‹ Le capitaine LambertChapitre 1 sur 42 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

LIBRAIRIE NOUVELJ^,E-; ' '

•OULITARD DBS ITALIIirf, 15

A. BODRDILLIAT ET C^ ÉDITEURS

La iradnction et la reprodoction sont réservées.

LE

Rien ne ressemble à une ville de province comme le quartier de Paris qui avoisine le Jardin du Roi.

L'iUusion que tout d'abord y procure Tabsence complète de mouvement et la solitude silencieuse des rues s'accroît encore par l'aspect des habitations, lesquelles ne rappellent d'aucune manière la forme et l'architeclurc des constructions élevées au centre de la ville. Là, point de ces fourmilières à six étages affectant au dehors la magnificence d'un palais, et au dedans, mesurant sordidement au\ locataires dont elles regorgent, l'espace à peine suflisant pour se mouvoir et pour respirer. Là, point de magasins à splendides devantures, point de portes cochères monumentales et ouvragées ressemblant h l'entrée d'un baptistère ou à celle d'un temple grec. En ces parages isolés, la spéculation

des boutiques n'étant d*aucune défaite, les rez-de-chaussée forment de modestes logements^ doni les fenêtres, pour la sûreté de ceux qui les occupent, sont pittoresquement garnies de serrurerie, à moins qu'on n'y ait ^rétéri, comme défense, des contrevents ouvrant à l'extérieur, et cetcnus durant le jour à Li muraille par des tourniquets de fer, chéris du gamin de Paris, qui ne manque jamais de les faire mouliner en passant. Assez souvent élevée de plusieurs marches au-dessus du sol, l'entrée de la maison est d'ordinaire une petite porte à moulures, et à un seul battant, donnant accès dans un corridor clair, qui ne doit pas être confondu avec ces hideuses allées par lesquelles sont desservis les bouges infects de certains quartiers populeux. Quelquefois aussi la maison, ea retraite sur la voie publique, en est séparée par un mur dont le pignon, en vue des tentatives nocturnes d'escalade, est classiquement garni de fragments de verre cassé qu'on y a implantés dans le plâtre encore frais. Â l'intérieur des habitations ainsi disposées, si la porte vient à s'ouvrir, vous êtes à peu près sûr d'entrevoir la riante verdure d'un jardinet ou celle d'un berceau sur lequel s'épanouit une vigne mariée à la végétation des pois à odeur et de la capucine. Plus habituellement, un vaste jardin dessiné à la vieille méthode française, s'étend derrière un corps de logis élevé sur l'alignement de la rue, et se révèle au loin par des senteurs de fleurs mêlées au parfum plus énergique des plantes potagères. Constamment entretenu par ces émanations végétales à un grand état de pureté, Fuir de ce quartier, que ne vicient point d'ailleurs le^ miasmes des ruisseaux et des immondices, est d'une extrême salubrité^ en sorte qu'il satisfait h toutes les conditions de l'hygiène la mieux entendue.

C'est sans doute à raison de ces heureuses dispositions sani-

taires que ce petit coin de Paris a été choisi pour devenir le centre d'une spéculation qui s'y est constamment maintenue et multipliée.

De tous cAtés, au-dessus des portes, au plus haut de la façade et sur les murs latéraux des maisons ; dans toutes les places en un mot où cette inscription a la chance de frapper les yeux, vous pouvez voir écrit, en caractères gros et lisibles : Pension bourgeoise des deux sexes.

Un des grands conteurs de notre temps, dans un roman célèbre, s'est plu à décrire avec ce soin exact et minutieux qui est l'un des caractères de son talent, Fintérieur d'un de ces établissements ainsi prospecturés. Il nous suffira donc de dire, après loi, que dans ces sortes de maisons de refuge de la petite propriété, l'industrie privée parodiant la philanthropie publique, reçoit, moyennant une modique rétribution annuelle, les célibataires malaisés, les vieillards restés sans famille, et les menus rentiers qui n'ont pas dans leurs revenus de sufiisants moyens de pourvoir à leur subsistance. Là, au moyen d'une économique organisation de la vie en commun, groupées autour du maître de Tusine, qui trouve encore à vivre sur elles en leur servant de lien, tuutes ces existences déclassées et besoigneuses rcbappent aux souffrances les plus aiguës de Tisolcment et de la misère, et un peu moins douloureusement qu'elles n'auraient fait sans cette ressource, elles arrivent à leur suprême dénoûment.

Au commencement du dernier tiers de la Restauration, un de ces fonds de commerce^ situé dans la rue Neuve-Saint- Ktienne, était exploité par une dame Bouvard, ancienne artiste dramatique qui avait tenu jusqu'à la dernière extrémité, dans les troupes de province, les rôles de Dugazon-Corset, L'âge

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Tayaut enfin dépossédée de cet emploi, elle s'était retirée à Paris, cl des générosités posthumes d'un vieil avocat de Bar-sur-Âube, mort son soupirant, clic avait acheté rétablissement à la tête duquel nous la trouvons aujourd'hui.

Eu faisant cette acquisition, l\fl>°o Bouvard s'était complètement méprise dans le choix du genre d'industrie auquel elle était propre. Un café ou un restaurant, dans le comptoir desquels elle eût intronisé des chai mes restés encore à un état passable de conservation, eussent été infiniment mieux son fait que la grave administration d'une espèce d'hospice où aucune distraction ne venait la dédommager des charges laborieuses de son économat.

Veiller à ce que les besoins, souvent même les exigences d'hùtes infirmes et grondeurs fussent incessamment satisfaits ; maintenir dans ce collège de vieillards en proie à toutes les mauvaises passions de leur âge, la bonne harmonie toujours près d'être compromise ; pourvoir au meilleur marché possible à l'approvisionnement de la maison ; y entretenir l'ordre et la propreté ; compter avec les fournisseurs ; soutenir avec les établissements i

voisins utfe âpre concurrence, voilà quelle ét^iit sa fatigante occu- I

pation (le tous les jours. Maintenant peut-on considérer comme une suflisante compensation à tant de sollicitudes, le babil de quelque commère du quartier venant parfois visiter la digne dame, et la société de ses pensionnaires, n'ayant jamais à Ja i

bouche que des doléances sur le présent, quand ib consentaient à laisser en paix les souvenirs cent fois rebattus de leur passé ? Disons le mol, d'ailleurs : quand même des plaisirs moins i

auslèies et moins monotones lui eussent été permi>% M"'» Bou- '

vard aurait désiré encore, car, bien qu'ayant rompu avec les j

rôles de jeune première, elle continuait de sentir son cœur, que

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jamais jusquà cette époque elle n*avait laissé si' vide et si inoecapé. Or, à une certaine émotion que ses attraits semblaient avoir encore le pouvoir d'exciter parmi la population décrépite de sa maison ; aux hommages qui, sous toutes les formes, depuis Tattention discrète jusqu^à l'impudente convoiliso, émanaient vers sa beauté do tout ce vieux détritus humain, il ne lui paraissait pas que Tâge de la galanterie fût tout à fait passu pour elle. Aussi, par les belles soirées d'été, quand la crainte du serein avait confiné tous ses pensionnaires dans leurs cellules, descendant dans son jardin, elle y promenait mélancoliquement sa rêverie le long des allées soUtaircs, s'occupant sans doute de quelque type vaporeux, dont elle eu' trouvé une grande consolation à pevpfer la solitude de sa vie, mais que rien ne lui avait encore révélé.

Un soir que la plaintive hdtesse avait prolongé sa veille plus tard qu*à l'ordinaire, elle était assif e sous un berceau de chèvrefeuille, respirant avec, délices ses parfums nocturnes, quand tout 'à coup une chambre de la maison voisine, qui avait vue sur le jardin de la pension, vint à s*éclairer par la rentrée du locataire qui rhabitait. La fenêtre était resiée ouverte pour donner accès à Pair frais et embaumé qu'il faisait ce soir-là à la suite d'une éiouffan'e journée de juillet, la belle rêveuse put donc à son aise considérer Faction et la personne du survenant, et elle mit à cet examen une attention d'autant plus délibérée, que de sou cAté, elle se croyait invisible pour lui.

Nos lecteurs seraient bien trompés si le voisin de M"^^ Bouvard ne se trouvait pas constitue de manière à pouvoir devenir l'aimable soupirant, dont le besoin se faisait si vivement sentir à son isolement. Au premier aspect, cependant, rien ne parut le désigner impérieusement à cet emploi.

Des traits pea réguliers et d'uue médiocre distinction; de fortes moustaches blondes; des cheveux drus, roux et ras, contribuant ])ar cette mâle disposition à donner au visage qu*il$ couronnaient un air résolu et martial; des membres trapus et une carrure imposante ; en somme, un air de force, de décision et d'audace, voilà ce que M^^ Bouvard eut bientôt fait d'inventorier. Quant à la curiosité qu'on pourrait nous montrer de savoir comment il se faisait eue cet intéressant voisinage se révélât pour elle seulement ce soir- là, nous répondrons que la maison de laquelle dépendait la chambre qui attirait en ce moment ses regards était un hdtel garni , dont le personnel se renouvelait sans cesse, et que Thôte imprévu qui apparaissait s'y trouvait apparemment installé depuis fort peu de temps.

Après s'ôtre mise dans le simple appareil que comporte la température d'un jour d'été et la liberté du chez so) , notre nouvelle connaissance alluma une ample pipe d'écume de mer, et, s'accoudant sur l'appui de la fenêtre, il commença, comme un volcan, à en jeter la fumée au vent.

A l'époque dont nous parlons, la grande révolution sociale qui a h\ï passer dans les mœurs élégantes l'usage du tibac, n'était pas encore. soupçonnée, et l'habitude de fumer emportait avec elle une présomption de mauvaise éducation très-diflicile à concilier avec les perfections exigées dans un héros de roman : mais il faut se hâter d'ajouter qu'à cette époque aussi, les moustaches, tombées depuis dans la vie civile, indiquaient nécessairement un militaire, et que, dans tous les temps, par une dispense expresse, les gens de guerre ont eu la permission de charmer par la pipe les longs loisirs de leur vie passablement végétative et inoccupée. Au lieu donc de conclure de la distraction à laquelle il se livrait, que son

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nouteaa voisin dût être un homme de mauvaise compagnie , Mb« BouTard M amenée à penser qu'il portait Tépaulette, et nous devons avouer que ce n'était pas là une découverte fiiile pour décourager Tattention dont elle Tavait honoré jusque-là. Aussi, continuait-elle à examiner assez curieusement sa silhouette, se dessinant dans Fomhre de la fenêtre, tandis que Tintérieur de la chambre éclairée derrière lui, formait un fond lumineux sur lequel il se détachait, quand ira rayon de la lune , venant à frapper sur la robe blanche de Tobservatrice , la mit à son tour en relief, et la livra à une contre-atUntion dont les effets ne tardèrent pas à se marquer.

Nous ne prétendrons pas que notre officier (nous h» prenons pour tel jusqu'à nouvel ordre) fit acte de très-bon goût en allant détacher une guitare dont il commença à tirer quelques aocords.

A un point de vue absolu, nous ne Tapprouvons pas davan* tage, après qu'il eut ainsi préludé pendant quelque temps, d'avoir ouvert un feu roulant de romances, parmi lesquelles nous sommes obligés de signaler : Fleuve du Tage, et Petits oiseaux, le printemps vient de naître, deux mélodies aujourd'hui suran* nées, et faites pour compromettre à ne jamais s'en relever le malheureux qui tenterait de les employer à séduire même une lavandière ou une bonne d'enfant.

Nous sommes donc prêts à en convenir : avec une femme du monde, et avec une beauté moins disposée que ne Tétait M»« Bouvard à laisser ravir sa pensée dans le ciel bleu de l'amour, le musicien eût commis une faute énorme^ car sa sérénade retournée (d'ordinaire le chanteur est en bas et la belle à la fenêtre), était toute propre à le rendre ridicule et à témoi-

gner d*iine sorte de présomption entreprenante mal faite pour bien le recommander. Mais ici l'effet produit fut tout autre. M""' Bouvard accueillit avec quelque reconnaissance la musique envoyée .'i son adresse sur Taiie du zéphir; elle trouva que Texécutant chantait avec goû% et ne fit pas mine de se retirer; seulement elle eut soin de se placer hors de la portée de Findiscrèle lumière qui avait trahi sa présence; trouvant ainsi moyen^ suivant rinstinct marcliandeur de toute femme qui accorde une faveur, de n*étre là que d'une demi-présence , où sa modestie et son ))laisir trouvaient leur compte à la fois.

Cependant le répertoire du musicien allait s'épuisant , et il se voyait prochainement obligé de mettre fin à son concert ou de tomber dans quelque redite , quand onze heures venant à sonner, Mma Bouvard s*aperçut qu'elle avait prêté aux accents du galant militaire une attention qui ne pouvait pas convenablement se prolonger plus longtemps. Quittant donc sa retraite, elle se mit en deroir de regagner la maison, laissant apercevoir h des yeux provisoiremeut condamnés à se contenter de cette remarque, une taille qui, pour manquer de finesse et d'élégance, n'était pas cependant dépourvue d'une appétissante rondeur et d'un provoquant abandon.

Longtemps après que cette aimable vision se fut évanouie, le virtuose resta en observation , espérant que la chambre de la dame serait h portée de son regard et qu'il pourrait l'entrevoir, arrosant des fleurs à la ftMiôtre, fermant une jalousie ou reflétant son ombre derrière un rideau. Mais le pauvre galant en fut pour ses frais de patience. Le bel astre qu il cherchait n'était pas situé dans une portion du cit l accessible à ses yeux , et tout ce qu'il recueillit d'une assez longue patience, fut de surprendre dans une mansarde qui faisait face ^ sa croif'éc, une

grosse servante mcttnnt ses papillottes et se coiffant dn nuit. Ainsi va le monde où partout le mal règne et gouverne ; jamais Fapparlemcnt situé vis-à-vis du vôtre n*est celui de la fille ou de la nièce, c'est toujours celui de la mère ou de la tante . bien heureux quand vous n'avez pas le père ou Toncle en perspective et que ni l'un ni l'autre de ces vénérables personnages n*est en outre atteint , au grand péril de vos oreilles, de la manie de quelque instrument insalubre, tel que la tlûtc\ le violon ou le cornet h piston.

1 On sait le mot d'an musicien célèbre : « Je ne connais rien de pis qn*ane flûte, si ce n'est àenx flAte.«. »

Il faut croire que Timage de la belle hôtesse avait vivement agité le sommeil de notre officier, car le lendemain, de grand malin, nous le trouvons à sa fenêtre, revêtu d'une capote d'uniforme et recommençant la fiiction que nous l'avons vu poursuivre, la veille au soir, avec un co'urage si malheureux. On aurait tort cependant de lui savoir un mérite absolu de cet empressement matinal auquel avait bien un peu de part le sousintendant militaire qui» ce jour-là, devait passer la revue du régiment dont cet amoureux si vigilant faisait partio. Toutefois, en attendant l'heure. de se rendre sur le terrain, il avait voulu voir si sa bonne étoile ne lui ferait rien découvrir de plus corn* plet touchant le songe de sa nuit d'été. Il était donc en observation, humant comme un rossignol l'aurore et la rosée, quand, par un coup de sympathie, auquel la préméditation de

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raimable dame n'ayait aucune part, M*"* Bouvard, dont le tracas commençait de bonne heure, fîit amenée au jardin où elle descendit suivie de la servante que nous avons entrevue la veille, et qui venait, sous son inspection, faire une moisson des végétaux les plus prosaïques, tels que carottes, poireaux, oseille, salades et autres plantes de ménage et de pot-au-feu.

La digne hôtesse avait à peine mis le pied sur le perron qu'elle avait déjà entrevu le militaire à son poste, et nous nous garderons bien de prétendre que cette vue lui eût été en rien désobligeante ; mais bien fln aurait été le galant sMl avait pu reconnaître à quelque signe qu'il avait été remarqué ou seulement aperçu. La maison à la fenêtre de laquelle il était placé se serait écroulée que la belle ménagère, le sachant à Taflût, n'aurait pas tourné la tète de son cdté, ce qui ne veut pas dire cependant qu'elle eût rien perdu de ce qui se serait passé, les femmes ayant une inexprimable habileté de tout voir sans rien regarder. Quant au jeune homme , il y mit moins de façons, et ayant la liberté de considérer à plein celle dont il ne connaissait encore que la taille et la tournure , il fut ravi des grâces de son visage, auquel Téloignement restituait en ce moment, la plénitude d'une beauté qui, vue à moindre distance, ne laissait pas de marquer le passage des ans. 11 décida donc à Tinstant même qu'il ajouterait cette aimable vision à la liste de ses conquêtes, la très-excellente opinion qu'il avait de lui-même n'admettant pas qu'à ce dénoûment il pût se rencontrer d'autres obstacles que ceux qu'y pourrait apporter l'insuflisante énergie de sa volonté.

Si jamais l'amour était banni de la terre , il y serait ramené en triomphe par une chambrière , cette sorte de femmes indépendamment de l'ardeur chaleureuse qu'elle met personnellement h pratiquer son ruile, éUint instinctivement portée, dans

tous les pays du inonde, à se faire renlremetlcuse la plus zélée de ses intérêts. Aussi, tout en cueillant ses herbes, la servante qui accompagnait M^^ Bouvard ne put se tenir de parler du galant qu'elle apercevait à sa croisée , et s'adrcssant à sa maîtresse :

— Madame a-t-elle remarqué, lui dit-elle, notre nouveau voisin?

— Quel voisin? fit M">' Bouvard d*un ton d'indifférense qui allait jusqu'à la sécheresse.

— Ce jeune homme qui nous espionne , répondit la servante en montrant d*un signe de tête le militaire qui , en effet, ne quittait pas des yeux le carré de légumes auprès duquel elles éUtieiit arrêtées.

— Ne regardez donc pas de son côté , reprit vivement Mine Bouvard, sans calculer que, si elle eût. eu affaire à un té < moin plus clairvoyant , elle se fût compromise précisément par Texcessive alarme que prenait sa pudeur.

— II paraît, continua la servante, qui heureusement ne tira aucune induction de Tindice accusateur qu'aurait pu lui fournir la pruderie exagérée de sa maîtresse, il paraît que c'est un jeune homme qui a des talents. Madame a dû Tentendre, hier toute la soirée, qu'il a chanté en jouant de la guitare.

— Ah ! c'est donc là cette musique, répondit M"' Bouvard, qui m'a tant impatientée que j'en avais les nerfs tout agacés en me couchant.

— Madame est difficile , repartit la chambrière , il me semblait, moi. que c'était très-bien chanté; il y a surtout Fleuve du Tttgc qu'il a joliment exécuté.

— Vous vous y connaissez ! dit alors M"* Bouvard d'un air dédaiîjnoux , et, ih fait , le souvenir de la sérénade avnil perdu

po :ir elle presque tout son charme depuis qu'elle savait que les chants qu elle avait cru adressés à elle seule avaient aussi fait les déiircs de sa servante.

Ne se sentant pas de force à soutenir une discussion sur le mérite d'exécution qu'avait pu déployer le musicien :

— Ce n'est pas toujours votre vieux docteur, reprit la chambrière en se sauvant par un argument à travers champs, qui serait pour en faire autant.

— Comment, mon vieux docteur ! dit M"« Bouvard eu haussant les épaules; que voulez-vous dire par là?

— Madame ne sait donc pas que notre voisin est un oflicier de santé ?

— Et d'oii le saurais-je? reprit aigremrnl M"' Bouvard, estco que je suis, comme vous, au fait de toutes les nouvelles du qu.'irlier ?

— Ah ! mon Dieu, je n'ai pas fait d'intrigues pour apprendre (a ; c'est Jean, le domestique de Thôtel , que j'ai rencontré hier soir et qui m'a dit: < Nous avons au numéro trois un chirurgien du régiment caserne à la rue de Lourcine ; vous le verrez , sa chambre donne sur le jardin. C'est un homme très-savant, il a une trousse superbe, tous ses instruments sont montés en argent! >

— Je vous avais déjà défendu, repartit M°" Bouvard^ de parler aux domestiques de l'hôtel.

— Ti-ns! est-ce que je peux empocher c't homme (c'I homme ('tait ici pour Jean) de me dire bonjour quand il me rencontre, on serait c'onc pis ici que dans un couvent?

I^ pauvre fille avait raison, mais c'est qu'elle ne comprenait pas le vrai motif de la mauvaise humeur que montrait sa maî- Ircssc, h la Miite de l'ofllcieux renseignement qui lui avait été

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fourni. Un chirurgien de régiment ! Nous le demandons à toute femme qui se pique de quelque sentiment romantique, est-ce là rhomme de ses rôvcs? Ne sait-on pas qu'à tort ou à raison les médecins d'armée, quoique cependant Broussais les ait bien grandis et relevés, passent dans Topinion vulgaire pour de féroces praticiens, aussi facilement amenés à vous couper un bras^ ou une jambe que peut Tétre un autre homme à donner la main à un ami ; or, à ce sujet , M°>e Bouvard partageait le commun préjugé, elle venait donc de voir tomber la révélation la plus désenchantante, au milieu d'une illusion à peiue commencée; aussi, pendant tout le reste de la journée, fut- elle quinteuse et maussade, aussi se montra-telle sans indulgence pour les manies de tous ces vieillards au milieu desquels elle vivait, et s'abstint-elle soigneusement, le soir, de descendre au jardin.

Le lendemain cependant, un peu revenue de sa première émotion et plus capable de sainement envisager la réalité des choses, elle commença de se représenter qu'un chirurgien militaire était après tout un homme qui avait donné plusieurs années de sa vie à d'honorables études, et qu'un jour de bataille, quand, au lieu d'aller tranquillement près du lit d'un malade écrire une ordonnance, il courait , au péril de sa vie, parmi les obus et la mitraille porter secours aux mourants et aux blessés, il accomplissait une bien noble mission ! La Providence vint d'ailleurs en aide à celui que M*"* Bouvard avait été sur le point de déposséder si lestement de son estime ; car, dans la nuit qui suivit, un de ses pensionnaires se trouva tout à coup gravement incommodé, et le médecin ordinaire de la maison, qu'on était allé quérir, ayant refusé de se lever pour faire son office , on fut trop heureux d'aller réveiller le médecin militaire qui, à première réquisition, prêta le concours le plus empressé.

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Présente à la consultation du jeune docteur, et donnant ellemême les mains à exécuter ses prescriptions, M""® Bouvard, en remarquant la justesse de son coup d*œil et sa détermination prompte et rapide, continua de bien modifier ses idées touchant les médecins d*armée. Dès cette première rencontre, et tout en s'occupant de son malade , FEsculape avait trouvé le temps d*adres8er à la belle hôtesse quelques propos galants; mais, étant revenu le lendemain pour savoir le résultat de ses remèdes, qui avaient été couronnés du plus heureux succès, libre, à cette fois, de toute distraction pharmaceutique, il donna si bien ses soins à être séduisant et aimable , qu'il acheva de triompher de toutes les préventions dont il avait pu d'abord être Tobjet. N'étant pas femme à faire les choses à demi , aussitôt convertie aux chirurgiens aide-majors, M"* Bouvard en pratiqua la religion avec une ardente ferveur ; on ne s'étonnera donc pas en apprenant que, huit jours à peine écoulés, le vide de son cœur était largement comblé.

M"* Bouvard était arrivée à cet âge où les femmes s'attachent avec une ténacité extrême parce que le roman de leur vie est à son dernier chapitre et qu'elles n'entrevoient plus guère de feuillets à tourner. Au contraire, l'aide-major Cousinol n'élait ni de tempérament, ni de principes, ni de caractère à se fixer longtemps au même amour ; il y a donc tout lieu de penser qu'un rapide désenchantement eût couronné sa rapide victoire, si, dans sa sensible maîtresse, il n'eût en même temps trouvé le dévouement d'une solide amitié. Les appointements d'un chirurgien militaire ne font pas vivre splendidement leur homme, et la dépense de notre séducteur était constamment en lutte ouverte avec son revenu. A chaque fin de mois, se dessinait dans ses finances un déficit qui ne tarda pas à le jeter en proie

h une meule de créanciers de la pire espèce, à savoir : ceux qui réclament de misérables sommes et qui veulent d'aulnnt plus être payés qu'il leur est plus chétivement dû. Les tracasseries auxquelies cette situation Texposait, altérant profondément son humeur, M"** Bouvard voulut recevoir la confidence de ses chagrins, et quand elle sut que quelques centaines de francs pouvaient rendro le calme h une existence adorée, elle offrit généreusement un sacrifice, qui, après quelques i:içons, fut accepté h titre de prêt.

Rien R*est perfide comme ce mot qui met en repos la délicatesse, qu*inqniéternienl des services 'd'argent rendus sous une autre forme; aussi, toujours à titre de prêt, raide-major pritil doucement Thabitude de puiser avec une certaine régularité dans la bour^^c dont on lui avait montré le chemin. Pour nous servir d'une métaphore de son môlier, chacune des saignées qu'il faisait à cette complaisante amie (nous parlons de la bourse et non de Thôtcsse) amenant toujours de sa part un redouble* ment de soins et de tendresse, M""" Bouvard vit s'établir entre eux sans trop de regrets une sorte de loi agraire; seulement ayant calculé qu'elle aurait tout bénéfice à donner à cette tacite communauté de biens une forme arrêtée et définitive, elle se disposait, malgré la disproportion d'âge qui était entre elle et son soupirant, à lui proposer de substituer à leur société anonyme une société par acte public et en nom collectif, quand ses projets furent dérangés par les événements que l'on pourra vnir dans les chapitres suivant*.

Une attention particulière doit être accordée au pensionnaire qui, par sa subite indisposition, avait préparé dans la maison de M"*' Bouvaril l'introduction de Tai le-major Gousinot.

C'était un petit vieilhrd à la mine ref rognée et soucieuse, qui, montrant un grand goût de la solitude, communiquait, du moins qu'il lui était possible, avec les autres habitants de la maison. Très enfoncé dans la dévotion, et sortant rarement d^ns un autre but, il allait chaque jour passer plusieurs heures à Téglise, ne mangeait point à la table commune et était toujours couché avant dix hrurcs, quoiqu'il se plaignît souvent de Tinsomnie de sesuaits. Du reste, milgré U soin marqué qu'il mettait à maintenir T'i parte de sa vie, il était d une humeur ass(îz égale, poli d.ins ses manières et dans son lang.tgo, et ne donnait à personne «ujrt de se plaindre de lui.

Jusque-là, dans ce personnage rion de bien exceptionnel, mais

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on admettra sans doute comme digne de remarque la singularité que nous allons signaler.

Au moins une fois par quinzaine, une voiture richement armoriée, venant troubler le calme silencieux de la rue Neuve - Saint-Etienne, s'arrêtait à la porte de M'"*^ Bouvard. On en voyait descendre une femme à laquelle une toilette d'une exquise recherche donnait encore, sous ses quarante ans sonnés, un air de gracieuse jeunesse ; accompagnée quelquefois par son mari, homme de manières distinguées, mais dont l'extérieur annonçait une médiocre ouverture intellectuelle, plus habituellement elle venait seule ; et, après avoir demandé avec intérêt des nouvelles de M. Leduc (c'était le nom du vieux pf'nsionnaire), elle s'empressait de monter à sa chambre ou allait le rejoindre dans le jardin quand il se trouvait s'y promenant au moment de son arrivée.

Autre circonstance à ne pas omettre : lorsqu'il aurait semblé naturel que le vieux solitaire se montrât heureux et honoré de cette brillante relation, il paraissait, au contraire, mettre une alTectation désobligeante à la traiter d'un froid glacial qui formait un étrange contraste avec la déférence affectueuse dont il était l'objet. Comme il arrive entre gens qui aimeraient autant ne point se voir, la conversation, pendant tout le temps que duraient les visites faites à cequinteux vieillard, se traînait péniblement, entrecoupf'^e de longs silences que l'extrême bonne volonté de ses interlocuteurs ne parvenait jamais qu'incomplètement à combler. Seulement, à certains jours, et apparemment lorsqu'im sujet inconnu, qui peut-être était le lien de cet étrange rapprochement, venait à être mis sur le tapis, se départant de ses habitudes de silencieuse bouderie, M. Leduc paraissait s'animer outre mesure et, après avoir insensiblement élevé son sec accent de

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nmrause humeur jusqu'aux éclate de la colère, il rompait brusquement Tentrelien. En ces sortes d'occasion il était de remarque que ceux qu'il traitait avec cette brutalité n'opposaient à ses emportements que la plus patiente résignation et, d'ordi* aaire, après ces scènes, ils laissaient passer fort peu de temps sans revenir, témoignant ainsi qu'ils n'avaient point gardé rancune du mauvais accueil de leur hâte et qu'ils éprouvaient un pressant désir de se réi^oncilier avec lui.

La bisirrerie de ces rapporte était bien faite pour exciter la cariosité, et ils avaient été fréquemment l'objet des commentaires de }A^« Bouvard et de ses locataires, sans qu'au reste tout leur empressement à en démêler le caractère les eût ame* Dés à aucune découverte de quelque importance. En se rensei* gnant soigneusement auprès des domestiques qui accompagnaient les amis ou protecteurs de M. Leduc, tout ce qu'on avait pu apprendre, q'était le nom et la position sociale de ceux-ci, et rétonnement créé par leur déférence et la pieuse régularité do leurs visites n'avait pu que s'accroître, quand on avait su que M. le baron de Chabourot, l'une des fortes parties prenantes dans le milliard de l'indemnité des émigrés, s'associant parfois luimême à ce culte mystérieux, permettait, malgré la morgue de son nom, que sa femme vînt assiiûroent rendre ses devoirs à un vieillard bourru qui avait appartenu à leur domesticité. A toute force cependant on aurait pu comprendre ce prodigieux raffînenement d'égards pour un ancien serviteur ayant peut-être rendu quelque service signalé à la famille qui les lui prodiguait ; mais alors comment s'expliquer qu'il eût été relégué dans un de ces asiles pauvreteux, où ne se réfugient que les existences destituées de toute protection et condamnées à la solitude et à rabaodon?

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En sa qualité de mattresse de la maison où se prolongeait de* puis longtemps ce mysti^neux commerce, M"* Bouvard, plus que personne, se croynil engagée h le pénétrer, et à une époque il lui avait pnru qu'elle était sur la voie d'une irés-judicieusc expJiation. Elle avait arrangé que Leduc était un de ces personnngc> de comédie qui se cachent sous un nom supposé, et qui, laissant flairer après eux Tespoir d'un riche héritage, se rendent, par cet espoir, Toh'.et des soins de quelque coureur de succession, aspirant, suivant son expression, h élrc rat^ r/id sur leur testament. Si même il faut tout dire, nous ne cacherons pas que, durant quel((ue temps, la digne dame avait pensé ù contrcmincr les projets de la fîimille Chahourot, en essayant, pour son propre compte, de capter la bicnvciil mec de son hôte ; mais, outre qu'elle avait été assez mal encouragée à persister dans cette idée par une remarqiiable répulsion que le vieillard avait toujours témoignée pour elle, il se rencontrait à son roman ' nombre de difficultés, par lesquelles il recevait d'assez notables démentis.

Par exemple, était-il probable que les Ghabourot, récemment mis en posç:ession d'un accroissement de fortune co!isidérable, acceptassent, dans l'unique intérêt ds l'accroître par l'alluvion d'un héritage, tous les humbles sacrifices qu'on les voyait faire incessamment au désir de bien vivre avec leur ancien valet? Quant au déguisement sous lequel celui-ci se serait caché, celte version ét:iit devenue insoutenable depuis qu'il avait été positivement reconnu par une ancienne femme de charge qui venait quelquefois visiter W"** Bouvard, et qui avait vu Leduc exerçant dans la maison Ghabourot les fondions d'une cspc<:c de majordome D'ailleurs, pour justifier les espérances que le vieux domestique aurait pu faire naître de sa splendide succession, il

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aurait failu qu'il thésaurisât; qu'on le vit s'imposer des privations et vivre de tous les ingénieux rafTinemenls de l'avarice. Or, dans son existence, rien de pareil ; il dépensait comme un homme qui a i:n modique revenu, et non comme un homme qui, a/ec un médiocre revenu, a la pas^ion de faire de grosses épargnes, et ce qui est peut-être le }u\c le p^us invraisemblable dans la vie d'un avare, on le voyait, de son mince superflu, faire quelques aumônes. Sans être recherché dans sa mise, il paraissait avoir le goût du beau linge et n'attendait p is, comme beaucoup de vieillards, pour quitter ses vêtements, d'être quitté par eux ; bref, vivant honnêtement suivant son apparente condition, jamais il n^avait semblé préoccupé d'avoir par devers lui des économies. Toutes ces choses considérées, la perspicacité de Mn« Bouvard était donc complètement en défaut, et il fallait laisser au temps, qui est un grand déméleur d'intrigues, le soin d'entamer un secret qui, pour le moment, ne paraissait offrir de prise par aucun côté.

Si l'on veut bien maintenant nous suivre rue de Varennes, k riiôtel Chabourot, on y trouvera, durant une soirée de décembre, les maîtres du logis grandement affairés à faire les honneurs d'une fête, qui semblait destinée, par ses magnificences, à effacer le luxe de toutes les autres réunions que devait voir Paris cet hiver-là.

M"" de Chabourot avait d'autant plus à cœur de réaliser nue splendide réception, que, récemment mise en possession d'un vaste accroissement de fortune, c'était pour la première fois qu elle ouvrait sa maison. Ce jour-lÀ d'ailleurs, sa fille, le seul enfant qu elle eût de son mariage avec M. de Chabourot, venait d'accomplir ses dix-sept ans, et elle devait, par cette soirée, faire son entrée dans le monde.

Mère de fomille et maîtresse de maison, M°^« de Chabourot

vit ses deux amours-propres satisfaits au delà de toute expression.

Eu quelques heures, ses salons, inondés de fleurs et de lumières, en vinrent à ne plus pouvoir contenir la foule empressée qui s'y entassait. Au milieu de cette tourbe choisie, de cette cohue d'élite, indépendamment de toutes les illustrations de Taristocratic, de la politique, des arts et de la science, on remarquait presque tous les représentants de la diplomatie étrangère ; et, quoique M. de Chabourot n'occupât aucune fonction dans TÉtat, trois ministres du roi avaient répondu à son invitation, lorsqu'il n'avait sérieusement conrpté que sur la présence d'un seul membre du cabinet, Quant à M"*^ de Chabourot, le succès qu'elle obtint fut à rendre sa mère folle de bonheur ; c'était à qui remarquerait sa grâce virginale et la naïve timidité de son maintien, où rien pourtant n'accusait la gène ou l'embarras ; à qui parlerait du charme de sa figure pleine de distinctiou et d'f légance ; à qui louerait, qu'on nous passe une expression qui n'avait pas alors la fortune qu'elle a fait depuis, le parfait justemilieu de son air de danser où ne se marquait ni le négligé ni le désinléresseraent affecté d'une femme qui cache son plaisir, ni l'ardeur pétulante d'une pensionnaire qui s'y livre sans mesure et de plein abandon. Obligée de répondre aux compliments qui, de toutes parts, lui étaient adressés sur sa charmante fille et sur la magnifique ordonnance de sa fête, M™' de Chabourot ayant épuisé toutes les formules de remercîments et de modestes dénégations, commençant vraiment à être embarrassée de son triomphe quand une diversion inattendue vint la jeter dans un bien autre ordre d'idées.

Après l'avoir longtemps cherchée dans Tocéan de convives qui, malgré l'heure déjà avancée de la nuit, ne s'était pas en-

2lx LE CAPITAINE LAMBERT

core sensiblement tari, uq domestique Taborda d*uii air mystérieux, et lui dit qu'un homme venu en toute hâte, de la rue Neuve-Saint-Élienne, était là, apportant la nouvelle que M. Leduc venait d'être frappé d'apoplexie, et que sa vie était dans un imminent danger. En adressant cet avis à pareille heure, M'°' Bouvard n'avait fait que se conformer à Fintimation plusieurs fois renouvelée, de faire prévenir sans délai à Thôtel Chabourot, dans le cas où son pensionnaire viendrait à être atteint de quelque grave indisposition.

Maudissant, comme on s'en doute, cette ftcheuse révélation, Ml»» de Chabourot se mit à son tour à la recherche de son mari, avec lequel elle voulait s'entretenir d'un événement qui ne laissait pas, à ce qu'il paraît, d'élre pour eux d'une haute importance. La fatalité, qui semb'ait prendre plaisir à lui mélanger de toute espèce d'amertumes les rnivrements d'amour- propre sous lesquels elle succombait un instant avant, voulut que M. de Chabourot se trouvât engagé dans une partie autour de laquelle s'étaient groupés des enjeux considérables. On s'imagine facilement l'impaticiice de sa femme pendant le temps qui s'écoula jusqu'au momeùt où, rendu à la liberté, il put lui prêter attention.

La fâcheuse nouvelle une fois connue desdeux époux, lanécessité de se rendre immédiatement chez M^e Bouvard, ne fit pas entre eux une question. Évidemment l'absence du maître de la maison aurait élé moins remarquée que celle de sa femme ; et, selon les lois de rétiquette, c'était à lui que revenait la mission extérieure qu'il s'agissait d'accomplir dans le moment. Mais jusque-là Mn>o de Chabourot ayant paru particulièrement dévouée au soin d'entretenir avec le moribond de bonnes relations, selon toute apparence, elle aurait mieux que son mari la chance de bien

LK CAPITAINE LAMBLRT 25

pourvoir aux occurrences que semblait rendre prochaines un déaoûmeat depuis longtemps prévu avec soUicituile. Cet intérêt domina toute autre considération. Etant convenu que si son éloignement faisait quelque sensation, elle serait censée avoir été surprise d*une indisposition subite, M'"* de Cbabourot se chargea de la rude tàcbe qui se présentait. Sans même attendre que l'on attelât ses chevaux et ne prenant pas le temps de faire une toilette de vi le, elle s'enveloppa dans une pelisse, se jeta dans une des voitures de place qui ne manquent jamais de stationner à la porte d'une maison où retentit le bruit d une fêle, et sans même se faire suivre d'un domestique de confiance, elle ordonna qu'on la conduisit en toute hAtevers le quartier du Jardindu-Roi.

Sortir de ratmosphère chaude, éblouissante et embaumée d*un ba), pour entrer dans les froides et humides ténèbres d'un carrosse de louage ; de là, entendre encore le rhylhme des contredanses marquées par les notes ronQantes de la basse, et saisir quelques mélodies que portent au loin les instruments aigus, puis, bientôt après, tomber dans Tisolemcntet le lugubre silence qui, durant les -heures de la nuit, éteignent les grandes villes et les font ressembler à de vastes tombeaux ; c'est là une sensation par laquelle ont passé tous nos lecteurs, et dont nous n'avons pas à leur dire la désobligeance. Mais si Ton veut bien considérer que Mme de Cbabourot, en subissant cette transition pénible, courait au-devant de ragouie d'un mourant; si Ton veut, en outre, se représenter qu'en cette rencontre elTrayante et suptême, allait se trouver remis à ses mains le salut d'un intérêt apparemment bien difficile à admmistrer, puisque de si longue

LE CAPITAINE UMBBRT 27

maÎDil ii*a?ail eessé d'ètfo pour elle une sérieuse préoccupation, on pourra prendre une idée de sa torture morale pendant tout le trajet, et se figurer les sombres pensées dont elle marchait assaillie.

Trois heures sonnaient aux horloges du quartier au moment où la Toiture s^arrêta à la porte de la pension bourgeoise. M"* Bouvard vint elle-même ouvrir, et comme M"*' de Chabonrot lai demandait avec une vive sollicitude des nouvelles du malade, la triste hd!esse se contenta de lever les yeux au ciel et de hocher la fête, comme pour dire qu*il n*y avait rien de bon à en attendre.

— Ainsi, il est plus mal? fit d'un accent bref la noble dame, indiquant Tintention de ne point s'arrêter à d^autres explications, et de pousser droit à la chambre du malade.

— Oh ! madame, ne montez pas ! s'écria vivement Fhôtesfe, vous seriez en présence d'un trop triste spectacle. Et, en disant ceb, elle se plaça en travers de Tescalier.

Mme de Ghabourot jeta un regard sur son interlocutrice comme pour bien se rendre compte de la portée de ce mouvementy puis apparemment, trouvant utile de se renseigner avant d^agir :

— Il est donc désespéré? demanda-t-elle, arrêtant sa pensée à mi-chemin et ne voulant pas d'un seul coup aller au fond du malheur qu'elle redoutait.

— Vous pouvez croire, reprit M'^'' Bouvard, que nous n'avons rien négligé de ce qui devait être fait, mais le mal a pris d'une si grande violence qu'on n'a pu s'en rendre maître...

— Ainsi il est mort ? interrompit la baronne, se décidant enfin à briser avec toute incertitude.

— Hëlas! oui, il y a tout au plus une demi-heure que nous Tavons perdu.

La douleur et raffVctueux regret ne furent pas les sentiments auxquels parut en proie celle qui apprenait ce triste et rapidoi ddnoûmeat.

— Nous avoir prévenus si tard ! se contenta- t-cîle de dire en haussant les épaules et d'un ton de reproche. Puis, comme M"'* Bouvard, entamant une longue justification, avait com> mencé d>xpliquer, qu'aussitôt le mal déclaré elle avait dépéché un exprès, mais que ledit exprès avait dû mettre- un temps assez considérable pour franchir Ténorme distance qui sépare le quartier du Jardin-du-Roi de la rue de Varennes; comme elle allait ajouter que, du reste, l*hommc envoyé par elle était depuis quelque temps de retour, ce qui supposait que, la nouvelle donnée au faubourg Saint-Germain, on avait mis à le suivre un intervalle assez long, M"" de Chabourot rinterrom;)it pour- demander si le malade était mort avec les secours de la religion.

— Nous y avons fait tous nos efforts, répondit l'hôtesse, mais ces prêtres, quand on va les réveiller la nuit, sont si longs \ se mettre en mouvement, que le pauvre homme était mort avant que les sacrements fusseut arrivés.

Cette fâcheuse complication ne parut pas faire grande impression sur l'amie du défunt et, passant aussitôt à un autre ordre d'idées, elle voulut savoir de qui il avait reçu des soins.

— De moi, madame, répondit M"'' Pouvanl, qui ne l'ai presque pas quitté depuis le moment où il eut sonné, se sentant mal et demandant du secours.

— Mais, n'avez-vous pas appelé un médecin ?

— Si fait, vraiment, on a été aussitôt chercher un jeune docteur qui demeure dans la maison voisine, et qui l'avait déjà

Vti, il y a quelque terrips, lors d*une légère indisposition qui iui prit; un jeune homme plein de bicnt, continua la bonne M"' B^uvard.qui, en parlant ainsi de raidfî-mnjorCousinot, n'avait pas seulement Tintërôt de mettre sa responsabilité à couvert.

— Et il n'y a pas à dire, ajouta-t-elle, qu'il n'ait pas vu clair dans la maladie, car h peine eut-il entreTu M. Leduc, qu'il me déclara que c'était un homme perdu.

— A-t-il jusqu'au dernier moment conservé l'usage de ses facultés? demanda encore M*"' do Chabourot, dont les questions ne finissaient plus.

— S'entend, madame, qu'au moment où je suis entrée dans sa chambre, je l'ai trouvé en syncope, mais le médecin l'ayant f ai^é sifdt son arrivée, le sang est un peu venu et il a repris connaiss-^nce, quoique restant dans une grande faiblesse.

— Avec l'usage de la parole?

— Avec l'usage de la parole ; car c'est lui qui a demandé un confesseur. J'ai aussitôt dépéché ma domestique à la paroisse. Comme elle tardait à revenir, M. Leduc s'impatientant me dit : Madame Bouvard, cet ecclésiastique se fait bien attendre, allez donc voir un peu s'il ne vient pas. Je suis alors descendue sur le pas de ma porte ; étant restée là, en impatience, l'espace de dnq bonnes minutes^ pensant que ma présence pouvait être utile je suis remontée : au moment où je rentrais dans la chambre, le médecin me fit signe qu'il n'y avait plus personne, i7 venait de pisser.

— Quelqu'un veille Ih-haut, sans doute? demanda la baronne, après avoir recueilli tous ces renseignements.

— Mon Dieu, madame, reprit l'hôtesse avec embarras, il m'a été impossible de me procurer une garde à cette heure de la nuit ; ma servante est une poltronne qui, pour rien au monde.

n'entrerait maintenant dans la chambre du mort. Moi, je n'ai pas peur précisément, mais je suis si nerveuse, que vraiment je n'ai pas osé m'exposer à celte émotion. "

— Ce sera donc moi qui ferai ce que personne n'ose faire ici» dit alors la grande dame, car cet abandon est du dernier scandaleux !

A cette parole, Tatlention de M'"» Bouvard fut vivement éveillée; se rappelant le souci qu'avaient toujours montré les protecteurs de Leduc d'être présents à ses derniers moments, elle supposa que cette occasion suprême ayant été manquée par eux, M"*' de Ghabourot se ménageait d^étre seule dans l'appartement du défunt, en vue de pourvoir au ténébreux intérêt qui avait déjoué jusque-là toutes les investigations. Sa curiosité faisant alors taire ses nerfs, elle s'offrit à partager le pieux dévouement de la baronne; et comme celle ci, assurant qu'elle n'avait besoin de l'assistance de personne, l'engageait à ne pas prendre un soin inutile, la défiante hôtesse n'en parut que plus déterminée à s'associer au funèbre office devant lequel elle avait d'abord reculé. On comprend, du reste, que celte lutte ne se prolongea pas fort longtemps : si M'"' de Ghabourot n'avait aucune arrière-pensée, peu lui importait qu'on lui fît compagnie; si, au contraire, elle avait quelque mison de iWircr la rolilndc, il y eût eu maladresse et imprudence à trop vivemeiit le témoigner. Elle céda donc et monta à la chambre mortuaire, suivie de la coadjutrice qui s'imposait à clic n obstinément.

Même en évoquant tous ses souvenirs de théâtre^ Tancienne artiste dramatique aurait eu quelque peine à se rappeler une scène qui fût comparable à celle que lui donnait celte noble dame venue en toute hâte, on ne sait au nom de quel passé mystérieux, s'agenouiller, viUue encore de ses liabits de fête, auprès des restes d*un obscur vieillard mort dans le plus hideux isolement, sans amis, sans famille et sans Dieu. Toutefois ce ne fut pas à la contemplation de ce philosophique contraste que la vigi* lante hôtesse dépensa le gros de son attention ; convaincue qu'elle touchait à la révélation de Timpénétrabie secret qui avait fait son désespoir, et s'altendant, à tout instant, de la part de la baronne, à quelfue démonstration qui formerait le dénoûment de cette intrigue, à peu près comme on fait nu spectacle d'un esc<imoteur dont on a la prétention d'éventer les prestiges, elle observait curieusement tous ses mouvements et ne la perdait pas un moment de vue.

Après être restée un assez long espace de temps en prière, celle qui était devenue Tobjel de celte étroite surveillance, v'nt s'asseoir au coin de la cheminrc, en face de son argus ; ei, prenant un des livres de piété qui avaient été à Tusagc du défunt, elle commença d*y lire, d'un calme parfait, sans dtmner aucune prise aux étranges soupçons qui s'arrêtaient sur elle. 11 Hiut dire cependant qu à d'assez longs intervalles, levant les yeux sans lever la tête,. elle jetait sourdement sur M*"' Bouvard un regard rapide, comme pour voir si le sommeil ne la gagnait pas ; mais celle-ci était ferme & sa faction et se gardait soigneusement de dormir, bien qu'au régime presque absolu de silence auquel l'avait condamnée la baronne occupée sans relâche à sa lecture, les heures s'écoulassent pour elle mortcllcniciit longues, et qu'elle (Al été sur le point de s'assoupir par plusieurs fois.

Le jour ne paraissait pas encore, mais la nuit s'avançait. La pendule marquait six heures; un vent frais qui commence à souffler sur le matin aux approches du lever du soleil, bruissant dans le \ilrage des fenêtres, annonçait que bientôt Paris allait s'éveiller.

Fermant alors son livre :

^ A quelle heure, demanda M'"' Je Ghabourot, pensez-vous avoir la garde pour nous relever ?

— Mais bienlAf, jo pense, répondit l'hôlosse.

— Je vous scr.iis chlip^'o d'aviser î\ 'notre remplaçante, car le froid me gngne et je me senstnisfalli:u''c; n'avcz-vou** pasqj'clques arrangements h prendre à ce sujet"?

— Bien ! pensa en elle-même la bonne M"« Bouvard^ qui crut enfin toucher h un engagement, tu veux me faire quitter la place, mais je te vois venir et ne bougerai pas. Puis elle ajouta,

LE CAPITAINE LAMPERT 33

cessant de se parier à elle-même : Je vais appeler la servante po!ir quelle aille chercher quelqu'un.

— Mais si cette fille a peur d'entrer ici, vous sonnerez inutilement, vous feriez mieux d'aller lui parler.

— Elle viendra bien au moins prendre mes instructions sur l'escalier, n^pondit la vigilante hôtesse s'obslinant à ne pas sortir de Tappartemeot ; et, entr'ouvrant la porte, elle se mit h appeler la domestique à laquelle elle voulait donner ses ordres.

Soit qu*ellc n'entendit pas, soit qu'elle ne pût se déterminer à approcher de la chambre où gisait le mort, cette fille ne vint pas; si bien que la maîtresse de pension continuant vainement son cri, M'^' de Ch:ibourot lui fit remarquer obligeamment qu'elle allait réveiller tous les gens de sa maison et qu'il serait infiniment plus simple de descendre.

Ne se rendant pas à ce*te observation qui lui parut plus que jamais receler un piège, M"''' Bouvard vint se pendre à la sonnette qu'elle tiuta vivement à deux ou trois reprises; mais personne ne paraissant :

— Vous voyez bien qu'il faut y aller vous-même, dit en souriant M™* de Chabourot, et en avoir le démenti.

— I^ démenti de quoi? demanda l'hôlcsse avec une vivacité qui ressemblait à de l'aigreur.

— De la résolution par vous arrêtée, répondit la baronne, de ne point me laisser seule dans cette pièce où vous supposez sans doute que je suis venue pour spolier la succession de l'homme qui vivait de mes bienfaits.

— Vous me prêtez 1^, madame, une idée bien ridicule, dit M"» Bouvard assez embarrassée de voir ainsi sa pensée percée à jour.

— Écoutez, ma chère madame Bouvard, dit M*»' de Chabou-

Zk LE CAPITAINB LAMBERT

rot en mettant à ses paroles un grand accent de bonhomie, je ne suis pas tellement novice aux choses de ce monde que je n*aie d'abord entrevu votre intention. Si vous avez voulu m'honorcr de voire compagnie, ce u'csi pas dans la pensée de m'o* bliger , car je vous avais déclaré n'avoir besoin de personne ; ce n*est pas non plus par respect pour le mort que sans moi vous auriez délaissé fort peu charitablement; vous ne vous êtes donc décidée à passer une nuit blanche que pour mettre à Fabri do tout reproche votre responsabilité de maîtresse de maison.

— £h bien ! fit alors Thôtessc charmée de voir habiller si honnêtement sa soupçonneuse obstination, quand cela serait?

— > Je trouverais, continua sans s'émouvoir la baronne, que TOUS dépensez fort mal à propos votre vigilance, cl que vous allez chercher Lif n loin le danger quand les précautions les plus simples sont négligées par vous.

^ Gomment cela? demanda Thôtesse un peu déconcertée.

— La première chose à faire pour s'assurer contre tOLt détournement, dit M"*' de Chabourot, c'est de mettre tout sous clef ; et, en parlant ainsi, elle allait successivement au secrétaire et h la commode, les fermait à double tour et en remettait les clefe à M<°« Bouvard qui la regardait faire avec ébahisseroent. Pareille mesure prise avec les armoires : Maintenant, eontinua-t-elle, pour achever de tout faire dans la règle, et quoique la succession n'en vaille pas beaucoup la peine, vous ferez, si vous m'en croyez, prévenir le juge de paix, afin que sans délai il appose les scellés. Puis, elle ajouta avec une fitic nuance d'ironie : — Je crois que maintenant vous pouvez descendre sans danger.

Quand môme, par ces f.çcn) froides et dignes, la noble dame n'eût pas exercé sur son interlocutrice un ascendant tout na-

turel, il y avait dans les précautions qu'elle venait de prendre et de conseiller elle-même, une conciliation et des garanties si entières, qu'en bonne conscience on ne pouvait se refuser à en être satisfait. D'ailleurs le moyen, pour la curiosité de M"* Bouvard, d espérer encore quelque satisfaction? Ne restait-il pas bien prouvé que l'enceinte de la chambre mortuaire ne recelait rien du secret qu'elle espérait pénétrer, M™* de Chabourot s'étant elle-même interdit l'accès de tous les lieux propres à en recevoir le dépôt matériel? Prenant cette fois son parti, et ayant fait^ pour savoir quelque chose, tout ce qu'il était humainement possible de faire, la digne hêtesse se décida à descendre, se proposant bien d'ailleurs de n'être que quelques minutés ab« seule.

Ces quelques minutes suffirent pour lui faire perdre une partie qu'elle avait jouée jusque-là avec une grande prudence et un merveilleux instinct. Aussitôt que le bruit de ses pas eut achsvé de se perdre dans l'éloigncmcnt, la baronne s'approclia du lit oà gisait le vieux domestique ; d^me main affermie par le sentiment d'une grande nécessité, elle soiileva le drap qui cachait son visage, écarta la chemise et la flanelle qu'il portait sur la peau, se saisit d'un sachet de soie noire suspendu à son cou par un nii)an comme une amulette, et à l'intérieur duquel elle s'assura bien qu'elle entendait le froissement d*un papier. Ayant eu le temps de remettre toutes choses en état, éûc était assise et avait recommencé sa lecture quand M"* Bouvard rentra en lui annonçant qu'elle allait être rendue libre dans [quelques instants.

Aussitôt après le départ de M""* de Chibourot, M'^^ Bouvard, suivant le conseil qu'elle eu avait reçu, fit mander le juge de paix qui vint poser les scellés sur tous les meubles, comme Fy obligeait Tart. 909 du Gode de procédure civile, réglant qu'en cas de décès, les personnes qui habitent avec le défunt, si son conjoint ou ses héritiers ne sont pas présents, peuvent requérir cette apposition.

Cette opération était à peine finie, et le magistrat ayant clos sou procès-verbal venait de se retirer, quand M . de Cfaabourot se présenta et demanda avec aulorilé à être conduit dans la chambre de Leduc.

M""* Bouvard Ty ayant accompagné, elle remarqua qu'une assez vive contrariété se peignait sur son visage à la vue de Tobstacle oOîciel qui s'opposait à l'ouverture des meubles, il ne put même se tenir de lui demander avec hauteur qui lui avait dunné le soin d^appeler ainsi le juge de paix.

Voyant son désappointemeDt, M"** Bouvard se félicita d'autant mieux de la mesure qu'elle avait prise, car elle fut amenée à supposer que Tavenir était plus gros qu'elle ne l'avait cru d'un éclaircissement afférant au mystère des relations que les Chabourot avaient entretenues avec Leduc. Dans tous les cas, elle répondit que c'était sur le conseil même de M™* la baronne qu'elle avait îûi procéder à la formalité dont se plaignait M. le baron.

Celui-ci n'ayant rien trouvé à répondre à celte triomphante excuse, demanda l'adresse du juge de paix chez lequel apparemment il voulait se rendre, et, du reste, il s'occupa si peu de l'homme qui pendant sa vie avait été l'objet de tant d'égards, que M"* Bouvard lui ayant demandé de quelle manière il prétendait que l'on réglât ses funérailles, il s'arrêta à peine pour lui répondre qu'elle lui fît un enterrement décent, mais modeste, i Vous enverrez chez moi, ajouta-t-il, la note de ce que vous aurez dépensé et de ce qu'on peut d'ailleurs vous devoir,! et parti aussitôt.

Le lendemain, suivant ces instructions, un honorable convoi conduisit le vieillard à sa dernière demeure, et sans la charité de deux pensionnaires de M'"'' Bouvard et celle de quelques voisins, mis par elle en réquisition, jamais il ne se fût vu un cercueil pins abandonné et plus solitaire.

Cependant, au moment où le corbillard allait se mettre en marche, arrivèrent le valet de chambre et le cocher de M. de Chabourot, dépéchés apparemment pour le représenter â r«tte pompe funèbre, où l'on aurait pu s'attendre à le voir figurer en personne. Mais leur maître avait d'ailleurs pris de toute la cérémonie un souci tellement peu prévoyant, qu'ils ne surent que répondre à M*"* Bouvard leur demandant si elle n'avait pas

trop pris sur elle en achetant une concession temporaire de cinqua)ite francs pour la sépulture du défunt. Il va sans dire, cependant,que cette audacieuse disposition de rofllcieuse ordonnatrice fut ultérieurement ratifiée; mais il demeure en même temps prouvé que, sans la résolution de la digne dame, c'était dans la fosse commune que le pauvre Leduc eût été inhumé.

Quelques jours durant, tout le détail que nous venons de raconter fut, de la part de M"i« Bouvard, Tobjet de commentaires que Ton peut imaginer. A la fin, cependant, sur l'observation que lui At Cousinot, qu'en parlant avec aussi peu de réserve d'une famille puissante, elle s'exposait à assumer sur elle de dangereuses inimitiés, elle consentit à changer de conversation et à laisser en paix les Chabourot et la mémoire de son pensionnaire ; mais son attention ainsi reposée, elle n'en reprit que plus vivement la pensée matrimoniale que préc4^demment nous avons vue poindre en elle. Ayant commencé de pressentir Taide-major à ce siijet, un soir, en le quittant, elle lui dit avec quelque solennité qu'elle désirait le voir le lendemain sans faute, parce qu'elle avait à causer avec lui sérieusement. L'annonce de cette communication extraordinaire ayant trouvé Cousinot rêveur et préoccupé, la tendre hôtesse augura bien de cette disposition pour le succès de ses ouvertures, et ne doutant point qu'elle n'eût été comprise à demi-mot, pendant toute la nuit qui suivit, elle laissa ÈSi brûlante imagination caresser l'enivrante perspective de l'ave nir le plus fortuné.

An grand désappointement de M""' BpuTard, toute ia journée da lendemain s*écoula sans que Taide-major parût chez elle, et le sur elle l'attendit yainement. Il y atait du reste une assez bonne raison pour que le lendemain il ne fût pas à Paris, rue NeuTe-Saint-Étienne ; c'est que, parti dès le matin, il voyageait sur la route de Mantes, où il te rendait dans un intérêt que nous ferons connattreà nos lecteurs après que, préliminairement, nous serons entrés dans quelques indispensables explications.

A Mantes habitait un ancien oiBciér nommé lé capitaine Lambert-, et qui avait ftit précédemment partie du régiment où servait Cousinot. C'était un homme assez étrange que ce capitaine Lambert, et quand même il ne serait pas appelé à jouer, dans Favenir de ce récit, un rôle considérable, nous ne nous refuserions pas an phiisir de feire poser nn moment sa smgnlière figure devant nous.

IxO LE CAPITAINE LABfBERT

Pendant vingt-cinq ans de sa vie, parlant militairement, i} avait passé pour le plus infernal mauvais coucheur que Ton pût rencontrer. Bourru, désobligeant, n'ouvrant jamais la bouche que pour déprécier ou pour contredire, toujours prêt à se réjouir du malheur des autres, ne cessant jamais de se plaindre de son sort et de réclamer contre les injustices dont il prétendait être la victime; s'étant donné, durant sa carrière militaire, la consolation de tuer ou de blesser grièvement en duel cinq ou six de ses camarades, sans compter les bourgeois ou pé/dns qui, selon son expression, avaient passé par ses mains, il n'était parvenu i se faire tolérer au service que par une sorte de terreur que ses violences forcenées exerçaient sur tout ce qui rapprochait; mais, en retour de cette terreur, il était si cordialement détesté, que la nouvelle de sa mort eût été accueillie à peu près avec le sentiment de regret qu'on accorde au meurtre d'un crapaud ou à celui d'un chien enragé.

Aux alentours de l'année 1825,— il pouvait avoir à cette époque de cinquante à cinquante-deux ans, — la plus étrange révolution s'était opérée dans son humeur ; il était tout d'un coup devenu bienveillant, facile, entendant sur toute chose b raison et la plaisanterie, et, circonstance assez singulière, la médccine,*qui d'ordinaire ne s'occupe que des maladies du corps, avait opéré cette cure morale à laquelle pouvaient à peine croire ceux qui en avaient été leâ témoins.

L'aide-major Cousinot avait été l'instrument dont la Providence s'était servi pour amener cette conversion meneiUeuse, et voici dans quelle circonstance ce miracle s'était opéré.

Sous le Consulat, le capitaine Lambert, servant alors dans la cavalerie, avait reçu à la cuisse gauche un coup de biscayen, à la suite duquel il avait été question de la lui couper. Il s'était

oppose à ce traitement avec toute l'{jriergie qu'un propriétaire qui ne se sent pas de superflu met à conserver sa chose ; et contre lavis des médecins qui, en voyant son obstination à ne se point laisser faire l'opération , l'avaient déclaré un homme perdu, il n'était point mort et avait (fuéri.

Guéri n*est certainement pas le mot propre. Sa blessure s'était fermée, mais contre toutes les règles, en ne cessant pas de conserver un mauvais aspect et eu laissant subsister dans la partie qni avait été affectée, tantôt faiblesse et atonie, tantôt une irritation fébrile accompagnée de douleurs aiguës, dont rien ne poovait rendre l'indéfinissable caractère. De temps à autre, d'ailleurs, la plaie mal cicatrisée venait à se rouvrir, et prenait la forme d'un ulcère de la plus méchante espèce, qui bientôt après se desséchait brusquement et d'une façon tuule capricieuse. En vain les plus habiles médecins s'étaient employés à donner à ce mal, qui souvent paraissait s'amortir sous leurs efforts^ une terminaison définitive; en vain, à plusieurs reprises, le malade, que la fatigue du cheval avait décidé à changer d'arme, avait essayé des eaux de Bourbonne et de mille autres moyens thérapeutiques qui lui avaient été conseillés ; h des intervalles plus ou moins prolongés, la même variété d'accidents se reproduisait; une souffrance interne, acre et incessante, étant le seul symptôme qui ne se modifiât point.

liepuis environ deux mois, l'aide-major Gousinot avait pris son service dans le régiment où le terrible Lambert commandait une compagnie, quand celui-ci fut atteint 'par le redoublement d'un de ces accès d'exaspération périodique auquel son mal était sujet. Gousinot ayant été appelé, commença, comme tous sps prédécesseuis, par ne rien comprendre à l'état du malade, et tout le résultat qu'il obtint de ses prescriptions, fut la nécessité

OÙ il se jugea placé de se couper la gorge avec son client, aussitôt que sa crise étant passée, celui-ci se serait remis sur pied; le brutal lui avait un jour jeté un cataplasme à la figure et l'avait injurié avec la dernière grossièreté.

Dn matin cependant que ie malheureux Lambert, après avoir passé une nuit d'affreuse souffrance, avait fait prier Cousinot de passer chez lui, décidé à lui demander de pratiquer Tamputation du membre, qui depuis tant d'années ne cessait d'être son bourreau, l'aide-major ayant considéré avec une extrême attention la blessure qui ce jour-là était assez profondément béante, avait été conduit à supposer qu'un corps étranger pouvait bien y être recelé. S'étant fait raconter dans le détail le plus exprès et le plus minutieux les circonstances dans lesquelles le blessé avait été frappé, il s'étaitencore confirmé dans son diagnostic, en apprenant que le fourreau du sabre de Lambert avait été brisé par le biscayeu, qui lui avait ensuite labouré la cuisse.

Prenant alors beaucoup sur lui, il avait demandé au capitaine 8*il aurait le courage do souffrir une opération, à la suite de laquelle sa guérison complète lui paraissait très-probable. Lambert s'étant engagé à tout supporter, Cousinot, qui se défiait de ses vivacités, avait Mi venir quatre vigoureux grenadiers, avec lesquels, de l'aveu du patient, il avait été convenu que, quoi qu'il pût dire et faire, ils le tiendraient désespérément en respect pendant que l'aide-major opérerait.

L'aidc-roajor s'étant aussitôt mis à l'œuvre, le patient l'avait d'abord assez tranquillement laissé travailler de son scalpel et pratiquer une incision cruciale pour débrider la plaie; mais, lorsque sa rude main se saisissant d'une sonde vint à l'introduire cavalièrement dans le foyer du mal, le malheureux Lambert, grimaçant de la plus étrange sorte, commença à se tordre con^me

LE CAPITAINE LAMBERT ij3

une chanterelle sur un brasier. Maintenu d'aqtorité dans ]a

position qui lui avait été donnée pour cette torture, il fallait le Toir se crisper avec une contraction horrible de tous ses nnuscles, mugissant comme un taureau que Ton égorge, Técume à la boiw che et les yeux h moiiié sortis de leur orbite ; à la fin, vaincu par Tacuité de la douleur qui le pénétrait par toutes les fibres de ses chairs auxquelles leur immémorial état morbide ftvai( CQm* muniqué une sensibilité excessive, il succomba sous Tefffoyable énergie de la sensation, et la vie paraissant se retirer de lui^ il s*évanouit. Profitant de celte relâche que la nature se procurait, Cousinot n*eu fouilla que plus à son aise tous les recoins dQ la plaie, et, à une profondeur où, jamais avant lui, on p'avait pé« nétré, il finit par rencontrer une résistance qui, e)(p1oréc par quelques petits coups secs dont son instrument la soUicits), rendit à ne pas s'y méprendre un son métallique. Assuré désormais du résultat, à la sonde il substitua une pince d'une forme acérée, à Taide de laquelle, ne se souciant pas de Tintérét secondaire 4'offenser les tissus, il parvint à saisir et à amener au dehors un morceau de cuir dans lequel était engagée une boucle de cuivre, le tout ayant fait partie du ceinturon du sabre mis en pièce par le projectile, et ayant été chassé violemment par lui '.

Comme si un soulagement immédiat eût été apporté i Tétat du malade, il reprit presque aussitôt conpaisçance, çl Ton comprend son admiration quand Cousinot, lui faisait (pontre de sa trouvaille, lui dit en riant :

— Quelle enragée discrétion de ne pas nous dire que vous lùgm depuis vingt-cinq ans un pareil camarade de lit! les vo-

I Tout cp fait médical ftst liwloriqae.

kk LE* CAPITAINE LAMBERT

lontés sont libres, mais vous prenez de drôles d*endroils pour serrer votre fourniment et ouvrir des boutiques d'armurier.

— Est-ce bien possible, répondait Lambert avec admiration, que j'aie gardé cela dans mon intérieur pendant un quart de siicle ! Je ne m'étonne parbleu plus du malaise que j'éprouvais dans ma damnée cuisse; qu'on dise donc après ça que j'avais tort de n'être pas toujours aimable et content !

— Capitaine, lui dit alors Cousinot, vous m'avez flanqué, il y a quelque temps, un cataplasme a la figure, et je voulais vous en demander raison; mais, nom d'une balle mâchée ! c'est à moi à vous faire des excuses, car je ne sais pas, vraiment, comment vous n'êtes pas devenu enragé ; vous en aviez le droit.

— Ça vous prouve, messieurs les drôles, fit alors le capitaine en s'adressant aux quatre grenadiers qui avaient servi d'aîdesopérateurs, et qui se passaient curieusement Vobjet de mains en mains, qu'il ne faut jamais mal parler de ses chefs, et dire : le lieutenant, le capitaine est un être qui se délecte à nous faire manger de la salle de police, Ccir vous voyez l'agrément qu'a peut-être cet homme, pour peu qu'il ait servi dans la cavalerie, de posséder au fond de son individu une boucle ornée de son ardillon, qui Vembéte pour sortir, et qui lui g&te l'humeur et le, tempéirament.

Cette morale faite, Cousinot procéda au pansement du blessé, et lui ordonnant de se mettre au lit et d'y rester en une complète tranquillité, il crut pouvoir lui promettre que, huit joun après, il serait radicalement guéri.

Dès le lendemain, eu effet, la plaie perdant son aspect livide, se mit en voie de se cicatriser rapidement. Or, à mesure que le mal s'éteignait, le capitaine Lambert, déUvré des rongeantes douleurs qui faisaient autrefois le tourment de sa vie, était

comme transporté en un paradis, et à Taigre et bilieuse disposition par laquelle avant sa délivrance il était sans cesse dominé, il sentait se substituer une bienveillance qui, en réalité, formait le foDds de son caractère, aigri jusque-là et en quelque sorte dénaturé par l'atrocité de ses souffrances.

L'aide-major, comme on 8*en doute, fut le premier à ressentir les effets de celte heureuse transformation, et à la reconnaissance sans bornes, qu'à dater de cette époque, lui voua son malade, on put voir une seconde édition de Tànecdote du lion guéri par Androdës. S'étant peu après trouvé en état de sortir, le capitaine Lambert, pour inaugurer en lui le nouvel homme, chargea Cousinot de réunir en un repas tout le corps d'officiers ; là, le verre à la main, faisant amende honorable de son passé, le capitaine prit la parole et dit : c Mes chers camarades, j*ai t été jusqu'ici ce qu'on peut appeler un paroissien désagréable,

• mais il ne faut pas m'en vouloir. Voilà, ajouta-t-il en tirant

• de sa poche l'étrange déplut extrait de sa blessure, la vraie 1 et unique cause de mon mauvais caractère, car vous compre-

• nez qu'un homme qui possède pendant vingt- cinq ans, entre

> cuir et chair, un pareil locataire, peut bien n'avoir pas tou-

• jours en\ie de rire, et être entraîné à quelques vivacités. » A partir d'aujourd'hui, je compte que vous me trouverez un « autre homme; Cousinot, que je vous présente comme un

> talent à faire oublier un jour les I^rrey et les Desgenettes, » et en parlant ainsi, il frappait sur Tépaule de son Ubérateur assis à ses cAtés, • est là pour vous dire que l'état du physique est

• bien pour influer sur le moral d'im homme, et maintenant I que me voilà accouché, j'espère enfin ne plus élre cette bêle t du Gévaudan, que vous avez connue toujours prête à mon- » trer les dents et à mordre. Que ceux donc d'entre vous qui

f auraient eu à se plaindre de moi, reçoivent ici mes excuses, j» et honorez-moi tous un peu d'une amitié que mes façons, mes » manières tâcheront désormais de me mériter, p

Cette petite allocution, faite de cœur et d'une voix émue, produisit tout Teffet que son auteur en pouvait attendre^ et elle marqua dans son existence le commencement d'une ère nou* velle où de solides et estimables qualités prirent en effet la place do la haïssable allure que sa vie avait jusque-là affectée.

Quelques années plus tard, Tâge légal de la retraite, contre laquelle, malgré le mauvais état de sa santé, il s'était jusque-là défendu avec fureur, ayant sonné pour Lambert, au lieu de parler, comme par le passé, de tuer son colonel, le chef de bu* reau et le directeur du personnel, calculant qu'avec sa pension et son petit patrimoine il pourrait mener une existence douce et tranquille, il se laissa exécuter de bonne grâce, et, adoucissant le regret qu'il éprouvait de se séparer de son ami Gousinot par la promesse que lui fit celui-ci de venir le visiter quelquefois, il se retira à Mantes, son pays natal, où nous voyons aujourd'hui l'aide-major arrivant pour le retrouver,

La nuit, qui vient de bonne heure dans la saison où Ton était alors, avait déjà commencé d'assombrir les rues de la petite ville devenue la résidence de Limbert, lorsque Taide-major, après avoir franchi les quinze Houes qui séparent Mantes dQ Paris, (ut déposé i l'hôtel du lÂon i'gr par la voiture publique qui l'avait amené,

'C'était la première fois que, depuis leur séparation, il YÎÛtait le capitaine; il eut donc besoin de prendre quelques indio&lîons pour trouver son domiale. Comme il arrive toujours en pareil cas, les renseignements furent plus nombreux et plus empressés qu'exacts, et notre voyageur était exposé au danger de s*engager dans une longue et difficile recherchersi son étoile n*eût amené au bureau de la diligence une servante venant savoir si un pa* quet qu'attendait son maître avait été apporté par la voiture ce jour-là.

Entendant demander la maison du capitaine Laml>ert :

— Not* maître n'est pas mal chanceux,. dit joyeusement cette fille ne trouvant pas Tobjet qu*elle était venue chercher, au lieu d*un paquet c'est un ami qui lui arrive ; j* vais vous conduire, monsieur, ajouta-t-eile, si vous voulez bien me suivre.

Et, munie par bonheur de son Mot, elle se mit en route, suivie de Taide-major, qui échappa ainsi à Thorrible désagrément d'errer à la nuit noire dans un pays inconnu, à la piste d'une maison qui, douée, selon la capricieuse topographie de ceux qui vous l'enseignent, d'une sorte d'ubiquité, est souvent située sur trois ou quatre points différents de la ville, avec cette circonstance aggravante que la distance d'un de ces points à l'autre représente presque toujours le plus long trajet qui puisse se faire dans une enceinte donnée, et vous renvoie d'un pdle à l'autre chercher la solution du problème que vous vous êtes proposé.

Tout en cheminant, Cousinot interrogea sa conductrice; il voulait savoir si son ami Lambert se louait de son séjour à Mantes et comment il y passait sa vie.

— Oh I monsieur, répondit cette tille, l'capitaine s'plaît trèsbien ici. Il donne dans les fleurs, et on peut dire qu'il n'y a pas deux jardins troussés comme le sw dans la ville; c't automne y avait foule pour voir ses dahlias, qu'il en a de toutes les espèces. L'hiver, s'trouvanl un peu plus désœuvré du jardinage, il s'rattrape sur sa pipe et lit dans des livres oùs qu'on raconte des guerres et des traits d' soldats français, et puis il fait des feux d'enfer parce qu' c'est pas comme à Paris où le bois est si cher ; y a aussi quétefois monsieur l'adjoint qui vient jouer avec lui l'piquet, et qu'i s'disputent ensemble sur la politique dont monsieur parle d'après V Constitutionnel; mais

LE CAPITAINE LAMBERT /i9

sans se fâcher, parce qu'ils s'entendent assez bien sur ce qu'il n' fem pas d' jésuites et qu' la congrégation est une horreur ; tout ça lui fiiit passer Ttemps à c't homme, et puis, dame, je l*soigpe, parce qu'ayant été avant lui chez un curé, je m' connais pas mal à un ménage. Et puis je lui fais du café, faut voir! qui dit qu' c'est dommage d'y mettre de l'eau-devie pour faire son glotia, mais c'est plus fort que lui, il lui faut son gioria, à c't homme, et il n' dormirait pas sans ça.

— D'après ce que vous me dites là, fit Cousinot quand celte longue ébauche d'intérieur fut enfin terminée, le capitaine vit assez seul et ne fréquente pas grand monde ici?

— Ah ! pour ça non, il n'aime pas à fréquenter ; lùoi non plus je n'aime pas les connaissances, parce que, voyez-vous, les langues faut qu'ça parle, et pour entendre dire du mal de tout r monde c'est pas la peine; avec ça qu'y a beaucoup à faire, sans que ça paraisse, dans une maison, continua avec importance la bonne ménagère ; c'est pas tout que l'ouvrage courante, faut entretenir le linge, couler les lessives ; pour le vin, par exemple, c'est monsieur qui 1' colle lui-même et qui l' met en bouteilles, mais excepté d' son jardin il n' se mêle de rien. Faut dire aussi qui me paye un bon gage...

— Et sa santé? interrompit raide-major,qui finissait par être mieux informé des affaires de la servante que de celles de son ami.

— Sa santé 1 mais il s' porte comme un charme, et dire qu'il avait été condamné par tous les médecins et qu'il n'y a qu'un nommé Cousinot, dont il me parle toujours, qui a vu clair dans son tempérament. L' connaissez-vous, monsieur, c'sirurgien-lkl

— Un peu, repartit l'aidc-major en riant et tout heureux d'apprendre que Lambert conservât toujours pour lui la même ferveur de reconnaissance.

60 LE CAPITAINE LABIBERT

Cependant on était arrivé au logis du capit^iinc, et on juge de son ravissement en voyant la visite inattendue qui lui arrivait.

Il en eut la surprise aussi complète que possible, car Taidemajor, aq moyen du passe-partout de la servante, entra sans être annoncé par la sonnette, et trouvant, chose parfaitement croyable, le bon Lambert assoupi au coin du feu sur un volume des Victoires et Conquêtes, il fut obligé de le secouer par le bras pour se faire reconnaître de lui.

— Est-ce que je rêve? s*écriait le capitaine en embrassant son cher docteur. (Il est de remarque que pas une classe de citoyens n'est plus chaude à Tembrassade que les militaires.)

— Non, parbleu, répondait Cousinot, c'est bien moi en chair et en os, et ayant, qui plus est, une faim de tous les diables.

— Nous avons de quoi y pourvoir, répondit Lambert, appdant aussitôt sa servante pour lui commander de hâter le dîner et de faire avancer quelque corps de réserve afin de faire face à l'appé* tit du survenant.

Cette fille étant entrée :

— Eh bien ! lui dit son maître, le voilà Marguerite,* ce Cousinot dont je te parle tant, je ne m'attendais pas à te le montrer sitôt ; que dis-tu de ce lapin-là ?

— J'dis qu'il est un peu traître ; j'suis venue avec lui de la déligence, puisque c'est moi qui l'ai conduit ici, et je lui ai justement demandé si i connaissait votre ami Cousinot, i ma dit : Un peu, l'farceur !

— Ah ! c'est que, vois-tu bien, dit le capitaine, c'est un compère qui en sait plus long que toi et moi et tout le régiment, sans en excepter le tambour-major, qui se croit cependant un personnage, quand il a son colback en tête et qu'il fait mouliner

sa canne.— Ah çà ! c'est pour quelques jours, j'espère, que nous TOUS avons ici? fit le capitaine s'adressant à son hôte.

— C'est-à-dire, repartit Faide-major, que je prends la voiture qui passe à dix heures ; le colonel m'a accordé la journée d'au joardliui tout en gros, et il faut que je sois à Paris demain matin.

— Eh bien, ça valait la peine de se déranger, dit Lambert avec désappointement.

— Certainement que c'était la peine, j'avais à vous causer de quelque chose, et enfin, depuis cinq heures qu'il est maintenant jusqu'à dix heuies, on a encore le temps de se dire bien des paroles. D'ailleurs, le service, voyez-vous, je commence à en avoir assez, et d'ici à quelque temps je pourrai bien faire comme vous et le planter là. Alors, Dieu merci, on pourra se voir sans la permission du colonel.

— Il est sûr, mon ami, repartit Lambert, qu'avec vos talents vous pouvez très-bien vous mettre à pratiquer dans le civil où vous auriez plus d'argent et votre indépendance. Par exemple, tenez, si vous vouliez venir vous installer ici, vous gagneriez gros comme vous ; c'est étonnant depuis le commencement de l'hiver ce qu'il y a eu de catarrhes et de petite rougeole ; eh bien ! ils ne sont que deux pour ça, et pas forts, allez 1 vous n'auriez pas grand'peine à les dégotter.

— Ah ! fit l'aide-major d'un air qui voulait dire beaucoup, j'ai une idée en tête, dont je suis venu vous parler ; au dessert, je vous conterai ça.

Le diner ne tarda pas à être servi ; et, à la rapidité avec laquelle il avait été préparé, on put s'assurer que les auxiliaires, mis en réquisition pour la circonstance, ne tenaient dans le menu qu'une place assez secondaire ; ce qui suppose que l'ordinaire du

capitaine était sur un bon pied, et que le cher homme ne se laissait point pùtir.

Après qu'en Lien mangeant ou eut causé de la position des camarades, des changements survenus dans le régiment, de quelques anecdotes graves ou scandaleuses qui en formaient la chronique ; passé h poire et le fromage, dame Marguerite ayaut déposé sur la table plusieurs bouteilles de liqueur, parmi lesquelles il s'en trouvait de la façon du capitaine, et versé cet incomparable café dont elle s'était vantée davoir la recette, les pipes furent allumées, on remit du bois sur le feu, et la conversation promit, plus que jamais, de devenir intéressante ; lemo* ment des confidences était arrivé.

— Mon cher Lambert, fit Taide-major, je suis venu vous demander un service.

— Vous, Gousinot ! répondit le capitaine, vous savez que ma vie est à nous deux ; parlez.

— Je vous dirai, mon cher, que je suis sur le point de m'embarquer d:ms un duel...

— Un duel, interrompit Lambert, alors il s*agit d*élre votre témoin T

— Oh ! non pas un duel comme vous Tentendez : mais un duel ; comment dirai-je ça?... un duel... social...

— Expliquez-vous mieux, fit le capitaine, c'est une espèce que je ne connais pas.

~ Enfin, je voulais dire que moi, chétif, moi, carabin obscur et sans le sou...

— Qu*appelez-vous un carabin obscur, un homme qui a fait une cure comme la mienne 1

bk LE CAPITAINE LAMBERT

— Je suis, reprit l'aide>major, sur le point d'entamer une lutte avec une famille puissante, qui me roulera si je suis le moins adroit ou le plus faible, et qui mettra à mes pieds son crédit et sa fortune si je suis le plus habile.

— Oui-da ! fit Lambert, étonné de cette révélation encore assez nébuleuse pour lui.

— Maintenant, vous allez me dire comment un pauvre chiru^ gien de régiment peut-il avoir la prétention de lutter contre des gens aussi bien placés pour se défendre? Ce sera la fable du pot de terre contre le pot de fer ; et, en fin de cause, Taidemajor Gousinot pourrait bien n'être qu'une cruche, et une cruche fêlée, qui mieux est.

— C'est assez mon idée que vous rendez là, fit le capitaine. — Mais si l'aide-major Cousinot avait un talisman?

— Un talisman! répéta Lambert de plus en plus ébahi?

— Oui, s'il avait dans les mains.de quoi terrifier ses ennemis; de quoi les abaisser et les aplatir, si bien qu'ils seraient devant lui aussi petits garçons qu'un enfant de troupe devant son colonel?

— Dame, repartit Lambert, il est clair que (es autres, se trouvaut les plus faibles, ce serait lui qui serait le plus fort.

— Eh bien ! mon cher, reprit Cousinot, tirant de sa poche un paquet de papier cacheté soigneusement; ce talisman, le voilà. Avec ce peu de paperasses, je me charge de mettre en déroute les aristocrates que j'ai pour adversaires, et je ne me donne pas trois mois pour élre un personnage, si peu que je sois secondé.

— Et en quoi peut-on vous être utile? demanda Lambert.

— Rien de plus facile et de plus simple que l'assistance que j'attends de votre amitié. Vous êtes le maître chez vous, n'est-il pas vrai, et vos meubles ferment bien à clé ?

— Je m*en flatte au moins, répondit le capitaine.

— Vous n*avez pas de femme, pas de maîtresse pour fureler dans vos cachettes, et vous dérober un secret ?

— Pas de femme et pas de maîtresse, répéta Lambert, ce dont j'enrage bien quelquefois.

— Vous pouvez alors prendre ces papiers qui font ma force, comme à Samson ses cheveux, puis me les receler en unendroit sûr où, vous et moi seulement, sachions qu'ils sont déposés, de manière à les mettre à Fabri d*un coup de main.

— Assurément, dit le capitaine, tout cela peut se faire ; mais je TOUS avoue que j'aime assez à voir clair à mon ouvrage, et il me semble que vous me parlez là d'une affaire assez em^ brouillée.

— Vous entendez, mon ami, reprit Taide-major, que consentir i m'aider sans* comprendre, c'est là le service : car, s'il ne s'agissait que de me garder un chiffon de papier dans un tiroir, ce ne serait pas la peine de faire appel à votre amitié, un no* taire pratiquerait la chose aussi bien et mieux que vous.

— Ce que vous dites là est par£ûtement juste, répliqua le capitaine, mais mon amitié doit-elle vous laisser embarquer dans une affaire de cette importance sans vous adresser quelques observations ?

— Pour ce qui est de vos observations, dit Cousinot, elles porteraient probablement à faux, puisque, pour bien parler d'une chose, il faut la savoir, et que je ne puis vous en dire plus que je ne vous en dis là ; d'ailleurs vous me conteriez pour me faire quitter mon idée tout ce qui se pourrait trouver de plus sensé et de plus fort en raisonnement, que vous y perdriez votre latin ; mon parti est pris.

— Ah f fit Lambert, puisque vous êtes si gentil et si com-

mode à persuader, je rengaine mon sermoi^; mais avant que vous me disiez ce que j*ai à faire, une question seulement,

— Dites, repartit l'aide-major.

— Éles-vous bien sûr, la main sur votre conscience, quevotre projet n'a rien de louche dans sa moralité, et que Tentétement que vous en avez ne vous fait pas d'illusion là-dessus ?

— A cette question je n*ai que deux mots à répoudre. Nonseulement en agissant comme je me propose de le £dre, je ne porte dommage à personne, mais je suis au contraire une espèce d'instrument employé par la Providence à la réparation d*une grande injustice.

— Alors, lit Lambert, donnez-moi vos papiers.

Cousinot livra le paquet cacheté au capitaine, qui alla aussitôt le serrer dans un tiroir dont il dta la clé.

— Je le cacherai mieux que ça, dit le dépositaire, quand vous serez parti, c'est en attendant que je le mets là.

— Maintenant, fit Taide-major, j'ai à vous donner quelques instructions. J'ignore absolument comment mes adversaires prendront la chose, s'ils se fendront contre moi en tierce ou en quarte, enfin les coups que j'aurai à parer.

— Mais, mon ami, vous avez le diable au corps ! vous allez attaquer sans avoir reconnu...

— Il se fait tard, dit i'aidc-major en interrompant, et si vous ne me laissez pas dire, je manquerai la voiture ou je n'aurai pas le temps de vous expliquer les choses.

— Satanée caboche ! s'écria le capitaine en avalant un verre de rhum pour faire diversion à la cruelle domination que Cousinot exerçait sur lui.

— Je sais seulement de très-boune source, continua Cousinot, qu'avec toute leur aristocratie, ce sont des gens assez peu

délkats sur les moyens. Je regarde donc comme très-possible, une fois qa*ils sauront les armes terribles que j*ai contre eux, ipi*iis essayent de se dé&ire de moi.

— Us feront, saprebleu, bien ! interrompit Lambert avec une comique indignation, et vous n'aurez que ce que vous méritez.

— Oui, mais une fois que je les aurai avertis que le talisman est en lieu sûr et inexpugnable...

— Oh ! pour ça, fit Lambert, ne s'embarrassant pas de la contradiction, ils n*ont qu*à venir, ils seront bien reçus.

— Laissez-moi donc dire, fit Cousinot avec impatience.

— Je TOUS écoute, dit le capitaine, c une fois que vous les

• anrei avertis que le talisman est en lieu sûr et inexpu-

• gnable... •

— Si j*ajoute, continua Faide-ina'or, que du jour où on entreprendrait quelque chose contre moi, le dépôt fera explosion et éclatera, vous comprenez qu'au lieu de vouloir m'arracher un cheveu de la tète, ils me mettraient plutôt dans du coton.

— Ça se comprend, dit Lambert, mais je ne vois pas ce que f aurai à faire dans tout ça.

— Cependant, reprit Taide-major, comme il serait a toute force possible qu'ils ne tinssent pas compte de mes menaces et qu'ils me fissent, malgré le danger que je leur aurais signalé, un mauvais parti ; ne voulant pas leur donner ma peau gratis et rester comme un sot sur le champ de bataille, c'est alors que vous intervenez. Aussitôt que vous apprenez que vôtre pauvre Cousinot a eu du dessous, vous ouvrez le paquet que je vous confie, et vous y trouvez mes dernières volontés que je vous charge d'exécuter.

— Jolie idée que vous me mettez là devant les yeux, fit alors

53 LE CAl>ITÂINE LAMBERT

le capitiiinO) et dire qu'un homme raisonnable s'organise ainsi à plaisir un casse -cou 1

— Mais encore une fois, repartit Taidc-major, il y a tout lieu de penser que raflairc s'arrangera à Tamiable, et c'est par excès de prudence que je prévois tous les cas.

— Vous prévoyez tous les cas, c'est-à-dire, repartit Lambert, que j'en vois une foule qui ne sont pas prévus, ainsi, vous pouvez mourir de mort naturelle, ou bien on peut vous fiiire disparaître sans que personne sadie ce que vous êtes devenu, ou bien vous pouvez faire un voyage.

— Si je venais à mourir de mort naturelle^ dit Taide-iiiajor, les pauvres gens n'en seraient pas la cause, et après vous être bien assuré que je n'ai pas succombé a un guet-apens, vous jetteriez le paquet au feu. Si je faisais un voyage, je vous verrais naturellement avant mon départ ou je vous écrirais et vous donnerais des instructions nouvelles. Mais» pour le cas d'une dis-» parition de mon individu, n'ayant pas laissé de traces, mettons le délai à six mois depuis le jour où j'aurais été escamoté. Ces six mois écoulés, ma foi, vous ouvririez le paquet et feriez comme si vous aviez la certitude de ma mort violente. Toutefois, je ne saurais trop vous le redire pour vous tranquilliser, ce qui est probable, c'est que la crise où j'entre aujourd'hui, d'ici à trèspeu de temps^ aura une. terminaison favorable et que toutes ces précautions seront superflues.

Au moment où s'achevait le long exposé de cette ténébreuse et bizarre entreprise, la servante de Lambert entra dans la chambre où les deux amis étaient encore attablés ; et, s'adressant à Cousinot:

— Si monsieur, dit-elle, veut partir par la voiture de ce soir, il est temps, les trois quarts de neuf heilres viennent de sonner,

et la diligence est quelquefois en avance, quoique souvent elle soit plolM en retard.

— Merci^ ma fiUe, fit Cousinot en* se levant et en s*enveloppant dans son manteau, je m'endormais là sur le ruti ; puis, s'approchant de Lambert, qui paraissait absorbé dans d'assez pénibles réfleidons ; à bientôt, mon ami, dit-il en lui tendant la

— Attendez, dit Lambert, comme on se réveillant d'un rêve pénible, je vous accompagne à la voiture.

— A quoi bon aller vous geler f dit alors Taide-major; restez donc auprès de votre feu.

— Est-ce que je suis assez sûr de vous revoir, lui répondit Lambert à voix basse et en lui serrant vivement le bras, pour me priver de quelques minutes que j'ai encore à passer avec vous ? Parlant ainsi, il prit le fallot que sa servante avait allumé, et sortit de la maison suivi de Cousinot.

Leur conversation, durant le trajet jusqu'à la diligence, fut assez morne, quoique l'aide-major affectât une gaieté qui n'était peut-être pas sans un mélange de sérieuses préoccupations.

Le moment de la séparation venu, Lambert se jeta au cou dâ son ami, qu'il tint longtemps embrassé ; puis, comme Cousinot fut monté dans la voiture :

— Au moins, écrivez-moi bientôt ! lui cria le capitaine. Cependant les relais avaient été attelés, le postillon était en.

selle, mêlant au concert formé par les hennissements et le bruit des grelots, l'harmonie de cette langue inarticulée dans laquelle ses pareils ont accoutumé de s'entretenir avec leurs chevaux ; bientôt après, du fouet et de la voix il mit en mouvement la lourde machine roulante, qui emporta rapidement l'aide-majdr où rappelait sa destinée.

Pendant que Cousinot se mettait en route pour regagner Paris, sortant de rOpéra où avait eu lieu, ce jour-là, une représentation à bénéfi^ey la famille Chabourot rentrait à son hôtel, ramenée par un fougueux attelage, qui seul eût suHi pour constater son opulence et la faire tenir pour heureuse entre les heureux du siècle.

Arrivée à son appartement, M""^ de Chabourot dit à la femme qui se présentait pour faire son oflicc de camérièrc, qu'elle se passerait, pour ce soir-là, de ses services, et en même temps elle retint auprès d'elle sa fille, en lui Aiisant connaître qu'elle avait à lui parler avant de se mettre au lit.

L'ayant, avec une sorte de solennité qui indiquait une communication de quelque importance, engagée à s'asseoir :

— Si depuis quelque temps, lui dit-elle, vous n'étiez pas profondément préoccupée et distraite, vous auriez remarqué entre

K"* de Janvry et moi de fréquents pourparlers auxquels votre perspicacité naturelle vous aurait fait comprendre que vous étiez méiée.

— Moi ! fit avec un étonnement la jeûne fille.

— Oui, vous, Thérèse, reprit M^e de Chabourot, que mon amèur de mère a toujours entourée d*une ardente sollicitude et qui allez en avoir une nouvelle preuve dans la confidence que j'ai à vous faire ici.

— Je vous écoute, chère maman, répondit M"' de Chabourot dont on comprend que Tattention avait été tout d'un coup éveillée par ce début.

— Je ne sais, reprit la baronne, si au bal qui eut lieu ici il y a trois semaines, vous avez remarqué un jeune homme que sa tournure et ses £içons par£ûtes peuvent faire distinguer facile, ment.

— Mais il y avait beaucoup de jeunes gens très-bien, repartit Thérèse.

— Sans doute, dit M«« de Chabourot, mais celui dont je vous parle a dansé avec vous, et il est si particulièrement fait pour ne point passer inaperçu que vous seriez à peu près la seule dan^ la mémoire de laquelle il n'eût pas laissé quelque ombre de souvenir.

— La danse fait bien du tort aux danseurs atiprès de nous autres jeunes filles, repartit W^' de Chabourot, et je vous assure que, dans cette soirée, je n'ai rien vu dans le détail.

-7- Vous dansiez assez langoureusement ce jour-là, reprit la baronne, et je sais peut-être une autre raison du peu de clairvoyance que vous avez montré en cette occasion ; mais c'est là un sujet sur lequel nous aurons tout à l'heure l'occasion de revenir.

En attendant, puisque votre mémoire se trouve dans Timpossibilité ^))SoIue de me venir en aide, laissez-moi vous apprendre, à défaut de la vôtre, l'impression à peu prôs générale que j*ai recueillie touchant la personne dont je vous entretiens.

Il faut croire que le sujet auquel M°^e de Chabourot avait parlé de revenir^ était.pcu agréable pour Thérèse ; car, en entendant cette parole, elle avait baissé les yeux, et une contrainte marquée se peignit dans ses traits.

— Je vous dirai donc, reprit la baronne, quoiqu'il soit assez ridicule de parler comme un passe-port, que celui qui n'a point su obtenir un seul de vos regards, est un jeune homme d'une taille élancée, d'une figure aussi avenante que distinguée, se mettant d'un très-bon goût, et qui, au dire de cliacun, était incontestablement 1 homme le plus élégant de tous ceux que j'avais réunis dans mon salon.

Ayant fait i ci une pause comme pour indiquer la transition â un autre chapitre :

— Pour ce qui est du moral continua M^e de Chabourot, il passe pour s'exprimer en très-bons termes, pour avoir quelques talents agréables, pour être d'un esprit fin et cultivé, et ce qui annonce un heureux caractère, pour ne pas faire, le moins du monde, vanité de tout le mérite que l'on reconnaît en lui.

^- Vous dites? demanda la baronne s'interrompant elle-même et prenant apparemment en mauvaise part le silence dans lequel la jeune fille laissait passer ce long défilé de louanges»

— Rien, maman, répondit Thérèse, je vous écoute.

— En supposant, du reste, reprit la noble dame, que quelques* unes des qualités que je viens d'énumérer puissent lui élre contestées, il n'en est pas de même de quelques avantages à lui

moins immédiatement personnels. Par la mort de ses parents, il est en jouissance de soixante mille livres de rente. Du fait de son oncle, mort aussi sans enfants et qui avait été autorisé par le roi à lui transmettre son titre, il n*attend que l'âge légal pour siéger à la chambre des Pnirs ; il a d*ailleurs un fort beau nom, il s'appelle M. de Preneuse et est le neveu de M»>e de Janvry.

— 11 faut convenir en effet, dit Thérèse sentant bien que son mutisme ne pouvait pas convenablement durer plus longtemps, que peu de gens pourraient se flatter d*étre nés sous une si heu-reuse étoile.

^ Maintenant, reprit la baronne, il vous faut savoir que s*il n*a pu parvenir à se détacher pour vous un peu en relief, au milieu de la foule, il en est tout autrement de Timpression que vous avez produite sur lui. Il vous a prodigieusement admirée, vous trouve belle, gracieuse et distinguée...

— Maman, fit M"^ de Chabourot en demandant grâce.

— Depuis le bal où il vous a vue, il ne cesse de parler de vous à sa tante, qu'il sait être dans mes relations habituelles; enfin ^ il a si bien fait, qu'il y a huit jours. M'"'' de Janvry est arrivée ici avec des airs ofiiciels et négociateurs, et comme d'ail • leurs, soit dit entre nous, vous êtes un parti fort passable, elle m'a demandé votre majn pour son neveu^ dont vous comprenez maintenant que je vous aie parié un peu longuement.

— Oui, maman, répondit Thérèse, les yeux attachés sur la valencienne de son mouchoir, qu'elle faisait négligemment glisser dans ses doigts.

— Ah! reprit M"* do Chabourot, j'oubliais de vous dire ; car je vous ai parié de ma sollicitude maternelle dans cette affaire, et jusqu'ici je n'aurais vraiment aucun mérite à tout ce qui s'est

èli LB CAPITAINE LAMBERT

fait; que» par mon influence, M*^* de Janvry s*engage à avantager M. de Preneuse de deux cent mille francs, ce qui est une addition de dix mille livres de rentes, qui se retrouvent dans une existence si largement dotée qu'elle soit. Voyez»vous à présent quelque objection à faire à nos projets ?

— Mais, fit timidement Thérèse, une chose aussi sérieuse qu'un mariage entre gens qui ne se connaissent pas !

— Vous venez, repartit M"'^ de Ghabourot, de passer toute une soirée ensemble, car notre partie d'Opéra n'avait pas été arrangée à une autre intention ; je ne sais ce qu'il vous a semblé de M. de Freneuse^ mais je sais que, pour lui, il n'a trouvé dans cette rencontre que des raisons nouvelles de persister dans son désir ; car il Ta dit tout bas à sa tante qui me l'a répété en sortant.

— M. de Preneuse, dit alors M^' de Ghabourot, avait en cette occasion un grand avantage ; son attention était prévenue, pendant que la mienne ne l'était pas; il doit donc naturellement avoir de l'avance sur moi.

— Ce que vous dites là, repartit la baronne, est Irès-fineroent exprimé, mais c'est plutôt là une chose spirituelle qu'une chose sensée. Vous comprenez que l'assentiment déjà donné par votre père et par moi à ce mariage, vous dispense d'appliquer à la personnalité de M. de Preneuse toute la profondeur de réflexion dont vous êtes capable : il suffit donc que vous vouliez bien avouer que rien en lui ne vous déplaît.

— Je mentirais, répondit la jeune fille, si je disais qu'il m'a déplu en quelque chose, mais ce sentiment tout négatif...

— Complété, interrompit madame de Ghabourot, par la détermination d'un père et d'une mère qui, en pareille circonstance,

ODt le droit et le devoir de vouloir jusqu*à un certain point pour leur enfant, me paraît parfaitement suffisant pour assurer le bonheur d'un ménage. Je n*hésite donc pas à vous prévenir que demain, M. de Preneuse vous sera présenté officiellement sur le pied que je vous ai dit.

— Mais enfin, reprit mademoiselle de Chabourot avec quelque hésitation...

— Écoutez-moi, Thérèse, dit alors la baronne d*un accent impérieux, votre résistance à un établissement de tous points si convenable, n'est point de celles qui s'expliquent naturellement. Ce jeune fou, qu'il y a quelques mois M. de Chabourot crut devoir éloigner de cette maison, où imprudemment notre bon cœur Pavait admis, n'encourut ce traitement qu'à la suite de la révélation qui nous fut Êdte de prétentions aussi folles que dés* ordonnées; ne me laissez pas entrevoir que ses prodigieuses illusions avaient trouvé un écho dans votre cœur, et que M. de Preneuse soit exposé à l'étrange bumiliation d'une pareille rivalité.

— Celui dont vous parlez n'est plus, répondit Thérèse avec une nuance d'amertume.

— C*^est justemeut l'attitude par vous* gardée quand cette nouvelle nous parvint; ce sont vos airs dolents et préoccupés depuis ce moment, et couronnés aujourd'hui par la répugnance avec laquelle vous entendez parler d'une al&ire que toute autre accueillerait d'enthousiasme ; ce sont toutes ces étrangetés qui pourraient aussi me conduire à d'étranges soupçons:

— Mais, dit Thérèse, je connaissais ce jeune homme dès l'enlance, sa fin fut déplorable; quoique indirectement, je fus cause de sou malheur, comment donc aurais-je appris sa mort sans émotion?

— Il y a à toute chose, ma chère enfant, des nuances infinies, repartit M°** de Chabourot, et ce n'est pas à une personne d'un esprit aussi distingué que le vôtre qu'il est néces-' saire de les indiquer. N'insistons donc pas sur la mesure plus ou moins parfaite que votre bon cœur a pu marquer dans l'expression de regrets qui se comprennent et s'excusent; mais vous sentez que, devant trouver une explication à un refus qui de lui-même serait inexplicabe, votre père et moi serions, malgré nous, entraînés à voir dans votre résistance la filiation d'une pensée compromettante et romanesque. Ainsi donc, replacezvous dans la vie réelle, prenez un peu mieux le bonheur qui vous arrive eu patience, et soyez ce que l'on vous a toujours connue d'ailleurs, une fille respectueuse et sensée.

— Mais tapt de précipitation, fit Thérèse, est-elle donc si nécessaire?

— Peut-être, repartit M°* de Chabourot, D'abord la recherche de M. Preneuse me parait pour vous si avantageuse, que mon instinct est de la traiter comme une occasion, c'est-àdire comme une de ces occurrences avec lesquelles on n'hésite pas. Et puis, n'y eut-il pas d'autre raison ; M°ie de Janvry, qui est à ménager, insiste et me persécute : « Mon neveu, me ditelle tous les jours, se meurt d'amour, et votre fille, que je sache, n'a aucune raison de ne pas l'honorer de son assentiment. Du reste, a-t-elle ajouté ce soir en me quittant, il en sera ce qu'il pourra ; mais, au risque d'une avanie, je vous préviens que demain, sans plus de remise, je vous présente M. de Preneuse sur le pied de cadidat à votre alliance. » Vous voyez, mon enfant, ajouta M""* de Chabourot, qu'il n'y a pas à reculer, Jusqu'à demain, du reste, vous avez et au delà le temps nécessaire pour prendre une si facile résolution! Maintenant, bonsoir I car, malgré

rintirét de notre conversation, je sens que le sommeil me gagne.

Ainsi congédiée, Thérèse se leva ; s*approchant de sa mère, elle en reçut sur le front un de ces baisers en manière d'acquit, menue monnaie de famile à laquelle Thabitude donne au moins autant cours que raffection; après quoi, elle se retira dans sa chambre pour penser à ce qui venait de lui être dit.

Le mariage dont il était question pour M"* de Chabourot notait point un mariage de convenance dans Tacception la plus ordinaire et la plus étendue de ce mot. 11 est bien vrai de dire que les avantages sociaux dont M. de Preneuse se présentait entouré avaient été une raison déterminante pour qu'il fût accueilli avec empressement; mais un mérite intrinsèque, et justifiant assez bien les éloges que nous venons d'entendre faire de sa personne, le rendait un parti véritablement fort désirable, et qu*une jeune fille devait accepter avec un sentiment tout auln: que celui de lu résignation.

Aussi, quelles que fussent les secrètes répugnances déposées dans le cœur de Thérèse par certains faits antérieurs, qui, déjà indiqués, seront plus complètement expliqués, elle fut la première à comprendre qu'elle se ferait une position difficile, et extérieurement au moins, très-peu digue d'intérêt, en refusant

de donner les mains aux arrangements déjà pris, quoique sans sa participation. Le lendemain donc, quand il s'agit avec M. de Preneuse de cette sotte et ridicule formalité, néanmoins nécessaire, qu'on appelle la première entrevue , M">® de Chabourot trouva sa fille à peu de chose près> dans la disposition où elle désirait la voir; Tair de languissante tristesse épandu sur toute sa personne, pouvant passer pour celte réserve du bon goût qu*apporte toujours une fille bien élevée dans les rencontres pareilles à celle qui se préparait.

Suivant sa menace ou sa promesse, comme on voudra rappeler, M"* de Janvry arriva sur les deux heures à Thôtel Chabourot, accompagnée de M. de Preneuse. Nous ferons grâce à DOS lecteurs des propos quasiment stéréotypés qui furent tenus lors de cette sorte d'échanges de ratifications matrimoniales. Une chose pourtant digne de remarque fut une parole de M. de Preneuse qui, après avoir été assuré par Thérèse même, d'un timide consentement, la pria néanmoins de prendre tout le temps qu'elle voudrait, pour se confirmer dans sa détermination ou pour s'eD dédire, dans le cas où les soins qu'il était admis à lui rendre ^ne lui seraient pas agréables. Peut-être de la part d'un soupirant posé pour voir en tous lieux ses empressements bien accueillis, y avait-il dans cette humble attitude un fonds de fatuité assez transparente. Nous n'en croyons rien cependant : celui qui parlait ainsi, était un homme joignant à un certain sérieux dans le caractère une âme aimante et délicate, trèscapable de comprendre la différence pour un cœur qui se donne, entre vouloir et consentir ; et c'est, ce semble, de très-bonne foi qu'il faisait à sa fiancée crédit d'elle-même, jusqu'au moment où un autre sentiment que celui de l'obéissance filiale la déciderait à l'accepter pour mari. C'est, du reste, en ce sens

que son intention fut interprétée par M""" de Chabourot, qui lui sut un gré infini de cette discrète patience ; quant à M"^ de Janvry, qui était une petite femme pétulante, ayant pris démesurément feu sur ce mariage , elle ne faisait nul état de tout ce délai qui lui paraissait le plus ridicule du monde, et elle affectait au contraire, de n'appeler Thérèse que sa nièce, comme si la bénédiction nuptiale eût été déjà donnée aux époux. Aussi ne mettait-elle point de terme à sa visite , quoique déjà elle eût dit à deux ou trois reprises qu^elle étfiit attendue à une assembléç de chanté, lorsqu*un accident, très-peu notable en appa* rence, la décida enfin à lever la séance et à se retirer.

Un domestique entra et parla bas à ('oreile de M""* de Chabourot.

— )l fallajt 4|re que je suis en affaires, répondit-elle tout haut.

r- C'est ce que j*ai fait, madame, repartit le domestique; mais il dit avoir absolument à vous parler.

7- Mais quel homme est-ce ! fit la baronne avec impatience, 0St-€6 quelqu'un du monde ou bien un fournisseur qui apporte fla iiote ? Vous me dérangeriez pour un marchand de cirage, s'il en venait up ici pour m'offrir ses services.

— Il n*a pas Tair distingué, reprit le domestique, mais il est asses bien couvert.

— Allez lui demander son nom et ce qu'il me ireut, fit M""* de Chabourot pour conclure.

Cependant Mme de Janvry s'était levée et avait pris congé ; elle sortit avec M. de Preneuse, M. de Chabourot les reconduisant.

Dans l'intervalle, le domestique rentra et vint dire à sa roaî-

tresse que le monsieur en question ne Youlait point dire le but de sa mite et qu'il s'appelait Cousinot.

— Cousinot ! reprit la baronne avec une accentuation dédaigneuse qui faisait admirablement ressortir Tallure roturière de ce nom , je ne connais pas M. Cousinot. C'est quelque mendiant ou quelque aventurier, comme il nous en vient sans cesse, ajouta-t-elle de manière à être entendue de Taide-major qui s'était approché de la porte de l'appartement laissée entr'ouverte par le domestique. S'il a quelque chose à me dire qu'il récrive. Et en même temps elle passa dans sa chambre à coucher oiî Ton venait de l'avertir que sa couturière l'attendait.

Le soir du même jour, U«^^ de Chabourotalla dans le monde, et Ton remarqua qu'elle s*y montrait d'une gaieté charmante ; la bonne tournure que prenait le mariage de sa fille lui mettant le contentement au cœur. Comme elle rentrait, on lui remit une lettre exhalant une forte odeur de pipe, et qu'à la manière seule dont elle était pliée, on pouvait reconnaître pour ne point venir d'une personne au fait des habitudes de la vie élégante. L'ayant ouverte avec dégoAt et du bout des doigts, elle lut ce qui suit:

• Madame la baronne,

t C*est peut-être possible que je sois un aventurier ou un mendiant^ mais vous, vous êtes une voleuse, je le prouverai

quand vous le voudrez, pièces en maios ; pièces en mains, entendei-vous ? à vous et à votre mari.

> J'ai rhoDoeur d'être, ave : respect, madame la baronne, votre très-humble et très-obéissant serviteur,

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