CHAPITRE VIII
Il faut être de bonne foi» dit la Mort, en commençant ce chapitre, et avouer que maître Fabricius, se trou-vant ainsi ramené au point où je l'avais pris, put se croire un moment réconcilié avec la vie.
Pourquoi donc, en effet, ne Taurait-il pas eue en patience? Il était jeune, il était beau, il aimait son art dont la pratique était devenue pour lui un jeu. Au lieu des fonctions sans nom qu'il avait depuis quelque temps remplies auprès de M»« Marguerite, il avait , au moment dont je parle, le titre très-honorable de son premier peintre, et dès les premiers jours de son re«
tour à Bruxelles,* ob elle avait voulu qu*il vint s'établir, il avait fait de sa protectrice un portrait si merveilleusement exécuté, c[ue cette œuvre avait excité une admiration universelle.
En récompense de ce beau travail , la régente lui avait fait une pension considérable, lui avait accordé des lettres de noblesse, et, de plus, elle lui avait donné en présent, pour y faire sa demeure, une maison richement meublée, où les objets d*art les plus précieux avaient été rassemblés à plaisir.
A toute heure, il avait ses entrées au palais, et recevait même parfois, tant sa faveur était grande, des confidences sur les affaires d*état. Le voyant jouir d'un si grand crédit, les ministres et les seigneurs les plus considérés Thonoraient de leur familiarité. Devenu parmi la jeune noblesse un oracle et un objet d'émulation et d'étude, il donnait le ton à tous ces jeunes gens pour la coupe des habits, pour le goût et le choix des équipages ; montait les plus beaux chevaux qui fussent dans tout Bruxelles, ne pouvait suffire aux commandes qui lui étaient failes, les plus belles dames de la cour s'offrant à Tenvi à son pinceau et tenant à grand bonheur d'avoir leur portrait de sa main; enfin il ne se faisait pas une partie, une fête à laquelle il ne fût convié des premiers et que l'on tint pour complète s'il refusait d'y assister. Certes, si, le bonheur n'est pas un vain mot, maître Fabricius en possédait la plénitude, et après avoir été dans sa mort le plus lamentable objet qui se puisse voir, il était devenu, ce semble,
dans sa seconde existence, de tous les humains, sans contredit, le plus digne d'envie.
Cependant il ne s'écoula pas beaucoup de temps sans que la sérénité de son humeur cessât d'être à l'unisson de cette bienheureuse destinée. Souvent sa gaieté bruyante et excessive semblait plutôt accuser l'effort d'un homme qui cherche à s'étourdir que le contentement s' épanchant au dehors d'un cœur tranquille et dont tous les désirs sont comblés. Souvent, au contraire, il paraissait être visité par de sombres idées dont on ne le tirait qu'à grand'peîne; c'était ordinairement au milieu d'un banquet, d'une fête, quand la joie de tous était portée à son diapason le plus élevé, qu'il s'isolait dans une contemplation douloureuse ; l'expression du bonheur, au lieu d'être chez lui contagieuse, semblait lui apporter, au contraire, les pensées graves et sérieuses dans lesquelles il s'abtmait.
Cette disposition mélancolique qui le ramenait rapidement vers l'état de sauvage tristesse où on l'avait vu avant qu'il eût recouvré la connaissance de lui-même, s'aggravant de jour en jour, on sut par ses domestiques que des journées entières se passaient pour lui dars ces noires rêveries, et que les nuits, loin de lui amener le calme et le sommeil se consumaient dansl'insomn e et les larires dont le lendemain encore ses yeux conservaient la trace.
Bientôt il devint difficile de rien obtenir de son pinceau ; abandonnant le travail dans lequel il semblait qu'il eût dû trouver une précieuse distraction, il se li-
vra à une oisiveté qui ne tourna point au profit de ses plaisirs, mais qui ne servit qu'à contenter et à accroître sa lugubre manie.
Ce désespoir aurait pu à toute force s'expliquer par la satiété du bonheur qui chez beaucoup engendre l'ennui et le dégoût de vivre ; chez maitre Fabricius, qui avait une fois goûté du repos de la tombe et qui était retODttbé dans le temps après avoir possédé l'éternité, la chose se comprenait plus facilement encore, mais on aima mieux aller chercher à sa souffrance intérieure les explications les plus romanesques et l'on osa bien dire qu'il se mourait d'amour pour M™» Marguerite dont lés bontés lui avaient tourné la tête jusqu'à cela qu'il prétendait à la posséder.
Or on a pu voir plus tard' le beau fondement de cette imagination, quand une jeune fille qui lui avait été présentée pour lui servir de modèle et dont à cause de son insigne beauté il avait fait sa maîtresse, fut conduite à raconter la manière dont se passaient leurs entrevues à l'époque où il commença d'être dominé par la mélancolie qui devint l'état habituel de sa vie.
Au lieu de l'entretenir de propos galants et de se montrer sensible aux charmes dont il était possesseur, il ne savait plus que l'épouvanter par les discours les plus lugubres ; par exemple il lui demandait si elle ne voulait pas venir avec lui dans la tombe où Ton était si mollement couché et où l'on dormait d'un si bon sommeil ? Puis comme cette belle enfant lui répondait qu'ils étaient trop jeunes pour penser ainsi à leur fin :
246 LES TRIBOLATIONS
— Tu ne t'y connais pas, reprenait-il, c'est juslement le bel âge pour mourir, car étant en la pleine jouissance de son être on savoure la douceur du passage que les vieillards ne peuvent plus goûter avec leurs facultés éteintes et leurs sens émoussés. Un autre Jour, il lui disait : Te voilà belle et jeune, mais combien de temps croîs-tu que dui-era celte jeunesse et cette beauté ? A quelque jour tu te trouveras au détour de quelque ^entier face à face avec la Mort ; au lieu d'attendre qu'elle te dérobe violemment, ne serait-il pas mieux d'aller h elle et de lui dire : Je sais que vous êtes une bonne mère et qui voulez notre bien quand vous mettez un terme à notre vie périssable \ pr^iez-moi donc, me voici.
A d'autres moments il tirait de sa poche un livre d'église et se mettait à réciter à haute voix les leçons de l'office des morts, il disait :
c Mes années coulent avec rapidité et je mardiepar une voie le long de laquelle je ne reviendrai phis.
» Mes jours se sont évanouis comme l'ombre et mes 06 se sont desséchés comme la branche arrachée du tronc. D
Alors la pauvre fille, ne comprenant rien à cette douleur et aux paroles qu'il prononçait, tâchait de le consoler par ses caresses. Se couchant à ses pieds, la tôle appuyée sur ses genoux et élevant vers lui ses yeux bleus humides de larmes. — Mon chéri, lui disait-elle, qu'as-tu donc à être triste comme cela ? Autrefois tu me trouvais si belle, et maintenant tu ne m'embrasses plus.
DB MAITRE FABRiaoS Îi7
Mais lui, sans Técouter, continuait à psalmodier et il disait :
c Je suis sur le point d*étre étendu dans le tombeau et lorsque vous me chercherez le matin, vous ne me trouverez plus.
» La vie m^est ennuyeuse, je m'abandonneiiux plaintes et aux regrets.
» L*homme né de la femme vit peu de temps et il est rempli de beaucoup de misères.
> Il ressemble à une fleur qui, aussitôt qu'elle commence à paraître, est coupée; il fuit comme une ombre qui ne demeure jamais en un même état.
> Combien souhaiterais-je, Seigneur, qu'il vous plût de me cacher en quelque lieu sous terre!
» J'attendrai dans cette place jusqu'au temps qu'on m'en vienne relever; vous m'appellerez et je vous répondrai.
> Mes jours se sont passés, mes pensées se sont évanouies et toutes les espérances de mon cœur se sont
» On me voulait faire espérer que la nuit où je suis se changerait en un beau jour et que la lumière succé-. derait aux ténèbres, mais quand j'attendrais jusqu'au matin, ce tombeau sera ma maison. >
Et voilà de quelle manière mahre Fabridus était amoureux de W^^ Marguerite de Parme, et comment s'y connaissaient ceux qui voulaient se rendre compte de l'amertume qui s'était répandue sur sa vie.
Bientôt s'enfonçant à plaisir dans sa pensée favoritei
il ne se contenta plus de la caresser dans les rêves de
son imagination, mais il en poursuivit sous toutes les ^
formes la réalisation matérielle, et ne parut plus se
complaire qu*aux lieux oh il avait sous les yeux Timage
de la Mort et de la destruction. ,
Tout était bien pour lui qui finissait ; il fit jeter de la chaux au pied des arbres de son jardin, et ne fut j
content que quand il vit- leurs troncs desséchés et leurs feuilles jaunies. II prit Thabitude d'aller visiter les hôpitaux, et quand il se trouvait un malade près de finir, ^ il s'arrêtait auprès de son lit, contemplait son agonie 1 avec délices, et cherchait à lui persuader que son sort ' était à envier. Quand avait lieu une exécution, il était ^ "^ un des premiers à y courir, et ce fut à lui un grand malheur de ne s*ètre plus trouvé là quand quelques , années plus tard le ducd'Albe vint gouverner les Pays- Bas, car personne n'aurait été capable comme lui d'apprécier Tadministration de ce digne seigneur, qui se < vanta de m'avoir, avec l'aide de son suppôt le juris- ' consulte Jean de Vargas, envoyé dix-huit mille personnes dévorées par la hache du bourreau en moins \ ^e six années.
Ce bon temps n'étant pas encore venu, maître Fabricius prit du moins l'habitude de suivre les enterrements qui avaient lieu dans la ville par suite de mort naturelle, et il y devint aussi nécessaire et aussi inévitable que le défunt hii-même.
Cela ne le satisfaisant pas encore, il se rendit chaque jour au cimetière oîi il fit amitié avec le fossoyeur, au- i
quel il payait à boire pour qu'il lui laissât faire sa besogne, et tout Bruxelles était dans Tadmiration devoir le favori de la régente occupé à creuser des fosses et à jeter de la terre à tout venant.
Inutile de dire que son lit ordinaire, comme Font d'ailleurs pratiqué quelques saints personnages par dévotion, était un cercueil, et qu*il ne s'endormait jam<<is sans adresser à Dieu la prière de ne plus se réveiller.
Tout d'un coup cependant, il parut repris d'un grand amour de son art, car il fit préparer plusieurs toiles, et, s'enfermant ' dans son atelier sans permettre que personne connût rien de son travail, il commença de peindre avec une si grande ardeur que la nuit seule pouvait le distraire de son oeuvre, qui avec cette assiduité dut avancer rapidement.
Un beau jour, il vint trouver la régente, et lui dit qu'il venait d'achever quelques peintures qu'il voulait lui soumettre, et il la supplia de >rouloir bien venir les voir dans son atelier.
M™« Marguerite s'étant rendue à son invitation avec plusieurs personnes de sa cour, on ne fut pas peu surpris quand on vit le sujet que maître Fabricius avait choisi.
Dans une suite de toiles de même dimension, et qui formaient ainsi une histoire complète, il avait représenté la série entière des tribulations et aventures qui lui étaient advenues après sa mort, depuis le moment
OÙ il avait été frappé par Laurent Brichard, jusqu'au moment de sa résurrection.
Rien n*était beau et bien composé comme ces tableaux où son portrait, sous la figure du cadavre, se trouvait à chaque page ; et, par une espèce de gaieté moqueuse et ironique qu'il avait su répandre sur ce sujet lugubre, il était parvenu à réaliser une sorte d*épopée burlesque, qui faisait à la fois rire et pleurer.
A la suite d*un tableau qui représentait son retour à la vie, il s* était peint dans un autre cadre en galant cavalier, vêtu des pieds à la tète de velours noir, ayant au cou une ample fraise godronnée et une riche cbatne d*or sur la poitrine, la main gauche reposant sur la poignée de son épée, tandis que du bras droit il était accoudé sur une boiserie où ses armes se voyaient sculptées en un riche écusson ; au bas de ce portrait était écrit: Tel je mi».
Venait ensuite une autre toile où était représenté un squelette couché de son long dans une fosse, et au bas de cette peinture était écrit : Tel je serai.
Quand on eut admiré à loisir toute cette galerie, maître Fabricius dit à M™® Marguerite que c'était à son intention qu'il l'avait exécutée, et qu'il la priait de vouloir bien l'accepter en présent. A quoi sa protectrice répondit qu'elle recevait bien volontiers ce magnifique cadeau, mais à condition qu'il tâcherait de secouer cette sombre humeur qui depuis quelque temps Tavait repris. Noire artiste promit qu'il y ferait son possible et si la possession des biens terrestres avait
DE MAITRE FABRiaUS 251
pu avoir quelque influeoce sur le cours de ses pensées, les consolations de ce genre ne lui manquaient pas, car quelques jours après W^^ Marguerite, en retour des tableaux qu'il lui avait donnés, lui envoya un magnifique service de vermeil superbement ciselé, et qui valait plus de douze cents ducats.
Cependant le carnaval approchait et comme les Flamands ont toujours été fort curieux de carrousels, de processions et de mascarades, témoins certains spectacles qui de temps immémorial se célèbrent dans plusieurs villes de ce pays, tels que la Procession du géant Goliath k Anvers, la Fête des Jncas à Valenciennes et plusieurs autres, certains jeunes seigneurs de la cour vinrent trouver maître Fabricius et rengagèrent à organiser quelque divertissement de cette espèce et que l'on pût mener en cavalcade durant les jours gras.
Notre peintre répondit qu'il y penserait et qu'il leur rendrait réponse quelques jours après,
Ce délai écoulé, les solliciteurs revinrent : alors mattre Fabricius prenant un livre, leur demanda s'ils avaient ouï parler d'un spectacle qui s'était donné, il y avait une quinzaine d'années, à Bruxelles, lors de l'inauguration d'une statue de la Vierge, en présence de Philippe II, roi d'Espagne ?
Comme on lui eut répondu qu'il en restait un souvenir confus, il ouvrit le volume et dit : voici au juste ce qui se passa :
c Cette pompe mystérieuse commença par la figure 9 d'un diable, en forme d'un puissant taureau, qui jetait
252 LBS TRIBULATIONS
3 du feu par les cornes, entre lesquelles un autre dia- » ble était assis. L'un et l'autre étaient conduits par un 3 enfant vêtu en loup, monté sur un œartaut, après » lequel marchait Saint-Michel, vêtu d'armes luisantes, » avec répée et la balance en main.
3 Sur les pas de cet archange marchait un chariot » chargé d'une musique, la plus extravagante que Ton » ait jamais vue. C'était un ours assis qui touchait un » orgue, non pas composé de tuyaux comme les autres, » mais d'une vingtaine de cliats enfermés séparément 3 dans des caisses étroites, où ils ne pouvaient se re- » muer. Leur queues sortaient en haut et étaient liées » à des cordes attachés au registre de l'orgue, dont à » mesure que l'ours pressait les touches, il faisait lever » ces cordes, et tirait les queues des chats pour les » faire miauler des basses, des tailles et des dessus, » selon la nature des airs que Ton vpulait chanter, avec » tant de proportions, que cette musique de bêtes ne » faisait pas un faux ton.
» Au i;on de cet orgue bizarre dansaient des singes, » des ours, des loups, des cerfs et d'autres animaux, > autour d'une grande cage sur un théâtre porté sur » un char tiré par un cheval. Dans cette cage, autour » de laquelle dansaient ces animaux, étaient deux sinji ges qui jouaient de la cornemuse, au son de laquelle 3 des enfants travestis en bêtes dansaient pour repré- » senter la fable de Circé qui métamorphose les comj> pagnons d'Ulysse. L'arbre que l'on nomme de Jessé » faisait une autre partie de ce spectacle pour repré-
» senler la conception de la sainte Vierge ; et sur les » branches de cet arbre étaient jetés des enfants vêtus M en rois, en patriarches et en prophètes pour faire » voir les degrés de la généalogie de la sainte Vierge; > un serpent, pour exprimer le péché originel, venait » après. Le mystère de TAssomption terminait toute 2» cette pompe théâtrale de représentation, que Tem- 9 pereur Charles-Quint, le roi Philippe son fils et les » reines, virent des fenêtres et des balcons de l'Hôtelm de-Ville '. »
Lecture faite de ce passage, mattre Fabricius déclara qu*il avait Tidée d'un spectacle pareil^ mais qui serait d'un genre infiniment plus extraordinaire, et qu'il allait travailler à l'exécution de son dessein ; il ne voulu pas d'ailleurs s'expliquer davantage, afin d'augmenter par la surprise l'effet qu'il se promettait de son invention.
Une des salles les plus vastes de l'Hôtel-de-Ville lu. ayant été livrée pour ses préparatifs, il s'y ^erma avec des charpentiers, des tapissiers, des peintres en décors, des costumiers, enfin des ouvriers de toute espèce, et pendant plus de huit jours il travailla sans relâche à tout disposer.
Quand tous ses arrangements furent bien pris, il fit annoncer que le lendemain dimanche gras, aux flam-
' Le père Menestrier, det Ballets anciens et modernes selon les règles du théâtre. (Note de l'éditeur. )
254 LES WTRlBULilTlONS
beaux, le cortège se uieltrait en marclie et ferait le tour de la ville.
Une grande curiosité avait été excitée par le secret qui avait été gardé à miracle , et aussi par la grande imagination que Ton supposait à T ordonnateur de cette fête; aussi, sur le chemin qu'elle devait suivre, les fenêtres avaient été. louées k des prix fous, et Ton peut dire que tout Bruxelles, aussitôt que la nuit fut venue, se trouva sur pied pour voir défiler cette mascarade dont personne ne pouvait se faire une idée.
La soirée était froide, mais belle; le vent du Nord avait balayé tous les nuages du ciel et la lune, comme si elle voulait être de la partie, commença à s'élever sanglante à Thorizon.
Au coup de huit heures sonnant au beffroi, les portes de rH6tel-de-Ville s'ouvrirent et la marche commença.
On fut d'abord assez étonné de voir les confréries de pénitents s'avancer sur deux files, portant des cierges allqpdés, et quelques plaisants qui ne se rendaient pas compte de cette grande loi de l'art qui trou ire surtout ses effets dans les contrastes, commencèrent h dire que c'étaient là de singuliers personnages de carnaval.
Quand ils eurent longtemps défilé en chantant le Miserere des Psaumes^ on vit apparaître un char sur lequel était assis la représentation du Temps armé de sa faux et de son sablier ; autour de lui gisaient les cadavres des villes qui ne sont plus, figurées par des femmes en deuil et portant une couronne de tours i ë
DE MAITRE PABRiaUS 255
divers attributs ou reconnaissait Babylone, Memphis, Thèbes aux cent portes, Persépolis, Ninive, Tyr, Carthage ; Jérusalem seule était debout, mais elle portait à la poitrine une large blessure pour indiquer qu'elle était déchue de sa splendeur et pleurait amèrement.
A la suite de ce char marchait d*abord une escouade de tambours faisant de distance en distance des roulements étouffés; leurs caisses étaient voilées d*un drap noir.
Suivait une infanterie étrange, composée d'une compagnie de médecins et de chirurgiens, d'une compagnie d'apothicaires, d'une compagnie de cuisiniers, d'une compagnie de femmes ayant le sein nu et le regard éhonté de manière à figurer des courtisanes ; on voyait encore dans cette troupe un personnage vêtu en bourreau et accompagné de ses valets, puis d'autres figures allégoriques , l'une représentant le Duel , l'autre la Peste, l'autre la Famine, l'autre la Fièvre, et si la pensée de l'ordonnateur qui avait voulu montrer là tous les meilleurs pourvoyeurs de la tombe avait pu être douteuse, elle était suffisamment expliquée par une bannière que portait un des soldats de ce bataillon funèbre et sur laquelle était écrit : Infanterie de la Mort.
Suivait la cavalerie, montée sur les chevaux les plus maigres et les plus décharnés qu'on avait pu se procurer et ayant de même sa bannière. Tous les cavaliers étaient couverts d'armures noires, avec des ossements en croix sur leurs cuirasses, et portaient l'épée nue ;
256 LES TRIBUIATIONS
pendant que derrière eux des écuyers et des valets agitaient des torches qui répandaient une lueur sinistre.
A la suite de celle légion, on voyait apparaître un char immense, traîné par des buffles, et dont le fond noir était rehaussé de larmes d'argent^ de croix blanches et d*ossements.
Dans la partie inférieure de ce char se pressait une foule de personnages représentant toutes les conditions humaines et tous les âges, depuis le bûcheron jusqu'à l'empereur, depuis le sacristain jusqu'au pape, depuis le soldat jusqu'au connétable^ depuis l'enfant jusqu'au vieillard. On y voyait aussi des femmes , des magistrats, des baladins, des bourgeois, des marchands, des musiciens et autres artistes, des marins, des astrologues, des bohèmes , des nègres et habitants des différents pays de l'univers. Tous ces gens chantaient en chœur une chanson latine commençant par Gaudea* mus igitur^ et dont le sens était celui-ci :
c Réjouissons-nous tant que nous sommes jeunes, car après la folle jeunesse, et après la pénible vieillesse, nous retournons à la terre.
» Notre heure approche, elle sera bientôt venue : la Mort est là tout près qui nous guette et qui nous enlèvera tous comme lui appartenant dès notre naissance, car elle ne fait que nous prêter la vie.
» Regardons bien à nos pieds pour ne pas tomber dans la fosse toujours ouverte sur notre chemin, mais n'y regardons pas trop, car il faut toujours finir par
DE MAITRE FABRiaUS 257
y descendre, et il y a, sur notre honneur, de plus méchantes hôtelleries. »
Au-dessus de cette tourbe, sur une plate-forme, qui formait le dessus du char^ et h laquelle on arrivait par des degrés, était installée la figure gigantesque de la Mort, n'ayant pas comme à Tordinaire une faux et des ailes qu'elle avait laissés au Temps; elle était vêtue en berger, portant d'une main une houlette et de l'autre une trompe.
De temps en temps le char s'arrêtait, alors la Mort donnait de cette trompe, et à cet appel on voyait monter du sein de la foule humaine, qui à ce moment cessait son chant^ quelques-uns de ceux qui la composait; la Mort les touchait de sa houlette, aussitôt leurs vêtements disparaissaient, et ils se montraient sous la forme de squelettes et de fantômes enveloppés dans leui's suaires, et allaient se ranger derrière le sombre berger dont ils formaient le troupeau ; alors, s' adressant aux spectateurs de ce sombre drame , ils entonnaient une complainte, dont le sens était :
Nons voilà morts, comme vous voyez, Aussi morts nons vous verrons ; Noas fûmes jadis comme vous êtes, Et vous serez comme nous sommes.
Puis le char se remettait en marche, et la foule, qui représentait la vie, serrait ses rangs pour y boucher les vides, et recommençait son chant.
258 LES TRIBUUnONS DB MAITRE FABRICIUS
Rien n*était solennel comme cette pompe funéraire, qui marchait dans un ordre admirable, à la lumière vacillante des torches et aux accents lents et monotones du chant des psaumes et des complaintes; tous les costumes et attributs étant d'une richesse et d*une exactitude parfaite et bien rendue.
Après que celte bizarre et sombre mascarade se fut promenée par toute les rues de la ville en y portant rétonnement et répouvante au lieu de la joie à laquelle on s'attendait, comme on fut arrivé devant la maison de mattre Fabricius, il quitta le cortège qu'il avait jusque-là dirigé , frappa h sa porte et étant entré on le vit bientôt paraître à une fenêtre du haut de laquelle il cria aux assistants :
«r Mes bons amis, voilà la fcte que je vous avais promise, si elle a été de votre goût, je m*en réjouis, si elle vous a déplu je ne m'en soucie guère; maintenant retournez auprès de vos femmes et conduisez- vous en bons maris, moi je vais me coucher. Bonsoir donc et adieu, d
Cela dit, il ferma sa fenêtre, et presqu'au même moment on vit une lueur et Ton entendit une fort« explosion...
EPILO&UE
Depuis près d'un quart d*heure, des coups redoublés ébranlaient la porte de l'atelier du sculpteur qui , ouvrant les yeux et regardant autour de lui, fut assez étonné de voir qu'il faisait grand jour et qu'un rayon de soleil se glissant à travers les vitraux de sa fenêtre était venu gaiement se poser à la place où il lui semblait que la conteuse était assise un moment avant.
D'apàlre et de Mort, il n'y avait pas la moindre trace, et la statue de M. saint Barnabe, à l'état d'ébauche où elle avait été laissée , continuait à attendre sur son socle les derniers coups de ciseau qui devaient la pousser h sa perfection.
260 LES TRTBULATIOKS
Du reste, deux bouteilles vides, un pistolet, le chien abattu et la batterie noircie de poudre, montrant qvCïl avait fait feu; dans le mur un trou rond et quelques plâtras jonchant la terre, voilà tout ce qui restait de la vision qu'avait eue notre ami le tailleur d'images, qui ne pouvait se persuader avoir rêvé toutes les choses étranges par lesquelles sa nuit avait été remplie.
— On n'a jamais vu un sommeil si dur, disaient cependant plusieurs voix à la porte, et le bruit de recommencer de plus belle, si bien qu'à la fin le sculpteur se décida à aller ouvrir. Alors il vit son ami- Ambrosio Soderini, le marchand d'ornements d'église, qui était accompagné d'une dame paraissant être de la première distinction et d'un étranger dont la tournure ne le cédait point en noblesse à celle de la belle visiteuse.
Sitôt qu'ils furent entrés : — Voilà, dit Ambrosio aux personnes qu'il amenait , le sculpteur que vous avez désiré connaître, et je vous le donne pour l'homme le plus capable d'exécuter la besogne dont vous m'avez parlé.
— Monsieur, dit alors l'étranger en s'adressant au tailleur d'images, ma femme ici présente a fait à la Vierge le vœu de lui bâtir une chapelle si, par son intercession , nous étions relevés du malheur que nous avions depuis plusieurs années , de ne pas voir nattre d'enfants de notre mariage. Notre souhait a été exaucé, et une charmante petite fille nous étant venue, il nous reste maintenant à accomplir le pieux engagement que
nous avons pris. Nous étions assez embarrassés de savoir a qui nous adresser pour faire exécuter une statue de Notre-Dame , sous Tinvocation de laquelle sera placée la chapelle qui est à peu près terminée, quand le bon monsieur Soderini, chez lequel nous venons d* acheter la garniture de Tautel et plusieurs autres choses nécessaires, vous a indiqué à nous. Comme nous voulions voir préalablement de vos œuvres, il nous a conduits à la sacristie de San^Celso , où nous avons admiré la belle stalle que vous avez exécutée. Du même pas, nous avons voulu venir chez vous, et vous nous voyez fort impatients que vous veuillez bien vous mettre à l'œuvre.
— Je suis sensible Comme je le dois à Fhonneur que me fait votre seigneurie, répondit le tailleur d'images, mais vous me surprenez dans un moment où je suis si découragé de mon métier, que je ne me sentirais pas capable de rien exécuter qui pût vous satisfaire ; d'ailleurs je suis sur le point d'entreprendre un assez grand voyage ; je ne saurais donc me charger de la commande dont vous me parlez.
— Et quel est donc ce voyage, dit alors Anâbrosio Soderini, que vous comptez faire sans en avoir parlé à aucun de vos amis?
— Oh! fit le sculpteur négligemment, un voyage sans but bien précis, l'histoire de changer d'air.
— Mais alors, monsieur, dit la dame qui n'avait pas encore parlé, si ce voyage est purement d'agrément...
— Tout à fait d'agrément, dit le tailleur d'images en souriant d'une façon étrange.
— Vous pouvez ce me semble le remettre et vous me voyez près de me jeter à vos pieds pour vous conjurer de ne pas nous refuser; vous ne pouvez vous figurer la passion que j'ai de voir ma chapeUe terminée, elle n'est comparable qu'au désir que j'éprouve d'y installer une belle Notre-Dame de votre main.
— En vérité , vous me confusionnez , reprit modestement le tailleur d'images.
— Voyons, un peu de galanterie fit alors l'étranger, vous ne pouvez repousser la prière d'une dame qui vous sollicite de la sorte. Ainsi donc, nous comptons sur votre complaisance à nous obliger, et nous reviendrons dans quinze jours pour voir où en est votre œuvre.
Le sculpteur voulait répondre, mais l'étranger déposa sur le coin de la table une bourse pleine d'or, et il ajouta : — Voilà toujours un à-compte sur le prix que vous voudrez bien fixer vous-même pour votre travail; après quoi il sortit avec sa femme comme pour couper court à toute objeclion, en faisant signe à Ambrosio de ne pas les accompagner et de rester pour vaincre les hésitations de son ami.
Sitôt que le marchand fut seul avec le sculpteur : Ah ça, fit-il, quelle est cette fantaisie? Tu te plains depuis des années de voir ton talent méconnu, tes travaux mal payés ; voilà qu'enfin se présentent de véritables amateurs qui parlent de te donner d'une de tes
images tout ce que tu exigeras, et tu veux les éconduire?
— Ils sont venus trop tard, reprit le tailleur d'images; ma patience est à bout, et je ne donnerai plus un coup de ciseau.
— Et que comptes-tu donc faire, alors; car, enfin, il faut vivre ?
— Je n'en vois pas la nécessité, repartit froidement le tailleur d'images, .découvrant à moitié son projet.
— Tu n'en vois pas la nécessité, fit le marchand, en relevant cette parole avec un certain étonnement. Puis, tout à coup, apercevant le pistolet qui était sur la table : Aurais-tu par hasard, demanda-t-il vivement, quelque mauvais dessein sur ta vie ? tu prendrais vraiment bien ton temps.
— Pourquoi cela? demanda le tailleur d'images, tous les temps ne sont-ils pas bons pour cela ; es-tu de l'avis de ce naïf personnage qui disait que jamais il ne se tuerait au temps de l'équinoxe, la saignée n'étant pas salutaire en cette saison ?
— Puisque ton dessein est si gaiement pris et arrêté, dit alors le marchand avec colère, il n'est pas nécessaire que je te dise ce que j'étais venu t'apprendre ; bon voyage donc, et il fit mine de se retirer.
Le sculpteur courut après lui et lui demanda qu'elle était donc cette grande nouvelle qu'il avait à lui donner.
-^ Non, non, fit Ambrosio feignant toujours de vou-
loir s'en aller, il est inutile de te dire des choses qui pourraient déranger ta résolution, et les affaires d'idbas ne te touchent plus assez pour que tu portes quelque intérêt à la délibération que vient de prendre le chapitre de la cathédrale.
— La vérité est que je ne me soucie guère de ce qui peut passer par la tète d'un chanoine ; une bonne idée peut cependant s*y rencontrer; ainsi dis-moi ce qui a été résolu, si tu crois que je puisse en avoir quelque curiosité.
— Oh ! non, répondit le marchand, que t'importe qu'on restaure la chapelle de Saint-Bamabé ?
— On va restaurer la chapelle de Saint-Bamabé? demanda le tailleur d'images en jetant un coup d'œîl sur l'image de ce saint, qui avait joué un si grand râle dans les événements de la précédente nuit.
— Que t'importe encore qu'on veuille y mettre une belle boiserie neuve et qui soit des plus richement ouvragées?
— On veut y mettre une boiserie neuve et richement ouvragée ?
— Que t'importe surtout qu'on t'aie choisi pour l'exécuter?
— On m'a choisi pour l'exécuter? fit le pauvre sculpteur en changeant de couleur, tant cette nouvelle pour lui si indifférente l'avait remué.
— Sans doute, reprit le marchand, et de plus, M. le trésorier devait venir aujourd'hui chez toi pour te prier
de terminer l'ébauche que tu as là et qui devait être placée dans une belle niche dorée au-dessous de Tautel ; pour le tout il était question de te donner 500 ducats, sans compter l'honneur que tu aurais tiré de tout ce travail, mais tu aimes mieux t'en aller et abandonner tes amis ; adieu, et à revoir dans une vie meilleure.
— Ah çà ! on commence donc à me rendre justice, fit le sculpeur sans répondre à l'ironie du marchand : mais dis-moi, mon bon Ambrosio, crois-tu que je sois capable d'exécuter cette boiserie, car il parait que Ton veut quelque chose de magnifique ?
— Toi, capable de quelque chose ? Oui, hier, quand tu n'étais pas fou; mais aujourd'Jiui que la tête t'a tourné.
— Voyons, fit le malheureux, qui, en effet, était bien un peu menacé de perdre la raison par» ce bonheur qui lui tombait en bloc, quitte ce ton de moquerie et de reproche et dis-moi, là, la main sur la conscience, si tu ne me crois pas au-dessous de cette besogne ?
— Je te crois un si misérable artiste que j'avais une autre proposition à te faire ; mais je vois bien qu'il faut que je la reprenne, car elle ne saurait s'adresser qu'à un homme bien vivant et non à un moribond.
— Mais je ne veux plus mourir, répartit le tailleur d'images avec impatience; décidément M. saint Barnabe avait raison quand il me demandait comment, à trente-cinq ans, je pouvais être sûr que la vie n*eut
plus pour moi ni consolation ni espérance * et la Mort, avec toute la longue histoire qu*elle m'a conlée, ne m'avait pas persuadé grand'chose. Elle a fort bien prouvé les inconvénients d'être mort, mais elle n'a pas établi à beaucoup près, d'une manière aussi solide, l'inconvénient d'être vivant.
— Comment, tu as causé avec M. saint Barnabe et la Mort t'a conté une histoire? demanda avec étonnement Ambrosio Sodérini : pour le coup, mon garçon, j'ai peur que tu ne sois pas dans ton bon sens.
— Il est certain qu'il s'est passé ici cette nuit des choses extraordinaires, et je voudrais bien que tu m'en dises ton avis. Là-dessus, le sculpteur se mit à conter à son ami le projet de suicide qu'il avait eu, la manière dont il s'était tiré un coup de pistolet après avoir
' bu une bouteille de vin de Chypre, et la vision qui avait suivi.
Quand il euf écouté cette étrange histoire, Ambrosio demanda au sculpteur si ce n'était pas de lui qu'il tenait le vin qu'il avait bu.
— Sans doute, fit le tailleur d'images.
— Et tu as d'un coup mis à sec la bouteille entière?
— Je l'ai bue en trois verres dans l'espace d*un demi-quart d'heure.
— Alors tu devais être passablement ivre, car j'avais cru te faire un beau présent, et ce vin, que j'avais
* Voir le prologue.
DE MAITRE FABRIGIUS 267
acheté d'un brocanteur, était une méchante liqueur fabriquée avec du sucre et de Talcool, et pour en avoir bu un verre, il y a quelque temps, je fus étourdi à croire que je voyais danser la cathédrale.
— A ce compte m'étant grisé de ce poison, je n'aurai pas su diriger le coup qui devait m'envoyer dans Tautre monde, et m'étant endormi comme il arrive quand on a trop bu, avec la tête pleine d'idées funèbres, j'aurai rêvé jusqu'à l'heure où tu es venu me réveiller.
— Voilà qui n'est pas douteux, fit le marchand.
— Ainsi tu peux dire, cher ami, dit le sculpteur en serrant la main d'Ambrosio, que tu m'as sauvé la vie, car si j'avais été à jeun je me faisais sans pitié sauter la cervelle.
— Malheureux, s'écria Ambrosio ; voyez un peu le beau spectacle que j'aurais eu en venant ici ce matin ! Je frémis rien qu'en y pensant.
— Il n'est plus question de cela, repartit le sculpteur ; mais quelle est donc cette proposition que tu disais avoir à me faire ?
-— Ah ! ma foi, tout ceci m'a donné à penser, et je ne sais si je dois te dire maintenant ce dont il s*agissait. Rien n'est sûr avec des fous de ton espèce.
— Mais puisque je te disque l'envie de mourir m'est passée ; faut-il même te faire ma profession de foi ? Après cet avant goût que j'avais eu de l'autre monde, mon coup ayant manqué, je doute fort que j'eusse fait une seconde tentative.
— Parles-tu au vrai?
— Eh oui, et je passe bail tout à Theure, si l'on veut, pour vivre encore cinquante ans.
— Cela étant, je venais te proposer de te marier.
— Ambrosio, fit tristement le tailleur d'images, tu rouvres là une de mes plaies : tu sais bien le chagrin que j'ai eu de la perte de ma fiancée, et que j'ai juré de n'aimer plus rien après elle.
— Bien, si tu l'eusses perdue par la mort, et qu'eDe t'eût de son côté gardé sa foi ; mais puisqu'elle t'a trat* treusement abandonné , es-tu tenu de repousser l'amour d'une autre femme qui s'offre à toi?
— 11 y a quelqu'un qui m'aime ? demanda le scu^ fëur curieusement.
— Comme une foUe, et jusqu'à s*en rendre malade, nous découvrîmes cela hier, et nous n'en fûmes pas, à dire vrai, ma femme et moi, très-fâchés.
— Et qui donc est ce cœur charitable ?
— Une jolie fille, ma foi, bonne, douce, excellente ménagère, et qui a une dot bien rondelette.
— Mais son nom enfin ?
— C'est la fille d'un certain Ambrosio Soderini, l'un des riches négociants de Milan, et que tu honores de quelque amitié.
— Quoi! ta fille! dit le sculpteur dans le dernier des étonnements, la belle Mariana?
— Eh! mon Dieu, oui! Voilà de ces fantaisies de femmes ! Tu n'es pas autrement beau, pas autrement aimable, car ton humeur est plus souvent sombre que
gaie; mais tu étais malheureux, tu avais des airs mé* lancoliques, et puis, il faut bien en convenir, un certain talent qui promet de grandir encore ; la pauvre enfant s'est prise par là.
— Mon cher Ambrosio, dit le sculpteur, je te supplie de ne m'en pas vouloir, et de croire que je n'ai rien fait pour me ménager celte bonne fortune.
— Ne le sai&-je pas de reste, mais c'est justement pour cela que le mal est plus irréparable ; un amour mal partagé, et qui résiste à cette épreuve, c'est ce qu'il y a au monde de plus tenace. La pauvre enfant, en nous faisant sa confession hier, nous disait que tant qu'elle t'avait su engagé ailleurs, elle avait pu prendre quelque chose sur elle, mais depuis que tu es devenu libre, sa passion étant moins déraisonnable l'a dominée entièrement, si bien qu'elle en maigrissait à vue d'oeil, et qu'étant pressée de dire la cause de son dépérissement et de sa tristesse, elle a tout avoué à sa mère presque sans difficulté.
— Ambrosio, ce mariage ne peut pas avoir lieu : veux-tu que je quitte la ville, que je passe en France, veux-tu que je me tire ce pistolet dans la tête pour t'ôter le souci que je te donne en ce moment?
— Je veux que tu épouses ma fille, ne te l'ai-je pas dit déjà.
— Mais c'est impossible; un pauvre diable comme moi épouser Tune des plus riclies héritières de Milan !
— Cest justement là ce qu'il faut ; elle aura de la fortune pour deux.
— Mais cela ne se fait pas ainsi d'ordinaire» et certes tu ne devais pas penser à un gendre comme moi ; tu cèdes en ce moment-ci à une nécessité; tu es un malheureux auq,uel, Sc'ins le vouloir, je demande la bourse ou la vie ; mais moi, je ne dois pas vouloir que ma scélératesse réusisse ; ainsi je refuse, et ce soir je serai bien loin. J
— Écouie-moi, dit alors Ambrosio; veux-tu que je te dise ton fait : Tu es un orgueilleux, un homme vain et sans cœur, qui te croirais déshonoré si tu tenais ta fortune de la main d*une femme; et pour ne pas manquer a ce que tu appelles tes principes, tu laisserais mourir une pauvre innocente qui n*a commis que la faute de te trop aimer. Je te Connais si bien^ vois tu, que si dans ce moment je n'avais vu ta chance tourner, je n'aurais pas même osé venir te parler de mon projet. Est-ce que tu n'as pas fait tes preuves, est-ce que vingt fois tu n*as pas refusé ma bourse que je t'offrais, est-ce que je ne sais pas bien que tu aurais mieux aimé expirer de faim au coin d'un carrefour que d'accepter les bienfaits d'un ami? Mais j'avais pensé que, recevant aujourd'hui la nouvelle que tu allais être chargé d'importants et fructueux travaux, tu consentirais & une union dans laquelle ton talent, j'en ai d'avance l'assurance, finirait par apporter l'équivalent et bien au delà de la dot de ma fille. C'était encore trop présumer de toi, tu ne peux môme souffrir qu'on te fasse quelque avance sur ton avenir; je me le tiens pour dit et je n'insiste plus. Je m'en vais faire savoir à
Mariana qu*elic n'a plus qu*à tomber en consomption et à mourir. Ah ! c*est une bénédiction du ciel que des amis comme toi.
Pendant qu'Ambrosio parlait ainsi, le pauvre sculpteur, en proie k une émotion toujours croissante, sentait son cœur se gonfler et ses yeux se remplir de larmes; à la fin, éclatant en sanglots, il se précipita dans les bras de son ami en s*écriant :
— Mon Dieu I mon Dieu ! d'un seul coup tant de bonheur ! Hier au soir je rentrai ici avec une pensée forcenée, et il n'a pas tenu à moi que je ne commisse le crime que je méditais, et, au lieu de me punir, le ciel m'accable de ses bienfaits.
— Le ciel ne fait que s'acquitter, répondit Ambro- 8io. Tu as longtemps lutté avec courage, tu n'as pas imité le charlatanisme et l'impatience de quelques-uns de tes confrères, qui veulent que leur siècle s'acquitte avec eux lorsqu'à peine ils ont commencé leur œuvre; tu as patiemment attendu ton heure, et c'est seulement quand tu as cm voir qu'elle n'arriverait jamais que tu as été pris d'un instant de découragement. Dieu n'a pas voulu que tout le passé fût perdu pour toi, il t'en a tenu compte, et il ft conservé pour être un grand exemple à ceux qui souffrent et qui attendent : ils sauront désormais par toi qâe c'est précisément le lendemain du jour oti l'on succombe au désespoir, que la consolation, laquelle depuis longtemps était en route, arrive enfin et vient frapper à la porte. Tout est donc bien. Maintenant, viens consoler une autre affligée et
apprendre à Mariana que tu consens à être son mari. j
— Ambrosio, dit alors le sculpteur avec solennité et > en serrant les mains de son ami, je te promets de la rendre heureuse.
— J'y compte bien, morbleu ! reprit le marchand. Gela dit, ils sortirent, et en revoyant les rues de la
ville et tous les lieux auxquels il avait cru faire un .j étemel adieu, le sculpteur se sentait quelque chose de cette joie ineffable qu'éprouve un convalescent au sortir d'une grande maladie.
En les voyant entrer, la belle Mariana rougit prodigieusement et fut se cacher dans sa chambre, dont à grand'peine sa mère la fit descendre. Le sculpteur ç lui tourna assez gauchement un compliment pour lui demander s'il était vrai qu'elle n'eût pas de dégoûta le prendre pour époux. La jeune fille, charmante hypocrisie, répondit qu'elle ferait volontiers à ce sujet ce i qui plairait à ses parents. Pendant une quinzaine, les j fiancés se virent tous les soirs, et le sculpteur mit si bien ce temps à profit, que le jour de leur union arrivé, son amour, quelque retard qu'il eût sur celui de Mariana, était cependant peut-être le plus ardent et le plus dévoué des deux. •
Il exécuta avec le talent qu'on pouvait attendre de lui la statue de la Notre-Dame dont il avait reçu la commande, et la riche boiserie delà chapelle de Saint- Barnabe. Bientôt d'autres travaux lui vinrent en foule, et, ne se contentant plus de sculpter le bois, il aborda le marbre, où il ne réussit pas moins heureusement.
Étant parvenu à une vieillesse assez avancée, il a laissé dans l'école milanaise un nom des plus considérés, à savoir celui de G. F. Rusiicci; et voilà comment une contrefaçon de vin de Chypre a renoué la chaîne d'une existence prête à se rompre et donné lieu à la singulière narration que nous terminons ici. Qu'on juge un peu de ce qu'aurait fait une bouteille du même vin, naturel et non frelaté !