comtesse se levant prit le bras de sa fille et l'emmena dans la chambre voisine.

La Gasconne les suivit, bien qu'elles ne lui en eussent pas donné l'ordre.

— Si vous m'en croyez, ma mère, dit Corisande quand elles furent arrivées dans l'autre pîéee, nous nous jetterons sur nos lits tout habillées, afin d'être prêtes sur-le-champ en cas d'alerte.

— Il me semble aussi que c'est plus sage, mignonne. Et maintenant prions Dieu de nous protéger.

Elles s'agenouillèrent toutes deux, et Cori* sande vit avec plaisir que la Gasconne imitait leur exemple.

Elles prièrent longtemps, et avec cette ferveur exaltée que les âmes croyantes ressentent toujours dans les grandes épreuves de la vie, et quand elles se relevèrent elles purent se sourire avec plus de confiance, et échanger avec moins de tristesse leurs souhaits de bonne nuit.

— Bonne femme, dit madame de Glanne k la Gasconne , vous resterez céans jusqu'à demain, et veillerez à ce que le feu ne s'éteigne pas ; puis, si la demoiselle ma fille avait besoin de quelque chose, vous me viendrez quérir.

Après ces recommandations, la comtesse embrassa tendrement sa fille, et retourna dans sa chambre, dont elle laissa la porte de communication entr'ouverte.

Quand elle fut sortie, Corisande posa un doigt en long sur sa bouche, et la Gasconne fit un signe de tète pour indiquer qu'elle comprenait qu'il était prudent de garder le silence pendant quelques moments.

Au dehors on n'entendait que le murmure du vent d'automne , et de temps en temps le pas de la sentinelle qui passait et repassait devant l'entrée principale de l'auberge.

A l'étage inférieur retentissaient tour à tour des cliquetis de verres ou d'assiettes , et des éclats de voix ; puis une parole impérieuse et brève s'élevait parfois pour recommander plus de calme.

Un quart d'heure s'écoula ainsi.

Corisande , qui était restée debout près de la cheminée, se risqua alors à aller sur la pointe du pied dans la chambre de sa mère ; elle entr'ouvrit la porte avec précaution , s'avança jusqu'à quelques pas de son lit et s'assura qu'elle était profondément endormie.

Cette circonstance lui rappela la nuit de la délivrance du brave la Curée, et ce souvenir agita doucement son cœur, que bien des émotions douloureuses avaient torturé depuis la veille.

Elle resta quelques minutes en contempla-

tion devant la comtesse, tant pour se recueillir que pour acquérir la certitude d'un sommeil nécessaire k la sécurité de l'entretien qu'elle allait avoir avec la Gasconne, puis elle revint dans sa chambre en redoublant de précautions pour n'être pas entendue.

— Vous voyez que je me fie à vous, dit-elle en tendant la main avec une affectueuse dignité à la messagère de la Curée.

— Et vous faites bien , mademoiselle , répondit la Gasconne en posant la main de mademoiselle de Glanne sur son cœur en signe de fidélité absolue.

— Que pouvez-vous pour nous ?

— J'ignore ce que je pourrai, mais j'ai ordre de vous obéir, et je l'exécuterai quoique vous me commandiez.

— Quels moyens avez- vous à votre disposition?

— Dix hommes intrépides.

— Celui qui nous a traîtreusement enlevées en a vingt h son service.

— Vingt Ligueurs pour dix royalistes...

nous n'avons pas souvent d'aussi bonnes rencontres.

— Les soldats de M. de Na vailles sont braves et fidèles.

— Oh ! je les connais.

— J'aurais eu satisfaction d'apprendre que vous êtes plus nombreux, parce qu'alors la lutte eût étë moins meurtrière.

— M. de la Curée n'a pu vous envoyer que sa cavalerie, mademoiselle; mais il ne faut pas vous décourager pour cela. A Arques* nous étions un contre quatre.

— Mais là vous combattiez pour la France, tandis qu'ici...

— Nous aurons toujours aifaire h des Ligueurs, interrompit la Gasconne; ainsi, mademoiselle, ne vous gênez pas.

— Exposer les serviteurs du roi pour ma querelle... je n'y consentirai jamais, répondit Corlsande d'un ton de profonde désolation.

— Songez donc que nous aurons l'avantage de surprendre des gens qui ne s'attendent pas à être attaqués.

— Ils sont toujours sur leurs gardes.

— Ils se gardaient aussi à Belleroche , ce qui n'a pas empêché le château de tomber en notre pouvoir.

— Mais si vous alliez périr dans cette entreprise ?

— Ce ne serait qu'une femme de moins, mademoiselle ; et une femme sans enfants.

— Mais votre mari ?

— Mon mari ? 11 ne tient pas plus à moi qu'à ses autres camarades ; et le jour où il apprendra que je suis morte, il videra un broc de plus, puis à la première bataille où il se trouvera il tapera un peu plus dur sur l'ennemi.

— N'importe, je refuse votre secours , et je me résigne à mon sort.

— Vous n'aimez donc point mon capitaine, mademoiselle ? demanda la Gasconne avec une adorable naïveté.

— Vous avez entendu ce que j'ai dit h la dame ma mère? répondit Corisande en baissant les yeux.

— Oui, et j'avais cru alors que vous l'aimiez; mais à présent je vois qu'il n'en est rien.

— Ah ! s'il ne s'agissait que de ma vie...

— La mienne est-elle donc plus précieuse ? Ecoutez-moi, mademoiselle : avec mes dix hommes, je suis presque sûre de votre délivrance si vous tenez bien à être délivrée. Peutêtre resterai-je sur le champ de bataille , mais je le préfère au chagrin de retourner près de mon capitaine sans avoir rien pu faire pour vous. Voyons , réfléchissez.

— Mais enfin quel est votre plan ? murmura

Gorisande du ton d'une personne qui faiblit.

— Êtes-vous décidée, mademoiselle ?

— Je le serais bien vite si je pouvais espérer que vous réussirez.

— Dieu seul le sait ; mais j'ai confiance.

— Eh bien ! je m'abandonne à vous.

— Voilà qui est parler ! Savez-vous où vous devez aller coucher demain ?

— J'ai entendu parler d'Abbeville.

— C'est assez probable : la journée est longue, de sorte qu'on vous obligera à partir de bonne heure.

— Au petit jour, a dit M. de Na vailles à ma mère.

— Il faut que ce départ soit retardé.

— Mais comment ?

— Vous étiez malade ce soir.

— El je le suis encore en ce moment.

— C'est bien; vous direz que vous ne voulez vous mettre en route qu'à midi ; mais vous le direz de manière à ne pas donner de soupçons, c'est-à-dire avec douceur.

— Soit... et après?

— Le reste me regarde.

— Dites-le-moi toujours, afin que je sache à quoi je dois m'attendre.

— En ne partant qu'à midi il vous faudra

voyager de nuit au moins pendant trois heures pour arriver h Âbbeville : eh bien! moi, j'aurai eu le temps de rejoindre ma troupe et de vous devancer par des chemins de traverse. Je m'embusquerai sur la grande route, avec cinq de mes hommes, et je vous barrerai le passage. L'obscurité empêchera de reconnaître notre petit nombre. Aux premiers coups d'arquebuse tout le détachement de M. de Navailles se portera sans doute du côté menacé pour repousser l'attaque. Alors mes cinq autres chevaulégers se jetteront sans bruit sur la litière, et la feront rétrograder à toute vitesse , jusqu'à un lieu que j'aurai marqué. Un signal m'avertira que ce stratagème a réussi ; aussitôt nous nous disperserons à droite et h gauche, et nous vous rejoindrons dans votre retraite : obtenez seulement de la dame votre mère de rester silencieuse, car si elle allait appeler au secours tout serait perdu.

— Ce plan peut en effet réussir, dit Corisande qui avait écouté avec une attention dévorante, mais il y aura toujours des victimes, et d'ailleurs quand je songe au mortel effroi de ma pauvre mère....

— Vous la rassurerez à voix basse.

— Quand elle a peur elle n'entend rien.

— Peut-être pourrez-vous la prévenir & moitié un peu d'avance ?

— Et si une balle allait s'égarer et la frapper?

— Mes gens ne se serviront que de l'arme blanche.

— Laissez-moi réfléchir encore; car...

Ici Gorisande s'interrompit. Une porte venait de s'ouvrir dans une pièce située après celle qu'elle occupait ; presqu'au même instant elle entendit causer distinctement de l'autre côté de la cloison qui était très-mince , et elle reconnut la voix de Navailles.

D'un geste énergique elle commanda le silence le plus absolu à la Gasconne.

li* eonére-mlBe.

Le ton mystërieux des personnes qui venaient d'entrer en causant dans la chambre voisine, et la voix de son ravisseur Navailles, positivement reconnue, avaient paru k Gorisande des motifs plus que suffisants dans sa position, pour ne se faire aucun scrupule de prêter l'oreille à un entretien dont elle serait probablement le sujet* En conséquence elle s'était vivement rapprochée de la cloison mi-

toyeone, en invitant la Gasconne h écouter comme elle, et son nom bientôt prononcé distinctement lui prouva qu'elle avait grandement raison de s'intéresser à ce qui se passait.

— Ainsi, disait Na vailles, ce la Curée, ce fier-à-bras qui se permettait de faire le mourant ' auprès de* ma belle Gorisande, ne s'est pas immédiatement mis en campagne pour la délivrer, n'est-il pas vrai, Fabri ?

— G'est du moins, monseigneur, ce qui résulte des nouvelles que j'ai reçues de là-bas, par l'homme que nous y avons à notre dévotion. A la découverte de l'aventure il y a eu grand tumulte dans le château ; on a battu la générale et sonné le boute-selle; mais le tout s'est borné ensuite à des recommandations sévères de redoubler de vigilance, attendu, disait M. de la Curée, que l'enlèvement de madame la comtesse de Glanne et de la demoiselle sa fille n'était peut-être qu'un piège pour attirer au loin une partie de la garnison. Vous comprenez dès lors, monseigneur, comment il s'est fait que l'on n'ait envoyé personne à notre poursuite.

' Expression du temps qui signifiait Vamoureux. On disait les mourants de madame une telle, comme on dit aujourd'hui en plaisantant les adorateurs.

Corisande et la Gasconne exprimèrent par un regard dMntelligence rapidement échangé la pensée que Tespion de M. de Navailles, dont parlait son complice Fabri, les servait bien mal.

Il n'en était rien cependant ; mais les espions, dont le métier est de tout savoir, ne savent pas toujours tout.

Celui dont il s'agit, et qui était un des domestiques de la comtesse, le seul que Navailles eut pu corrompre, n'avait mandé que ce qui s'était passé sous ses yeux. Or, les chevaulégers lancés sur les traces des ravisseurs de madame de Glanne étant casernes dans une cour écartée du château, et leur chef n'ayant parlé h personne de la mission de confiance qu'on lui avait donnée avec grand mystère, l'espion n'avait pu mentionner cette circonstance très-importante dans son rapport à Fabri, de là la sécurité de M. de Navailles, et les brocards dont il accablait la Curée, qu'il était néanmoins bien éloigné encore de considérer comme un rival , bien que la lettre de l'espion le donnât vaguement à entendre.

— Si ma cousine, reprit Amaury, était bien convaincue qu'elle n'a plus de secours à espérer, je suis sûr qu'elle se montrerait moins intraitable.

— Je le croîs aussi, monseigneur.

— Le difficile est de la désabuser.

— Vous pourriez, monseigneur, laisser tomber comme par mégarde, demain matin dans la chambre de madame votre tante, la lettre qui vous est parvenue ce soir.

— Elle croira que c'est une chose convenue entre nous, et elle n'en deviendra que plus arrogante.

— Monseigneur , je ne vois cependant pas d'autre moyen.

— Tu as l'esprit bien peu inventif aujourd'hui.

— Vous m'avez découragé en repoussant mes conseils, monseigneur.

— Je ne pouvais pas les suivre sans me perdre tout à fait dans l'esprit de ma tante, que je tiens à ménager.

— Ils étaient bons cependant.

— Parce qu'ils poussent les choses h l'extrême?

— Précisément.

— Mais je n'ai pas le droit d'emmener ma tante et ma cousine dans un de mes châteaux.

— Aviez-vous davantage celui de les arracher par force du leur pour les conduire malgré elles à Paris ? Je ne le pense pas, monseigneur.

— Je puis du moins prétexter le motif fort plausible de les vouloir mettre en sûreté dans la capitale du royaume.

— Très-bien , monseigneur ; mais une fois là , elles redeviendront maîtresses de leurs actions , et comme il vous faudra tôt ou tard retourner à l'armée, vous courez riscfije de perdre le fruit de votre périlleuse entreprise.

— Le gouverneur actuel de Paris est un de mes parents : je lui dirai que mesdames de Glanne sont toutes dévouées à Henri de Bourbon, et qu'il fera bien de les garder sous sa main.

— Et s'il refuse de se prêter à cet abus de son autorité?

— Cela n'est guère supposablc dans le temps où nous vivons.

— Ne vous y 6ez pas, monseigneur; car les beaux yeux de mademoiselle votre cousine pourront avoir plus de crédit que vos paroles. Vous êtes trop jeune encore pour savoir ce dont est capable une femme qui veut recouvrer sa liberté.

Il y avait tant de sarcasme insolent et d'insinuation per6de dans l'accent avec lequel Fabri prononça ces dernières paroles, que Corisande se sentit révoltée jusqu'au plus profond

LB CAPIT4IKR l.k CtlREB. 2 20

de son cœur. Elle échangea de nouveau un regard avec la Gasconne, qui semblait aussi indignée qu'elle , si grossière que fut sa nature, et toutes deux se mirent à écouter avec anxiété.

Il se fit un moment de silence, puis Navailles reprit d'une voix sombre :

— Tu pourrais bien avoir raison, Fabri ; mais je le reconnais un peu trop tard.

— Il est toujours temps de se repentir, monseigneur, répondit l'Italien d'un ton hypocrite et railleur tout à la fois.

— La route que nous suivons ne conduit à aucune de mes terres.

— Il faut la quitter dès demain , et regagner par des chemins de traverse celle que vous auriez prise hier si vous aviez fait cas de mes avis.

— Cela offrira peut-être de grandes diflScultés.

— Monseigneur, il me vient une idée que je crois excellente !

— Quelle est-elle ?

— Parmi vos nombreuses connaissances à la cour et à la ville ne s'en trouverait-il pas une... ?

Ici Fabri baissa tellement le diapason de sa

voix, que la fia de la phrase ne put arriver aux oreilles de Corisande et de la Gasconne.

Et ce qu*il y eut de plus fâcheux pour elles , c'est que Navailles, soit esprit d'imitation, soit prudence subitement éveillée, outra Texemple de son confident en parlant encore plus bas que lui.

La seule chose de sa réponse que la pauvre Corisande put saisir distinctement fut ceci, qui n'était rien moins que rassurant après ce qui avait précédé ... ^e n'aurais que Vembarras du choix.

La conversation du déloyal gentilhomme et de son complice continua avec une grande animation des deux côtés ; mais à partir de ce moment l'intonation basse qu'ils avaient prise ne fut quittée par euxqu*à de rares intervalles, de sorte que mademoiselle de Glanne et la Gasconne n'en purent recueillir que des lambeaux, que nous continuerons à rapporter, pour donner une idée de l'impression douloureuse qu'ils durent causer à notre héroïne.

Et pour éviter l'obscurité qui pourrait résulter de l'obligation où nous sommes de ne citer que des commencements de phrases sans fin, ou des fins sans commencement, nous allons, pour cette partie de notre récit, adop-

ter la forme diaioguée en usage dans les œuvres dramatiques.

NAYAiLLEs. ... Il avaît dëjà mis son château à ma disposition dans une circonstance analogue, et ses gens qui me connaissent ont toujours l'ordre...

FABRi. Alors, monseigneur, permettez-moi de vous dire qu'il n'y a plus h hésiter... trois journées d'ici... tous les chemins qui y conduisent et je me charge...

NAVAiLLEs. ... C'cst là cc qui m'embarrasse, car je ne voudrais pas d'un autre côté me ren~ dre tellement odieux , que je fusse obligé de pousser la violence jusqu'au crime, pour que le mariage fut la seule ressource...

Cette fois la phrase, bien qu'inachevée, offrait un sens si complet dans sa mutilation, que la malheureuse Corisande, si grande que fût l'énergie de son caractère, se sentit fris* sonner de terreur de la tète aux pieds.

Cependant, comme elle comprenait de quelle importance il était pour elle de ne pas perdre un seul mot de tout ce qu'elle pourrait entendre, elle appela à son aide toute sa force d'âme, et se remit à écouter de nouveau, avec l'attention sagace qu'une personne placée dans une situation d'esprit calme eût à peine poussée

plus loin que la pauvre enfant, dont Tavenir était si cruellement menacé.

Tant de courage ne fut pas récompensé d'àbord, car Fabri, qui parlait en ce moment, le faisait avec tant de précautions, que Gorisande ne put saisir que ces trois mots : /e m'en charge,

NA VAILLES. Jc suis forcé de convenir que de cette manière Taffaire peut s'expliquer un jour ou deux... Terreur d'un guide, des chevaux fatigués... on pourrait aussi faire arriver un accident à la litière; mais après ces deux jours...

FABRI. ... Deux femmes sans défense, et un château au milieu des bois où vous aurez seul le droit de commander. Avec des ressources pareilles, monseigneur, moi, je me chargerais...

NÀYAiLLËS. ... Les enfants du frère et de la sœur, je sens le cœur qui me manque.

FABRI. ... Sera toujours marquise de Navailles, ce qui arrangera tout plus tard.

NA VAILLES. ... Si tu la connaissais comme moi... capable de se tuer plutôt que de consentir à devenir plus tard ma femme, comme tu dis.

FABRI. ... Sa faute et non la vôtre.

NA VAILLES. ... Manière qu*oo l'envisage, Fabri, c'est un crime odieux, une lâcheté indigne d'un...

FABRi. ... Monseigneur oublie le château de Thorey et la fameuse nuit...

NA VAILLES. Ne révcille pas ce souvenir... d'ailleurs je n'en voulais pas faire ma femme, lui donner mon nom.

FABRi. ... Peut finir par le mariage, vous devriez avoir en cette circonstance moins de scrupules.

NA VAILLES. ... Vingt-quatre heures pour réfléchir.

FABRi. Comme c'est votre affaire et non la mienne, monseigneur, vous êtes entièrement le maître... une demi-heure après que nous serons sortis d'Abbeville qu'il faudra prendre la route du château de Lavaur.

Cette fois, quoique la phrase ne fût pas complète, elle contenait cependant deux renseignements précieux : le premier donnant le nom du château où Navailles songeait à conduire ses prisonnières, le second indiquant que la route qui y conduisait ne pouvait être prise qu'à la sortie d'Abbeville.

Corisande eut à peine entendu ces intéressantes paroles qu'elle se pencha sur l'épaule de

la Gasconne, appuyée contre la muraille à côté d'elle, et lui dit d'une voix aussi faible que le souffle d*un enfant à la mamelle :

— Je n'hésite plus à accepter ce que vous m'avez offert, si vous êtes toujours dans les mêmes dispositions.

La Gasconne, qui ne se fiait pas pour sa réponse à la douceur de son organe, posa sa main sur son cœur et leva vers le ciel un regard étincelant d'énergie et de dévouement.

— Écoutons encore, murmura Corisande à son oreille, après lui avoir serré affectueuse-^ ment le bras en signe de reconnaissance.

C'était Navailles qui parlait en ce moment, et sans prendre de grandes précautions il disait :

— Eh bien ! je réfléchirai cette nuit; et demain pendant la route je te ferai connaître ma résolution définitive... M'est avis, dès à présent, qu'elle sera conforme à tes conseils ; mais c'est un grand parti à prendre, et si j'échoue cette fois tout sera fini.

— Si vous échouez, monseigneur, c'est que vous le voudrez bien... laissé attendrir par des criailleries de femme, répondit Fabri en persistant dans son système de prudence.

— Tu en parles bien à ton aise.

— Chargez -moi de votre besogne, monseigneur, repartit vivement Fabri de sa voix naturelle.

— Tais-toi, pendard!

— £h bien ! quels ordres me donnez-vous, monseigneur?

— Pas d'autres que ceux que tu as déjà reçus : le boute-selle une heure avant le jour et le départ au soleil levant.

— Très-bien ; ainsi il est entendu que si nous ne continuons pas notre route vers Paris, vous me le direz dans le courant de la journée ?

— Tu le sauras de bonne heure... peut-être même avant de partir dlci, car la nuit me suffira pour faire toutes mes réflexions... alors nous traverserions Abbeviile sans nous arrêter?

— Oui, monseigneur.

— Mais que dirons-nous ?

— Que vos logements sont préparés dans une auberge au delà des faubourgs; puis une fois en rase campagne, si ces dames se plaignent, réclament, crient, on les laissera se plaindre, réclamer et crier.

— Fabri, tu es sans entrailles.

— Monseigneur, que gagneriez-vous à ce que j'en eusse en ce moment?

— Ma foi, je ne sais trop...

— Vous ne savez, monseigneur ? Eli bien î je vais vous l'apprendre. Si j'avais des entrailles , pour parler comme vous , au lieu de me donner corps et âme à vos passions, ainsi que je le fais depuis des années sans le moindre scrupule, je m'arrêterais brusquement dans cette voie ; et demain matin, au moment où la demoiselle votre cousine se refuserait h partir, ce qu'elle ne manquera pas de faire comme aujourd'hui, je vous dirais : Pardon , monseigneur... mais cette résistance d*une jeune fille contre des hommes qui l'oppriment me révolte à la fin. Je ne veux plus m'associer à vos mauvaises actions, et je commence ma rupture par celle-ci qui me semble pire que toutes les autres; tirez-vous donc d'affaire tout seul désormais. Voilà ce que je ferais, monseigneur, si j'avais des entrailles ; si j'en avais seulement un peu... et si j'en avais beaucoup, oh ! alors ce serait bien autre chose, car au lieu de me borner à un refus d'assistance, je tirerais ma dague , et me plaçant à la tête de la mule de devant de votre litière, je vous crierais : Monseigneur, le crime que vous voulez commettre ne se consommera pas !... Voyons, est-ce donc si fâcheux pour vous que je n'aie pas d'entrail-

les? Mais si j*en avais, monseigneur, ce serait manquer au respect que je vous dois.

— Allons, allons, j'ai voulu rire : la vërité est que tu me sers bien et que je suis satisfait de tes services.

— Monseigneur, je serais bien étonné quïl en fût autrement, car j'ai mérité vingt fois la hart ' pour vous. Madame votre tante estelle avertie que nous partirons de bonne heure demain ?

— Sans doute.

— Et qu'a dit votre belle fiancée?

— Qu'elle résisterait comme ce matin.

— Vous le voyez, monseigneur, il faut en finir, et le meilleur moyen de briser la volonté d'une femme , c'est de tuer d'abord son orgueil.

— Ma foi, j'y suis presque résolu; viens voir avec moi si tout est tranquille en bas et autour de la maison, puis nous irons nous installer auprès du feu de la cuisine.

Le bruit de leurs pas annonça en effet qu'ils s'éloignaient, et tout redevint silencieux dans cette partie de l'auberge.

Gorisande laissa s'écouler quelques instants,

La potence.

et quand elle n'entendit plus rien , elle s*en alla tomber, accablée, anéantie, sur le premier siège qui se trouva sur son chemin, en disant d'une voix mourante h la Gasconne :

— Ah ! sauvez-moi ! sauvez-moi ! car si vous ne me venez en aide, je suis perdue !

— Alors , ma bonne demoiselle , vous consentez à tout?

— A tout ! pourvu que je sorte des mains de ces monstres ! Ah ! puissent Dieu, la Vierge et les saints vous protéger d'abord, et vous récompenser ensuite !

— Ainsi, reprit la Gasconne avec un sourire qui signifiait » ma récompense sera de vous rendre service » vous ferez la malade demain matin, et direz que vous refusez positivement de partir d'aussi bonne heure?

— Oui, oui !

— Vous ne montrerez aucune défiance si cela vous est possible.

— Je tâcherai.

— Puis au moment du combat ou du moins de la surprise, car il peut se faire qu'il n'y ait pas combat , vous empêcherez la dame votre mère de crier.

— Je n'aurai garde d'y manquer.

— A ces conditions je puis presque vous

répondre qu'avant deux jours vous serez de retour à Belleroche.

— Ah ! le ciel vous entende !

— Et maintenant prenez un peu de repos, ma belle demoiselle, afin d'être plus forte demain.

Quelques instants après, Corisande s'étendait |

toute habillée sur son lit, et la Gasconne s'instal- {

lait au coin du feu comme un fidèle chien de \ garde.

Page 1