‹ Le capitaine la CuréeChapitre 4 sur 5 · III · texte numérisé non relu

III

pression de leurs roaes chargées d'un poids énorme.

Les pécheurs furent obligés de s'arrêter dans leur chemin creux et d'attendre que la grande route fût libre.

Les plus hardis d'entre eux voulurent savoir ce qui se passait, et grimpèrent sur la chaussée. La Curée, à qui son déguisement et l'obscurité de la nuit donnaient un redoublement d'audace, les accompagna, fort intrigué, comme on peut le supposer, de ce qu'il allait apprendre.

Son incertitude ne fut pas de longue durée.

Ce qui défilait devant lui, ce qui s'opposait momentanément à ce qu'il continuât sa route pour Dieppe, c'était l'artillerie de M. de Mayenne, cette même artillerie qu'il n'avait pas voulu attaquer et enlever l'a vaut- veille près de Pont-de-l' Arche.

Elle allait sans doute rejoindre l'armée des Ligueurs , qu'on savait campée dans les environs de la plaine d'Arqués , et garnir d'une partie de son matériel les murailles de Dieppe en passant, ce qui ne rendrait pas la mission de la Curée plus facile.

Le défilé fut long et souvent interrompu , car il régnait peu d'ordre dans la colonne. Les

voitures se heurtaient, s'accrochaient, les conducteurs s'injuriaient, en venaient quelquefois aux mains , et de temps eu temps plusieurs minutes s'ëcoulaietit avant qu'il fût possible aux officiers de faire reprendre la marche.

Il en résulta que le jour commençait dé}h à paraître que le passage de cette foule finissait à peine. Â ce moment une sorte d'arrière* garde composée de piquiers arriva & la hauteur du chemin creux , où elle s'arrêta sur l'ordre de l'officier qui la commandait.

A la suite de cette troupe venait et s'arrêta également un objet de grande dimension et sombre , que la Curée reconnut bientôt pour une vaste litière fermée.

Deux hommes à cheval marchaient k droite et à gauche de cette litière , dont notre héros aurait bien voulu sonder le mystère, bien qu'il eût k cet égard quelques vaguer pressentiments.

— Qtii vous a dit de faire halte iei , monsieur ? s'écria l'un des cavaliers en s'élançant d'ufi seul bond de son cheval vers le commandant des piquters« La route est libre en ce moment ; il n'y avait donc aucun motif pour vous arrêter.

L'officier avait déji baissé la pointe de son

épée pour répondre avec le respect dà h un supérieur, lorsque les rideaux de cuir qui fermaient la litière s'ouvrirent prestement sous les efforts d'une petite main blanche et potelée ; au même instant une ravissante tête de femme parut derrière cette main, et une voix harmonieuse mais ferme fit entendre ces paroles :

— Mon cousin, Tordre dont vous vous plaignez, c'est moi , ne vous en déplaise, qui l'ai donné hier soir. Nous sommes ici h l'embranchement de deux routes : l'une conduit k Dieppe où je ne veux pas aller , l'autre mène à notre château de Belleroche où vous m'avez promis de me conduire; j'étais bien aise de savoir laquelle des deux vous voudriez me faire prendre , et c'est pour cela que j'ai prié monsieur de s'arrêter ici.

— Commandez- vous donc rartillerie de M. de Mayenne, ma cousine? demanda Navailles, car c'était lui qui avait interpellé l'officier.

— Plût h Dieu , mon cousin ! car je la conduirais aujourd'hui même h Sa Majesté Henri IV, mon roi et le vôtre, si vous voulez bien le permettre.

La Curée éprouva une si vive émotion en

entendant la femme qu*il aimait tenir un langage en harmonie avec ses propres sentiments, qu'il fut au moment de se trahir; toutefois il se contint, après avoir fait involontairement trois pas en avant pour se rapprocher de la litière, toujours immobile sur la chaussée.

— Avec tout le respect que je vous dois, ma cousine, et malgré la promesse que je vous ai faite, répondit Navailles, je ne vous conduirai point k Belleroche aujourd'hui, parce que j'ai l'ordre formel de me rendre directement a Dieppe. Demain ou après -demain, si vous l'exigez, je pourrai peut-être:..

— Demain ! après-demain ! peut-être ! s'écria Corisande ; et vous croyez que je me soumettrai à cette tyrannie! Non ! mille fois non ! quand bien même toute votre artillerie serait braquée sur moi ! Dieu merci, vous n'êtes pas encore mon maître, et pour vous le faire voir si vous l'avez oublié, tenez.

£t s'élançant brusquement de la litière, elle se trouva debout sur la chaussée au milieu des piquiers ébahis de sa hardiesse»

— Osez maintenant employer la force pour me faire marcher ! reprit-elle...

SItniitloii critique.

Le hasard, qui tient une si grande place dans les événements de cette vie , avait voulu que Corisande , en sautant hors de sa litière , avec une promptitude de résolution qui n*avait pas permis à son cousin de mettre obstacle à ce coup de tète, fut justement retombée à l'endroit de la chaussée où se tenait le brave capitaine des chevau-légers du roi , déguisé en manant, ainsi que nous l'avons dit à la fin du chapitre qui précède.

Il ëtait à trois ou quatre pas en avant du groupe formé par les pécheurs venus avec lui pour s*enquérir de ce qui s'opposait à leur passap:e, et restés , ainsi que lui , en observation , pour éfre plus tôt avertis du moment où ils pourraient continuer leur route vers Dieppe sans inconvénient.

Il y eut un instant de stupéfaction générale, pendant lequel il était évident que personne ne savait ce qu'il voulait ou devait faire , tant l'événement qui venait de se passer était en dehors de toutes les probabilités.

Amaury de Navailles, pâle de fureur et pétrifié de surprise , restait immobile à la place où il se trouvait quand Gorisande s'était élancée d'un bond sur le grand chemin.

La pauvre comtesse de Glanne , agenouillée sur les coussins de la litière, dont on entrevoyait maintenant tout l'intérieur, tendait vers sa fille ses mains jointes et anxieusement crispées, comme pour lui traduire les supplications qu'elle ne se sentait pas la force d'articuler, car l'effroi et la surprise avaient paralysé sa voix.

Les piquiers se regardaient les uns les autres d'une façon qui voulait dire : « Comment cela finira-t'il? »

Leur officier , cause première de cet incident, doDt les conséquences pouvaient être fort graves , attendait dans une attitude respectueuse, la pointe de son ëpée toujours baissée vers la terre, l'explosion de la colère de son chef, lequel lui lançait déjà des regards foudroyants.

Les pécheurs examinaient cette scène avec la curiosité impassible et indifférente de gens dont la destinée est hors de l'atteinte de tous les événements qui contribuent k troubler la paix du monde et le bonheur des puissants de la terre.

Mais il ne pouvait en être de même de notre héros, et cela est facile & concevoir.

D'abord la Curée voyait en péril la femme qu'il aimait, et il reconnaissait qu'il n'avait aucun moyen de lui porter secours : grande sooflPrance pour son âme courageuse et dévouée.

Bien plus, son esprit admettait confusément la possibilité d'entendre cette femme aimée l'appeler à son aide , ou de la voir venir se placer sous sa protection , et son bon sens lui disait que, le cas échéant, il se trouverait dans une position fort critique, non-seulement pour la sûreté de sa personne, dont il ne se fût 1 io.

guère soucie en toute autre circonstance, mais pour le succès de l'importante mission que le roi lui avait conBée et qui lui tenait fort au cœur.

Enfin, en réduisant Taventure à de plus minces proportions, il se voyait, lui brave et toujours prêt h mettre flamberge au vent , à quatre pas d'un homme qu'il considérait ft bon droit comme un ennemi personnel, et il allait être condamné à voir aussi cet homme employer la violence morale , peut-être même la force physique envers un être faible, sans oser, lui la Curée, dire à cet adversaire : x Arrière, M. de Navailks, vous aviez compté sans ma présence , et me voUà. »

Les choses ne pouvaient rester bien longtemps dans cet état d'incertitude : Amaury s'approcha de sa cousine et fit le geste de la prendre par le braS.

-— Ne me touchez pas, M. de Navailles, s'écria-t-elle en se reculant la tête haute et le regard méprisant ; vous m'avez trompée , lâchement trompée ! moi , une femme , votre parente, votre fiancée! Tenez, je donnerais tout au monde pour être un homme et porter une épée à mon côté, afin d'avoir le droit de vous dire que vous êtes un...

— il9 —

— Ma cousine, je vous jure...

— Ne m'appelez pas votre cousine , monsieur ! interrompit la jeune fille avec une indignation croissante , ou du moins ne me donnez ce titre que si vous êtes décidé à me tenir la (HTomesse que vous m'avez faite.

— Je le voudrais de toute mon âme , Corisande ; mais encore une fois il faut que je me rende directement à Dieppe, car tels sont les ordres que j'ai reçus.

— Allez à Dieppe, monsieur, je ne vous en empêche pas et n'exige de vous que de nous laisser continuer notre route vers Belleroche, sous la garde de Dieu, en qui, ne vous en déplaise , j'ai plus de confiance qu'en votre escorte.

— C'est que, balbutia Navailles, j'ai aussi reçu l'ordre de mettre garnison dans votre château, et cela avant que vous n'y soyez de retour, parce que M. de Mayenne...

— Se méfie de mon dévouement à sa sainte Ligue, comme vous dites tous dans votre jargon d'hypocrites, interrompit de nouveau Gorisande. Eh bien ! il a raison , et pour lui prouver qu'il m'a bien jugée, je me révolte dès à présent contre son autorité. Ma mère, con> tinua-t-elle , dites donc aussi que vous n'en-

tendez pas qu'on nous fasse violence , et que vous voulez, comme moi, que Ton nous laisse continuer notre route vers Belleroche.

— Mais, ma Olle, puisque mon neveu nous promet de nous y conduire demain , il me semble...

— C'est aujourd'hui même qu'il faut y aller, ma mère , reprit Corisande avec force ; car démain , n'en doutez pas , on trouvera encore de nouveaux prétextes pour nous retenir. Qui a menti une fois...

— Ma tante, interrompit à son tour Navailles en se rapprochant de la litière dont il s'était éloigné pour parler h Corisande, épargnez-moi la douleur d'employer la violence pour vous contraindre h obéir aux ordres que j'ai reçus, car je suis résolu à les faire exécuter.

Navailles prononça ces paroles h haute voix afin qu'elles fussent aussi entendues de Corisande.

— Mais , mon neveu , je suis prête h vous obéir de bonne volonté, répondit la pauvre comtesse, en proie aux plus vives alarmes; seulement, voyons, est-il bien nécessaire que vous mettiez garnison dans notre château , et si cela ne l'est pas, pourquoi ne nous y laisse-

riez -vous pas Aller seules dès h présent?

— Tenez-vous absolument h le savoir, ma tante? demanda Navailles en baissant la voix.

— Oui, mon neveu.

— Et vous me garderez le secret ?

— Religieusement.

— Écoutez-moi donc.

Et Navailles, s'étant hissé sur le marchepied de la litière, se mit & parler bas à la comtesse .

En ce moment, la Curée, qui n'était plus qu'à quelques pas de Corisande, franchit rapidement cette courte distance, et se penchant k l'oreille de la jeune fille, il lui dit avec une énergique volubilité :

— Vous êtes bonne royaliste, n'est-ce pas?

— Oui , répondit-elle vivement en se retournant pour savoir qui Finterpellait.

— Mon libérateur du jour des Barricades ! reprit-elle aussitôt chaleureusement, mais sans élever la voix , car elle soupçonnait un mystère important dans la présence inattendue de son interlocuteur.

— Lui-même , fit la Curée. Voulez-vous à votre tour, mademoiselle, lui être d'un grand secours? continua-t-il ; il s'agit du service de notre roi.

— Parlez : il n'y a rien que je ne sois prèle k faire.

— Cédez à moitié à ce que veut M. de Navailles.

— Comment l'entendez-vous ?

— Ne consentez point k aller à Dieppe, mais acceptez la garnison pour votre château à la condition qu'on vous la donnera sur-le-champ. Comprenez-vous ?

— A peu près.

— Faites en sorte aussi que votre parent accompagne la troupe qu'il vous donnera , de manière à ce qu'il ne soit & Dieppe que ce soir ou demain matin.

— Je devine tout; maintenant votre nom, monsieur ? Que je sache à qui j'ai du la vie il y a un an , et aujourd'hui l'insigne honneur de...

La Curée , au lieu de répondre , se retira précipitamment vers le bord de la chaussée où étaient restés ses compagnons de route les pécheurs : il venait d'apercevoir, & la clarté toujours plus vive de l'aurore , Navailles qui descendait du marchepied de la litière pour retourner près de sa cousine.

— Mademoiselle de Glanne , lui dit-il avec une politesse un peu goguenarde, veut-elle

bien me donner ses ordres? Je suis prêt à les exécuter, bien entendu dans la limite étroite de ceux que j'ai moi-même reçus de mon chef.

— Ma mère vous a dit, n'est-ce pas, qu'on obtenait tout de moi par la douceur, M. de Navailles? répondit Gorisande avec un calme presque gracieux. £lle a raison; mais pour cela il n'aurait pas fallu commencer par me faire sortir violemment de mon caractère.

— Il est vrai que j'ai été un peu vif.

— Et moi bien prompte.

— Ainsi nous avons eu des torts tous les deux.

— Mais vous avez eu les premiers, mon cousin.

— Grande satisfaction pour une orgueilleuse comme vous, Gorisande. Mais ce n'est pas de tout cela qu'il s'agit... Gonsentez-vous à continuer enfin votre route de bonne volonté ?

— £st-ce à dire que si je né le fais pas vous emploierez la force ?

— Ge sera avec douleur , mais vous comprenez...

— £h bien ! reprit Gorisande avec un léger tremblement dans la voix, car la crainte de ne

pas réussir dans ce qu'elle allait tenter lui causait une grande émotion, il est peut-être un moyen de tout accorder.

— Si cela est, ma cousine, vous me verrez bien heureux : voyons, quelle est votre idée ?

— Il m*a semblé que ce qui vous tenait le plus au cœur, c'était que nous n'allassions pas dans notre château avant que vous ne l'ayez pourvu d'une bonne garnison qui puisse vous garantir que nous ne le livrerons pas aux troupes du roi, s'il en envoyait dans cette province ?

— 11 y a du vrai dans ce que vous dites.

— S'il en est ainsi, poursuivit Corisande d'une voix plus ferme , car elle commençait à espérer , pourquoi ne profiteriez-vous pas de ces deux routes, dont Tune mène à Dieppe et l'autre k fielleroche pour envoyer votre artillerie i la ville, pendant que vous nous conduiriez vous-même dans notre château avec la garnison que vous nous imposez, et à laquelle je vois bien que nous ne pourrons pas nous soustraire ?

— Pourrai-je encore être rendu a Dieppe avant lu nuit?

— Sans le moindre doute , si vous y tenez absolument.

— II est certain que mon lieutenant M. de Pisani pourrait parfaitement me remplacer jusqu*à ce soir et même jusqu'à demain matin.

Corisande garda le silence , son instinct lui disait qu'il serait peut-être malhabile de paraître attacher trop de prix k la demande qu'elle venait de faire.

— Fabrî, continua Narailles en s'adressant au cavalier qui se tenait avec lui aux côtés de la litière , cours an galop à la tête de la colonne , et tu diras de ma part h M. le marquis de Pisani qu'il continue sa route vers Dieppe avec l'artillerie , le trésor et les bagages, et que moi je vais jusqu'à Belleroche conduire cette compagnie de piquiers qui y tiendra garnison. Tu reviendras ensuite me trouver ici, car c'est à toi que je destine le commandement du château de ma tante. £h bien ! ma cousine, étes-vous satisfaite ? >

— D'avoir fait la plus importante des deux choses que vous vouliez? quelle fatuité, mon cousin ! Allons , donnez-moi la main pour remonter dans cette litière , d'où je suis cependant sortie sans le secours de personne. Ma mère, pardonnez-moi de vous avoir causé encore celte frayeur, ajouta Corisande en mon-

1 il

tant sur le marchepied avec l'aide du bras d'Amaury.

Quelques instants après, Fabri étant de retour, la litière et son escorte se remirent en marche et s'engagèrent dans la plus étroite des deux chaussées, pendant que l'artillerie et les bagages de l'armée de M. de Mayenne continuaient par l'autre voie leur route vers Dieppe. Les pécheurs et la Curée laissèrent prendre un peu d'avance à ces derniers, puis ils se mirent à leur tour en chemin , au moment où la première étincelle du soleil jaillissait à l'horizon.

La Curée, échappé heureusement à ce premier danger, dont il avait su même tirer un bon parti pour le succès de son entreprise, était plein d'espérance.

!«• Oarée à l'oevTre.

La fin du périlleux voyage de notre capitaine s'accomplit sans encombre, car, au moment où six heures sonnaient au beffroi de Dieppe, il franchissait l'entrée de la ville, dite Porte de la Barre, sans que les hommes d'armes qui y étaient postés en sentinelles lui demandassent qui il était, le voyant dans la compagnie des pécheurs auxquels le libre passage était accordé chaque matin. Ces hommes

d'armes appartenaient & la milice bourgeoise de la ville, ce qui parut avantageux à la Curée.

La cité dieppoise était d'ailleurs dans une sorte d'ébullition causée par l'arrivée du matériel de l'armée ligueuse, circonstance toute favorable à un étranger qui désirait n'être ni reconnu ni même remarqué par les oisifs, ces fléaux de tous les temps et de tous les pays.

La foule était nombreuse et agitée sur les places et dans les rues de la ville. Formée en groupes animés à l'angle des principaux carrefours, elle discutait vivement sur l'entrée des troupes de M. de Mayenne, qu'elle considérait comme une usurpation du droit de se garder elle-même, qu'elle croyait avoir acquis par la stricte neutralité dans laquelle elle s*était maintenue pendant la querelle du feu roi avec la Ligue.

Ce qui contribuait encore h la mettre en fermentation, c'est qu'elle avait connaissance de* puis la veille au soir seulement de la fin tragique du roi Henri III et des premières circonstancesqui avaientsuivià Saint-Cloud ce grand événement, dont les conséquences étaient incalculables, cela paraissait évident h tout le monde.

La Curée, après s'être arrêté à portée de plu-

sieurs groupes, et avoir recueilli avec une grande satisfaction ce qui s'y disait , car les gens qui les composaient tenaient le langage de loyaux sujets du roi, avisa une réunion de cinq ou six individus dans lesquels il crut deviner , k la gravité de leur maintien et à la sévérité magistrale de leur costume, quelquesuns des principaux habitants de la ville.

Il se dirigea de leur côté, et quand il fut à portée d'entendre leur conversation , il s'assit sur une borne, tira un morceau de pain de la poche de son sarrau de toile, et se mit k manger d'un grand appétit, comme un voyageur affamé à qui ses moyens ne permettent pas de se passer les douceurs d'un repas dans une hôtellerie.

Les bourgeois étaient si absorbés par leur conversation, qu'ils ne firent nullement attention au pauvre diable qui grignotait à quel* ques pas de l'endroit qu'ils avaient choisi pour causer des affaires du jour.

L'un d'eux disait avec une sorte d'autorité :

— Vous n'avez pas voulu me croire, messieurs , quand je vous conjurais hier de nous prononcer sur-le-champ pour le vaillant prince que les antiques lois de la monarchie appellent au trône. La population de notre loyale cité, 1 11.

libre alors de laisser ëclater son royalisme , aurait donné un poids immense à notre résolution, et notre gouverneur le baron de Chattes, que je crois en secret parfaitement disposé, nous eût laissé agir comme nous Taurions voulu : aujourd'hui plus rien de cela n'est possible , et pour ce qui me regarde j'en suis bien marri.

— Vous avez raison, compère Labre, reprenait un autre bourgeois , pendant que tous approuvaient du geste et de l'expression de la physionomie, mais qui aurait cru que ce matin déjà...?

— Ah! si nous étions assurés seulement d'un petit secours d'ici un jour ou deux, interrompit un troisième bourgeois, il ne serait pas di£Scile de s'emparer de ces engins de guerre et de ce trésor, qui n'ont pas une escorte bien redoutable pour les défendre.

— Soyez sûrs , messieurs , reprit le premier qui avait parlé, qu'il entrera encore d'autres troupes d'ici demain : sans cela l'occasion serait bien favorable pour procurer à Sa Majesté l'artillerie et l'argent dont elle manque peutêtre.

La Curée, de sa place, remarqua que les visages des bourgeois rayonnaient à l'idée de la

possibilité du coup de main indiqué par Tun d'eux , et il eut besoin de toute sa présence d'esprit et du prodigieux empire qu'il conservait sur lui-même en toute circonstance pour ne pas se trahir immédiatement.

Les bourgeois continuèrent, quelques instants encore, leur conversation dans le même ordre d'idées , mais sans conclure à aucune démonstration positive et immédiate , bien qu'il fût évident que chacun d'eux étouffait du désir que l'initiative fût prise par son voisin.

Quand ils se séparèi*ent pour retourner à leurs affaires ou à leur logis, le capitaine quitta aussi sa place et s'attacha aux pas de celui que l'on avait appelé compère Labre.

Il le suivit jusqu'à l'entrée d'une petite rue écartée, et quand il se fut assuré, en jetant les yeux devant lui , qu'elle était auâsi déserte , il pressa le pas et aborda résolument en ces termes le citadin dieppois :

— Vous avez envie de servir le roi, à ce que j'ai cru entendre tout à l'heure ?

— Et quand cela serait ainsi , l'ami , répondit fièrement M. Labre, en toisant la Curée de la tête aux pieds, les opinions ne sont-elles donc pas libres?

— C'est que, voyez-vous, poursuivit la

Curée sans tenir aucun compte de la question de son interlocuteur, moi je suis envoyé par le roi pour faire un appel à la fidélité de ses loyaux sujets de la ville de Dieppe.

M. Labre attacha un regard perçant sur la Curée, qui, loin de s*intimider de cette investigation, souleva aussitôt son chapeau, dont les larges bords tombants couvraient son front et ses yeux, et montra le visage intrépide et franc d'un guerrier sans peur et sans reproche.

— Par la mort du Sauveur, je vous crois, monsieur! s'écria l'honnête citadin avec un accent ému et jovial, et si je vous demande maintenant qui vous êtes, c'est pour savoir auquel des braves serviteurs du roi j'ai l'honneur de parler.

— Mon nom ne vous apprendra pas grand'chose, répondit modestement notre héros.

Je suis le capitaine la Curée , commandant de la compagnie des chevau-légers de Sa Majesté.

— Le capitaine la Curée ! s'écria de nouveau M. Labre en se découvrant à son tour avec tous les signes de l'admiration et du respect.

— Lui-même, interrompit le capitaine en rougissant comme une jeune fille qui entend pour la première fois vanter sa beauté.

— L*aini , le compagnon du Béarnais ! le héros de cent batailles ! Quel honneur pour notre cité ! reprit Thonnéte bourgeois , dont l'enthousiasme ne connaissait plus de bornes. Venez dans mon logis, monsieur, se hâta-t-il d'ajouter. Là, nous deviserons en paix de ce qu'il convient de faire ; en attendant, laissezmoi vous dire que tout mon sang, jusqu'à la dernière goutte , celui de mes trois fils, officiers dans les compagnies bourgeoises de notre cité, et tout ce que je possède en ce monde sont à la disposition de Sa Majesté.

La Curée commença par tendre la main à M. Labre, en signe d'acquiescement à l'offre cordiale qu'il venait de lui faire; puis il dit^ après quelques secondes de réflexion :

— Je crois en effet, monsieur, qu'il ne sera pas inutile que j'aille chez vous pour nous entendre sur le concours que vous pourrez me prêter ; mais ensuite il faudra que je me rende auprès de M. le gouverneur, car, si nous ne sommes .pas assurés de lui à l'avance, tous nos efforts n'aboutiront qu'à nous faire pendre sans utilité pour le service de Sa Majesté.

— Prenez donc mon bras, et cheminons , capitaine : mon logis n'est qu'à deux pas d'ici.

— Permettez que je vous suive à quelque

distance, monsieur ; car, si Ton vous voyait marchant bras dessus bras dessous avec un manant, et franchement je n'ai pas l'air d'autre chose pour le quart d'heure , on pourrait bien penser que je ne suis pas ce que je parais être.

— Vous avez raison ! vous avez raison, capitaine ! Suivez-moi donc : tenez, cette grande maison grise là-bas est la mienne.

Moins de deux minutes après, le capitaine et son hôte franchissaient une haute et large porte cochère qui se refermait derrière eux, et la petite rue redevint silencieuse et déserte comme avant leur venue.

Mais, presque au même instant, un détachement de piquiers se présenta à l'une des entrées de la petite rue, et se sépara en deux bandes dont la première continua sa route pour aller garder l'autre issue.

Cette troupe, composée d'une vingtaine d'hommes environ , était commandée par Navailles en personne , lequel avait pour l'assister le jeune officier qui s'était permis de contrevenir à ses ordres, le matin même , pour obéir â une prière de Gorisande.

Quand ces deux personnages eurent pris toutes leurs mesures pour atteindre leur but,

qai était évidemment de garder la petite rue de manière à ce que personne n'en put sortir ou n'y pût entrer sans leur permission, ils vinrent s'établir & une distance égale de leurs deux postes avancés , et se mirent & causer , tout en observant ce qui se passait dans l'espace intermédiaire dont ils occupaient le centre.

— Vous voyez , Ghavannes, disait Amaury à son compagnon qui était un tout jeune homme , que malgré votre désobéissance de ce matin , je vous mets encore à même de TOUS distinguer. J'ajouterai que si la capture que nous allons faire est importante , comme j'ai tout lieu de le supposer , je vous en attribuerai l'honneur auprès de M. de Mayenne, qui s'empressera , j'en suis sûr , de remplacer votre guidonnage par une compagnie.

— J'en accepte l'augure, monsieur, et vous remercie de votre bonté, répondit Ghavannes, mais faites-moi , je vous prie, la grâce de me dire comment votre méfiance a été mise en éveil, car nous sommes venus si vite jusqu'ici...

— Rien n'est plus simple , mon cher ami , interrompit Navailles; j'ai d'abord entendu madame de Glanne demander & sa fille quel

était rhomme avec qui elle avait échaDgé quelques paroles pendant que j'avais la tète plongée dans cette diable de litière pour persuader à ma tante de recevoir garnison à Bellerocbe ; j'ai vu ensuite ma cousine rougir , pâlir , hésiter k répondre , et je me suis souvenu tout d'un coup, comme par une révélation subite, de ce grand gaillard qui nous examinait, planté sur le bord de la chaussée. Alors je me suis dit qu'il ne serait pas du tout impossible que ma cousine eût tout simplement voulu , en paraissant me céder à moitié, me détourner d'aller à Dieppe, ou sans doute il se tramait quelque entreprise dont elle avait le secret. Sur ce, ma foi, je me suis décidé i revenir sur mes pas, et ii fouiller, de la cave au grenier, cette ville rebelle d'intention , jusqu'à ce que je tienne en mon pouvoir l'individu sur lequel j'ai des soupçons. On l'a vu entrer dans cette rue à la suite d'un bourgeois véhémentement suspect de royalisme, de sorte que je mettrais votre main au feu , Chavannes, que nous allons, avec ce soi-disant pécheur, faire un coup de filet magnifique.

Comme Navailles achevait d'articuler cette prédiction très-agréable pour lui , la porte du logis de M. Labre s'ouvrit avec précaution et

le capilaine la Curée parut sur le seuil : il n'avail pas quitté son déguisement.

Il vit sur-le-champ que la rue était gardée , et il se dit que s'il avait encore un moyen de se tirer d'affaire, c'était en payant d'audace : il n'avait d'ailleurs pas reconnu Navailles.

— Voilà notre homme, dit celui-ci à Ghavannes ; mais cette allure n'est pas celle d'un manant! reprit-il aussitôt avec vivacité. J'ai vu ee dandinement quelque part ! Mordieu, si je croyais que c'est possible, je jurerais que c'est ce démon de la Curée ! Ah ! quel coup de fortune! C'est lui, Chavannes ! mon plus grand ennemi et le bras droit du Béarnais ! Marchons à sa rencontre, car si nous lui laissons le temps de réfléchir, il nous échappera !

Navailles et Chavannes se dirigèrent vers le capitaine la Curée qui , à leur grand étonnement , continuait à s'avancer de leur cdté : il venait cependant de reconnaître Navailles.

— Le capitaine la Curée faisant le métier d'espion ! s'écria Amaury en mettant l'épée à la main , et en faisant signe à Chavannes de l'imiter; votre maître est donc tombé bien bas?

— Dites à votre ami de me prêter son épée et je vous répondrai, M. de Navailles, répliqua la Curée; jusque-là je n'ai qu'une chose à vous

dire, c*est que j'ai appris de vous dans un même jour que vous pouviez manquer de foi à une femme et insulter lâchement un homme sans défense. J'ai fait mon devoir, faites votre métier, valet de Mayenne.

— Il vous sied bien de me traiter de valet, quand vous subissez la honteuse servitude de suivre les gens pour écouter ce qu'ils disent, et de vous glisser dans les villes pour les dérober adroitement comme un filou au lieu de les prendre en plein soleil comme il convient h un soldat qui se respecte.

— Vous ne savez pas ce que j'aurais fait , M. de Navailles, si vous, qui jouez si bien le fier, ne m'aviez mis la main sur le collet comme un argousin. Essayez seulement de me rendre la liberté pour dix minutes , et vous verrez si c'est en tapinois que je viens vous attaquer, monsieur le commandant de l'artillerie ligueuse , qui vous servez de vos canons pour contraindre deux pauvres femmes à faire vos volontés !

Et la Curée se croisa les bras en promenant sur Navailles un regard méprisant.

— Le bourreau me vengera de vos insolences ! s'écria Amaury en écumant de rage.

— C'est un second digne de vous , riposta

froidement la Curée , et je crois que si vous pouviez vous en servir pour vous débarrasser de tous vos ennemis, vous n'y manqueriez pas.

— C'en est trop ! ici, piquiers! reprit Navailles en renforçant encore sa voix de manière à être entendu aux deux extrémités de la rue.

— Allons , la Curée , mon garçon , il parait qu*il faut du monde pour te prendre , dit le ▼aillant capitaine entre ses dents. Ils sont trente au moins.

Les hommes composant les deux détachements accoururent, et en un clin d'œil la Curée fut environné , renversé , garrotté et remis debout entre quatre soldats qui le firent marcher au milieu d'eux en tenant leurs piques appuyées sur son dos et sa poitrine.

Navailles et Chavannes rangèrent le reste de leurs hommes autour de ce petit groupe de cinq personnes , et le lugubre cortège se dirigea vers la prison en évitant , autant que possible, les rues populeuses.

Tlve le roi!

Mfligrë Ta précaution que Navailîes arait prise d'éviter les quartiers populeux de la ville, la nouvelle de l'expédition qu'il venait de faire se répandit bientôt avec la rapidité du fluide électrique , et ce ne fut à l'instant même un mystère pour personne que Tineonnu mis en état d'arrestation était un agent secret du nouveau roi, envoyé à Dieppe pour sonder les dispositions des habitants.

L'agitation sourde qui fermentait depuis la

veille et qui avait comiDencé à se manifester peu d'instants auparavant, lors de l'entrée de l'artillerie de M. de Mayenne, prit donc tout à coup des proportions effrayantes, et la paisible cité normande, dont la population, grâce ii sa sagesse, avait évité les horreurs de la guerre civile, dut se croire au moment de les voir éclater dans ses murs.

Néanmoins le trajet jusqu'à la prison s'effectua sans difficultés sérieuses. Sur plusieurs points la foule était , à la vérité , compacte et menaçante dans son attitude, mais tout se borna à de nombreux témoignages de sympathie en faveur du prisonnier, et & quelques murmures d'une hostilité évidente, que Navailles réprima par le seul fait de la fermeté de son maintien et de la bonne contenance du détachement sous ses ordres.

Quand il eut mis son prisonnier en sûreté, dans l'endroit de la prison le plus à Tabri, selon lui, de toute tentative d^évasion ou de délivrance, il en confia la garde i Ghavannes, auquel il promit l'envoi prochain d'un renfort pour soutenir ses piquiers au besoin, puis il se rendit auprès du gouverneur de la ville pour rinstruire de ce qui se passait.

Il trouva M. de Chattes déjà averti par la

rumeur publique et assez disposé & sympathiser avec la population irritée de la violation de ses privilèges ; toutefois il en reçut un assez bon accueil et la promesse de s'associer loyalement & tout ce qu'il ferait pour empêcher les habitants d'en venir aux mains avec la garnison.

Ce n'était pas k beaucoup près ce que Navailles aurait voulu et avait espéré , car il venait demander l'autorisation de faire exécuter immédiatement l'officier royaliste qu'il avait pris en flagrant délit d'espionnage et d'embaueliage, crimes pour lesquels les lois de la guerre étaient sans pitié.

M. de Chattes fit d'abord la sourde oreille aux premières insinuations de l'officier de Mayenne à ce sujet ; mais Navailles devenant plus positif et plus pressant, le gouverneur le prit sur un ton plus haut avec lui, lui signifia nettement qu'il n'avait d'ordre h recevoir de personne dans la ville que le feu roi avait confiée à son honneur et à sa fidélité, et finit par lui dire qu'il répondrait sur sa tête dv. l'existence de ce prisonnier dont la culpabilité n'était pas encore évidente pour lui.

~ Mais, M. le gouverneur, répondit Navailles , le roi de Navarre n'a pas encore été

reconnu roi de France, et jusqu'à ce qu'il le soit, les agents de ses intrigues doivent éCre considérés comme des perturbateurs de la paix publique, et punis comme tels.

— Il peut se faire que vous ayez raison^ monsieur, riposta froidement le baron de Chattes, mais nous vivons dans un temps où chacun tour h tour a tellement parlé de ses droits, qu'il est bien permis de réfléchir un peu avant de décider sur une chose aussi grave que la vie d'un homme. Ici, et j'en rends grâce à Dieu, nous jugeons, nous n'assassinons pas. Je vais me rendre & la prison, j'interrogerai moi-même et seul l'homme que vous y avez conduit de votre autorité privée, et s'il m'est bien démontré qu'il soit venu ici dans des intentions coupables, n'importe qui l'ait envoyé, prompte et bonne justice sera faite.

— Pour qui donc, monsieur, étes-vous gouverneur de cette ville? demanda insolemment Navailles, chez qui la fougue de ses passions violentes et haineuses l'emportait en ce moment sur les conseils de la prudence.

— Pour la France, monsieur! répondit énergiquement le baron de Chattes, et par ce mot : LA FRANCE, je veux dire dans ma pensée les gens de bien, les citoyens paisibles,

attachés à nos vieilles lois, et non les ambitieux et les brouillons qui nous tiennent en guerre depuis vingt ans, parce qu'ils savent bien quïls n'ont la chance de devenir quelque chose que dans les époques de malheur et de désordre. Allez, monsieur, veiller sur vos canons, dont n'a que faire cette honnête et laborieuse cité qui a pour remparts les robustes poitrines et les cœurs droits de sa population de pécheurs et de négociants. Vous ne deviez pas venir ici ; mais puisque vous y êtes, vous m'obéirez tant que durera votre séjour.

— Vous ignorez donc, s'écria Navailies hors de lui, que M. de Mayenne n'est qu'à quelques lieues avec son armée, et que sur uu signe de moi...

— Faites-le ce signe, monsieur ! interrompit le gouverneur avec force et dignité, aussi bien je commence à être las du rôle passif que j'ai joué jusqu'à ce jour, parce que je croyais que, chargé de maintenir la paix dans une cité commerçante, il était de mon devoir de rester neutre entre tous les partis ; mais si vous voulez la guerre nous la ferons, et à votre cri de vive la Ligue, nous répondrons par celui de...

— Arrêtez, M. le gouverneur ! interrompit i son tour Navailies, qui, voyant qu'il était

allé trop loin, voulut retourner en arrière pour avoir le temps de prévenir son chef de la situation critique dans laquelle il se trouvait, mon zèle pour la cause que j'ai embrassée, et que je crois la bonne, m*a emporté au delà des bornes du respect que je vous dois : je vous prie de m*excuser.

— Je vous excuse, monsieur, et ne demande pas mieux que de vivre en paix avec vous tant que vous serez dans nos murs, bien que j'eusse préféré que vous n'y vinssiez pas ; et quant à ce prisonnier, je vous répète encore que je n'ai pas de parti pris d'avance de le trouver innocent du crime dont vous l'accusez, car je ne lui reconnais pas plus qu'à vous, M. de Navailles, le droit d'apporter la guerre civile parmi nous. Je serai avant un quart d'heure à la prison, où j'ai déjà envoyé, par mesure de précaution, une compagnie de nos milices bourgeoises pour y monter la garde conjointement avec vos hommes d'armes : je vous avertis loyalement qu'il en sera de même de tous les postes que vous croirez devoir occuper, à l'exception de ceux que vous jugerez nécessaires à la sûreté de votre matériel de guerre.

£t M. de Chattes salua Navailles avec la courtoisie protectrice d'un supérieur, afin de

lui faire bien comprendre qu'il ne lui reconnaissait pas le droit de prolonger plus longtemps cet entretien.

Navailles se retira la rage dans le cœur et roulant dans son esprit mille projets de yengeance et de trahison.

Son premier soin fut de se rendre en toute hâte sur une petite esplanade située hors des murs, au centre de laquelle il avait établi. son parc d'artillerie, son fourgon d'argent et les bagages de l'armée.

Là, il fît choix d'un homme intrépide et intelligent, et l'expédia h M. de Mayenne avec une demande verbale de renforts.

Puis il réunit autour de lui tous les officiers qui se trouvaient là, les mit, autant qu'il le jugea à propos, au fait de la gravité des circonstances, leur enjoignit de se disperser immédiatement par la ville pour y ramasser leurs hommes disséminés dans les lieux publics, et les ramener au camp, où, finit-il par dire, nous devons nous tenir sur k qui vive, comme si nous étions en présence de l'ennemi.

Quand ces dispositions furent prescrites, il en recommanda l'exécution à son premier lieutenant M. de Pisani, dans lequel il avait autant de confiance qu'en lui-même, puis il reprit le

chemin de la prison, afin de surveiller ce qui allait s'y passer.

En y arrivant, il vit d'abord un nombreux détachement des milices bourgeoises campé en face de ses piquiers.

Tous les hommes qui le composaient avaient l'arquebuse sur l'épaule, la fourche dont ils se servaient pour ajuster passée dans la ceinture à droite, et la mèche fumante suspendue de l'autre côté.

Miilgré ces dispositions hostiles, le détachement rendit les honneurs militaires à Navailles, quand il passa près de lui pour aller parler à Cha vannes, qui se tenait debout près de la porte de la prison.

— Eh bien ! quoi de nouveau ? demandat-il à voix basse au jeune guidon.

— M. le gouverneur vient d'arriver ; et puis vous voyez...

Et il montra à Navailles les citadins armés, dont la tenue martiale pouvait rivaliser avec celle de ses piquiers^ tous vieux soldats cependant.

Amaury haussa les épaules en signe de mépris, mais son visage trahissait une fureur concentrée, preuve certaine que ce mépris qu'il affichait n'était pas sincère.

Il tira Chavannes à l'écart, et tous deux se mirent à causer avec mystère.

Au même moment M. de Chattes entrait dans le cachot où Navailles avait fait enfermer la Curée.

A Faspect du gouverneur qui se nomma , et dont la noble physionomie était éclairée par la lampe que portait le geôlier, le brave capitaine voulut se lever du grabat sur lequel il était étendu, mais les liens qui le garrottaient l'en empêchèrent et il retomba lourdement.

— Qu'est-ce à dire? s'écria M. de Chattes d'une voix de tonnerre, un soldat, car je sais qu'il l'est, attaché comme un voleur de grands chemins ! Coupez ces cordes à l'instant même ! contlnua-t-il en foudroyant le geôlier d'un regard d'indignation.

Les cordes furent coupées, et la Curée put se lever, ce qu'il fît immédiatement.

M. de Chattes se saisit de la lanterne, la posa dans le renfoncement d'un petit soupirail creusé dans la muraille, et fit signe au geôlier de se retirer.

— M. le gouverneur, je vous salue, dit résolument la Curée aussitôt que le geôlier fut sorti, nous ne pouvions guère manquer de nous voir aujourd'hui , car j'allais chez vous

LB CAPITAfNB LA CIIRÉB. 1 13

au moment où l'on m'a arrête pour me mettre

— Vous veniez chez moi, monsieur! s'écria le baron de Chattes, surpris et en secret charme de cette hardiesse qui lui semblait plaider en faveur de l'homme qu'il désirait trouver innocent , et pourriez-vous me dire, continua-t-il, dans quelle intention vous cherchiez & me voir?

— Je puis vous le dire certainement, M. le gouverneur : j'étais envoyé près de vous par le roi notre maître.

— Vous êtes donc parti de Saint-Cloud avant la mort de Sa Majesté , à qui Dieu fasse paix.

— Le roi ne meurt jamais en France, M. le gouverneur; vous savez cela comme moi.

Donc, après le trépas de Henri de Valois, nous avons proclamé Henri de Bourbon son légitime successeur , et c'est lui qui m'a chargé de vous annoncer son avènement au trône et sa prochaine arrivée dans sa fidèle Normandie.

— Sa Majesté a donc des forces considérables h opposer k la puissante armée que M. de Mayenne tient dans son camp de Neuville? demanda le baron de Chattes dont la voix trahissait \\ne légère émotion.

— Ma foi, M. le gouverneur, comme je n*ai jamais volontiers menti , je vous répondrai franchement : Non ! Mais si nos ennemis ont pour eux les gros bataillons, nous avons pour nous notre bon droit , et Dieu qui veille sur les destinées du beau royaume de France.

— Et dans quels termes Sa Majesté vous a-t-elle chargé de vous adresser à moi qu'elle connaît à peine?

— Je puis vous les transmettre fidèlement, M. le gouverneur, car je n'ai cessé de les répéter tout bas de Saint-Cloud ici. Le roi m'a dit:

u Quand tu seras arrivé près de M. de Chat- «c tes , que je tiens pour un loyal gentilhomme u et un bon Français, tu ne lui dissimuleras <c rien de l'état fâcheux de mes affaires. Tu « lui apprendras, sans détour ni feintise, que «c la majeure partie des seigneurs de la cour du u feu roi m'ont abandonné, sous prétexte de (C ma religion ; que de toutes les forces dont «( je disposais hier , il ne me reste plus que «c quelques amis, mais ^vec eux , comme auxin liaires , Dieu et mon bon droit ; que je suis « en grand péril, enfin, et que c'est justement <c pour cela que je viens à lui, comme au plus u brave et au plus fidèle : s'il te fait bon ac-

« cueil , comme je n'en doute pas , rien n'est u encore perdu. »

Et voilà comme a parlé le roi , H. le gouverneur.

— Par les cendres de mon père ! s'écria M. de Chattes, c'est là le langage d'un digne chevalier, et n'était la crainte d'entraîner cette fidèle contrée dans les malheurs de la guerre civile, dont je l'ai préservée jusqu'à ce jour, je vous dirais à l'instant même , que le roi vienne...

— Il viendra, M. le gouverneur, interrompit la Curée avec une jovialité respectueuse , car jamais le Béarnais n'a manqué à un rendezvous.

— Mais l'armée de M. de Mayenne !

— Il la battra !

— Et s'il périssait dans la bataille?

— Vous ne croyez donc pas en Dieu, M. le gouverneur? s'écria la Curée d'une voix vibrante qui fit trembler les voûtes de son cachot; moi j'y crois, reprit-il avec plus de calme et une simplicité qui avait quelque chose de sublime.

M. de Chattes prit son front entre ses deux mains et se mit à réfléchir.

— Écoutez, monsieur, dit-il après quelques

instants de silence , que la Curée n'avait eu garde d'interrompre, ma vie est à Sa Majesté, et s'il ne s'agissait que de moi j'arborerais sur l'heure son drapeau sans tache au plus haut des murailles de cette ville, dont l'enceinte renferme tant de cœurs qui lui sont dévoués et tant de bras prêts à se lever pour sa défense. Mais il peut tarder à venir, et alors j'aurai exposé cette cité fidèle aux vengeances de M. de Mayenne, à qui peu d'heures suffisent pour se rendre ici.

— Nous soutiendrons un siège contre lui !

— Sans troupes régulières?

— Prononcez-vous, M. le gouverneur, et avant le coucher du soleil vous verrez arriver une troupe avec laquelle vous pourrez défier toute l'armée de M. de Mayenne.

— Et quelle est cette troupe? demanda M. de Chattes , en proie à une vive perplexité.

— La compagnie des chevau-légers du capitaine Gilbert Filhet de la Curée.

— La Curée et ses compagnons! s'écria M. de Chattes, dont le front rayonna d'espérance; ah ! si j'étais sur que ces vaillants hommes de guerre...

— Sur le salut de mon âme, vous les aurez

ce soir ! interrompit chaleureusement le capitaine.

— Mais, qui étes-vous donc pour me parler avec cette assurance, monsieur ?

— Je suis le capitaine la Curée lui-même , M. le gouverneur. Ma parole maintenant vous suffit-elle?

— Quoi ! vous seriez ce vaillant...?

— Je suis la Curée.

— Vive le roi! s'écria M. de Chattes , hors de lui.

— M. le gouverneur, il y a de l'écho, ajouta vivement la Curée en inclinant la tète comme un homme qui prête Toreille à un bruit lointain. Écoutez ces clameurs formidables! ces arquebusades ! ce galop rapide de chevaux! n se passe à coup sur quelque chose d'extraordinaire! Tenez, voilà encore un cri de vive le roi ! mon cœur ne m'avait pas trompé !

— J'ai entendu aussi ! reprit M. de Chattes; capitaine la Curée, vous êtes libre, venez avec moi et que Dieu protège la France !

En ce moment le cri de vive le roi! arriva plus distinct : ce n'était plus une acclamation isolée, mais un chœur immense de mille voix qui faisaient explosion ensemble.

Tout à coup la porte s'ouvrit, et le geôlier,

paraissant sur le seuil, jeta précipitammeot ces mots entrecoupes :

— M. le gouverneur, la ville est soulevée... les troupes de M. de Mayenne fuient de toutes parts... et on assure que la cornette blanche du roi Henri de Bourbon vient de se présenter à la porte de la Barre, demandant aux bourgeois l'entrée pour Sa Majesté.

La capitaine la Curée et M. de Chattes s'élancèrent hors du cachot en criant vive te roi!

Le Béarnais»

Les ëyénements, comme on le voit, avaient marché avec une rapidité qui dépassait les espérances des plus enthousiastes parmi les royalistes, et les craintes des mieux disposés à voir tout en noir dans le camp des Ligueurs; et, en effet, il eût été bien difficile de prévoir ce qui arrivait, puisque c'était le roi luimême, LE ROI , selon l'antique loi de la monarchie française, et non selon le caprice des

ambitieux et des faiseurs de la Ligue, qui allait faire son entrée dans la ville de Dieppe, lorsqu'on le croyait h peine en marche pour tenter ce hardi coup de main.

On doit se souvenir qu'au moment où Henri de Bourbon achevait de donner ses instructions au capitaine la Curée, au sujet de l'importante mission qu'il l'envoyait remplir en Normandie, il lui avait dit qu'il le suivrait de près dans cette province, où il savait *que de nombreux partisans étaient prêts à se prononcer en sa faveur, malgré la présence de M. de Mayenne dans son camp de Neuville.

Eh bien ! il était arrivé que, dès le lendemain dans la matinée, c'est-à-dire peu d'heures après le départ de la Curée, qui ne s'était, comme on sait, mis en route avec sa compagnie de chevau-légers qu'au milieu de la nuit, le roi en personne, soit que des avis favorables lui fussent parvenus, soit qu'il eût été subitement illuminé par une de ces inspirations du génie qui ont été si fréquentes en lui pendant sa carrière de négociateur et de guerrier , le roi, disons-nous, avait brusquement quitté son logis de l'hôtel du Tillet, pour prendre, comme son lieutenant, la route qui conduisait en Normandie par la voie la plus directe.

Une suite peu nombreuse, mais composée de ces serviteurs vaillants et fidèles qu'il appelait ses amis , entourait le Béarnais , que suivait une faible escorte de deux cents cavaliers, choisis parmi les plus braves, à la vérité.

K Quoi ! nous dira-t-on, une escorte de deux u cents hommes pour traverser de vastes contt trées ou la Ligue toute-puissante sillonnait u les grandes routes avec les patrouilles de sa tt cavalerie^ et tenait les villes et châteaux forts u avec ses fantassins espagnols, wallons et naît politains, mais c*est impossible ! » Rien n'est plus vrai cependant, et c'est presque toujours ainsi qu'a procédé Henri IV sous Tinfluence providentielle de la foi profonde qu'il avait en la justice de sa cause. La hardiesse de ses entreprises, menées à bonne fin avec des moyens matériels presque nuls, grâce à la rapidité foudroyante avec laquelle il savait les conduire après les avoir conçues avec le mystère d'un politique consommé , était le caractère de son génie éminemment français, et comme tous les vrais grands hommes il savait qu'il est nécessaire de frapper les imaginations par des prodiges de vaillance, avant de chercher à gagner les cœurs par des miracles de bonté.

Deux siècles et quelques années plus tard ,

Napoléon voulut imiter cette politique , mais , plus grand par le cerveau que par Tâme, il ne put en accomplir que la moitié : la clémence manquait h son génie, éclos dans une révolution dont il avait servi les crimes ^ avant de museler ses fureurs.

Le voyage du roi k travers la Normandie toute fourmillante des troupes de M. de Mayenne s'était fait avec un merveilleux bonheur, comme si Dieu protégeait visiblement le pauvre cadet de Gascogne, hérétique et excommunié ; et le sixième jour de son départ , la petite troupe, sans que le secret de sa marche eut été deviné de Tennemi, dont elle côtoyait ou traversait les cantonnements, arrivait aussi dans la foret de Saint-Étienne et faisait sa jonction avec la compagnie de chevau-légers du capitaine la Curée , peu de moments après le départ de celui-ci pour Dieppe.

Le roi, instruit de cette particularité importante par le lieutenant Montgobert , avait pris h l'instant même ses dispositions, soit pour profiter des circonstances heureuses que l'habile témérité de son envoyé pourrait faire naître , soit pour voler à son secours , si Ton venait à apprendre qu'il fût en péril.

' Au 15 vendémiaire.

A cet effet, le roi avait porte la totalité des forces dont il pouvait disposer, six cents chevaux environ , jusqu'à la lisière de la forêt la plus rapprochée de la ville, puis il avait envoyé dans diverses directions de petits détachements conduits par des officiers subalternes , braves, expérimentés et prudents, avec l'ordre de fouiller la campagne, d'interroger les paysans, et de recueillir ainsi, pour les lui transmettre sans retard , toutes les nouvelles tou chant ce qui se passait h Dieppe, où il sentait que son étoile le conduisait.

Bien qu'il fût décidé h tenter son coup de main quoi qu'il pût apprendre, il voulait examiner toutes ses chances de succès ou de péril, afin de n'exposer sa petite troupe qu'avec connaissance de cause.

L'un des détachements envoyés h la découverte par le roi était commandé par un singulier personnage, dont nous n'avons pas encore eu occasion de parler, bien qu'il soit destiné h jouer dans cette histoire un rôle qui n'est pas tout à fait sans importance. Ce personnage, qui avait , sinon un grade régulier, du moins une position équivalente dans la compagnie du brave la Curée ; que le roi connaissait assez bien pour lui octroyer des marques de sa con-

fiance ; ce personnage était une femme cependant. Ceci rend indispensable une explication de quelques lignes, que nous donnerons d'autant plus volontiers à nos lecteurs, qu'ils y trouveront sur les mœurs militaires de cette époque des détails qui ne manquent pas d*une certaine originalité.

Henri de Navarre, déjà pauvre lorsqu'il s'était mis à guerroyer, avait vu bientôt son petit trésor s'épuiser dans la multiplicité de ses entreprises. Il en était résulté que les seigneurs et les gentilshommes à son service, obligés de faire campagne h leurs dépens, s'étaient trouvés très-promptement à leur tour dans la nécessité de retenir les hommes sous leurs ordres par les seuls liens de l'honneur, très-puissants à la vérité dans ces temps encore chevaleresques ; mais ceux de la discipline s'en étaient ressentis , car il fallait payer l'abnégation et le désintéressement qu'on érigeait en devoirs par des complaisances et des libertés peu compatibles avec la sévérité rigoureuse de la vie des camps. La Curée, par exemple, avait noblement établi en principe qu'il ne prendrait jamais sa part du butin fait par ses hommes , et poussant plus loin l'indulgence pour celles des faiblesses de ses compagnons d'ar-

mes qui n'étaient pas de nature à altérer leur courage, il avait permis à quatre de ses cavaliers, qui étaient venus le trouver de Flandre, de garder chacun une vivandière * , qu'ils avaient amenée avec eux , suivant Fusage de ce pays.

Trois de ces femmes étaient remarquablement belles et la quatrième non , disent sans aucun artifice de langage les récits naïfs du temps , mais elle était de grande taille et portait les cheveux coupés comme un homme, ce qui s'accordait parfaitement avec le costume masculin qu'elle avait adopté. Ses compagnes le prenaient aussi quand elles montaient à cheval, mais arrivées au quartier elles revêtaient les habillements de leur sexe et se montraient parées comme des dames. Cette tondue s'appelait la Gasconne f par allusion au pays où elle était née , et contre le naturel ordinaire des femmes , qui ne se plaisent pas aux batailles où l'on tue (nous citons encore), elle courait au combat comme à une partie de plaisir, et plus d'une fois elle était revenue la face balafrée ou la poitrine atteinte de bonnes estocades.

' Le Journal militaire de Henri IV, d'où nous avons tiré ces détails, se sert d'une expression plus naïve, que nous n^osons pas reproduire dans sa crudité.

Quaod son mari ëUit malade, elle prenait sans façon ses armes et son cheval, se mettait à son rang, et tapait aussi dur que le plus rude soudard de la compagnie. Sa bravoure, sa bonne humeur, son mépris de la vie lui avaient valu le sobriquet flatteur de capitaine , si bien que tout le monde l'appelait le capitaine Gascon et le roi lui-même ne la rencontrait jamais qu'il ne la nommât ainsi en lui adressant la parole. Le capitaine Gascon était une virago , qui , pour la solidité du bras, la promptitude de résolution, rinsouciance du péril et la prestance martiale , ne le cédait à aucun des reîtres du Béarnais. Elle était haute en couleur, aux environs du nez surtout, avait autour de la lèvre supérieure, sur les joues et au bout du menton, certaines végétations poilues, qu'un poète eût pu difficilement comparer au duvet de la pèche, si grande qu'eût été sa bonne volonté d'être galant. Elle enfourchait le premier cheval venu , se servait de toutes les épées et de tous les pistolets , maniait une lance comme elle eût fait d'une marotte, buvait douze heures de suite quand le vin abondait , ou souffrait la soif toute une semaine dans les temps de disette, et comme si ce n'était pas assez de tous ces signes évidents de virilité, le capitaine

Gascon dissimulait soigneusement, sous son épais pourpoint de buffle, piqué et matelassé, tout ce qui aurait pu trahir son sexe véritable : nous ajouterons que de toutes les tâches qu'elle s'était imposées , celle-là n'était pas la moins difficile h remplir.

Au moral, le capitaine Gascon avait la fidélité du chien, la charité de la sceur grise et la compatissance du Samaritain : amis et ennemis lui reconnaissaient ces rares et précieuses qualités.

Tel était le singulier personnage qui commandait l'un des quatre détachements envoyés par le roi & la découverte pour lui faire connaître la situation politique de Dieppe et le sort du brave la Curée, dont il était bien permis de s'inquiéter un peu.

Gascon (c'est ainsi qu'on appelait parfois, pour abréger, notre capitaine de contrebande]. Gascon , outre son intrépidité naturelle et un goût prononcé pour les aventures périlleuses, joignait à un zèle infatigable pour le service du roi , et à un dévouement sans bornes à sa cause , une sorte de culte qui allait jusqu'au fanatisme pour son chef la Curée.

Aussi était-ce elie qui avait eu l'adresse de savoir tout ce qui se passait dans la ville de 1 li.

Dieppe, ou le royalisme D'attendait qu'une occasion favorable pour faire explosion ^ et la bonne fortune d'être la première k en instruire le roi , prêt à agir vigoureusement, ainsi que nous venons de le dire.

A rinstant même le vaillant Béarnais , s'ëlançant avec ses six cents cavaliers des mystérieux ombrages de la forêt de Saint-Etienne, s'était montré en rase campagne et au grand soleil, dans la direction de la route de Dieppe, qu'il avait prise sans hésiter comme s'il était un hôte attendu.

Arrivé en vue des faubourgs il s'était arrêté , et avait envoyé sa cornette blanche aux habitants réunis en grand nombre aux alentours de la porte de la Barre , pour leur annoncer sa venue et l'occupation amicale de leur ville par son armée qui le suivait de près.

Aussitôt , la fermentation comprimée et les sentiments renfermés dans les cœurs avaien t éclaté avec une puissance irrésistible et une unanimité qui ne permettait pas même de songer à la répression, eût-elle été désirée par le plus grand nombre , ce qui n'était pas. En un clin d'œil les milices bourgeoises étaient accourues en armes aux lieux ordinaires de leur rassemblement ; les échevins réunis spon-

tanément à Thôtel de ville avaient convoque les chefs des diverses corporations afin de les inviter h se porter avec eux à la rencontre de Sa Majesté, qui venait se jeter dans les bras de ses fidèles Normands y et tout cela s'était accompli aux cris mille fois répétés de : Vive le roi!

Telle était la situation de la cité dieppoise lorsque le gouverneur et le capitaine la Curée arrivèrent à l'hôtel de ville, guidés par les mêmes acclamations qui, après les avoir avertis, semblaient redoubler de minute en minute.

A leur aspect , et quand on sut quelles étaient les dispositions du gouverneur et qui l'accompagnait, l'enthousiasme devint de la frénésie, la joie du délire, et peu s'en fallut que M. de Chattes et la Curée ne fussent assourdis par les félicitations et étouffés dans les embrassades. Tous deux parvinrent cependant à faire comprendre à leur tumultueux auditoire qu'il était indispensable de commencer par inviter M. de Na vailles à se retirer, sauf h le chasser s'il faisait résistance. La Curée, à qui l'on procura sur-le-champ une armure à sa taille, se chargea de ce soin, avec quatre cents hommes des milices bourgeoises, qui réclamèrent rhonneur de marcher sous ses or-

dres et de combattre h son commandement si cela éUkii nécessaire : provisoirement on avait jugé plus loyal, — et la Curée, connaissant les intentions de son maître , ne s'y était pas opposé, — de laisser les troupes de Mayenne effectuer paisiblement leur retraite, si elles se résignaient à cette sorte de compromis.

La Curée parti, le reste allait de soi-même : le gouverneur, les échevins, le maire en (été, les chefs des divers corps de métier, tous ceints de l'écharpe blanche et suivis d'une foule qui grossissait à chaque pas, s'acheminèrent vers la porte de la Barre.

Quand la tête du cortège l'eut franchie, le roi et lui se trouvèrent en présence.

Henri de Bourbon , monté sur un robuste cheval Isabelle h la robe dorée, avait relevé la visière de son casque d'acier poli, et montrait à la foule ivre de joie son héroïque et loyal visage, sur lequel rayonnaient tout à la fois son amour pour le peuple et sa sainte confiance dans la justice de sa cause , qui était h ses yeux celle de la nation tout entière.

Il fit un geste paternel pour réclamer un peu de silence, et M. de Chattes, ayant mis un genou en terre , lui dit d'une voix que l'émotion rendait tremblante :

— Sire, je viens saluer mon seigneur et remettre en sa disposition le gouvernement de cette place.

Le roi se pencha sur l'encolure de son cheval, saisit le gouverneur par sa fraise, Tattira doucement à lui, et lui donna Taccolade comme â un compagnon, en prononçant ces mémora*bles paroles qui renfermaient tout le secret de la politique que son cœur avait révélé à son génie :

— Vous me remettez le gouvernement de cette place, M. de Chattes ? Ventre-^saint-gris, c'est dune pour que j'aie le plaisir de vous le rendre , car je ne connais aucun qui en soit plus digne que vous.

Et se redressant , comme pour écouter les notables de la ville, qui voulaient parler h leur tour, il reprit :

— Mes enfants, point de cérémonie entre Qous. Je ne veux que vos amitiés, bon pain, bon vin et bon visage d'hote '.

— Et nos bras, sire ! s'écrièrent des milliers de voix entrecoupées de sanglots.

— Vos bras , mes enfants ? je les accepte

' Tous ces détails et toutes ees paroles sont historiques.

aussi, et, ventre-saint-gris , je les emploierai à boQ usage si Dieu nie prête yie.

En ce moment un homme du peuple se dégagea brusquement des flots pressés de la foule, et chercha k se rapprocher du roi.

Quelques personnes voulurent Fempécher d'avancer.

— Laissez-le venir, mes amis, dit Henri, ne voyez-vous pas quïl est armé d'une bouteille et d'un verre? £t, ventre-saint-gris, la chaleur de votre beau soleil m'a donné soif.

L'homme du peuple, ainsi encouragé, remplit son verre jusqu'aux bords, et le présenta au roi en lui disant :

— Sire, à l'extermination de la Ligue !

— Non , mon ami : au salut de la France , et à la prospérité de ma bonne ville de Dieppe, qui fait accueil au Béarnais sans argent et presque sans soldats !

Et Henri vida le verre tout d'un trait, après l'avoir tendu dans plusieurs directions, comme pour saluer la foule.

La connaissance était faite, l'amitié scellée ; en un instant le roi fut environné et pressé , a ce point qu'il disparut un moment aux yeux de ses défenseurs, qui ne s'en émurent guère, car eux aussi avaient foi en son étoile. Lui

serra la main qui voulut , l'embrassa qui voulut ! II y avait là tous les rangs , tous les âges, toutes les conditions : c'<5tait la grande famille française cherchant un roi pour la gouverner et la défendre , et trouvant un père pour Taimer et se consacrer k elle. Quelques Ligueurs mêlés à cette foule enthousiaste et fidèle ne furent pas les moins empressés : étaient-ils franchement ramenés et convaincus par le cri de leur conscience, ou passagèrement attirés et éblouis par ce rayon de fortune ? C'est ce que l'histoire ne dit pas, parce que le roi ne voulut jamais le savoir. Après deux siècles et demi écoulés nous aurions mauvaise grâce h être plus curieux que lui.

Quand cette scène de joyeux tumulte fut devenue un peu plus calme , le cortège fit son entrée dans la ville. Toutes les fenêtres étaient pavoîsées de drapeaux blancs, les uns préparés depuis longtemps , les autres improvisés pour ce miraculeux événement ; de riches tentures ornaient les façades des maisons ; de somptueux tapis recouvraient le pavé des rues : Dieppe n'avait jamais vu si grand spectacle, ni si chaleureux enthousiasme : elle prévoyait pourtant qu'elle payerait l'hospitalité qu'elle accordait si généreusement au prince

béarnais du sang de ses meilleurs citoyens.

M. de Chattes avait offert au roi de s'ëtablîr au gouvernement; mais Henri de Bourbon avait répondu qu'il voulpit prendre son logis chez un des bourgeois de la ville, et il descendit à la porte du sieur Ângaut, négociant riche et considéré.

Midi sonnait à toutes les horloges de la ville au moment où le bonhomme Angaut inclinait sa tête blanche devant le Béarnais , qui l'embrassa et lui demanda de ne pas faire plus grand ordinaire pour lui , car il voulait être traité en ami et non en roi.

WLùk et peuple.

L'occupation pacifique de Dieppe, par un faible détachement des troupes royales, bien que la population fût sous les armes derrière des murailles faciles à défendre , et Tenthousiasme de bon aloi excité par la présence inattendue d'un prince qui ne dissimulait pas le mauvais état de ses affaires à ceux dont il venait réclamer l'appui, étaient deux faits immenses qui eurent pour premier résultat d*abattre la jactance de la Ligue, et de relever les

espérnnces d'une fraction du parti royaliste.» que les nombreuses défections de Saint-Clou d avaient jetée dans le découragement.

C'était, en outre, la première fois que Henri de Bourbon parlait en roi h son peuple , et nous venons de voir comment il entrait dans cette voie où il devait gagner plus de batailles encore qu'avec son épée.

A ce langage amical et paternel, à cette royale bonhomie d'un héros qui se sentaîf. assez grand pour n'avoir pas besoin de se préoccuper de sa dignité , il n'y avait personne qui ne comprit, quelques-uns sans vouloir en convenir encore , qu'il était enfin permis d'espérer des jours meilleurs pour la France.

En voyant l'entrée miraculeuse de Henri IV à Dieppe, il était facile de prévoir son entrée à Paris.

A peine descendu de cheval et installé dans la maison du bonhomme Angaut, dont les portes restèrent toutes grandes ouvertes, afin que chacun put visiter l'hôte illustre abrité sous son toit, Henri rassembla ses conseillers, auxquels s'adjoignirent, sur son ordre, le gouverneur de Dieppe et une douzaine de bourgeois, choisis parmi les notables habitants de la ville , et après avoir remercié de nouveau

avec effusion ces derniers de leur bon accueil, il les invita tous à délibérer avec lui sur ce qu'il y avait de mieux à faire pour tirer parti de l'avantage qu'on venait de remporter.

MM. de Ghâtillon et de la Trémouille furent d'avis de se fortifier dans Dieppe, et d'y attendre tranquillement l'arrivée de trois mille fantassins et des deux régiments suisses auxquels le roi avait donné l'ordre de le suivre en quittant Saint-Gloud, et qui n'avaient pu marcher aussi vite que son escorte de cavalerie.

Le vieux maréchal de Biron soutint, au contraire, qu'il fallait profiter de la surprise dans laquelle l'arrivée subite du roi allait sans doute jeter l'ennenii , pour marcher résolument sur M. de Mayenne, retranché dans son camp de Neuville avec trente mille hommes.

Quelqu'un fît observer que l'entreprise était périlleuse pour le roi qui ne pouvait disposer pour le moment que d'une force de six cents chevaux.

— Et pourquoi comptez-vous donc ces belles compagnies bourgeoises qui nous ont fait accueil tout à l'heure? s'écria Biron. Par la mort- Dieu, je crois que si je les avais sous mes ordres, il ne m'en faudrait pas d'autres pour

rendre M. de Mayenne plus lëger qu'un lièvre, tout gros qu'il est. Qu'en pense Votre Majesté? reprit-il en s'adressant plus particulièrement au roi.

-- Je pense , mon vieux Biron , répondit Henri, que nous devons, avant toutes choses, demander à nos bons amis de Dieppe ce qu'ils préfèrent : que nous combattions avec eux derrière leurs murailles, ou qu'ils viennent combattre avec nous en rase campagne.

L*un des bourgeois, c'était M. Labre, le même qui avait accueilli la Curée dans sa maison, se leva et dit :

— Excusez ma hardiesse, sire; mais nous sommes venus ici pour recevoir vos ordres et non pour vous donner nos avis. J'ai le bonheur d'avoir trois garçons dans les milices dont M. le maréchal vient de parler en homme qui se connaît en vaillance : eh bien ! je déclare, sur de n'être démenti par aucun père de famille dans la ville de Dieppe , que Votre Majesté peut faire de nos enfants tout ce qu'elle voudra : ils sont prêts à s'ensevelir avec nous sous les débris de nos maisons , ou à nous quitter pour vous suivre jusqu'au bout du monde, s'il plaît à Votre Majesté d'y aller.

— Qu'on dise encore que les Normands re-

prennent de la main gauche ce qu'ils ont donné de la main droite ! repartit vivement le Béarnais. Ventre^sainl>grî$, mes braves Dieppois, je ne croyais pas si bien faire en venant vous trouver ; mais je vois maintenant que le plus court chemin pour aller de Saint-Cloud i Paris est de passer par votre ville. Donc, mes amis 9 j'accepte de grand cœur ce que vous m'offrez , et en userai sans façon avec vous. M. de Biron, je mets ces vaillantes milices sous vos ordres immédiats, et vous marcherez avec elles à mon avant-garde quand nous partirons, ce qui ne tardera guère.

Comme le roi prononçait ces paroles si flatteuses pour la ville de Dieppe , il se fit une espèce de tumulte k la porte de la salle voisine de f^lle où le conseil était réuni, et Ton aperçut quelques hommes d'armes mêlés à la foule qui en obstruait l'entrée.

— Sire, ce sont des prisonniers qu'on vous amène , dit une voix, inconnue dans cette foule.

— Des prisonniers! s'écria Henri en se levant précipitamment pour se diriger vers la porte.

— Ah ! c'est toi, la Curée ! reprit-il avec un accent tout joyeux et un geste d'amicale sur-

prise, viens m'embrasser, mon ami. Tu vois que je ne me suis pas fait attendre.

— Et quoi ! voilà aussi Gascon ! reprit le roi après avoir donné l'accolade à son fidèle la Curée; comment vous êtes- vous déjà retrouvés, mes enfants ?

— De la façon la plus naturelle du monde, et comme toujours, sire, répondit la Curée, à la poursuite de Tennemi. Comme je l'attaquais par l'intérieur de la ville avec quatre cents hommes de la milice bourgeoise , troupe que je recommande à Votre Majesté , j'ai aperçu de loin notre brave capitaine Gascon qui menait déjà à la charge un peloton de chevaulégers. Il vous a fait des prisonniers, sire : ne voulez-vous pas les interroger?

— Je parlerai volontiers à un , n'ayant le loisir de faire plus , dit le roi. Avancez, jeune homme, continua Henri en avisant derrière le capitaine Gascon, Chavannes qui était l'un des Ligueurs capturé par la virago.

Le jeune officier s'approcha du roi, et attendit, dans une attitude à la fois respectueuse et digne, qu'il plût à Sa Majesté de lui adresser la parole.

— N'étiez- vous pas à la défunte reine-mère? lui demanda Henri avec bonté.

— Oui, sire; je fus six ans Tun de ses pages.

— J'ai souvenir de vous avoir vu eofaot : eh bien I que puis -je faire pour une vieille connaissance?

— Sice, balbutia Chavannes, les hasards de la guerre m'ont fait tomber aux mains de l'ennemi... je n'ai donc rien...

— N'appelez pas l'ennemi , jeune homme, la fidèle armée qui combat pour arracher la France aux ambitieux qui la trompent afin de l'opprimer plus sûrement , interrompit le Béarnais avec une gravité plus paternelle que sévère, et encore une fois que puis-je faire pour vous?

— Ordonnez qu'on me rende mon épée , sire.

— Tu l'entends, Gascon? fit Henri en élevant la voix ; remets-la-lui donc cette épée, et quïl aille...

— Sire, interrompit à son tour Chavannes, ce n'est pas pour m'en servir dès demain contre vous.

— Voulez-vous donc la consacrer désormais à la défense de ma cause?... C'est celle de la France, croyez-moi, jeune homme I

— Non, sire ; et si c'est à cette condition

que Votre Majesté daigne me la faire rendre, il ne m'est, en conscience, pas permis de Taccepter.

— Prenez-la toujours, M. de Chavannes; car ce serait grand dommage si un jeune homme aussi loyal que vous était longtemps privé de combattre. Vive Dieu ! le refus que vous me faites d'entrer à mon service me prouve que mes affaires sont en bon état.

— C'est trop de bonté, sire, murmura Chavannes, touché de l'ingénieuse allusion que le roi faisait à son courage; j'espère qu'un jour viendra...

— Où celte épée que je vous rends pourra honnêtement sortir du fourreau pour mon service, interrompit le roi avec un accent inspiré et convaincu; n'en doutez pas, M. de Chavannes, et croyez qu'alors je me souviendrai comme vous êtes fidèle aux partis que vous embrassez.

— C'est cependant quelquefois bien difficile, fit Chavannes d'une voix de plus en plus incertaine et troublée, en passant dans sa ceinture son épée que le roi avait pris lui-même des mains du capitaine Gascon pour la lui remettre ; mais, sire, ajouta-(-il, ne dois-je rien à ce brave homme pour ma rançon ?

Et il montra Gascon, qui se tenait modestement à récart.

— Ce brave homme est une femme, M. de Ghavannes , répondit le roi. Demandez-lui ce qu'elle préfère pour sa rançon, d*une robe de gros de Tours, ou d'une collerette de point de Gènes.

— Une femme ! s'écria Ghavannes en rougissant de dépit, Votre Majesté veut rire assurément. Ge n*est pas sans combattre que je lui ai rendu mon épée, et je sais que son bras...

— Est vigoureux, n'est-ce pas, jeune homme? Ventre-saint-gris, vous avez plus d'un frère d'armes dans le camp de mon cousin de Mayenne qui pourrait l'attester comme vous ; mais cela n'empêche pas que je ne vous dise la vérité : voyons. Gascon, approche.

Gascon obéit à l'ordre du roi, mais on devinait, à la lenteur et à l'indécision de ses mouvements que ce n'était pas de trop bonne grâce.

— Maintenant, reprit Henri, aie ta cuirasse et défais ton pourpoint depuis la naissance du cou jusqu'au creux de l'estomac.

— Mais, sire, cela ne se peut pas devant tout le monde, marmotta entre ses dents la pauvre vivandière, dont les joues hélées devinrent d'un rouge couleur de brique.

Et tout en parlant ainsi, Gascon, qui ne résistait jamais à un ordre de son maître le Béarnais ou de son capitaine la Curée, détachait lentement sa cuirasse, dont une des personnes présentes s'empara.

— Bah ! bah ! fit le roi en riant aux éclats, nous sommes ici entre bons compagnons, et il faut montrer à ce jeune et vaillant Ligueur que dans le camp des royalistes ce n'est pas à la vigueur des coups d'épée que l'on peut distinguer une femme d'un homme : attention, M. de Ghavannes.

£t Henri, saisissant le pourpoint de Gascon près du bouton qui le fermait par en haut, lui imprima une secousse qui le fit s'écarter brusquement, de manière à. ne laisser aucun doute h Ghavannes sur le sexe de son vainqueur ^

II dut au surplus faire son examen rapidement, car la vivandière s'était à l'instant même rejetée dans la foule, qui l'avait obligeamment enveloppée et défendue contre les regards indiscrets de l'assistance.

— Étes-vous convaincu, M. de Ghavannes?

demanda le roi.

' Historique. JuarwU militaire de Henri /F.

— Oui, sire, répondit le jeune Ligueur en courbant la tête d'un air de confusion , et j'ajouterai que si Votre Majesté a pour elle les femmes, le succès de sa cause est assuré.

— Il vous restera toujours ma cousine de Montpensier, repartit le roi avec une jovialité goguenarde ; la Curée, ajouta-t-il, fais recon* duire monsieur aux avant-postes par un de tes cavaliers, et reviens me retrouver ici.

Et Henri, ayant salué Ghavannes d'un signe de tête à la fois affectueux et royal, retourna dans la salle où le conseil était assemblé.

Pendant sa courte absence, les notables de la ville avaient manifesté hautement la résolution de soutenir par tous les moyens en leur pouvoir le généreux parti qu'ils avaient pris, et quand le roi rentra, M. Labre demanda la parole au nom de ses concitoyens absents et présents.

— Sire , dit-il , nous ne sommes que des marchands, et comme tels les choses de la politique, en temps ordinaires, ne devraient point nous regarder ; mais nous avons des cœurs français qui ont compris, en battant à Funisson du vôtre, que votre triomphe définitif peut seul mettre un terme aux maux de la patrie. Si vous n*étiez qu'un grand capitaine

ou un habile politique, nous laisserions h votre vaillante épëe et ii votre génie le soin d*arranger vos affaires, et nous attendrions dans nos comptoirs et magasins la fin de votre lutte avec vos compétiteurs. Mais vous êtes la loi fondamentale et vivante de celte antique monarchie; vous nous appartenez encore plus que nous ne vous appartenons, et nous ne sommes pas plus les maîtres de ne pas coinbattre pour vous, que vous ne Fêtes de ne pas marcher à notre tête. En venant nous chercher à travers mille périls pour nous convier à vaincre ou à mourir avec Votre Majesté, vous avez rempli votre devoir de roi. A notre tour, sire, de vous montrer que nous sommes de bons et loyaux sujets. Vous êtes pauvre, prenez nos fortunes; vous manquez de soldats, acceptez nos enfants ! La dernière obole de nos escarcelles, comme la vie du dernier de nos fils, tout vous appartient! Et ce n'est pas seulement derrière nos murailles que nous prétendons combattre, c'est partout que nous voulons vous suivre ! Nous savons qu'il ne manquera pas de gens qui viendront nous dire quâ votre ingratitude sera le prix de nos services, et qu'une fois en possession du trône vous tournerez le dos aux bourgeois et manants qui

TOUS auront aidé à vous j asseoir, pour ne faire boo accoeil qu'à votre noblesse. Nous hausserons les épaules à ces diseours, sire; mais alors même que l'avenir se chargerait de justifier ceux qui nous les tiendront, nous ne devrions pas regretter ce que nous faisons aujourd'hui, car en vous aimant et servant, c'est aussi, c'est d'abord, pardonnez-moi, sire, la France que nous aimons et servons. Dieu nous fait la faveur que vous soyez un grand et bon prince, ce qui nous permettra d'accepter avec joie tontes les épreuves qu'il lui plaira de nous envoyer pour votre service ; mars nous n'en ferions pas moins notre devoir, si vous étiez un incapable ou un mauvais, comme, grâce au ciel, il ne s'en trouve pas dans votre race. Excusez-moi, sire, si je vous parle avec cette liberté. Nous autres Dieppois nous sommes tous un peu loups de mer, et par ainsi mai façonnés au langage des cours ; mais chez nous le cœur est pur comme l'or et le bras dur comme le fer, et m'est avis qu'au point où vous en êtes, cela vaut mieux que révérences et paroles mielleuses. Sire, j'ai fini, et n'at-^ tends pins que vos ordres pour aller dire par la ville ce que vous voulez de nous, afin que chacun ouvre son comptoir et prenne ses ar-

LE CAPITAINB tA CURCB. 1 16

mes. Est-ce bien ainsi qu'il fallait parler, messieurs? ajouta le digne bourgeois en se tournant vers ses concitoyens rangés autour de lui.

On lui répondit par le cri de Vive le roi!

Henri, qui était resté assis tant qu'avait duré la harangue de M. Labre, se leva , posa la main droite sur son cœur, l'autre sur la garde de son épée, et dit en promenant sur l'auditoire un regard où respiraient l'héroïsme et la bonté de son âme :

— Vous dites vrai, messieurs : si grands que soient vos dévouements, je suis encore plus à vous que vous n'êtes à moi, et c'est parce que je vous appartiens que j'accepte vos bras et vos fortunes pour les employer à votre service. Je vous donne en échange ce cœur dont toutes les pensées sont pour la France, et cette épée qui n'est jamais sortie du fourreau , j'en prends Dieu à témoin, pour les misérables intérêts de mon ambition. Jamais je n'ai cherché par machinations ou trames souterraines à mettre sournoisement la main sur le sceptre de ce beau royaume. J'ai servi loyalement le prince qui le portait avant moi , et, s'il eût laissé un fils, j'aurais combattu pour lui jusqu'à la mort. Mais puisque les décrets de la Providence et

la loi de la monarchie veulent que je ceigne la couronne , je ne prendrai pas un seul jour de repos qu'elle ne soit assurée sur moii front et que je ne puisse me dire que les malheurs de ce peuple sont finis. S'il ne s'agissait que de moi , messieurs , je frémirais d'horreur à la pensée de faire couler une goutte de sang; mais je considère ce royaume déchiré par les factions, épié dans sa ruine croissante par l'étranger qui ne le trouve pas encore assez divisé et assez croulant , et alors je ne me sens plus libre de laisser dormir mon épée. Pour ce qui est de l'ingratitude, mes amis, Dieu qui tient en ses mains mon cœur comme les vôtres peut seul savoir si je m'en rendrai coupable au jour de la prospérité ; mais s'il m'infligeait le malheur d'être ingrat , je lui demande dès à présent que ce soit plutôt envers les grands, toujours moins nécessiteux de ma protection , qu'envers les petits qui en ont tant besoin pour accomplir la rude tâche de leur pèlerinage sur la terre. Et maintenant , messieurs , allez par la ville redire mes paroles, et ne craignez pas de vous rendre garants de leur sincérité. Armez le plus d'hommes que vous pourrez, fortifiez vos portes et remparts, que vos femmes et vos filles défendront , s'il est né-

cessaire, pendant que nous irons chercher l'ennemi ; et tout en remplissant ces grands devoirs dont la patrie vous tiendra compte, ne cessez de vous répéter que désormais entre nous c'est à la vie et d la mort !

De longues et frénétiques acclamations qui se prolongèrent au loin accueillirent ce discours i la suite duquel le conseil fut levé.

Le emmkp dm BéArnata.

Henri de Bourbon , acclame roi de France par une population indépendante et belliqueuse, à qui il eut suffi de fermer ses portes et de se tenir immobile derrière ses murailles pour faire respecter sa neutralité, et sur désor* mais de la fidélité et du dévouement des braves habitants de Dieppe , Henri de Bourbon , disons-nous, put, h partir de ce moment, et en toute liberté d'esprit , consacrer son temps et

ses soins à rorganisation de sa petite phalange de héros. Chaque jour h cheval avant le lever de Taurore, il sortait accompagné de ses meilleurs officiers , visitait d abord tous les postes de la ville, puis s'en allait parcourir, quand le soleil était levé, les campagnes environnantes, arrêtant, chemin faisant, son coup d'œil d'aigle sur les différentes positions qui lui semblaient propres à rétablissement d'un camp retranché, dans lequel il pourrait, sans crainte de surprise, attendre Tattaque de la formidable armée de Mayenne. Bien que ce dernier fût très-lent dans la conception de ses projets, et plus lent encore dans l'exécution, Henri regardait comme certain qu'il viendrait lui proposer le combat avec toutes ses forces réunies, aussitôt qu'il serait informé, ce qui ne pouvait tarder beaucoup , jusqu'à quel point les défections de Saiut-Gloud avaient affaibli les rangs des défenseurs du souverain légitime. Or, c'était de cette première bataille, le roi le sentait bien, (^'il fallait à tout prix faire une victoire , non-seulement pour la justification de sa téméraire entreprise , mais encore pour le triomphe futur et définitif de sa cause et le salut de la monarchie. Si Henri était vainqueur, toutes les villes de la Normandie,

à commencer par Rouen , s'empresseraient de lui ouvrir leurs portes et de lui envoyer des secours d'hommes et d'argent , afin de ne pas rester trop en arrière de l'exemple donné par Dieppe ; d'autres provinces plus éloignées sortiraient aussi de leur apathie à mesure que le bruit de ce succès leur arriverait; et enfin tous ces courtisans de lo fortune , qui avaient porté leur fidélité de circonstance à Mayenne, parce qu'ils le croyaient le plus fort , reviendraient au Béarnais, le voyant le plus heureux. Si au contraire les troupes de Bourbon essuyaient une défaite , la ruine complète de sa cause était presque certaine. Le téméraire alors ne serait plus qu'un insensé, le héros qu'un coureur de hasards, le chef d'un grand parti qu'un aventurier, et la France verrait s'éterniser les horreurs de la guerre civile et les hontes de la; domination étrangère , dont elle ne soulTrait que depuis trop d'années déjà.

Après une étude approfondie et intelligente de la topographie des environs de Dieppe, Henri se détermina à asseoir son camp entre le faubourg du PoUet et les ruines du château d'Arqués. Aussitôt que cette décision fût prise, les habitants de cette ville résolue, dont le

zèle el rentbousîasme redoablaîent & mesiire qu'ils ooonaissaient mieux rexcelleot et vaillant prÎDce pour lequel ils s'étaient si gêné-reusement eompromis , mirent tout en œuvre pour l'exécuter. Les riches fournirent tout le matériel du campement, les pauvres travaillèrent aux redoutes et k l'enceinte retranchée , tous s'ingénièrent à se rendre utiles. Pendant ce temps-là les trois mille fantassins français et les deux r^iments suisses que le roi avait laissés en arrière étaient arrivés , et la transformation des milices bourgeoises du pays en corps mobiles s'opérait de jour en jour. Bref, deux semaines environ après les événements que nous avons rapportés dans les précédents chapitres , celui que les Ligueurs , dans leur dépit mal déguisé , appelaient le déserteur de Saint-Cloud, avait réuni une armée de huit mille hommes , formidables par le courage et la foi politique poussée jusqu'au fanatisme, dans une position qui lui permettait de mettre & profit toutes les ressources de son génie guerrier.

Le camp du roi s'étendait de l'extrémité du faubourg du PoUet , qui en était un des ouvrages avancés, jusqu'au pied de la colline sur le sommet de laquelle s'élevaient les ruines

croulantes du cliAteau d'Arqués, dont la façade délabrée offrait cette singularité d'heureux augure pour la circonstance , d'un écusson fleurdelisé que le temps avait laissé intact. Henri , qui considérait avec raison cette colline comme la clef de sa position , avait fait établir sur le point le plus élevé une batterie de six canons, les seuls qu'il possédât, dont le feu devait enfiler celle des vallées environ*nantes par laquelle il était plus probable qu'arriverait l'armée de Mayenne. Les abords de la colline du côté menacé étaient défendus par une redoute profonde que gardaient huit cents vieux lansquenets d'une valeur éprouvée , qui se seraient plutôt fait tuer jusqu'au dernier que de reculer de la longueur d'un fer de lance. C'était derrière ces défenses, œuvres de Dieu ou travail des hommes, que s'abritait la petite armée du Béarnais, l'infanterie au centre, environnant la tente qu'occupait le roi, et la cavalerie aux extrémités, afin de pouvoir sortir plus facilement pour éclairer la contrée par des patrouilles , dont les allées et venues étaient continuelles aussi bien le jour que la nuit, et la nuit que le jour.

Aussitôt que ces dispositions furent exécutées , la ville et le camp , où tout le monde ,

pendant quinze jours , avait bien plus manié la pioche que Tarquebuse, reprirent un aspect plus militaire et un air de joie , signe certain de retour à des habitudes préférées et d'espérance de succès prochains. L'abondance qui régnait partout , le bon accord des citadins et des militaires, la popularité croissante de ce roi à qui la circonstance la plus puérile donnait le moyen de se faire adorer, contribuaient d'ailleurs à maintenir en gaieté cette réunion d'hommes , que de graves préoccupations devaient cependant troubler parfois au milieu de leur quiétude. Pendant le jour les habitants de Dieppe venaient visiter leurs connaissances du camp, et le soir, à leur tour, les officiers et les soldats de l'armée royale allaient en foule , les uns mugueter chez les belles dames de la ville, les autres boire à leurs futures victoires dans les cabarets du port et des faubourgs. Henri lui-même, déposant pour quelques heures les soucis de la politique, ne dédaignait pas de prendre de temps en temps part aux ébattements de ses compagnons d'armes, et il n'était pas rare non plus de le voir, vers midi, mettre pied à terre devant le logis du bonhomme Angaut ou du compère Labre son gendre, à qui il allait demander, avec cette noble

familiarité à laquelle il a dû l'idolâtrie de tant de cœurs dévoués et la conquête de tant de cœurs rebelles , une place à leur table de famille. Ces circonstances connues de la foule exerçaient sur elle une influence magique , et avaient fait dire à une vieille écaillère du Follet, réputée pour juger sainement des choses : « Il faudra bien quil règne celui-là puisqu'il est le roi de tout le monde ! »

Et, en effet, vingt ans plus tard, il n'y avait dans toute la France qu'un seul homme qui ne reconnût pas Henri IV pour son roi.

Malheureusement cet homme était Ravaillac!

Le roi de tout le monde I c'est-à-dire l'ami des pauvres, le protecteur des faibles, le consolateur des souffrants, le chef de famille d'une nation : quel mot dans la bouche d'une femme du peuple!

Il ne tiendrait cependant qu'à la France de le prononcer aujourd'hui , ce mot , car ce roi de tout le monde semble ressuscité dans la personne d'un autre Henri.

C'était surtout le dimanche que le camp du Béarnais offrait un aspect animé , dans lequel il était facile de reconnaître l'heureuse influence de l'espoir en l'avenir qui remplissait

tous les cœurs. Ce jour-là avait été particulier rement adopté par la population dieppoise pour rendre visite à ses amis de l'armée royale, et c*était, depuis le matin de très-bonne heure jusqu'au soir très-avancé, une procession continuelle de citadins, qui, les uns seuls, les autres accompagnés de leurs femmes et de leurs enfants , parcouraient gaiement la roate du PoUet au château d'Ârques, près duquel se trouvait l'entrée du camp destinée au public ami. La foule des visiteurs commençfiit h assister à la revue que le roi passait de sa petite armée, aux manœuvres qu'il lui faisait exécuter ensuite, puis, militaires de tous grades et citoyens de toutes les classes se rejoignaient, se mêlaient et s'en allaient bras dessons bras dessus , vers l'extrémité du camp opposée à Ventrée, où l'on avait établi de grandes baraques de planches ornées de feuillages, d'emblèmes et de devises, dans lesquelles les quatre cantinières de la Curée vendaient du vin , du cidre, des boissons ferraentées anglaises, des cervelas, des salaisons allemandes et autres harnùis de gueule, comme on disait à cette époque , on ces expressions d'une énergie pittoresque avaient été mises à la mode par le veneur du Fouilloux. Quand on avait bien bu,

bien mangé, longuement devisé des affaires du temps, que personne ne voulait voir sous un aspeel sombre, il arrivait habituellement et toujours comme par hasard, que le son lointain ou rapproché de quelque iifre faisait tressaillir une jeune Bile , k qui son père disait : u // faut pourtant que la jeunesse s'ébaUe aussi. » Alors les vieillards restaient pour achever les brocs aux trois quarts vides, et les jeunes gens- des deux sexes se rendaient i une esplanade verdoyante que Ton appelait le parterre du Louvre, Lh , les danses commencées dans le trajet continuaient sans interruption jusqu'à la nuit et présentaient le coup d'œil le plus curieux. Les Suisses s*y faisaient remarquer par la gravité de leur maintien et leur respect profond pour la mesure ; les Béarnais par la gréce de leurs mouvements ; les Basques, car il y en avait quelques-uns dans l'armée du roi, par leur agilité surnaturelle , et les Bretons, par leurs furieuses dégognadeSy comme disait madame de Sévigné , un siècle plus tard. Mais ce qui réjouissait surtout les spectateurs plus calmes , c'était la franche gaieté de cette foule , chez qui l'enthousiasme semblait avoir éteint le sentiment de ses [>értls futurs. Aussi le roi manquait-il rarement l'oc-

casion de s'arrêter, en parcourant son camp, aux abords du parterre du Louvre , et sa présence, loin de comprimer les élans de la joie universelle, semblait leur donner une nouvelle impulsion. Il encourageait du geste et de la parole les chants des uns et les gambades des autres , frappait familièrement sur Tépaule de celui-ci, passait gaillardement la main sous le menton de celle-là , et jetait à tous , avec la prodigalité d'une inépuisable richesse, ces mots heureux qui lui gagnaient les cœurs pour toujours : il n'y a donc pas d'exagération à dire que cette époque de son règne laborieux en fut la phase la plus heureuse.

Plus tard, vers le milieu de septembre, l'approche de l'armée de Mayenne, dont on eut enfin connaissance , n'apporta aucun changement essentiel h cette vie joyeuse qu*on menait dans le camp royaliste. Seulement les danses étaient parfois interrompues par le boute-selle ; mais elles reprenaient presque aussitôt, car les fantassins de l'armée, que Talerte ne regardait pas d'abord, venaient prendre la place de leurs camarades de la cavalerie , qui s'en allaient à la découverte. Il en résultait des quiproquo joyeux , des aventures bouffonnes, et par-ci par-là de petites infidélités qui défrayaient la

chronique scandaleuse du camp et de la ville. Hâtons-nous d'ajouter , et la remarque n'est pas sans importance , que jamais ces rivalités ne mirent deux amis en face l'un de l'autre la dague au poing. L'humeur batailleuse que la noblesse avait montrée sous le règne des deux derniers Valois , et qui devait renaître plus terrible pendant celui de Louis XIII , et s^irtout sous la régence d'Anne d'Autriche, avait complètement disparu lors de la guerre que Henri IV dut soutenir pour pacifier son royaume. Il semblait que les gentilshommes de cette époque eussent compris qu'ils n'avaient pas le droit de verser leur sang pour leurs propres querelles, et pour eux le Pré-aux-Clercs et la Chaussée-des-Minimes s'appelaient ArqtteSy Ivri et Fontaine- Française.

Le 12 septembre au soir on apprit, par le retour d'une patrouille qui amenait un Ligueur prisonnier, que toute l'armée de M. de Mayenne s'avançait par le pays de Bray et avait poussé son avant-garde jusqu'au hameau de Thibermont. Le prisonnier affirma que la veille au soir Mayenne en personne, mais déguisé, était venu jusqu'à la plaine de Jauvat, et que n'y voyant pas de camp il était resté convaincu que Henri , peu rassuré sur les ré-

siiltats de sa téméraire entreprise, avait dû se renfermer h Dieppe avec son armée, ce qui lui avait fait adresser un ordre du jour à ses troupes, dans lequel il leur disait, qu'il tenait cette fois le Béarnais, lequel ne pourrait lui échapper qu'en s'évadant par la mer.

Le roi ne s'épargna pas les brocards sur cette fanfaronnade de son gros cousin, comme il rappelait , mais , certain maintenant que le jour de la bataille tant désirée par lui était prochain , il redoubla de soins et d^activité pour mettre le plus de chances possibles en sa faveur. Assez gai d'humeur pour rire de la jactance de Mayenne , mais trop habile pour la mépriser et ne pas chercher à tirer parti des avantages qu'elle ne manquerait de lui donner sur son ennemi, il multiplia les revues, les al* locutions et les visites aux habitants de Dieppe, dont Tamour et le dévouement lui étaient plus nécessaires que jamais* Il fit si bien que, sans les avoir demandés, on lui donna un nouveau secours d'hommes et de nouveaux subsides en argent, u Cinquante mille livres, dit Sully, u furent portées dans la caisse de Sa Majesté, X qui se rendit dans son camp d'Arqués , où «( elle en fit la montre h sa troupe, ^i

Le i b septembre , Mayenne voulut tâter

rarmée royale par un simulacre d'entreprise sar ses travaux de défense. Henri garda ses troupes dans ses retranehements, et fit repousser l'attaque de L'ennemi par quatre compagnies bourgeoises, que commandait M. de Givry, l'un des plus braves compagnons du Béarnais. Ces vaillants citadins montrèrent la valeur et le sang-froid de vieux soldats. Trois fois l'élite de l'armée de Mayenne , piqué au jeu , revint à la charge , et trois fois elle fut repoussée. Vers le soir le général de la Ligue prix le parti de se retirer dans son camp de Thibermont , après avoir perdu près de six cents hommes dans ces différentes attaques.

Ce beau début d'une suite de campagnes qui devaient être si glorieuses, fut cependant doulourenx pour le cœur du Béarnais : quarante citoyens de Dieppe étaient restés morts sur le champ de bataille, et plus de deux cents avaient été blessés. Au nombre des morts se trouvait le fils aîné de M. Labre, et parmi les blessés ses deux plus jeunes enfants.

Le roi visita dans la soirée et dans la nuit toutes les familles que sa première victoire avait mises en deuil. Il ne leur distribua pas ces consolations banales qui sont un outrage & la souffrance des âmes auxquelles elles s'adres-

seot; mais il pleura avec elles, leur dit qu'il était aussi le père des défunts puisqu'il regardait tous les Français comme ses enfants, enGn il mit du baume sur toutes les plaies saignantes et n'entendit pas une seule parole amère retentir à son oreille.

Sa dernière visite fut pour la famille Labre qui avait été plus rudement atteinte que toutes les autres , puisque de trois de ses membres sous les armes, un avait été rapporté mort, et les deux autres gisaient blessés.

Henri fut reçu sur le seuil de la maison par son ancien hôte le bonhomme Ângaut, père de madame Labre, et par conséquent aïeul du mort et des deux blessés.

Le vieillard voulut se jeter aux genoux du roi, mais Henri l'en empêcha et l'embrassa en pleurant.

— Sire, dit Angaut d'une voix ferme, cette journée est d'un heureux augure pour les armes de Votre Majesté.

— Elle est surtout glorieuse pour la ville de Dieppe , mon ami , répondit le roi ; mais elle est bien cruelle pour mon cœur. Conduisezmoi , je vous prie, vers la demoiselle ^ votre

' A cette époque les femmes mariées qui n^étaient pas nobles s^appelaient toujours demoiselles .

fille. Pensez- vous qu'elle veuille me recevoir ?

— C'est elle qui m'envoie à votre rencontre, sire : elle est là-haut près de ses trois enfants.

Henri offrit son bras au vieillard , et tous deux montèrent l'escalier qui conduisait au premier étage de la maison.

Les marches en divers endroits étaient couvertes de sang , ce qui obligea plus d'une fois le pauvre Béarnais à détourner la tête.

Parvenu sur le palier, Angaut et son royal soutien durent s'arrêter, car madame Labre leur barra le passuge.

— N'entrez pas ici , sire , dit-elle en étendant les bras en croix devant une porte qu'elle avait refermée derrière elle. Vous savez, continua-t-elle avec un douloureux sourire , que ce n'est pas l'hospitalité que nous refusons à Votre Majesté.

— Je voudrais embrasser vos deux blessés, répliqua Henri avec attendrissement, car il avait deviné le motif du refus de madame Labre.

— Ils ne sont pas ^euls dans cette chambre, sire, reprit-elle. Cependant si Votre Majesté l'exige...

Et ses bras élevés en croix s'abaissèrent lentement.

Puis elle poussa la porte du coude et elle pénétra k reculoDS dans la chambre, dont rentrée ainsi se trouva libre.

Le roi la suivit, ou plutôt suivit la direction de son geste qui lui indiquait un énorme lit sur lequel les deux jeunes gens étaient étendus.

A la vue de Henri , l'un des deux jeunes gens fit entendre sans bouger le cri de Vive le roi! d'une voix forte : il avait la cuisse fracassée par une balle , ce qui le condamnait à l'immobilité.

Son frère se souleva sur son coude, attacha sur le roi un regard brûlant d'affection et rayonnant ^'enthousiasme ^ essaya de parler , mais ne put pousser que quelques sons inarticulés : sa poitrine avait été perforée par un fer de lance.

Le roi se couvrit le visage de ses deux mains, et l'on vit à sa respiration qu'il était ému jusqu'à sangloter.

— Quel spectacle ! murmura-t-il , et qu'il faut aimer la France ! .

En se penchant sur les- deux jeunes gens étendus côte à côte , il les embrassa en leur adressant des pardes paternelles.

— Mais où donc est mon ami Labre ? de-

manda-t-il en se relevant ; je voudrais Tembrasser aussi.

— Sire , il vient de partir pour aller remplacer ses fils dans la grande redoute.

A ces mots héroïques prononcés avec une noble simplicité, le roi se retourna vivement : il avait reconnu la voix de madame Labre.

Il l'aperçut dans le coin le plus obscur de l'appartement, debout et immobile au pied d'une sorte de couchette étroite placée derrière elle et recouverte d'un voile noir.

La vaillante Dieppoise avait d'abord voulu empêcher le roi d'entrer dans la pièce où était son fils tué, et n'ayant pu y parvenir, elle cherchait maintenant à lui dérober la vue de son corps.

Le roi comprit que cette situation violente ne pouvait se prolonger plus longtemps. Alors il s'adressa h un des gentilshommes de sa suite à qui il dit à haute voix :

— Vous ferez expédier demain des lettres de noblesse au maître de céans ; jamais elles ne furent mieux méritées.

El saluant madame Labre en posant la main sur son cœur , il sortit de cette maison qui portait si fièrement le deuil d'un de ses enfants, et les souffrances des deux autres.

XÎII

I^a balAllIe.

A rexception de quelques petites escarmouches de cavalerie, dans lesquelles les troupes des deux partis déployèrent une grande valeur individuelle, et où la Curée et le capitaine Gascon se distinguèrent comme de coutume , les choses restèrent en cet état jusqu'au matin du 19 septembre. Ce jour-là Gascon, envoyé au loin à la découverte , sur quelques bruits vagues d'un mouvement des Ligueurs, revint

en toute hâte au camp dire à son chef, qui le rapporta tout courant au roi , qu'il avait remarqué un grand remue- ménage dans les quartiers de Mayenne ; qu'ayant alors examiné les choses de plus près , il avait vu distinctement l'infanterie ligueuse qui se fractionnait en une multitude de petits détachements, que leurs officiers dirigeaient sans bruit de tambours vers tous les chemins de traverse et sentiers détournés conduisant à la plaine d'Arqués. L'intelligente virago concluait de cette manœuvre qu'il se préparait quelque chose de sérieux chez l'ennemi, et que les royalistes feraient bien de se tenir sur leurs gardes.

En effet le lendemain matin, 20 septembre, quand le jour fut assez grand pour distinguer à peu près ce qui se passait au delà des limites du camp, les sentinelles de l'armée royale virent des masses profondes d^infanterie, ayant de la cavalerie sur leurs ailes, déboucher par la vallée qui conduisait à Arques , et se ranger en bataille à demi-portée de canon des premières redoutes. Le roi qui ne s'était pas couché, car il savait, dit une relation du temps, qu'il ne pourrait faire autre chose que tourner et virer dans son Ut y le roi monta & cheval, alla rapidement reconnaître la position

de l'ennemi, et quand il lui fut bien démontré que Mayenne voulait la bataille, il voulut, lui , se donner le plaisir de l'engager le premier , afin que son adversaire sût bien qu'il ne l'avait pas surpris. A cet effet, suivant une tactique empruntée aux Carthaginois, et dont il avait déjà renouvelé l'usage avec succès, il lança en tirailleurs ses deux braves régiments Rambures et Maugiron , avec l'ordre de harceler l'ennemi , de le poursuivre s'il se retirait, de battre en retraite s'il faisait mine de se porter en avant, bref de chercher à l'amener è une attaque générale et sérieuse contre les ouvrages derrière lesquels l'armée royale était abritée , moins pour se garantir du feu des Ligueurs que pour cacher combien elle était peu nombreuse en comparaison de celle qu'elle avait h combattre.

Mais soit que Mayenne devinât l'intention du roi , soit qu'il attendit de nouveaux renforts pour porter un coup plus décisif, ou qu'il fut fidèle une fois de plus h son penchant décidé pour la temporisation, toujours est-il que l'action générale si ardemment souhaitée par Henri et ses soldats ne put avoir lieu ce jourlà. Les Ligueurs assez maltraités se replièrent en bon ordre , couverts par leur nombreuse 1 18

cavalerie, les royalistes rentrèrent dans leurs lignes, et le reste de la matinée s'écoula tranquillement.

— Ce sera pour demain , mes enfants , dit le roi en mettant pied à terre devant sa tente, car, ventre-saint-gris, s'ils ne viennent pas franchement à moi, moi j'irai à eux, et il faudra bien qu'ils nous prêtent k collet.

Vers le soir , un peu avant le coucher du soleil, on amena à Henri quelques prisonniers de marque qui étaient venus rôder hardiment autour de son camp pour en observer les dispositions. Parmi eux se trouvait un personnage considérable, fort connu et estimé du Béarnais, le sieur de Faudoas, comte de Belin, sous-gouverneur de Paris pour la Ligue. Cette capture était des plus importantes, car elle privait Mayenne d'un de ses plus grands hommes de guerre, dans le moment où il pouvait lui être le plus utile.

Henri embrassa le comte de Belin avec cette affabilité royale qui lui gagnait tous les cœurs ; et comme le vaillant seigneur cherchait des yeux où pouvaient être placées des troupes en assez grand nombre pour vaincre la puissante armée de la Ligue , le roi , devinant sa pensée, lui dit :

— Ajoutez aux braves gens que vous voyez mon bon droit , et vous ne douterez plus de quel côté sera la victoire '.

Puis il emmena le comte de Belin souper avec lui et l'invita à coucher sous sa tente, afin d*étre bien sûr qu'il ne lui échapperait pas.

Enfin le jour du 21 septembre se leva. Henri, fidèle à sa promesse d'obtenir la bataille, dût-il aller la chercher, fut debout aux premières clartés de l'aurore, qui lui montrèrent, en devenant plus vives, toute l'armée de Mayenne en mouvement pour reprendre ses positions de la veille.

Le roi parcourut les rangs , le front haut , la bouche souriante, le regard rayonnant, adressant à chacun des paroles qui témoignaient de la confiance en la valeur de ses soldats et en la justice de sa cause.

Puis il alla se placer dans la grande redoute défendue par ses lansquenets, car il prévoyait que ce serait sur ce point que se porteraient les plus grands efforts de l'ennemi.

Les tirailleurs des deux armées se mêlèrent comme la veille, et l'action commença.

' Historique.

Jusqu'à midi elle se soutint de part et d'autre sans avantage marqué. A ce moment une troupe considérable de lansquenets appartenant à l'armée de Mayenne s'avança sur la grande redoute , mais , au lieu de l'attaquer, les hommes qui marchaient en avant crièrent qu'ils venaient se rallier h ceux de leurs camarades qui avaient déjà pris du service pour le roi.

Henri à qui Ton vint faire part de cette proposition l'accepta, et les lansquenets de Mayenne furent introduits dans la redoute par le sieur de Montatcre qui avait reçu leur soumission.

Mais alors éclata la plus horrible trahison , et jamais Henri ne fut aussi près de sa perte.

Les nouveaux lansquenets placés en seconde ligne se ruèrent sur leurs compagnons rangés devant eux, et leur colonel qui avait reconnu le roi lui posa sa hallebarde sur la gorge et lui demanda s'il ne voulait pas se rendre à monseigneur.

— C'est vous qui vous rendrez à mol, M. le larron ! s'écria Henri en tirant son épée ; à moi , mes amis ! reprit-il d'une voix de tonnerre, et chassons ces infâmes !

A riastant la mêlée fut épouvaotable. Les ]ansqueaets fidèles et les lansquenets traîtres se mêlèrent et s'attaquèrent avec une fureur sans égale , se prenant corps à corps comme des lutteurs acharnés, car ils étaient trop rapprochés les uns des autres pour faire usage de leurs armes à feu. Le colonel qui avait osé porter la main sur le roi tomba mort aux pieds de Sa Majesté , qui courut aussitôt au secours du vieux maréchal de Biron, entouré et renversé déjà par une douzaine de ces furieux.

La lutte fut terrible et longtemps indécise; peut-être même eût-elle fini par se terminer d'une manière funeste pour le roi , sans un secours inespéré qui lui arriva.

La Curée, après une charge brillante contre les gendarmes de Mayenne, passait avec sa compagnie de chevau-légers sur le front de la redoute, lorsqu'il entendit la voix du roi, $on maître et son ami, crier à la trahison.

Il sauta à bas de son cheval, appela à lui ses plus intrépides compagnons et se précipita dans la redoute au cri de Vive k roi !

Sa présence fut un coup de fortune : les lansquenets trahis reprirent courage, et les traîtres commencèrent à plier et à demander merci.

Un quart d'heure après ils étaient tous morts ou prisonniers, et Henri reparaissait sur le champ de bataille, où le bruit commençait à se répandre qu'il avait été tué.

Sa présence fut le signal de la victoire. Sa petite armée se rua, avec la furie de Tindignation mêlée à Tardeur de Tenthousiasme , sur les masses profondes des Ligueurs qui s'avançaient confiantes , parce qu'elles se flattaient que l'infâme stratagème de M. de Mayenne avait réussi.

Elles s'arrêtèrent frappées de stupeur à la vue du roi qui se précipitait sur elles k la tête des chevau-légers.

Néanmoins elles ne se débandèrent pas au premier choc, et plus d'une charge fut nécessaire pour porter le désordre dans leurs rangs. Le village de Martin-Église, sur lequel elles s'appuyaient, fut pris et repris plusieurs fois, et ne resta aux troupes royales qu'après des efforts surhumains.

Henri, victorieux sur ce point, ne s'arrêta plus. Il ordonna que les canons placés au sommet du château d'Arqués empêchassent, par un feu continuel , l'ennemi de se rallier , et courut à toute bride suivi de ses vaillants chevau-légers , vers le faubourg du PoUet,

contre lequel Mayenne en personne avait dirigé une attaque formidable.

Là, encore, la lutte recommença terrible et d'abord indécise, car le général en chef de la Ligue avait porté sur ce point l'élite de son armée. Lui-même y combattait entouré d'intrépides-gentilshoDunes qui tous avaient juré de vaincre ou de mourir.

Mais Henri avait fait aussi ce serment, et, d'ailleurs, au prix de sa couronne, il n'aurait pas voulu laisser sa brave et fidèle ville de Dieppe tomber aux mains d'un vainqueur qui lui eût fait payer cher son héroïque dévouement au Béarnais.

Le Polie t était défendu par un régiment suisse et huit compagnies de milice bourgeoise.

Ces braves gens accueillirent avec des cris frénétiques d'enthousiasme le roi gentilhomme et soldat qui venait à leur secours. Henri passa à plusieurs reprises dans leurs rangs déjà décimés, fit rapidement quelques dispositions pour transformer la défense en attaque, puis il appela la Curée et lui dit :

— Curée, mon ami, c'est à toi de nous donner la victoire aujourd'hui.

— Comme Votre Majesté voudra , répondit

riotrépide capitaine, pourvu qu'elle l'ait, peu importe que ce soit moi ou un autre. Que fautil faire, sire ?

— Diviser ta compagaie en deux troupes égales. L'une, conduite par ton lieutenant Montgobert, attaquera de flanc ces gens-ci; Tautre, sous tes ordres, gagnera par des chemins détournés la plaine de Jauvat, d'où elle tombera comme la foudre sur les derrières de Tennemi.

— Quoi ! Votre Majesté va rester ici sans cavalerie ! s'écria la Curée.

— Ne vois-tu pas que ces dignes bourgeois combattent à pied? Eh bien! ventre-saiut-gris, je veux les imiter pour rester au milieu d'eux !

Et Henri descendit de son cheval.

— Pars vite, reprit-il, et si tu tiens absolument à ce que j'aie de la cavalerie avec moi, je t'autorise à me laisser Gascon avec une douzaine de ses chevau-légers. Adieu et bonne chance !

Le roi alors se tourna vers les compagnies bourgeoises.

— Mes amis, leur dît-il en tirant son épée, vous avez montré à M. de Mayenne comment vous saviez vous défendre, faites-lui voir maintenant comment vous savez attaquer; et puis-

que vous avez préservé votre ville, faites-moi gagner ma couronne, dont je vous aurai grand merci !

— Vive le roi ! en avant ! crièrent les compagnies bourgeoises en brandissant leurs armes.

Il y avait h quelques pas du roi un jeune homme de quinze k seize ans qui portait fièrement une cornette blanche sur laquelle resplendissait récusson fleurdelisé écartelé avec les armes de Dieppe.

— Ventre-saint-gris ! reprit le roi, c'est avec rétendard de votre cité que je veux vaincre, mes amis ! Donne, mon garçon, continua-t-il en s'adressant au jeune porte-drapeau, et reste à mon côté pour voir que je fais bon usage de ce qu'on m'oclroie. £t maintenant Vive la France! suivez-moi.

Et le roi descendit en courant le t»lus du retrancbement , du haut duquel il avait prononcé sa harangue.

Les compagnies bourgeoises se précipitèrent comme un torrent sur ses traces en remplissant Fair de leurs acclamations enthousiastes.

Le régiment suisse soutint ce mouvement.

En un clin d'œil l'espace qui séparail>les

royalistes de leurs adversaires fut franchi , et Henri , Fëpëe dans la main droite , et l'ëtendard de Dieppe dans la main gauche, enfonça le premier les rangs des Ligueurs, étonnés de cette vigoureuse attaque, faite par des gens dont ils se raillaient depuis un mois, en les appelant les merciers du Béarnais.

Ces mercierSy conduits par un héros, firent des prodiges de valeur. Vainement les gentilshommes de Mayenne leur opposèrent la supériorité de leurs armes et de leur tactique, rien ne résista h leur furie enthousiaste. Pressés, repoussés, les Ligueurs se débandèrent, et quand une fois leurs rangs serrés furent rompus , le capitaine Gascon , avec ses douze chevau-légers, acheva de les obliger à se retirer en désordre.

Comme ils cherchaient à se rallier, le lieutenant Montgobert se précipita sur leur flanc gauche et en fit un horrible carnage.

Mayenne accourut avec les régiments de Saulx , de Margonne et de Saint-André , mais avant qu'ils fussent entrés en ligne , la Curée tomba sur leurs derrières et les mit en fuite.

A partir de ce moment la bataille ne fut plus qu'une déroute pour les Ligueurs. Leur infanterie et leur cavalerie mêlées tourbillon-

naient dans la plaine d'Arqués, cherchant une issue pour la retraite et ne la trouvant pas. Les six canons du château faisaient de profondes trouëes dans cette masse en désordre, dont l'extermination eût été complète si le Béarnais n'eut donné l'ordre de cesser le feu.

Sûr de la victoire et plus confiant que jamais dans son étoile, il avait remis son épée dans le fourreau, et, remonté à cheval, parcourait le champ de bataille dans tous les sens en faisant retentir ce cri que l'histoire a recueilli : Sauvez les Français l

Le soir il entrait à Dieppe au bruit du canon, au son des cloches, et aux acclamations des habitants qui le remerciaient de les avoir pour jamais associés à sa gloire.

Il était roi de fait et roi de droit.

Ei« eliAteaa de Bellerorhe.

Le même jour, sur les cinq heures de Taprès-midi , la comtesse de Glanne et la belle Gorisande , sa fille , étaient accoudées côte à côte sur la balustrade qui entourait la plateforme de la plus haute tour de leur château de Belleroche. Depuis le matin, attirées par les premiers bruits de la bataille , elles n'avaient pas quitté ce poste d'observation, du haut duquel la vue pouvait s'étendre, sans rencontrer

LE CAPITAINB r.A CURÛb. t 19

d'obstacles, jusqu'à cinq ou six lieues k la ronde.

Le ctiâteau de Belleroche , vieille demeure féodale qu'habitait la famille de Glanne depuis le xii** siècle , était une de ces constructions robustes que la noblesse du moyen âge avait fait élever dans la double pensée de se rendre indépendante jusqu'à un certain point du pouvoir royal , et de maintenir dans l'obéissance la population vassale qui avait appris à la respecter en la suivant sur les champs de bataille. Il était situé sur un plateau d'un quart de lieue d'étendue environ , et l'on n'y pouvait arriver que par d'étroits sentiers d'une facile défense, et par une seule grande route, que l'on interceptait chaque soir au moyen de plusieurs ponts-levis. A droite, le plateau était borné par des falaises à pic, au bas desquelles grondait l'Océan ; à gauche , en avant et en arrière il avait pour limites les plaines plantureuses de la Normandie, qu'il dominait de toutes parts. La principale façade du château avait pour perspective la ville et le port de Dieppe, les ruines pittoresques d'Arqués et les différentes voies de communication qui sillonnaient cette contrée , que fertilisait le labeur intelligent de ses campagnards , et qu'animait

Tactivitë de ses citadins, comptés dès cette époque parmi les premiers négociants du monde.

Ce que nous venons de dire de cette position a dû suffire pour faire comprendre à nos lecteurs qu'elle réunissait tout ce qui constitue, en temps de trouble, un poste militaire de la plus haute importance. Le château qui la dominait était en outre une véritable forteresse, dont M. de Mayenne avait décidé l'occupation aussitôt que les premiers bruits de la marche du roi vers la Normandie lui étaient parvenus dans son camp de Neuville. On se souvient de ce qui s'était passé alors : Navailles, Tun de ses favoris, avait été chargé de ce soin, et l'on sait comment et dans quelles circonstances il s'en était acquitté , au grand mécontentement de sa cousine , qui eut bien voulu rester maîtresse de remettre la place aux mains du Béarnais.

Le temps qui s'était écoulé depuis cette époque n'avait apporté aucun changement dans la situation des deux châtelaines. Navailles , après sa déconvenue de Dieppe, leur avait fait une courte visite^ moins pour les voir que pour leur donner de fausses nouvelles sur tout ce qui se passait dans la province, et pourcon-

fier le commandement de leur château à l'un des plus incorruptibles officiers de Mayenne, qu'il avait amené avec lui. Ce personnage , vieux Ligueur forcené, se nommait Reynold et avait pour second l'italien Fabri , avec lequel nos lecteurs ont déji fait connaissance.

Quant à Chavannes, Navailles ne se fiait plus à lui, parce que, depuis le jour où Henri l'avait fait mettre en liberté, il ne parlait plus du Béarnais qu'avec enthousiasme.

La garnison de Belleroche se composait de deux cents vieux piquiers d'une valeur indomptable et d'une fidélité éprouvée.

Navailles leur avait laissé, dans la personne de leur chef, Tordre de défendre la place jusqu'à la dernière extrémité.

Il leur était enjoint, en outre, de ne souffrir aucune communication entre les habitants du château et ceux du dehors, ce qui était le seul moyen d'empêcher la comtesse et sa fille de connaître le véritable état des choses, c'està-dire Taccueil que le roi avait reçu en Nor-» mandie et la bonne tournure que prenaient ses affaires.

Les approvisionnements du château furent faits en conséquence, afin d'ôter tout prétexte aux rapports indispensables avec l'extérieur.

Consande et même madame de Glanne avaient essayé de protester contre celle violation de tous leurs privilèges de dames châtelaines; mais Navailles et après lui le vieux Reynold leur opposèrent froidement l'intérêt de la cause à laquelle ils avaient voué leurs épées , et force avait été de se soumettre.

Chaque soir Reynold venait pour la forme prendre les ordres de la comtesse, ce qui mettait toujours au désespoir la pauvre Corisande, que l'on associait ainsi aux fails et gestes de la Ligne ; et il en résultait parfois des scènes d'une violence comique entre elle et le vieil officier, qui, tout en restant très-respeclueux, n'en recommençait pas moins le lendemain sa petite comédie, car, en définitive, il était le seul mailre et n'en faisait jamais qu'à sa tête. Telle était la véritable situation des choses le jour du glorieux combat d'Arqués , dont Corisande et sa mère avaient suivi du regard toutes les péripéties, ù une dislance qui, roalheareusement, ne leur permettait pas de s'en rendre un compte tout à fait exact.

Des le matin le vieux Reynold , plein de confiance dans la supériorité numérique de l'armée ligueuse, et animé de cette foi aveugle qui n'admet pas la possibilité d'un échec, s'é-

tnit fait un malin plaisir d'annoncer aux deux châtelaines que tout se préparait pour une bataille plus sérieuse que Tescarmouche de la veille, et qu'en conséquence elles feraient bien de monter au sommet de la grande tour en même temps que le soleil paraîtrait sur l'horizon.

Peu après, effectivement, le canon avait commencé à gronder, et les deux dames s'étaient hâtées, sur cet avertissement, de gagner leur poste d'observation.

N'ayant que des renseignements vagues sur la position des deux armées, et que des notions un peu confuses sur l'art de la guerre, elles ne purent , bien que tout se passât en quelque sorte sous leurs yeux, découvrir d'abord à quel parti les premières phases du combat donnaient l'avantage. Parfois cependant Gorisande , éclairée par un de ces pressentiments subits qui s'allument dans les âmes ardentes et convaincues , soutenait que, malgré la grande distance, elle voyait les Ligueurs en fuite et les royalistes les poursuivant dans leur retraite ; mais Reynold repoussait cette supposition, au moyen de raisonnements stratégiques à perte de vue , dont la conclusion était toujours : «< D'ailleurs, il y a trente mille

hommes contre sept mille; par conséquent, mesdames,** »

Nevs le milieu de l'après-inidi il se montra un peu moins positif dans ses assertions. Il avait jugé, à la direction et à raffaiblissement de la fusillade, que, le combat s'ëloignant de Dieppe et d'Arqués , l'armée de Mayenne devait être, sinon battue, du moins repoussée, et Gorisande, à part elle, avait fait la même réflexion.

Un peu plus tard, Reynold s'était éloigné sous prétexte de prendre un peu de repos ; mais comme, peu de moments après son départ, Mourette,]a suivante de Gorisande, était venue en courant annoncer à sa maîtresse qu'on doublait tous les postes, mesdames de Glanne en avaient conclu que décidément les royalistes étaient vainqueurs, et que Reynold craignait que dans l'enivrement de leur victoire ils ne cherchassent à s'emparer de Belleroche [lar surprise.

G'est en ce moment que nous retrouvons la comtesse et sa fille; elles sont, ainsi que nous l'avons dit, accoudées sur le parapet de la tour; Mourette, envoyée de nouveau à la découverte par Gorisande , vient de les quitter.

— Eh bien ! ma fille , dit la comtesse , que

voyez-vous avec ces beaux yeux qui ont qua~ rante-deux années de moins que les miens?

— Ma mère, je vois que la fumée qui monte vers le ciel est beaucoup moins épaisse que ce matin, et qu'elle se concentre dans un espace bien plus resserré : on dirait que tout se passe maintenant dans la vallée qui conduit à la plaine de Jauvat.

— C'est par là que M. de Mayenne est venu attaquer bier et ce matin.

— Alors , c'est que bien certainement il se retire! reprit Corisande avec la cbaleureuse vivacité de l'enthousiasme.

— Eh bien ! tant mieux ! s'écria la comtesse, dont le royalisme, un peu paralysé par le mauvais état des affaires de la royauté, se ranimait tout à coup à l'espérance de sa première victoire.

— Dites- vous vraiment ce que vous pensez, ma bonne mère?

— Qui m'en empêcherait , ma mignonne ?

Nai-je pas toujours montré ma préférence pour la cause du roi? La Ligue a eu du bon dans son temps; mais du moment que... enfin vous me comprenez... je...

— Très-bien, ma bonne mère, interrompît Corisande en souriant avec une affectueuse

malice. Âh! reprit-e1]e après un silence de quelques secondes , plus de doute , plus de doute, la victoire est au roi !

— Qui vous le fait supposer, mignonne?

— Un rayon de soleil , ma mère.

— Comment cela ?

— Il illumine de la façon la plus merveilleuse la vallée qui mène h Jauvat , et j'y vois des masses de troupes en retraite , que poursuivent des escadrons de cavalerie, au milieu desquels j'aperçois des drapeaux blancs qui ondoient au souffle de la brise.

— Que vous êtes heureuse , Corisande , d'avoir d'aussi bons yeux , dit la comtesse en disposant sa main en garde-vue; moi je ne vois absolument rien , si ce n'est la tour de Saint- Jacques qui se détache sur l'azur du ciel.

— Le canon ne tire plus, reprit Corisande, mais j'entends des acclamations joyeuses, des cris d'enthousiasme, à ce qu'il me semble !... Tenez^ ma bonne mère, je crois aussi que voilà les cloches de Dieppe qui se mettent de la partie... Écoutez donc avec moi.

En ce moment, Mourette jaillit comme un éclair de l'escalier qui conduisait au sommet de la tour, et, en trois bonds, elle tomba ha-

Jetante contre le parapet qui servait d'appui aux deux châtelaines.

— Madame... mademoiselle..., dit-elle d'une voix entrecoupée par Feifet de la rapidité de sa course , vous allez être joliment contentes.

Et elle s'arrêta en posant sa main sur son cœur comme pour en comprimer les mouvements; elle ne pouvait plus parler.

— Voyons , remets-toi avant de parler, lui dit avec bonté sa maîtresse ; mais en attendant réponds par signe aux questions que je vais te faire. Ils sont consternés ici , n'est-ce pas? reprit-elle en montrant le factionnaire de la tour, pour indiquer que c'était à la garnison qu'elle faisait allusion.

Mourette fit un mouvement de tête affirmatif.

— Ils savent que le roi est vainqueur ? Nouveau mouvement semblable au premier.

— Est-ce bien sûr? est-il venu un message?

— Oui , répondit Mourette qiju commençait h se remettre ; deux cavaliers viennent d'arriver.

— Et que disent-ils ? firent en même temps la comtesse et Corisande.

— Je n'en sais rien, parce qu'ils n'ont parlé qu'au vieux Reynold; mais celui-ci , quand il

est sorti de la chambre où il les a reçus en grand mystère , avait la physionomie massacrante, et j'ai entendu qu'il faisait, avec une grande sévérité, la recommandation de redoubler de surveillance... Mais tenez, il va peutêtre vous apprendre quelque chose, mesdames; car il me semble que j'entends son pas dans Tescalier.

Madame de Glanne et Corisande prêtèrent Toreille à un bruit de pas qu'on entendait en effet.

— Ce n'est pas Reynold, dit la seconde avec une expression indéfinissable de mauvaise humeur se mêlant tout à coup à la joie dont son visage rayonnait, la seconde auparavant.

— C'est le pas de mon neveu ! s'écria k son tour la comtesse en se dirigeant vers Tissue de l'escalier.

Ces mots étaient à peine prononcés, que l'on vit apparaître le cimier d'un casque, et aussitôt l'armure complète d'un homme de guerre d'uu grade élevé.

La comtesse ne s'était pas trompée, et, sans le dire, Corisande Tavait reconnu ; le personnage qui arrivait était bien Amaury de Navailles.

11 était couvert de poussière , ensanglanté

en diverses parties de son babîllement, et son armure, en plusieurs endroits, annonçait une participation active à une lutte acharnée.

Les deux châtelaines coururent au-devant de lui avec la promptitude d*un vif et tendre intérêt, et lui demandèrent s'il n'était pas blessé.

— Merci, ma bonne tante... Je ne sais pas, ma cousine, répondit-il; mais, dans tous les cas, si je le suis, cela ne saurait être bien dangereux.

— Dieu en soit loué! s'écrièrent-elles toutes deux en même temps ; alors vous allez nous dire...

-— Qu'il y a eu une grande bataille, n'est-ce pas? Mais vous devez le savoir : le spectacle a eu lieu sous vos fenêtres.

— Et...? fit Corisande sans oser, par délicatesse, achever sa phrase.

— Qui est vainqueur ? ajouta Amaury avec un sourire amer.

— Dans la position où nous sommes, un peu de curiosité est bien permise, reprit Corisande avec douceur, car elle était bonne au fond pour tout ce qui touchait son cousin , bien qu'elle n'eut pas d'amour pourlui, et qu'elle ne lui cédât jamais sur le chapitre de la politique.

— M. de Mayenne n'a pas été battu, ma cousine ; il s*est retiré quand il a vu que les royalistes se tenaient cachés dans leurs retranchements comme des...

— N'achevez pas, mon cousin ! interrompit Corisandç en perdant tout à coup l'espèce de commisération qu'elle avait ressentie pour son cousin, en le supposant vaincu et humilié; n'achevez pas, reprit-elle avec plus de force, car vous ne diriez pas la vérité. Cette vérité, mes yeux la connaissent, puisqu'ils ont vu votre armée en fuite et poursuivie. Ceux qui la poursuivaient avaient probablement été obligés de sortir de leurs retranchements pour cela.

— £h bien ! ma cousine, si vous êtes si bien instruite, pourquoi me questionnez-vous? Au surplus, si les royalistes ont remporté la victoire aujourd'hui, ils n'en seront pas plus avancés pour cela demain. Maintenant, excusezmoi, Corisande, mais je voudrais parler à ma tante en particulier.

— Ce qui signiGe que je dois m'en aller d'ici ?

— Non, mignonne, se hâta de dire la comtesse. J'emmènerai Amaury dans mon oratoire, où il pourra du moins se reposer. Vous

viendrez nous y joindre dans quelques instants.

Et la comtesse , prenant le bras de son neveu , se dirigea vers l'escalier qui descendait dans les étages inférieurs du château. .

— Ma mère, souvenez-vous de ce que vous m'avez promis, lui dit Gorisande avec gravité.

Puis elle retourna s'accouder sur le parapet, et attacha ses regards sur la ville de Dieppe, qu'éclairaient splendidement les derniers rayons du soleil qui allait se plonger dans l'Océan.

litt querelle.

Corisande avait étë vivement intriguée par la demande d'une conférence secrète adressée par son cousin de Navailles à sa mère , et cependant elle laissa s'écouler, sans songer à aller les rejoindre, bien plus que le temps qu'ils lui avaient demandé pour leur entretien mystérieux.

C'est que la nuit étant venue peu de moments après le départ de Navailles et de la

comtesse, son obscurité et son silence avaient permis h la jeune châtelaine royaliste de voir la ville de Dieppe resplendir tout h coup d'illuminations et de feux de joie, et d'entendre les acclamations d'un peuple enivré de bonheur par la présence de son roi victorieux et reconnaissant.

Corisande ne pouvait détacher ses yeux de ce spectacle , dans lequel elle trouvait la confirmation de toutes ses espérances, ni fermer ses oreilles à ces bruits lointains de cris enthousiastes qui répondaient si bien à tous les sentiments de son âme.

Toute sa vie semblait concentrée dans ces deux facultés : regarder et écouter.

Que n'aurait-elle pas donné pour être au milieu de cette foule animée des plus généreuses passions, et pour presser, elle aussi, la main loyale et vaillante de ce prince, qui remerciait sans doute avec toute l'effusion de son cœur ses amis de l'aider à faire de grandes choses ?

Henri de Bourbon vainqueur et Dieppe en fête : Corisande ne voyait plus que cela au monde.

Il fallut donc que Mourette vînt la prévenir que madame la comtesse l'attendait dans son

oratoire, en compagnie de M. le marquis.

— Quoi! déjà! ma bonne Moorette? dit Corîsande en quittant avec la lenteur du regret l'appui du parapet de la tour; ne sauraient-ils donc se passer de moi pendant quelques instants encore ?

— Non, mademoiselle, répondit Mourette, car madame la comtesse paraissait déjà trèsimpatiente quand elle m*a envoyée ici.

Corîsande jeta un dernier coup d'œil sur la ville toute scintillante de lumières , et prêta une dernière fois Toreille aux acclamations joyeuses que lui apportait la brise à travers le silence de la nuit, puis elle suivit Mourette qui la précédait, un falot h la main, pour la guider dans le labyrinthe d'escaliers , de corridors et de passages secrets qu'elles devaient rencontrer sur leur route avant d'arriver à l'oratoire de la comtesse.

Chemin faisant, Corîsande eut plus d'une fois l'occasion de reconnaître quel surcroit de précautions on avait ajouté depuis quelques heures au luxe habituel de vigilance avec lequel on gardait le château. Ainsi que Mourette l'avait dit précédemment, les postes avaient été doublés partout , et de plus des patrouilles et des rondes allaient et venaient

sans cesse, et dans toutes les directions, échangeant entre elles le mot d'ordre, ou se bornant, tout au moins , à se recommander au passage, par un coup d'oeil d'une sombre énergie ou un geste expressif, la plus sévère et la plus infatigable surveillance.

Un peu avant d'arriver à l'appartement de sa mère , Gorisande fut croisée par le vieux Reynold , qu'accompagnait Fabri portant une torche de résine.

Le premier lui fit un salut farouche , sans s'arrêter contre son habitude.

Une pensée maligne traversa le cerveau de la jeune fille, qui, se retournant brusquement, dit de sa voix la plus engageante :

— M. Reynold, vous êtes bien silencieux ce soir, ou des devoirs bien pressants vous appellent.

Le vieil ofiScier suspendit sa marche pour aller a la rencontre de Gorisande qui allait à lui : il avait la physionomie gracieuse d'un sanglier qui se retourne sur le chasseur dont la balle vient de le frapper.

— Silencieux... silencieux, mademoiselle, grommela-t-il entre ses dents, le mieux serait de l'être toujours.

— G'est ce que je ne vous contesterai point,

repartit vivement Corisande qui ne se refusait jamais la satisfaction d'une innocente ëpigramme, mais pourquoi Fêtes -vous plus aujourd'hui que de coutume ? Voilà ce que je voudrais savoir.

— Hasard , pur hasard , mademoiselle , répondit Reynold en se disposant à continuer sa ronde; que puis-je faire pour votre service? ajouta-t-il en s'efforçant de donner une expression aimable à sa voix jusque-là bourrue.

— D'abord me dire pourquoi votre petite garnison est en si grand mouvement ce soir. Serions-nous donc sérieusement menacés d'un siège ou d'une surprise, M. Reynold?

— Les précautions ne sont jamais de trop , mademoiselle.

— Je suis encore de votre avis sur ce point, M. Reynold ; mais il me semble qu'en redoublant de vigilance le soir d'une bataille , vous courez le risque de faire supposer aux gens mal intentionnés que...

— Qu'ils supposent tout ce qu'ils voudront, mademoiselle, interrompit le vieil officier en reprenant toute sa brusquerie; seulement qu'ils se gardent bien d'agir, car, foi de Reynold...

— Vous me faites frémir, M. le commandant, interrompit à son tour Corisande avec

un rire du meilleur aloi qui donnait un éclatant démenti h ses paroles, mais puisque je suis avertie, je me tiendrai sur mes gardes. Bonsoir, M. Reynold. Vous savez que quand la fantaisie vous prendra de changer la couleur de votre écbarpe, j'en aurai une toute prête à votre service.

Et la jeune fille , ayant fait une gracieuse inclination de tête au vieil oflScier stupéfait de sa hardiesse, rejoignit d*un pas léger Mourette qui l'attendait à quelque distance.

Moins d'une minute après, elle entrait dans l'oratoire de madame de. Glanne.

A peine en eut-elle franchi le seuil, qu'il lui fut démontré qu'elle allait avoir une lutte pénible à soutenir.

La comtesse était assise au fond d'un immense fauteuil , dans une attitude grave qui ne lui était pas habituelle , et sur son visage , évidemment composé pour la circonstance, une sévérité d'emprunt cherchait à prendre la place de sa mansuétude accoutumée.

11 était donc facile de comprendre que Yencellente femme subissait la domination d'une volonté étrangère, plus absolue que la sienne, et que sa bonté naturelle en souffrait, bien qu'elle ne voulût pas le laisser voir.

Navailles, débarrassé des pièces les plus gênantes de son armure, se tenait debout, k quelque distance de sa tante , le dos appuyé contre un haut bahut d'ébène sculpté.

Il était d'une pâleur effrayante, et paraissait sombre jusqu'au désespoir et résolu jusqu'à la violence.

Corisande vit tout cela d'un seul coup d'œil, et en comprit toutes les conséquences d'un seul effort de sa pensée.

En tout autre temps, si déterminée de caractère qu'elle fut, elle eut peut-^étre été intimidée par ces apparences , dont elle ne pouvait méconnaître la direction menaçante pour l'indépendance de ses idées et de ses sentiments ; naais encore sous Finfluence de l'excitation enthousiaste qu'elle sentait croître de minute en minute depuis plusieurs heures, elle se trouva forte tout à coup , et se promit mentalement et à tout hasard d'opposer une résistance Inébranlable à toutes les violences morales qu'on tenterait de lui faire subir.

Allégée d'esprit par ces dispositions énergiques , il ne lui fut pas difficile d'adresser un regard serein k sa mère et un sourire calme à son cousin, puis elle fit choix d'un siège, dont l'emplacement lui permit de les avoir tous

deux bien en face d'elle, et elle attendit silencieusement les communications qu'ils avaient & lui faire.

Cette attitude ferme parut les dérouter, car ils échangèrent plusieurs regards comme pour s'encourager réciproquement à parler.

Corisande les laissa pendant quelques instants dans cet embarras, qui, jusqu'à un certain point, justifiait toutes ses conjectures, puis elle leur dit avec le calme d'une résolution bien arrêtée :

— Ce que vous avez à m'apprendre ou à me demander est donc bien difficile à dire , que ni vous, ma mère, ni vous, mon cousin, ne pouvez vous décider à prendre la parole ?

— Ma cousine, répondit Amaury, notre hésitation a pour motif très -honorable la crainte de ne pas nous trouver d'accord avec vous sur une affaire à l'égard de laquelle nous avons pris une résolution inébranlable.

— Oui , mignonne , inébranlable , répéta la comtesse d'une voix tremblante et en laissant errer sa vue à droite et à gauche, dans l'espoir d'échapper au regard interrogateur de Corisande.

— Mon cousin , articula lentement celle-ci, si la résolution que vous avez prise ne me

concerne pas, et je peux le supposer puisque je n'ai point été consultée, il doit vous être fort indifférent que je l'approuve ou la blâme.

— Ah ! ma cousine, vous ne rendez pas justice •••

— Ne vous embarquez pas dans une protestation, Amaury, interrompit Corisande, car je sais parfaitement à quoi m'en tenir sur le prix que vous attachez à mon approbation sur toutes choses. Voyons , de quoi s'agit-il ? reprit-elle vivement. J'ai hâte de savoir sur quoi nous allons être en désaccord.

— Ne le devinez- vous pas , mignonne ? répondît madame de Glanne en arrêtant du geste Amaury qui allait parler et probablement déchirer tous les voiles.

La pauvre femme aurait voulu prolonger indéfiniment les préliminaires d'une discussion dont elle entrevoyait confusément les orages.

— Je ne devine rien , ma bonne mère , dit Corisande après quelques instants de réflexion .

— Pourquoi toutes ces hésitations? s'écria résolument Navailles en faisant un profond salut à sa tante, comme pour la prier de lui céder la parole : ma cousine, reprit-il, c'est au sujet de votre mariage que nous avons pris,

ma tante et moi, une détermination dont oous ne nous départirons point.

-— De quel mariage voulez-vous parler, mon cousin, et qui me donnez-vous pour futur, du Flamand Reynold ou du Florentin Fabri? Car je présume que ce n'est pas à un inconnu que vous avez accordé ma main sans me demander mon avis pour la forme.

De pâle qu'il était, Navailles devint livide, et ses mains brusquement contractées laissèrent soupçonner la violence qu'il fut obligé de se faire pour rester maître de lui, et adresser avec assez de calme la réponse suivante a sa cousine :

— Ma chère Corisande, la plaisanterie peut avoir beaucoup de sel pour vous, mais vous permettrez de vous dire qu'elle est fort déplacée au point où en sont les choses entre nous. J'ajouterai, pour rendre toute équivoque désormais impossible, que c'est de votre union avec moi qu'il est question ici.

— Ainsi, mon cousin, c'est pour vous que vous demandez ma main ? Je préfère cela : ma réponse sera plus facile.

— Mais, mignonne, interrompit la comtesse, Âmaury n'a rien à demander puisque tout loi est accordé d'avance. N'est-il pas votre fiance?

— Pardon, ma bonne mère, mais il ne l'est plus depuis le jour où il a subordonné notre mariage à une condition qu'il n'a pas tenue, il le sait bien. Donc, je suis libre, et je profite de ma liberté pour lui dire que je ne veux pas me marier encore.

— Quoi ! ma cousine , vous avez pris au sérieux un innocent stratagème imaginé par moi pour vous déterminer à quitter un lieu, où, à mon avis, vous couriez du danger en y restant seule avec votre mère ? En vérité, je ne vous supposais pas aussi crédule.

— Je l'ai effectivement été beaucoup, mon cousin, si vous ne vous jouez pas de moi en ce moment, car franchement je ne vous ai pas cru un seul instant capable de surprendre la bonne foi d'une jeune fille sans détour, et qui de plus est votre parente. Voyons, qu y a-t-il de vrai dans tout ce que vous venez de dire?

— Tout, ma cousine.

— Gomment] vous avez regardé comme un jeu l'engagement réciproque que nous avons pris?

— Oui, ma cousine.

— Mais c'est déloyal ! s'écria Gorisande avec indignation.

— U n'y avait que ce moyen-là d'obtenir de 1 2i

vous ce qui était nécessaire h votre salut, h moins de vous faire traîner de force jusqu'à votre litière par quatre de mes hommes d'armes.

— Cette brutalité vous eut peut-être fait perdre mon affection, mais du moins vous conserveriez mon estime.

— Ne revenons pas sur le passé, ma cousine. Je me suis expliqué avec ma tante ; elle a reconnu, d'après les raisons que je lui ai données, qu'un mariage depuis longtemps arrêté et établi sur des convenances d'âge, de rang et de fortune, ne pouvait pas avoir été sérieusement et définitivement rompu pour une misérable querelle politique : nous ne sommes plus des enfants, Corisande.

— C'est justement pour cela, Amaury, que toutes nos actions doivent être sérieuses. Or donc, comme il a été convenu que je ne vous épouserais qu'au cas où vous prendriez parti pour le roi, je ne suis plus votre fiancée, puisque vous avez jugé & propos de rester fidèle à M. de Mayenne : ceci ne se discute même pas. Ma mère, que vous en semble? ajouta Corisande en regardant fixement la comtesse.

— Ma fille, je suis obligée de convenir que

votre cousin n'a jamais attaché à vos conventions la même importance que vous, et que je o'ai pas cessé un seul jour de voir en lui rhomnoe h qui je devais confier le soin de votre bonheur.

— Quoi î ma mère, vous me trompiez aussi?

— Pour votre hien, ma mignonne ; et maintenant que nous nous sommes tous expliqués, j'espère que vous ne vous opposerez pas k une volonté qui a pour but la réalisation du plus cher de tous mes désirs. Amaury est avec nous pour quarante-huit heures... Je veux, ma fille, que dans ce court espace de temps vous deveniez sa femme.

Et la bonne et faible comtesse, étonnée d'avoir parlé avec une vigueur qui était si peu dans ses habitudes, attacha un regard suppliant sur sa fille, comme pour implorer son pardon.

— Il faut donc, ma mère, répondit Gorisande, que j'aie la douleur de vous désobéir, ou que je sois à jamais malheureuse... mon choix est fait... Je vous épouserai, M. de Navailles, puisque vous avez eu l'art de faire à ma mère un devoir de cette union arrangée et consentie dans des circonstances qui n'existent plus. Je vous épouserai pour ne pas être fille

rebelle; mais sachez bien, dès h présent, qu'en devenant la compagne de votre vie, je ne renoncerai à aucun de mes sentiments sur le sujet que vous savez, et me tiendrai soigneu* sèment à Tëcart de vous dans la ligne politique que vous croyez devoir suivre. Vous resterez Ligueur, si bon vous semble, et moi je continuerai à être royaliste, non - seulement de cœur et de vœux, mais encore de fait et d*ac> tion, si je suis jamais assez heureuse pour que la cause de mon roi ait besoin du bras et de rintelligence d'une femme. Ainsi étant ëpoux. . .

— Pourquoi ne pas espérer que vous me convertirez, ma belle cousine? interrompit Navailles avec un sourire amer qui contrastait avec le ton galant qu'il essayait de prendre.

— Les événements se chargeront de cette tâche , Âmaury ; ma mère , vous pouvez dès demain faire tout disposer pour la célébration de mon mariage.

Il y avait une si profonde expression de douleur dans le ton avec lequel Gorisande pro»nonça ces dernières paroles, que la comtesse, déjà au regret de son coup d'autorité, s'écria en tendant les bras vers Sa fille :

— Ne parle pas ainsi, ma mignonne, je t'en conjure! Voyons, Âmaury, rassurez-la donc;

dites-lui qae tous Tainierez , que vous ne la contrarierez pas, et que vous penserez comme elle un jour 1 Ah ! vivons en paix^ croyez'^moif c'est le seul bonbeur de ce monde.

— Je n'ai plus qu'une cbose à vous dire, ou plutôt à vous demander, mon cousin, reprit Corisande sans donner à Amaury le temps de répondre aux paroles suppliantes de la pauvre comtesse, que comptez- vous faire de moi quand je serai votre femme ?

— Ce sera à vous d'en décider, ma eousine. Vous aurez à choisir entre me suivre à l'armée de M. de Mayenne, ou rester ici sous la garde de votre mère ; mais nous n'en sommes pas encore là.

— Ce qui signifie que ma liberté d'action s'étendra jusqu'à la faculté de me déterminer pour ce qui vous plaira le mieux?

— Oh ! ma cousine, quelle injure ! balbutia Amaury avec ua embarras visible.

— Eh bien ! mettez-moi dans mon tort, répliqua vivement Corisande, en me permettant de rester près de ma mère tout le temps...

Elle ne put achever , car la porte de l'oratoire, s'ouvrant avec une discrète lenteur, montra le vieux Reynold debout sur le seuil.

— Monseigneur, dit-il , depuis votre arrivée 1 21.

ici je vous regarde comme le véritable comH mandant de cette forteresse ; en conséquence je viens vous dire que nous sommes investis de toutes parts, et qu'il y a au premier pootlevis un parlementaire envoyé pour nous sommer de nous rendre.

— Damnation ! je suis arrivé trop tard ! s^écria Na vailles en se frappant le front avec violence.

— Quels sont les ordres de monseigneur au sujet du parlementaire? reprit Reynold.

— Qu'on lui bande les yeux et qu'on l'amène dans la grande salle : j'y serai rendu avant lui.

Navailles prononça ces mots avec une précipitation qui annonçait le trouble de son esprit, et quand Reynold se fut retiré il ajouta :

— Ma cousine, j'ai votre parole.

— Vous avez celle de ma mère, à la volonté de laquelle je me suis rendue. Ne vous y trompez pas, Amaury : c'est une soumission plutôt qu'un consentement; mais qu'importe, puisque cela vous suffit !

— Vous êtes rude pour moi, Gorisande, dit Amaury d'une voix sombre.

— Mais du moins je suis sincère, mon cousin.

— Ainsi, il est bien entendu qu'alors même que vous serez ma femme, je pourrai vous surveiller comme une ennemie ?

— Vous le devrez même, et, si cela vous est agréable, je vous jure que je ne m'y opposerai en aucune façon : qui fait violence h la volonté d'une femme, après lui avoir promis de la respecter, est capable.... .

— Ne m'avez-vous pas dit tout à l'heure , interrompit Amaury , que même en devenant marquise de Navailles, vous resteriez royaliste, non-seulement de cœur et de vœux, mais encore de fait et d'action, et que si jamais vous étiez assez heureuse pour que le bras et l'intelligence d'une femme...

— Telles sont en effet les paroles que j'ai prononcées, mon cousin, interrompit h son tour Corisande, et je suis charmée de voir que si votre mémoire vous fait défaut en certaines occasions, elle vous est fidèle en certaines autres... Mais pour le moment permettez-moi de vous rappeler qu'un parlementaire du roi de France vous a été annoncé , et qu'il vous attend peut-être déjà dans la grande salle.

— Sa venue succédant à vos menaces , Corisande , a fait naître la cause qui m'oblige h différer de le recevoir jusqu'à ce que je vous

aie donné nn avertissement très-8(*rîeux. Il y avait dans l'accent avec lequel Amaury prononça ces paroles quelque chose de si résolu et de si sinistre^ que la pauvre comtesse de Glanne se mit à joindre les mains comme si elle était dans l'attente d'un malheur.

— Voyons votre avertissement , mon cousin, dit Gorisande d'une voix ferme.

— Vous avez entendu que l'on vient de m'apprendre que nous sommes investis , reprit Navailles.

Gorisande fit un geste affirmatif.

— Gomme nous aurons probablement un siège à soutenir, continua Amaury, il faut que vous soyez prévenue que la trahison dans les places assiégées est punie des peines les plus sévères.

— Je le sais, mon cousin, répondit froidement Gorisande, ainsi l'avis était inutile.

— Mais il ne le sera peut-être pas de vous dire ensuite : que fussiez-vous déjà marquise de Navailles, je ne serais pas le maître de fermer les yeux sur des menées qui auraient pour but la soumission h votre Béarnais de ce château que j'ai juré de conserver & la Ligue.

Et avant que la comtesse et Gorisande aient eu le temps de répondre h cette menace si

singulière dans la bouche d'un amant , Navailles leur avait fait un brusque salut et s'était éloigné.

FIN DU PREniER VOLUME.

TABLE

DO PBKMIBR VOLDHB.

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