‹ Le capitaine LambertChapitre 2 sur 42 · J.-F. COUSINOT · texte numérisé non relu

J.-F. COUSINOT

. » Cbirargien aide-major d'infanterie, rae Neove-Saint-Ëtiennc, hôtel du Cantal. »

Les termes de Tétrangc épître ci-dessus soulèvent trop rudement un coin du voile jeté jusqu^à présent sur la marche de notre récit pour que nous n'achevions pas de le déchirer» et que nous marchandions à nos lecteurs le reste du secret qui, trop longtemps peut-être, a mis à une dure épreuve leur curiosité.

Si Ton a bien voulu prêter quelque attention aux faits précé* demment accomplis, on se rappellera que, lors du décès de Leduc, M"* Bouvard avoua à M"** de Ghabourot qu*elle avait quitté pendant cinq bonnes minutes le malade. Or, dans de certaines occasions solennelles, c'est un siècle que cinq bonnes minutes ; on peut, du reste, juger de la valeur de cette remar. qae par ce qui se p«issa entre Gousinot et le moribond, durant la courte absence que fit la maîtresse de pension.

Aussitôt qu'ils furent seuls :

— Gc prêtre viendra trop tard, se dit avec angoisse le vieux domestique ; voulez-vous me rendre un service, monsieur le docteur?

— Assurément, i éprit Gousinot,

— G'est un dépôt que je veux faire entre vos maius, pour Tadresser à queiqu^un.

— Je m*en chargerai volontiers.

llx LB CAPITAINE LAMBERT

-<«- Tirez, je vous prie, la commode qui esl là en fece de mon lit.

Cottsinot tira la commode.

— Voyez, continua Leduc d'une ti»x brève et oitr^coupée, le carreau sur lequel pose le pied de derrière, à droite, vers le mur; trouvez-vous?

^ Oui, fit Taiée-majory un carreau descellé?

— Levez le carreau,

La chose fut facile à Cousinot, la brique présentant assez de relief pour offlrir de la prise.

•*— Voyez-vous dessous un paquet cacheté?

— Le voilà, dit Gousinot, mettant entre les mains du vieillard uae enveloppe qui paraissait renfermer plusieurs papiers.

— Voulez- vous replacer la oommode et le carreau, que M"** Bouvard ne voie rient

Gousinot remit en place le carreau et la commode. . — Vous lisez bien Tadresse?

— Très-bien : Monsieur Charles Villeneuve, soldat au 2"* régiment d'infanterie de marinef à la Martinique,

— Eh bien t dit le moribond en faisant les derniers efforts pour continuer, vous vous chargez de remettre?... II ne put achever; une convulsion le prit et il expira.

Fidèle exécuteur du mandat qu'il avait accepté, Gousinot ne parla de rien à M»'<ï Bouvard et s'occupa immédiatement de faire parvenir au destinataire le paquet qu'il avait reçu. Mais, ne voulant adresser que par une voie sûre des papiers qu'il devait supposer d'une grande importance, vu Tétrangeté des circonstances dans lesquelles ils lui avaient été remis, il se rendit au ministère de la marine pour aviser au moyen d'envoi le plus convenable.

Là, on lai apprit qa'il pondait s'ôter le souci de si mission. Le nommé Villenenre était mort plusieurs mois avant, de la fièvre jaune; on extrait mortuaire arrivé de la colonie seulement depuis quelques jours, constatait ce décès, dont Leduc n*avait pu être avisé.

Cousinot avait alors demandé si Ton connaissait au défunt des parents? Aucuns, lui avait-on répondu: son extrait mor^ tuaire, comme son engagement militaire, portait né de père et mère inconnus. Cousinot se trouvant de fait héritier du dépôt qu'il avait reçu, n'avait vu aucun inconvénient à ouvrir le paquet; loin de là, sa curiosité avait arrangé qu'il y trouverait peut-être l'indication de gens que son contenu pourrait intéresser et auxquels il les remettrait.

Sous l'enveloppe étaient recelés :

1* Un testament écrit en entier de la mnin d'un sieur Du Croof , propriétaire à Bourbon-l'ÂrchambauIt ; ledit testament daté du mois de juin 1817.

S° Une lettre d'une écriture de femme.

3"" Un volumineux factum de Leduc.

t)e ce factum de Leduc et des autres pièces soigneusement étuifiées, résultait Pensemble des faits suivants.

En juin 1817, le sieur Du Crouy était décédé, laissant une fortune assez considérable ; il avait fait son testament au profit du jeune Charles Villeneuve, son fils naturel, mais qu'il avait eu soin de ne pas reconnaître, parce qu'un enfant naturel dont on sait le père, ne peut recevoir de celui-ci, même par testament, qu'une part proportionnelle de sa fortune ; au contraire, Fenfant naturel non reconnu est légalement un étrange!* en fkveur duquel l'anonyme auteur de ses jours peut disposer en toute liberté.

Le sieur Du Grouy avait une sœur qui avait épousé M. do Cbabourot. Sachant depuis longtemps qu'elle devait être déshërilée au profit de Charles Villeneuve» elle avait circonvenu Leduc, domestique de son frère, qui, à sou instigation, aussitôt après la mort de son maître, avait dérobé le testament.

Toutefois, ce n'était pas sans stipul»*r quelques conditioas en fiveur de celui que Tou dépouillait, que Leduc avait consenti à pratiquer cette spoliation.

11 avait été convenu que Mn^o de Cbabourot se chargerait de Téducation du jeune Charles, et que plus tard, elle lui ferait épouser sa fille, ce qui serait une manière indirecte de restitution.

Les premiers engagements avaient été tenus. M>»« de Chabourot avait placé Charles Villeneuve dans un collège, disant à qui voulait l'entendre qu'elle n'ignorait pas que ce pauvre petit était né de son frère, et qu'elle devait à la mémoire de celui-ci de ce pas abandonner son fils. On comprend le succès qu'avaient obtenus dans le monde ces louables sentiments et cette officieuse charité.

Mais le temps du collège ne dura pas toujours ; à dix-ltuit ans, le jeune Charles, qu'on y avait tenu aussi tard quç possible, avait dû en sortir, et Leduc, qui exerçait dans la maison Chahourot, où il était devenu une manière d'intendant, l'infiuence que l'ou peut bien supposer, avait exigé en vue de son projet favori de mariage, que le jeune Antony fût installé en qualité de secrétaire auprès du baron.

On ne sache pas qu'entre deux jeunes gens, le cousinage naturel soit moins que le cousinage légitime une disposition à s'éprendre d'amour. Aussi Thérèse de Cbabourot et Charles Villeneuve, le bon Leduc d^ailleurs les encourageant sous maiû^

n*aTaient pas tardé à se sentir entraînés Fun vers Tatitre, la plus irréprochable pureté présidant d'ailleurs à cet entraînement.

Au fond, M'^'deChabourot n'avait jamais pen«é sérieusement à unir ces enfants : non-seulement elle n*aurait pu supporter Tidée de donner ga fille à un bâUrd, mais elle rêvait pour cette chère fdiette, comme elle disait, les établissements les plus grandioses; riodemnité des émigrés qui était venue doubler sa fortune lui jiermettait, en effet, de porter haut ses prétentions.

La présence de Charles Villeneuve dans sa maison pouvant compromettre ses projets, la baronne avait profité d*une absence de Leduc, son protecteur, pour en finir violemment avec ce jeune homme : lîiisant sembhnt de s*apercevoir tout à coup de rattachement qu'il portait à sa fille, un beau jour elle avait parlé de projets insensés, d'hospitalité violée, de bienfaits indi* gnemcnt méconnus, et avait exigé que son mari bannit Taudaàtm jeune homme de sa présence.

A son retour, Leduc s'était montré horriblement blessé de cette exécution ; il tenait plus qu'on ne peut dire à son projet de mariage, l'espérance de cette réparat'on lui ayant servi jusque, là à imposer silence aux reproches de sa conscience. Gomme il avait jugé prudent de ne pas détruire le testament supprimé, et de ne pas s'en dessaisir, non plus que d'une lettre de M*' Gha« bourot, qui établissait la complicité de celle-ci dans le crime, il restait, malgré l'humilité de sa condition, un personnage fort i ménager, et il aurait ramené en triomphe dans la maison le jeune Charles, si le bouillant jeune homme , dans son désespoir, n'avait pris avant son retour le parti de s'engager dans un régiment prêt à partir pour les colonies où nous avons vu plus tard sa triste fin.

C'est à la suite du coup d'État osé par M"o de Cliabourot que

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Leduc B'éhût rttaé ches W^ Boiifard. U avait d*aboni parié de se remettre, lui et ses preuves, entre les mains de U justice, mais natureliement il avait hésité, et à cause de lui-même et à cause de Mne de Ghabourot, qu'il regardait toujours comme la fiancée de Charles et dont il ne voulait pas compromettre le nom. Toutefois, pour bien marquer la violence de son ressentiment, il avait quitté la maison de ses nobles complices; et, bourrelé de plus en plus par ses remords, s'était jeté dans la haute dévotion.

Cette retraite avait prodigieusemeut inquiété la baronne; elle craignait toujours que quelque influence étrangère ne vînt s'établir à son préjudice auprès du rancunier vieillard; eli« craignait aussi qu'une mort subite, dont il semblait qu'elle avait le pressentiment, ne mît brusquement en lumière les preuves du crime commis à son profit-, Leduc , comme elle le savait» portant toujours ces preuves avec lui, de peur qu'on ne les lui dérobât. De là ces visites et ces soins si réguliers qu'elle lui rendait, et auxquels elle exigeait que son mari s'associât de lom en loin ; de là cette sollicitude à être informée des moindres indispositions du vieux pensionnaire ; toutes choses dont à juste raison M>n« Bouvard avait été si profondément intriguée.

Après des parlemeniages infinis (c'était en ces sortes d'occasion que Leduc s'exaspérait contre la baronne , au point que nous avons dit), il s'était bien aperçu que la résolution de la chère dame était inébranlable, et que jamais elle ne céderait sur le mariage de Charles avec sa fille ; lui aussi alors avait pris son parti ; il s'était décidé à tout révéler au soldat de marine ; et^ ne ménageant plus rien, il se disposait à lui faire passer à la Martinique le paquet dont fut chargé Cousinot, quand la mort le surprit dans ce projet.

LE CAPITAtlIE LAMBERT 19

On a m i'ardeor de la baroniie à venir t'emparer du sachet dans lequel, à sa connaissance, Leduc serrait les préctenx pa-» piers par lesquels il la dominait; le tieux renard avait même soin parfois, tant ils jouaient serré entre eux, de lui Idsser en* treroir ce sachet afin qu'elle ne pût prendre aucun soupçon do Tautre cachette.

Mais ce qu'on n*a pas vu,c'e8ile désespoirde la pauvre femme, lorsqu'après avoir si subtflement dérobé Tobjet de son ardente convoitise, elle n'avait trouvé pour tout contenu qu'une feuille de papier blanc.

Elle avait aussitôt dépéché son mari pour qu'il se fît ouvrir d'autorité les meubles et les armoires par M"* Bouvard et y cherchât les pièces égarées qu'ils avaient tant à cœur de recouvrer. Quelle faute! s'était-elle écriée, d'avoir moi-même ôté les clefs, mais pouvais-je foire autrement? devais-je prévoir que ce vieux misérable?... N'importe, monsieur de Chabourot, allez-y, vous imposerez plus que moi à cette hôtesse ; le moment est décisif, brusquez tout, faites enfoncer les portes au besoin, il laut de toute nécessité retrouver ces papiers.

Assez accoutumé à obéir à sa femme dont on a vu le caractère entier et la souveraine résolution, M. de Chabourot était parti, mais les instructions de la baronne n'allaient pas jusqu'à commettre un bris de scellé. S'étant heurté à cet obstacle, le baron s'était immédiatement rendu chez le juge de paix pour lui dire qu'en un coin de l'appartement de Leduc, devaient se trouver des pièces à lui appartenant, dont il demandait, aussitôt la levée des scellés, qu'on lui ftt la restitution. Le magistrat l'avait d'abord calmé sur ce point ; mais autre raison de se tranquilliser, il lui affirma avoir lait, selon la prescription de h loi, la recherche du testament dans la chambre mortuaire, et

n'avoir trouvé aucune espèce de papiers pouvant avoir quelque importance.

Cette affirmation n'était cependant rassurante que relativement; Leduc ayant fort bien pu faire son dépôt chez un notaire, pour ce dépôt être ouvert après son décès.

Rien de pareil ne s'étant produit, au bout de quelques jours, les époux Ghabourot avaient cessé d'avoir souci de ce côté, mais i;£ se figurèrent alors qu'envoi avait pu être fait à Charles Villeneuve de ce qu'ils avaient tant à cœur qu'il ignorât. Toutefois cette crainte était bien tempérée par la nouvelle de la mort de ce jeune homme, parvenue, comme nous l'avons vu, à Paris très-peu de temps avant le décès de Leduc. Pour leur compte, les Chabourbt avaient été instruits de la fin de Charles au moyen d'une lettre adressée par celui-ci à Thérèse, de son lit de mort. Cette lettre, soit dit en passant, avait été interceptée par M">e de Chabourot, qui avait décidément la manie des sup^ pressions, et sa fille n'avait su que le fait brut sans le tendre et douloureux commentaire dont il arrivait accompagné pour elle.

Par tout ce que dessus, on voit que le baronet la baronne de Chabourot étaient loin d'avoir conquis une parfaite sécurité , et celte torture du doute leur constituait déjà un assez cruel châtiment du crime qu'ils avaient commis de complicité avec Leduc, la femme le conseillant et le mari, qui était un homme sans volonté, laissant faire et ne s'opposant pas.

La vie , au reste , est pleine de ces positions sans issue dans lesquelles on s'acclimate insensiblement, de même que Ton se résigne à vivre avec une maladie chronique : ces pauvres gens s'étaient donc blasés au bout de quelques semaines sur le plus aigu de leurs solUcitudes, et ils avaient remis à trois mois,

délai légal pour la levée du scellé de Leduc, le souci des découvertes que cette formalité pourrait amener.

Mais sur ces entrefaites, M. de Freneuse s'étant offert à eux pour gendre, admirable eu toutes choses de délicatesse, M"** de Chabourot n'en avait eu que plus d*ardeur et d'empressement à conclure rapidement avec lui^ de manière que sa fille fût bien et irrévocablement établie, avant que la possibité de quelque fâcheuse révélation vînt rendre son alliance moins désirable.

Tontes ces choses dites et connues , le passé nous parait apuré d'une manière satisfaisante, et derrière nous, rien ne reste que nous sachions, qui ait besoin d'être plus complètement éclairci. Nous allons donc reprendre tranquillement le cours de notre narration, et en revenir à la lettre ferme mais re5/)ec^ueu5e de notre intéressant ami Cousinot.

Il est de remarque que pour les malheurs les plus redoutés et les plus prévus, il y a encore une certaine manière de se produire et un certain air de se présenter, par lesquels ils nous surprennent. Vingt fois depuis le jour où grevant sa vie de la méchante action qui devait s'expier pour elle par tant de sollicitudes, M"** Je Chabourot s'était trouvée dans le cas d*y entrevoir des conséquences funestes, son imagination avait prêté à ces terreurs une forme arrêtée sous laquelle elles lui apparaissaient. Eh bien ! ce n'était aucune des prévisions par elle, en quelque sorte, cataloguées d'avance, qui venait aujourd'hui à se réaliser. Une phase nouvelle, inattendue, hors de logique avec tout ce qui avait précédé, changeait brusquement la physionomie de la situation. Dès longtemps, elle croyait avoir fait le calcul exact de toutes les mauvaises chances qui pouvaient la menacer, et cependant, pour parler comme La Fontaine, elle avait compté

sans cet autour aux serres cruelles qui venait s*abattre dans Ba vie, c'est-à-dire sans Taide-major Cousinot.

Il n*y avait pas d*ailleurs à se le dissimuler ; elle avait tout à perdre à la révolution qui venait de s*opérer dans Téconomie de cette cruelle affaire. Sans doute, c'avait été une rude servitude que celle sous laquelle elle avait vécu au temps de 1 .educ ; mais maintenant au vieux dominateur, dont elle savait du moins les habitudes et le faire, se substituait Tannonce d*un tourmenteur tout frais, la menace d*une tyrannie h neuf, et qtii probablement fonctionnerait avec l'énergique rigueur de toute jeune création ; triste amendement sans doute, et dont il y avait lieu pour elle à s'épouvanter.

En lisant cette lettre si brutale en sa forme, si menaçante pour le fond, M»e de Chabourot eut encore une autre souffrance, h savoir celle de craindre dans l'inconnu. Comment cet homme, que sa position sociale semblait placer si loin de la sphère où elle vivait, se trouvait-il tout d*un coup avoir obtenu, comme disent les avocats, une vue droite sur la portion la plus secrète de son existence? Comment avait-il su? Que savait-il, et jusqu'à quel point? Voilà ce que se demandait, avec une inquiète curiosité, la baronne, et il y avait à ignorer toutes ces choses un grand inconvénient, celui de ne savoir quel parti prendre et le jeu que Ton jouerait.

Quoique n'ayant pas dans les lumières et dans la décision de son mari une grande confiance, et bien qu^ellè n'attendit pas un secours bien efficace des moyensde salut qu'il pourrait conseiller, yitne de Chabourot eut hâte cependant de lui communiquer l'affreuse épttre qu'elle venait de recevoir. Parler, que bien que mal, d'un grand embarras qui vous arrive,- c'est le premier ingtiDct. Il y a de certaines situations déplorables sur lesquelles on

B/i LE CAPITAINE LAMBERT

éprouve le besoia de consulter à tout prix, fut-ce même avec son valet de chambre.

Entrant chez M. de Chabourct pâle et agitée, la baronne lui présenta la lettre :

— Voilà, dit- elle en se jetant sur un siège, ce que je reçois. Le baron, qui n^était point présent à la scène du matin, se fit

expliquer ce que signifiaient ces mots : Cest possible que je sois un mendiant ou un aventurier. Puis, faisant preuve d'une pénétration sans doute bien remarquable :

— C'est sans doute, dit-il, un homme entre les mains duquel seront tombés les papiers après lesquels nous courons.

Du reste, M. de Chabourot se serait posé comme un homme d*un esprit au-dessus du commun, si, en cette pressante rencontre, il avait d'abord, et avant toute chose, pensé à la nécessité d'aviser. Gomme il n'avait jamais donné que passivement les mains à la coupable entreprise de sa femme, son rôle d'esprit assez borné et vulgaire était de commencer par triompher du malheur |ui survenait, sauf à savoir ensuite comment on y pourvoirait. Reprenant l'affaire dès le principe, il crut ulile de constater qu'il s'était toujours opposé, qu'il avait mal aupré toujours. Puis de là, passant aux reproches de détail :

— Ayant Êiit la faute, ajoutait-il, elle était réparable encore par le mariage des deux jeunes gens tel qu'il avait été promis à Leduc. Certes, je tiens autant qu'un autre à l'honneur de mon nom, et n'ai pas plus de goût que qui que ce saye pour les mésalliances ; mais il fallait faire taire votre amour-propre, et que Charles épousât Thérèse. Est-ce qu'on doit se soucier de la farine, finit-il par dire en s'animant jusqu'à la métaphore, quand une fois on s'est roulé dans le pétrin ?

L'aspect rétrospectif de la question ainsi épuisé, et étant bien

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constaté que M. de Cbabourot avait vu parfaitement juste dans le passé, la baronne demanda la clôture sur les faits accomplis et dé<ira que Ton parlât de ce que Ton ferait.

— C*est affreusement difficile, répondait M. de Cbabourot. Que voulez-vous faire contre un bomme qui vous dit ? « Vous êtes une voleuse! j*ai les pièces en main, et je vous le prouverai.»

— D'abord, reprit la baronne, mise aussitôt bors d'elle-même par cette inspiration, en effet, assez malbeureuse de citer textuellement la prose élégante de Cousinot, en pourrait prendre une grosse caisse et deux ou trois trompettes, avec lesquelles on irait crier par la ville: t Ma femme est une voleuse, on va avoir Thonoeur de vous le prouver ! »

— Mais enGn, madame, répondait le baron, cet bomme est sans doute un mal élevé et un brutal ; mais sa position est trèsforte, s'il a les pièces en main.

— &lais s*il ne les a pas? repartit vivement M"» de Cbabourot.

— S'il ne les a pas, s'if ne les a pas, c'est bientôt dit ; moi, jecroisqu'iiles a.

— Et pourquoi le croyez-vous?

— Parce que c'est infiniment croyable, et qu'il les a certainement.

— Mettons qu'il les ait, dit alors M""* de Cbabourot pour . ikire enfin avancer la discussion bors de Tomière où elle était embourbée entre une affîrmatiou et une négation, toutes deux dépourvues de preuves ; dans ce cas, que conseillez-vous?

— Ma foi, repartit le baron, je conseille d'agir avec une trèsgrande prudence ; parce qu'après avoir fait une faute comme celle de se mettre dans une si affreuse position, il ne faut pas l'aggraver par des faute? nouvelles.

On voit que M. de Ghabourot avait une tendance à toujours retourner sur le terrain du rétrospectif, et que son imagination tenait, pour le brillant, de celle de M. de la Palisse.

Du reste, quand M"' de Ghabourot délibérait avec lui sur quelque chose, elle n^avait guère qu'un but, qui était moins de prendre son avis que de parler devant quelqu'un, parce qu'on donne ainsi à ses idées plus de jet et plus de nerf en les pensant tout haut. N'insistant donc pas davantage pour accoucher son mari d'un expédient, elle se résolut par sa propre inspiration à ce qu'il y avait à faire, et lui dit :

— Dès demain matin, il vous faut aller chez cet homme...

— Vous pensez que nous devons aller à lui? demanda le baron.

— Aimez-vous mieux attendre qu'il se soit porté à quelque extrémité?

— Je ne dis pas cela, mais on pourrait lui écrire.

— Écrire! repartit vivement la Baronne, il n'a déjà été que trop écrit dans cette affaire ; vous irez donc demain matin, parce qu'il est de la dernière urgence que nous le voyions.

— G'est pour cela, interrompit le baron, ayant encore une vue sur le passé, iiue, l'ayant là dans votre antichambre, vous l'avez éconduit en l'injuriant.

— Quel esprit étrange vous faites ! s'écria la baronne ; jamais à ce que l'on dit! et toujours à côté de l'heure et de la ques* tion.

— Enfin, l'avez- vous ou non éconduit? fit en insistant M. de Ghabourot, qui , dans la discussion, ne cédait jamais un pouce de terrain à sa femme, tandis que dans la vie agie il lui cédait tout.

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— Oui, là, je l'ai écondnit, répéta !!"*• de Chabourol avec ce sang-froid ému d'une personne qui résiste à s'emporter ; mais c'est justement pour cela que j'ai une hâte extrême de me mettre en rapport avec lui , afin de détruire la mauvaise disposition qu*a pu lui créer ce malencontreux accueil. Vous comprenez que je ne puis aller lui faire moi-môme visite dans un bdtel garni, il faut donc que vous vous chargiez du soin de me ramener.

— C'est ce qui sera facile, répondit le baron ; mais la difficulté est de savoir comment , pour le reste, nous nous en tirerons.

— Ah ! pour le reste, dit vivement M"* de Chabourot, je vous supplie de me le laisser faire. N'engagez rien, ne niez rien, D'a?ouez rien : vous savez que je m'entends mieux que vous aux choses de diplomatie.

— A ce compte, fit le baron, amené par ce mot à donner fort intempestivement audience à une idée qui, depuis longtemps, était une de ses ardentes préoccupations, si le ministre me tient sa promesse de me nommer chargé d'affaires quelque part, ce sera vous qui ferez la place?

^ Ah I.mon Dieu! répliqua M"« de Chabourot, ne comprenant pas que, dans la situation où ils se trouvaient, on pût prêter attention à un autre intérêt, que venez-vous nous parler de votre étemelle ambition d'affaires étrangères?

— Plût au del, reprit aigrement le baron, que la vôtre, dans nos affaires intérieures, eût été aussi innocente, nous n*en serions pas où nous en sommes. Enfin, j'irai chez ce monsieur, ajouta-t-il d'un ton résigné, mais qui, en même temps, indiquait l'intention de mettre un terme à la conversation.

88 LE (TAPITAINE LAMBERT

M*"' de Chabourot, qui ne voulait de lui que cette démarche, ne jugea pas non plus utile de prolonger davantage rentretieii» et ils se séparèrent d'un très-grand froid, car ceci est la règle : lorsque, dans une famille, une situation perplexe semble coqseiller plus que jamais la bonne intelligence, on perd le temps à se quereller, à récriminer, à se piquer de paroles , au lieu de s'unir sous le danger.

Le lendemain, dans la matinée, M. de Chabourot se rendit avec son cabriolet jusqu'aux abords de cette rue Neuve-Saint- Etienne, dont il semblait que devaient leur venir tous leurs embarras. S*étant fait descendre à rentrée de la rue Copeau , malgré une neige abondante qui n'avait cessé de tomber depuis la nuit précédente, il se rendit à pied h l'adresse indiquée par Cousinot, à V Hôtel du Cantal, qu'il n'eut pas de peine à trouver. Mais quoiqu'il fût à peine neuf heures, l'aide-major, appelé par son service, était déjà hors de chez lui , et, selon la donnée de ses habitudes, il était peu probable qu'il dût bientôt rentrer. Ayant alors demandé s'il trouverait son homme à la caserne , le baron fut assez encouragé par les gens de l'hôtel à pousser jusque-là. Il se rendit donc à la rue de Lourcine; comme il arrivait au quartier y Cousinot en sortait. Toutefois on lui indiqua un estaminet de la rue de la Montagiie-Sainte-Geneviève, où

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Faide-major avait coutume d^aller faire un tour chaque matin après son déjeuner. Va donc pour Testaminet.

L'aspect du lieu n*était nullement propre à consoler le pauvre M. de Chabourot des mécomptes dont se compliquait à plaisir une démarche déjà en elle-même assez désagréable. Dans une salle mal éclairée, dont un billard huileux et râpé occupait presque toute la superficie, au milieu d'un nuage de fumée, produit par Tincessante combustion de sept ou huit cratères chargés de caporal, se dessinaient quelques figures plus ou moins patibulaires d'habitués , qui prêtèrent à l'entrée du baron une attention d'autant plus embarrs\^sante, que de lui-même déjà il se sentait passablement déplacé dans cette compagnie. Un travers particulier à ces sortes de réunions, c'est de soupçonner dans tout homme qui y apporte une misé et des manières un peu plus élégantes que de rigueur, un agent de la police venu là pour fonctionner. Si donc, dès son entrée, M. de Chabourot ne se fût pas, à son insu , ménagé une protection en demandant à parler à M. Gousinot, qui jouissait dans la localité d'une grande considération , il aurait bien pu , durant le temps qu'il mit à attendre Taide-major, être exposé à quelque avanie. Du reste, sa patience ne fut pas mise à une longue épreuve, et, ainsi qu*on le lui avait fait espérer, Gousinot ne tarda pas à arriver. En entrant, suivant son usage, le galant chirurgien se disposait à adresser quelques douceurs à la dame du comptoir; mais, averti par elle qu'un monsieur était là pour lui, il ajourna ses hommages à un autre moment, et alla se faire reconnaître par le baron qui, de son côté, lui déclina son nom.

M. de Chabourot n'avait naturellement pas compté que leur entrevue aurait lien sur place , et il s'attendait que l'aide-major le mènerait chez lui ; mais Gousinot s^excusa en disant qu'ils

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ne tr<NiTeraJ6Bt pas de («a allané, et que probablement sa chambre serait encore dans un désordre pen présentable.

<— Si Yoas Tonlez, ajouta-t-il, il y a là un cabinet particulier où nous pourrons causer très à Taise et où personne ne viendra nous déranger.

Quelque étrange que fût pour un homme du rang et des habitudes de H. de Gbabourot le choix de cette salle de conférence, en ce moment, il était trop Thumble serviteur de Taide-major pour ne pas trouver bonnes toutes ses dispositions.

Avant toute conversation, Cousinot demanda à son hôte s'il ne prendrait pas bien quelque chose; M. de Gbabourot s*en étant défendu, il se fit servir pour lui seul; puis, la pipe aux dents et les deux coudes appuyés sur la table, il commença l'entretien ainsi quMl suit :

— Par la peine que vous avez prise, mon cher monsieur, de venir me trouver, je suppose que madame vous a communiqué une lettre que je lui ai adressée hier.

— En effet, repartit M. de Chabourol.

— Elle était un peu vive, je crois bien, la dite lettro ; mais je IVi écrite ici, au bruit, en sortant de chez vous, où Ton m'avait fait un drdle d*accueil ; tout ça est cause peut-être que je n*ai pas parfaitement mesuré mes termes.

— La forme, répondit le baron, importe assez peu, quoiqu'on doive toujours y regarder quand on parie à une femme, mais remportant de votre lettre, c'est le fond.

— Oh! pour le fond, dit Cousinot, je n'ai rien à en rétracter, il est positif que j'aj toutes les prouves.

— Les preuves de quoi? demanda M. de Gbabourot, voulant jooer au fin.

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L'aide-major ne le laissa pas longtemps en doute de la portée de ses renseignements.

— Les preuves, répondit il, d'une combinaison assez adroito madame votre femme pour Tem pécher d'être déshéritée par

son frère : un testament souillé, un soldat de marine mort à h Martinique, son mariage avec M"*" Thérèse, votre fille, manqué net par Tobstination de U^^ de Chabourot, qui ne devait pas promettre ce qu'elle ne voulait pas tenir; Leduc se retirant sous sa tente, comme feu Achille ; vous voyez que je suis instruit.

— Et vous avez, dites-vous, les preuves de toute cette intrigue romanesque?

— Ah ! dame, fit alors Cousinot, si nous faisons de la malice, nous allons dire un tas de paroles inutiles. Voulez-vous savoir la chose? C'est moi qui ai soigné Leduc à son lit de mort, et il m'a dég}uvert tout le pot aux roses avant d'expirer.

— Mais cette version contrarie tous les renseignements qui nous sont parvenus sur les derniers moments de cet homme, repartit M. de Chabourot.

Pour mettre un terme à tout débat sur la valeur de ses informations et sur sa possession très-positive des titres qui leur servaient de pièces justificatives, l'aidc-major se mit à raconter dans le plus grand détail la scène des confidences du vieux domestique, la commission dont le mourant l'avait chargé, la certitude acquise par lui Cousinot, de la mort de Charies Villeneuve et enfin l'ouverture des archives du crime remises à ses soins. Après des explications à ce point circonstanciées, il n'y avait plus à douter, en effet, pour M. de Chabourot, qu'un danger très-sérieux ne menaçât lui et sa famille ; aussi n'eut-il pas le courage de s'en tenir rigoureusement aux instructions de sa femme qui allaient uniquement à demander une entrevue à Cou-

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siflot. Cédant à une curiosité dont^ ou comprendra facilement l'impatience, et tout en entourant celte question de précautions couveoabJes, il demanda à Cousinot sur quel pied il comptait (railer du secret tombé entre ses mains.

— Notre position, reprit alors Cousinot, est singulière, elle est difficile des deux cistes ; j'y ai beaucoup réfléchi depuis une quinzaine^ et je crois vraiment qu'il n*y a qu'une manière convenable dVn sortir.

— Je le crois comme vous, répondit le baron ; et, pour peu que vos prétentions soient raisonnables, comme de notre cAté nous n'avons pas l'intention de lésiner, l'affaire sera bientôt amogée.

— Comment dites-vous, demanda l'aide-major^ vous parlez . de lésioei^

— Au contraire, repartit M. de Chabourot, je dis que notre intention est de traiter rondement et de ne pas lésiner.

— J'entends bien, fit l'officier de santé ; vous voulez m'offrir une somme ; mais il n'y a qu'une difficulté^ c'est que je ne veux pas entendre parler d'argent.

— Diable 1 se dit & lui-même le baron, se rappelant une gravure célèbre et la profession de son interlocuteur, est-ce que notre bonne étoile nous aurait fait tomber sur Hippocrate refusant les présents d'Arlaxerce! ce serait vraiment du boubeur.

Cousinot reprit :

— Vous me regardez avec des yeux étolinés, vous disant sans doute : Quel étrange bomme est-ce donc que celui-là ! Je sois tout bonnement un homme qui se respecte et qui ne veut pas faire le i die d'un forçat libéré venant rauçonner une famille après avoir dévalisé ses seerets.

Quoique le baron ne comprît pas Inen encore que) pouvait 'être le procédé rémunératoire dont Toffieier de santé prétendait que Ton usât avec lui, il ne vit pas cependant dlnconvénient à s'écrier sur parole :

— Voilà de louables sentiments, monsieur, et qui consolent de bien des turpitudes dont le siècle est témoin.

— Non, fit Cousinot ; je le répète, dans la circonstance, il n*y a vraiment pour moi qu*uae manière honorable d'en user.

— Mais encore? demanda M. de Chabourot qui jusque-là ne savait rien de ce qu'il voulait savoir.

Cousinotf comme un homme qui se donne du temps pour répoudre, savoura lentement le fond du verre de liqueur qu'il avait devant lui : puis, ayant horreur du vide :

— Prenez donc quelque chose, dit-il de nouveau au baron ; du doux^ une cerise à Teau-de-vie.

Bien n'est plus propre peut-^tre que cet ignoble détail, à fhire comprendre la cruelle dépendance où était tombé le nom des Gliabourot. Craignant de compromettre par la persistance de ses refus la bonne allure qu'avait gardée jusque-là Tentrelien, le baron se résigna à accepter l'offre cordiale, mais horriblenieBt mauvaise compagnie de l'aide-major, qui, frappant à coups redoublés sur le marbre de la table, eut bientôt fiiit apparaître le garçon de rétablissement.

— Gascaret, dit-il de manière à faire mourir de honte M. de Chabourot, si quelqu'un de son monde eût pu le surprendre dans cette bizarre situation, une cerise à monsieur et du kirsch pour moi ; mais du bon bocal, les cerises ; pas de celles d'il y a deux ans !

— Oh ! m'sieu, fit le garçon d'un air d'affectueux respect, ce

tB CAPITAINK LAMBEtiT 05

n'est pas avec une persouae de votre société qu*oii se permettrait de ces choses-là.

Le garçon étant rentré un moment après, et la flélrissure de ia cerise à reaa-de-vie ayant achevé d'être infligée au malheureux Chabourot, Taidennajor reprit :

-- Il n*y a pas à se le dissimuler, vous vous êtes mis dans DM fichue position ;. moi, de mon côté, je suis dans une mauvaise naturellement...

— Comment, demanda M. dé Chahourot avec étonnement ! est-ce que vous seriez embarqué dans quelque faussa démarche où notre crédit pût vous être utile ?

— Non» je veux dire, repartit raide-ms\jor, qu'avec mon état de chirurgien militaire, je végète et n'arrive à rien.

— Ah! sans doute, reprit le baron, on peut désirer quelque chose de mieux.

— Eh bien! me sub-je dit, voilà cette bmille Chahourot qui s'est mal engagée, si ou veut, mais qui n'en est pas moins très* Bien placée dans le monde...

— La vérité est, ne put s'empêcher de dire ici le baron, qu'avec notre fortune, notre nom, peut-être même l'illustration des ejnpleis diplomatiques sur la voie desquels je me trouve en Ce moment, mettant à part l'embarras dont j'espère que vous nous aidorez bientôt à sortir, nous sommes dans une excellente posture.

— Eh bien ! reprit Cousmot, mon jeu est-il, me suis-je defflandé, de tourmenter ces gens-là, de les violenter? non, mon jeu est de m'attacher à leur char, de nager dans leurs eaux et de devenir des leurs enfin.

*- Très-bien raisonné,. dit le baron; voyez, que peuvons-noue faire pour vous?

— Rien pour le moment, il faut voir venir. Seulement, j'ai envie de donner ma démission, parce que, voyez- vous, le service me pue au nez.

— Dans le fait, dit M. de Chabourot, nous pourrions fort bien vous aider à pratiquer sur le pavé de Paris ; tenez, ma femme est merveilleuse pour créer une réputation : il y a déjà, à ma connaissance, deux ou trois jeunes médecins auxquels elle a fait faire leur cbemio.

— Non, lit négligemment Cousinot, la médecine est, sous toutes les formes, un état assez déplaisant, et j'ai pensé à une autre combinaison.

— Qui est?... demanda M. de Chabourot.

— Qu'est-ce que je suis dans toute cette affaire? me suis-je demandé. L'héritier providentiel de Charies Villeueuve, ce jeune homme que M. de Chabourot avait chez lui en qualité de secrétaire. Ëh bien ! puisque sa place est vacante, pourquoi, en attendant mieux,. ne la prendrais-je pas?

— Véritablement, repartit le baron, je n'oserais pas \ous offrir cette position, qui ^tait d'ailleurs aupiès de moi une complète sinécure.

— Aimez-vous mieux, pour expliquer ma présence chez vous, faire comme dans beaucoup de maisons, avoir un médecinà l'année et me prendre sur le pied de docteur? La question est que je sois des vôtres : ayant place au feu et à la chandelle, étant d'ailleurs nourri et logé, avec le moindre sou de poche pour appointements, je me trouverai parfaitement heureux, et j'attendni patiemment le nouveau, qui ne peut naturellement pas manquer d'arriver bientôt dans ma vie. Eh bieul ça vous va-til comme ça, papa Chabourot? finit par dire Cousinot un peu plus que familièrement.

Au fond, la combinaison n*était pas des plus séduisantes ; sous cette proposition, assez étrange de commensalité, pouvait facilement se cacher Tidée d'une palingénésie ou seconde édition de la position de Leduc, revue, corrigée et considérablement augmentée. Toutefois, le baron ne crut rien devoir témoigner de sa répugnance et parla seulement d'en référer à sa femme. A propos, dit-il, cette idée le ramenant au but principal de sa visite, H"** de Cliabourot veut vous voir, elle a à vous demander pardon de la bélise du domestique qui lui a si mal expliqué qui vous étifz : quand voulez- vous venir?

— Mais quand vous voudrez vous-même.

— Maintenant. Cela vous arrange-t-il?

— J*aimerais mieux ce soir, repartit Cousinot, j'ai affaire une partie de la journée au quartier, oiî le colonel, qui peut bien se flatter d'être le plus embêtant des hommes, vieut faire je ne sais quelle inspection.

— A ce £oir donc, dit le baron en se levant : quoi qu'ils eussent, ce semble encore, beaucoup de choses à se dire, Cousinot ne le retint pas. 11 savait que tout ce qu'il aurait pu traiter avec cet honnête mtiri devait être indispensablemcnt soumis à la ratification de M""* de Chabourot, à laquelle nous l'avons vu d'abord s'adresser ; ne tenant donc pas à faire double emploi, il laissa aller ce plénipotentiaire sans pouvoirs, et après qu'il l'eut accompagné jusqu'à la porte de l'estaminet, ils se séparèrent en aussi bonne intelligence que le comportait la bizarre et nuageuse singularité de leur situation.

Nos lecteurs sont là pour cautionner que, si M. de Chabourot n*avait montré dans Tentrevue dont il sortait aucune habileté diplomatique, il n'avait non plus rien compromis. Il s*était contenté de reconnaître la position, et venait maintenant en rendre compte â sa femme, à laquelle il dit, dans les moindres détailS) la manière d*ôtre, la conversation, et enfin les prétentions de Cousinot.

Il n'en fut pas moins vertemetit tincé comtne un homme qui aurait pratiqué bévue sur bévue.

— Vous ne faites jamais les choses comme on vous ditde les faire, s'écria M"'* de Chabourot ; je vous avais chargé uniquement, exclusivement, de m'amener cet homme. Pas du tout, il a fallu que vous prissiez la peine d'entrer au cœur de la négociation. Vous lui avez fait ainsi la licence d'expliquer ses exigences, ce qui est déjà supposer qu'il ait le droit d'en avoir.

LS CAPITAINB LAMBERT 99

— Qui donc en aura, si ce n'est loi? demanda M. de Ghaboiurot impatienté.

— Et quelles exigences? contimiait M"*' de Ghabourat, poussant devant elle son idée! Gelle de s'installer sous notre toit, de derenir presque un membre de la famille, et d*y tenir réunis en sa personne les deux rôles si durs à notre passé de M. Leduc, et de rintéressant bAtard de mon frère.

^ G*esf pourtant comme cela, repartit le baron avec humeur, et nous verrons votre grande habileté à empêcher que la chose ne soit, s'il y persiste.

— Dieu merci, dit alors la baronne avec un air d'être sûre d'eHe-même, ce monsieur n'en est pas où vous pensez; pendant que vous perdiez le temps, noblement attablé avec lui dans un estaminet, je faisais prendre sur lui, par le moyen de M"* de Chenieux, qui voit beaucoup M. Franchet, des informations qui m*ont été immédiatement transmises; c'est le fils d'un petit marchand d'Avignon, pensant trés^mal : c'est un homme criblé de dettes, qui passe sa vie dans les mauvais lieux où vous Tavez été trouver, publiquement entretenu d'ailleurs par cette Mib« Bouvard, rhêtesse de Leduc, laquelle probablement est de complicité avec lui dans le vol des papiers dont il abuse.

— Du tout, repartit le baron, M"* Bouvard ne sait rien, et la preuve c'est la peine qu'elle a prise de vous suneiller.

— Toujours est-il que c'est un homme mal posé qui fait de sottes conditions pour qu'on le paye plus cher, et dont on aura raison avec un peu plus ou moins d'argent. Quand viendra«t-il, AU reste, ce beau monsieur? ajouta la baronne d'un ton dédaigneux.

■* J'ai pris avec lui rendez-vous pour ce soir, répondit M. de Chabourot.

— Ce soir ! 8*écria la baronne avec angoisse ; enfin il est dit que vous n'êtes pas même bon à arranger une heure convenable pour une entrevue d'affaires. J'ai justement à dîner M™* de Janvry et M. de Preneuse, qui doivent passer avec nous la soirée; aimable compagnie à leur procurer, et qui leur donnera une haute idée de nos relations !

— Eh ! madame, c'était à vous à ne pas disposer de vous, de tout aujourd'hui, sachant que vous aviez cette affaire sur les bras, que vous voulez traiter le plus tôt possible.

— Le mariage de votre fille n*est sans doute pas aussi une affaire, et il Êiut la laisser traîner! dit ironiquement la baronne. Voyons, il faut faire dire à ce monsieur que je ne puis pas le* recevoir aujourd'hui, et qu'il vienne demain matin.

— Mais, ma chère amie, fit le baron, cela sera d'un très-mauvais effet après ce qui s'est passé déjà.

^ Je le sais aussi bien que vous, répondit la baronne, mais il faut opter, et je puis encore moins décommander M"* de Janvry. Ainsi, allez et écrivez.

Le baron, suivant sa coutume, courba sa volonté devant celle de sa femme, et Cousinot fut prévenu qu'il ne serait pas reçu en audience particulière ce jour*là.

Qoelques heures plus tard les deux familles, qui allaient bientôt contracter alliance, étaient installées autour d*une table somptueuse, dans la salle à manger de Thôtel C.habourot, et même avec la puissance de la plus profonde pénétration, oncques n'eussiez deviné les soucis cruels qui serpentaient sous la couche extérieure de bien-être étendue à la surface de cette réunion. Merveilleuse à se posséder, M"'» de Cbabourot avait su si bien éconduire les pensées qui pouvaient compromettre Tintérêt de rbeure présente, que vous Teussiez prise pour la femme la plus heureuse et la moins préoccupée. Pour M""® de Janvry, elle n'avait pas de joie à contrefaire, et c'était sans distraction qu'elle raffolait de sa future nièce, tout en lui faisant cependant la guerre de Tair un peu douloureux qu'elle aurait voulu lui voir perdre, disait-elle, nu voisinage de M. de Preneuse, qui se montrait fort empressé à l'entourer de délicates attentions et de petits soins.

Quant à M. de Chabourot, comme d'ordinaire entre tous les convives, c'était lui qui pensait le moins, dans le moment» c'était lui qui paraissait songer le plus creux, parce qu'en général, les gens qui ont peu d'idées sont d'autant plus faciles à se laisser dominer par celle qui vient impérieusement les visiter. Sa silencieuse absorption fut même un moment si marquée que madame de Janvry ne put se tenir de la constater :

— Voyez donc, dit-elle à la baroune, comme M. de Ghabourol est grave et soucieux ; je crois, en vérité, qu'il ne donne que contraint et forcé son consentement au bonbeur d'Alfred.

— Vous vous trompez, ma cbère, repartit Mme de Ghabourot ; mon mari est comme moi, enchanté d'avoir M. de Preneuse pour gendre ; mais je suis sûre qu'à l'heure qu'il est, il agite dans sa télé quelque grand intérêt européen ; vous savez qu*il tourne tout à fait à l'homme d'État, et la question des colonies espagnoles, depuis quelque temps, le ravit parfois dans des rêveries inimaginables *.

— La vérité est, répondit le baron, entrant dans la raillerie de sa femme, que c'est une question intéressante, et à laquelle je pense beaucoup.

— Comment ! si vous y pensez ! repartit M«o de Chabourot ; il paraît même que vous en écrivez , car vous me pariiez tantôt de la nécessité où vous seriez petit-étre do prendre un secrétaire.

Le baron admira en lui-même l'audacieuse liberté d'esprit de sa femme, qui avait bien le cœur de côtoyer gaiement un sujet si plein de secrètes amertumes ; néanmoins, il ne lui en voulut

* Question à Tordre du jour, à l'époque oU se passe cette histoire.

LE CAPITAIlfE LAMBERT 103

pas trop de eette impertinente allusion, pensant que peut-être elle pouvait servir à préparer Tintroduction de Gousinot dans sa maison, pour le cas où cette fantaisie ne pourrait être déclinée.

— Si M. de Chabourot a besoin d'un jeune homme, dit alors M** de Janvry, qui était d*un caractère à se mêler de toutes choses, et d*une disposition naturelle à tourner facilement, pour peu qu'on Ty eût poussée, au cabinet matrimonial et au bureau de pldcementy — j'ai sous la main un charmant sujet, et qui loi contiendrait bien.

M. de Chabourot allait répondre que, pour !e moment, il n'était* point encore autrement pressé de faire choix d'un collaborateur, quand le même domestique .qui, la veille, était venu annoncer Cousiuot, vint parler bas à son maître.

Une vive contrariété se peignit sur le visage de celui-ci.

— Qu'est-ce ? demanda M"* de Chabourot, qui s'était aussitôt aperçue de son impression.

— Li personne que j'ai été voir ce matin, repartit le baron, et qui apparemment n'a pas reçu ma lettre.

— On ne la lui a donc pas remise en mains propres? demanda la baronne en modérant du mieux qu'elle pouvait son mécontentement. Vos gens ne font jamais les choses qu'à moitié. Eh bien, levez-vous étaliez lui dire qu'il revienne demain matin. Dans tous les cas, un homme qui sait vivre ne se présente pas à l'heure où l'on dîne.

— Ma foi non, dit le baron en se levant, et se décidant à faire un coup d^État contre la volonté de sa femme, voilà deux fois qu'on lui fait cette fête, je vais le prier d'attendre au salon que nous ayons fini : pendant que je ferai le piquet de M*"* de Janvry, vous pourrez causer avec lui. Et sans attendre la contradiction de la baronne, il sortit, ne voulant pas s'exposer, par

10/i LE CAPITAINE LAMBERT

une nouvelle impertinence, à exciter le mécontentement d'un homme qu'ils avaient tant à ménager.

Un quart d'heure après, on sortit de table, et en entrant dans le salon, on trouva Cousinot occupé à considérer un portrait de W^^ de Chabourot. Il accueillit les survenants d'une inclination raide, faite seulement de la tête et les talons serrés Tuu contre l'autre à la manière du soldat au port d'armes ainsi que les militaires ont souvimt accoutumé de saluer. Allant aussitôt à lui, M. de Chabourot le conduisit auprès de sa femme à laquelle il le présenta en disant à voix basse : M. Cousinot.

M""' de Chabourot lui adressa un salut froid mais poli ; toutefois elle ne put se décider à la phrase d'usage en pareille circonstance et dont le sens de quelque manière habile qu'on la varie, revient toujours à la formule populaire : enchanté de faire votre connaissance. Elle se contenta de jeter sur lui un regard rapide, le trouva horrible, et fo dit à elle-même qu'il avait la figure d'un vampire et le regard d'une hyène, puis le café qu'on apportait dans le moment lui étant un prétexte, elle le quitta aussitôt.

Après en avoir offert à M<n« de Janvry et à M. de Preneuse, elle sentit bien qu'elle ne pouvait faire moins que d'en offrir au monstre, qui, pour se faire une contenance, s'était approché de la cheminée à laquelle il s'était adossé, levant les pieds l'un après Tautre pour les chauffer.

— Je sors d'en prendre, répondit l'aide-major ; façon de parler hasardée qui fit ouvrir d'assez grandes oreilles à ceux des acteurs de la scène qui ne savaient pas le secret de son personnage.

— Mais vous ne refuserez pas un verre de liqueur, dit alors M. de Chabourot, voulant lui rendre sa politesse du matin.

— - Mille grâces, répondit Coosinot en s'inclinant et croyant formuler son refus de la manière la plas élégante.

La tentation toutefois était forte, et c'était mettre notre homme sur une pente dangereuse ; mais il se fit un point d'honneur de rompre en cette occasion avec ses habitudes d'estaminet, et ne se rendit à aucune insistance.

Ne voulant pas le laisser à l'embarras de son isolement, M. de Chabourot s^approcha alors de lui, et pouf lui faire une conversation telle quelle :

— Neige-t-il toujours? lui demanda-t-il.

— Oui, fît Cousinot, et le pavé est très -mauvais pour les thevaux.

Cousinot pensait très-bien dire, et se constituer par ce développement en homme au fait des habitudes de la vie élégante, car les gens qui vont à pied s'intéressent surtout au temps qu'il fait par la tête, comme ils disent vulgairement; mais l'état du pavé est une question dont l'aristocratie, qui va en voilure, ne laisse pas de se préoccuper.

Toutefois, cette phrase, dans laquelle on voit qu'il y avait au fonds une intention assez profonde, ne réussit pasi Taide-major; en l'entendant parler de chevaux, considérant sa redingote boutonnée jusqu'à la gorge et son teint monté en couleur:

— Ce doit être un vétérinaire, pensa de M^»* Janvry ; un maquignon, se fût-elle dit si les moustaches n'eussent arrêté sa pensée en chemin. Quelle idée a M. de Chabourot de nous faire trouver avec c«t homme-là?

Curieuse comme elle l'était, et se mettant à l'aise dans une maison qu'elle regardait déjà comme la sienne, la chère dame ne put se tenir de se lever et d*aller demander à M*"' de ChalM>Drol qui causait avec son futur gendre :

106 LE CAPITADIB LAMBERT

— Quel est donc cemonsieiur qui a un air si drAle?

— C'est un officier, répondit Mm» de Gbabourot en rougissant prodigieusement.

-*- De cavalerie ! reprit M«« de Janvry abandonnant son idée hippique du moins qu'il lui était possible.

— Non, de santé, fit M>Be de Chabourot; c^est le ûls d'un de nos fermiers qui vient pour traiter d'une affaire avec moi, ajouta-t-elle en mentant afin d'expliquer la présence d'un bomme que sa tournure rendait assez invraisemblable dans son salon.

«- Ab ! de santé ! répéta M"' de Janvry avec cet intérêt béte que nous paraissons quelquefois mettre aux choses qui en réalité ne nous font absolument rien. Du reste, Texplication lui ayant paru satisfaisante, car le fils d'un fermier qui a étudié pour être médecin, peut être admis partout, ce semble, surtout en petit comité, elle s'en fut auprès de M. de Chabourot, qui continuait de causer avec l'aide-major.

— Quinze jours d'arrêts forcés ! s'écriait le baron i ce moment. ~ Qui donc aux arrêts? demanda M>n« de Janvry, toujours

entraînée à vouloir tout savoir et par conséquent à tout de* mander.

— Votre serviteur, madame, dit Cousinot.

^ Oh! mon Dieu, fitM">* de Janvry, quinze jours! et forcés! mais qu'est-ce donc que les arrêts forcés?

— C'est être bloqué dans sa chambre avec un planton à sa porte dont on paye la politesse quinze sous par jour, répondit j gaiement Cousinot. I

— Et pour avoir permis à un homme de rester malade au lit dans sa chambrée, dit M. de Chabourot, au lieu de Tévacuer

sur l'hêpital ; vuilà-t-il un beau crime ! |

— Et qui VOUS a ainsi condanné? demanda M^ de Jamry.

— Mon colonel^ madame.

— Comment le nommez-vous ce colonel?

— Le baron de Brisquet.

— Le baron de Brisqnet! mais je le connais beaucoup; voola-TOUS que je lui fasse parler?

— Ah ! ce serait bien peine perdue, répondit faide-major; il a fait pour moi tout ce qu'il est capable de faire, en me permettant de ne garder ma chambre qu*à dater de demain, parce que je lui ai dit que j'avais ce soir un rendez-vous d^affaires.

— Cest toujours aimable h. lui, dit alors ridiculement M»» de Janvry, non pas qu'elle ne .sût à merveille qu'il était désobli géant pour Cousinot de paraître prendre parti pour son farouche persécuteur, mais parce que le détail dont elle sWupait depuis une minute, avait cessé de Tintéresser; aussi elle ajouta: Et ôotre piquet, M. de Chabourot?

— Je suis à vos ordres^ fit le baron se dérangeant pour dire qu on disposât une table de jeu, tandis que M'"* de Janvry) emportée par l'invincible besoin de locomotion qui la dominait sans cesse, quittait sa place pour aller regarder de prés une tapisserie que MH« de Chabourot s'occupait â broder*

Pour ne pas rester seul, le pauvre Cousinot fit comme elle, et ignorant qu'on ne parle guère dans un salon à une jeune fille dont on n'est point connu, à moins qu'il n'y ait une occasion naturellement faite, il fit lui-même l'occasion et dit, au reste» une chose assez innocente qui était celle-ci :

— Cette tapisserie, mademoiselle, est d'un goût exquis !

La jeune fille tressaillit sous cette voix qui s'adressait à elle si imprévue) et quoiqu'elle fût parfaitement bonpe et d'une admirable charité pour le ridicule, Tétrangeté du compliment U

surprit et Tembarrassa à ce point qu'elle ne sut que regarder Cousinot sans trouver un mot à lui répondre ; voyant le peu de succès de sa campague galante, il fit aussitôt retraite, et dans son dépit formula ainsi qu'il suit son opinion sur la famille Ghabourot : le père un sot, la mère une harpie, et la Gile une bégueule. On voit que tout conspirait à le rendre impitoyable pour 4a proie que le hasard lui avait livrt'e.

Cependant la table à jouer avait été dressée, M"^e de Janvry s'y installa avec M. de Ghabourot. S'approchant alors de Gousinot :

— Voulez-vous bien que nous causions un peu? lui dit la baronne.

Quant à M. de Preneuse, sa place était marquée auprès de Thérèse à laquelle, dans leur situation respective, il avait à la fois le droit et le devoir d'adresser sa cour. Nos personnages étant donc ainsi groupés par couples qu'au temps des concelli on aurait pu étiqueter : M. de Ghabourot et M'"' de Janvry, trèfle ou carreau, à volonté; M. de Preneuse et Thérèse, le cœur; Cousinot et la baronne, le pique, nous allons concentrer toute notre atteution sur cette dernière couleur et prêter une oreille attentive à sa conversation.

— Si j'en crois ce que iD*a conté M. de Chabourot, dit la baronne, des papiers émanés d'un de nos gens et remis à vos mains lors de sa mort nous noircissent beaucoup ; voulez-vous me permettre de rétablir les faits?

Gousinots'étant incliné en forme d'assentiment, M"*e de Cha* bourot entra dans de longues explications pour persuader à Taide-major que Leduc, au lieu d'avoir été Tinstrument de la soustraction du testament, en avait été l'instigateur ; elle se représenta comme ayant cédé à une fatale suggestion de son amour-propre bien plus que de sa cupidité quand elle s'était faite violemment héritière d'un frère pour lequel elle avait toujours été pleine de bons procédés, et qui, en la déshéritant, DOD-seulement commettait une grande injustice, mais lui infligeait encore une sorte de flétrissure ; enfin, à k manière de tous les coupables^ «lie battit longuement la campagne pour

établir au moins relativement son innocence. Gousinot la laissa dire, il n'était point là pour la juger mais pour tirer parti d*une position qu'aucune de ces paroles ne modifiait.

Le voyant assez froid à ce plaidoyer dont il témoignait ne pas faire grand état, puisqu'il ne prenait pas la peine d'y faire de réplique, M*"* de Ghabourot entra plus au vrai dans le vif de la question quand elle ajouta :

— Je sais du reste, monsieur, que notre justification est ici d'une importance assez secondaire ; nous sommes, je l'avoue, constitués dans une position très-&usse ; le hasard a &it que vous ayez à nous en demander compte , c'est là le véritable intérêt qui est à régler entre nous, et, de mon cdté, je ferai tous mes efforts pour vous donner une pleine et entière satisfaction.

Gousinot s'inclina encore sans autrement répondre ; il n'était plus, comme le matin avec M. de Ghabourot, à l'aise et communicatif ; il seutait quHl avait affaire à un maître adversaire, et le laissait montrer son jeu avant de découvrir le sien.

— M. de Ghabourot, continua la baronne, m*a parlé d'une délicatesse sans doute fort honorable que vous lui avez témoignée : il vous répugne de mettre un prix exprès et matériel aux bons procédés que vous pourriez avoir pour nous ; je ne puis que rendre justice à de tels sentiments, mais ce mode de transaction a des avantages qu'aucun autre ne présenterait au même degré.

— Je pense différemment, dit alors Gousinot, et il me semble avoir fuit à M. de Ghabourot une proposition très-raisonnable.

— D'abord, reprit la baronne, il n'y a pas à se dissimuler que pour vivre ensemble sous le même toit, d'une vie complètement commune, nous ne soyons placés assez étraugement. Vous met-

trex, je n'en doate pas, à tirer parti de votre position, tous les ménageraeots imaginables; de notre côté, nous tâcherons, eioeptë quand nos domestiques nous feront faire par leurs sots renseignements une impolitesse, — elle jetait ainsi une excuse indirecte de son impertinent début avec l'aide-major , — d'être aussi convenables que possible avec vous ; mais en somme cependant, nous débutons ma), nous sommes au fond des ennemis à Tamiable, et je crois que nous aurons toujours les uns contre les autres un peu de levain.

— Moi, dit Gousinot, je vous assure, une fois la chose arrangée, que je ne vou^ en voudrai pas.

Si M»* de Chabourot eût dit toute sa pensée, elle eût répondu à la naïve protestation de Tofficier de santé, quelle comprenait cette clémence à merveille, et que te couteau n'en veut pas au mouton qu'il égorge ; mais, redoublant Tidée qu'elle venait déjà d'eiprimer :

— Croyez-moi, mon cher' monsieur, reprit elle, quoi que nous fassions, il y aurait bien longtemps entre nous de la gène; on n'aime jamais être un pays conquis , et la fusion a toujours de la peine à se faire entre vainqueurs et vaincus.

— Ce nVst pas mon avis, répondit Gousinot , ne laissant pas entamer sa résolution, mais répondant du plus bref qu il lui était possible, car il n'osait pas s'aventurer contre cette phrase si cherchée, si élégante qui essayait de Tenlacer.

— Il y a d'ailleurs, reprit M"*^ de Chabourot, une cons'déralion décisive ; nous sommes ici pour faire uncaifaire, n^cst-il pasvrait

— Oui; enfla nous essayons de nous entendre, répondit Cou siaot.

— S'entendre, reprit M"« de Chabourot, c'est arriver à une

conclusion. Eh bien! avec rarrangement que vous proposez, il n'y a pas de conclusion possible, et nous sommes condamnés au provisoire h perpétuités

— Gomment ça? fit laide-major.

— Que voulons- nous? Nous voulons^ M. de Gbabourot et moi, obtenir de rentrer dans des titres importants égarés hors de nos mains ; vous voulez, vous, monsieur , nous les rendre , mais en vous procurant une joie un peu plus positive que celle qui se rencontre au bien fait pour lui-même ; eh bien ! avec cet arrangement d'une sorte d'affiliation que vous feriez à notre lamille, où serait le moment de la perfection du traité?

— Le moment de la perfection du traité? répéta Taide-major qui décidément aurait voulu que M"^<^ de Chabourot parlât moins vaporeusetneni,

— Oui, à quel moment nous rendrez-vous les papiers? finit par dire crûment M°^o de Chabourot, impatientée de voir qu'elle semait devant un profane les perles de ses délicates circonlocutions.

— Mais aussitôt qu*il sera possible, repartit Gousinot sans trop s'engager comme on voit.

— Vous comprenez que ce terme est bien vague. Est-ce au moment où vous viendriez vous installer chez nous? Mais alors une fois dessaisi, vous vous mettriez à notre discrétion, et rien ne vous garantirait plus l'exécution des engagements que nous aurions pris avec vous. Est-ce , au contraire, beaucoup plus tard? mais alors vous seriez déjà nanti d'avantages trèsréels que vous n'auriez rien fait encore pour nous. Il n'y aurait, il faut en convenir, aucune équité dans cet arrangement.

— G'est bien parce que j'ai compris ainsi la chose, repartit Gousinot, que j'ai avisé à un moyen qui nous permette de traiter

domiaiit dounant, et je le disais encore hier à M. de Chabourot» il ii*y a Yraimeot qu'une manière convenable d^arranger tout ça.

— Hais sans doute, monsieur, et je ne sais vraiment pourquoi votre délicatesse s*effarouche à Tidée que nous détournions une portion quelconque de notre immense superûu pour vous créer une position de fortune qui soit à la fois selon votre mérite et selon vos vœux.

— Nous ne nous entendons pas , madame, dit Taide-major ; vous parlez toujours argent quand je suis butté à n*cn pas recevoir.

A ce moment, il fut interrompu par la voix de M*"* deJanvry. C^est assez Fusage, dans une petite réunion, quand quelques* uns de ses membres s'isolent à une table de jeu, que, de temps à antre, ils donnent signe d'existence et se rattachent par une parole jetée hors de leur partie, à la vie générale du salon.

— Ma chère madame de Chabourot, fit donc gaiement Mme de Janvry, voulez-vous bien me permettre d'interrompre votre grave entretien pour vous dire que votre cher mari vient d'être fait capot?

— Gela ne m'étonne nullement, repartit la baronne, vous jouez bien mieux que lui.

— Regardez donc aussi, reprit la tante en parlant de 51. de Preneuse, qui profitait de son mieux du tétc à tête qui lui avait été ménagé avec Thérèse, comme nos enfants sont sages; je crois que voilà une soirée qui pourniit bien faire mûrir tout d'un coup le mariage de quelques semaines.

A c^tte parole, Taide-major jeta sur le gendre futur de M"* de Chabourot un regard qui se prolongea longtemps. Puis, «'adressant à son interiocutrice :

— Vous mariez mademoiselle votre fille? demanda-t-il.

lU I<1! CAPITÂIPTE LAMBERT

— Oui^ monsieur, répondit la baronne asses étonnée deeeUe question, mais ne Toyant aucune raison de ne pas j répondre.

— C*e8t ce que je ne savais nullement, fit Taide-major.

— Comment Tauriez-vous su? demanda M"* de Chabourot; nous ne vous connaissions pas hier, et nous avons aujourd'hui riionneur de vous recevoir pour la première fois.

— Je vous demande pardon, j'aurais dû le savoir, parce que, depuis une quinzaine que je songeais à entrer en rapport avec vous, j'avais pris sur votre intérieur quelques légères informalions.

— Ah! fit M^* de Chabourot d'un accent presque moqueur.

— Oui, répondit l'aide-major naturellement; avant de me lancer, j'avais désiré connaître le terrain; mais j'avoue qu'on ne m'a rien dit de ce détail-là, qui est cependant de conséquence.

— En quoi de conséquence, monsieur? demanda sèchement M"* de Chabourot.

— En ce qu'il ne cadre pas très-bien avec d'autres idées. M"'' de Chabourot ne comprenait pas ; il était impossible qu'elle

comprît la monstrueuse pensée qui à toute force pouvait être cachée sous cette phra^ ; néanmoins un instinct d'épouvante précipita sa parole et la fit sortir pour un moment de l'impénétrable réserve qui, dans toutes les rencontres, faisait le fond de son habileté.

— D'autres idées? répéta-t elle en regardant l'aide-major d*un air d'indicible fierté.

L'ofiicier de santé baissa les yeux sous ce regard dans lequel paraissait se refléter tout l'orgueil de la généalogie des Chabourot; toutefois, reprenant termes pour termes unephrese qui avait figuré déjà dans sa conversation avec le baron, et qui, par con-

LE CAPITAmB LAMBERT 115

Béqurat, pondit passer pour avoir été préméditée et receler une pensée de quelque portée :

— Dans Taffaire qui nous occupe ici, madame, qu'est-ce que je suis au juste, dit-il : rhérilier providentiel de Charles Vîllei neuve, ce jeune homme que vous aviez admis dans votre maison en qualité de secrétaire de M. de Chabourot; — m)is il ajouta, variante bien importante— et auquel vous vous étiez engagée, en réparation du mal que vous lui aviez &it, à donner en mariage mademoiselle votre fille.

IciCousinot s'arrêta, et il demeura évident que, mafgrè son aplomb ordinaire et l'avantage de sa menaçante position, il éprou* ▼ait quelques hésitations à s'expliquer complètement.

Quant à M""' de Chabourot, elle était bien trop habile pour l*aider d*une seule parole qui eût pu lui servir à élucider sa nébuleuse pensée.

— Continuez, monsieur, fit-elle au contraire en le pressant pour accroître son embarras, et aussi parce qu'elle avait une horrible impatience de voir jour dans son doute.

— Comme je vous le disais tout à Theure, reprit Cousinot ayant Pair de fausser compagnie à Tidée qu'il venait d'exprimer, maïs continuant néanmoins de la suivre sous une autre forme : un moyen qui nous permette de traiter donnant donnant, voilà ce que nous devons chercher*

— Oui, fit Viote de Chabourot d'un air de profonde ironie*

— Eh bien, m'étais -je dit, je me suppose reçu dans la maison Chabourot; je vis avec eux en famille ; j'ai occasion de voir tous Jes jours W^ Thérèse ; elle n'a pas de préjugés aristoeratiques, puisqu'elle n'avait pas dédaigné de s'attacher à Charles Villeneuve, sur lequel j'ai du moins l'avantage d'avoir un père ; eli

bien ! qui sait si, avec du temps, des soins, la connaissance d*un immense service rendu à sa famille, on ne la déciderait pas à me reconnaître pour légataire universel et absolu, sur tous les points, de celui que je représente ici ?

L'aveu était fait, et, sans parler de ce. qu'il avait d'épouvantable en lui-môme, il était entouré des circonstances les plus propres à le rendre un objet de terreur. Il restait évident, en effet, que ce n'était qu'après une méditation profonde,, sans se presser, après avoir pris un mois approchant pour arranger son projet que cet homme venait enfin le produire, et sous quelle forme procédait-il ? D'une allure mesurée et cauteleuse, parlant si Ton veut en termes peu relevés, mais disant cependant avec une certaine adresse, juste les choses qu'il voulait dire et lorsqu'il montrait une insigne répugnance à se faire payer son silence en argent, lorsqu'il prétendait avoir pris la première inspiration de sa pensée dans la dévolution providentielle du secret qui faisait sa force, s'arrangeant pour garder à son caractère toute la dignité compatible avec l'action qu'il commettait. M»» de Chabourot, qui se connaissait en conceptions profondes et ténébreuses, ne le méprisa plus à ce coup ; elle ne dit plus que c'était un chétif ennemi, fils d'nn marchand d'Avignon, pensant mal, et qu'il n'aurait pas la force de se dresser jusqu'à eux. Elle reconnut au contraire qu'un adversaire de la plus dangereuse espèce, un homme décidé à pratiquer l'extorsion sur la plus grande échelle, venait l'assaillir et qu'il ne serait sous aucun rapport facile de se mesurer avec lui.

Il n'y avait guère à espérer que l'obstacle préexistant d'un autre mariage en voie de se faire fût suffisant pour décider cet étrange prétendant à renoncer c^ sa poursuite. Toutefois, cet argument étant le premier qu'elle trouva sous sa main^ dans le

désordre ou elle fut jetée par cette effrayante révélation, M"' de Chabourot s'en servit, et elle dit à Cousinot :

— Vous voyez, monsieur, que le mariage de ma fille est déclaré et public ; M. de Preneuse est d'ailleurs un parti excellent et auquel il y aurait de la cruauté à \ouloir qu'elle renonç&t.

^ Et moi aussi, au moyen de la dot que j'apporte et que je délivrerais le jour du mariage, je ne suis pas un parti trop mauvais.

— Soit, reprit la baronne; mais quand une place est prise... ^ Promise, vous voulez dire, interrompit Taide-major, et j^

suis justement ici une preuve que les promesses ne se tiennent pas toujours.

— Enfin, monsieur, dit la pauvre mère tâchant de se contenir, vous n'exigerez pas sans doute que nous rompions un projet aussi avancé que possible, et où est intéressé le bonheur d'une pauvre enfant qui ne vous a jamais fait de mal, et qui est bien innocente de l'imprudence que j'ai pu commettre.

— Son bonheur, c'est ce qui ne m'est pas prouvé : elle en aimait un autre, et il n'y a pas déjà si longtemps qu'il est mort pour qu'elle l'ait oublié ; regardez donc si elle a l'air d'écouter ce M. de Preneuse avec tant de plaisir !

La remarque était vraie, et Thérèse ne prêtant qu'une attention assez froide aux empressements de son futur, M"*"* de Chabourot fut outrée de se voir ainsi chassée de retranchement en retranchement ; aussi ne fut-elle pas maîtresse de retenir une réponse pleine d'amertume.

— Vous pensez apparemment, dit-elle à l'officier, qu'elle vous écouterait plus volontiers!

Cousinot était puissamment armé, il sentait sa force, il ne

118 LE CAPITAINR LAMBERT

s'émut donc pas de Tinsullante comparaison qni était impliquée dans cette phrase, et se contenta de répondre :

^ Au moins, je demande que la question soit mise au concours.

— Mais, monsieur, il n'y a pas de question. Tout est résolu depuis longtemps ; ce mariage est sur le point de se faire, il ne dépend pas même de nous à présent qu'il ne se fasse point.

— Vous pouvez bieu toujours le retarder ; je ne vous demande pas autre chose. Que diable, ajouta-t-il en laissant échap per ses façons troupières, qu'il s'était donné jusque-là le soin de contenir, la concurrence n'est pas défendue. Laissez-moi comme je l'ai toujours demandé, venir prendre ici la place qu'occupait Charles Villeneuve ; cette place me sera peut-être bonne ; si je parviens à obtenir le consentement de M 'i*' Thérèse, eh bien, vous me la donnerez ; si, au contraire, je perds mon temps auprès délie, nous verrons à nous arranger autrement.

Le plus grand malheur que pouvait entrevoir M"* de Chabourot c'était précisément que d'une façon ou d'une autre Thérèse fût entraînée à accepter l'odieux époux qui s'offrait à elle. C'était bien moins le bonheur de sa fille oui l'occupait que la cruelle épreuw à laquelle sa vanité aurait été exposée ; aussi ne se rendit-elle pas à l'offre de cette sorte de transaction. Loin de là ; poussée à bout et ayant honte de Tattilude qu'elle avait gardée jusque-là dans cet entrelien, elle se décida à reprendre l'offensive, et dit à l'ai de-major avec vivacité :

— Il ne faut pas croire , monsieur, que vous obtiendrez tout de nous en nous posant le pistolet sur la gorge : il y ai compter aussi avec votre position , qui ne laisse pas d*avoir ses embarras; vous ne voulez pas mm perdre en pure perte ^ car ce n'est point là votre intérêt; quand vous nous aurez dénoncé au

procureur du roi, il ne vous fera pas une pension, lui, et c'est un assez sot plaisir que celui que vous vous donneriez de nous causer beaucoup de mal sans en tirer aucun bénéfice. D'ailleurs, TOUS nous parlez de papiers qui sont en votre possession, et que vous n'avez pas peut-être : dans tous les cas, les faits ne se sont point passés ainsi que les a présentés Leduc , et nous nous défendrons, ajouta-t-elle en se levant comme pour rompre Tentretien.

— Les papiers, je les ai, répondit Cousinot quittant son siège, et TOUS les ferai voir quand vous voudrez; les faits se sont passés comme je les sais, et une lettre de vous le prouve; quant à mon silence, basé sur mon intérêt, ne vous y fiez pas, je suis en entêté je vous en préviens, et je n'aime pas qu'on prenne avec moi des airs méprisants. J'ai fait une grande sottise, ajouta-t-il se parlant ici autant à lui-même qu'à la baronne, de ne pas donner ma démission pour pouvoir suivre cette affaire sans être dérangé, mais quinze jours sont bioatdt passéSi et je vous engage, si vous avi^z à prendre une détermination, i envoyer M. de Chabourot en causer avec moi.

Au plaisir, madame, fit-il en môme temps i et il se mit en devoir de quitter le salon.

Arrivé à la porte, il fit exactement la même manœuvre qu un amant qui sort furieux de chez une maîtresse adorée s il sa retourna et, paraissant croire qu'on le rappelait, s'arrêta un moment, mats M"* de Chabourot ne le suivait pas même des yeux, et elle répondit à M. de Freneuse qui, aussitôt quMl l'avait vue libre, lui avait adressé la parole ; le terrible prétendant ouvrit donc la porte et la ferma sur lui un peu plus rudement peut-être que de raison.

— Ce monsieur, avait dit M. de Preneuse, en voyant la sortie animée de Cousinot, ne me parait pas très-charmé du succès de sa conférence.

— G*est qu'en effet, avait répondu M*"* de Chabourot, nous ne nous sommes pas trop bien entendus.

— £h bien ! dit alors M"*' de Janvry tout en continuant de jouer, il a le temps do passer sa mauvaise humeur et de se remettre, pendant les quinze jours qu'il va garder i» chambre.

— Comment, les quinze jours qu'il va garder sa chambre? demanda la baronne qui déjà avait remarqué la meotion de quelque chose d'approchant dans les dernières paroles que lui avait jetées l'officier de santé.

— Oui, il contait tout à l'heure, dit M*"* de Janvry, que son colonel l'avait mis tantôt aux arrêts pour une quinzaine : c'est qu'il ne plaisante pas, le colonel Brisquct !

LE CAPITAINE LRMBERT 121

— Ije sol! pensa M"* de Chabourot, il a conté cela. C'est un coup de proTidence que cette confidence qu'on pourrait croire d'un si médiocre intérêt. Monsieur de Chabourot, ditelle ensuite , vous qui savez votre code comme un avocat , combien de temps faut-il pour la publication des bans d'un mariage? Cet homme, qui sort d'ici, me soutenait qu'il fallait trois semaines.

— Du tout, il faut huit jours, repartit le baron, la publication doit être faite deux dimanches de suite.

~ Et aussitôt après on peut se marier?

— Nou pas vraiment, dit M. de Chabourot, il faut encore deux jours dn délai , non compris celui de la dernière publicatiott.

— Mais savez-vous, se prit à dire M™' de Janvry, que cette législation est un horreur ; il n'y a plus de poésie possible avec ces entraves mises à la liberté des mariages. Ces délicieuses unions secrètes sur lesquelles ont tint vécu les romances et les drames, il faut maintenant les rayer de nos tablettes; les bonnes scènes de comédie où l'on fait signer, sans qu'ils s'en doutent, à un père ou à un tuteur, un bon contrat qui les engage à donner leur fille ou pupille, quoi qu'ils en aient, à Valèrey tout cela est impitoyablement passé de mœurs ; aussi est-ee que l'on rit aujourd'hui ?

— Il est vrai, dit alors M. de Preneuse, que nous avons aujourd'hui une société bien en ordre, et qui ressemble un peu aux grandes allées droites de nos anciens jardins français ; mais le drame, quoiqu'il ait perdu beaucoup de ses commodités, n'en est pas pour cela plus malade; étant plus surveillé par la loi, il s'est lait plus sournois et plus souterrain; au lieu de courir à la surfoce, il chemine silencieusement dans la région

plus intime de la \ie. Je suis sûr, si on allait au fond des seiTcls de bien des familles, qu'on Py trouverait splendidement installe.

Cette allusion si cruelle, involontairement faite à sa situation personnelle, ne fut qu'une raison de plus pour Min« de Ghabourot de se décider à tout entreprendre en vue de procurer rétablissement de sa fille avant qu'une dangereuse lumière vînt à briller au milieu des ténèbres d'un lamentable passé. Aussi, le piquet de M^c de Janvry terminé, et Tunité étant rendue à la réunion que nous avons vue tout h Theure fractionnée avec une régularité si singulière, M"*e de Chabourot prit la parole, et, marchant presque brutalement à son but :

— Thérèse, dit-elle à sa fille, peut-on vous montrer quelque curiosité de Tétat de votre âme?

A cette interrogation si abrupte et tellement faite à bout pourtant, une vive rougeur colora le visage de W^^ de Chabourot, et M. de Freneuse, quoique jusqu'à un certain point la question fût dans ses intérêts, eut mal à ce pauvre cœur si étrangement interpellé. Il n'en fut pas de môme deMn»e de Janvry; trouvant le coup bien porté, elle dit, comme l'intimé des Plaideurs:

Parbleu, je vais me metlre aussi de la partie.

^ Oui, dit-elle ; là, Thérèse, oà en sommes-nous de la fin? quand voulez-vous sortir du temps pour entrer dans l'éternité?

— Votre métaphore, empruntée à la langue des prédicateurs^ n'est pas très-heureuse, ma tante, s'empressa de répondre pour la jeune fille M. de Freneuse, car c'est là présenter une résolution dont déjà peut-être s'effraye mademoiselle, par le côté qui donne le plus à penser.

— U es! sûr, dit alors M. de Chabourot, auquel sa position de ménage médiocremenl heureuse devait naturellement inspirer cette réflexion, que le mariage est un traité auquel on doit bien regarder avant 4!e le conclure, car on n'a pas, comme pour les conventions diplomatiques, la facilité de le rompre quand il vous gène par trop.

— Voulez-vous conseiller à Thérèse de rester fille et de ne pas épouser monsieur? demanda avec humeur ^i^^ de Chabourot, faisant ainsi payer cher à son mari sa sotte remarque, en traduisant en une impolitesse à l'adresse de M. de Preneuse, la généralité qu'il avait dite.

— J'ai si peu la ridicule idée que vous me prêtez là, répondit le baron, que je me joins à vous pour demander à Thérèse quand est-ce que nous en finissons?

La pauvre enfant, comme on voit, faisait les frais du mauvais pas où s'était mis son père, et, pour nous servir d'une comparaison qui n'aurait certes pas déplu à celui-ci, elle était traitée comme ces petits souverains qui, placés entre les camps de deux potentats, voient ordinairement se conclure l'arrangement à leurs dépens.

• Ainsi, pressée de toutes parts, M'io de Chabourot ne vit de recours qu'en la générosité de M. de Preneuse, et dit, d'un air à la fois de reconnaissance pour lui et de reproche pour ses persécuteurs :

— La seule personne qui ait intérêt à ne point admettre de délais, est justement celle qui montre le plus de patience,

— M. de Preneuse, dit M*"* de Chabourot, fait son rôle d'homme désireux de vous plaire en se résignant à entrer dans vos petits caprices au point môme de s'y sacrifier; mais quant à nous, spectateurs désintéressés, comme vous le remarquez fort bien,

\2h LE CAPITAINE LAMBERT

de ce sacrifice, c*est justement un motif de plus pour le prendre en compassion et pour empêcher qu'il ne soit pas porté au delà de certaines limites.

— Sans doute, sans doute, fit gaiement M^^ de Janvry, il faut mettre cette méchante petite fille à la raison et Tempécher de tyranniser les gens.

— Ma tante! fit M. de Preneuse qui trouvait qu*on le servait trop.

— A toute espèce d'exigence, reprit M»^ de Chabourot, il faut une raison, et, soit dit en passant, ajouta-t-elle comme par réflexion, il est peut-être généreux d'appeler exigence là bien naturelle insistance que nous mettoas à ce qu*uDe chose qui est faite se fasse.

— Exigeants, reprit Mm« de Janvry, nous ne le sommes pas, nous sommes curieux d'un dénoûment, voilà tout.

— Je disais donc, maintenant mon mot, reprit la baronne, qu'à toute exigence il fallait une raison raisonnable ; or, ma raison de désirer que ce mariage décidé no se traîne pas plus longtemps, c'est la conversation que j'ai eue tout à l'heure avec le monsieur qui quitte ce salon.

— Gomment cela? fit M. de Chabourot inquiet et étonné.

— Comme il est parfaitement vrai de dire, qu'il u*est tel que d'iivoir sa fille pourvue, pour trouver des marieurs, ce monsieur voulait absolument me donner un mari pour Thérèse.

— Qui, celle espèce ? fit M"»* de Janvry toute courrouo^e.

— Oui, reprit la baronne, il n'est peut-être pas posé complètement bien pour une négociation pareille ; cependant, à raison de certaines circonstances, il pouvait mieux qu'un autre me pressentir à ce sujet.

— Enfin, (lit M. de Chabourot? que la tournure de la narration de sa femme intriguait au plus haut degré.

— Eh bien ! naturellement je lui ai dit qu'il venait trop tard ; nais j aurais été dispensée d^avoir à faire ce refus, qu'il m'était désobligeant d'adreser à la personne qui l'envoyait, si nous nous fassions trouvés dans le vrai de rotre situation, et que le mariage de ma fiile eût été dés à présent une chose assez faite pour que la voix publique 1 eût appris à ce tardif prétendant.

Nos lecteurs, qui savent que M^e de Chabourot mentait, et, par parenthèse, il faut remarquer sa méthode de mentir, qui est à l'nsage d'un assez grand nombre de gens, lesquels, autant qu'il est en eux, constituent toujours leurs mensonges d'un fonds de vérité; nos lecteurs, disons-nous, ne seront peut-être pas très-convaincus de l'excellence du motif que mettait ici en avant la baronne pour précipiter le mariage de sa fille avec M. de Freneuse. Il en fut autrement de Mme de Janvry, qui s'en déclara frappée plus qu'elle ne tarait dire, et qui ajouta qu'elle voyait à un plus long délai un million d'autres inconvénients.

En y regardant de près, Thérèse n'avait à sa résistance qu'un vague intérêt de fidélité pour un souvenir; elle dut donc se décider à faire en ce moment, ce que deux jours avant elle avait fait lorsqu'elle avait accepté la recherche de M. de Freneuse. Cessant de lutter contre tant de volontés qui la circonvenaient, elle donna son consentement à une conclusion aussi prochaine qu'on la jugerait convenable, et mit même à sa résignation assez de bonne grâce, pour que M. de Freneuse fût dispensé d'en décliner le bénéfice ; il demeura alors convenu entre celui-ci et M. de Chabourot, que chacun de leur cêté ils travailleraient dans le sens d'un dénoûment immédiat^ et se mettraient en mesure d'accomplir toutes les formalités nécessaires à la célébration du mariage, dans le plus bref délai.

Après le départ de M«« de Janvry et de son neveu, Thérèse s'étant retirée dans sa chambre, M. de Chabourot, resté seul avec sa femme, s*empressa de lui demander ce que signifiait cette demande, dont Gousinot s*était tait l'orgnne. La baronne raconta alors les prétentions de Taide-major, dont son mari ne se montra pas indigné au point qu'elle Faurait supposé. En effet, quelque triste que fût cette péripétie, elle venait à Tappui de toute la prévoyance qu'il avait toujours montrée touchant les résultats de cette triste affaire, et Tespëce de satisfaction d'amourpropre que Ton éprouve toujours à faire preuve d'une fine prévision et d'un bon jugement, lui amortit un peu la violence du coup qui lui était porté.

Ue venant suivant son attraction onlinairc ft ressasser le passé :

LE CAPHAIMB LAMBERT 127

— Voilà 1 dit-i), vous n*ayez pas voulu tenir votre engagement , TOUS avez refusé pour gendre un jedne homme bien élevé, qui était presque de notre sang, que Thérèse acceptait avec bonheur, et qui, en entrant dans notre famille, fermait un abîme toujours ouvert à nos côtés ; maintenant, à sa place c*cst un soudard, un grossier et brutal personnage qui vient nous faire violence, auquel nous serons peut-être obligés de sacrifier notre pauvre enfant ; car plus va cette affreuse intrigue, plus elle se complique.

M">« de Chabourot interrompit ces doléances en lui reprochant d*avoir seulement une lointaine pensée, que les prétentions de Taide-major pussent être admises.

— Notre étoile, ajouta-t-elle, qui ne nous a certes point abandonnés, a permis qu'un répit de quelques jours dût nous être accordé par ce misérable. Vous avez pu voir que mon in tention est d'en profiter ; la première fois que nous le reverrons il trouvera un obstacle invincible placé en travers de ses inconcevables idées ; alors il faudra bien qu'il se restreigneà traiter avec nous sur un pied supportable.

<— Et s'il ne voulait pas se restreindre, fit M. de Chabourot, si, dans sa colère de voir ses projets déjoués, il allait user des titres qu'il a entre les mains ?

~ £b bien ! dit la baronne, alors comme alors, et notre fille sera sauvée. Croyez-vous donc d'ailleurs que, besoigneux comme il est, il veuille faire tourner à la simple satisfaction de nous commettre avec la justice, la bonne et solide occasion qu'il a entre les mains ? Il menacera sans doute et fera beaucoup de bmit, mais en fin de cause, se résignera à tirer de nous quelque beau lopin sur le chiffre duquel il y aura encore à discuter. Mais il n'y a pas un moment à perdre , ajouta la confiante dame, il

faut que dans deux jours les publications commencent, et qu^aussitôt les délais indispensables écoulés, le mariage soit célébré. Mme de Janvry nous seconde d'ailleurs à merveille dans le beso n de célérité qui se fait ici sentir, et nous n'avons pas à craindre d'elle ce que nous pourrions redouter de tout autre, à savoir, que la rapidité de notre marche vers le dénouaient lui donne non plus qu'à M. de Preneuse, qui heureusement est trésarooureux, quelque fâcheux soupçon. Je ne vois à mon plan, qui est assez effronté, comme dit la comtesse Almaviva, qu'une seule et unique difficulté, c'est que tout encagé que sera notre tigre, il ne soit avisé de nos projets ; dans cette donnée, assurément il passerait par-dessus les inconvénients d'une rupture de son ban pour venir nous disputer sa proie ; mais il y a une manière de prévenir cet embarras, il faut avoir l'air de négocier avec lui et ne pas rejeter d'une façon absolue ses propositions ; vous irez le voir; tout en paraissant ne pas vouloir céder, vous lui laisserez néanmoins entrevoir la possibilité de notre tnrdive résolution. Nous aurons soin d'ailleurs, quoi que j'en aie dit tout à l'heure de la nécessité de faire éclat du mariage arrêté avec M. de Preneuse, qu'il en soit fait le plus petit bruit possible, et dans tous les cas ce bruit se forait dans un monde dont le retentissement ne va pas jusqu'à lui. Oh ! monsieur notre gendre, finit par dire en s'animant sous sa propre parole l'espèce de Froniin femelle qui organisait si habilement sa défense, nous vous ferons voir que nous sommes gens de quelque résistance et qu'on ne nous prend pas d'assaut avec un rouleau de papier !

M. de Chabourot était loin sans doute de partager cet enthousiasme ; néanmoins il ne put nier que ce plan n'eât des chances de succès ; il était également assez disposé à croire que le mariage manqué, leur terrible adversaire se tournerait vers une con-

solatioli plus Utile à lui-même qde celle d*une dénonciation ; il promit donc à sa femme de Taider, tant par son activité à avancer le momcct de conclure avec M. de Preneuse, que par sa 4>restesse à fiiire prendre le change à Taide-major, et à Tamuser par d^habiles délais. Dans le fait, ce dernier soin rentrait tout à fait dans ses goûts et dans ses études. C'était, ou nous ne nous y connaissons pas, de la diplomatie.

On peut voir, par la grande besogne que Ton s'occupait de tailler à notre officier de santé, le danger pour un homme qui poursuit un projet de quelque importance, de ne point tenir sa langue et de jeter imprudemment ses paroles. Pour avoir légèrement conté qu*il avait pris querelle avec son colonel et qu'une suspension de sa liberté individuelle s'en était suivie, voilà ce prétendant exposé à être éconduit de la plus piètre manière, et à voir un plan dressé avec une apparence de profondeur fort subtilement déjoué. A ce compte, Gousinot n'était donc pas ce rude jouteur qu'on a pu s'imaginer en voyant l'opinion qu'avait d'abord prise de lui une connaisseuse, M'"'' de Chabourol? Quelques explications pour répondre à ce doute.

Gomme presque tous les hommes ; car ce n'est que dans les mélodrames que se rencontrent ces personnages tout d'une pièce, suant par tous les portes le crime à larges gouttes, et ne

LE CAPITAINE LAMABRT 131

s'anôlant jamais qu'ils niaient atteint les derniires limites delà scsiéiatesse, Cousinot, dans son âtre moral, avait beaucoup de relatif. Constitué d*un fond passablement vicieux, son caraetèie, qu'on nous passe cette expression, se panachait de quelques bennes tendances. Par exemple, la sublimité de sa délicatesse a* allait pas jusqu à comprendre que ce rôle de s'introduire dans une famille, armé d'un secret, et d'y faire violemment la loi, n'était pas le fait d'un honnête homme qui ne veut par aucun côté s'assimiler aux ravisseurs môme les plus véniels du bien d*autrui, mais sa répugnance à voir sa discrétion escomptée en argent, était cependant réelle et positive ; elle résultait en sa personne d'un certain sentiment d*honneur militaire et d'une sorte de probité à lui, qui était assez dans l'usage de couper le mai en deux, et de n'en prendre que la moitié. C'est ainsi encore i]u il parlait sérieusement lorsqu'il annonçait vouloir être mis en [Kisition de faire sa cour à mademoiselle de Chabourot, et d'obtenir son assentiment avant de dérober sa main. Sa vie, du reste, tout entière, depuis que nous avons fait Connaissance avec lui, s'est montrée constamment empreinte de cet esprit de transaction dans l'oubti du bien.

Avec M"' Bouvard, il se serait certes refusé à un de ces ignobles commerces où la prostitution change de sexe ; mais il ue se faisait point Caute, sous forme d'emprunt à terme illimité, de s'aider des ressources de la complaisante dame. Le dépôt de Leduc pratiqué entre ses mains, il s'était d'abord occupé religieusement d'exécuter le mandat qu'il avait accepté ; mais la mort s'élant entremise dans Taflisiire, et ayant empêché qu'il pût Taccomplir, il n'avait vu aucun inconvénient à violer un secret qui n'était point à son adresse, et à faire de cette découverte un usage coupable, auquel il se figurait apporter une sorte de mo-

132 LE CAPITAINE LAMBEUT

dération et de tempérament. En un mot, pour résumer ce ca^ ractère qui est infiniment plus commun qu'on ne se l'imagine, étant vrai qu'il y a une grande et une petite morale, puisqu'on a dit que la petite tuait la grande, Gousinot pratiquait celle du petit format, celle qui tient Tacilement dans la poche et qu'on y fait rentrer le cas échéant.

Ainsi posé, sans méchanceté déterminée et absolue, homme plutôt d'occasion dans la pratique du mal que d'une conception froide et pnme-sautière, tout habile et tout dangereux qu'il fùi, il n'atteignait certes pas à la hauteur de sa noble adversaire, et, malgré tous les avantages que le hasard lui avait donnés sur M'"® de Chabourot, il avait besoin de bien se tenir s'il ne voulait se voir honteusement éconduit.

Une fois confiné dans sa chambre où il avait tout le loisir de réfléchir, il ne tarda pas à s'apercevoir de la faute qu'il avait faite en donnant à connaître que tous ses mouvements et démarches allaient être paralysés quinze jours durant. Ne sachant pas au juste où en étaient les choses avec M. de Freceuse, il eut assez l'instinct de ce qui se tramait contre lui et ne se dissimula point que, pendant le temps de sa retraite forcée, on pourrait fort bien se hâter de terminer à rencontre de ses prétentions.

Ce n'est pas cependant qu'il ne trouvât quelques raisons de se rassurer dans la considération de la terreur salutaire que semblait devoir exciter le sentiment du secret menaçant dont il était détenteur; mais, tout bien calculé, il ne fallait pas s'y fier; M"!» de Chabourot avait paru prête à faire une plus fière résistance que sa mauvaise position ne semblait la comporter ; elle avait d'ailleurs émis sur Texistance des titres compromettants, qu'il avait annoncé avoir dans les mains, un doute assez cavalier, qui pouvait amener cette femme dont Leduc avait pré-

eédemment eipérimenté I*eatéteineDt et Tallure délibérée, à ne pas Êkire sulisamment état de ces armes respeciables. Bref, pour un homme qui ne voulait pas être pris au dépourvu, il y afait évidemment quelques précautions nécessaires ; dans ces circonstances, deux mesures de quelque importance furent résolues par Taide-major en vue de parer aux périls de la situation.

Depuis le moment où il avait commencé à s'occuper de sa grave entreprise, Gousinot avait lort négligé M"'^ Bouvard ; il loi était, en effet, &cile de comprendre que cette liaison, dont il se trouverait bientôt eu position de dédaigner le côté utile, pourrait créer d'assez embarrassants obstacles à ses projets ; il avait donc pensé à s'y prendre de longue main pour en amener le terme ; et, afin d*éviter Téclat d'une rupture qui, vu le caractère profondément passionué de la digne bdtesse, ne pouvait manquer d'être animée et bruyante, il avait doucement essayé de laisser mourir d'inanition un sentimeut dont il lui semblait que l'heure fatale était arrivée. Mais, amante sensible et dévouée. M*"' Bouvard n'avait pas plutôt connu la rigueur de la réclusion à laquelle son tiède soupirant était condamné, qu'elle était venue lui offrir généreusement les consolations de sa tendresse et de sa présence ; ne se souciant pas d'ailleurs des atteintes que le fait même de ses vitites, sans parler de leur longue durée et de leur fréquence, pouvaient donner à sa réputation.

11 est plus que probable que le volage aide-major eût fort mal accueilli ce sacrifice, car rien n'est plus mal venu que les empressements de la femme qui a fait son temps, s'il n'eût entrevu dans l'ardente amie qui l'obsédait de ses soins, un très-utile auxiliaire pour les mesures de précaution auxquelles la prudence lui conseillait d'avoir recours. Prenant donc la chère dame par son fidble, il n'hésita pas à lui avouer, sans lui faire savoir

d*ailleurs le fond de cette mystérieuse confidence, qu'il se croyait vis-à-vis des Chabourot sur la voie de certaines découvertes importantes dont bientôt peut-être il pourrait lui dire la nature expresse et le détail ; en même temps il ajouta que, pour le succès de ses investigations, il avait un assez grand intérêt à ignorer le moins possible ce qui se passait ({uotidiennement dans la maison des gens qu'il avait ainsi à Findex. Cette nuageuse ouverture eût peut-être sufii pour animer le zèle de M«« Bouvard, qui était loin d'en avoir fini avec ses anciens soupçons, à accepter auprès des équivoques amis de Leduc la délicate mission d'exploralrice, dont on lui insinuait de prendre la charge ; m.'iis un autre &it, jusqu'ici inconnu de nos lecteurs, venait en aide à la persuasive influence de cette semi-révélation.

Le jour où M. de Chabourot avait écrit à Taide-major pour cbanger l'heure de leur rendez-vous, celui-ci ne s'étant pas trouvé chez lui, les gens de son hôtel, voyant le porteur de la lettre fort affairé à ce qu'elle lui fût immédiatement remise, avaient renvoyé cet homme à se pourvoir devant M«n« Bouvard, chez laquelle ils savaient que Cousinot avait des habitudes. Intriguée depuis quelques jours, des absences et des froideurs de l'officier de santé, cette Didon n'avait pas hésité à faire main basse sur la missive qui se présentait, en se chargeant de la faire parvenir dans le plus bref délai; et, l'arrêtant court en son chemin, elle l'avait impétueusement décachetée. Si elle n'y avait pas trouvé, comme elle s'y attendait, la preuve flagrante d'une infidélité, elle y avait du moins rencontré, dans la révélation de relations à elle tout à fait inconnues entre l'aide-major et la famille Chabourot, le sujet des plus fécondes méditations. Aux premiers indices d'un précieux mystère pointant déjà dans cette lettre, dont, au reste, Cousinot n'avait guère remarqué la dis-

LE CAPITAUre LAMBERT 135

pariiioD, puMqu'elle n'avait rien à lai apprendre que M. de Gha« iNNirot m lui eût iit de vive voix, s'ajoutait maintenant Taveu oral de Tofficier de santé, qui marquait vers la manifestation de cet intéressant secret une marche incontestablement progrèssiTe; en /allait il tant pour décider la curieuse hdtesse à prôter le concours à la fois actif et aveugle qui lui était demandé ?

Au moyen de cette ancienne femme de charge que nous avons dit être dans ses relations, et qui, précédemment déjà, lui avait terri k rectifier ses idées touchant le personnage de Leduc, M** Bouvard eut bientôt Mi d'avoir un œil et une oreille à ThAtel Chabourot. Mais il arriva de ses empressements et de ses înTestigations ce qu'il arrive fréquemment des zèles de police quand ils ont plus d'ardeur que d'intelligence. D'abord, des remarques sans intérêt et sans importance parvinrent seules à Taide-major, qui, dépaysé encore par les traftreuses démarches de H. de Chabourot, feignant de négocier sur sa prétention, fut 3ur le point de s'endormir dans une sécurité trompeuse.

Cependant, au bout de quelques jours, il lui parut que ses limiers avaient trouvé la vraie piste, quand on commença de Fentretenir d'un mariage dont il était que.stion pour la fille delà maison. Ordre ayant été donné par lui de pousser vigoureusement les recherches de ce côté, il ne dut plus douter d'un projet arrêté de mettre à profit son absence, quand on lui annonça officiellement qu'un extrait de l'acte de publication du mariage projeté avait été vu afîiché à la mairie du dixième arrondissement. C'est alors qu'il se résolut à une- nouvelle détermination bien autrement grave, car nous avons dit tout à l'heure, on se le rappelle, que du fond de sa retraite deux mesures défensives avaient été adoptées par lui.

Frappé de Tinsûffisante impression que paraissaient avoir faite

136 LIS CAPITAIIfB LAMBERT

fes menaces sur ses adversaires, il crut nécessaire de raviver leurs terreurs en mettant sous leurs yeux et leur ^sant toucher au doigt la réalité matérielle et positive des pi^s dont il était possesseur, et dont Texistence n était peut-être pas assez nettement établie pour eux. Dans ce but, et quoiqu'il y eût d'incontestables dangers à ce moyen d'action, il écrivit au capitaine Lambert, que, bloqué chez lui par une sentence arbitraire du colonel, il éprouvait un vif désir, pour charmer les ennuis de sa captivité, de recevoir les consolations de son amitié; en même temps il le priait, par un post^scriptum, les post-icripium recèlent souvent la mère-goutte d'une longue épître, d'apporter avec lui, s'il consentait à se déplacer, le paquet confié à sa garde.

Quand même l'appel fait à ses sentiments d'affectueux dévouement n'eût pas suffi pour décider le capitaine à entreprendre le voyage de Paris, la mention qui était faite des cruels papiers remis à ses soins semblait Iqi indiquer que le dénoûmsnt d'une affaire qui lui avait causé tant de sollicitude était sur le point de 8*opérer. Étant en quelque sorte convié d'y assister, il se mit immédiatement en route; et, pourvu du dépôt laissé en ses mains, lequel, quand on y regarde bien, n'est pas l'un des personnages les moins imposants de notre récit, il ne tarda pas à arriver chez Cousiuoi, où il était impatiemment attendu.

Cependant une grande activité présidait à tous les préparatifs dtt mariage de M. de Preneuse, et bientôt tout fut rois en voie d'une conclusion assez prochainement définitive pour qu'il y eût lien de s*occuper d'une cérémonie qui, sans être essentielle, a cependant, dans certaines combinaisons matrimoniales, une im* portance marquée.

Selon les mœurs bourgeoises, l'acte le plus extérieur d*un mariage c est la comparution des parties devant Tofficier de Fétat civil et la bénédiction nuptiale; dans une sphère plus élevée, ces deux faits s'accomplissent aussi secrètement qu'il est possible, et c'est pour la signature du contrat par-devant notaire qu'on se réserve de faire une convocation extraordinaire des amis et connaissances 'des deux familles. A quoi tient cet usage; il y a mille raisons à en donner et pas une. Est-il une glerification des intérêts matériels que le tat)ellion est chargé de

régler? Nous aimons à croire le contraire. N*étant pas encore placée, comme le jour de la célébration légale et religieuse, sur le seuil de la chambre nuptiale , la fiancée , dans sa pudeur de jeune fille, s'inquiète-t-elle moins du grand concours des spec< tateurs se pressant autour de son bonheur? Cette nuance serait assez délicate, mais n*est-elle pas un peu cherchée? Enfin, la vanité des contractants trouve-t-elle une satisfaction d'amour* 4)ropre à faire chatoyer sous les yeux d'une nombreuse assem> blée les splendeurs de la dot, la magnificence des préciputs et du douaire, en un mot, la pécunieuse importance du fait qui va s'accomplir? Nous ne savons, mais toujours est-il qu'ainsi se passent les choses selon l'étiquette de la vie aristocratique, et quelques raisons qu'eût la famille Chabourot de craindre le retentissement d'une pareille réunion, soit qu'elle n'eût pas pu^ soit qu'elle n'eût pas voulu en décliner l'impérieuse coutume, beaucoup de monde avait été appelé à venir contre-signer la félicité notariée des époux.

Et toi, Brutus Gousinot, que fais- tu pendant ce temps-!&? Tu dors ! ! ! Tu laisses à la lueur resplejidissante des bougies, au milieu d*une atmosphère de fête répandue sur toute cette maison qui s'épanouit à ton absence, entamer le droit que si non la naissance, au moins la conquête t'avait donné sur cette belle fiancée!

Déjà le notaire a pris place , déjà même plusieurs feuillets du glorieux manuscrit, qui, sous la garantie du timbre royal, arrête la teneur des conventions matrimoniales, ont été lus au milieu du recueillement de rassemblée quand M. de Chabourot, dont personne n'avait avisé l'absence, vient tout à coup à rentrer dans le salon.

Sa figure est pâle, sa démarche affairée et presque couvul-

sire; s'avançant auprès de la labié où est assis l'oflicier minisléiiel, il lui parle bas en Tinterrompant.

— Comment cela, monsieur?... fait le notaire en levant vers lui la tête d'un air étonné.

M. de Cbabourot n'a pas le courage de répéter les étranges paroles qu'il vient de prononcer, mais de la tête et du geste il persiste. Prenant alors sur lui d'élever la voix et de rendre compte à l'assistance de cette scène sous laquelle elle s'est émoe comme on se l'imagine :

— Monsieur le baron, dit l'officier ministériel, m'engage âne pas continuer ma lecture qui serait aujourd'hui sans but.

A ces mots, 11^^ de Chabourot se précipite vers son mari qu'elle interroge avec véhémence ; celui-ci reste inébranlable dans la détermination qu'il parait avoir prise ; M. de Preneuse s'approche à son tour, et avec un sang-froid plein de dignité, s'enquiert des motifs d'une démarche sans nom, mais qui lui est ime mortelle injure. Le baron balbutie quelques excuses, essaye de protester de l'estime qu'il continue d'avoir pour celui qu'il offense, mais ne parait pas décidé à laisser modifier sa résolu tion. M. de Frencuse se rend alors auprès de M"* de Janvry, qui s'est fait une contenance en se trouvant mal, et aussitôt qu'elle parait se ranimer sous sa parole, il l'entraine hors du salon suivi de toute jsa parenté. Quelques intimes cependant ont essayé de s'entremettre sans pouvoir obtenir ni éclaircissements, ni remises sur le parti pris du baron. M^^ de Chabourot s'écrie que c'est un homme à interdire , et que depuis quelque temps il est sujet à des absences ; mais personne ne croit à cette burlesque explication de l'horrible scandale qui vient d'avoir lieu, et une sorte d'instinct général pousse, au contraire, l'assemblée entière à admettre la réalité d'une sérieuse quoique inexplicable

HO LE CAPITAIlfE LAMBERT

influence, sous laquelle il s'est produit. Voyant que sa préseoce n*est décidément plus nécessaire, le notaire prend le parti de la retraite, en quoi il est imité par une portion des assistants empressés de se soustraire à une sorte de méphitisme moral qui dérobe Pair à cette réunion. Les autres suivent par discrétion, voyant que }A^^ de Chabourot s*est jetée en pleurs sur un siège et que sa fille, qui s'empresse autour d'elle, en est à peine accueillie ; plus animé qu'on n'a jamais eu occasion de le voir, M. de Chabourot se promène à grands pas dans le salon et donne peu d'attention à ce désordre né de sa démarche. A la fin, s'approchant de Thérèse tandis que les derniers témoins de cette scène douloureuse achèvent de disparaître, il prend cette chère enfant dans ses bras, l'embrasse avec effusion et laisse tomber ces effrayantes paroles :

— Ma fille, ne me jugez pas mal : ce qui vient de se passer était nécessaire, comme d'autres sacrifices pourraient l'être encore. Laissez*moi maintenant avec votre mère, et quoique ma conduite puisse avoir iiour vous d'inexplicable, sachez seulement que j'ai empêché encore bien plus de mal que je n'en ai fiiit.

Nous ne ferons pas Tinjure à nos lecteurs de leur expliquer la génération mystérieuse de la scène que nous venons de raconter, ils ont compris de reste que le coup partait de la main de Cousinot.

Instruit à point de la réunion qui avait lieu & Thôtel Chabourot, et de son but, il avait trouvé le cas assez grave pour en courir, en vue d*y aviser, les conséquences d*nne sortie de contrebande. Ayant eu soin de faire boire largement le planton de garde à la porte de sa chambre, vêtu des habits du capitaine Lambert, qui s'était couché dans son lit, à sa place, et avait &it ainsi le rôle d'une espèce d'épouse de Grotius bu de dame I^valettCr il s'était rendu rue de Varennes, avait demandé à parler à M. de Chabourot, dont il avait pensé avoir meilleur marché que de sa femme, et alors^ mettant sous ses yeux les papiers émanés de Leduc, et que pour que cette grande occasion

ll\2 LE CAPITAINE LAMBERT

il avait tirés de leur secret asile, il avait menacé, si Ton passait outre à la signature du contrat, de pénétrer jusqu*au salon, et là, devant la brillante assemblée qui s'y trouvait réunie, de tout révéler. A moins de se jeter sur les titres que ce lerribîe adversaire lui produisait et de le poiparder, M. de Gbabourot n'avait qu'à obéir et à exécuter ses volontés. Or, les moyens violents n'étant ni selon son caractère ni selon la prudence, il avait dû faire ce que nous venons de voir; et M*"*^ de Chabonrot elle-même, quand les choses lui furent racontées, fut obligée de convenir, malgré l'exaltation de sa colère, qu'on n'avait guère pu procéder autrement.

Cependant un mal immense était fait : non-seulement le ma* riage de M. de Preneuse était rompu, mais par suite du scandale au milieu duquel avait eu lieu celte rupture, il était impossible aux victimes de la violente démarche de Cousinot de calculer la déconsidération et les suspicions variées et bi/^irrcs auxquelles elle allait les livrer. Aussi un découragement profond parut-il prêt à s'emparer de M™® de Chabourot. Il ne tint à rien dans le premier moment que, se rangeant à l'avis de son mari qui, incessamment frappé de l'idée d'un dénoûment funeste, avait toujours incliné à tous les sacrifices pour arranger cette odieuse affaire, elle ne se remît à la discrétion de leur dangereux adversaire et qu'elle ne consentit à expérimenter celte problématique modération, dont il avait pris l'engagement, pour le cas où l'on voudrait traiter à l'amiable de ses prétentions. Mais à supposer même qu'on se décidât dans ce sens, restait toujours une question difficile, à savoir celle de l'attitude que l'on garderait sous les regards et sous les commentaires d'un monde curieux et médisant qui allait prendre en p(^ture le cruel événement de la soirée.

LE CAPITAmE LAMBERT 148

A dhnus de déclarer -à Tinstant même le choix du mari si compromettant auquel était exposée Thérèse, ce que Gousinot loi-méme ne demandait pas, puisqu'il continuait à n'exiger que cooditionnellement le consentement paternel qu'il subordonnait aux sentiments que la jeune fille prendrait pour lui, il fallait trouver à la brusque dépossession de M. de Preneuse une explication moins expresse et en quelque sorte provisoire. Après avoir longtemps cherché, on s'arrôta à un avis mitoyen qui avait ouverture à la fois sur l'avenir et sur le présent.

Les rôles furent partagés : il fut convenu que M*^* de Gha-^ bourot ne modifierait pas sa position ; qu'elle persisterait à paraître vouloir le gendre qu'elle avait d'abord choisi, et que son mari seul passerait pour avoir changé d'avis. Le motif de ce changement, il n'était pas nécessaire de le déterminer séance tenante ; ce serait jusqu'à nouvel ordre une de ces vagues raisons dont on se réserve, à un moment donné, de révéler la portée précise, et qu'en attendant on fait considérable par le secret même dont on l'entoure. Si plus tard on parvenait à cfinjurer les exigences de l'officier de santé, alors M"** de Chabourot, qui n'aurait jamais abandonné le parti de M. de Preneuse, passerait pour avoir triomphé de la résistance de son mari, et tout pourrait se renouer ; si au contraire on devait arriver à subir la dure extrémité de l'alliance Gousinot, à ce moment, M. de Chabourot révélerait la cause restée inconnue qui aurait milité en faveur de ce choix et qui ne serait pas absolument difficile à inventer. Dans cette combinaison se rencontrait seulement une nuance bien invraisemblable eu égard aux habitudes connueâ de l'existence des deux époux; c'est que M. de Chabourot serait censé, par h force de sa volonté, avoir paralysé la volonté de sa femme, c'est qu'une fois il aurait fait selon sa prudence

et son plaisir, et que M*"^ de Chabourot se serait soumise. Après tout, cependant, le succès d'une insurrection maritale n*est point un fait absolument anormal et dont quelque exemple soit impossible à trouver.

Toutefois, durant ta nuit qui suivit. M"** de Chabourot, d'abord abattue sous le coup qui Tavait frappée, reprit un peu de cette énergie et de cette résolution opiniâtre dont nous Tavons vue déjà donner plus d'une preuve; réflexion faite, la détermination prudente de son mari lui parut empreinte d'une h&te excessive à courir couardement au-devant de la pire chance qui leur fût réservée. Après avoir tenu conseil avec le pauvre homme, elle tint conseil seule à seule avec son amour-propre, avec Torgueil de sa naissance, et elle trouva dans les excita^ tiens des étemels mobiles de toutes ses actions le courage de continuer la lutte, ne fût-ce que pour quelque* temps encore, et sauf à se rendre à discrétion lorsqu'elle aurait un peu plus longuement combattu. Elle fut d'ailleurs d'autant plus facilement entraînée à cette nouvelle prise d'armes qu'elle s'aperçut pouvoir la pratiquer sans que presque rien fût changé au plan de campagne qui venait dôtre réglé : ce fut, û ce qu'il lui sembla, un simple chapitre qu'elle ajoutait au budget précédemment arrêté de leurs voies et moyens. Aussi ne jugeia-t-elie pas même convenable d'entretenir son mari de cette détermination nouvelle à laquelle il n'eût pas manqué, à son ordinaire, de faire, mille objections et de trouver mille périls. L'exécution pouvait être immédiate, elle y suffisait seule, elle résolut donc d'y procéder sans aucun ajournement.

Le lendemain matin , de bonne heure , la baronne écrivit un liil'età Mi"« de JauYry, pour lui demander un entretien, auquel elle désirait, disait-elle, que M. de Preneuse pût assister. Mm« de Janvry, au milieu de Tirrilalion qu'avait pu lui causer le traitement auquel elle et son neveu s'étaient trouvés exposés ia veille, avait une trop \ive curiosité d'en obtenir Texplication, pour ne pas se prêter avec empressement au désir qui lui était manifesté.

Quelque chose de fort louchant pour la forme au moins, (nous ne cautionnons pas le fond), se passa au commencement de celle entrevue. En entrant, Mme de Chabourot se précipita avec larmes dans les bras de M""^ de Janvry, et cet élan , comme le remarqua à part lui M. de Preneuse, pouvait déjà passer :i lui seul four nue protestation de la baronne rentre

146 LE CAPITAINK LAMBKRT

tout ce qui s'était fait ; du reste, la parole allait plus coinplélemcnt donner à cette pantomime pathétique son véritable sens.

— Est* ce que je n*ai pas à tout jamais perda votre amitié et votre estime ? demanda M""" de Chabourot à M"*"^ de Janvry ; et vous, monsieur de Freneuse , est-ce que vous consentirez à entendre mes excuses^ sinon à les agréer?

— J'accepterai avec reconnaissance les moindres explications dont vous croirez devoir m'honorcr, répondit M. de Freneuse respectueusement.

— Eh 1 mon Dieu , reprit la baronne , comment vous expliquer ce qui est pour moi-même inexplicable? M. de Chabourot, que j'ai interrogé avec la passion de curiosité que vous pouvez bien supposer, ne m'a rendu raison de rien , et j'en suis à me demander si lui-même a su la portée de sa démarche et s'il n'a pas agi sous le coup d'une fascination.

— Supposition étrange, repartit M. de Freneuse mettant la plus extrême mesure à exprimer son doute.

•*- Certes, ma position est déplorable, dit alors M"' de Chabourot, et il faut toute l'ardeur que j'ai à me maintenir dans des rapports supportables avec des personnes qui ont failli me tenir de si près, pour affronter l'embarras, l'inextricable, je dirai presque le ridicule de mon personnage. Je devrais savoir au moins quelque chose de la monstruosité dont on me force d'être la complice à votre égard; eh bienf ajouta-t-elle d'un naturel véritablement sans égal, je ne sais rien, et j'en suis réduite à venir vous prier de joindre votre perspicacité à la mienne pour essayer de me démêler au milieu de la conduite que la famille do Chabourot juge convenable de tenir à votre égard ; je demanderais presque à monsieur de Freneuse pourquoi je ne

veux pas de lui pour gendre, et quels sont les méfaits que j'ai à lui reprocher ?

— Elle est vraiment charmante, même au milieu de nos tristes préoccupations, dit M"® de Janvry, qui, d'ordinaire, goûtait heaucoup Fesprit de la baronne, et que cette honhomie si bien jouée enchanta.

Quant à M. de Preneuse, qui était un homme à moins se payer de surlaces, il reprit avec une certaine gravité :

— La résolution de monsieur votre mari a paru, en effet, assez fentasquemeut prise pour qu'elle vous ait trouvée aussi ignorante et aussi peu préparée qu'aucun de nous, mais c'est vraiment à lui un despotisme de déraison bien singulier que de vouloir garder, sur les motifs qui l'ont fait agir, un secret à la connaissance duquel , vous même, madame, ne soyez pas même admise.

— J'ai bien , malgré sa discrétion , comme un doute de ce qu'il peut être de sa détermination, repartit la baronne; mais vagues pour moi , vagues à plus forte raison pour vous , les causes de ce brusque revirement sont peut-être mal dessinées pour N. de Cbabourot lui-même, en sorte que tout ce qui s'est passé est véritablement pour moi comme un puits sans fond. M. de Cbabourot veut-il ? lui a-t-on fait vouloir ? voudra-t il demain, après-demain encore? C'est ce qu'il m'est impossible de savoir. Aussi, dans mes perplexités, j'ai déserté à Tennemi (en disant ces paroles, elle prenait affectueusement la main de M"") de Janvry), afin de voir si de votre camp je ne parviendrais pas à voir dans ces sottes ténèbres un peu plus clair que du camp où de fait je suis engagée.

— Voyons, fit alors M^^e de Janvry enchantée qu'il y eût un

l/t8 LE CAPITAINK LAMBERT

écheveau assez embrouillé à dévider, diles-nous un peu vos suppositions.

— Vous avez bien vu, répondit la baronne, celte espèce d'Osage qui se trouva Taulre soir avec vous dans mon salon ?

— Ce carabin ? fit dédaigneusement M"** de Jaiivry.

— Oui , que mon mari m'avait dit être le fils d'un de nos fermiers, mais qui, dans le fait, ne nous tenait pas niéiuc p. i ce lien.

— Vous pensez, madame, demanda M. de Preneuse, qu'il pourrait élre pour quelque chose dans le malheur qui m'est arrivé?

— J'ai quelques raisons de croire que son influence , si l'on approfondissait les choses , s'y trouverait marquée. Vous savez que je vous contai, séance tenante, qu'il m'avait entretenu d'un autre mariage; vous savez encore que M. de Cbabourot tint beaucoup à ce que je le reçusse, et qu'enfin il me quitta assez mécontent?

— Oui, fit M. de Preneuse avec un air de profonde attention.

— Eh bien ! reprit M'"<) de Chabourot , si je ne me trompe, cet homme avait vu mon mari fort peu de temps avant rborribie* scène, en sorte que, si je ne l'en accuse pas, assurément non plus, je n affirme pas qu'il y ail été étranger. ^

— Mais, sans doute, s'écria M'"*"- de Janvry, comme illuminée, ce misérable aura jeté quelque calomnie sur la roule d'Alfred, et, bon et naïf comme nous le connaissons, M. de Chabourot s'y sera laissé prendre.

M. de Preneuse ayant fait alors remarquer que, dans Thypothèse indiquée par sa tante, M. de Chabourot n'eût pas manque de s'expliquer avec lui |iréu!uLlemtiil :

-> Aussi, repartit la baronne, me gardé-je bien de met're in avant la supposition pourtant très-admissible de Mme ^q Janvry ; mais celle-là ou une autre, j'avoue que je me perds à découvrir la vraie ; j\ii vainement retourné mon mari dans tous les sens, et ce n'est pas tant encore son secret que la manière dont il le garde, qui me passe : j'avoue qu'il est un bommc complètement nouveau pour moi en cette occasion.

— Mais si je prenais moi-môme le soin de l'interroger?

— Qui ? fit la baronne, M. de Chabourot ou Vautre ?

— M. de Chabourot, répondit M. de Freneuse, à mille liciios de deviner le projet qu'on avait sur lui.

— Pour ce qui est de mon mari, repartit M"' de Chabourot, je crois connaître assez bien les êtres de son int lligence, et j*avoue qu'il est resté pour moi d'une impénélrabilité désespéranre. Quant à celui que je soupçonne, si je n'étais femme et que ce ne fût pas une espèce de coupe-jarret, logé, tout ce qu'il y a de plus en garçon, dans un hôtel garni, à l'autre bout du mnnde, rue Neuve- Sain t-É tienne, près du jardin des Plantes, j'avoue que j'aurais eu la curiosité de le voir pour tâcher de connaître le mode d'ensorcellement dont il s'est servi.

— Si vous y alliez, vous, Alfred ? fit étourdimeiit M«»c de Janvry, qui n'était pas la mère, — qui n'était que la tinle de M. de Preneuse.

— Oh ! non, répondit M^^ de Chabourot avec une vivacité qui jouait l'épouvante, et qui était towte propre à embarquer le pauvre jeune homme, ne fût-ce que par respect humain et par amour-propre, dans une démarche dont les conséquences pouvaieiit s'entrevoir aussitôt.

— J'irai, ne vous en déplaise, répondit d'un grand sang-froid M. de Freneuse.

— Y pensez-vous, mon cher monsieur, reprit Taffreuse baronne, aller vous commettre avec on ne sait qui, car, je vous le répèle, j'ipore d'où il nous sort^ et par quelle porte secrète il a eu entrée dans notre vie.

— On serait trop heureux, repartit M. de Preneuse, si l'on rc trouvait toujours en présence d*un digne adversaire ; la société est ainsi faite de notre temps, qu'il faut savoir se résigner à être soi-même Texécuteur de la sentence encourue par cerlains misérables qui se mettent en travers de votre route. D*aiUeurs, vous voyez aussitôt, madame, les choses à Textréme, et nous n'en sommes pas là.

— Oh! monsieur, fît en joignant les mains M"' de Chabourot, une explication si délicate, un homme qui porte l'épée^ quoiqu'il y ait une trousse dans son bagage!...

— Folle que vous êtes, se prit à dire M™* de Janvry tout égayée de cette espèce de saillie sérieuse de la baronne, vous feriez rire d'un œil et pleurer de l'autre. Soyez en paix, du reste, si votre apothicaire a besoin d'une leçon, je ne connais personne de plus capable de la lui donner queM.de Preneuse; comme bien vous le pensez, je n'ai jamais été au tir avec lui, mais j'ai toujours entendu dire qu'il y avait foule pouradmirer son adresse miraculeuse quand il y venait.

— C'est ce qu'on m'avait déjà dit, repartit la baronne.

— A force de vouloir rassurer madame, reprit alors M. de Preneuse, vous allez tout simplement, ma tante, me faire passer pour un de ces braves qui courent les risques d'une rencontre h coup sûr ; mais. Dieu merci, il ne s^agit ni de ma bra oure ni de mon adresse, et les renseignements que j'ai à prendre auprès du mystérieux démon de M. de Chabourot ne comportent pas

d*abord cette exirémité. Vous dites un hôtel garni, me Neuve- Saiot-Élienne? Sun nom, si vous voulez bien?

— Je ne vous le dirai, certes, pas, s'écria M™* de Chabourol Ihéâtmlement.

— Et moi, je m*en passerai certes bien, repartit M. de Preneuse, les hôtels garnis ne doivent pas foisonner dans le quartier du Jardin du Roi pas plus que les chirurgiens dans les hôtels garnis.

Là-dessus, il prit son chapeau, salua les deux dames, et sortit sans plus rien écouter.

Suivant le privilège de magique locomotion dont les romaneîers sont en possession dans le monde qu'ils créent de leurs mains, nous allons précéder M. de Preneuse dans la chambre de Cousinot, et là, pour un moment, nous montrerons à nos lecteurs ce bon et honnête capitaine Lambert, avec lequel, h leur gré peutêtre, ils n'ont eu jusqu'ici que de trop rares occasions de se rencontrer,

Touterois, le moment n'est pasencore venu pourlui d'occuper la scène en premier plan, et d'y jouer ce rôle important qui, plus tard, justifiera sans doute Thonneur qu'on lui a fait de prendre son nom pour servir de titre à celte histoire. Dans le moment, on comprendra que son départ de Paris est nécessaire, et que, pour la sûreté du déj ôt confié à ses soins, il doit se hàler de retourner à Mantes, où, d'ailleurs, le rappellent toutes les habitudes de sa tranquille existence un moment échangées i la voix

âe l'amitié contre Tassez désagréable dépaysement de h vie de rétriinjer h Paris.

Du reste, sa présence, quoique peu marquée dans notre récit, sera loin d'avoir été s'érilc, puisque, par la très-opportune production des titres confiés à sa garde, il aura mis Cousinotà même de produire la grande scène d'intérieur à laquelle nous avons assisté à l'hAtel Chabourot ; un autre résultat fut encore obtenu par lai. Étant allé rendre une visite à son ancien colonel, auprès duquel il jouissait d'une assez grande estime, il parvint à obtenir, en faveur de Taide-major, h remise d'une portion de la rude punition qui lui avait été infligée. Ainsi donc, au moment de reprendre la route de son ermitage, il a la satisfaction de laisser Cousinot rendu à la liberté, et en mesure, par conséquent, de Taquer sans gène aucune, à toutes les occurrences de la grave entreprise dans laquelle, malgré les plus chaudes représentations, il déclare vouloir persister.

Les deux amis venaient à peine de se séparer, lorsque le domestique de rhôtel vint prévenir rnide-major qu'un monsieur était là, deman(!ant à parler h uu officier de santé qui devait, lui avait-on dit, loger dans la maison. Cousinot, qui ne se savait point alors de créanciers pressants, n'avait aucune raison de ne point voir si cette visite s'adressait effectivement à lui, et il ordonna que l'on fît entrer.

Le premiiT sentiment qu'il éprouva à l'aspect inattendu de M de Preneuse, ne fut ni ce'ui de la crainte ni môme absolument celui de rétonnement, mais son amour-propre fut quelque peu froissé par l'embarras de recevoii un homme éminemment élégant dans une espèce de 'andis piuvremeiit meublé, où les débris du déjeuner qu'il venait de faire avec le capitaine avaient en'é un désordre aussi peu réjouissant pour la vue que pour l'c-

15& LE CAPITAINE UMDERT

dorât. II y a un certain instinct qui vous porte, quand tous vous trouvez en présence d'une personne que vous pouvez supposer animée pour vous de mauvais vouloir, à vous présenter devant elle avec tous vos avantages et sans laisser prise, par quelque cdté que ce soit, à autoriser ses dédains. Cette susceptibilité du quant à soi est une pensée si constamment éveillée, que la complication des plus sérieuses préoccupations ne suffit pas pour en dii» • traire : c'est ainsi qu*on fait une espèce de *toilette pour aller sa battre en duel, et qu'on serait désespéré, quelque malheur arrivant, que le chirurgien chargé de vous donner des soins vous surprit avec du linge mal blanc ou déchiré.

Cousinot s'empressa donc, deson mieux, à donner àson appartement une tournure un peu plus présentable ; il Gt enlever tous les reliefs de la victuaiUe qui encombraient la moitié des meubles, ouvrit la fenêtre pour renouveler Pair, et ayant enfin offert un siège à M. de Preneuse, se disposa, avec les manières les plus dignes qu'il pût se procurer, à apprendre l'objet de sa visite.

-— Vous me reconnaissez peut-être, monsieur, dit M. de Preneuse, pour avoir eu l'honneur de passer l'autre semaine une soirée avec vous chez madame de Chabourot ?

— Parfaitement, monsieur, répondit Taide-major, vous êtes monsieur de Preneuse.

— C'est bien cela, repartit l'hôte de Cousinot. Vous eûtes, monsieur, ce jour-là, ajouta-l-il, une longue conversation particulière avec la baronne ?

— Comme vous avez pu le voir, répondit l'officier de santé.

— Ditns cette conversation, vous prîtes la peine de vousoccuper d'un mariage que vous vouliez foire agréer à madame de Chabourot pour sa fille.

— D'où pouv(;z-vous savoir cela, demanda l'aide-major, si,

LE CAPrrAlIfB LAMBERT 155

comme vous la disiez tout à Theure, ma contersation lîit particulière ?

— De madame de Chabourot elle-même.

— Quoi! madame de Gbabourot vous a dit...

— Que TOUS étiez venu, interrompit M. de Preneuse, au nom d*une personne qu^elle n'a pas nommée, lui offrir un parti pour sa fille.

— D*oû vous eonduez?... demanda alors l'aide-major.

— Je ne conclus pas, reprit M. de Preneuse, j'ajoute seulement que la parole dont vous étiez porteur tombait mal atee une situation que M"* de Chabourot s'est empressée de vous expliquer. J*ai demandé la main de M"* de Chabourot; depuis quelque temps elle m'était accordée et par ses parents et par elle-même; vous auriez donc pu comprendre que votre démarche était tardive, et ne pas insister.

— Un mariage, tant qu'il n'est pas &it, peut se dé£ûre, repartit assez brutalement Cousinot.

— L'événement, reprit M. de Preneuse, viendrait assez àTap» pui de votre théorie, car quelques jours plus tard, et dans une occasion solennelle, une i^ve atteinte fut portée à des droits que je pouvais regarder comme acquis ; M. de Chabourot retira sa parole, et mon marisge ftit au moins ajourné.

— Je crois que vous pouvez dire manqué, reprit Cousinot.

— Manqué, soit, fit M. de Preneuse, mais M. de Chabourot passe pour n'avoir pas pris spontanément sa résolution, et si je devais croire, comme j'y suis autorisé, que vous ayez pu la lui inspirer, j'aurais quelque curiosité de savoir au juste le procédé de pen>uasion dont vous vous êtes servi.

— Diable, dit l'aide-major, vous en demandez long ; tout co que je puis vous dire, c'est que j'ai donné à M. de Cliabourot des

156 LE CAPITÂINB LAMBERT

raisons qu'il a trouvées sans réplique, et auxquelles il était impossible qu'il ne se rendît pas.

— Il est au moins étrange que ces raisons si péremptoires soient encore ignorées de M*"' de Chabourot, et tout à rbeure, eo ma présence, elle s'étonnait de leur influence, sans toutefois se les imaginer.

— Ah 1 elle ne se les imagine pas, fit ironiquement l'aidemajor ; alors vous venez de sa part aux renseignements ?

— De la mienne, monsieur, repartit fièrement M. de Preneuse.

— Désolé de ne pouvoir mieux vous dire, mais vous demandez là un secret qui n'est pas le mien.

— Ainsi, monsieur, dit M. de Freneuse, vous avouez expressément vous être entremis pour faire rompre mon mariage avec M"* de Chabourot, et vous pensez ne me devoir aucune explication ?

— Que je vous en doive ou non, fit Gousinot, comme il m*est physiquement et moralement défendu de vous en donner, cela revient absolument au même.

— Prenez garde, monsieur, que M*"* de Chabourot soupçonne avec moi des manœuvres peu loyales de votre part.

— Vous vous trompez, fit Cousinot ; et quant à M"« de Cha«bourot, elle en a menti.

— Vous ne pensez pas, sans doute, qu'une simple dénégation, quelque énergiquement que vous la formuliez, puisse sufiire à me persuader.

— Croyez-moi ou ne me croyez pas, cela vous regarde, fit Cousinot.

— Mais cela vous regarde aussi un peu, reprit M. de Freneuse.

LR CAPITAINE LAMBERT 157

— J>n accepte Taugure, repartit raide-major, qui ne siivait pas bien au juste le sens de cette phrase, à laquelle la situation donnait, au reste, toute la signification nécessaire pour qu'elle fût comprise.

~ C'est votre dernier mot? demanda M. de Freneuse en se levant.

— Je ne surfais jamais, répondit Gousinot en parodiant la formale stéréotypée des marchands.

— J^aurai donc Tbonneur de vous envoyer tout à Theure deux de mes amis avec lesquels vous serez peut-être plus explicite.

— A vos souhaits ! repartit Tofficier de santé, paraissant avoir pour ces sortes d'occasions une série de locutions toutes fdites et détournées à plaisir de leur véritable acceptiou.

— Pardon, monsieur, dit M. de Freneuse, qui avait déjà fait quelques pas pour sortir, oserai-je vous demander votre nom ?

Gousinot le regarda pour voir s'il se moquait de lui.

— Je parle sérieusement, dit alors M. de Freneuse, et n'ai aucune intention de vous désobliger, votre nom n'a pas été prononcé, que je sache, chez M""' de Chabourqt.

— Au fait, c'est possible, repartit l'aide-major, et je vous crois un homme de trop bon ton pour vous permettre une sotte plaisanterie : je m'appelle Gousinot.

— Au revoir donc, monsieur Gousinot, fit M. de Freneuse, et pour témoigner par cette politesse de la sincérité de son ignotance, il présenta à l'aidc-major une main qui fut reçue et serrée d'une manière significative ; après quoi il sortit.

Dès le soir, toutes les dispositions relatives h une rencontre pour le lendemain avaient été réglées, car il y avait à cette affaire cette simplification qu*el1e était parfaitement inarrangeable et qu'elle n'admettait point le zèle conciliateur des témoins. M. d6 Preneuse voulait une explication, Cousinot la refusait par la raison la plus excellente qui se pût imaginer, à savoir qu'il lui était impossible de la donner; la question ainsi posée carrément ne pouvait être déplacée d'aucune manière. L'aide-major ayant d*abord préveim ses seconds qu'eux-mêmes ne seraient pas plus que les autres initiés au mystère de son procédé avec M. de Preneuse, sur quoi auraient porté les essais de s'entendre et de se rapprocher ? Du moment que, par les bons soins de M"' de Ghabourot, les deux adversaires avaient été mis en présence, le résultat, attendu leur position respective, était prévu et inévitable ; restait maintenant la question de savoir si la chance tour-

nerait selon ses voeux. Dans tous les cas, la chère dame ne croyait pas courir grand risque ; voilà, en effet, le très -simple raisonnement qu'elle s^était fait : « G*est un dernier coup, s'étaitelle dit, que je me donne à jouer. D'abord il est possible, qu*intiniidé par M. de Preneuse, notre homme renonce à ses prétentions ; s'il persiste, et qu^unc lutte s'ensuive entre eux, toutes les probabilités sont en faveur du champion que je me donne, car c'est un homme plein de sang-froid et d'une adresse éprouvée. Vienne, au contraire, le misérable à avoir le dessus, alors ce sera pour moi comme un jugement de Dieu ni*aTertissant que je dois cesser toute résistance violente, et ne plus procéder avec lui que par voie d'arrangement. > Là-des« sus elle avait imprimé le mouvement à M. de Freneuse, qui, heureux de trouver oà passer sa colère, l'avait suivi avec une facilité merveilleuse. Cependant on va voir que dans cette honorable combinaison était caché un autre péril dont se serait faci-* lement avisé un esprit moins entier et moins prévenu en fiveur de ses conceptions que ne l'était Mi^^^ de Ghabourot.

Durant la soirée de ce jour, elle était seule avec sa fille, rêveuse et se demandant à elle-même ce qu'il pouvait être arrivé de sa diplomatie meurtrière de la matinée, quand justement un homme à lui en donner des nouvelles, Gousinot, se fit annoncer. Elle ordonna aussitôt à Thérèse de se retirer, et attendit avec une curiosité assez in(|uiètc le résultat de l'entievue qu'elle allait avoir avec le personnage.

Il venait de dîner chez son colonel, l'usage étant, lors de la visite qu'au lever des arrêts rolficier doit au supérieur qui les lyi a infligés, que celui-ci lui fasse cette politesse ; le dîner avait été passable, et loin d'être en proie à la préoccupation qu'il serait permis de supposer, notre officier de santé était plutôt en

pointe (le gaieté. Voyant que M"** de Chabourot s'éloignait à son arrivée :

— Ali ! ah ! dit-il, il piraît que je fais peur au\ demoiselles.

— J'ai pensé, répondit la baronne avec grivité, qnc vous pouviez avoir quelque chose de particulier à me dire, et que nous serions mieux seuls pour causer.

— Il est de fait que pour du particulier, je puis me Ûatter d'avoir à vous en conter ; j'ai vu votre homme ce matin.

— Mon homme I fit M"*' de Chabourot, ne comprenant pas ou en faisant le semblant.

— Oui, la personne que vous m'avez détachée, M. de Preneuse, quoi !

— Si M. de Preneuse est allé chez vous, ce qui n'aurait rien d'absolument extraordinaire, je vous prie de croire qu'il a fait cette démarche de son propre mouvement et sans aucune excitation de ma part.

— Ah I sans doute, fit l'aide-major, incapable ! vous m'êtes si attachée!

— Nous n'avons pas sans doute beaucoup à nous louer de vos procédés ; mais de là h vouloir vous créer une rivalité sanglante...

— Non, c'est pas ça ; l'histoire de me faire peur seulement ; et puis je comprends : on a deux gendres pour une seule fille, c'e»t embarrassant ; alors on donne l'un des deux à tuer à l'autre: qui de deux paye un, reste un, comme dit l'arithmétique.

— Mon Dieu ! fit al jrs M""* de Chabourot, jouant l'épouvante, ii<ais au fond désirant savoir au juste jusqu'à quel point snn rAle d'agent provocateur avait réussi ; est-ce qu'une explica-

tion d*aiie nature inquiétante aurait eu lien entre vous et M. de Freneuse?

— Inquiétante, non, dit Cousinot, nous nous sommes trèsbien entendus : nous nous battons demain.

— Vous TOUS battez demain ! Au fait , ajouta comme par réflexion la baronne, c'était un résultat facile à prévoir; un homme de Fâge de M. de Freneuse dont on vient bouleverser] n position...

— Évidemment, repartit Taide-major, et sa démarche ne m*a pas étonné; mais votre jeu, voyez-vous, n*était pas de la h&ter, cette démarche; votre jeu était de vous entremettre pour qu'elle n*eût pas lieu.

— Encore une fois, monsieur, vous nous prêtez une conduite qui n a pu étie la nôtre.

— Ne discutons pas là-dessus, fit Cousinot, je sais c< que m^a dit M. de Freneuse, c'est par vous qu'il a connu la part que j'avnis eue à la rupture de son mariage.

— Mais, monsieur, nous lui devions compte d'un changement de résolution qui était fort blessant pour son amour- propre, il fallait bien lui donner une raison.

— Très-bien de lui dire que je mettais opposition à ce qu'il épousât, mais lui laisser entendre que j'ai fait une saleté en disant du mal de lui, c'en est une autre, madame, il est bon que vous le sachiez.

— Brisons là, monsieur, dit alors la baronne un^peu émue de ce ton de corps de garde, vous voulez vous en prendre à nous d'un événement qui était dans les conséquences à peu près inévitables de votre façon d'agir, libre à vous de penser ce que vous voudrez.

— Oui, mais libre aussi à moi de faire comme je l'entends, et

162 LE CAPlTAIiMK LAMBERT

VOUS n*en êtes pas où tous pensex. D'abord je ne suis pas mort, et il n'est pas du tout prouvé que votre M. de Freneuse doive me manger tout cru ; et puis quand je devrais y passer, ce serait plutôt tant pis pour vous.

Mni<) de Ghabourot regarda fixement l'aide-major en Tcntendant ainsi parler, car il y avait dans ses paroles une menace dont elle aurait voulu pénétrer le sens ; Cousinot reprit :

— J'ai toujours oublié de vous dire, d'abord parce que nous nous sommes peu vus, et ensuite parce que nous avons parlé de choses plus intéressantes, qu'avant de m'embarquer avec vous j'avais pris une petite précaution.

— On ne saurait jamais blâmer personne d'en agir ainsi, répondit la baronne qui ne voulait point paraître attacber de Timportance à cette officieuse confidence.

-^ Voulant mettre en lieu sûr, continua Cousinot, les papiers importants qui m'unissaient à vous, j'ai prié une personne de me les garder, en sorte que vous auriez parfaitement perdu votre temps à essayer de les soutirer de mes mains.

~ Je ne sache pas, monsieur, fit la baronne avec dignité, que vous vous soyez aperçu d'aucune intention pareille.

— C'est vrai, je suis de bon compte ; je conviens que vous n'avez pas voulu me faire voler; mais vous avez eu une autre idée assez aimable, celle de me faire assassiner...

— Monsieur ! dit la baronne , que le mot révolta.

~ Ah! en douceur, reprit Cousinot, par un beau monsieur à gants blancs, qui aura l'air de faire ses affaires en faisant les vôtres.

— Enfin, pour conclure à ce persiflage exécrable...

— Pour conclure ! reprit Cousinot; moi qui ne voulais pas do ces manières-là, j'avais eu l'idée de vous avertir que le jour o\)

je viejidnis, par vos bons offices, à ôtrc etcoffié^ les papiers dont je suis propriétaire seraient déposés au parquet de M. le procureur du roi; ça m'est sorti de la tête. Vous ave2 été de r«i¥aut. Eh bien ! vous êtes maintenant exposée, si je venais à être tué demain, à voir la justice saisie d'une affaire que, jusqu^à présent, vous avez autant aimé lui laisser ignorer.

— Mais, monsieur, cela est infâme, s^écria h baronne, que ce coup trouvait complètement désarmée , vouloir nous rendre responsables d'un fait auquel nous sommes tout à fait étrangers!

— Parbleu !. madame, fit Gousinot, moi, qui serai mort, je perdrai encore plus que vous à ce qui arrivera.

— Et notre honneur, monsieur, et notre nom flétri; et celte pauvre eniantdont vous parliez de faire votre femme, dontFave* nir sera à jamais perdu ! Ah ! vous ne pouvez avoir la pensée d'une pareille cruauté.

— Voilà, fit alors Cousinot, vous voulez jouer tout le monde, 00 se défend ; vous éles incorrigible ; Tautre jour la leçon était déjà bonne> au lieu d'en profiter, vous m'organisez un duel ; Rioi je Tai accepté, parce que un duel, c'est comme un billet à ordre, et il n'y a qu'un esprit mal fait pour le refuser ; seulement j'ai voulu être sûr que vous ne m'oublieriez pas dans vos prières, et que vous ne ririez pas trop si j'étais descendu.

On en était là d'une conversation qui ne laissait pas, on en conviendra, d'être intéressante, lorsque M. de Chabourot vint à rentrer; voyant sa femme éperdue et en larmes, il demanda le sujet de cette vive émotion ; Cousinot le lui ayant volontiers expliqué, aux reproches dont, fort qu'il était d'ailleurs de la présence d'un tiers, le baron se mit à accabler la dame, il parut clairement pour l'aide- major que le pauvre homme n'avait pas

trempé dans le complot, sa destinée étant d^avoir le contre-coup de toutes les déplorables habiletés auxquelles sa chère moitié avait comme une fureur de se livrer.

A ce quart d'heure on put juger qu'un peu de noblesse de cœur est bien plus à priser que le > ressources de Tesprit et la richesse de 1 intelligence : tandis que la baronne, engagée dan^ ses propres louerics, était là avec tout son génie, abaissée devant la puissance d'un imprévu qui la laissait a la merci du plus elTiMyant avenir, son mari, homme simple et dont on trouvait si facilement le fond, avisa un moyen honorable de pourvoir au danger qui le menaçai!.

— En s'adressantà vous, dit- il h Cousinot, M. de Preneuse, trompé par de faux renseignements , s'est tout à fait mépris; c'e.<t moi qui ai retiré ma parole, moi qui lui ai fait l'afirout dont il veut avoir satisfaction, c'est donc à moi de me rencontrer avec lui.

— Du tout, du tout, fit Cousinot , il y a déjà assez de barbouillage dans cette histoire sans que vous veniez encore y ajouter de nouveaux ornements. D'ailleurs rien qu'à cause de votre âge M. de Preneuse ne voudrait pas avoir affaire à vous.

— Raison de plus pour qu'il s'entremette à empêcher ce duel en proposant d'y prendre voire place , repartit la baronne, saisie tout à coup d*un immense désir de conciliation.

— De manière, dit Cousinot, qu'on raconte demain dans tout Paris que j'ai envoyé monsieur pour accommoder la chose et que M. de Freneuscm'a fait reculer. Merci!

— On ne dira rien de pareil, fit le baron, il est clair que c est à moi de marcher.

— Il est clair, il est clair, repartit Cousinot , que tout est

convenu avec Fautre , qu'il compte sur moi comme moi sur lui, et que vous n*avez rien à voir dans tout ça.

— Je n'en vais pas moins de ce pas trouver votre adversaire, dit le baron se met'ant en devoir de sortir.

— C'est-à-dire que vous ne bougerez pas d*ici, 8*écria Cousinot en le retenant ; cependant, continua-l-il, je suis sensible à votre procédé, une bonne manière d'agir en vaut une autre ; et voyez-vous, madame la baronne, à cause de ce que voire mari vient de faire, je relire ma proposition; que M. de Preneuse ait du dessus ou du dessous, ça n'empirera rien i vos aflaires. Si je suis tué, bonsoir, votre pécbé vous est pardonné, et je vais donner des ordres pour que votre secret meure avec moi; si c'est M. de Preneuse, ça ne sera jamais qu'un gendre de moins; si ce n'est ni l'un ni l'autre, eh bien, nous nous retrouverons tous sur nos pieds ; ou se débattra, on s'arrangera ; mais plus de tricherie, je vous en prie, parce que, voyez-vous, comme dit mon pauvre père, auquel par parenthèse il faut que j'écrive un mot tout à l'heure, on se trompe quand on dit que c'est la défiance, c'est la franchise qui est mère de sûreté.

Un pas de plus, et Cousinot, par la parole comme par l'action, va s'élever à des hauteurs d'héroïsme qui détruiront toute l'économie de son personnage. Il est donc grandement temps de mettre fin au combat de générosité qui s'est élevé entre lui et le vieux gentilhomme, et de le faire sortir. Nous ne terminerons pas néanmoins ce chapitre sans constater qu'insensiblement notre aide-major gape du terrain, et qu'au moyen de ce qui vient de se passer, à tous les avantages qu'il avait déjà sur les Cbabourot, il vient de joindre celui d'un procédé excellent; ausù, au moment de se séparer de lui, le baron, du fond du cœur et iM"*^ de Cliabourot au moius du masque et dis Irsios

166 LE CAPITAIKE LAMBERT

se montrèrent-ils touchés et émus. Quant h lui, en les quittant, après avoir été passer une heure avec M(n« Bouvard, il s*cn fut faire un tour à Testaminet de la rue de la Montagne-Sainte -Geneviève, où, à part lui, tout en jouant le domino, il eat la superstitieuse faiblesse d'interroger Favenir au moyen d*une combinaison des nombres marqués sur Tivoire et dans laquelle il convint avec lui-même de lire Tévénement du lendemaio ; répreuve lui ayant été défavorable, il se traita de sot et de visionnaire, et se dit qu*il n'y avait aucun rapport appréciable entre le pistolet de M. de Preneuse et le double iix. Tout cela rayant mené aux environs de minuit, il rentra à son hôtel garni, écrivit à son père pour lui feire ses adieux conditionnels, écrivit une autre lettre adressée au capitaine Lambert, et portant ordre, en cas d'une fâcheuse issue, de jeter au feu les papiers quMl détenait. Tous ces soins pris, il se mit au ht et ne tarda pas à s'endormir de ce même sommeil dont les historiens d'Alexandre et du grand Gondé font si fort honneur à leur héros la veille des batailles d'Arbelles et de Rocroi. Quant à nous, nous n*hésitons pas à placer fort aunlessus des deux autres, le fait contemporain de l'officier de santé, car enûn la bataille se donnait positivement à son compte, il devait réellement et naturellement y payer de sa personne, et sa vie était expressément l'un des deux enjeux. Mais, malgré nos réclamations, les vieux errements ne s'en poursuivront pas moins, un continuera à parler, d'après Quinte-Curce, du sommeil d'Alexandre; d*aprés Bossuet, de celui du grand Condé ; tandis que, d'après nous, personne ne s'avisera de mentionner dans Tavenir, le sommeil, cependant non moins remarquable de Faide-major Gousinot.

Au moment où M. de Chabourot, entrant chez sa femme, avait été salué par elle de la révélation de sa dernière et sanglante équipée, il apportait de son ci^té une nouvelle d'une nature infiniment plus satisfaisante, mais dont, au milieu de la scène assez animée que nous venons de rapporter, il n'avait naturellement pas trouvé le placement.

Son ambition de relations extérieures, comme rappelait sa femme, allait être satisfaite. Le directeur du personnel au ministère des atTaires étrangères, dînant avec lui chez un de leurs amis communs, venait de lui confier qu*un mouvement se pré- (nraildansle personnel des ambassadeurs, et que, par suite de ce mouvement, il serait très-prochainement appelé au poste de ministre plénipotentiaire à Francfort.

Habituellement M""* deChabourot traitait gaiement les prétentions diplomatiques de son mari ; mais quand il lui annonça sa

future promotion, elle dut reconnaître avec lui que Thonorable expiitriation à laquelle il avait sollicité d*étre condamné était peut-être le remède le plus efficace qu'ils pussent trouver aux difficultés de leur position.

En effet, quitter Pans et la France était un moyen naturel de soustraire aux malicieux regards de la curiosité publique la plaie de leur existence qui, d'abord intime et sncrète, avait commencé depuis peu à revélir les symptômes extérieurs les plus inquiétants. 11 y avait, en outre, à considérer qu'à Tctranger, en supposant que Tobsession de leur fâcheux persécuteur les y accompagnât, un notable dégrèvement néanmoins s'o{.ércrait sur elle par le changement du milieu dans lequel ils vivraient, puisque, dans un pays où ni lui ni eux ne seraient connus, il leur serait facile de ménager à Taccointaiicc roturière de Cousinot une transition et une vraisemblance qui lui ôtoraieut tout d'abord ce qu'elle avait de plus compromettant et de plus dur à leur amour-propre.

Néanmoins, si quelque parti sérieux et utile était à tirer do Cette favorable occurrence, ce n'est pas nu milieu de ses absorbantes préoccupations du moment qu'il pouvait être donné h Mnic (le Cbabourot de l'en extraire : les forces de son attention étaient ailleurs, et le danger immédiat qui la menaçait lui formait une trop cruelle distraction.

Elle ne se le dissimulait pas, en effet. Quoique l'aide-niajor eût généreusement promis de mourir sans vengeance, il pouvait facilement arriver, au moment suprême, qu'il se ravisât et qu'il donnât à sa mort les conséquences posthumes qui étaient à sa dispo^ition, et, on pouvait presque le dire, dnns son droit. Jus- <|u'au moment donc où elle le verrait revenu sain et sauf de riuiprudente épreuve qu'elle lui avait ménagée, la malencontreuse ]>rovoci<trice se sentait à la merci de son ressentiment et de son

LE CAPITALNE LAMBERT 169

iodiscKtioD, en sorte que, par un arrangement bizarre, el!e se vDfjil obligée de lui transporter les vœux et la sollicitude qu'elle avait d abord réservés pfiur son adversaire.

Cette dure et singulière nécessité, après avoir agité son sommeil, continua de l'occuper le lendemain dès son réveil, et à mesure qu'approchait Theurc où Tévénement devait disposer de l'un ou do Taulre des combattants, sa moi telle inquiétude ne fit que s'aigrir et s'accroUre.

l'our comble de malheur, M, de Preneuse, n'aimant pas à déranger ses habitudes, n'avait pas voulu que la rencontre eût lieu avant l'heure ordinaire de son lever, et onze heures déjà étaient passées sans qu'on eût aucune nouvelle du résultat.

Enfin, sur les midi, comme la baronne, dans une impatiente anxiété qu'on aurait pu prendre pour celle d'une mère ou d une sœur, se tenait derrière le vitrage d'une fenêtre donnant sur la cour de son hôtel, afin d'aviser quelques minutes plus tôt les nouvelles qui lui arriveraient, elle vit s'arrêter h la porte de la rue un fiacre d'où descendirent deux hommes, qu'à leur tournure militaire et à leurs moustaches elle dut prendre pour les seconds qui avaient assisté Ci.usicot. Ne le voyant pas paraître, elle fut saisie d'un violent battement de cœur et fut sur le point de s'évanouir. Néanmoins, elle eut assez d'empire sur elle-même pour ne point tomber en faiblesse, et ayant continué de regarder, elle s'aperçut que les deux étrangers parlementaient avec le concierge, mettant même à leur conversation une assez grande animation.

Ce singulier colloque ne finissant pas, elle se retourna vers M. de Cbabourot, qui, assis au coin de la cheminée, s'occupait plus tranquillement peut-être que ne le comportait le situntion h lire 80U journal, et lui dit :

— Je pense que les témoins de M. Cousinot sont en bas; ils ont avec Antoine je ne sais quelle interminable discussion ; allez donc voir un peu de quoi il s'agit, car je me meurs d'impatience d*étre renseignée.

Étant aussitôt sorti sur le perron, M. de Chabourot appela son concierge et lui demanda à qui il en avait.

— Ce sont, répondit celui qu'il interrogeait, deux messieurs que je ne connais pas ; ils ont dans cette voiture un blessé qui leur a indiqué son adresse ici pour y loger. Monsieur ne m'ayant pas donné d'ordre pour faire de sa maison un hôpitol, je ne veux pas les laisser entrer.

Il faut croire que le cher Cousinot n'était pas atteint bien gravement, puisqu'il avait eu la présence d'esprit de se faire de son mauvais cas une occasion pour s'introduire dans la maison où il avait constamment montré la volonté de s'installer ; à moins toutefois que^ frappé à mort, il n'eût voulu se ménager la vengeance d'offrir à la baronne le spectacle effrayant de son agonie.

Ces deux probabilités traversèrent rapidement la pensée de M. de Chabourot, qui, pour savoir à quoi s'en tenir, prit le parti d'aller jusqu'à la voiture et de s'expliquer lui-même avec les étrangers.

~ Nous arrivons, dit l'un d'eux, du bois de Vincennes, où M. Cousinot, que vous connaissez sans doute, vient d'être blessé dans une rencontre. Il nous avait dit avant le combat que, s'il était blessé, nous eussions à le mener chez M. le baron de Chabourot, rue de Varennes. C'est bien ici, je pense. Cependant le concierge prétend que nous nous trompons et veut nous renvoyer.

— Est-ce qu'il est gravement atteint? demanda le baron avant toute chose et allant au fait qui l'intéressait.

— Une simple balle dans le gras du bras droit, qui n'a, à ce

que dit notre ami lui-même, offensé aucune partie essentielle, mais qui l*a empêché de continuer le combat.

— El son adversaire? continua M. de Chabourot.

— Rien , puisque du premier coup qu'il a tiré, Cousinot a été touché.

— Permettez, reprit alors le premier inlerlocuteur, vous vous occupez là. monsieur, à recueillir des nouvelles; mais notre ami, qui a perdu i)eaucoup de sang, s'est évanoui depuis une dizaine de minutes; il lui faut donc de prompts secours; ainsi, voyez si Cousinot n'est pas aussi inconnu ici que le dit cet bon > tiéte concierge, et, si vous avez le crédit de le faire admettre, veuillez vous décider, autrement nous allons fîler sur l'hôpital du Gros-Caillou.

— Quand même vous vous seiiez mal adressés, messieurs, répondit noblement le baron, qui, d'ailleurs, de cette manière, esquivait l'aveu explicite de sa relation intime avec laide-major, ii suffirait qu'un homme fût à ma porte, blessé, pour que je ne lui refusasse pas des soins nécessaires à son état. Faites donc enlrer la voiture, je vais appeler mes gens pour qu'on le trans* porte dans un appartement.

Alors, de sa fenêtre, où elle continuait d'observer dans la plus douloureuse attente tout ce qui se passait, M"^^ de Chabourot vit que le fiacre s'approchait jusqu'au bas du perron ; aidés de deux domestiques, les seconds de Cousinot le tirèrent pâle et inanimé de la voiture, et commencèrent a le monter vers le logement que M. de Chabourot avait désigné. La baronne ne douta pas alors qu'il ne fût mort, et si elle n'eut pas au malheur dont elle se cropit la cause, le regret qu'on aurait dû attendre d'elle, elle eut au moins des événements qui devaient suivre assez d'effroi et d'émotion pour lui tenir lieu de la torture d'un remords.

Un médecin du voisinage ayant été appelé, mit aussitôt le premier appareil sur la blessure qu*il jugea, comme Gousinot lui-même, d'une très-médiocre gravité. Ce pansement opéré et le malade une fois couché dans un lit bien bassiné, il reprit complètement connaissance, et voyant M. de Cbabourot à ses côtés :

— Ah ! ah ! dit-il, me voiL\ encore de ce monde, et chez de bons amis dont les excellents soins m'auront bientôt reuis sur pied. Ce .M. de Preneuse tire juste, et je crois qu'il a rois de la bonne grâce à ne pas me viser à la tête ; car il ne lui en coûtait pas plus de m'y planter une balle, si bon lui eût semblé.

— Je vous engage à peu parler, dit alors le confrère de l'aidemajor, et à laisser en paix des souvenirs qui pourraient vous donner de l'émotion.

— Bah ! reprit le blessé, je me trouve à merveille, et autant causer de ça que d'autre chose.

— Oui, mais il n'est nullement nécessaire que vous causiez d'autre chose ou de ça, dit alors un des témoins de Taide-major. Vous voici, comme vous le disiez tout à Theure, en bonnes mains, nous allons donc vous laisser et nous reviendrons prochainement vous voir.

— C'est juste, dit Cousinot, vous avez vos affaires et je n*ai plus besoin de votre assistance ; mais à bientôt.

— Aujourd'hui môme nous viendrons prendre de vos nouvelles, répondirent ses camarades, et ils sortirent.

Le médecin ayant laissé les prescriptions nécessaires et voyant une garde installée auprès du makde en fit autant, en sorte qu'il ne resta auprès du blessé que M. de Chabourot.

— Ah çà, fit alors Cousinot à voix basse et tandis que la garde tracassait dans la chambre, vous allez me trouver un peu sans gène de venir ainsi descendre ciiez vous. Mais, ma *foi, comme j'ai Tinteotion de donner ma démission le plus tôt possible, je n'ai pas voulu la dater d'un hôpital militaire, et puis il faut en finir, et puisque d'un moment à l'autre je devais venir n'établir ici, j ai pensé que si je me tirais de ce duel, l'occasion serait bonne, et ma foi me voilà.

— Vous avez bienfait, repartit le baron, sans mettre toutefois une grande chaleur à cette approbation.

— Hum ! repartit l'aide-major, j'aurais peut-être fait quelque chose de plus agréable à vous et à cette bonne M*"* de Chabourot, en m'en allant tout droit dans l'autre monde, car vous étiez alors débarrassé de moi.

— Vous nous supposez, répondit M. de Chabourot, des sentiments d'inhumanité qui ne sont point les nôtres. Croyez que ma

iO.

174 Lï CAPITAINE LABIBERT

femme a eu du regret à ce qu'un premier mouvement a pu lui conseiller ; déjà nos rapports avec tous ont commencé à se mettre sur un pied meilleur; vous entendrez la raison, f espère, et puis nous sommes à la veille de quelque changement dans notre exis* tence qui arrangera peut-être bien des choses.

Gousinot n*eut pas le temps de demander Pexplication de ces paroles, car un domestique vint dire au baron que madame lui faisait dire de se rendre auprès d'elle.

Dans le &it, la pauvre dame, qui n'avait eu encore aucune explication de tout ce qui se passait dans sa maison, et qui avait appris seulement que Gousinot était bien vivant, avait peut-être un peu le droit de ses montrer curieuse d'être plus complètement mise au fait. Ayant donc demandé au blessé s'il n'avait besoin de rien, sur sa réponse négative, M. de Ghabourot le quitta pour satisfaire au mandat de companition qui lui était signifié.

Rçsté seul, notre digne ami Gousinot se mit à songer.

Car, que faire en un lit à moins que Ton ne songe.

Il récapitula toutes les phases par lesquelles avait déjà passé li lutte dans laquelle il était engagé, et, quelle que fût sa modestie naturelle, il ne put s'empâcber de reconnaître que, jusque-là, s'il avait manœuvré avec bonheur, il avait aussi manœuvré avec habileté. Ses progrès, au milieu des différents obstacles dont sa route avait été semée, n'en restaient pas moins incontestables, et le lieu môme où il se voyait en ce moment, suffisait à lui en donner la mesure. Maintenant que ferait-il?

11 continuerait à suivre la ligne ferme et modérée dans laquelle il avait marché. Suivant le programme précédemment formulé par lui, il s'offrirait à M'^* de Ghabourot comme le successeur,

Tarant droit et le continuateur de Cliarles Villeneuve ; au moyen de ses séductions personnelles» de la grande conuaissance qu'il se supposait du cœur des femmes, et de l'habileté qu'il aurait de s'iosinuer d'abord auprès de la jeune fille en lui parlant du défunt chéri dont personne ne lui donnait la consolation de l'entretenir, il espérait arriver dans un temps assez prochain à se faire passablement venir d'elle. Il est vrai de dire aussi qu'il sa sentait la ressource, à un certain moment, dont l'opportunité lui serait indiquée par les circonstances, de compléter l'entraînement de sa fascination en faisant à sa future une confidence mesurée des raisons qu'elle avait, ainsi que les autres membres de la famille, pour ne pas réconduire trop rudement ; mais c'était là une extrémité à laquelle, suivant son instinct de passer les choses en douceur, il ne devait se décider qu'autant que l'cmpressO"' ment de ses soins et la recommandation de son mérite se trou* venient décidément sans influence ; supposition qu'il admettait assez difficilement.

Quant au reste de son avenir, il se déduisait tout seul de ce premier succès obtenu. En M"« de Ghabourot était implicitement comprise une dot. Or, substituant à la raison de sans dot^ dont il est tiré dans V Avare de Molière un parti si concluant, la raison DOQ moins étourdissante à' avec une dot :

I Avec une dot ! se disait l'heureux aide-major, j'aurai une maison tenue sur un bon pied, où je pourrai noblement recevoir mes amis.

> Avec une dot ! j'aurai chevaux, équipages, loge à l'Opéra, maison de campagne pour la saison d'été, à moins que je n'aime mieux la passer à quelque établissement thermal, ou aux bains de mer, ou en Suisse ou en Italie.

» Avec une dot! continuait ce dormeur éveillé, serai-jeexclusi-

vement occupé de ma femme qui se trouvera, alliance assez rare, une des beautés de Paris? Hiim! c'est selon, et cela dépendra beaucoup d'elle : si elle sait me captiver, me retioir, à la bonne heure ! mais si, blasé sur les enivrements de sa possession, mon cœur venait à se fatiguer d'elle !...*

> Avec sa dot ! j'aurais bientôt fait de lui trouver une ou plusieurs suppléantes qui, à leur tour, seront suppléées par d'autres, de telle sorte que ma vie ne soit qu'une chaîne non interrompue de plaisirs et de folles amours.

t Avec une dot ! ajouta-t-il, ceci était un menu détail rétrosprctif, mais qui témoignait du bon cœur et de la loyauté de de notre rêveur, je payerai ce que je dois à M'"^ Bouvard et je lui ferai cadeau de quelque somme pour donner de l'extension à son établissement. »

Puis, reprenant so:i essor, si pensée remontait aux plus (' lourd issantes visions.

« Avec une dot! si l'ambition vient à s'emparer de moi, je roe ferri nommer membre de la représentation nationale; je serai, peut-être, un très éminent orateur, et deviendrai directeur général, minisire, ambassadeur, et décoré de plusieurs ordres français et étrangers.

» Avec une dot ! je puis, si je l'aime mieux, me jeter dans la haute philanthropie ,^ fonder, inspecter ou administrer quelque établissement de birnfaisnnce; m'occupcr dn la propagation de la vaccine, de souscription au profit des Grecs; couronner des rosières et encour:)ger l'usage de la gélatine Darcet, appliquée à la nourriture des classes f ouffranles et laborieuses, après toutefois que l'Académie des sciences aura achevé de dérider si ladite gélatine contient des principes nutritifs, et si ceux auxquels

on Tadministre sont simplement gommés à rintérieur ou réellement alimentés.

» Ayoc une dot !. .. • allait continuer cet infatigable explorateur du plus brillant avenir, quand la femme qui le gardait lui apporta une tasse d'une infusion que le médecin avait prescrite. Cousinot la porta à ses lèvres, en prit une gorgée dans sa bouche, mais la rejettant aussitôt :

— Que me donnez-vous là, malheureuse, s'écria-t-il, avez- Tous mission de m'empoisonner ?

La vérité est que la bouillotte dans laquelle avait chauffé Teau, ayant été mal rincée, lui avait conimuniqué un goût désagréable, sans toutefois qu'aucune intention eût préparé cette nialencontre, qui* ne pouvait d'ailleurs avoir sur la santé de raide-m«ijor aucune influence fâcheuse ; mais dans la position assez étrange qu'il s'était ménagée, ayant, par surprise et presque violemment, envahi le domicile des Chabourot, il se trouvait en ce moment à leur discrétion, et la mesure de ce que pouvait oser le ressentiment de la baronne lui avait déjà été donnée. 11 ne douta pas alors que, sur sa promesse de ne pas donner suite à sa mort, si elle arrivait par le fait de son duel, on ne se fût arrangé de manière à rendre sa blessure mortelle et à continuer dans sa tisane ce qu'avait commencé le pistolet de M. de Preneuse.

— Dites à monsieur de Chabourot que je veux lui parler, s'écria-t-il d'une voix terrible. Puis, comme la garde lui faisait observer que le docteur lui avait recommandé le calme et qu'il s'émouvait plus que de raison :

— Veux-lu aller le chercher, fit-il d'un accent plus animé encore, vieille sorcière, où je me lève et j'y vais moi-même, après t'avoir traitée comme tu le mérites.

178 IB CAPnAllII LAMBERT

La pauvre femmo épounnlée s'imagina (pi'ii était pris d*ua

Iransport au cerveau, et, au lieu de sortir comme elle en recevait Tordre, elle se mit à tirer violemment tous les cordons de sonnette pour appeler du secours, se gardant bien d*ailleurs de le quitter, de peur qu'il ne se jetÂt par la fenêtre ou n'attentât à ses jours de quelque autre manière. Voyant dans cette con-> duite la suite bien marquée du complot qu'il soupçonnait, Cousinot supposa que l'infirmière donnait le signal à des assassins apostés, et se précipitant hors de son lit, il courut s'armer de la pelle à feu qu'il brandissait de la main gauche, son bras droit étant en écharpe et engagé dans l'appareil posé sur sa blessure. A la vue de ces symptômes, selon elle non équivoques d*uu accès de fièvre chaude, la pauvre femme, de phis en plus épouvantée, se précipita vers la porte qu'elle ouvrit en appelant à l'aide de toutes ses forces; heureusement un renfort puissant lui arrivait. M. de Chabourot, accompagné de la baronne, accourait au bruit des sonnettes qui avait retenti dans toute la maison, pensant qu il devait se passer quelque chose d'exUraordinaire dans la chambre du blessé, et ne voulant pas laisser aux domestiques le soin de le démêler. Voyant qu'à son aspect de quasi-nature la baronne s'était enfuie, et que le baron n'avait pu se tenir de rire, l'aide-major conclut que ses jours n'étaient pas aussi menacés qu'il avait cru, et se réintégrant dans son lit, il parut prêt à entrer en explication.

— A qui en avez-vous donc? demanda M. de Ghabourot à Taide-major aussitôt que celui-ci se fut replacé dans une position à pouvoir Técouter.

— Faites retirer celte femme, dit Cousinot d*un ton d'autorité.

Cette intimation, malgré les réclamations de la garde«malade, ayant été exécutée :

— Priez, continua-t-il, madame la baronne de vouloir bien m'honorer de sa présence. Vous le voyez, je suis calme et dans une tenue décente et à ne pas effaroucher sa pudeur.

M. de Ghabourot appela sa femme, et la porte ayant èiè te* fermée sur elle :

— Prenez cette théière, reprit Tdide'^major, remplissez celte tasse, et faites^moi le plaisir de Toffrir à madame.

— Vous battez la campague, moo cher ami, repartit le baron» cette fantaisie n'est pas d'un homme dans son bon sens.

— Au contraire, fit Cousinot, je sais très-bien ce que je fais; versez & madame, versez !

Le baron m se pressant pas d'exécuter son ordre :

— Ah! ah ! sYcria-l-il, je savais bien que vous ne voudriez pas tàter de celle boisson du diable; c'est pour moi seul qu elle était préparée.

— Vous êtes fou, mon cher monsieur, répliqua la baronne, et la fièvre vous fait déraisonner.

Et en même temps, ayant versé dans une tasse du contenu de la théière, elle en avala deux ou trois gorgées.

— Cette tisane , dit-elle alors, a un goût effroyable ; mais d'où vient qu'un habile docteur comme vous n'a pas reconnu la saveur de l'assa-fœtida ? On en a ordonné ces jours passés à ma femme de chambre pour des vapeurs, et votre -sotte gardemalade aura pris à la cuisine une cafetière ayant servi ù préparer cette drogue.

— C'est-à-dire que les domestiques, aussi bienveillants que les maîtres, se seront amusés à cette ignoble attrape, fit Cousinot, qui voulait absolument qu'on eût un tort envers lui.

— Je ne crois pas, repartit la baionne, que personne se soit permis rien de pareil ; au reste, je le saurai, et s'il se trouve un coupable, il sera aussitôt chassé.

— Ah çà, se mit à dire le baron, qui rejoignait un peu tarivement la pensée que Cousinot avait cependant assez clairement exprimée, vous croyez donc, mon cher, que nous avons voulu vous empoisonner?

— Pourquoi pas? vous y uvc;^ la main.

LE CAPITAlIfK LAMBERT 181

~ Eh bien ! vous tombez bien d'avoir des idées aussi bétes, quand nous vrnoiis à vous, pleins des meilleures intentions.

-> C*est justement de bonnes intentions et de langues de femmes, répondit galamment Cousinot, que Tenfer est pavé.

— Allons, vous êtes un méchant esprit, reprit le baron, et puisqu'il en est ainsi, vous ne saurez rien.

^ A propos, tout à 1 heure, en me quittant, vous m'aviez parlé de quelque chose qui se détraquait dans votre existence ; eh bien! de quoi s'agit-il?

— Comment, quelque chose qui se détraquait, dites donc quelque chose qui s'arrange dans mon existence. Tel que vous . me voyez, d'ici à deux ou trois jours, je serai nommé ministre plénipotentiaire à Francfort.

— le vous en félicite, dit Cousinot, mais qu'est-ce que ça me fait k moi?

— Ah! ça ne vous fait rien, repartit le baron d'un air capable, c'est différent, n'en parlons plus.

— Mais certainement, que ça ne peut rien me faire, que diable voulez- vous que ça me fasse?

— Très-bien, mon cher, reprit M. de Chabourot d'un air plus capable encore, je vous croyais autrement fort que cela.

Pendant ce débat assiiz ridicule, Mn><^ de Chabourot se tenait assise, la télc appuyée sur sa main, dans l'attitude d'une personne qui prend un médiocre souci de la conversation environ-nante, et qui cause avec elle-même plus volontiers.

— Monsieur Cousinot, fit-elle tout d'un coup comme venant apporter la lumière dans la question qui s'agitait, voulez-vous me prêter un moment d'attention?

— Vous êtes toujours bonne à entendre, répondit Taide-ma-

183 LB CAPITAUfE LAMBKRT

jor» car je ae connais pas de langue mieax dorée que la vôtre, c*est dottinage qu'il faille s'en garer.

— Vous ai-je trompé jusqu'à présent? repartit la baronne. La premiers fois que j'eus l'honneur de tous voir, ai-je fiût quelque promesse, ai-je enfin essayé de vous donner à croire eutre nous à des rapports bienveillants?

•^ C'est vrai» repartit Cousinot après un moment de réflexion, vous m*avez traité «ssex cavalièrement, et, ce matin encore, j'ai eu la preuve d'une assez mauvaise disposition pour moi.

««- Ce qui est airivé ce matin, repartit U^^ de Chabourot, ne prouve en aucune manière ma duplicité; si j'avais pu faire moinnéme ce qu'un autre a fût, croyez que je n'y aurais pas manqué.

— Vous êtes fraaclie au moins, fit l'aide-major en riant.

«^ Oui, monsieur, en toutes choses, repartit la baronne, franche en mes inimitiés, franche en mes démarches, franche aussi dans ma bienveillance quand je crois la devoir à quelqu'un.

— C'est un nanan dont vous ne m*avez toujours pas &it goûter encore, repartit l'officier de santé conlinuaut de pkisanter.

— C^est cependant sur le pied de relations meilleures que je prétends traiter à l'avenir avec vous. Votre généreux procédé d'hier soir, monsieur, ne m*a pas trouvée insensible, et dès ce moment, je me suis regardée moins comme votre ennemie que comme votre obligée.

LsL flatterie est certainement de tous les pièges le plus grossier, toutefois au moment précis où on se le signale à soimême, jusqu'à un certain point on s'y laisse prendre : ainsi fit notre Cousinot, qui ne put s'empêcher d'être accessible aux gracieuses paroles que lui adressa la baronne ; aussi répondit-il

LE CAFnAINE LAMBERT 183

avee cette modestie que ne manque jamaie de montrer riiomme qui se sent rendre justice:

— Je n'ai pas un grand mérite à ce que j*ai fait. Quel bénéfice anrais-je tnraté à me venger après ma mortT

— La vengeance en tout temps est une bonne chose, répondit la liaronne, et je tous sais un gré infini de m'avoir sacrifié la votre, mais encore une fois, vous n'avez pas eu affaire à des ingrats. Les circonstances nous permettent aujourd'hui de vous ttaoigner notre reconnaissance, et mon mari est là pour vous le dire; j*ai été la piemière à lui parler d'un plan qui doit cimenter ime bonne et solide paix.

— Voyons un peu cela, dit Cousinot.

— Dans le peu d'empressement, reprit Mme de Chabourot, que nous avons pu montrer à vous donner accès dans notre fiuiiille,la considération de votre personne était assurément l'une des choses qui nous préoccupaient le moins. Il n'y a rien qui ne soit avenant dans votre extérieur, vous avez de l'instruction, de l'esprit, de la bravoure...

— Dites donc, dites donc, madame la baronne, fit Cousinot en interrompant, tâchez donc un peu à ne pas vous moquer des gens.

Mais cette parole n'était pas prononcée de mauvaise humeur, et elle était plutAt une protestation modeste qu'une riposte faiU; sérieusement.

— Je tie me moque pas, reprit la baronne saisissant bien celte nuance, et pour ipieux attester la sincérité de ses éloges en les tempérant d'un peu de critique : on a bien à vous reprocher, continua-t-eile, quelque laisser-aller dans les manières, et peut-être l'allure guerrière se marque-t-elle en vous plus qu'il ne faudrait; mais il est si fodle de modifier cette surface par un

184 LK CAPITAINE UMBERT

peu de verois de salon, qu'en vérité ce ne pouvait être là une raison de vouloir vous écondHire.

— Donc, enfin 1 dit Cousinot hâtant la conclusion et comme prenant plaisir à justifier le reproche qui lui était adressé.

— La grande diiûculté de votre alliance, c'était la disparité de nos positions sociales. Si étranger que Ton soit à d'antiques préjugés, on doit toujours comple àTopinion de certaines détermiualions. Non-seulement on se serait étonné que ma fille, destinée, selon toutes les apparences, à un riche mariage, épousât un liomme placé dans une sphère aussi différente de la sienne, mais je vais plus loin , il y avait là justement de quoi éveiller les soupçons que nous avons tant à cœur de détourner.

— Hum ! raison bien tirée, fit Cousinot. Le vrai, c'est qiie vuus êtes des aristocrates qui ne voudnez pas donner votre fille à un homme de rien.

— Quoi qu'il en soit, repartit la baronne, la nomination de . M. de Chabourot aplanit bien des obstacles. D'abord, à l'étranger nous n'avons plus à craindre le bavardage de ces salons dont Bondpiirle lui-même se préoccupait, et nous serons plus maîtres de faire à notre guise ; ensuite^ les emplois diplomatiques constituent une sorte d'aristocratie qui supplée fort bien à celle du nom et de la naissance; on s'y forme d'ailleurs merveilleusement vite à la fine politesse et aux habitudes du monde ; en sorte que je ne désespère pas de faire bientôt de vous un homme à présenter à ses amis et à ses ennemis.

— Mais, permettez, fit l'officier de sanlé, ce n'est pas moi qui suis nommé ministre plénipotentiaire; c'est M. de Chabourot...

— Sans doute, reprit la baronne, mais vous parliez l'autre jour de devenir son secrétaire m pariihus. M. de Chabourot a

maiotenaiit un sérieux besoin de que)qD*un ; Il tous emmène donc; de celte façon, naturellement, sans donner lieu à aucun eommentaire, vous voilà des nôtres. Bientôt après, on vous fait nommer attaché, puis secrétaire de légation ; pendant ce temps, nos projets d'alliance mûrissent, et enfin, sans que personne paisse s>n étonner, pour peu que Thérèse n*y montre pas trop de répugnance, tous devenez notre gendre : il me semble que c^est là tout concilier.

-* Voyons, voyons un peu, dit alors Cousinot, est-ce que ▼ons ne me servez pas là un plat de votre métier ?

— Que voulez-vous dire par là ? demanda la baronne.

— A rétranger, si je vous laisse partir, la justice du pays n*ayant pas d'empire sur vous, est-ce que vous vous soucierez encore des papiers par lesquels je me recommande auprès de ▼oos?

— Oui, certes, fit la baronne, et nous sommes plus que jamais vos humbles esclaves, car ce n'est plus seulement notre considération sociale que vous pouvez nous faire perdre, ce n'est plus seulement nos intérêts de fortune que vous pouvez gravement léser, vous pouvez encore aujourd'hui, par une dénonciation qui nous atteindrait en tout pays, nous déposséder d'une position que M. de Chabourot a passionnément désirée.

— Il ne s'agit pas d'ailleurs, dit alors le baron intervenant, de voir les choses à ce point de vue; quand on veut £ûre des affaires ensemble, il faut pourtant un peu de confiance. Si nos bons procédés vous paraissent des pièges, alors ne parlons plus de rien, égorgez-nous tout de suite, qu'on sache au moins à qooi s'en tenir.

— Écoutez donc, fit Cousinot, il n'y a pas si longtemps que

186 Lti CAriTAIlfE LAtfBBAT

nous somniM bons amis pour qtiê je ne réfléehisiepu on peu è Yos propositions !

— Vous avez raison, dit M">* de Chabourot, il n'y a de bons arrangements que ceux qui n*ont pas été arrêtés à la légère, mais si vous ne voulez pas prendre créance à de meilleures disposi* tions de notre part, considérez au moins que votre influenoe est plus que jamais forte et entière; vous pouvez encore nous faire tout le mal dont vous nous menaciez déjà, plus rimmense douleur que vous créeriez à M. de Cbabouroti en Tarrétant dans sa nouvelle carrière.

— C'est peut-être vrai ce que vous me dites là, repartit Cousinot.

— C'est mieux que vrai, répondit la baronne, c'est mathématique. Du reste, il né s'agit pas pour vous de prendre un parti immédiat. M. de Chabourot n'a pas encore reçu sa nomination, vous avez donc tout le temps de vous décider.

— Ah çà ! mais d'ici là, fit Taide-major, un ne me jouera pas de mauvais lours, car, je vous en préviens, c'est seulement pour le cas où j'aurais été tué sur place, que j'avais ordoimé la destruction des titres. Si je venais maintenant à mourir entre vos mains, gare à la révélation !

— Mais encore une fois, fit le baron avec vivacité, laisseznous donc en paix avec vos idées d'empoisonnement, vous êtes ici parce que vous l'avez voulu ; voulez-vous partir ? Vous n'êtes pas si malade qu'on ne puisse vous transporter à votre domicile, vous n'avez qu'à parler.

Le baron, comme on voit, sortait de son caractère et commençait à prendre les choses d'une vigueur inaccoutumée. C'est que le sentiment de sa prochaine élévation lui avait communiqué un certain orgueil de lui-même ; c'est qu'il s'indignait sur-

LE CAPITAINE LABIBBHT 187

tout à la pensée que les défiances de l*aide-roajor pussent menacer son avenir diplomatique.

— Non, tisane à part, je me trouve parfaitement bien ici, re« partit Cousinot ; mais c'était un simple avis que je voulais donner à M"" la baronne.

— Vous ne me comprenez pas, mon cher monsieur, fit celleci sans s*émouvoir de cette nouvelle dureté, et je vois bien que le temps seul me fera apprécier de vous. Mais c'est assez, nous ne vous avons déjà que trop fatigué par cette longue et grave conversation. Songez d*abord à vous guérir, nous reparlerons de tout cela.

Ayant ainsi conclu, elle se leva, et, suivie de son mari, sortit de Ta'ppartement.

Deux jours s*écouIèrent sans que Gousinot s'expliquât sur les propositions qui lui avaient été faites et sans qu'aucune somma* , tion lui fût adressée à ce sujet, la nomination de M. de Chabourot n'ayant pas été réalisée, et rien par conséquent n'exigeant qu*il donn&t une solution ; toutefois, durant ce temps, il prit un parti assez décisif en envoyant la démission de son grade au ministre de la guerre, ce qui était positivement brûler ses vaisseaux.

Dans la matinée du troisième jour, M. de Chabourot reçut l'avis officiel de sa nomination auquel était joint l'ordre de se rendre à son poste dans le plus bref délai ; force était donc à l'officier de santé, qui d'ailleurs avait eu le temps de Dure ses réflexions, de dire la détermination à laquelle il s'arrêtait.

Deux conditions furent alors mises par lui à son acceptation. Il ne voulait accompagner M. de Chabourot que revêtu d'un titre officiel, et de plus, exigeait que M'"' de Chabourot pressentît sa fille sur le projet de mnriagn qui devait se réaliser dans un temps plus ou moins éloigné ; on voit que le soupçonneux

jeune homme était difficile à doper et qu^il s'étudiait à prendre ses sûrelcs.

n était aisé de lui donner satisfaclion sur la première de ces exigences, M. de Chabourot pouvant facilement obtenir pour lui le titre d'attaché à la légation : quant à la seconde, elle était croeUe à Famour-propre et au coeur de sa future belle-mère ; aussi la baronne y fit-elle beaucoup d'objections. Élait-il pru- ' dent de venir ainsi jeter à la tétc d'une pauvre en&nt, remise à peine de Témotion qu'avait dû lui causer la rupture de son mariage avec M. de Freneuse, la proposition d'une autre union avec une personne qui lui était à peine connue? Une résistance assez naturelle ne devait-elle pas être la conséquence probable d'une si brusque interpellation ; et Cousinot n'aurait-il pas plus àt chances de se fidre agréer en commençant par rendre & sa fiancée des soins sous une forme moins expresse ? L'aide-major fut d'un avis tout différent ; il prétendit que si M. et M*"* de Chabourot étaient de bonne foi, ils devaient faire cause commune avec lui pour préparer le dénoûment qu'ils lui Iflissaient dès ce moment espérer. Le premier mouvement de la jeune fiOe supposé en sa faveur, toutes les difficultés de prime abord seraient aplanies. Si au contraire elle montrait quelque répugnance, rien ne serait perdu ; pour cela l'usage modéré de l'autorité paternelle joint aux propres efforts de son soupirant devant, ce semble, amener M'"" de Chabourot à donner un peu plus tard le consentement que l'on attendait d'elle. Du reste, Cousinot continuait de protester contre toute arrière-pensée de pousser les choses à la violence, et si Thérèse, au bout d'un certain temps d'épreuve, montrait une décisive répugnance à l'accepter pour mari, il promettait solennellement de faire retraite et de se contenter d'une position honorable qui lui serait

190 LE CAPITAINE tAMBERT

ménagée par le crédit de ceux dont il n'aurait pu deyenir le gendre : on voit que ce terrible homme restait dans les termes précis qu'il avait dès le principe assignés à la négociation, mais il allait au fond des choses, ne voulait pas être leurré et ne cédait pas une ligne de terrain.

A la fin, M*"* de Chabourot, se fiant sur Tinévitable froideur que sa fille ne pouvait manquer de montrer pour un homme de la tournure et des façons de Gousinot, consentit à en passer par ses conditions, et le jour même où M. de Chabourot obtînt Tagrément ministériel, pour donner à sa suite, une position qna* lifiée à ce diplomate de nouvelle espèce, il fut convenu qu'en la présence de l'intéressé, car il voulait être sûr que Ton jouerait franc jeu, la baronne ferait à sa fille la proposition de l'accepter pour mari.

A beaucoup d*cgards, cette scène ressemble h celle où Néron, caché près de ces lieux, force Junie à congédier Britannicus. Quoique l'économie matérielle de la situation soit différente, le fond en est le même, c'est dans Pun et l'autre cas un tyran qui, plus ou moins présent à celte torture, condamne sa victime h ménager habilement un résultat maudit, et à mentir par sa parole à toutes ses penrées et à tous ses désirs ; aussi nous garderons-nous bien de refaire bourgeoisement après l'héroïque antériorité qu'a sur nous Racine, une scène si fortement accentuée et si facilement reconn^issable. Il nous suffira de dire en gros, qu'obligée de justifier la substitution de Gousinot à M. de Preneuse, la baronne donna une vague explication de cette préférence par des engagements anciens, que M. de Chabourot dans l'émigration aurait contractés avec le père de l'aide-major et dont celui-ci serait venu tout à coup demander l'exécution. Mais ce qui donne à cette combinaison dramatique bien de l'inattendu et

bien de la jeunesse, c'est que, mentant à toutes les espérances qu'on avait placées dans sa résistance, M"* de Chabourot se montra dune inexprimable docilité à recevoir le prodigieux époux qui lui était infligé !

En voyant celte désespérante résignation, M" de Chabourot faillit se jeter dans quelque nouvel excès, se demandant si cet homme était donc quelque personnage infernal, pour quMI lui fût donné de prévaloir ainsi contre elle en toute circonstance, et pour que la nature même des choses parût ainsi consentir à s'abdiquer h son profit? Quanta Cousinot, s'il n^avait pas compté sur une aussi facile victoire^ il fout dire cependant qu'il n'en fut pas surpris outre mesure ; il pensa en lui-même qu'il produisait son effet accoutumé de fascination et qu'on lui tenait compte d^une lutte soutenue en champ clos et où son sang avait coulé ; peu s'en fallut alors qu'entonnant le cantique d'actions de grâces par lequel César des Rendez -vous bourgeois célèbre son impertinent bonheur, il n&s'écriât :

Fortnne {bis) Tu fais trop pour moi.

A tout le moins il se crut obligé de protester de Tenivrement s.?ns bornes où le jetait tant de bonté et d'indulgence ; il parla des devoirs que créait h sa conscience d'honnête homme ce naïf et loyal abandon, jura qu'il rendrait heureuse la jeune fille qui se livrait à lui d'un dévouement si peu marchandé ; bref, il fut parfaitement ridicule, car la dignité qui est difficile, ce n'est pas, comme on le pense généralement, celle du malheur; subir le bonheur avec grâce, voilà où échoue le commun des hommes et où se montre le triomphe de la bonne éducation.

Ne calomnions personne, ne calomnions pas surtout la généreuse abnégation et le vertueux dévouement. Ne laissons pas croire que par un de ces ignobles égarements auxquels le libre arbitre féminin tombe parfois en proie, M*'* de Chabourot, cette belle et plaintive créature que nous nous serions reproché de faire plus souvent apparaître au sein de cette atmosphère de crime dans laquelle est obligée de cheminer notre narration, eût éprouvé pour l'homme dont elle acceptait la recherche quelque sympathique entraînement. Douée d'un esprit sérieux et observateur, dès longtemps la jeune fille, à de certaines manières délibérées de Leduc, à de certaines paroles échangées entre sa mère et cet homme, quand ils venaient à se mal entendre, avait eu le vague sentiment d'une fatatité mystérieuse suspendue sur Tavenir de sa maison. C'était peut-être à une sorte d'instinct lui disant que son union avec Charles Villeneuve conjurerait cette fatalité, qu'avait tenu l'afTectueuse inclination

LE CAPJTAINE .LAMBERT 193

qu'elle avait montrée pour ce jeune homme qui, d'ailleurs, par Hi avantages extérieurs et par la beauté de son âme, justifiait le regord bienveillant qu*e.le avait laissé tomber sur son amour. Plus tard, quand il eut été banni, et quand Leduc se fut retiré sur le moui Aventin, elle avait plus que jamais craint et pressenti ; et aussitôt que, reprenant la suite de l'influenee éteinte en la personne du vieux domestique, Cousinot avait cooimencé à poindre à rhorizon toujours nébuleux de Thôtel Chabourot, elle avait comme odoré en lui le dangereux continuateur du secret qu'elle soupçonnait.

Ces précédents connus, on se représente facilement l'effet qu'avaient produit sur la pauvre enfant les paroles prononcées par son père, au milieu de l'émotion où l'avait jetée la scène de la rupture avec M. de Preneuse. • D'autres sacrifices, avait -il dit, seront peut-être nécessaires. » Envisageant dès ce moment le pins triste avenir, elle n'avait certes pas pu croire la destinée de sa famille affranchie et rassérénée, témoin qu'elle avait été des étranges événements dont depuis quelques jours le domicile paternel était le théâtre. Le duel de Cousinot avec M. do Preneuse ; le blessé, homme à peine de la connaissance de sa mère, se faisant transporter chez elle comme à une ambulance ; les préoccupations presque désespérées auxquelles les auteurs de ses jours s'étaient montrés en proie ; des conversations sans fin entre eux ou avec leur singulier hôte, un soin continuel vis-àvis d'elle, de lui dérober ces entretiens ou de lui en laisser ignorer le motif; les domestiques eux-mêmes laissant percer au milieu d'une discrétion respectueuse, l'étonnement de tout ce trouble : en fallait-il tant à un esprit naturellement sagace pour nviser un ahtme, et quand fut faite à la noble héritière la révélation de l'incompréhensible époux qu'on lui destinait, dut-elle

i9U Lie cAPiTAms lambeht

douter un instant qu^elIc fût la victime propitiatoire appelée à racheter la tare obscure qui paraissait marquer les siens 1 Supposant que sa prompte résignation pourvoirait aux embarras de leur situation, elle jugea qu'il n*y avait pas à délibérer avec le fiiiice qui lui était présenté; elle le trouvait horrible et plein d'amertume, mais le parti était pris de son sacrifice. Sublime de dévouement, soupçonnant tout, mais ne sachant rien; ne demandant point quil lui fût rendu compte, aussitôt prête, et sans marchander, elle accepta sa destinée, comme nous venons de le voir, et dérangea ainsi tous les calculs que sa mère avait basés sur la probabilité de sa résistance et de ses refus.

Néanmoins, ce fut pour la baronne un bonheur que cette rapidité de résolution, car Cousinot, quoique ayant paru décidé, hésitait encore ; Tidée de transporter à l'étranger le siège de la domination qu'il exerçait sur ses administrés, lui paraissail instinctivement^ et malgré toute argumentation, pleine de^érils ; il avait peur d'être joué, exposé à quelque criminelle tentative ; enfin, sans craindre précisément il n'était pas tranquille, et probablement se fût dédit. L'empressement si flatteur pour son amour-propre avec lequel il lui parut que M"' de Chabourot l'accueillait, changea aussitôt la face de ses résolutions. Le pas qu'il venait de franchir si heureusement lui parut immense, il pensa qu'ayant la jeune fille pour auxiliaire, son œuvre était désormais faite, et qu'il était en mesure de paralyser tous les mauvais vouloirs de sa future belle-mèr»i. Aux noires idées de vengeance ou de dure tyrannie qui couvaient peut-^tre en son âme succédèrent de riantes pensées d'amour et de félicité conjugale, qui apprivoisèrent ce farouche vainqueur et le disposèrent à user avec modération de son triomphe. Si donc M»^ de Chabourot consentait enfin à se résigner et à mettre bas les armes, tout

Lfi CAPITAIITE LAMBERT 195

iB finit que sa courageuse enfant atait espéré dé son sneriflee était véritablement obtenu ; et, après tout, combien de ihmilles plus nobles et plus haut placées avaient passé par de plus dures iiiéflallittices; voilà ce que la baronne aurait dû se dire, ce que Bé cessait de lui répéter M. de Cbabourot, tout heureux de voir que la joie de sa fortune diplomatique ne serait pas troublée ; ext^ieurement la chère dame se résignait, mais avec quels déchiremeiits de cœur et avec quels combats !

Cependant, suivant ses instructions, M. de Chabourot devait se hâter de partir, et Cousinot lui-même, à peu près guéri de sa blessure, l'en pressait. En possession de son titre à*attachét ayant déjà fidt confectionner Thabit brodé, costume de l'emploi, rhenreux aide-major commençait à désirer de se dépayser, afin de rompre avec les derniers liens qui rattachaient à un passé auquel il avait quelque hâte de se dérober. Ayant une assez plaisante tendance à %'aristocratiser rapidement, il ne devait pas se passer beaucoup de temps sans qu*il prit en pitié et dé* goût, et M"*' Bouvard et ses camarades de régiment, et ses pnrtners de l'estaminet de la rue de la Montagne Sainte-Geneviève; en un mot, toute cette couche plébéienne, loin de laquelle devait désormais grandir et verdoyer la tige fraîchement plantée de son patridat. Aussi, durant les jours qui suivirent la facile résolution de M'^* de Chabourot, trouva-t-il prudent et convenable de mettre autour de lui une sorte de balustrade qui isolât Tédifice naissant de sa fortune du contact de ses anciennes relations. Tout entier au soin de consolider son succès auprès de sa jeune fiancée, il s'occupait presque exclusivement d'elle, s'était rendu inaccessible pour tous ceux qui viendraient le visiter, vivait, comme il le disait, en famille, lisait l'almanach de Gotha, ne sortait qu'en voiture pour faire ses emplettes; et, jusqu'au

moment de se mettre en route, bornait son univers à Tenceinte de rhdtel de Chabourot.

Toutefois il put s'apercevoir, dès le début de ses grandeurs et de sa félicité, que le contentement parfait u'est pas de ce monde ; car, deux jours avant le départ de toute la famille, qui devait accompagner M de Chabourot, Thérèse ayant réellement pris une tâche au-dessus de ses forces, par suite du chagrin qui la minait d'autant plus cruellement, qu'elle faisait plus d'efforts pour le dissimuler, se trouva atteinte d'une indisposition qui aussitôt revêtit tous les symptômes d'une affection assez grave. Dès le lendemain, il devint impossible de penser à ce qu'elle se mtt en route, et naturellement M"*^ de Chabourot dut rester au. près d'elle pour lui donner ses soins. Quant à M. de Chabourot, il n'y avait pas là une raison sufSsante d'ajourner son départ, que le ministre avait ses raisons de presser vivement, et Cousinot, officiellement attaché à la légation, à moins de donner sa démission, ne pouvait se dispenser de le suivre. Devenu en peu de jours très-sérieusement amoureux de Thérèse, il était vraiment au désespoir de la cruelle nécessité où il se trouvait de partir sans elle, d'autant mieux qu'il entrevoyait à cet arrangement quelque danger ultérieur dont, au vrai, il n'y avait nulle apparence, mais qui ne laissait pas de le préoccuper. Évidemment, s'il n'eût pas été sous le charme, il eût fait pour retarder son voyage quelque coup de sa tête, où les intérêts de son futur beau-père auraient bien pu être compromis; mais la même raison qui lui rendait l'éloignement si cruel le détermina à accomplir son sacrifice : à la voix de l'objet aimé f;ui, inspiré par M"** de Chabourot, lui représenta qu'il ne pouvait se refuser à partir sans compromettre dès les premiers pas son avenir, il se rendit docile, et sur la promesse que lui fit la baronne de le

LK CAPITAINE LAMBEflT 197

fenir presque quotidiennement au courant de la maladie de sa fi<incée, il se décida à la quitter.

I! afait eu d^abord la pensée de faire à Mantes un voyage pour voir son ami Lambert et lui donner quelques instructions ; mais au milieu de Témoi où il fut jeté par Taccident survenu, il n'eut ni le temps, ni le cournge de ce déplacement. Il se contenbi d*anooncer à son confident le succès désormais certain de son entreprise et ses débuts dans la carrière diplomatique ; en même temps il le priait de continuer à garder soigneusement le dépôt qa*il lui avait confié, loi promettant de lui écrire de Francfort et lui marquant toujours, jusqu'à mandement contraire, le terme de six mois à dater du jour où on aurait cessé de recevoir de ses nouvelles pour ouvrir le paquet et en faire Tusage dont l'indication élait jointe aux papiers qui y étaient contenus. Toutes choses ainsi en ordre, sans prendre congé de M«« Bouvard ni d'aucun de ses camarades, mais par contre ayant adressé à Thérèse les adieux les plus désespérés et les plus touchants, s'éloignant d'ailleurs, à ce qu'il lui parut, en assez bons termes avec la baronne, il se laissa enfin ravir par M. de Ghabourot, qui l'emballa dans sa chaise de poste et prit avec lui la route de la résidence où le forcené diplomate avait une hâte inexprimable d'arriver.

Le soir même on lisoit dans un joutnal : « M. le bsron de » Chabourot^ ministre plénipotentiaire à Francfort, est pnrti » «tijourd'faui pour se rendre à son poste ; il est accompagné de à M. Cousinot, attaché à sa légation, t

On n'a jamais bien su par qui cette nouvelle avait été donnée auj oumal qui la mit en circulation. On pourrait à toute force soupçonner Tinlervention occulte de Cousinot, qui du même coup aurait fait les affaires de sa vanité et aurait eu Tavantagc d'engager de plus en plus les Ghabourot. Quoi qu'il eu soit, c'était, comme on dit en style de presse, un fait Paris h être répété par toutes les feuilles publiques, et qui ne laissa pas d'entraîner après lui quelques conséquences.

Dans le monde diplomatique où il fut d*abord remarqué, il devint Toccasion de beaucoup de commentaires. On se demandait, en appuyant sur chaque syllabe de la façon la plus déso-

LS C&PITAIlfS LAMBERT 109

e, ce que c*i(ait que œ M Gou-si-not, Cauainot, Coulignot, qui tout d*un coup se révélait. Cependant, un préjugé assez £ivorable, à part le peu de distinction du noro^ aceuMilit d^abord cette nomination Comme on connaissait généralement la pariaite incapacité du baron» on supposa que ce M. Coutinot pouvait être quelque sujet fort et habile comme la roture est de temps en temps admise à en fournir à ]a diplomatie, et qui avait été annexé à Tinsuffisanoe de M. de Ghaboufot pour la compenser. Mais un peu après ce fut bien une autre iéte* M""' de Janvry, qaijusqu^à ce moment avait gardé une attitude de discrétion trèspeu conforme àsoncaractèrei voyant le rival de son neveu, nonobstant la leçon que celui-d lui avait donnéOi continuer son ebemin et se caser honorablement, ne put prendre sur elle de se taire plos longtemps. Malgré les recommandations de M. de Preneuse qui avait eu soin de tenir son duel atissi secret que possible el qui aurait voulu qu*un silenee absolu éteignît à jamais le souvenir de ses relations avec la famille Cbabourot^ voilà I.i cruelle langue qui se met à raconter dans trois ou quatre salons qoe cet mtms du corps diplomatique, dont on cherchait à savoir les antécédents, est un infirmier (il fallait bien égayer le conte) que M. de Cbabourot est allé prendre dans la pharmacie d*un bépital militaire pour en faire sou collaborateur de chancellerie, peut-être même son gendre, contlnuait*elIe sans savoir si bien dire. Ce n*est pas tout : M"*' de Janvry ajoute qa*elle a vu ce personnage à Thôtel Cbabourot,' qu*elle a passé avec lui une soirée,- qu'elle Ta pris pour un maquignon, et elle répète, en les embellissant, deux ou trois des paroles incongrues qu'a pu prononcer en sa présence Taide-major, de telle sorte qu'un immense ridicule s'attacha non-seulement à la personne de celui-ci, mais aussi à celle deseï protecteurs, qui d'ailleurs avaient commencé de

se mettre fortement à Tindex par le scandale de la fameuse seène du contrat, sur laquelle ils n*aTaient fourni, que Ton sAt, aucdae satisfaisante explication.

Dans un aulre monde, à la caserne de la rue de Lourcine, à la pension des lieutenants et sous-lieutenants, à Testaminet de la rue de la Montagne-Sainte- Geneviève, la chose fut différemment prise. D'abord, on ne put croire que le Cousioot dont il était question fût celui que Ton connaissait, bien cependant que le moment de la disparition coïncidât assez avec la nomination de son homonyme. Mais les deux officiers qui lui avaient servi de seconds et qui avaient à se plaindre de n'avoir pas reçu ses adieux, et même dans les derniers jours de son séjour rue de Varennes, d'avoir été très-peu amicalement consignés à la porte, ne se crurent nullement engagés à garder le secret qui leur avait été demandé sur l'affaire dans laquelle ils avaient été mêlés. Us racontèrent donc comment l'officier de santé, après son duel, s'était fait transporter à l'hôtel Ghabourot, où ils l'avaient vu ensuite installé aussi à l'aise que chez lui. Or, étant nécessaire de trouver une explication c^ cette singulière faveur de Gousinot auprès de gens auxquels il ne se ramifiait pas naturellement, l'explication fut assez cavalière : on arrangea qu'étant de sa nature passablement lovelace, Taide-major avait trouvé grâce devant la baronne, qui était une vieille coquette à faire cas d'un soupirant taillé en hercule, et que sa fortune s'était arrangée par là.

Gette calomnie circulant dans une sphère si fort au-dessous de celle où vivait M""* de Ghabourot, ne lui portait pas, ce semble, un grand préjudice ; on va voir cependant les effets qu'elle eut pour elle.

M'"*" Bouvard avait été comprise dans Toubli général et cal-

calé que Tofficier de santé avait fait de ses anciennes connaissuces ; mais pour la malheureuse hôtesse, ce déni de mémoire avait été autre chose qu'un déplaisir d*amour-propre, et son cœor, très-engagé, comme on le sait, dans toute cette afEpure, avail été profondément triste de Tabandon auquel longtemps avant le départ de Cousinot, elle s'était vue livrée.

Après de nombreux, mais inutiles efforts tendant à découvrir ce qu'il était devenu, la pauvre femme avait obtenu de savoir pour tout renseignement, qu'un matin un commissionnaire s'était présenté à rhôtel du Cantal, porteur de l'argent nécessaire pour payer r^ que pouvait y devoir l'officier de santé, et avait enlevé ses effets ; à dater de ce détail elle n'avait plus rien appris de lui.

Déji plus d'une fois, dans sa douleur, elle avait pensé à se rendre à ThAlel Chabourot, où les accointances que Gousinot avait dit y avoir, devaient faire espérer qu'on pourrait obtenir de ses nouvelles ; mais, craignant d'être mal reçue, la maîtresse de pension, qui avait sa fierté, avait remis pour faire cette démarche h la dernière extrémité, et elle hésitait encore à s'y résoudre, quand la nouvelle annoncée par le journal, accompagnée du scandaleux commentaire que nous avons dit ci-dessus, fut enfin portée à sa connaissance.

Alors furent expliquées pour elle les demi-confidences que Gousinot lui avait Eûtes durant sa captivité ; alors elle se rendit compte de l'empressement qu'il avait eu de connaître ce qui, pendant son absence, se passait à l'hôtel Ghabourot, et maudit la foiblesse et l'aveuglenicn^t qu'elle avait monirés à se faire la complaisante des jalouses sollicitudes de son infidèle. Furieuse à cette pensée, telle qu'une lionne à laquelle on a ravi ses petits, cette Ariane délaissée puisa dans l'exaltation de sa jalousie

non-seulement le courage du voyage de découverte qu*elle avait médité, mais encore celui d^uae descente vengeresse, qu'immédiatement elle arrêta de faire chez celle quVlle tenait pour sa rivale. Ayant aussitôt &it une toilette recherchée, afin de donner leur plus haut degré de splendeur à des charmes qu*elle allait mettre, à ce qu*eUe croyait, en présence de charmes ennemis, elle prit le chemin de la rue de Varennes, résolue, quelque résistance qu'on pftt lui &ire, de pénétrer jusqu'à la baronne, et se proposant, comme elle le disait élégamment, de lui monter une garde et de la sabauler un peu proprement.

S'étant fait annoncer chez celle qa*eUe croyait sa rivale, M"* Bouvard n'éprouva à être introduite aucune des difficultés qu'elle avait supposées, et voici pourquoi.

Plus d'une fois M'"'' de Ghabourot s'était arrêtée à une idée si natorelie, que ce serait à la prendre en pitié pour peu qu'elle ne l'eût point eue. £st-il donc impossible, s'était-elle dit, de savoir où notre persécuteur a fait le dépôt de ses papiers? Le receleur ne serait peut-être pas incorruptible, et une fois rentrés dans la possession de ces pièces de conviction qui pèsent sur notre vie, nous aurions bientôt fait d'avoir raison de celui qui les met en œuvre. Mais comment s'y prendre pour découvrir la cachette 1 Par quel bout dénouer ce nœud gordien ?

De faire. parler Gousinot, il n'y avait pas apparence, il était trop rusé : du plus loin qu'on l'eût pressenti à ce sujet, on lui eût donné l'éveil, et l'on n'eût fait que le décider à redoubler -de

20 k LE CAPITAINE .LAMBERT

vigilance et à multiplier ses précautions. L'excellente baronne, à répoque du départ de son futur gendre, s'était bien avisée d'une habileté : elle avait tout simplement payé un homme habitué à ces sortes de soins et Tavait chargé de s'attacher aux pas de Taide-major toutes les fois qu'il sortirait. Il était, en effet, plus que probable, qu'avant de quitter la France pour un temps indéterminé, il voudrait donner ordre à la conservation de son arsenal, et l'on a pu voir que Cousinot avait été sur le point de tomber dans ce piège; car s'il se fût rendu à Mantes, comme il en avait l'intention, il aurait été suivi par son ai^us; on aurait su ce que c'était que le capitaine Lambert, sa liaison intime avec l'officier de santé, et d'«ncore en encore la mine était éventée.

Mais notre homme avait été sauvé de ce danger par son étoile, et, ainsi que nous Tavons vu, il s'était contenté d'écrire. Quant aux sorties d'ailleurs très-peu fréquentes qu'il avait faites dans Paris, elles avaient été si parfaitement insignifiantes, que, sur les rapports qui lui avaient été transmis à leur sujet, M»* de Chabourot n'avait vu aucune ouverture à imaginer même l'ombre d'un plan.

Une entrevue avec M*^' Bouvard, que l'on savait dans d'intimes relations avec l'officier de santé, était-elle un fait sans valeur et dont il n'y eût aucun parti à tirer? Ce ne pouvait être l'avis de la baronne, qui, au contraire, d'un coup d'œil et d'une conception rapides, entrevit la possibilité de faire causer la visiteusr, et d'être renseignée par elle^ dans une proportion quelconque, touchant le secret dont la découverte aurait été particulièrement précieuse durant l'absence du traître Cousiuot. Aussitôt donc que le nom de la maîtresse de pension fut dit à M*"* de* Chabourot, celle-ci donna l'ordre de l'introduire et la reçut, comme on

dit au bas d*ttDe lettre, avec la considération la plus dis» Kinpiée.

La gracieuseté de cet accueil modifia sensiblement lu forme que M"' Bouvard était résolue de donner à son exorde. Mainteaue dans toute la chaleur de son irritation par quelque blessure faite à son amour-propre, elle eût procédé ex abrupto à la manière du fameux quàwfquè tandem Cadtina, abutere pa-^ tientiâ noitrd^ qu'un honnête rég^t de collège traduisitit par : Ah çày Catilina^ aurei-vous bientôt fini? Désarmée par l'affabilité de la baronne, elle ne se trouva que le courage de la petite insinuation ironique, enveloppée de pohtesse aigre-douce, et commença ainsi :

— Je sais qu*il n*est pas d'usage, quand on n'est pas de la société d'une personne, de se présenter chez elle à l'imprévu, mais le souvenir de quelques relations que j'ai eu l'honneur d'avoir avec vous m'.a fait espérer, madame, que vous De vous formaliseriez pas de ma démarche.

Ce début, sans que la maîtresse de pension eût pensé à le rendre tel, était assez impertinent, car les termes dans lesquels elle s'était trouvée avec M'°*' de Chabourot ne pouvaient pas s'appeler des relations. Néanmoins, la baronne ne se formalisa pas plus de la façon de parler que de la démarche, et elle engagea obligeamment M^^ Bouvard à lui exposer l'objet de sa venue.

— Je désirerais connaître, reprit la visiteuse, si le Cousinot, qui est mentionné sur le journal comme accompagnant M. le baron de Chabourot dans son ambassade, est un officier de santé qui servait dans le régiment d'infanterie caserne àLourcine.

— M. Cousinot a été en effet médecin militaire, répondit hï'^* de Chabourot ; mais pourquoi cette question?

206 LE CAPITAIIIE LAMBERT

— Ah ! dit finement M<ne DouTsurd, c^est que ce monsieur a la mémoire un peu courte, ce qui peut bien lui ôtre arrivé par reflet de la grande faveur qu'il paraît avoir trouvée ici, et je désirerais M ratratchir les idées à l'occasion d*un petit oubli qu*il a commis à mon égard.

— Est-ce une lettre qu'il s'agirait de lui faire parvenir ? de* manda la baronne.

— Oh 1 mon Dieu ! je ne voudrais pas Tétourdir pour un rien pareil ; mais si dans le petit coin d'une de vos lettres, vous aviez occasion de lui gUsser quelque chose sur M>De Bouvard à laquelle il se trouve redevoir quelque petite chose, je vous en serais spécialement obligée.

— Je n*ai pas, que je sache, occasion d*écrire à M. Cousinot, repartit la baronne ; mais donnez-moi une note des réclamations que vous pouvez avoir à exercer ; je la joindrai h ma lettre la première fois que j^écrirai à M. de Chabourot.

— Tiens ! fit M"** Bouvard d'un air de bonhomie enjouée, je vous croyais en correspondance ensemble ; alors, puisque vous ne lui écrivez jamais, je m'adresserai à lui directement, car je ne voudrais pas avoir Tair de le dénoncer à son ambassadeur.

— Mais je ne crois pas que la constation d*une dette laissée en souffrance puisse avoir ce caractère. La présomption est qu'un oubli involontaire...

— Ce n'est pas mon opinion, interrompit Al me Bouvard^ laissant malgré elle et contre une intention qu'elle avait cru plus solidement arrêtée, percer Tamère douleur de son délaissement ; ce n'est guère quand on a été accueilli dans une maison comme M. Cousinot Ta été dans la mienne, qu'on peut oublier l^s obligations qu'on y a contractées ; l'argent sans doute est quelque chose, mais, pour un homme bien élevé^ les égards et la politesse

LR CAPlTAItlE LAMBERT S07

lODt le premiflr des devoirs, et Ton ne devrait se laisser persuader par personne d'y manquer. — Attrape ! se dit à elie« même la bonne hôtesse en finissant cette période qui lui parut DU modèle d*insinnation à la fois sanglante et modérée.

M"* de Cbabonrot comprit bien que la pauvre hôtesse était akérée de son abandon ; mais, étant à mille lieues de supposer qa'on pût lui reprocher d*y élre pour quelque chose, elle n*alta* cfaa aucune importance à toute cette trlpuderie de paroles dans laquelle Mom Bouvard se délectait; aussi répondit-elle avec boDtét

— le ne connais pas assee M. Gousinot pour me rendre eau* tion de sa conduite ; mais à cause de vous, madame, je regrette qu'elle n*ait pas été aussi ôonvetiable que vous aurles pu le dé« sirer.

— Ah ! vous ne le connaissez pas, reprit Mn>* Bouvard, commençant de s*animer souS ees bienveillantes paroles qui lui parurent un perfide et odietlx persiflage ; je ne m*étonne pas alors de la grande protection que vous lui accordez.

Cette phrase, pour qui sait la pensée de la triste amante, était une ironie, mais M"*' de Chabourot n*eut, en aucune manière, la perception de cette intention malveillante, elle crut, au contraire, qu^elle voyait venir, touchant le passé de Taide-major quelque méchante révélation dont il pourrait y avoir à faire son profit. Voulant donc pousser au développement de cette confidence:

— En vérité, madame, vous m'eflfrayez, dit-elle, et vous me laisseriez craindre que la bienveillance de mon mari, malheureusement surprise, ne se fût égarée sur un sujet qui en aurait été peu digne.

— Oh ! madame, reprit plus aigrement encore M^o Bouvard,

208 LB CAPITAIIfE LAMBERT

ce n^est pas sur une recommandation aussi éclairée comme la vôtre, qu'une bienveillance quelconque peut s'égarer.

— Une recommandation comme la mienne, répéta la bamnne qui, dans cette parole, surprit enfin, en continuant toutefois d>n ignorer le motif, une nuance de désobligeance ; mais je vous prie de croire que je ne me mêle en aucune façon d'influencer les choix de mon mari. Ce serait vous plutAt, à bien dire, qui auriez été auprès de lui Tintroductrice de M. Cousinot, car il s*est présenté ici comme ayant été appelé par vous pour donner des soins à un homme auquel nous portions quelque intérêt : sous ses auspices, il a été accueilli par M. de Chabourot qui, n'étant pas fâché d'avoir auprès de lui un médecin français, Ta ùit attacher à sa légation. Ainsi, ajouta-t-elle en souriant, vous êtes vraiment Fauteur de son petit bien-étre,auquel vous paraissez maintenant avoir quelque regret.

•— On sait que vous avez de Tesprit, et vous arrangez parfoitement les choses ; mais figurez-vous bien, madame, que je ne suis nullement votre dupe, dit alors Mi»* Bouvard, arrivant à mettre, comme on dit familièrement, les pieds dans le plat.

— Qu'appelez-vous être ma dupe? demanda la baronne, commençant à craindre que son interlocutrice n'en sût, toudiaul la tentative de Cousinot, plus qu'il ne lui aurait convenu.

— Oui, madame, reprit l'ex-Dugazon, qui avait sans doute souvenir que pareille chose lui fût jadis arrivée, on n'est pas l'objet de l'espionnage d'un homme sans qu'il ait ses raisons pour prendre tant de soucis.

Ce développement nébuleux venant augmenter la sollicitude de la baronne :

— Je vous jure , dit-elle , ma chère dame , que je ne vous comprends pas, et si vous ne vous expliquez plus clairement...

LK CAPITAIIfB LAMBERT 209

— Suffit, madame, reprit M"* Bouvard, que je m'entende ; mais tout ce que je puis vous dire, c'est que, si vous comptez sur la constance de M. Cousinot, vous aurez à rabattre de celte belle opinion ; M. Cousinot est un homme sans délicatesse, ne payant pas mieux ses dettes de cœur que ses dettes d*autre chose ; il vous fera aller comme il en a fait aller bien d'autres , et vous me direz de ses nouvelles d*ici à quelque temps.

L'espionnage, la constance de Cousinot étaient pour M"*^ de Ghabourot deux mots parfaitement vides de sens, qui ne pouvaient suffire à la mettre sur la voie des étranges idées de M""* Bouvard ; elle ne s'y arrêta donc pas, les prenant pour des termes vagues et impropres ; mais, quant au reste des deux phrases qui venaient de lui être dîtes , il lui parut indiquer dans la mattresse de pension une connaissance assez avancée de riutrigue matrimoniale de Taide-major. Voulant donc aller au fond de ce danger :

— Vous paraissez, dit-elle, être assez au courant de toutes les affaires de M. Cousinot?

— Comme peut l'être une femme , répondit M"* Bouvard , pour laquelle dans un temps, quand il faisait son bon chien auprès d'elle, il n'avait point de secret.

— J'ai ouï dire en effet, repartit la baronne, faisant allusion à ses renseignements de police , que vous aviez été pour lui d'un grand dévouement. Mais il y a des confidences d'une na • turc tellement grave qu'on ne se les fait guère qu'à soi-même.

— Aus<i n'est ce pas par lui que j'ai rien su.

— Ah! fit en elle-même M"» de Ghabourot en se précipitant sur l'iilée que son interlocutrice pût connaître le dépositaire des papiers. Elle saura donc me dire I... Puis, elle reprit tout haut : Ainsi tout le secret est connu de vous?

210 LB CAPlTAIffK UïiBERT

— De moi et de beaucoup d'antres, madame, répondit Mm* Bouvard , toujours poussant la pensée de Cousinot adorant la baronne.

— De vous et de beaucoup d*autres, s*écria avec étounement Mni<> de Chabourot, c'est impossible ! Mais voyons, nous entendons-nous; de quoi voulez-vous parler au juste t

— Parbleu! de vos amours avec ce bel oiseau, repartit M*"^ Bouvard en finissant avec toute réticences et toutes circonlocutions.

— Mes amours avec M. Cousinot! répéta M** de Chabourot, vous êtes folle et je vois bien que nous ne nous comprenions pas.

Ces paroles ftirent dites avec Unt de naturel et accompagnées d'un sourire de dédain si inexplicable, que la robuSte conviction de M">« Bouvard en fut ébranlée , une autre de ces passions bien, aussi forte que celle de la jalousie venant d'ailleurs d'être éveillée.

— Mais quelle serait donc cette autre confidence? demandât-elle alors h la baronne.

Celle ci, voyant qu'elle avait été amenée h entamer son secret, trouva qu'une discrétion absolue aurait plus d'inconvénients qu*une confidence relative ; aussi bien elle n^avait pas encore renoncé à l'idée que M""© Bouvard pourrait lui donner, touchant le lieu où étaient déposés les papiers de Leduc, quelques indications indirectes. Elle répondit donc avec beaucoup d'adresse :

— Je savais bien que ce n'était point à vous dont ses folies idées blessaient tous les intérêts, à vous, pour qui il avait montré tant d'ingratitude, que ce méchant homme aurait fait une révélation d'une aussi extrême gravité. D'ailleurs, vous

LE GAPITAntl LAMBERT 211

étiez connue de nous; vous ti*étiez qu*une femme, cela ne lui présentait aucune garantie. C'est à une personne avec laquelle 00 a une ancienne et solide liaison basée sur d'autres fondements qu'une fugitite fantaisie de eœur, que Ton confie des secrets et des dépôts pareils ; à moins donc qu'à Yotre connaissance il n'ait quelque ancien ami d'un dévouement entier et absolu , il est inutile qne nous cherchions , et votre sagacité aussi bien que la mienne serait en défaut.

n aurait fallu une femme autrement profonde que M"»® Bouvard pour se tenir en garde eontre les excitations à parler que riotelligence de nos lecteurs peut remarquer à chaque mot de eeUe phrase. Un secret qui blessait ses intérêts, secret que Gousinot avait dédaigné de lui confier; le « il est inutile que nous cherchions , > forme flatteuse pour Tamour-propre de la curieuse hôtesse, à laquelle, en l'admettant provisoirement en participation dans h recherche, on semblait promettre plus tard la confidence de tout le mystère ; sa sagacité à la fols proclamée et mise en demeure , c'étaient là autant d'habiles et trattreuses provocations dont de plus fortes tètes que celle de l'interlocutrice de la baronne auraient eu peine à se défendre. Aussi, après avoir un moment réfléchi :

— II n'y a, fit Mn^c Bouvard, que le capitaine Lambert auquel il peut avoir parlé de cela.

— Vous pensez? reprit Mni« de Chabourot avec une négligence , vrai prodige de puissance à se posséder lorsqu'une autre se serait jetée sur ce renseignement avec le cri d'ime hyène engloutissant sa proie.

— Oui , je ne vois que lui , reprit M™" Bouvard d'un air capable. Mais de quoi s'agit-il au juste?

— C'est un jeune homme ce capitaine Lambert? demanda

M"^ de Chabourot sans répondre à la question' qui lui était adressée.

— Un jeune homme t dit M*"' Bouvard , il est en retraite.

— Ah! ce n*est donc pas un autre Lambert qu'il a plusieurs fois mentionné devant moi et qui servait dans rartiUerie ? c'était sans doute'pour me faire prendre le change.

— Non, c'est un Lambert, capitaine de son régiment, et qui arriva pour le voir durant qu'il était aux arrêts.

— Comment, il avait pu venir aussi vite? dit M™* de Chabourot qui, à la tournure de la phrase de M"' Bouvard, devina que ce piécieux homme n'habitait pas Paris

— Mais pour venir de Mantes, fit M^e Bouvard, qui croyait causer quand on la faisait répondre, il ne' faut pas tant an temps.

— Mantes ! une certaine distance de Paris, un militaire en retraite, sans doute, liomme grave et de résolution? Oui, les apparences sont pour ce choix, se dit à elle-même M"' de Chabourot; puis n'ayant plus rien à tirer de M^e Bouvard , elle termina avec elle par une vraie scène de comédie :

— Ah çà, ma chère dame, lui dit-elle avec une parfaite bonhomie, j'espère que vous êtes revenue de vos folles pensées d'une rivalité entre nous ; car, il ne faut pas vouloir me le cacher, vous avez de l'attachement pour ce garçon, qui, du reste, il faut en convenir, est un homme instruit et aimable. Loin de vouloir l'éloigner de vous, tous mes soins, comme vous le verrez quand j'aurai achevé de tout vous dire, vont à le ramener à vos pieds. D'ailleurs, continua-t elle avec une apparence de niaise crédulité, je sais qu'il n'y a eu entre vous que du pur platonisme, excellente condi'ion pour avoir raison d'un volage, car c'est l'abandon de nous-mêmes qui, auprès de ces aiïreux hommes, nous fait

perdre nos meilleures chances. Dans deux jours au plus tard, qumque ayant ma fille malade et que je ne quitte guère, je trou- Terai un moment pour vous voir ; nous causerons à fond et entablement, ma chère madame Bouvard, vous apprendrez des choses à vous faire tomber de votre haut.

Congédiée de cette façon tout amicale, M*"* Bouvard se leva, affiriandée, comme on pense, par la promesse du beau secret qui lui était promis. Mais entre nous, il nous semble, pour repiroduire encore une fois son expression passablement hasardée, que la plus saboulée des deux n*avait pas été la baronne et que ▼entablement celle-ci avait montré sur les maîtresses de pension bourgeoise une grande supériorité.

Le renseignement que venait d'obtenir M"** de Chabourot était 8ans contredit du plus haut prix pour elle; toutefois, avant de pouvoir en faire quelque usage, un plus ample informé était nécessaire ; pour établir un plan de soustraction soit violente, soit frauduleuse, il était indispensable de savoir si Ton s'adressait juste ; eu effet, inutile de perdre du temps et un temps précieux, celui de l'absence de Cousinot; de se consumer en efforts, de s'embarquer peut-être dans des démarches dangereuses ou compromettantes pour venir se heurter k (|uelque méprise ou à quelque néant. Constater le dépôt fait aux mains de Lambert était donc un préliminaire impérieusement commandé, mais qui n'en était pas plus facile à accomplir pour cela.

Savoir ce que c'était au juste que le capitaine Lambert, était également un point de départ important; mais il n'y avait pas, h obtenir ce renseignement, un grand embarras pour la baronne.

Au moyen de FiotervendoD de cette M*** de Chervieux» qui voyait beauroup M, Franchet, un dossier fut consulté par or* dre supérieur au ministère de la guerre, et en quelques heures on put lui faire passer la note suivante :

■ Lambert (Michel-Joseph), capitaine d'infanterie en retraite;

> «^gé de cinquante-six ans ; homme résolu et brate, caractère 1 intraitable et à ménager; opinions politiques tièdes, mais peu

* foYorables au gouvernement; hors de la théorie et de Véeok

• de peloton^ capacité des plus' ordinaires ; probité reconnue » pour être exacte et sévère ; joignant à sa pension de retraite » une petite aisance, vit à Mantes assez retiré ; s'y occupe de

> jardinage, mais sans qu'on ait lieu de croire que ce goût soit

> destiné à dérober quelque occupation plus sérieuse ou quelque » affiliation aux sodétés secrètes. »

De cet aperçu du capitaine I^mbert se déduisait assez nettement: 1"* qu*il n*y avait pas lieu de songer K le corrompre; 2* qu*il était à peu près inutile de penser à l'intimider ; mats 3* qu^on pouvait assez Cicilement on faire une dupe. Ce fut donc de ce côté que la baronne, résolue â*entreprendre le siège du vieux militaire, commença & ouvrir la tranchée.

Le lendemain du jour où avait eu lieu la conversation avec M"^ Bouvard, à une heure avancée de la soirée, que l'ou veuille bien remarquer minutieusement toutes les circonstances, à ce moment où, à moins d^être assailli par une affaire imprévue et pressante, un homme rentré chez lui ne pense plus à en sortir, parce qu'il n*cst ni le temps d'aller faire une visite, ni celui d^aller faire une emplette, ni celui de se promener; à ce quart d'heure enfin, où en lui créant l'intérêt de quitter son domicile,

OU peut presqu^à coup sûr affirmer qu*il cède, en mettant le pied dehors, à la suggestion de cet intérêt et non d*uu autre, on sonna à la porte du logis de Lambert ; un homme enveioppé d^un manteau demanda s'il y élail et s*il était seul ; sur la réponse affirmative de la servante^ Tinconnu laissa pour lui une lettre et s'éloigna aussitôt.

Le capitaine, sur le point de se mettre au lit, fut assez étonné de recevoir celte épitrc qui ne portait aucun timbre de la poste, et qui était tracée d'une écriture évidemment contrefaite. L'ayant ouverte, il y lut ce qui suit :

« CapiUdne,

B Vous êtes un vieux brave ; moi aussi j'ai servi sous Cautre, nous sommes donc frères d'armes et je vous sauverai. Condamné par mes malheurs à vivre dans les antres de la police, j'y apprends bien des secrets, et, parTusageque j'en fais parfois, je me relève âmes propres yeux. Ce soir, entre dix et onze heures, des agents, que ma lettre aura à peine le temps de précéder, arriveront à Mantes pour faire chez vous une visite domiciliaire. La politique en sera le prétexte, mais je sais que des papiers intéressant une famille puissante seront recherchés. A aucun prix ne les gardez chez vous si vous les avez, car le chef chargé de l'expédition est un homme des plus daugereux qui a la main aussi heureuse qu'habile, et qui les trouverait en quelque lieu qu'ils soient cachés. D'ailieurs, d'après ce qu'on a laissé échapper devant moi, on se doute de l'endroit.

i> Vous avez été trahi !

» Je ne sais pas autrement ce dont il sagit, mais laissez ce

dépôt, qui vous serait enlevé et qui tous compromettrait beau, coop à ce qu'il parait, vingt-quatre heures hors de voire domicile, chez un ami sûr, mais en ayant soin, autant que possible, lie TOUS bien cacher pour le déplacement. Au bout de ce temps, il n'j aura plus aucun danger; on soupçonne deux autres personnes autant et plus que vous encore, de receler ces papiers qui doivent contenir un secret terrible, vu Fimportance qu'y attache Tautorité, et ne trouvant rien chez vous, on se tournera de leur côté. Si le dépôt n*est pas entre vos mains, alors ue bougez pas et hûssez les agents opérer à Taise, car le mandat de perquisition n'a que le but que je vous ai dit là, et leur déniarche n'aura pas d'autres suites.

> Brûlez cette lettre et n'en ouvrez la bouche à personne.

I Signé : Un homme qui aurait honte de se nommer et qui pourtant en acceptant l'infamie pour donner du pain à sa famille^ n'a jamais transigé avec l'honneur et n'y transigera jamais. »

Prenons un peu la place du capitaine Lambert au moment où il reçoit cette lettre. Il se sait chargé d'un dépôt dont on ne lui a jamais laissé ignorer l'importance, mais dont la portée et le caractère lui sont inconnus. Par un avis qui peut être une ruse de la famille intéressée à ce dépôt, mais qui aussi peut être une loyale et bienveillante démarche, il est prévenu que les litres dont il a la charge sont menacés entre ses mains et qu'ils peuvent devenir dans sa vie un danger. Ce danger, s'il n'était que pour lui seul, il serait bien homme à le braver ; mais si, en négligeant l'officieuse révélation qui lui est faite, il allait mettre en péril l'intérêt confié à ses soins et à son honneur... quels regrets et quels reproches I

CependaDt, il faut prendre un parti, l'heure marquée pour la descente de justice est déjà proche, et dans quelques instants peut-être il ne sera plus temps. Ce n'est pas que les papiers ne soient en lieu très-sûr, et qu'ils ne doivent défier les recherches; maisi't/ a été trahi i D'autre part, sortir à pareille heure, ayaut sur lui le trésor, n'est*ce pas s'exposera être assassiné par des gens qui, peut-^tre, ont imaginé ce prétexte pour Fatlirer dehors? Cependant, ce guet-apeos étant prévu, en ayant soin de ne sortir qu'armé, on ne doit pas le tenir pour fort redoutable ; et au contraire, la perquisition est une chance qu'on sera forcé de subir l'arme au bras, et sans pouvoir se défendre ; triste et fâcheuse prévision ! D'ailleurs, en relisant la lettre, n'y trouvet-on pas un grand caractère de vraisemblance, et est-il raisonnable de n'en pas tenir compte? Après tout, de quoi s'agit-il ? de transporter chez une personne sûre le paquet d'où paraît dépendre sa sûreté et l'avenir de son cher Gousinot, et de Ty laisser pendant vingt-quatre heures, et encore peut-on mettre à ce déplacement tant de secret, que celui-là même qui sera le sousdépositaire ignorera la valeur et la nature du dépêt.

Le pour et le contre ainsi pesés, l'honnête Lambert se décide pour l'action : Hûsant un paquet de quelque vieille défroque militaire, souvenir de l'Empire, qu'il avait conservé, il joint aux pa^ers de Cousinot un aigle, une cocarde tricolore, une des proclamations jetées par Napoléon sur son passage lors du retour de l'île d'£lbe« et prenant garde de n'être pas suivi, il se rend chez un ancien vélite retiré comme lui dans le pays et auquel il était dans l'usage de faire part d'une petite portion de son superflu. Après avoir expliqué à cet honune qu'il craint de voir ces objets saisis dans une visite domiciliaire dont il est menacé, il les lui confie et n'a pas besoin de lui recommander la plus invio-

LE CAPITAINE LAMBEllT 219

lable discrétion, après quoi il revient chez lui en toute bâte pour être là au moment de la venue des agents.

Mais ceux-ci ne vinrent pas, et le lendemain l'homme que précédemment M*' de Chabourot avait employé à sun^eiller Cousinot lui rendait compte qu une demi-heure après qu'il eut remis la lettre chez Lambert, caché dans le renfoncement d'une porte charretière, il avait vu furtivement celui-ci sortir de chez lui : la baronne n'avait pas besoin d'en savoir davantage. L'épreuve avait réussi et les papiers étaient au lieu qu'elle avait soupçonné.

M>n« de Ciiabouroti pour le cas où Lambert se trouverdit, en effet, riiomme qu^elle supposait, avait arrangé un plan. Son doute éclairci, elle se mit en route pour se rendte chez M"*^ Bouvard, qu'elle voulait associer à Texécution de ses projets.

Dés son entrée chez Tex-artiste dramatique, la baronne» qui savait commo on dispose bien pour soi les gens en leur pariant de leur habileté et de leur fmcsse, commença par lui dire :

— Savez-vous, ma chère dame, que vous êtes un peu sorcière, et que ce Lambert dont vous m'avez parlé est bien le compère de Gousinot ?

— Oh ! j'étais bien sûre de ne pas me tromper, dit U°^^ Bouvard d'un air capable.

— Mais vous le connaissez don^ demanda Mm® de Chabourot, pour avoir si bien flairé ses accointances avec notre médecin militaire?

— C*est-à-dire, répondit Thôtesse, que j*eii ai fort entendu parler à H. Gousinot, dont il était le Pylade tant qu'il resta au régiment. Mais je ne le connais pas de sa personne : il avait pris sa retraite avant que M. Gousinot n>ût accès chez moi, et dernièrement quand il vint passer quelques jours h Paris, M. Gousinot affecta je ne sais pourquoi de ne pas me ûûrc rencontrer avec lui.

— Vous ne savez pourquoi, répéta la baronne ; cela est bien clair : ne voulant rien vous dire de son secret, il vous cachait cet homme qui en était la moitié.

— Ou bien , dit M*"* Bouvard sans trop penser qu'elle avouait, par cette remarque, bien des choses, peut-être M. Gousinot, qui estd*une nature très- jalouse, craignait^il que son ami ne s'occupât de moi.

— EstHre que ce serait un séducteur? demanda la baronne.

— Pas le moins du monde ; ce serait plutôt, d'après ce que m*a dit M. Gousinot, un personnage assez embarrassé de faire sa cour à une femme, un homme à s'attacher assez fortement, mais de ceux , vous comprenez, qui ne savent par quel bout commencer.

— Vous me ravissez par tout ce détail, dit M"Be de Ghabourot, car il rentre à miracle dans mes projets. Mais avant d'en parler, une question à laquelle je vous demande de me répondre avec franchise ; nous sommes entre femmes, et nous pouvons bien tout nous dire : aimez-vous encore ce Gousinot qui s'est si mal conduit avec vous?

A cette question. M"* Bouvard baissa chastement les yeux, et marqua un peu du charmant embarras que montre à pareille question une ingénue, puis ne répondit pas.

— D'abord, reprit la baronne, vous avez renoncé à vos folles

suppositions de 1 autre jour ; d'ailleurs, ce que j'aurai i vous conter, si vous entrez dans mes idées , vous prouvera jusqu'à l'évidence que la nature de mes relations avec la personne qui nous occupe est bien autre que vous n'avez cru. Je vous demande donc de nouveau : Taimez vous encore, et Taimez-vou» assez pour vouloir vous venger?

— Ah ! certes, je lui en veux, repartit M™» Bouvard, sa conduite est de la dernière indélicatesse, et je lui ferai tout le mnl que je pourrai. h

— Donc vous Taimez, répondit la baronne^ et vous aurez encore bien plus d'ardeur à lui faire payer cher ses mauvais procédés, quand vous saurez jusqu'à quel point il est coupable vis-à-vis de vous. Cela étant , je viens vous pniposer une alliance offensive et défensive; je crois avoir le moyen, si vous consentez à m' aider, de le réduire à une telle extrémité qu'il soit trop heureux de venir à genoux implorer votre pardon; é(esvous un peu tentée de ce résultat?

— Mais, fit M"* Bouvard, encore faudrait-il savoir?

— Écoutez, ma chère belle, dit familièrement M"* de Chabourot, se descendant de dessein pris, au niveau de son interlocutrice ; je vais tout simplement vous dire le secret le plus grave que j'aie jamais pu confier à âme vivante ; il s'agit de l'honneur de ma famille, de ma sollicitude de mère, de toute la considération à laquelle je puis prétendre dans le monde, et certe>, en vous faisant une confidence qui touche à tant d'intérêts si précieux pour moi, je crois vous donner la preuve d'une estime sans pareille : j'en conviens cependant, je suis tranquille au moment d'un aveu si solennel, quelque chose me dit que je ne cours aucun risque et que je m'adresse bien.

LE CAPITAINE LABfBERT 223

^ Croyez, en effet, madame, dit Vex-Dugaxon a^ec émotion, que votre confiance est bien placée.

— J'en jurerais, reprit la baronne, et je commence par un aveu dont rotre amour-propre ne sera pas fâché. Vous tous rappelez cette nuit si solennelle que je passai avec vous, auprès des restes mortels d'un de vos pensionnaires ; vous m'entourâtes de précautions, de défiances: eh bien, vous aviez deviné admira b)emeut et votre méfiance était justifiée.

— En venté ! fit M"»® Bouvard étonnée et rapprochant son siège de celui de la baronne, mouvement que l'on fait instinctivement quand, l'attention vivement excitée, on se prépare à bien écouter.

— Oui, reprit M"* de Chabourot, j'avais à m'emparer de papiers importants qui n'étaient dans aucun des meubles, que je fermai officieusement ; ils étaient sur le mort lui-même, qui ne s'en séparait jamais, et c*est là que, pendant l'absence que vous fîtes, pour aller hâter l'arrivée du prêtre, M. Cousinot, que vous aviez laissé auprès de Leduc, les découvrit , commettant ensuite l'infamie de se les approprier.

Nous avons déjà fait connaître l'habitude de la baronne d'ar« ranger la vérité en variations et de ne jamais mentir que de profil : nouvelle application de son système dans la circonstance, comme on peut le remarquer.

— Je ne vou« ferais pas comprendre la profondeur de méchanceté de cet homme et celle de notre malheur, reprit Mme de Chabourot, si je ne vous édifiais sur la nature des papiers dérobés par lui. Vous savez combien les jeunes filles sont parfois légères ; la mienne vint à prendre de l'amour pour un jeune homme que M. de Chabourot avait chez lui en qualité de se* crétaire...

22A LE CAPITAINE LAMBEaT

— Oh! que c'est ça! fit M"' Bouvard, chez laquelle celle circonstance de la narration de la baronne réveillait des sou^e* nirs d*opéra- comique et de vaudeville.

— C'était un enfantillage, continua M"' de Gliabourot, persistant, dans rintérét de ses projets, à calomnier odieusement Fange qu*on ne sait comment elle avait mis au monde ; mais de n^cbeuses traces en étaient demeurées ; une correspondance avait eu Heu, qui, tout insignifiante qu'elle fût en réalité, pouvait, à mon avis, compromettre sérieusement l'avenir de la jeune imprudente...

— Vous avez bien raiscn, dit la chaste hôtesse, rien n'est plus compromettant que d'écrire, et si j'avais une fille, ma première leçon de morale serait : ma fille, n'écrivez jamais.

-*- Blalhcureusement, reprit la baronne, la mienne avait écrif, et jugez un peu de notre douleur et de notre effroi ; cette intrigue découverte, le jeune hommj chassé de la maison, nous apprenons que les lettres de la malheureuse enfant sont entre les mains de Leduc^ confident de toute l'affaire, et auquel son digne protégé les avait confiées de peur que quelque hasard ne les fît découvrir en sa possession ; mais ce n'est pas tout, ma chère dame, Leduc, sommé de les rendre, s'y refuse, et déclare que si on ne marie pas les jeunes gens, il publie leur correspon' dance.

— Ah ! le vieux gueux, s'écrie M"** Bouvard, ne mesurant pas plus ses paroles que son indignation.

— Vous comprenez que nous ne tînmes aucun compte de celle menace, néanmoins nous voilà engagés à des ménagements sans fin avec cet audacieux valet. Pour mieux nous épouvanter, il quille la maison pI ju> met h bouder chez vous, où vous vous reniiez

compte maintenant que je vinse le voir souvent ; il s'agissait de négocier avec loi.

— C'est singulier, dit alor? M"* Bouvard, racnlant à son tour pour faire honneur à sa perspicacité, j'avais deviné qu'il devait y avoir quelque chose de pareil dans ces singulières relations.

— Enfin, dit la baronne, nous touchions au port. A force d'babileté, de prières, de résignation, j'avais à peu près décidé Leduc i restituer, quand, la mort le surprenant, les lettres sont dérobées par le détestable Cousinot.

— Le reste va de suite, fit alors H™* Bouvard, au moyen de eei lettres, il vous tanner il vous domine. Ah çà ! ajouta-t-elle par réflexion et comme une femme qui prenait toujours un peu parti pour les amoureux ; et le jeune homme?

— Qnel jeune homme? demanda la baronne ne comprenant pas cette préoccupation, bien qu'elle fût tout à fait dans la logique d'une vie passée au service des intrigues dramatiques où l'on sait qu'il n'est pas d'usage que jamais aucun personnage vienne i se perdre.

~ Eh bien! le secrétaire, le séducteur enfin, repartit M— Bouvard.

— Ah ! fit M"' de Chabourot, ce petit malheureux, cause de tout le mal, il s'embarqua, je crois, et il est mort, nous a-t-on dit, aux colonies, mais, ce qui me reste à vous conter, — et ici vos intérêts se mêlent aux nôtres, — est peut-être ce qu'il y a de plus monstrueux dans toute celle affaire : imagincz-voi s que voire infidèle, pendant qu'il essayait do vous faire croire a son attachement, pendant qu'il en recevait les plus généreuses marques, car on snit tous les services que vous lui avez rendus, songeant à briser tous les liens qui l'unissaient à vous, osait bien prétendre à épouser ma fille et mettait à M. de Chabourot

226 LE CAPITAIWE LAMBERT

et à moi le pistolet sur la gorge pour nous forcer à la lui donner.

— Tout s'explique, s'écria alors la délaissée, le froid toujours croissant du traître, ses procédés peu délicats, et enfin sa disparition.

— Vous dire les soucis qu'il nous a donnés, reprit M"** de Chabourot, serait impossible ; un parti excellent s'était présenté pour ma fille, il nous a forcés de rompre ce mariage. A la suite d'un duel, résultat de son imprudence, venant s'installer chez nous, il a quasiment obligé mon mari à l'emmener avec lui et à lui faire donner la position qu'il occupe aujourd'hui ; enfin, nous en avons été réduits h bénir comme un bonheur une grave indisposition de ma pauvre enfîmt, qui nous a fourni un répit et nous a dispensés de donner une immédiate solution aux plus inexplicables prétentions.

— Mais, demanda M"*" Bouvard, est-ce que vous lui auriez jamais accordé la main de votre fille? J'aurais mieux aimé, moi, •à la fin de tout cela, le laisser publier cette correspondance.

— C'est ce qu'il aurait bien fallu faire^ en effet, si, persistant dans sa folie, et continuant de refuser les rançons de toute espèce que nous lui avons offertes, il nous avait poussés à bout ; mais la Providence, en nous révélant le lieu où il avait caché ces fatales lettres, parait ( nfin nous prendre en pitié, et pour peu que nous sachions nous aider, de complicité avec U Ciel, votre perfide peut en être pour sa courte honte.

— Vous avez, dites -vous, un projet où je puis vous ser>ir, si je suis en effet capable de vous aider à confondre ce Tartufe Honoré Bejears S vous pouvez disposer de moi, dit M°*' Bouvard avec exaltation.

* Personnage de la Mère coupable de Beaumarchnis.

LE CAPirAimC LAMBERT 227

— Plus je pense & mon plan, repartit M""* de G^abonrot, et plus je TOUS vois, plus j*en regarde le succès comme infaillible. Vous êtes justement de l*âge, du genre de beauté, de la fraîcheur appétissante, de Tesprit fin, adroit, de la charmante humeur, dn ton excellent, le résumé enfin de ce qu'il faut pour tourner, quand tous le voudrez, la tête à un homme.

— On parlerait de vous, reprit M"*' Bouvard, avec autant d'à-propos que de modestie, que Ton saurait à peine dire autant de choses flatteuses.

— Non, fit M""" de Chabourot en insistant, je ne vous flatte pas, je suis un général qui passe la revue de ses troupes et qui n*a pas intérêt à se tromper lui-même sur ses ressources : ce que je viens de dire est à la lettre, et s*ii vous prend parfois l'envie d*être coquetle, vous devez être, sûre de votre lait.

— Ah ! je ne dis pas, dans ma plus belle jeunesse^ que je n'aie été quelquefois trouvée passable, mais je n'ai plus quinze ans.

— Enfin, dit la baronne, je ne veux pas avoir le mauvais goût de vous fatiguer de compliments ; mais j*affirme simplement que dans les salons, où je vais beaucoup, je n'ai pas rencontré trois femmes pouvant être plus dangereuses que vous, si le ca;tir vous disait de ce jeu.

— Cela vous platt à dire, fit M™' Bouvard, ne voulant pas avoir l'air de ratifier ce jugement, mais néanmoins ravie jusqu'au septième ciel dans le paradis de la louange.

— Ceci posé, continua la baronne, voici ce qui peut se faire. Ce M. Lambert ne vaut pas mieux que son ami M. Cousinot, et l'assistance qu'il lui prête mérite punition.

— D'autant mieux, repartit la maîtresse de pension, qu'il m'est revenu certains propos qu'il a tenus sur mon compte.

228 LE CAPITAINB LAMBERT

— Raison de plus pour le faire repentir ; or, vous en aTez tous les moyens : supposez-vous à Mantes faisant sa connaissance, et le rendant, par quelques agaceries, amoureux fou de vous.

— Oui, mais je ne suis pas à Mantes, et mes affaires me fixent à Paris.

— G*est selon, repartit M*"* Ghabourot ; car si demain, pour le succès de notre campagne, je vous faisais veudre avantageusement votre établissement, où c*est vraiment un meurtre de vous laisser enfouie, vous deviendriez libre de vous porter sur le point où nous devrions concentrer nos forces.

— D accord, dit M"* Bouvard, à laquelle cette ouverture ne déplaisait pas.

— Ce n*est pas tout, continua la baronne, comme il ne faudrait rien négliger pour tourner la tôte à ce complice des fourberies de M. Gousinot, je vous désirerais installée dans la ville où il fait sa résidence^ sur un pied de veuve, sinon opulente, au moins fort à son aise ; ayant une maison montée, une mise toujours élégante et du dernier goût, enfin tous les avantages extérieurs qui peuvent mettre en relief vos séductions personnelles ; car encore un coup, nous voulons faire voir bien du pays à M. le capitaine en retraite, et le forcer de se rendre à discrétion.

— Gharmant rêve que tout cela, dit M"** Bouvard, mais que ma fortune ne me permet pas de réaliser.

— J'ni parle, repartit la baronne, d'une coalition, moi je me chargerais d'y représenter l'or de l'Angleterre ; en d'autres termes, je suis en mesure et au delà de fournir à toutes les dépenses de l'entreprise ; vous, vous y emploieriez vos cliarmes, votre habileté féminine, vous livreriez la bataille, en un mot.

LE CAPITAINE LAMBEBT 229

^Mais, la bataille gagnée, demaDda M*^ Boavard, que nous en reTÎendrait-il?

— Comment, tous ne voyez pas, répondit M""* de Ghabourot, où cela nous mène? Une fois introduite dans la caverne où notre dragon garde le trésor de M. Cousinot, vous avez la clef de tous ses secrets, voire même celle de toutes ses armoires ; un beau jour vous l'endormez, et à son réveil ce terrible Cerbère se trouve un dépositaire sans dépôt.

— Mais ne trouvez-vous pas la plaisanterie un peu forte ? demanda Fbonnéte bôtesse.

*- Celle que je trouve forte, repartit la baronne, c'est la conduite dont M. Cousinot depuis plus de deux mois nous fait victimes ; c>st le vol qu'il a osé commettre de papiers à nous appartenant, c'est Todieux abandon dont il a payé les bontés d'une femme aimable autant que dévouée, et quand je reprends mon bien où je le trouve, quand je force un malheureux égaré sur la pente d'une mauvaise occasion à se reconnaître et à revenir à celle dont il aura bientôt fadt de se souvenir, dès que ses fumées d'ambition se seront dissipées, je vous jure, ma chère dame, que je n'ai garde d éprouver un remords, et je procède à cette justice d'une main aussi ferme que si j'étais un gendarme arrêtant un larron en flagrant délit.

— Mais pourquoi vous-même, auteur du plan, ne vous chargenez-vous pas de l'exécution?

— 11 y a mille raisons, repartit la baronne, pour que je partage les rôles ainsi que je le fais. D'abord je ne suis pas libre de mes actions, et en puissance de mari je ne pourrais guère, sans de graves inconvénients, prendre un rôle actif dans cette espièglerie, qui a pour principal objet d'ensorcehr un vieux célibataire ; ensuite, pour le moment, je suis seule à Paris avec ma

fîlie, que je ne puis d(^ccmment associer à une entreprise de ce genre . et puis, étant par ma position sociale fort en évidence, connaissant immensément de monde, j'aurais d'énormes chances d'ôtrc bientôt éventée dans mon incognito, qui d'ailleurs donnerait occasion à mille commentaires scandaleux s'il était dévoilé par quelque hasard malheureux. Vous, au contraire, chère madame, vous êtes libre, ne devez de compte à personne et n'avez pas charge d'âme. Demain, vous vous défaites de votre établissement et vous retirez en province ; il n'y a là rien que d'expliqué et de naturel. D'ailleurs votre position, selon les idées reçues, est dix fois favorable. Admettons que la chose se découvre, vous êtes une femme qui se venge ; il n'y a qu'indulgence et intérêt pour cette courageuse résolution. Moi, je suis une pauvre mère en quête de l'honneur de sa fille. Elle n'avait qu'à la mieux garder d'abord, dira-t-on de toutes parts, car voilà le monde et ses jugements.

— Je ne nie pas que vos raisons soient très-bonnes, mais je trouve cependant que l'entreprise mérite réflexion.

— Oh ! bien donc, réfléchissez, belle scrupuleuse, dit M»"* de Chabourot en se levant pour prendre congé et n'avoir point l'air d'être trop empressée à la conclusion ; je dois cependant vous dire, ajouta-t-eHe, trouvant moyen de donner un air élevé et délicat au plus positif des arguments, que, dans le cas où vous vous décideriez à me seconder, pour rien au monde je n'accepterais votre dévouement, si vous ne me permettiez, succès ou non, de le reconnaître d'une façon qui augmentât votre aisance, sans d'ailleurs distraire un atome de la mienne. On nous reconnaît généralement de cinquante à soixante mille livres de rentes, et je ne crois pas qu'on se trompe de beaucoup ; vous comprenez que sur un revenu pareil, on peut prendre, sans se gêner, les

frais de sa reconnnissance. Ainsi, partez de cette idée, qu'il n'y a rien de conclu si vous ne voulez pas ^tre Irailable sur cet article.

Cette considération étant de celles sur lesquelles il y a rarement, pour un négociateur, du danger à laisser la conversation, ||™« de Chabourot, ayant ainsi parlé, acheva de lever la séance, et sans plus rien ajouter, elle sortit.

Il fiiul croire que les flatteries, les arguments et les promesses de M""* de Chabourot, combinés du désir de vengeance qui était au cœur de M""' Bouvard, parvinrent à triompher assex facile* ment des scrupules de celle-ci ; car, huit jours après la conversation qui vient d'être rapportée, au coin du feu du capitaine Lambert, entre ledit capitaine et cet adjoint de la mairie qui avait accoutumé de venir faire son piquet, avait lieu le devis sui • vant:

— Non, il y a des gens heureux, disait Tadjoint; ma maison, qui est située au centre de la ville, ne se loue pas, tandis qu'une bicoque plantée dans un quartier perdu, comme est le vd:re, sans vous offenser, se trouve coUoquée à un très-bon prix.

— Perdu ! perdu ! repartit le capitaine ; ce quarlier-ci a bien Fcs avantages, quand ce ne serait que de n'y presque pas entendre le carillnnnage des cloches.

— Ah! Toilà une bellf commodité que d'être loin de Téglise, pour une femme surtout qui en use, car on dit que votre voisine a lait hier une sensation de tous les diables à la grand'messe par une tenue des plus flambantes ; il est vrai aussi que le temps d'organiser cette toilette, joint à Tavantage d*avoir un long trajet à Élire... elle est arrivée ù VAgnns Dei.

— Eh bien! si une demi^messe lui suffit, à cette femme, dit très-peu dévotem.ent le capitaine.

— C'est justement ce qui vous trompe, car elle a entendu la fin de la grand'messe, et la messe militaire tout entière.

— Je ne blâmerai jamais une femme, repartit le capitaine, d'aller à la messe militaire ; qu'on nous y fasse aller, nous, c*est pitoyable ; mais quand nous y sommes, que les femmes y vien neot pour uous contempler et pour entendre notre musique, je trouve qu^elles ont parfaitement raison , d'ailleurs, comme a dit notre Déranger :

Qu'on paisse aller même ù la messe, Ainsi le vent la libcrl(^.

— Tout ça, reprit l'adjoint, ce sont des questions religieuses qui ne font pas que les maisons se louent ; et puisque cette belle étrangère vient, dit -on, s'établir dans le pays, elle aurait beaucoup mieux fait de s'arranger de la mienne que de venir s'exiler ici.

— Mais vous comptez donc pour rien l'agrément de mon voi sinnge? fit gaiement le capitaine.

2Sk LE CAPITAINE LAMBERT

— Avec ça que vous ôtes uu galantin, repartit Padjoint, et que les femmes vous occupent beaucoup !

— Plus que vous ne peasez, mon cher, repartit Lambert. Tant que j'ai été torturé de cette maudite blessure, je ne dis pas; et la Vénus de Médicis elle-même aurait perdu son temps à me faire les yeux doux ; mais depuis que Tami Cousinot m'a délivré, depuis surtout que j'habite ce pays-ci, je ne Stiis pas si c'est Tair vif qu'on y respire, si c'est l'exercice que je prends à bêcher et à arroser, mais le fait est que je me sens des idées de jeunesse, et qu'il y a chez moi comme un regain.

— Voyez-vous ça ! fit l'adjoint. Eh bien ! voilà une occasion, lancez-vous auprès de cette M'^^ Deiaunay.

— Elle s'appelle M"**^ Deiaunay ? demanda le capitaine.

— M*"' Deiaunay, n-a-y, repartit l'adjoint épelant la dernière syllabe ; elle est veuve, on la dit à son aise, ainsi c est un parti.

— Ah çîi, mais, dit Lambert, j'ai connu un Deiaunay chef de bataillon dans la jeune garde, et qui a péri au passage de la Bérésina, si elle allait être la veuve d'un frère d'armes.

— C'est possible à toute force, répondit l'adjoint, mais les Deiaunay c'est comme les Lefebvre et les Régnier, les rues en sont pavées.

— Ce Deiaunay, continua Lambert, n'abandonnant pas sitôt sou idée, était un des hommes les plus braves qu'on ait jamais vus : grand, beau garçon, joueur comme les cartes, et sachant se faire bien venir des femmes ; c'était là un séducteur ! Un beau matin, pendant un congé de convalescence qu'il avait obtenu à la suite d'une blessure, il s'éprend d'une demoiselle qui pouvait bien avoir cinq à six mille livres de rente, ce qui était joli

pour an officier de fortune comme lui ; en un tour de main il ¥ous rëpouse, passe trois mois avec elle, la laisse à moitié mère, puis, comme tant d^autres, s'en va mourir au milieu des glaces de la Russie. Je ne serais donc pas du tout étonné quand ce sentit sa veuve que nous aurions ici.

La conclusion du capitaine, comme on peut le voir, n'était nullement rigoureuse, et son ami Tadjoint ne manqua pas de le loi laire remarquer; mais notre Lambert appartenait à cette classe assez nombreuse de monomanes, fléau de la conversation, devant lesquels vous ne saunez prononcer un nom propre sans qn'aussitdt ils essayent de Tenrégimenter dans le cercle de leurs connaissances présentes ou passées. Il insista donc, et après avoir commence par dire que sa voisine pouvait être la veuve de son chef de bataillon de la jeune garde, la contradiction le poussant, il en vint à soutenir qu'elle devait être cette veuve, et enfin qu'il était impossible qu'elle ne le fût pas.

Cette discussion, qui se prolongea plus qu'il n'était probable, eut pour Lambert un assez grand inconvénient, c'est qu'elle commença de lui mettre en tétn cette femme qui, justement, cherchait à avoir accès dans son attention, et qu'elle lui créa une sorte de prédisposition lointaine à être victime de l'enlace» ment qu'elle méditait contre lui.

Du reste, M"* Bouvard n'avait pas eu l'heureuse inspiration de tomber dans la donnée qui l'aurait le plus naturellement recommandée aux sympathies du capitaine. Non-seulement elle ne s'était pas faite la veuve du Ddaunay mort à la Bérésina, mais elle n'avait rien admis de militaire dans le roman qui constituait sa position nouvelle. Moitié souvenir du thé&tre, où l'on sait le grand râle que jouent les provenances d'Amérique, moitié commodité plus grande pour mentir en arrivant de loin, elle

236 LE CXPITATNE LAMBERT

8*é(ait faite veuve d*un colon; ce qui lui avait permis, détail assez agréable à son amour-propre, d'avoir une femme de chambre mulâtresse, qui ne pouvait manquer de faire une grande sensation dans la petite ville où elle prenait résidence. Un domestique et une cuisinière complétaient la maison que lui avait montée M"** de ChabouroL

Au moyen de Marguerite sa servante, qui se mit rapidement en rapport avec les nouveaux venus, le capitaine ne tardi pis h savoir les antécédents que se prétait M™* Delaunay; mais, comme à ce moment il avait entrevu cette aimable voisine et qu'elle s'était trouvée fort à son gré^ le démenti quelle lui donna touchant Tapcrçu préventif et mal justifié qu'il avait eu d'elle ne la lui déprécia pas sensiblement, et il continua de rester un terrain assez bien préparé pour que la complice de la baronne y semât avec succès la fleur vénéneuse de ses avances.

Cependant rien ne s*était dessiné encore et aucune sérieuse attaque n^avait été dirigée contre le cœur du capitaine ; M"* Bouvard, avec la grande expérience qu*elle avait des règles de la stratégie amoureuse, n*ayant pu penser à brusquer les approches et à se jeter à la léle de l'homme sur lequel elle avait besoin de poser solidement la main. Quelques apparitions mesurées et habiles faites à une fenêtre, deux ou trois rencontres dans la rue, arrangées de mdnière qu'on ne pût y deviner d'autre entremise que celle du hasard et traitées d'ailleurs avec une résene et une modestie parfaites, tels avaient été jusque-là les seuls moyens de séduction essayés contre Lambert, et, d'après ce qui a été dit précédemment du manque absolu d'habitude et des façons empruntées qu'il apportait au commerce des femmes, on peut supposer que ces insignifiantes escarmouches se conti-

LE CAPITAINE LAMBEAT 237

nuant. Lien du temps se fût écoulé avant qu'on pût avoir avec lui quelque sérieux engagement.

Heureusement Tarrivée dans la ville do Mantes d'une troupe de comédiens ruraux qui vinrent y donner quelques représentalions, facilita à &1"' Delaunay une expression mieux saisissable de ses intentions bienveillantes. Après avoir eu le soin de s'assurer qu*il ne se trouvait parmi les acteurs qu'elle allait honorer de sa présence aucun ancien camarade à cllOi pouvant la reconnaître et éventer son incognito, la belle créole, dans tout récLi^ de la plus splendide toilette, se rendit au théâtre, espérant qu« de son cdté le capitaine y viendrait, et qu'elle aurait là une oc* casion commode et naturelle de se dévoiler à lui. Le calcul était juste : Lambert, dans une pensée beaucoup plus vague, mais néanmoins assez sympathique, de se rencontrer avec sa voisine, donna dans le piège de ce rendez-vous tacite^ et voilà bientôt les deux champions de cet amoureux duel, face à face dans une loge, n'étant séparés que par la largeur du parterre et se mesurant des yeux.

Rendu courageux par la distance, Lambert usa assez frauchement de sa bonne fortune et son regard mit à solliciter celui de M*"' Bouvard plus d'insistance audacieuse qu'on n'aurait pu l'attendre d*un timide amoureux comme lui; mais celle-ci ne fit pas la faute de répondre directement à cette provocation. Qu'il y avait une habileté bien autrement enivrante dans son manège de prendre le temps où lo capitaine s'absentait de sa contemplation, pour le faire à son tour l'objet d*une attention furlivcl Puis, au moment où il revenait à la charge, au confluent pour ainsi parler de leurs deux regards, dans une certaine manière de liaisser précipitamment les yeux, en simulant le pudique désordre d'une

238 LE CAPITAINE LAMBEHT

femme qui s'est laissée surprendre et qui s*en veut de s'être mal gardée !

Continuée pendant toute la durée du spectacle avec assez d'adresse et de naturel pour qu'on ne pût la soupçonner de préméditation, cette tactique donna à plein dans le cœur du pauvre Lambert, et y excita le trouble des plus séduisantes espérances et des plus douces émotions ; il vit même le moment où il était décidé, pour le moment où finirait la représentation, à s*approcher de son enchanteresse et à lui offrir son bras pour la reconduire chez elle ; manière un peu osée et cavalière d'entrer en connaissance; mais que la circonstance de leur voisinage suffirait à justifier. C'était là un très-beau projet sans doute, et très-lacile à exécuter; il n'y fallait qu'un peu de cœur. Le mat fut que justement notre séducteur ne sut comment s'y prendre le moment venu : s'étant placé sur le passage de sa déesse et le courage commençant de lui manquer, il capitula avec lui-même et se dit qu'il ne lui parlerait qu'autant qu'elle l'y encouragerait par un regard : or, étant d'observation que les femmes qui risquent assez volontiers le langage des yeux à distance, n'osent pas le continuer et le rengainent chastement à bout portant, il devait arriver que fif"* Bouvard, jouant le rôle d'une beauté pudibonde, n'aurait pas même Tair de faire atteution à lui ; ce que voyant, notre innocent, moitié désappointé, moitié heureux d'être dispensé d'aller à 1 abordage, laissa au domestique, qui était venu chercher sa belle, le soin de la ramener; pour son compte il se contenta de marcher derrière elle et de la convoyer de loin jusqu'à son logis.

Le lendemain, pas de spectacle; on ne jouait que de deux jours l'un ; et durant toute la journée, un pluie battante qui interdisait toute espérance de voir M"* Deluunay à sa fenêtre ou

le la rencontrer hors de chez elle. 11 fallut donc que Tamoureux prit patience, et il va sans dire qu'à ce contre-temps, sa Êmlaisie, déjà ardente, ne se refroidit pas.

Une journée encore passée dans le néant de toute bonne occurrence, vint enfin l'heure du spectacle où Lambert ne fut pas Fun des derniers à se rendre. Mais la misère! M'"' Delaunay n*y est pas venue.

Un acte, deux actes s'écoulent ; plus d'espérance de la voir ce jour-là. A la fin cependant, la porte de sa loge restée vide s'ouvre avec bruit. Le capitaine, qui tâchait, pour se distraire» à s'occuper de ce qui se passait sur la scène, tourne vivement la tête, et nous croyons même, s'il était franc, qu'il avouerait un léger battement de cœur ayant à ce moment agité sa poitrine. Bone Deus! c'était bien la peine de s'émouvoir; c'est l'ouvreose qui se trompe de porte et referme aussitôt la prédeuse loge qui reste vide, comme précédemment.

A ce coup, Lambert achève de perdre courage ; il se dit que cette femme eit une coquette qui a passé une soirée à s'amu* ser de lui ; en même temps, il trouve que les acteurs chantent tdux, ce qui était vrai, eût-il été en amour l'homme le plus heureux du monde ; que les quinquets fument, qiie la pièce est détestable, que la salle est à moitié déserte, et, honteux de luimême, il se décide à quitter cette funeste enceinte, et à n'y pas continuer plus longtemps sa douloureuse attente. Mais qu'on voie UB peu le caprice de sa destinée I Comme il était déjà dans la rue» il croit reconnaître au bras d'un homme celle qui lui avait fait si cruellement feux bond ; elle se dirige vers le théâtre, et y entre accompagnée de son cavalier. Grand combat dans le cceur du malheureux Lambert qui, un instant avant, jurait d'oùbber sa cruelle et de ne plus faire un pas pour elle; volera-t-il

sur sa trace, ou tiendra-t-il le serment qu'il vient de se faire à lui-même? La considération de cette compagnie masculine dans laquelle il Ta Furprise lui servant d*aiguillon, il retourne en arrière, cl, ne fût-ce que pour voir quelle est i^ette rivalité qui semble se révéler à lui, il va rentrer dans la salle; mais autre désagrément, il n'a pas pris de contremarque, et le voilù engagé avec le contrôleur dans une ridicule discussion. A la fin, il prend le parti de payer une seconde fois sa place, et se réintègre dans la loge qu'il venait de quitter.

C'est bieu là le cas, à ce qu'il lui semblait, pour 1 aimable veuve, de s'apercevoir de sa rentrée, qui, ayant lieu la toile levée, avait fait sensation, et de montrer à quelque signe imperceptible qu'elle avait remarqué sa présence. Mais, ayant décidé ce soir-là qu'elle traiterait l'ensorcellement de Lambert par la jalousie, affectant d'être engagée dans une vive conversation avec le monsieur qu'elle veut lui faire tenir pour un rival, bien qu'il soit simplement un négociant de la ville chez .lequel elie a un crédit ouvert, et qui lui a fait la politesse de l'inviter à dîoer, seule de tous les spectateurs, elle n'a pas tourné la tète vers le capitaine au bruit qu'il a fait en reprenant sa place. Pendant tout le reste de la soirée, c'est en vain que, les yeux cloués sur son insensible idole, il cherche à surprendre un regard ; le spectacle et le cavalier absorbent toute l'attention de la dame, qui ne semble pas le reconnaître, et n'en fait pas le moindre état ; grande leçon, du reste pour ces temporiseurs {Fabii cunctatores) de la guerre amoureuse, lesquels allant leur pas et ne trouvant jamais les occasions mûres, s'imaginent qu'une beauté n'a qu'à attendre leur loisir et leur courage de se déclarer. Ce qui arrive aujourd'hui à notre capitaine arrivera de même à tout lantemeur qui ne finira pas de marchander avec ses bonnes

LE CAPITAINE LAMBEKT 2/|t

fbrtimes; peadaut qu*il tieut conseil et délibère, le inonde, il fêui bien qu'il le sache, continue de marcher, et lorsqu'enûn il a pris sur lui d*oser et de vouloir, il est tout étonné de trouver la place prise par un autre plus alerte et plus décidé. Seulement, ce qui n'est qu*un jeu joué avec Lambert pour le décider 4 aboutir, sera ailleurs une réalité fort douloureuse et dont il n'y aura plus à appeler. Les femmes, en effet, n'aiment pas qu'on Êisse faire antichambre à leur bonne volonté ; c'est leur heure qu'il faut prendre et non la nôtre, autrement bonsoir à la conquête, et comme dit Werther : c Un autre enlève la belle, et voilà le nigaud resté avec de grands yeux et un air stupide. t Furieux de jalousie, Lambert s'était bien promis, le spectacle finissant, de laisser M"* Delaunay aux soins de sa nouvelle conquête et de ne pas prendre à la sortie, plus de souci d'elle que si elle eût été le souffleur ou la duègne de la troupe ; mais la Providence, qui tient dans des mains nos résolutions grandes et petites, arrangea^ on ne sait comment, qu'au détour d'un corridor il se trouva face à face avec son inhumaine, et soit caprice, soit que, se sentant gardée et au bras d'un homme, elle ne craignit pas les suites de celte bonté provoc^ttrice, la voilà qui dépose en passant sur le désolé capitaine un long regard dont elle le pénétre jusqu'au cœur. Soumis à une fascination irrésistible, il est entraîné sur les pas de son inhumaine, et marchant discrètement à distance, à la lueur du fallot que porte devant elle le domestique de l'aimable veuve, il a l'inexprimable joie de la voir deux fois pendant le trajet du théâtre à sa maison se retourner vers lui. Oh ! alors il n'envie plus le bonheur de l'ac' compagner officiellement, la divine créature, car son rôle à lui est bien le meilleur, et par cette tacite complaisance à établir

avec lui une intelligence mystérieuse, elle détrône en réalité

son garde du corps avoué pour transporter à son chevalier de contrebande la couronne de son attention. Arrivée à la porte de sa maison, elle achève, en prenant presque aussitôt congé de celui qui Ta ramenée, de prouver qu'il no lui est qu*une simple connaissance, et laisse Theureux Lambert autorisé à croire que décidément il a été remarqué et qu'il n'est pas le trop ma! venu.

Ûu*on est enfant ! s'écrie en un autre endroit Werther lorsqu'il raconte la joie dont Ta transporté une innocente faveur qu'il a reçue de Charlotte, et nous, à plus forte raison, nous disons : Qu'on est enfant! en voyant une barbe grise, un homme, que son âge et une ordonnance insérée au Bulletin des Lois sembleraient devoir mettre à l'abri des jeunesses de Tamour, ayant perdu le dormir parce qu'une femme s'est retournée deux fois durant le temps qu'il marchait derrière elle, et depuis ce moment» sur ce canevas, s'occupanl k broder l'avenir en merveilleuses arabesques, complotant des lettres galantes, de tendres rencontres, des déclarations passionnées, en un mot, les moyens de se mettre en pleine possession du bonheur dont il entrevoit l'aurore et dont il caresse le rêve doré.

Du reste, ce fut là autant de style, d'éloquence et d'habiles projets dont il aurait pu s'épargner les frais, car son heure

2[ik LE CAPITAINE LAMBERT

était venue sans qu'il eût la main à y mcUro; M"" Bouvard, une fois assurée de 1 impression qu'elle avait produite, était décidée à ne pas le tenir plus longtemps aux cnivr;intes bagatelles de la porte, et à Tintroduirc décidément dans le sanctuaire de ses bonnes grâces.

Le jour suivant, qui fut une belle matinée du mois de mars» Lambert était dans son jardin, mêlant la fumée de sa pipe aux tièdes bouffées de cette douce senteur végétale qui se répanJ dans Tair aux approcbes du printemps. A Tunisson de Tbarmonie générale qui faisait tout germer et tout sourdre autour de lui, il sentait la sève s'agiter dans tout son être, disposé, si jamais on le fut, à bien recevoir un message d'amour, quand sa servante vint lui apporter une lettre que la femme de diambre de M*"* Delaunay lui remettait au moment môme, demandant la réponse qu'il aurait h y faire.

On comprend l'empressement du capitaine à décacheter cette épîire écrite sur un papier rose parfumé : elle contenait ce qui suit, orthographié comme dessous :

• Monsieur.

« J'ador les fleures dont un ancien auteur a dit dans ses poisies qu'elle sont le rejeard de Dieu. Votre geardin est raiputé h tous les écêts d'alentour comme le plus soigné de tout Mante. C'est çurtout^les geacintes et les tulipe qu'on dit que vous avait extror-dinères aux autres et supérieures à M. Tripez ^ Je sais que vous n'aite pas gardinier fleuriste et que votre aita n'aft pas

^ Jardinier da temps, célèbre pour les plantes bulbeuses.

LE CAPITAINE LAMBERT 2/i5

d*enTandre. Gommant fère se pandant, pour avoir de vos ognons! moi qui voudrés tant en bavoir pour roetre dans des vases de porse-Iène de Saxe que geai sur ma cheminée ? Vandez en rien qu'une foi Monsieur, par charité, c'est une voizine qui vous en pris dont ce titre l'authorise à la liberté de vous aicrire et recevez mes salutations bien sinsères.

» Famme Delaunay. »

Immédiatement, le capitaine se mit à son secrétaire, et il s'en voulut bien à lui-même de ne se trouver pas mieux monté en /)a/)ter-/}oii/e/ qu'il ne Tétait en ce moment. Après avoir brouillé deux ou trois feuilles, sans arriver à se satisfaire, sentant que la messagère attendait, et qu'on trouverait ridicule de le voir passer une demi-heure à écrire quatre lignes , il s'arrêta à la rédaction suivante, quoiqu'il n'en fût pas absolument content.

c Non, madame, non, je n'en vends pas ; j*en donne ; mais pas à lout le monde, et je fais mon choix. Pour une femme aimable, jamais elle ne sollicitera en vain, de moi, une fleur qui est, comme le dit si bien votre auteur, le regard de Dieu. J'irai moi -môme, si vous le permettez, vous porter un choix de mes tulipes, en vous priant de Tagrérr.

» J'ai Thonneur d'être avec respect, madame, voire très-humble serviteur.

• Joseph Lambert,

» Cai*ttjinc en rclraiic, rhcTalior do la Légion d'honneur. »

Quoique bien et dûment autorisé à cette démarche, cène fat pas sans un certain embarras qu'après avoir donné à sa toilette un soin inaccoutumé » Limbert, portant dans un cornet quelques précieux échantillons de son industrie horticole, se présenta chez M"** Bouvard qui, de son côté, Tattendait.

Après avoir commencé par se confondre en remerctments et en excuses, la Gircé, qui sentait le besoin de traverser rapidement le régime des vagues soupirs pour arriver à la cour en règle, et à cette intimité dans laquelle elle devait trouver les moyens d'exécuter son traître projet, commença d'aborder franchement là question, et, mettant presque aussitôt la conversation sur le ton de la galanterie, elle ménagea à Lambert trente occasions simples et faciles de se déclarer.

Tantôt elle pariait d'un certain goût naturel qu'elle avait toujours eu pour la société des militaires ; de leur franchise, deleur caractère gai et ouvert, de leur empressement aimable auprès des femmes, de la solide protection qu'ils savent leur accorder. Tantôt elle déplorait la virginité d'un cœur que, disait-elle, son mari n'avait jamais possédé, et qu elle eût été si heureuse de donnera un homme qui l'aurait comprise ; puis elle avait des phrases anciennement faites sur les tristesses de l'isolement, sur l'attraction instinctive, sur les sympathies subites que l'on se sent pour certains êtres ; mais au lieu de s'approprier cet épanchement, notre bon Lambert, emprunté comme un prix d'honneur à sa première bonne fortune, laissait flotter dans b généralité tout ce tendre lieu commun à son adresse, manquait chaque transition et chrque ouverture qui lui était faite et

A tous ces beaux discours était comme iinepiarre. Ou comme la slalue e^tan Test'n de Pierre.

Lors donc qu'à la première rencontre il aurait pu se mettre sur le pied de soupirant révélé et accueilli, il resta dans les termes d'une connaissance à Tétat d'ébauche, et ce ne fut qu'aprés un détour beaucoup plus long qu'il commença à sortir de celte sotte timidité qù il s'était tout d'abord engravé.

Nous ne le suivrons pas dans ces longs méandres, la peinture des naïves gaucheries à l'aide desquelles il trouvait incessamment le moyen d'ajourner son bonheur meuaçant de devenir monotone, et la noire pensée de trahison qui plane sur ses amours de lycéen ayant d'ailleurs dérobé d'avance à la peinture qui aurait ptt en être faite la plus grande partie de son charme. Il suffit de dire qu'après avoir montré une assez opiniâtre habileté à se faire pendant longtemps le bourreau des meilleures occasions, le pauvre homme, grâce à une sorte de violence qu'exerça sur lui Mb* Bouvard, en vint pourtant, que bien que mal, à s'expFiqoer sur l'état de son cœur. Prenons donc son aveu pour fait, et voyons-le enfin dans la position de soupirant déclaré autour de laquelle il tournait depuis si longtemps.

Dans cette situation nettement définie, il parut mieux à son avantage, et tout ce qu'il y avait en lui de probité et de chaleur d'âme, sa bonne humeur, ses sentiments d'honneur, son dévouement à ses amis, sa disposition a compatir au malheur et à lui venir en aide, en un mot une foule de qualités solides et estimables, eurent occasion de se révéler à M"*» Bouvard au moyen du commerce réglé qui s'étallit entre eux ; et véritablement la complice de M"°* de Chabourot eut plus d'une fois besoin de se remettre en mémoire le point de départ et le but principal don rapports qu'elle était parvenue & établir avec ce bon et honnête homme, pour ne pas lui laisser prendre dans son cœur la place qu'y perdait insensiblement le traître Gousinot.

2/i8 LE CAPITAINE LAMBERT

Il suivit de là, que la comédie qu^elle jouait auprès du pauvre Lambert ne fut presque plus une comédie, et que, remplissant avec une vraisemblance qui ressemblait de très- près à la vérité, le r61e d'une femme qui chaque jour s*éprenait davantage, elle en vint à l'ensorceler d'une si étrange sorte, que Tamour du malheureux ne connut plus de bornes, et le poussa aux dernières extrémités.

Ne se sentant ni Taudace ni Phabileté nécessaires pour dépasser le point où il avait amené sa bonne fortnne, cependant que le contact journalier des charmes dont il enviait la possession, Tcmbrâsait des faux les plus ardents, Timprudent et infortané capitaine ne vit qu'un moyen d'en finir, ce fut de demander à la .légitimité Je dénomment qu'il n'osait pas attendre de l'amour ; considérant donc qu'il jouissait d'une honnête aisance : que sa position sociale et son nom, sans être fort relevés, étaient cependant honorables ; considérant que, malgré ses cinquante- six ans, il était pourvu d'une santé vigoureuse et florissante qui ne lui défendait nullement l'espérance d'avoir, comme les héros des contes de fées, de nombreux enfants ; considérant que de son r^té Mine Delaunay vivait sur un pied qui supposait quelque fortune ; qu'elle paraissait lui montrer un vif attachement ; qu'il existait entre eux des rapports d âge et d'humeur, gages assurés de la plus heureuse union ; considérant enfin que c'était là un moyen de fixer et d'éterniser dans sa vie le bonheur incomplet et provisoire dont il jouissait dans le moment :par ces motifs, il proposa à l'aimable veuve de convoler avec lui en secondes noces et de l'accepter pour époux.

Cette proposition donna beaucoup à penser à M^c Bouvard, car le capitaine était pour elle positivement ce qu'on appelle un bon parti, et quand même, au titre de soupirant, il

n*aurait pas commencé de trouver grâce devant elle, au titre de mari sa recherche méritait la plus sérieuse attention ; aussi, son premier mouvement fut-il de 1 accepter. Mais en y réfléchissant bien, il se présentait à cette heureuse occasion de faire une fin plus d*une difficulté.

Pouvait-elle penser raisonnablement h mener de front un marlige avec Lamb<^rt et la trahison qu*elle méditait contre lui ? Évidemment il n'y avait à ce malhonnête arrangement aucune prudence, car il engageait Tavenir de la façon la plus dangereuse, son mari ne devant jamais lui pardonner un si monstrueux procédé quand il viendrait à en être instruit. D'un autre côté, en* gagée vis-à-vis de M"* de Chabourot, tenant d'elle la plus grande partie de cette aisance qui était peut-être une des raisons déterminantes de la résolution du capitaine, M"* Bouvard devait-elle songer & rompre avec les bienfaits intéressés de la baronne, et se réduire à son avoir personnel ? Dans cette situation était-elle sûre que son futur persisterait à la vouloir pour femme, et que, la dot venant à décroître, son amour ne subirait pas une égale dépression ?

Après avoir bien réfléchi aux embarras de cette situation complexe, M"* fiouvard vit bien qu'il fallait faire une option, et de nécessité sacrifier M*"* de Chabou«*ot à Lambert, ou Lambert à M"* de Chabourot. A la fin, se décidant à tout jouer sur la carte du mariage, elle dit au capitaine qu'elle était singulièrement honorée de sa recherche, mais que sans doute il cesserait d'y persister quand il saurait que son bien-être, notablement diminué par des pertes récentes, était loin d'être aussi considérable qu'il avait pu le supposer.

Cette objection fut repoussée de la manière la plus noble par le eapitaine qui répondit qu'un mariage n'était pas pour lui une

affaire de bourse, et qu*ayanl déjà rigoureusemeot à lui seul de quoi soutenir honorablement un ménage, le peu que de son cAté sa femme pourrait avoir était tout bénéfice, et quii n'y regardai! pas.

Quand M*"* Bouvard vit la généreuse manière dont en usait le capitaine, touchée d'un désintéressement si rare et flattée plus qu'on no saurait dire de se voir ainsi voulue pour elle* même, elle n'hésita plus à prendre parti contre M"^* de Chaboarot; et, après l'avoir minutieusement, et presque jour par jour, tenue au courant des progrès qu*elle faisait auprès de Lambert, et lui avoir sans cesse fait espérer le succès de leur entreprise, changeant tout i coup de ton, elle lui marqua dans une dernière lettre que décidément elle trouvait à l'exécution de leur projet des difficultés insurmontables ; que Lambert était un homme incessamment sur ses gardes, et qui n'était attaquabb par aucun côté; en conséquence, elle priait la baronne de ne plus compter sur elle comme, de son cdté, elle cesserait de prétendre à 1a réalisation des avantages qui lui avaient été promis.

En recevant cette lettre, M"'"' de Chabourot conçut quelque soupçon, car il n'était pas naturel que, sans s'être entendue avec elle, sa complice déclar«^t renoncer aussi lestement à leur commune entreprise. Elle fit donc prendre, sous main, à Hantes, quelques informations, et le fait du mariage, qui avait commence de s'ébruiter, lui fut facilement révélé.

Comprenant alors la trahison dont elle était menacée; blessée dans son amour- propre et dans le plus cher de ses intérêts, elle entra dans une grande colère, et se demanda si elle serait jouée par une femme de l'espèce de M""' Bouvard, et si tout le fruit de la découverte qu'elle avait faite en la personne de Lambert se trouverait perdu pour elle ? A aucun prix elle ne pouvait ad-

mettre un dénoûment si misérable. Appliquant donc toutes les forces de son esprit à réparer la défection dont elle était victime, elle s'occupa plusieurs jours durant, à trouver quelque habileté qui la remît en possession d*un succès qu'elle avait cru facile, et qui était près de lui échapper. La fertilité de son imagination et Taudace ordinaire de ses conceptions ne pouvant lui faillir en une occasion aussi importante, elle unit par arrêter un plan dans lequel elle prit quelque confiance; pour ce qui est de Texécutcr, on verra comment elle s'y prit, si Ton veut bieft lire le chapitre suivant.

Un suir que les futurs époux avaient dîné en téte-à-téte, ils étaient occupés dans le salon de M^e Bouvard à parler de leur prochaine union, quand leur entretien fut tout à coup interrompu par le bruit d'une voiture qui s'arrêtait devant la maison^ et par celui de la sonnette qui retentissait presque au môme moment : la femme de chambre ouvrit la porte du salon, et, au grand étonnement de M"<^ Delaunay, elle annonça M*^' Bouvard, c'est-à-dire M"* de Chabourot.

La position de la vraie M"" Bouvard était celle de Sosie dans Amphitryon; elle se voyait en sa présence même, et parlant à sa personne, dérober son nom et son moi ; aussi, révoltée de cet excès d'audace, pensa-t-elle éclater tout d'abord et démasquer rimposture; mais, comprenant presque aussitôt que d'une parole la baronne pouvait rompre son mariage, elle dut se contenir et attendre en silence la suite de la scène assez bizarre qui commençait*

LR CAPITAINE LAMBERT 2&3

— Mon Dieu! madame, fit la baronne, s*adressant à la maîtresse de la maison, vous me pardonnerez de venir jusque chex TOUS relancer le capitaine Lambert ; mais j*ai des choses si graves et si urgentes à lui dire, que j'ai dû passer par-dessus toutes les convenances pour le joindre sans retard. Monsieur, ajouta-t-elle en montrant Lambert, est sans doute celui que je cherche^

— Moi-même, repartit Lambert, paraissant assez peu flatté de la visite ; qu*y a-t-il pour votre service ?

— U est vraiment étrange, reprit M""* de Chabourot, que j'en sois réduite à demander si c'est à vous que j*ai Thonneur de parler, car notre ami commun, Gousinot, nous a si souvent parlé Tun de l'autre et nous avons eu de si fréquentes occasions de nous rencontrer dans sa chambre où j'allais lui foire quelques petites visites de contrebande, que c'est une sorte de miracle que nous ne nous connaissions pas.

M** Bouvard sentit redoubler sa colère en entendant la façon plus que leste dont son autre elle«môme parlait de ses rapports avec Gousinot, et faisait les honneurs de to vertu. Néanmoins il fallait boire ce calice. Elle continua donc de garder le silence, étant d'ailleurs très-iuquiète de savoir la manière dont cette mascarade tournerait. Quant au capitaine, médiocrement empressé d'étaler, en présence de sa future, qu'il trouvait , lui , une femme de bonne compagnie, une. accointance à son avis assez compromettante, il ne répondit à cette espèce de politesse qu*en priant celle qu'il croyait M*"' Bouvard , de vouloir bien le suivre jusqu'à son logis, qui était tout proche, afin de lui expliquer l'objet de sa visite.

— Du tout, fit la vraie M"* Bouvard, vous pouvez rester ici| et c'est moi qui vais quitter la place, si les dtoses que madame

254 tB CAPITAINE LAliBBRT

a à dire soot de telJes nature que je ne doive paa les eoteadre.

— Sans doute, dit M"" de Ghabourot, ee que j'ai à dire est de nature très-secrète, mais je ne pense pas, madame, qu^an point où vous en êtes avec le capitaine il ait rien de caché pov vous. J'ajouterai d'ailleurs qu'il s'agit de prendre un parti où les eon« seils, peut-être méffle l'assistance d'un ami, ne seront pas inutiles, je préférerais donc que notre conférence vous ait pour témoin.

La question ainsi posée i Lamberi, qui d'ailleurs avait rs* marqué dans l'accent et les paroles de sa fntiire un certain mécontentement de la mystérieuse allure de cette visitv, ne erat pas devoir insister sur un téta-à4éte avec k &usse M** Bouvard, et ii l'engagea à s'expliquer sans plus de délai.

Ainsi autorisée, la baronne reprit :

^ G*est toujours à Toocasion de eette terrible afEuK de CousïMt que j'ai voulu vous parier.

-* Quelle affûre? demanda le capitaine, crojant être bien sûr que le dépôt îài entre ses mains était mté inconnu de M"* Bon* vard.

— Eh bien! répondit M"** de Chabourot, cette méchante histoire de papiers de famille daar laqudle notre ami a voulu s'embarquer et où vous êtes aujourd'hui méié.

-^ Vous m'étonnez, madame , repartît le capitaine, j'aurais cru que vous ne savies rien de pareil.

— Ahl que voilà bien Gousittot, dit alors la baronne, â n'a pas voulu vous avouer qu'il m'eût montré cette confiance et a prétendu vous on faire à vous seul la bonne bouche, comme s'il y avait des secrets pour la femme que Ton aime; je vois bien maintenant pourquoi lors de votre vbyage & Paris, pendant ses arrêts, il a&cla de ne me point faire rencontrer avec vous.

LB CAPITAINB LAMBERT 255

Le capitaine avait commencé par avoir une vague et lointaine pensée que la femme qui était là était une intrigante, empruntant le nom de M*** Bouvard et venue pour lui soutirer les papiers; mais quand il l'entendit parler de menus détails à elle teflement personnels, il prit plus de confiance, et revenant au fond de la question, demanda encore un coup quelles étaient les révélations que l'on avait à lui faire.

— Vous avec dernièrement reçu une lettre anonyme vous annonçant une visite domidllairef fit M»* Ghabourot.

— Oui! repartit Lambert, reprenant aussitôt son doute touchant la sincérité du personnage de son interiocutrice, qui n^anraît pas di^, ce semble, connaître ce détail qu'il n'avait confié à qui que ce soit. Et à supposer que cela fût? demandat-il.

— Il n'y a pas de supposition, cela est, repartit la baronne, car c'est moi qui vous ai écrit.

— Vous? fit le capitaine de plus en plus intrigué.

— Oui, monsieur, moi-même. Un ancien militaire que j'ai en pension chez moi, homme assez minable, qui ne paye pas trèsexactement ses tnmestres^ et qui me fait bien l'effet d'être employé à la police, m'entendant parler de Taide-major Gousinot et dtt capitaine Lambert, deux noms qui naturellement reviennent quelquefois dans ma conversation , arrive un jour tout affairé et me dit que, par le fait de certains papiers dont mes amis sont détenteurs, ils se trouvent exposés au plus grand danger. Ne sachant comment vous tourner un avis auquel vous eussiez confiance, j'écrivis sous sa dictée la lettre que vous avez reçue,

— Mais cet avis était &ut, reprit le capitaine, et Ton s'était joué devons et de moi.

256 LE CAPITAINB LAMBERT

— Vous le croyez, reprit M"' de Chabourot, parce que la visite domiciliaire dont on vous menaçait n*a pas eu lieu, mais c'est qu*on s'imagina sur le moment avoir ailleurs la trace de ces fameux papiers ; il n'est pas moins vrai cependant que, depuis le -moment où vous fûtes averti, vous n'avez pas cessé d^ètre à l'index de la police ; ainsi, on a su que, dans la soirée où devait avoir lieu la descente des agents, vous étiez sorti furtivement à une heure indue ; on a su ensuite toute votre liaison avec madame; un jour, que vous l'aviez suivie à la sortie du spectacle, un autre jour, qu'elle vous avait écrit pour vous demander des oignons de jacinthe, et que vous lui en aviez apporté dans un cornet; tout cela et mille autres choses sont consignées dans des rapports que mon vieux pensiounaire a vus ; jugez un peu si vos démarches sont observées, et si tout est finit

M"* Bouvard vit bien que la révélation de cette prétendue surveillance occulte qu'on disait installée dans sa vie faisait un grand effet sur le capitaine, et elle aurait voulu pouvoir lui dire qu'avant de s'être ralliée à lui, elle avait transmis tous ces dé* tails à la baronne, qui en faisait aujourd'hui un perGde et lénifiant usage. Mais le moyen d'avouer cela, sans perdre l'estime et la confiance de son futur, qui apprendrait que tout Famour qu'on lui avait montré n'avait été d'abord qu'une infôme comédie ? La pauvre femme continua donc de hiisser le champ libre aux merveilleuses audaces de M""" de Chabourot; et, de son o6té, Lambert, qui commençait d'être assez fortement ému, gardant le silence, leur dangereuse ennemie poursuivit ainsi :

— Mainteuant, mon cher capitaine, si vous croyez que mes renseignements ne sont pas trop à mépriser, vous prêterez quelque attention à l'avis que je suis venue vous donner moi--

méfne ; car je craignais que vous ne tinssiez pas compte d'une lettre, la première ayant paru mentir à révënement.

— Pariez, fit Lambert, je vous écoute.

— Il parait^ reprit M""* de Chabourot, qu'il y a décidément de la politique dans cette affaire, et que Gousinot qui ne s'est jamais ouvert à personne du contenu de ces pièces qu'il vous a confiées, s'est jeté dans un labyrinthe où sa \ie, oui, monsieur, sa vie elle-même pourrait être compromise. Quant à vous, capitaine, si le dépôt est trouvé en votre possession, le moindre danger que vous puissiez courir, c'est d'être immédiatement arrêté ; il &ut donc aussitôt, vous défaire de cette infernale correspondance, car cette nuit, ou demain matin au plus tard, une perquisition doit immédiatement avoir lieu chez vous.

— Eh bien ! fit Lambert affectant plus de tranquillité qu'il n*en gardait réellement, il s'agit de faire ce que j'ai déjà £ut, de transporter hors de chez mçi ce que nous craignons qu'on y saisisse : ce n'est pas le diable que cette précaution à prendre.

— Mais rappelez-vous, capitaine, que vous avez été suivi, lors de la sortie nocturne que vous fîtes au reçu de notre première lettre. Le lieu de recel dont vous vous êtes précédemment servi n'est donc plus sûr, 'et je dois dire qu'il en serait peut-être autant de tous ceux que vous pourriez vous procurer dans cette ville, car votre maison est peut-être déjà observée par les invisibles surveillants dont dispose la police ; c'est même pour cela que je suis descendue d'abord chez madamOf au lieu de descendre chez vous.

— Infernale canaille ! s'écria le malheureux Lambert, dont les appréhensions, vu la grande vraisemblance qui régnait dans

2M LB CAPITAINE UMBIRT

tout \t narré de la banume, s'acooissiieiit de momoit en moment.

— Mais si le capitaine prenait le parti de s'absenter pour quelques jours, en emportant avec lui les papiers, dit alors M*"* Bouvard, à laquelle était venue Tidée de déjouer, par cette ouverture, tout le plan de la baronne.

Ma* de Chabourot sentit aussitôt la portée de cette inspiration ; mais justement elle rentrait dans la donnée de ses arrangements, aussi eut-elle bientdt fait de la tourner dans un sens favorable à ses desseins.

— Quoique initiée depuis un moment à cette affaire, dit la ba* ronne à la donneuse de conseils, vous y voyes très-juste, et vous venez d*indiquer la seule chose que, selon moi, il y ait à fiiire; seulement, je serais d'avis qu'au lieu du capitaine qui, obligé de partir ce soir même sans passe-port, serait iniailiiblement suivi et arrêté, une autre personne se chargeât de dépayser le dépôt qui le compromet.

— Et cette personne, fit ironiquement M"'* Delaunay, ce serait vous, sans doute?

— J'accepterais volontiers cette mission, repartit M*"* de Chabourot, parce qu'il n'y a rien que je ne sois prête à &ire pour une personne que j'ai la faiblesse d'aimer encore, malgré de bien mauvais procédés ; mais, comme je suis à peine connue du capitaine qui, dans une affaire de cette importance, ne doit s'en rapporter qu'à des gens très-sûrs, je conseillerais plutôt, madame, que ce fût vous, en laquelle sans doute il a une pleine confiance, qu'il fît partir avec les papiers.

— Que j'aille compromettre cette pauvre femme dans cette damnée affaire ? jamais ! répondit Lambert.

^ Vous en fera ce que vous voulez, reprit la baronne ; mais, si j'étais à ]a place de madame, j'userais auprès ie vous de toute mon influence pour vous décider à prendre ce parti. Autrement, ajouta<-t-eUe, il ne se passera pas beaucoup de temps sans qu'elle ût liea de se repentir. Je crois pouvoir positivement le lui affirmer.

Lambert ne pouvait naturellement pas comprendre la menace qui passait par-dessus sa tête & l'adresse de U^* Bouvard; mais pour celle-ci eUe ne put s*y méprendre, on hii demandait impérieusement, non pas une simple neutralité, mais une active coopération dans la mystification fort sérieuse qui se pounuivait. Or, à voir l'habile manière dont la baronne évitait les pièges et marchait à son but, une lutte était-elle sûre avec elle quand déjà elle était si forte de sa position ? Apparemment, la chaste ianeée de Lambert jugea que le parti de bi résignation lui était décidément commandé par les circonstances, car modifiant Patti* lude aggressive qu'elle venait de prendre :

— Je crois en effet, dit-elle, que vous ou moi pouvons seules, sans danger, essayer le déplacement de ce qu'il faut sauver.

— Si tel est votre avis, dit alors la baronne, faites-le donc partager au capitaine, car les moments sont précieux.

— Eh bien I mon ami, fit M'"* Bouvard, qu*en dites-vous?

— Je dis, je dis, repartit le capitaine, que je ne sais à quoi me résoudre, car c'est peut-être un guet-apens que nous dresse madame. On vous attend peut-être à la sortie de Mantes pour vous enlever de force les papiers que j'aurai cru mettre en sû<reté en vous les confiant.

^ Le soupçon est gracieux^ dit la bafonne, tl do ommis vous ne le maickandei pat.

— Que diable aussi, repartit Lambert, venez-vous nous dire que voiis connaissez des gens de la police?

— Je n*en connais pas, mais j'en loge, repartit M^^e de Chabourot; et où en seriez- vous si la Providence n'avait amené daus ma maison cet homme qui nous a avisés du danger?

— Mon esprit se perd au milieu de toutes ces turpitudes, s^écria Lambert avec angoisse. Arrive qui plante, Gousinot m^a donné des papiers à garder ; quand je les aurai gardés jusqu^au bout, j'aurai fait ce que je devais.

— Et quand Gousinot, par suite de votre indédsion et de votre défiance, aura porté sa tête sur Téchafaud — coimne ]es sergents de la Rochelle — vous direz encore : Arrive qui plante, j'ai fait ce que je devais !

Cet argument, pris dans un souvenir très-propre à émouvoir le capitaine, qui appartenait par ses opinions au parti libéral de la restauration, fit sur lui une impression très-vive; ii se ra^ doucit donc el demanda à celle qu'il croyait M"« Bouvard de trouver quelque moyen de tout concilier, car eufin, ajouta-t-il, c'est surtout pour Gousinot que je m'inquiète de ce qui peut arriver, et en sa tiveur vous devez me pardouner si je prends mes précautions.

— Voyons, puisque vous devenez plus raisonnable, reprit M"« de Chabourot, cherchons uu peu ce moyen de tout concilier : vous ne voulez pas les brûler ces papiers? fit-elle négligemment.

— Les brûler! dit Lambert, lorsque Gousinot m'a donné la commission de les garder comme la prunelle de mes yeux! vous n'y pensez pas 1

— Mais cependant, reprit la baronne, quand on est trop pressé par l'ennemi, on se fait sauter; ce serait bien là noire cas.

— Oui, dit M'"*DelauDay,que ce dénoûment arrangeait fort, parce qu'elle D*y eût trempé d'aucune manière; il me semble qu'en jetant le tout au feu...

— Je ne prendrai jamais cela sur moi, repartit Lambert; avisons à quelque autre manière de nous arranger.

— Écoutez, fit alors M^e de Chabourot; je crois tenir un expédient : il passe ici à dix heures une diligence, n'est-il pas nai?

— Oui, repartit Lambert.

— En supposant, idée absurde, mais qui n'en est pas moins la vôtre, que j'aie pu avertir la police du passage de la voiture DÛ nous serions, madame* ou moi, la police ne guette pas la diligence, puisque c'est ma voiture qu'elle attend.

— Eh bien ! fit le capitaine.

— Eh bien! pour ne négliger aucune précaution, madame ayant eu soin de coudre dans quelque partie de son vêtement les papiers que vous lui aurez confiés, n'a qu'à prendre ce soir au passage la voiture publique, il n'y aura là rien de suspect, puisque tous les habitants de Mantes en usent ainsi. Ne pensezvous pas que de cette manière elle arrivera sans encombre à Paris?

— Et une fois à Paris? demanda Lambert.

— Une fois à Paris, ce serait bien du malheur, reprit la baronne, si madame n'y avait pas quelques connaissances chez lesquelles elle pût en sûreté demeurer un jour ou deux, le temps que la bourrasque soit passée.

— Sans doute, reprit M""' Bouvard, ne pouvant retenir cette ironie, je sais des personnes sûres auxquelles je pourrais me confier, et chez lesquelles au besoin je laisserais le dépût.

M»« de Chabourot lui jeta un regard de colère; mais, voyant

que le capitaine ne ftiisait point attention à la double entente de ces paroles, elle reprit tranquillement :

— Voyons, capitaine, que décidez-vous?

— Je décide que si madame veut en effet se charger de cette corvée abominable, la chose peut s*arranger comme vous le dites ; mais vous, petite mère, vous me resterez en otage, et ne partirez que quand M""* Delaunay aura assez d*avance pour que vous ne puissiez pas mettre quelqu'un à ses trousses.

— Toujours aimable et confiant, repartit la baronne ; mais je n'y prends pas garde, et ne vois aucune difficulté à cette condition. Reste maintenant, madame, votre détermination, ajoutat-elle en s'adressant à Mn« Delaunay ; et, Je vous l'ai déjà dit, si vous ne nous venez en aide, en voyant peut-être demain le capitaine arrêté, votre mariage ajourné indéfiniment (elle appuya d*un6 manière marquée sur cette phrase), vous ne serez pas longtemps sans regretter votre tiédeur à nous aider.

— Ce que M. Lambert voudra, je le ferai, répondit M"* Bouvard.

— Et ce que vous voudrez, M. Lambert le fera; nou8n*avancerons rien avec ces politesses. Allez-vous chercher les papiers, capitaine, ou je déclare que je me remets en route?

Le capitaine se leva, et fit mine de sortir ; puis tout à coup une idée lui vint :

—Mais 8*il y avait quelqu*un dans la rue? demanda-t-il naïvement.

M*"* de Chabourot, quelque passionnée que fût la situation, eut envie de nre en voyant la manière dont elle avait rempli la tête du pauvre Lambert de suppôts et de surveillance de police. Toutefois, s'étint contenue :

— Il fait clair de lune, dit- elle, et Ton peut bien voir par la fenêtre s*il y a quelqu'un dans la rue.

LE CAPITAINE tAMBERT 263

ComiDe elle allait ouTrir la croisée :

— Voyei vous-même, M"* Delamiay, dit Lambert en retenant la lïaronnf .

— Pas une âme, fit la vraie M°^* Bouvard après avoir regardé un instant avec attention.

— Allez donc vite, dit M™* de Ghabourot, et Lambert sortit, Êisant un pas bien grave dans le cbemin où on rengageait.

Aussitôt que Lambert eut fermé la porte :

— Vous ?ou8 êtes conduite avec moi d*une manière indigne, dit la baronne à M™* Bouvard ; mais j*ai tout réparé. Vous allez partir pour Paris, ou bien tout votre passé, vos antécédents de théâtre^ vos accointances avec Cousinot, et votre intention en venant ici, seront connus de ce brave homme, comme je vous Tai déjà fait entendre; nous verrons alors s'il aura eocore envie de vous épouser !

— Mais, madame, après avoir trempé dans une tromperie si cruelle, pourrais-je jamais espérer de bien vivre avec lui ! Un jour ou l'autre il saura.. .

— Et que vous importe ! quand vous serez sa femme, vous aurez belle à lui persuader que je vous ai forcée d'agir, et que d'ailleurs vous n'avez rien fait qui ne fût dans son intérêt.

— Si du moins... essaya de dire la malheureuse fiancée.

LE CAPITAINB LAMBERT 265

— Nous dVods pas de temps à perdre en explications, dit M ■' de Chabourot Tinterrompant ; arrivée à Paris, vous me remettrez ces papiers, et moi, en échange, je vous remettrai dix mille francs, que je vous avais toujours destinés : ainsi, voyez d*un cAté cette somme, de l'autre toutes vos idées d'établissement renversées. Vous acceptez, n'est-il pas vrai? — Ainsi, à demain matin. Chez moi.

Bl** Bouvard ayant consenti par son silence :

— Ah ça ! maintenant, continua la baronne, nous voilà de Bouveau alliées ; ainsi, dans le cas où le capitaine, au moment de vous laisser partir, aurait quelque scrupule, vous m'aiderez à en triompher.

— Mais comment ferai-je pour me représenter devant lui ?

— Il vous aime, n'est-ce pas? repartit M*"* deChabourot, et vous voyez que je ne suis pas trop mal habile : soyez donc sûre que nous saurons bien organiser quelque bourde à lui faire croire pour votre retour. A propos, ajouta-t-elle, vous devez avoir des lettres de Cousinot.

— Peut-être bien ; mais que vous importe ?

— Cherchez-en une ou deux bien vite, et me les donnez, car si cet homme, qui est plus méfiant que je ne l'avais cru, allait mvoir tardivement l'idée que je ne suis pas M"* Bouvard, je le convaincrais en lui montrant l'écriture de son ami.

M"** Boovard avait, à ce qu'il paraît, pris son parti et compris l'inutilité de toute résistnnce; d'ailleurs, dix mille francs pour elle étaient une somme. Elle se résigna donc au surcroît de prudence dont la baronne voulait encore qu'elle fût complice; et, ayant ouvert une petite cassette, archives de l'amour, dans laquelle étaient étiquetées et conservées bien d'autres correspondances, elle remit à la baronne deux ou trois manuscrits du

266 LE CAPITAllfE LAMBERT

fonds Gousinot, en loi fkisant bien promettre de ne pas les lire ; tout était donc prêt pour bien recevoir le capitaine, quand il rentra.

A ce moment même, ses perplexités n^ayaient pas cessé et bien certainement si son adorée, M"* Bouvard, s^étant décidément rattachée i la baronne, n'avait pas pesé de toute son influence dans la question, il est fort douteux qu'il fût tombé dans le piégequi lui était tendu ; mais t amour qui perdit Troie, perdit aussi le capitaine Lambert ; toutes les objections qu*il put soulever ayant victorieusement été réfutées par sa future qui. dans son dessein désormais arrêté de le persuader, alla jusqu'à lui dire qu'il paraissait se méfier d'elle, il ne résista plus, et livra les papiers, qui furent aussitôt cousus entre la ouate et le taffetas d'une douillette que devait revêtir la voyageuse. Bientôt après, le moment de se mettre en route étant encore assez loin, M"* Bouvard pensa en elle-même quMl lui serait bien plus commode de faire la route dans la voiture et dans la compagnie de M"*" de Chabourot, à laquelle d'ailleurs elle avait beaucoup de choses à dire ; voulant donc faire changer les dispositions prises, elle tira à part le capitaine, et profitant de l'idée qu'avait eue un instant M"* de Chabourot :

— Si l'on pouvait être sûr, dit-elle, que cette femme est M"* Bouvard, je crois que l'on se dispenserait, sans inconvénients, de toutes les précautions que nous voulons prendre, et qui ont aussi leurs dangers, car qui sait s'il ne se rencontera pas quelque agent de police au bureau de la diligence, je trouve cela plus probable qu'une embuscade sur la route.

— Ouais ! fit Lambert, vous avez raison, et il me paraît certain que cette femme est une intrigante ayant volé le nom de Taraie de Cousinot ; je l'avais d'abord pensé.

LE CAPITAINE LABfBERT 267

— Je ne vais pas si loin que vous, dit M"*' Boutard ; je disseulement que si c'est bien là M">« Bouvard, le mieux est de partir avec eUe; si, au contraire, c'est une femme ayant dérobé son nom, il ne faut rien Êiire sur son indication.

Frappé de la force de ce raisonnemeut qui, en passant par la bouche de Tobjet aimé, perdait ce qu'il pouvait avoir d'incomplet et de défectueux, Lambert se rapprocha de M"** de Chabourot, et commençant de l'interroger :

— Madame la maîtresse de pension qui logez des gens de police, où est située votre maison, s'il vous plaît ?

— Où est située ma maison ?

— Oui, répondez par grâce à cette question.

— Rue Neuve-Saint-Étienne, dit M"* de Chabourot, à laquelle M"^* Bouvard fit signe de donner sans s'inquiéter les éclaircissements qu'on lui demandait.

— Et où logeait Gousinot?

— Gousinot! dans la maison voisine de la mienne, à Tbôtel do Cantal; mais pourquoi cet interrogatoire? douteriez- vous que je sois M"* Bouvard?

— Peut-être, fit Lambert avec finesse.

— Si ce n'est que cela, et qu'à ce doute ait tenu toute votre défiance, il fallait donc parler; car je l'avais prévu, et sachant D^étre pas connue de vous, j'ai pris sur moi quelques lettres de notre ami commun pour nous servir d'introduction.

-— Montrez-les voir, dit le capitaine.

M"* de Chabourot ayant tiré de son sac les lettres que venait de lui remettre Mm« Bouvard, les donna à Lambert qui commença à lire tout haut : Chère ange de mon cœur y tu as été bien gentille hier.,.

— Ah! monsieur, faites-nous grâce, dit en même temps avec pruderie et pudeur M""* Delaunay.

Le capitaine prit une autre lettre, et, sans tenir compte de rintimation qui venait de lui être faite, il lut encore à haute voix ce début d*un tout autre genre : A la fin, vos exigences deviennent fastidieuses, et si vous 7i*éticz pas une femme du inonde je vous dirais que vous m'embêtez..,

— Monsieur! fit plus vivement M"*'' Bouvard, rougissant jusqu'au blanc des yeux.

— Madame a raison, dit de son côté la baronne ; je ne vous ai pas donné ces lettres pour les lire d'un bout à Tautre. Voyez les adresses et récriture, et rendez-les-moi.

— Oui, fit Lambert en jetant à M™" Bouvard un regard d'intelligence, c'est bien là l'écriture et le style de Cousinot.

— Alors, dit M.*"* Bouvard, nous n'avons plus de raisons de nous défier de madame, et je lui demande une place dans sa voiture.

— Gomme il vous plaira, répendit la baronne sans marquer aucun empressement.

Puis elle ajouta finement :

— Je vois bien que vous ne voulez pas que je reste en téte-àtéte avec le capitaine.

Cenié, traqué de toutes parts, ayant contre lui quatre ou cinq passions conjurées : Tintérét, l'amour, la vengeance, l'amourpropre, la peur, le tout manié par deux femmes conspirant pour le tromper, et apportant, l'une sa supériorité d'esprit et sa profondeur d'intrigue, l'autre la souveraineté de ses charmes, que vouliez-vous que fît le pauvre Lambert? Qu'il céd&t?

Ainsi fit-il : on regarda encore une fois si aucune mouche ne stationnait dans la rue ; puis les dames descendirent jusqu'à la

▼oiture, où elles se placèrent. M"** Bouvard fut instamment priée par le capitaine d'avoir bien soin de M"!* Delaunay, qui promit d*étre de retour le surlendemain au soir pour tout délai.

De son cOté, Lambert reçut la recommandation d*attendre de pied ferme la perquisition annoncée et qui n'aurait rien de redoutable pour lui, les papiers ne se trouvant pas dans sa maison* Toutes ces paroles dites, Tordre fut enfin donné au cocber de marcher, et comme M""* de Chabourot, dans la pensée de repartir aussitôt qu'elle aurait gouré le pauvre Lambert, avait fait reposer les chevaux une partie de la journée dans un village des environs de Mantes ; quoique ceux-ci, comme la voiture, fussent de louage, ils partirent assez bon train ; or^ comme il arrive à fous les gens qui ont pris avec déchirement une grande résolution, les voyageuses ne furent pas plutôt à deux cents pas que le capitaine commença à douter que le parti auquel il s'était arrêté fût le meilleur ; mille dangers ou mille inconvénients auxquels il n'avait pas pensé s'offrirent à son imagination, et, certes, s il eût pu reprendre le fait accompli échappé de ses mains, il n'y eût pas manqué ; mais tout était consommé et irréparable. Triste du départ de sa fiancée, inquiet pour sa sûreté, mécontent de lui-même, il rentra chez lui en proie aux plus sombres idées, et ayant pour se consoler la riante perspective d'une descente de justice. II faut convenir que Cousinot lui avait ménagé là une aimable récréation !

La position de Lambert était étrange. A tout moment il s'attendait à voir sa maison cernée, envahie, fouillée en tous les sens, et cependant, à mesure que Theure se passait, et que tous ces désagréments ne lui arrivaient pas, il s'inquiétait ; car ses doutes, sur la sagesse du parti qu'il avait pris, s'accroissaient par ce premier accroc fait à la vérité des renseignements qui lui avaient été donnés. Si quelqu'un, dans le moment, Teût interrogé pour savoir la cause de sa soucieuse disposition, il eût répondu sérieusement qu'un grand malheur lui arrivait ; qu'il avait espéré un mandat de perquisition, peut-être même un mandat d'arrêt dirigé contre sa personne et qu'il ne voyait rien venir, et que tout loi manquait à la fois.

Il passa ainsi la journée du lendemain dans une anxiété que chaque heure de tranquillité redoublait, et sur le soir il était tellement désespéré de n'avoir vu se produire autour de sa maison

UC CAPITAINB LAMBERT â71

aucune api»arition suspecte, que, ne pouvant plus tmiir à cet affreux repos, il se résolut de partir pour Paris et d'aller fiiire une descente chez M""* Bouvard, afin de vérifier la sincérité des révélations qn*eUe était venue lui faire.

Mais la consolation, qui n'est jamais plus proche que quand les souffrances de Tâme ont été portées à leur dernier paroxysme, vint enfin le visiter. Gomme il avait déjà ordonné à sa servante de lui apporter son sac de nuit pour qu'il le disposât, il fut agréablement surpris par la nouvelle du retour M^^^ de Delaunay: on laisse à penser s'il fut empressé à se rendre chez elle.

— - Dieu merci, lui dit sa fiancée en le voyant entrer, nous en sommes quittes pour la peur; vous n'avez vu personne, n'est-i^ pan vrai?

— Mon Dieu non, répondit Lambert.

— Tout estédairci ; la police a enfin mis la main sur ce qu'elle cherchait et vous laissera désormais en repos.

-^ Comment, vous avez .livré les papiers?

— Du tout, repartit M°^ Bouvard, et je voua les rapporte ; il parait qu'ils sont étrangers à la politique et qu'ils concernent seulement une famille sur laquelle votre amiCousinot, au moyen de leur possession, a jeté une espèce de sort.

— Sans doute, reprit Lambert, c*est toujours ainsi qu'il m'en avait parlé.

— Maia savez-vous, dit alors gravement M»* Bouvard, que cette conduite n'est pas très-morale, et que vous vous êtes fait le complice d'un assez triste procédé ?

— Vous trouvez? dit Lambert, un peu inquiété dans sa conscience.

— Certainement, et je m'étonne comment un homme aussi solide que vous sur les principes aye pu s'associer à une pa*

reiUe petitesse ; aussi à votre place je sais bien ce que je ferais.

— Dites un peu ! repartit le capitaine.

— Je prendrais ces papiers qui, d'ailleurs, nous ont donné plus de soucis qu'ils ne valent, et je les renverrais à la fiunille à laquelle ils appartiennent.

— Eh bien ! et GousinotT

— Eh bien ! M. Cousinot se trouverait ainsi forcé de marcher un peu malgré lui dans le sentier de la vertu, et je ne vois pas le grand mal qu'il y aurait à cela.

— Oh ! dit Lambert, je ne fais pas de pareils traits aux gens que j'aime. D'abord, vous jugez notre ami un peu tambour bat* tant ; qui n'entend qu'une cloche n'entend qu'un son. M** Bouvard vous a dit tout ce qu'elle a voulu, et vous voyez qu'il s'en est conté de belles, puisqu'on a même fait un grand complot politique de tout cela; mais Cousinot, lui, prétend qu'il est dans son droit, et j'ai en lui, voyez-vous, autant de confiance qu'en votre saltimbanque de M"* Bouvard.

L'inspiration de parler en termes aussi peu parlementaires de M°" Bouvard à M""' Bouvard elle-même, était des plus malheu- "reuses ; aussi celle-ci répondit :

— Je ne sais pas si M*"* Bouvard est une saltimbanque; mais ce qu'il y a de certain, c'est que votre Cousinot, qui l'a abandonnée pour aller porter le trouble dans une honnête famille, était très-heureux de vivre de ses générosités.

— Ce sont des calomnies, s'écria Lambert avec exaltation, ei tenez, Euphémie (c'était le nom de baptême de M"* Bouvard» que nos lecteurs ne seront pas fâchés d'apprendre, quoiqu'un peu tardiveroenl), il faut, une fois pour toutes, vous dire ce que c'est pour moi que Cousinot. Cousinot est un homme qui m'a

sainré plus que la vie, car il m'a rendu la santé, sans laquelle mon existence était pire que Tenfer, aussi je lui suis dévoué corps et âme, et non-seulement je n^ntends pas lui faire le tour que tous me conseilles, mais je ne peux pas supporter qu'on parie mal de lui en ma présence.

— • Je ne puis pas tous empêcher de l'adorer ; mais vous ne me forcerex pas à avoir de lui une autre opiniou que la mienne.

— Voyons, fit Lambert, allons-nous nous quereller, quand nous devrions être tout à nous revoir?

— Je ne querelle pas, reprit M""* Bouvard, mais seulement je m*étonne qu*on puisse s'aveugler pour quelqu'un au point de &ire une bassesse ?

— Une bassesse ! reprit Lambert d'un accent de voix presqi e menaçant, nne bassesse I

— Oui, monsieur; car s*associerà une malhonnêteté par faiblesse, c^est comme si ou la £iisait soi-même.

En s*entendant accuser ainsi d'improbité, Lambert changea de couleur.

— Voilà^ dit-il, la première fois que quelqu'un m'en dit une pareille!

Puis, affectant un grand sang-froid sous lequel il cachait un affreux déchirement :

— Voulez-vous, dit-il, me rendre le dépôt que je vous ai confié?

— Le voilà, dit M"* Bouvard en lui remettant le paquet cacheté.

Lambert le prit sans mot dire et sans le regarder ; puis, pinçant la bouche pour donner i sa figure un aspect impassible, il le plaça dans la poche de son habit qu'il boutonna par-dessus ; puis il rouvrit son habit, changea le paquet de poche et remit

27ft LE CAPITAINE LABflSERT

encore un à un tous les boutons qu'il venait de détacher ; enfin il fit tout le manège d'un homme que sa dignité blessée pousse à sortir, et que la crainte de consommer une démarche dont il se repent, retient néanmoins. .Après atoir fait deux ou trois tours affairés dans la chambre pour chercher son chapeau, ce qui lui fit encore gagner du temps, voyant que M"* Bouvard u*avait pas une seule parole de regret, il se décida à accomplir sa retraite, et dit d'une voix étouffée :

— J'ai bien Thonneur de vous saluer, madame.

— Bonsoir, monsieur, répondit M"^* Bouvard d*uii ton sec, et ils se séparèrent ainsi.

Nos ledenrs ont concis la porIJSe de cette scène. M^e Bouvard, en jetant sur la conduite de Gousiaot un blâme aussi éoer^que, s*occupait de se ménager une amnistie, et préparait Lambert à la révélation tdt ou tard indispensable du tour odieux qu'on lui avait joué. Elle espérait Tamener à regretter Tassistance qu'il avait accordée à son ami, et par suite se £ûre passer en compte, comme service rendu, l'espèce de violence qu'elle avouerait avoir pratiquée pour lui faire restituer les papiers dont Taide-major abusait.

Plus tard, voyant la querelle s'envenimer, elle n'avait pas été I4cliée de mettre le capitaine un peu hors de lui-même, car, datis cette situation d'esprit, il y avait moins de danger qu'il s'aperçût que le t>ak]uet avait été ouvert et ensuite refermé. En effet, au milieu de la douloureuse animation à laquelle Lambert se trouvait livré à la suite de cette querelle, il n'eut garde de

276 LE CAPITAINE LiMBBRT

penser à vérifier rainutieuseinent Tétat des cachets qui aTÛeot d*ailleurs été fort proprement adultérés par M°>« de Chabourot, et il ne s avisa de rien ; mais Tautre résultat qu'avait poursuivi M")* Bouvard ne fut pas de même obtenu.

Elle dut bien voir qu'elle avait mal mesuré la portée de son influence, quand elle avait compté prévaloir contre rattachement inviolable qui unissait Lambert à Gousinot ; et, à raison de cet échec, elle fut un peu découragée de son ardeur à terminer Vaffaire de son mariage, qui restait ainsi compliquée d'une inquiëtante question d'avenir.

Cette hésitation, jointe à un certain ressentiment qu'elle avait de l'épithéte brutale accolée à son nom, fut cause qu'elle apporta une grande raideur à traiter la diplomatie d'une réconciliation avec le désolé Lambert, qui, partagé entre les excitations ardentes de sou armour et la morgue réfrigérante de son amourpropre, se mourait du désir d'une explication et ne voulait cependant pas revenir le premier.

Mais, dans ces sortes de luttes, celui qui aime le plus à* toujours le dessous ; aussi, après avoir marchandé pendant plusieurs jours, Lambert fmit par se dire qu'il était trop malheureux et ne pouvait vivre ainsi ; il traversa donc le Rubicon, c'est-à-dire la rue, et se rendit chez M"** Bouvard, qui, en le voyant, ne s'étonna que d'une chose, à savoir qu'il eût tant tardé.

En le voyant entrer, elle remarqua qu'il était si triste et si défait qu'elle en eut pilié ; si donc Lambert eût d'abord avoué avec franchise qu'il venait pour se remettre en bonne intelligence avec elle, tout aurait été dit au premier mot. Mais on sait, en pareil cas, les subtiles habiletés de l'amour-proprc; on revient, mais du moins que l'on peut, en cherchant à donner à son retour

LB CAPITAINB LAMBERT Hl

ua prétexte un peu fier et qui dépayse bien loin celui auquel on se rend, de Tidée qu*il vous a amené à ciimposition.

— Vous m*excuserez, madame, fit donc Lambert d'un ton très-composé, si je viens vous interrompre, mais vous voulez TOUS fixer dans ce pays, et étant, moi, sur le point d*en partir...

— Vous quittez Manies, demanda M*"" Bouvard en le regardant avec attention pour voir s*il parlait sérieusemeot?

— Oui, madame, je le quitte, répondit le capitaine de Tair le plus indifférent qu'il lui fut possible, et j étais venu...

— C'est une résolution que vous avez prise bien subitement, dit sa prétendue en Tinterrompant.

— Non, repartit Lambert, etj'y ai assez réfléchi; mais quand on se trouve mal quelque part... Je vous disais donc que j'étais venu pour vous parler d'une affaire.

— Une affaire? demanda M"^® Bouvard.

— Oui ; vous ayant entendu dire que vous vous trouviez mal logée, je voudrais vous demander s'il vous serait agréable de louer ma maison?

— Votre maison, répondit sèchement la dame, ce serait beaucoup trop considérable pour moi.

— Je vous la laisserai & bon marché ; c'est plutdt pour qu'elle soit occupée que pour en tirer argent.

— Je vous suis très-obligée, mais c'est bien dans la ville la dernière que je voudrais habiter.

— Pourquoi? dit Lambert; elle est commode, le jardin en est très-agréable, et puisque vous aimez les fleurs...

— Monsieur, fit d'un air de mélancolie JA^^ Bouvard, il y a des souvenirs qu'il vaudrait mieux ne pas rappeler.

— C'est juste, reprit le capitaine abordant l'explication, vuu's

VOUS êtes reproché sut doota d*avoir écrit à un homme capable

d'une bassesse.

— G*est bien garder le souvenir d'utte parole qui a pu échapperdans un moment de vivacité, repartit la triste fiancée.

— Oh! quand ou dit ces choses-là, on les pense.

-- Si je les avais pensées, je ne regretterais pas de les a^oir dites.

— Avec ça que vous avez bien montré vos regrets, dit Lambert amèrement.

— Et comment vouliez-vous que je les montre ? (Elle aurait aussi bien pu dire : que je les montrasse). Il faut voir les gens pour leur parler.

— On peut leur écrire.

— Oui, pour qu'après cela ils vous reprochent vos lettres.

— Moi, vous reprother une chose qui me rendit si heureux quand elle m*arriva. Il est vrai que je ne m'attendais pas que plus tard... Et il n'acheva pas.

— Eh bienl quoi* plus tard? fit M"» Bouvard d'un ton de tendre reproche.

— Que vous me retireriez votre estime, dit le pauvre Lambert sentant venir dés larmes dans ses yeux et son coeur se gonfler.

— Pouvez-vous croire de pareilles choses?...

— Vous me l'avez dit, répondit le capitaine.

— Mais si je ne le dis plus, et si je suis fStchée de l'avoir dit, partirez-vous encore?

— Je crois que c'est toujours le plus sage, répondit Lambert t&chant de mettre quelque transition à se rendre.

— Partez alors, monsieur, dit M*"* Bouvard, qui ne voulait

LB CAPnAIIfB LAMBERT 279

pas anssî par trop supplier; vous n'étiez peut-être pas fftché ravoir un prétexte de rompre.

— Moi, j'ai voulu rompre I s'écria le capitaine.

'— Comment ne le croirais-je pas, quand pour une simple parole...

— Vous appelez cela une simple parole ; dire à quelqu'un qu'il est un malhonnête homme.

— Certainement, j'ai dit et je le répète, que vous êtes fasciné par un étourdi qui vous a embarqué dans une affaire où il n'y a eu pour vous que des désagréroeuts.

— Oh 1 si vous aviez tourné la chose comme cela, ce serait bien différent !

— Hais puisqu'on vous l'explique, faut-il donc se mettre à deux genoux pour vous demander pardon ?

— M'avoir tant fait souffrir, dit alors Lambert d'un ton qui voulait dire qu'il ne résistait plus à se réconcilier;

— Et moi, vilain rancuneux, fit M""' Bouvard en lui tendant la main, crojez-vous que j'étais à la noce?

— Vous y serez bientôt si vous voulez, reprit Lambert, souriant entre àênx larmes qui descendaient le long de sa mâle figure.

— Ce n'est peut-être pas ce que je ferai de mieux, repartit la fiancée, car vous n'êtes pas aimable, savez-vous?

— C'est vous qui êtes une méchante, car si je n'étais pas revenu, vous n'auriez pas bougé.

— Ah! pour cela non, dit d'un air capable M*"' Bouvard, une femme ne doit jamais revenir ; mais dites donc^ votre maison, vous ne me dites pas ce que vous voulez me la louer.

280 LE OAPITAINB LAMBERT

— Voyez«vou8, la vilaine cfui se meque de moi, dit Lambert, dt'[ osant sur la mnin ultra potelée de M'"^ Bouvard, un baiser tendre et respectueux.

Et ainsi, après Turagc le beau temps étant revenu, on peut facilement supposer qu*un long délai ne séparera pas leur malice et cette réconciliation.

Nous connaissons trop maintenant M>ne de Ghibourot pour croire qu'une fois rentrée dans la possession des papiers, qu'elle poursuivait avec une persévérance si désespérée elle ait laissé passer beaucoup de temps sans faire quelque usage de sa vie* toire.

Renonçant presque aussitôt à la. solitude dans laquelle elle avait vécu depuis le départ de son mari, elle se rendit chez M*« de Janvry à laquelle elle raconta, toujours selon son systèoie de mensonge mi-partie de vérité, qu'elle avait enfin découvert la cause de la ridicule prédilection que M. de Chabourot avait montrée pour le sieur Cousinot. Des titres tombés aux mains de celui-ci, et, par Tabus qu'il avait semblé vouloir eA faire, pouvant compromettre une partie notable de leur fortune, avaient été la raison déterminante des ménagements et de la laveur dont cet homme avait été l'objet de la part du baron ; mais

Dieu merci, ce danger avait été conjuré; et si M. de Freneuse n^était pas trop découragé par les fâcheux procédés auxquels il avait été exposé, il pouvait cette fois avec sécurité prétendre à la main de Thérèse, dont il n'y avait plus moyen qu 'aucune influence pût le déposséder.

Étant resté fort amoureux, M. de Freneuse, quand sa tante lui transmit cette ouverture, Taccueillit avec empressement, et Thérèse, dont la destinée était de ressembler sur place à une sorte de fiancée du roi de Garbes, reçyt Tiptimation de retourner du côté de son premier prétendant; d'après sa résipatioii aux volontés maternelles, Cousinot, étant déclaré déchu de ses espérances, ne devait plus être considéré par elle, nos lecteurs nous pardonnent ce jeu de mots, que comme un futur passé.

Par le fait, le malheur arrivé à M. de Freneuse tourna très- Iteureusement pour lui, car la peur qu'elle avait eue d'être livrée à l'étrange protégé de son père fit que M'** de Ghabourot accepta avec bonheur et empressement le parti si honorable qu'elle avait précédemment subi avec une résignation douloureuse; ce fut un peu la fable de La Fontaine : « Le mari, le femme et le voleur, » qui se réalisa en cette occasion.

Tout étant si bien arrangé à Paris, M*^* de Ghabourot écrivit à Francfort pour engager son mari à envoyer, dans le plus bref délai, son consentement au mariage de M. de Freneuse : • Nous » n'avons plus rien à craindre, disait la lettre de la baronne, du » personnage qui doit faire auprès de vous une si singulière fi- » gure : la brebis égarée est rentrée au bercail et on ne nous la » dérobera plus, car un bon brasier la réduite en cendres et Ta » mise désormais hors de toute atteinte. Vous pouvez donc agir > à votre aise avec monsieur votre attaché, le remercier si bon « vous semble, ou le garder auprès de vous, s'il vous rend quel-

LB CAFITAINS LAMBBRT 283

< ques services ; mais &ealement bâtez -vous de nous faire parvenir » Tacte de votre consentement, de manière que s*il prenait envie

> à ce terrible amoureux de déserter son poste pour venir re- » vendiquer ce qu'il appelle ses droits, il vienne se heurter

• contre un invincible obstacle. Nou^ aviserons d'ailleurs, pour

> le moment où il apprendra le mariage de Thérèse, à trouver » quelque moyen de Tempécher d'avoir une colère trop bruyante, » car c'est là, j'en conviens, un danger. Thérèse va à ravir de- I puis qu'elle est assurée de n'épouser pas cet homme qui

* était positivement sa maladie, » etc., etc..

Depuis qu'à la suite d'une négocation, à laquelle il avait eu une part personnelle très-active, il s'était vu décoré de l'ordre du Faucon-Blanc *, Gousinot avait pris quelque goût à la diploroatie, en' sorte qu'il prétendait mener toutes les affaires de la légation; ce qui ne tarda pas à le mettre au plus mal avec M. de Chai ourot. Au moment doue oiî celui-ci apprit de sa femme qu'elle avait enfin soustrait leur existence à la cruelle domination de cet homme, il l'avait dans une aversion si forte, qu'il ne fit aucune des objections que, dans une autre donnée, sa prudence ordinaire lui aurait suggérées. Envoyant aussitôt le consentement qui lui était demandé, il se mit en même temps à traiter l'envahissant attaché avec une raideur et un absolutisme de volonté qui amena entre eux d'assez violents démêlés. En fin de cause, Gousinot, qui s'impatientait de ne pas voir arriver sa fiancée, soupçonnant d'ailleurs quelque raison toute nouvelle aux manières de moins en moins déférentes qu'avait pour lui le baron, résolut de se tirer de sollicitude, et de venir se rendre

1 Le roban de cet ordre a le bonheur de ressembler, b 8*y méprendre, à celai de ta Légion d'honneur.

28& LE CAPITAllfE LAMBERT

compte sur place de ce qui avait pu se passer; un beau matin dqnc, laissant sa démission à l'adresse de M. de Chabourot, il partit sans prendre congé de lui, el le voilà courant la poste sur la roule de Francfort à Paris.

Cousinot avait beau se liâter, sa diligence fut en pure perte, et à Mantes aussi bien qu'à* Paris^ tout était consomma avant qnll arrivât.

Son malbeur lui fut annoncé d'une façon aussi brutale et aassi désobligeante que possible, car ce fut le hasard qui se chargera du soin de le lui signifier.

Comme sa chaise de poste allait entrer dans la cour de TbOtel de Chabourot, elle fut obligée de s'arrêter pour laisser passer un riche équipage dans lequel il eut le temps de reconnaître M"' de Chabourot, ayant à ses cdtés M. de Preneuse. CHa parlait, ce semble, de soi-même, et n'avait pas besoin d'un long commentaire pour être compris.

Dire la furieuse colère dont,- à cette vue, fut animé notre diplomate, serait chose inutile, elle se devine, et d'ailleurs il ne va pas tarder lui-même à nous rendre témoins de son explosion.

Montant rapidement l'escalier qui conduisait à l'appartement de M"' de Chabourot et faisant chez elle une sorte d'invasion :

— Pourriez-vous me dire, madame, s'écria-t-il sans autre préambule, ce que signifie la singularité dont je viens d être témoin?

M"*' de Chabourot le regarda eu riant, car une pelisse de voyage, d'un goût assez hasardé, une casquette poudreuse que par parenthèse il n'avait pas ôtée en entrant, tant il était hors de lui, et précisément cette prodigieuse indignation à laquelle

il paraissait en proie, constituaient Tensemble d'un personnage assez burlesque.

— A qui ai-je l'honneur de parler? demanda en mônïe temps la baronne, quoiqu'elle le reconnût fort bien.

— Morbleu! madame, je suis Gousinot, répondit Tattacbé ; cê nom, que je sache, n'est pa$ habitué à exciter votre hilarité.

— Eh bien î mon cher monsieur, repartit la baronne, je ne vous fais pas compliment de la manière dont vous vous êtes formé dans la diplomatie du Nord, et cette façon de paraître devant une femme, la casquette en téte^ supposerait que vous n'avez vécu là-bas qu'avec des Lapons ou des Groênlandais.

— Il ne s'agit pas entre nous de politesse, répondit Gousinot en profltant pourtant de la leçon : je viens de voir Thérèse sortant en voiture avec M. de Preneuse.

— Cela ne m'étonne pas, ils me quittent à l'instant, dit d'un grand sang-froid la baronne.

— Elle est donc sa femme ! s'écria avec angoisse l'attaché. -* Mais sans doute, monsieur, et il faut revenir bien de Francfort pour ignorer cela.

— Ainsi vous avez cru vous jouer de moi impunément, et vous ne vous êtes pas rappelé tous les moyens que j'avais de vous faire repentir de ce manque de foi?

— Que voulez-vous, repartit la baronne avec une ironie k fiûre damner le plus saint et le plus patient des hommes, ce que certes Ctfusinot n'était pas, il y a longtemps qu'on Ta dit, les absents ont tort.

-- Oh ! c'est vous, madame, dit Gousinot avec un accent étouffé, qui avez eu tort et qui payerez cher cette audace.

— Allons donc, fit en haussant les épaules M""* de Ghabourot, vous avez toujours l'air de jouer le mélodrame des Deux For-

286 LE CAPITAIRS LAMBERT

çats; nottft savons à quoi nous en tanir sur ces &meuE papiers que vous avez feint d'avoir et que vous n'avez pas !

— Celui qui vous a donné cette fausse sécurité vous a rendu un bien mauvais service, repartit Tex-chirurgien; une fois déjà j*ai fait voir à votre digne mari le testament que vous avez dérobé et le commentaire de Leduc : vous les verrez à votre tour» mais ce sera en un lieu où Tenvie de faire de Tesprit et de rire vous sera bien passé.

-* Soit I repartit M"** de Ghabourot, mais pour parler sérieu* sement, je vous engage dorénavant, si le hasard fait que nous nous rencontrions, à prendre avec moi un ton plus convenable, mon humeur pouvant ne pas être toujours de m'amuser de vos façons de cosaque irrégulier.

— Bien! bient s*écria Cousinot en se mettant en devoir de sortir, jouez de votre reste & faire Tinsolente, rira bien qui rira le dernier.

Cela dit, il descendit Tescalier plus furieux encore qu'il' ne rétait quand il Tavait monté, courut lui-môme k la poste pour avoir des chevaux, et se réintégrant dans sa chaise, partit pour Manies ventre à terre, afin d'avoir avec Lambert une explication.

Si le dénoûment {éventas) ne nous talonnait et que nous ne fussions pas sous Fardente traction des incidents qui se précipitait, nous aurions pris quelque plaisir i peindre I*iutérieur fortuné du malheureux Lambert dans le plein de sa lune de miel , et tandis qu*il ignore qu*elle est Tindigne compagne qu'il s'est donnée.

Mais serait-ce bien la peine d'essayer de donner un corps à ce lughif bonheur, à cette fumée de félicité conjugale qu'une affirense révélation va peut-être faire évanouir dans un instant?

li pouvait être cinq heures dis Taprès-midi, par une journée du mois d'avril) quand la voiture de Cousinot s'arrêta à la porle du logis de Lambert.

Ce ne fut point Marguerite, la servante qu'il connaissait, qui vint lui ouvrir : cette fille s'était trop violemment opposée à ce que son maître épousât M""* Delaunay, pour avoir pu conserver

sa position dans la maison ; elle avait remis sa démission entre les mains du capitaine quelques jours avant la célébration de Tunion qu'elle s'était permis dn blâmer ; et nous devons dire que, secondée dans son opposition par Tadjoiut de la mairie, qui s'était ('gaiement prononcé contre ce mariage, elle Tavait entraîné dans sa retraite, en sorte que Lambert, seni par les domestiques de sa femme, n'ayant rigoureusement qu'elle pour société, lui ayant tout donné par son contrat de maruge, â Texceplion d'une petite rente qu'il avait conservée pour en disposer par testament en ùveur de Cousinot, était aussi complètement embouvardisé qu'il était possible de l'imaginer.

— Tiens ! fit Cousinot, car souvent, même au sein des plus vives préoccupations, certains faits ont le privilège de fixer notre attention ; quelle idée est donc venue à Lambert davoir une femme de couleur pour le servir ! comme il eut demandé en même temps si le capitaine y était, la femme de chambre de Mn^<^ Lambert répondit qu'elle allait s'en assurer, et en attendant, elle introduisit le nouveau venu dans cette même salle où, quelques mois avant, avait pris naissance l'intrigue qu'il s'agit de dénouer aujourd'hui.

Lambert, occupé à travailler dans son jardin, où la saison du printemps lui donnait bien de la besope, ayant été averti qu'un étranger le demandait, vint pour le recevoir, et, en reconnaissant Cousinot, il jeta un cri de joie et se précipita dans ses bras.

La situation d'esprit de Cousinot était trop passionnée pour qu'il pût songer aux convenances, lesquelles, peut-être, lui eussent conseillé de montrer d'abord quelque curiosité de ce qui concernait Lambert avant de s'occuper de ses propres affaires.

— Vous avez les papiers que je tous ai confiés? demanda-t-il donc après avoir à peine échangé quelques paroles.

— Parbleu oui, repartit Lambert, ce n'est pas sans peine que nous les avons sauvés des mains de la police , car elle a dit le diable pour nous les dérober ; mais, grâce à Dieu, ils sont en lieu sûr...

— Voulez-vous me les dooner? dit alors Cousinot, ayant toujours à la pensée le ton railleur avec lequel Tavait accueilli M"*" de Chabourot, et soupçonnant quelque avarie arrivée à ce précieux dépAt.

— Ah çà ! mais, fit Lambert, en remarquant Tair préoccupé de Cousinot, est-ce qu'il y aurait du nouveau dans votre affaire?

— Oui, un peu, repartit le diplomate, et je crois que le moment du bal n'est pas loin.

— Diable ! dit Lambert , il faut cependant que nous causions un peu de la chose, car ma femme , sur ce que vous devez faire ou ne pas faire, a peut-être des idées assez justes.

— En effet, vous êtes marié, dit Cousinot; je suis si étourdi, que je ne vous en parlais pas.

— Vous vous en seriez toujours bien rappelé , repartit le capitaine, quand je vous aurais présenté M*^® Lambert; mais dans ce moment elle est sortie.

— Eh bien I dit alors Cousinot , ne perdant pas de vue son idée, profitons de cela pour couler à fond rafTairc de ces papiers dont je suis un peu inquiet, je Tavoue.

— Allons , je vais vous les chercher, repartit Lambert, et il monta dans une chambre haute où était pratiquée sa cachette, qu*il fut un peu de temps à déranger, parce qu*elle était faite fort artistemcnt.

Dans TinterTalIe, Gousinot, resté seul , ayant pêî hasard jeté les yeux du cdté du jardin sur lequel donnaient les fenêtres de Tappartement où il était alors , aperçut une femme fort coquettement Têtue et qui se dirigeait vers la maison. En regardant avec plus d'attention, et à mesure que l'apparition se rapprochait, il semblait bien à notre diplomate reconnaître une tour* nure, puis un ensemble de physionomie, puis enfin des traits qui ne lui étaient pas inconnus ; du reste, son doute ne devait pas tarder à être édairci , car montant lestement les marches du perron, Télégante inconnue fut bientôt auprès de lui.

*— Cousioot ! madame Bouvard ! s'écrièrent en même temps les deux acteurs de cette scène, mis inopinément en présence.

— Par quel hasard ici ? demanda l'ancien soupirant de la maîtresse de pension.

— Au nom du ciel, ne me perdez pas, dit celle-d : je vous expliquerai plus tard les circonstances qui m'ont amenée à ac* cepter la main de votre ami.

«« Vous, la femme de Lambert, continua Cousinot ; mais il m'avait écrit qu'il épousait la veuve d'un colon, M"'"' DelaunayT

— C*est mon nom de famille, répondit la digne hètesse. Au théâtre, j^avais pris celui de Bouvard, sous lequel je vous fus connue.

— Tout cela est bien, étrange, madame, dit Cousinot avec solennité*

— Encore un coup, monsieur, dans l'intérêt de votre ami en« core plus que dans le mien, gardez^moi le secret jusqu'à ce que j'aie pu vous rendre compte de mes motifs. Gela m'est impos-* sible maintenant, car j'entends mou mari.

Et en effet, dans le moment^ Lambert vint à rentrer.

— Tiens ! fit-il, par où donc étes-vous passée ? je ne vous ai pas entendue sonner.

— J'ai rentré par la porte du jardin dont j^avais pris la clef, répondit M^e Lambert.

— Mon cher Cousinot, dit alors Theureux époux, je vous présente llm« veuve Delaunay, qui a bien voulu devenir la capitaine Lambert.

— Enchanté de faire sa connaissance, repartit le diplomate croyant devoir déférer provisoirement à la prière qui lui avait été faite. Puis, voyant que Lambert tenait un paquet cacheté : — Est-ce là ce que je vous ai demandé? continua-t-il.

— Oui, repartit Lambert, voyez si rien n'y manque.

Quand M»* Lambert s'aperçut que la soustraction opérée par la baronne allait être découverte, elle tenta de gagner du temps en allant au-devant de la vérité prête à apparaître.

— Vous ne trouverez pas là ce que vous cherchez dit-elle à Cottsinot, qui s'occupait à enlever les cachets.

— Comment cela? repartit vivement Lamltert, est-ce que vous avez permis à W^^* Bouvard d'y mettre le nez.

— M*"^ Bouvard? demanda de son côté Cousinot en achevant de mettre à nn un vieux numéno du Drapeau blanc qui tenait la place de tous les papiers disparus ; vous avez confié ces papiers à M«* Bouvard?

— Sans doute, repartit Lambert, c'est elle qui vint nous avertir des desseins de la police, même que ma femme fit avec elle le voyage de Paris pour les déjouer.

— Une Mb<^ Bouvard qui n'était pas vous 1 dit Cousinot «'adressant à M"* Lambert ; mais quelle est donc cette femme?

Lambert était si loin de deviner la vérité, que ces paroles

202 LE CAPITAINE LAlifiERT

restèrent pour lui incomprises. Quant à sa femme, épouvantée de la révélation qui lui parut inévitable, elle changea de couleur et fut obligée de s'asseoir, car elle sentait ses jambes prêtes à manquer sous elle.

— Eh bien! parlerez-vous, continua Cousinot en s'approchant d'elle, et comme il la voyait prête à dé&iliir, il la secoua rudement par le bras.

— Cousinot, fit Lambert, un peu d'égard pour les dames ! celle-ci est la ipienhe.

— Oui, une belle acquisition que vous avez faite là, répondit le diplomate en se mettant à arpenter l'appartement, comme un homme qui se consulte sur un parti à prendre.

— Mais, saprebleu l elle est tout à fait p&roée, s'écria le capitaine, et vous feriez bien mieux de la secourir que de m'insulter en sa personne. En même temps, s'agenouillant auprès de la coupable, il lui frappait dans les mains pour la foire revenir.

— Eh I malheureuse dupe, laissez là cette femme, fit Cou* sinot ne se contenant plus ; vous parliez de M^ue Bouvard, vous l'avez devant vous.

— Qui? ma femme ! s'écria Lambert avec l'effroi d'un homme qu'on avertirait qu'il a dans sa poche un scorpion.

— Hélas ! oui ! et selon toute apparence elle ne l'est devenue que pour vous dérober les papiers.

— Mais vous êtes bien sûr que c'est M""' Bouvard? demanda une seconde fois Lambert que la profondeur de cette intrigue laissait encore incrédule.

— Vous me demandez ça à moi, repartit Cousinot d'un ton significatif, si j'en suis bien sûr? moi?

Le pauvre Lambert baissa la tête sous cet argument, le plus

cruel que Ton pi^t employer pour le convaincre ; puis, ému par un reste de pitié, qui, nonobstant l'axiome célèbre formulé en chanson, était peut-être aussi un reste d'amour :

— On ne peut cependant la laisser sans secours, se prit-il à dire, et il sonna la femme de chambre, à laquelle il donna ordre de prendre soin de sa maîtresse ; après quoi il passa au jardin suivi de Cousinot, pour tâcher de d<^méler avec lui tout le détail de rintrigue dont ils avaient été victimes, sauf à compléter Tinstruclion de Taffaire par les aveux de la coupable lorsque son état permettrait qu*on Tinterrogeât.

U ne fallut à Cousinot qu'entendre le récit de tous les incidents dont la vie de Lambert avait été remplie, depuis le mo * ment où lui était parvenu l'insidieux avis de la baronne, pour comprendre qu'une vaste intrigue, dont le mariage de son malheureux ami n'était qu'un épisode, avait été ourdie par M"* de Chabourot, en vue de s'approprier les titres précieux dont il déplorait la perte.

Restait maintenant à savoir pour la direction ultérieure qu'il devait donner à ses démarches, jusqu'à quel point le complot avait réussi, les paroles de M""" Bouvard quand elle lui avait dit: ce que voxis Qfiirchex ne se trouvera pas /à, impliquant ridée que les papiers déplacés de leur gîte n'avaient pas été dé* truits, et qu'on pourrait les retrouver.

Dans 'cette pensée, il demanda à entretenir M"^» Lambert qui devait avoir repris ses sens; mais le capitaine lui fit remarquer que, selon toute apparence, elle serait plus disposée à dire la vérité si lui, son mari, l'interrogeait en téle-à-téte. Donnant les mains à ce mode de procéder, le diplomate engagea son malheureux ami à user plutôt d'adresse que de violence, pour faire parler la dépositaire de tout le secret qu'il s'agissait de pé-

29& LB CAPITAINE LAMBEBT

nétrer ; c'est dans ce sens que Lambert promit de diriger la conversation.

Placée en présence d'un homme dont elle avait tant de raisons de redouter la colère, Tex -madame Bouvard se donna à tout le moins le mérite de la franohisf;, et en essayant de (aire recoanaître à son profit des circonstances atténuantes, elle avoua toute la part qu*elle avuit eue au rapt des papiers qu'elle déclara avoir laissés entre les mains de M""* de Chabourot,

Dans rintérôt de Cousinot et dans celui de sa responsabilité si fortement engagée, le capitaine pensait surtout pour le moment à obtenir ce renseignement. Aussitôt donc que cette lumière lui eut été donnée, il retourna vers son ami, et lui racontant tout ce qu'il venait d'apprendre, se mit à sa disposition pour toutes les mesures qu'il croirait devoir prendre. Toutefois, comme M"^» Lambert, en ne cachant rien de la vérité, n*avaii pu lui dire les choses autrement qu'elle ne les savait, Lambert, mal édifié sur le contenu des papiers qui avaient été soustraits, crut devoir faire une petite morale à son ami touchant sa dureté à vouloir se servir contre une mère d'une correspondance dérobée à l'inexpérience de sa fille, et jeta ainsi un blâme indirect sur sa conduite.

Déjà fort mal disposé, en recevant, comme il Tavait craint, l'assurance que M'"' de Chabourot s'était emparée des titres qu'il avait mis tant de sollicitude à lui dérober, Cousinot s'offensa dé l'espèce de leçon que lui donnait Lambert, et il lui répondit, qu'un homme assez simple pour épouser le reste de tout le monde, devait l'être assez aussi pour croire tout ce que sa vertueuse compagne voudrait lui conter. On comprend hi douloureuse irritation de Lambert en entendant ces dures paroles ; et tout en essayant de conserver son sang-froid, il ne put s'em-

LR CAPITAINE LAMBERT 295

pécher de répondre avec un peu d'aigreur. De son cAté, Cousinot mit de I*emporlement à soutenir que le capitaine, auquel il expliqua le caractère véritable du dépôt confié à ses soins, n'a< vait pas apporté à sa conservation le dévouement qu'on devait attendre de lui. Enfin, de vivacités en vivacités, les choses allèrent au point que Lambert se crut dans la nécessité d'oflrir à son ami de lui rendre raison du dommage qu'il lui avait causé. A quoi Gousinot répondit qu'il avait pour le moment autre chose à iaire que de se battre ; mais que les intérêts par lesquels il était sans retard rappelé h Paris, une fois r^lés, on pourrait reparler de cette proposition; et presque aussitôt, malgré 1rs humbles efforts qu'au dernier moment fit Lambert pour le calmer et le retenir, il remonta en voiture et prit de nouveau la route de Paris.

Ce ne fut qu^après le départ de Gousinot que le capitaine comprit bien Ihorreur de sa position.

Dans l'affreuse révélation qui venait de s'abattre sur sa vie, se rencontrait comme un résumé fatal de toutes les tortures auxquelles une âme humaine peut tomber en proie. Blessé dans toutes ses affections et dans tous ses sentiments, méconnu par Tamitié, indignement joué par Tamour, s'exagérant pour se le reprocher, le dommage qu'il avait involontairement porté aux intérêts de Gousinot, froissé dans son amour-propre et par le sentiment de la naïve crédulité qu'il avait apportée à se laisser duper d'une manière infâme et par celui de Tindigne accointance à laquelle son nom et son existence, jusque-là honorés et sans tache, se trouvaient désor* mais accolés, il était affreusement à plaindre dans le présent et n'avait pour l'avenir que la perspective d'une union inquiète et troublée, l'estime et la confiance, ces deux indispensables élé-

mentsdu bonheur de toute association, étant désormais bannis de son ménage. Pour comble de malheur, il se surprenait comme une lâche disposition à aimer encore dans le mépris, dominé peut-être qtt*il était par la plus ignoble des incitations, à savoir, cette fascination magnétique et incomprise qu'exercent parfois les mérites cliamels de certaines femmes, et qu'on pourrait appeler la reconnaissance des sens; ainsi donc, après avoir, pendant vingt-cinq ans de savie, été comme un parangon de la douleur physique, il devenait aujourd'hui un modèle parfait et accompli de la souffrance morale ; fut-il donc bien inexcusable, sous le coup de cette destinée, de s'être laissé entraîner au désespoir et d'avoir maudit le jour où il était né?

En entendant la voiture de Cousinot s'éloigner, M'°* Lambert avait repris quelque courage, car il lui semblait que, hors de h présence de cet homme, l'influence assez profonde qu'elle sentait bien avoir prise sur son mari, pourrait agir plus à l'aise, et si elle parvenait à lui dérober son pardon ^ au fond la journt'c aurait été bonne pour elle, puisque au prix d'une courte agitation elle aurait délivré sa vie d'une sollicitude dont elle ne devait pas espérer d'être libérée prochainement. Dans cette espérance, elle quitta son appartement et chercha le capitaine avec le dessein bien formé de l'enlacer de toutes les plus enivrantes séductions de son repentir et de ses charmes ; mais on lui dit que, peu après le départ de son hdte, Lambert était sorti, ce qui lui parut étrange, la nuit tombant déjà et l'heure de leur dîner étant passée depuis quelque temps.

Un intervalle assez long s'étant écoulé sans qu'on le vit revenir, la chère dame commença de s'inquiéter, se demandant s'il ne serait pas parti avec Cousinot, et s'il n'aurait pas formé quelque dessein violent, comme celui de la quitter. Dans son anxiété

elle ouvrit plusieurs fois les fenêtres de la maison, qui donnaient sur la rue et descendit même sur le pas de la porte pour voir s'il ne revenait point, mais personne à la nuit noire ne passant dans ce quartier isolé, elle n'entendit que le souffle du vent à travers une pluie assez forte qui s'était mise à tomber après le coucher du soleil, et dont le bruit monotone se mêlait au murmure de la Stint clapotant dans le lointain.

Comme elle prêtait Toreille à ce bruissement de l'eau qui, au sein des ténèbres, prend un caractère si marqué de mélancolie, une crainte funeste lui traversa Tesprit, et Tidée que Lamberteût pu attenter à ses jours, se présenta à son imagination, mais un peu après elle fut détournée de cette sombre visée, car les pas d'une personne qui semblait se diriger de son cêté commencèrent à retentir dans le silence, et bientôt après elle reconnut, i ne pas s'y méprendre, Tallure accoutumée du capitaine. Comme il fut près de la porte et qu'il eut vu sa femme qui guettait sa venue :

— Que faites-vous là? lui dit-il d*un ton brusque.

— Vous le voyez, répondit-elle en prenant sa voix la plus caressante, je vous attends.

— Je ne suis pas perdu, reprit-il alors, et vous prenez trop de souci ; puis, sans autre parole, il pénétra dans la maison et entra dans la salle que nous connaissons déjà et où le dîner Taltendait. Sa femme l'y suivit.

Elle remarqua que son visage était fort pâle et que ses habits étaient trempés ; ce qui laissait croire qu'il avait fait une longue course.

— Ne voulez-vous pas changer, lui dit-elle alors, avant dt vous mettre à table ?

— Je n'ai pas faim, répondit-il, et vous pouvez manger si

LE GAPITAUIE UMBERT 299

bon vous semble; En marne tempi il ordonna A son domestique de lui apporter une redingote, ^ quoique la pluie eût pénétré jusqu^à son linge, il ne voulut rien faite que substituer ce vêtement à celui qu'il quittait et qui dégouttait Veau ; après quoi, «^asseyant devant Tâtre, il ne parut plus faire attention & ce qui se passait dans Tappartement.

M"' Lambert ordonna alors à voix basse de desservir ; puis, quand les domesliques furent sortis, elle s'approcha de son mari •i se mettant à genoux auprès de lui :

— Vous ra*en voulez toujours bien, monsieur ? lui dit-elle. Le capitaine tourna la tête vers elle, la regarda d'un air

•ombre, et haussant les épaules :

— Ne jouez donc pas la comédie, lui dit-il.

A ce mot qui, dans leur situation respective avait plus de sens et de portée qu'il n'en a d'ordinaire, M""* Lambert se releva et alla s'asseoir en un coin de la pièce, où elle se mit à sangloter fort douloureusement.

Un peu après, Lambert sonna un domestique auquel il demanda une bouteille de rhum et sa pipe. S'occupant aJors de fumer et de boire, il ne parla à sa femme que pour lui dire :

--Vous feriez aussi bien d'aller dans votref appartement passer votre grande douleur à laquelle je ne comprends pas grand'chose, car enfln je ne vous dis rien.

— Ah ! monsieur, répondit la pauvre femme, vous avez un air si dur avec moi et vous paraissez tant m'en vouloir I

— Du tout, reprit Lambert, je ne vous en veux pas ; vous avez lait votre métier de femme et c'est moi qui ai été un sot ; mais, je vous l'avoue, j'aimerais autant être seul ; et, si vous tenez à rester dans cette pièce, je vais me retirer dans ma chambre...

— Restez, monsieur, je yous cède la place, dit M"* Lambert en se levant, et elle sortit* en mettant son mouchoir sur son visage, comme on fait volontiers dans les grandes douleurs de théâtre.

Aussitôt que Lambert Tout ainsi éloignée, il se mit à se promener à grands pas, paraissant de plus en plus livré à la domination de ses tristes idées, et il passa bien ainsi une bonne heure se parlant quelquefois tout haut à lui-même, s'asseyant, recommençant à marcher, changeant à tout moment de place, en proie en un mot à une agitation extérieure qui marquait bien celle de son âme.

Sur les dix heures il sonna pour demander du papi» et des plumes, en môme temps il ordonna au domestique de temettre du bois sur le feu, puis il lui dit qu'il pouvait se coucher, lui et les autres gens de la maison ; qu*il n*avait plus besoin de personne, qu'il avait plusieurs lettres à écrire et désirait n*étre point dérangé.

Ge|>endant M"* Lambert, retirée dans sa chambre, était de son cAté en proie à une anxiété assez vive, et par intervalles elle s'informait de ce que faisait son mari ; elle s'était attendue à des explications, à des reproches animés, à des violences même, et se sentait assez bien préparée à une lutte de cette espèce ; mais ce ressentiment froid et tranquille, cette douleur silencieuse et solitaire, la prenaient complètement au dépourvu et la remplissaient d'une vague terreur. Elle s'iuquiéta surtout quand on lui dit que son mari avait parlé d'écrire une partie de la nuit, et avait ordonné aux gens de se retirer. Un bouillon qu'elle s'était fait apporter un moment avant, se refroidit sans qu'elle eût plus envie d'y toucher ; il n'y avait pas jusqu'au visage cuivré de sa femme de chambre qui lui donnait de ter*

ribles souvenirs de Topera d'Othello, et elle entendait avec etfroi les notes plaintives de la romance du Saule retentir à son oreille.

Quand les derniers bruits de la maison eurent achevé de s*éteindre, qu'elle eut entendu les domestiques fermant les volets, donnant le tour de clé aux portes, puis gagnant les combles où étaient situées leurs chambres dans lesquelles bientôt rien ne remua plus, elle fut épouvantée de ce silence qui régnait autour d'elle, et pensa sérieusement au moyen de s'échapper de cette demeure, sur laquelle il lui semblait que planait une atmosphère de mort ; mais calculant bientôt qu'elle ne pourrait essayer de fuir sans éveiller Tattention de son mari, de manière peut-être à précipiter la catastrophe, elle se contenta de verrouiller sa porte, et, se jetant sur son lit tout habillée, attendit avec angoisse la suite des événements de cette triste nuit.

11 pouvait dtre deux heures et demie, elle avait cédé un instant à ce lourd assoupissement dans lequel Tàme garde encore l'empreinte de la pensée douloureuse au milieu de laquelle les sens ont succombé au sommeil, quand elle fut réveillée par le bruit sourd que Élisait Lambert en montant discrètement l'escalier.

Pour le coup elle pensa qu'elle touchait à sa dernière heure, son cœur commença à battre avec violence, sa respiration devint haletante, et ce fut h grand'peine qu'elle trouva la force de descendre de son lit afin d'être en mesure d'appeler du secours et de ùire quelque résistance, si le meurtrier parvenait à pénétrer jusqu'à elle.

Cependant Lambert était arrivé Jusque sur le palier et au lieu de s'attaquer à la porte de la chambre où sa présence était si fort redootée, il passa outre et entra dans une pièce voisine où

sa femme rentendlt, comme on dit en termes de ménage, farfouiller pendant un moment.

Au bout de quelques minutes il revint sur ses pas ; cette fois il parut que le danger devenait plus imminent, car il s^arréta durant une seconde devant Tappartement dont on le soupçoonait de vouloir forcer rentrée; mais bientôt après il continua sa route, redescendit les degrés et referma sur lui la porte de Ja salle où il avait veillé jusqu^à ce moment.

Un bon quart d*heure s'écoula encore sans que M"* Lambert, qui s*était un peu rassurée, recueillit aucun bruit, mais après cet intervalle, elle entendit son mari qui sortait de nouveau ; seulement, au lieu de se diriger du cAté de Tescalier, il entra dans la cuisine, où il demeura un moment, traversa ensuite un corridor qui donnait sur le jardin et ouvrit la porte avec précaution.

Curieuse de connaître quel pouvais être son dessein, M*"® Lambert s'approcha de sa fenêtre, et alor« elle aperçut le capitaine* une lanterne à la maiu, faisant le tour de la pièce de gaion qui s'étendait devant la maison, puis s'eiifonçant dans une allée du bois où elle le perdit un moment de vue; mais, comme les arbres étaient encore mal garnis de feuilles, elle continuait d'apercevoir la lumière de la lanterne jetant de loin en loin ses rayons dans répaisseur du branchage, et quoiqu'elle n'eût plus, œ semble, à s'épouvanter pour elle-même, ces lueurs qui loi arrivaient à travers l'espace lui parurent avoir quelque chose de sinistre, et son esprit fut tourmenté par de lugubres prossentiments.

A la fin cependant, ces scintillements de plus en plus lointains s'étant tout à coup évanouis au sein de la nuit, elle trouva ces ténèbres plus effrayantes encore, et elle se mit en devoir d'ouvrir

la fenêtre pour écouter si elle ne percevrait pas quelque bruit. Au moment même où Tespagnolette tournait sous sa maio, une explosion se fit entendre et retentit fortement au milieu du silence. Ne doutant pas qu'un malheur ne fût arrivé, elle s'empressa de tirer le cordon des sonnettes qui répondaient aux chambres de domestiques, et en un moment toute la maison fut sur pied. Accompagnée alors de toute la domesticité à laquelle elle avait dit ses craintes, elle se dirigea du côté où il lui sembla qu'on avait tiré, et étant arrivée jusqu'auprès de la serre, elle vit la lumière du fallot qui brillait à travers le vitrage; mais^ n'osant pas aller plus loin, elle dit au domestique d'entrer et de voir ce que son mattre faisait.

Cet homme ne fut qu'un moment; il ressortit en poussant un

grand cri et disant que le capitaine s'était tiré un coup de pistolet.

Tous ensemble pénétrèrent alors jusqu'à la place où venait

d'être commis le suicide, et ils trouvèrent Lambert étendu sur

le dos et ne donnant plus aucun signe de vie.

Le domestique fut aussitôt dépéché pour chercher un médecin, et, avec plus de courage qu'on ne lui en aurait cru, la veuve, aidée des deux femmes qui étaient restées avec elle, essaya d'étancher le sang et de donner quelques soins au malheureux. Le médecin n'ayant pas tardé à arriver, il déclara que tout était fini et qu'il n'y avait aucun espoir de le rappeler à la vie. M"* Lambert voulait qu'on le transportât dans la maison, mais le docteur, y ayant eu mort violente, dit qu'il fallait attendre l'arrivée du magistrat, et, sur ses instances, la veuve se retira dans son appartement, où, à peine arrivée, elle fut saisie d'une violente attaque de nerfs.

Le reste de la nuit se passa à dresser le prorès-verbal de la mort qui, de l'avis du médecin, fut reconnue volontaire ; d'ail-

leurs, les lattres qa*avait laissées Lambert et qui se trouvaient sur la table de la pièce où il avait veillé jusqu*au moment de son suicide, ne laissèrent aucun doute sur le caractère qui devait être attribué à cette catastrophe. L'une de ces lettres était adressée à cet adjoint de la mairie avec lequel, antérieurement à son mariage, Lambert avait habitué de faire société, Tautre était pour Gousinot ; on trouvera ci-dessous la teneur de Tune et de Tautre.

Il ne s'en trouvait aucune à l'adresse de celle qui avait été la cause de ce malheur.

« !Mon cher et digne ami, disait Lambert au magistrat rouni-

B cipal, vos conseils étaient des meilleurs; pourquoi ne les ai-je

» pas suivis? Je ne serais pas où j'en suis. Puisque la chose

B pour laquelle je me trouve obligé aujourd'hui d'honneur à

» quitter ce monde, a été cause qu'il y a eu entre nous du

» refroidissement, c'est bien le moins que je vous avoue le tort

» que j'ai eu de ne pas écouter vos avis qui m'auraient sauvé,

» et que je vous fasse mes excuses pour avoir si mal reconnu

» votre amitié en me brouillant avec vous relativement aux

• vérités que vous ro*avcz dites. Pardonnez-moi, mon cher et ■ digne ami, comme on doit toujours le faire avec un mourant,

• et croyez à ce dernier moment au renouvellement de l'affec- B tion que je n'ai jamais cessé, au fond, d'avoir pour vous, et j dont je désif e ici vous donner une preuve,

• Votre sincère et dévoué,

» Joseph LAMBEnT. »

306 LE CAPITAINE LAMBKRT

La lettre écrite pour Cousinot était beaucoup plus ample ; elle était ainsi conçue :

« Mon cher Cousinot, dans Textrème embarras où je me trouvais pour réparer le tort bien involontaire que je vous ai causé, je vous avais proposé de me battre avec vous; mais je réfléchis que c'est là une assez mauvaise &çon d'airanger entre nous les affaires, et j'ai pensé que je serais plus sûr d'être traité comme ma bélise le mérite, en me chargeant moi-même du soin de m'expédier.

» D'ailleurs un médecin ne se bat pas avec ses malades, et, après la belle cure que vous aviez faite eu ma personne, tous auriez eu trop de désagrément à détruire votre ouvrage. Avec ! ça que ce n'est pas seulement à cause do mes torts envers I vous que je prends ce parti, car je vous avouerai que la honte d'avoir été aussi affreusement dupe me pousse à sortir de ce monde, où il me semble que les enfants de sept ans se moqueraient maintenant de moi. Ainsi donc je fais aussi la chose un peu pour moi.

» Maintenant, si vous voulez que je vous parle avec une certaine franchise qui ne me paraît pas très-déplacée dans la bouche d'un homme qui va mourir, je trouve que vous n'avez pas eu une bonne inspiration de vous embarquer dans l'affaire où je me trouve payer pour tout le monde, et que vous avez eu de meilleures idées dans votre vie. . » Sans doute, ces C... sont de la canaille, et il serait à désirer qu*on en fît un bon exemple, mais c'était à la justice à s'en mêler, et noni un particulier qui, ayant plutôt son intérêt en vue que celui de la punition des coupables, n'est pas assez pur .

' dans ses démarches. Si vous m'aviez tout confié dès le com-

• mencement, je vous aurais dit cela, et dous n'en serions pas M OÙ nous en sommes. L'amitié même que j'avais pour vous » D^xcuse pas la facilité que j'ai mise à m'immiscer dans une

• chose qui n'était pas absolument bien, aussi j'en paye la peine.

• Tant pis pour moi.

» Quant à vous, qui m'avez toujours paru un honnête homme,

• TOUS avez encore le moyen de retourner en arrière, et vous le » ferez si vous m'en croyez ; vous abandonnerez ces gens-là à » leurs remords et à la justice de Dieu, qui est un peu plus » désintéressée que la vôtre, en ce qu'il ne veut pas épouser p leur fille, et vous ne vous jeterez pas, en vous mêlant de nt< » conter tout ce qui s'est passé, dans de nouveaux embarras.

9 Rappelez-vous qu'à la première bataille vous avez perdu » votre meilleur ami ; à la seconde, voyez-vous, vous pourriez

• perdre votre réputation, car eufin, quand vous auriez en main » les preuves que vous n'avez plus et que vous prouveriez que B les C... sont des voleurs, vous qui auriez voulu devenir leur

> gendre et avoir part au gftteau, croiriez-vous que vous seriez B bien vu du public? On dirait : C'est des paysans qui se batp teot contre des gens de la campagne, et on ne ferait pas grande

• différence entre vos adversaires et vous; ainsi, assez causé et

• restez-en là.

» Vous avez des talents avec lesquels vous pouvez vous passer » de la protection des grands; d'ailleurs, la fille est mariée vous 9 ne pouvez faire casser le mariage, et puis croyez-vous que p cas gens ne se défendraient pas? Ils sont adroits, ils vous l'ont » prouvé; on n'est jamais sali que par la boue, et ils trouve-

> raient bien moyen de vous en jeter. Pensez qu'ils sont puis- » sants et que vous n'êtes rien.

i Vous me direz : mais le plaisir de la veogeance. Certes 1

• moi aussi j'aurais pu me venger de cette créature qui est » venue abuser de tous mes sentiments ; eh bien, je ne me » venge pas, je préfère m'en aller, parce que Tbomme est si » faible qu'on ne peut jurer que je ne lui aurais pas pardonné » un jour. Elle a été forcée, me serais-je dit ; on a abusé de sa

• faiblesse, on l'a séduite par des présents, euGn tous les rait sonnements que se fait un homme pour retourner à son vo-

• raissement ; et, parce qu'elle dit quelque chose à mes sens, v^ j'aurais eu la bassesse de continuer à vivre avec ce reste de t tout le monde, comme vous Tavez si bien dit : il fallait se garer

• de cela ; j'ai donc dit comme la vieille garde : Je meurs et ne » me rends pas !

» Voilà mes idées sur toute cette affaire. Pour vous aider à » vous passer de tout le monde, j'aurais voulu vous laisser I» tout mon bien, j'en ai bêtement disposé par le contrat de I» mon beau mariage; mais vous trouverez ci-joint mes disposi- » tiens pour que vous profitiez d'une petite somme que j'avais » mise de côté pour vous. Vous ne me refuserez pas, n'est-ce » pas, Cousinot?

• Maintenant tout est en ordre j'élève mon Ame vers Dieu, » et comme j'ai fait assez mon purgatoire dans ce monde, j'esf père qu'il me pardonnera d'aller à lui un peu avant qu'il ne » m'appelle. Peut-être que si j'avais eu un peu plus de religion, » je ne ferais pas ce que je vais faire, mais je suis un enfant n de la révolution auquel on n'a pas même appris le catéchisme ; » je me suis battu pour mon pays, j'ai tâché de marcher toujours n dans Id voie de l'honneur, et n'ai pas eu beaucoup de bon » temps ; ainsi, j'ai confiance en la miséricorde du Très-Haut, » et je persiste dans mon idée que j'ai arrêtée, en me prome-

■ nant toute la soirée sur le bord de la Seine, du côté de Ttie » des Cordeiiers, endroit que j*ai toujours affectionné.

» Voila beaucoup de bavardage, mais il faut finir. Je me suis f donné jusqu'à trois bcuies, il en est deux et demie ; je vais

• aller chercher mes pistolets, les charger en douceur, de peur » que le coup ne dévie ; puis, je me rendrai dans ma serre au-

■ près de mes fleurs, les seuls amis que j'aie toujours trouvés

• les mêmes, et je serai là demain matin au milieu d'elles^

• comme celle qu'un grand coup de vent aurait brisée. Ainsi, > adieu, mon cher Cousinot, et pensez quelquefois à celui qui » espère bien vous revoir là-haut. Adieu... adieu!

• Votre ami.

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