‹ Le capitaine Maubert. La clef de cristalChapitre 2 sur 7 · LES DEUX CONFIDENCES · texte numérisé non relu

LES DEUX CONFIDENCES

La nuit qui suivit fut d'une sérénité ravissante. Constance en passa unegrande parlie à la croisée pour découvrir, à la lumière si douce et si égale de la lune, l'endroit de la forêt où elle et Francis s'étaient égarés dans la journée. Les heures s'écoulaient, et elle ne se lassait pas d'attacher son regard sur un bouquet d'arbres d'un vert mélancolique. C'est sous ces arbres qu'elle avait entendu ces mots : « Constance j'avais quelque chose à vous dire. »

Constance avait, à ce doux moment de sa vie, seize ans, âge un peu trop déprécié depuis que les femmes ont indéliniment reculé les limites

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des tendres erreurs. On aurait bien dû cependant ne pas leur sacrifier entièrement ce qu'on appelait, avant cette Révolution dont tout n'est pas à blâmer, l'âge des amours, le printemps de la vie, expressions surannées sans doute, mais s'appliquant à une chose qui ne vieillira jamais, la jeunesse. Qu'ya-t-il déplus vieux que les roses, le lis, l'innocence, le premier amour, le premier baiser? Indulgence donc pour tout cela I usons de générosité envers ces vieilleries auxquelles nous avons cru, et auxquelles on croira encore longtemps après nous. C'est un tort de n'avoir pas tout de suite trente ans, mais quel grade bien mérité ne s'acquiert pas avec les années? Les grands maréchaux du sexe ont commencé par être conscrits.

Constance avait seize ans ; on aurait à coup sûr trouvé mieux pour représenter l'époque fleurie à laquelle elle touchait; car elle n'était ni frêle, ni blonde ni délicate. Sa taille cependant était flexible, son cou dégagé portait une tête du plus beau type créole. Sur ses lèvres épaisses, et renversées comme les bords roses et veloutés d'un champignon des bois, se peignait l'éclair bleuâtre d'un duvqt gracieusement viril ; ni aquilin ni relevé, son nez un peu fort avait l'épatement des races du Nord. Là où elle était belle et digne

d'exercer la plume de l'écrivain, c'était à la partie supérieure du visage : quand son regard doux lançait une étincelle lumineuse, il en restait longtemps le souvenir dans la mémoire. Le blanc de ses yeux était doré, par on ne sait quel mélange du sang, qui se remarque chez quelques femmes douées d'une grande beauté. Ses cheveux étaient d'un noir qu'il ne faut comparer à rien; carchaque belle chevelure noire ou blonde a son ondulation, son velouté, son caractère, qui ne se reproduisent jamais sur une autre tête. Le teint de Constance n'était pas beau, excepté pourtant pour les peintres. Il était chaud, brun, et parfois d'un sombre métallique, quand quelque peine troublait sa santé, banne mais inégale. Elle avait de fort jolies mains; rien n'était charmant, tout le monde en convenait, comme de la voir occupée à croiser le grand cachenrîire blanc de sa mère, lorsque l'hiver elle s'en enveloppait auprès delà cheminée.

Madame de Rétal, qui n'avait pris ce nom qu'en devenant la femme de M. de Rétal, son second mari, ne portait aucun attachement à sa fille aînée, Constance, son unique enfant du premier lit. Deux causes, l'une assez romanesque, l'autre fondée sur l'intérêt, produisaient chez elle cet éloignement. Constance avait été mise en nour-

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rice fort loin de Paris, dans un hameau de la Picardie, où sa mère n'était allée la voir qu'au bout de deux ans et demi, et par suite*d'une circonstance tragique. Le feu ayant, une nuit d'hiver, dévoré le hameau, la nourrice et une petite fille qu'elle avait du même âge que l'enfant de madame de Rétal périrent étoulTées dans les flammes. Quand madame de Rétal, avertie du malheur par le curé de l'endroit, se fut rendue dans la chaumière à demi consumée, elle n'y trouva qu'une femme étrangère, berçant un enfant brûlé au visage et aux mains, presque défiguré. Cette petite fille était-elle bien la sienne? n'était-elle pas celle de la nourrice? tel fut le doute soudain dont elle fut saisie en ne rencontrant auprès d'elle, au milieu des cendres, aucune personne en position de lui dire la vérité sur ce point. Les gens consultés par elle avaient toujours entendu la nourrice donner le môme nom d'amitié à l'une et à l'autre enfant ; son mari, d'ailleurs, était si dur, si sauvage, qu'ils osaient rarement venir la voir. En emportant sa fille avec elle, madame de Rétal resta dans la môme obscurité.

Une bonne mère n'aurait pas connu cette anxiété, car elle ne serait jamais demeurée deux ans sans aller voir son enfant.

Elevée au couvent, Constance éprouva, en re-

cevanl une éducation étroite et solitaire, les premiers effets de l'indifférence maternelle. D'autres chagrins lui étaient réservés. M™® de Rétal devait sa position nouvelle à son second mari. S'il n'était pas riche, il possédait du moins une aisance suffisante, et les enfants qu'elle avait de lui fondaient des espérances certaines sur les parents de sa branche. Les frères de M. de Rétal, tous riches, presque tous célibataires, ne comptaient d'autres héritiers que leurs neveux. Il ne s'agissait que d'attendre avec patience la mort de ses oncles opulents. Jusque-là, on vivait modestement à la campagne. Ainsi, tous les enfants de M'"'' de Rétal, excepté Constance, ne craignaient rien de l'avenir. Constance seule, quoique l'aînée de la famille, n'avait pour espoir que le mariage : mais qui voulait, à cette époque ambitieuse, d'une fille pauvre? qui serait allé la chercher, pour ainsi dire, au miUeu des bois?

Toutes ces considérations mettaient fort à l'aise M""* de Rétal pour faire à sa fille la confidence qu'elle lui ménageait depuis des années. Le moment lui parut enfin arrivé d'ouvrir cet entretien sérieux. Un malin elle appela Constance et s'enferma avec elle.

Peu de jours avant cette entrevue, Francis avait appris les intentions de son père sur lui.

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