‹ Le capitaine LambertChapitre 41 sur 42 · CHAPITRE VU · texte numérisé non relu

CHAPITRE VU

Chemin faisant, Tex-valet de mattre Fabricius essaya de lui rafraîchir la' mémoire en lui racontant les choses les plus remarquables advenues durant le temps qu'il était à son service. Il lui dit quels étaient les tableaux qu'il avait alors exécutés, les maîtresses qu'il avait eues, les chagrins qui étaient venus le visiter, parmi lesquels il cita une grande maladie qu'avait faite sa mère, car notre peintre l'avait encore vivante, quoiqu'il ne se la rappelât pas le moins du monde. 11 tâcha également de lui raviver quelques souvenirs de son enfonce, non pas qu'il eût été témoin de ces faits, mais pour les avoir plusieurs fois entendu raconter par

maître Fabricius lui-même. Tout ce retour dans le passé fut inutile, et ces faits, racontés au ressuscité, lui pro* duisaient'le même effet que s*ils eussent concerné tout autre, et non lui-même; il fallait quelque chose de plus frappant que des paroles pour lui être un anamnétique efGcace, et qui lui restituât le sentiment de son moi.

Cependant les voyageurs approchaient de Liège; bien longtemps avant de franchir Tenceinte de ses murailles, cette ville étant en établissements religieux une des plus riches qui existent, on aperçoit «es nombreux clochers formant au^essus des habitations une sorte de forêt aérienne; en sorte que maître Fabricius demeura frappé de ce spectacle, et commença de transporter aux objets extérieurs Tattention qu'il avait jusque-là prêtée aux souvenirs dont on l'entretenait.

Cétait le soir, et l'heure de TAn^elus étant venue à sonner, en un instant tous ces sveltes monuments prirent une voix, et les cloches qui y font leur demeure, se répondant sur tous les tons, semblèrent dire è mattre Fabricius, dont on aurait pu croire qu'elles saluaient le retour : Ne reconnais-tu pas d'anciennes amies ?

Bientôt la même question lui fut faite par tous les objets qui l'environnaient; car, quelque rapides que soient les changements que la main du temps apporte h la face des cités, il ne s'était point écoulé assez de jours depuis le moment où il avait quitté sa ville natale pour qu'elle put être facilement méconnue par lui. Les maisons des faubourgs, les murailles avec leurs fossés et leurs bastions, les arbres qu'il avait laissés de-

bout à son départ, et le grand fleuve de la Meuse qui, avant de traverser majestueusement Liège, se grossit des eaux de la VeêdrCy de VOurthe et deVAmblève^ tout avait gardé le même aspect et conspirait à réveiller dans cet enfant prodigue les souvenirs de ses jeunes années. 11 y a dans Tair de la patrie une senteur si énergique et si pénétrante qu'elle ne se perd plus, et, si on pouvait ainsi parler, qu'elle ne se prescrit pas au coeur de l'homme, une fois qu'il en a été imprégné, quels que soient d'ailleurs le temps qui s'est écoulé, et les événements qui se sont superposés. Aussi, bien que mattre Fabricius ne pût reconnaître avec sa mémoire la ville où il avait pris naissance, U eut de sa présence comme un instinct et un avertissement intérieur qui commença de renouer avec sa vie présente la chaîne de son existence passée.

L'espèce de foi qu'il se sentait reprendre en lui-même 8*accrut encore de l'émotion que lui causa l'aspect de la maison paternelle, lorsque la voiture qui l'avait amené s'arrêta à sa porte. Au même moment, sa mèro et une vieille domestique qui l'avait élevé vinrent le recevoir, et si la vue de ces deux femmes qui l'embrassaient en pleurant de joie ne dissipa point entièrement ses doutes, elle lui donna du moins grandement à penser; mais, chose étrange et qui doit bien conseiller la modestie à l'intelligence et à l'àme humaines, un témoin auquel il dut accorder plus de créance qu'à sa propre inspiration intérieure, qu'à la mère qui l'appelait son fils, qu'aux amis qui s'empressaient en foule

pour le féliciter de son retour, ce fut un pauvre chien rogneux et paralytique qui se traîna hors de Técurie où il achevait de mourir, et qui vint saluer en lui le mattre du logis. Cette dernière épreuve, en effet, était décisive : l'instinct de la patrie, Tinstinct de la famille, rattachement des amis qui le reconnaissaient, tous ces sentiments pouvaient être autant d'illusions décevantes, car on a vu des mères, des amis, des épouses, se laisser tromper par des imposteurs, mais jamais on n*a vu un chien prendre un autre pour son maître. Ici donc le jugement de la brute était infaillible, et maître Fabricius, nonobstant la rébellion de sa mémoire, ne crut pas pouvoir plus longtemps douter de lui-même et s'accepta pour ce qu'il était.

II eut une autre raison de se continuer cette créance, lorsque le lendemain, conduit à son atelier, il retrouva en présence de ses cartons, de ses ébauches et de plusieurs œuvres achevées, la même émotion dont l'avait saisi le tableau qu'il avait vu à Bruxelles. Une autre expérience lui était encore facile à faire : s'il était bien maître Fabricius il devait savoir se servir du pinceau, et en effet, s' étant mis à son chevalet et ayant essayé de peindre, il fut étrangement surpris de se sentir une facilité de main, une justesse de coupd'œil» une entente du dessin et de la couleur même supérieurs à ceux qu'il avait possédés autrefois. C'est là, du reste, un phénomène très-connu des gens qui ont exercé quelqu'art manuel; souvent, après en avoir durant un temps suspendu la pratique, quand ils re-

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viennent à la reprendre, au lieu d*avoir perdu quelque chose, ils se trouvent avoir progressé, comme si le champ de Tart avait aussi ses jachères et qu*il y ait du bénéfice à le laisser parfois reposer.

Cependant, suivant les ordres donnés par M™« Marguerite, révéque de Liège avait été avisé du crime commis à Verviers sur mattre Fabricius. Immédiatement il donna ordre è son officiai de le rechercher, et dansTenquête qui fut faite à ce sujet toutes les traces du chemin qu'avait suivi le cadavre pour arriver jusqu'au cabinet d'histoire naturelle de Louvain se retrouvèrent si complètement, que cet ordre de preuves aurait pu suffire pour convaincre notre peintre de son identité.

Les premières poursuites se tournèrent vers Laurent Brichard, et il n'y eut au début de la procédure aucune difficulté. A ce moment, ledit Laurent Brichard avait quitté le monde, et ceci dans des circonstances qui, après le retour à l'existence de maître Fabricius, parurent fort extraordinaires, mais que je puis, moi la Mort, expliquer tout naturellement.

Le jour et à l'heure même oii le peintre ressuscitait h Louvain, le drapier mourait à Verviers, et en même temps, cet enfant dont je vous ai parlé, et qui par un regard de M™« Brichard avait contracté la ressem* blance et jusqu'au teint de la momie, reprenait sa couleur naturelle. Voici comment cela s'était fait.

Quand on vint m'avertir que je devais restituer à la vie mattre Fabricius je criai bien fort, mon goût n'étant

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pas à rîeQ rendre ce que je me suis une fois approprié et mon droit étant si clair que, si j'eusse voulu m'y entêter, le miracle n'aurait pas pu avoir lieu. Alors on transigea, on me dit qu'à la place de la victime je pouvais prendre le meurtrier, ce qui ferait toujours mon compte et ne me forcerait pas à rien changer au chapitre de mon avoir. J'acceptai cet arrangement, et au moment où je laissai échapper le peintre de mes mains, j'y fis entrer, par un coup d'apoplexie, le drapier. Cependant, par la force de la sympathie, sa fille perdait la hideuse couleur qu'elle avait empruntée à maître Fabricius, qui lui-même l'avait secouée en se ranimant.

• Laurent Brichard, comme vous venez de le voir, étant par son décès à l'abri des recherches de la justice humaine, sa veuve ne fit aucune difficulté de raconter les circonstances du meurtre, et d'elle on passa à l'avocat Badoire, auquel on demanda ce qu'il avait fait du cadavre qu'il s'était chargé de dépayser.

Le tour qu'il avait joué aux larrons étant assez plaisant et lui laissant jouer le rôle d'un homme adroit et inventif, maitre Badoire ne cela rien de son aventure nocturne, mais les voleurs de lard n'ayant pu être retrouvés, on aurait à cet endroit perdu la piste, si l'avocat n'eût indiqué Thôtelier du Chat qui pêche comme pouvant probablement donner des nouvelles du malheureux qui avait dû être porté chez lui.

A son tour, l'hôtelier pressé de questions, avoua le tour qu'il avait joué au cocher de l'abbaye Saint-Jeaa-

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des-Buî8. Ce cocher, mandé devant la justice, raconta l'enlèvement de la demoiselle qu*il avait cru conduire, et déclara le dépôt qu'il avait fait, en se sauvant, chez le chirurgien.

Parvenu à ce point de la procédure, Tofficial qui la dirigeait put constater par lui-même la sincérité des renseignements qui lui étaient donnés dans le moment ; carie frère de la religieuse, qui était comme vous vous le rappelez son cousin, n'avait pas manqué de lui raconter la singulière méprise qu'il avait faite en enlevant un cadavre au lieu de sa sœur. Se voyant si bien sur le chemin de la vérité, notre juge poussa en avant avec une nouvelle ardeur et fit comparaître devant lui le chirurgien.

Celui-ci avoua sa complaisance pour la Francischina; la courtisane ne dissimula pas sa visite aux fourches patibulaires, et le gardien de ce lieu funèbre raconta la manière dont deux capucins aidés d'un esprit étaient venus lui enlever un de ses pensionnaires.

A cet endroit, et juste au dénouement, un anneau de la chaîne se trouvait brisé. Le juif et le bohème n'étaient point connus de celui qu*ils avaient pris pour dupe; et, bien que toutes les présomptions fussent qte maître Fabricius était devenu, entre les mains de quelques méchants embaumeurs, Tobjet d'une industrie qui commençait d'être fort à l'index, la preuve testimoniale, qui avait été recueillie relativement à toutes ses autres métamorphoses, manquait pour établir et pour expliquer son dernier travestissement.

Mais la providence voulut que le bohème, qui, lors de la résurrection de la momie dont il savait mieux que personne le secret s'était éloigné fort précipitamment de Louvain, fut rappelé par l'intérêt qui, à lui seul, fait faire aux hommes plus de sottises que tous les autres réunis.

Cet homme avait laissé une maîtresse dont il ne put supporter Téloignement, et au bout de quelque temps, se fiant sur son habileté à se servir de toute sorte de déguisements, il osa bien reparaître dans la ville où s'était accompli le miracle qui aurait dû le combler d'épouvante, s'il n'eût pas été un abominable païen. Mais l'antiquaire qu'il avait trompé, et qui depuis le moment où fut découverte la supercherie dont il avait été victime, n'avait cessé d'être en but aux railleries et quolibets, sut se venger en reconnaissant son vendeur sous son habit d'emprunt et le fit arrêter. Une fois sous la main de la justice, au moyen de la question on sut bien faire avouer à ce misérable ce qu'on voulait apprendre de lui : à savoir, que le pendu dérobé aux fourches patibulaires était le même qu'il avait travesti en momie ; il poussa même la franchise jusqu'à faire connaître que le juif, son complice, était à Amsterdam, où l'on sut s'assurer de sa personne.

La procédure étant ainsi complète, l'offîcîal prononça sa sentence : tous les gens qui avaient eu entre les mains le cadavre de maître Fabricius, et qui, au lieu de dénoncer le meurtre et de lui donner une honorable sépulture, se l'étaient passé de main en main, furent

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sévèrement admonestés et condamnés à une amende. Il fut un instant question, pour le chirurgien, là courtisane et le gardien des fourches, qui avaient sciemment infligé au mort un traitement fort odieux, de leur appliquer une peine beaucoup plus forte ; mais la Francischina^ qui avait des protections sans nombre et les plus beaux yeux du monde, sut apaiser Torage, et, à sa considération, ses deux complices ne furent pas punis plus rigoureusement qu'elle-même, qui en fut quitte, comme tous les autres, pour le blâme, et une somme qu'elle dut débourser. Quant au juif et au bohème, ce iut tout autre chose ; leur cas était particulièrement grave, car on pouvait dire qu'ils avaient commis sur la personne du peintre une sorte de second meurtre ; et d'ailleurs un soupçon de sorcellerie se mêlait à leur affaire, sans compter leur religion, qui était, au bohème, de n'en avoir aucune, et au juif d'en avoir une qui, dans tous les temps et dans tous les lieux, fut singulièrement décriée. Us payèrent donc pour tous, y compris l'auteur de la tragédie, Laurent Brichard, etfurent condamnés à être brûlés vifs en la place du Haut-Marché, à Liège, tandis que l'ancien valet de maître Fabricius, qui avait mis sur la voie de la vérité, fut au contraire publiquement déchargé de l'accusation précédemment portée contre lui, et décidément innocenté.

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