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LES DEUX CONFIDENCES

Destiné par sa naissance et par son titre d'aîné à embrasser la profession des armes, il irait en étudier les éléments à l'école militaire de Bapaume; au bout de deux ans, il entrerait au service du roi dans quelque régiment. Cette détermination ne blessait en rien les goûts du jeune Gramayenne. D'un esprit méditatif, il entrevoyait déjà l'arme à laquelle il se vouerait de préférence : c'était le génie, beau côté delà guerre, sa face la plus intelligente. Il serait de ceux qui ouvrent aux armées des routes à travers les rochers, jettent en une nuit sur un fleuve rapide des ponts que n'écrasent ni les chevaux ni les canons, et qui disent, à une minute près, le moment où s'écrouleront les murs d'une forteresse perdue dans les nuages. Ils sont le cerveau de l'armée ; ils triomphent, et leurs doigts ne sont jamais tachés que par l'encre. Dès que son père lui eut révélé ses intentions, Francis n'eut plus d'autre pensée que d'en faire part à Constance. Ne seraitce pas, pensait-il, l'occasion que je cherche depuis deux mois, le motif bien simple et bien nati^rel de lui dire combien je vis dans l'espoir de demander un jour sa main, si véritablement elle m'aime? Il doutait qu'elle l'aimât ! Rien ne lui donnait cette conviction. Et pourtant elle évitait depuis l'après-midi passée avec lui au bois de

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Vincennes, toute promenade loin de la maison; elle refusait constamment de l'accompagner sur l'épinelte quand il exécutait sur la flûte quelque morceau de musique, alors si à la mode, du célèbre chevalier Gluck ; elle s'était aperçue qu'elle tremblait en l'accompagnant, et qu'il passait toujours quelques notes dans les endroits pathéthiques.

Constance avait mis, toutefois, de côté cette réserve excessive depuis son entretien secret avec sa mère. Pour peu que Francis eût cherché à la retenir près de lui dans les rares occasions où leurs parents les laissaient seul à seul, elle y aurait maintenant consenti volontiers. Sa position était changée : auparavant, elle ne pouvait que s'exposer à entendre de la bouche d'un jeune homme des paroles dont elle pressentait tacitement et avec une intelligente pudeur la signification; à présent, elle apportait elle-même le prétexte d'une entrevue nécessaire, décisive. Francis l'écouterait, et n'aurait ni le temps ni la volonté de penser à lui, en recevant la confidence que Constance cherchait à lui faire, loin des oreilles indiscrètes des enfants, si terribles à toutes les époques; loin des yeux des domestiques, si vertueux toutes les fois qu'il s'agit de dénoncer. Mais quelque envie qu'ils eussent l'un et l'autre de se

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rencontrer quelque part dans l'ombre, ils ne parvenaient pas à se trouver dix minutes ensemble; et cependant s'écoulait la dernière semaine qu'ils devaient encore passer à Saint-Mandé avant de rentrer, elle, au couvent des Sœurs-Grises de la rue du Temple, lui, avant de partir pour l'école militaire de Bapaume, où décidément il se rendait.

Tout conspirait contre eux. Un jour les gros orages d'automne rendaient impraticable le petit sentier sablonneux tracé entre les deux propriétés.

Le lendemain, c'était la visite d'un ami de Paris, qui dévorait les heures où une famille avait l'habitude de se rendre chez l'autre : nouvelle journée perdue! Si, le lendemain, les Gramayenne et les Rétal avaient arrêté de dîner ensemble, le dîner empiétait tant sur la nuit, qu'en se levant de table on allait se coucher. Enfin, la semaine était sur le point de finir sans que le hasard eût favorisé une seule fois ces deux enfants, si tourmentés tous les deux de se dire^ l'un le secret de sa peine, l'autre celui de son bonheur.

Il ne leur restait plus pour se voir que la soirée du dimanche au lundi.

De fondation, lorsqu'il faisait beau l'été, les deux familles allaient pas à pas, après le souper, car on soupait alors, — la Révolution a proscrit un repas qui n'est plus revenu, — de Saint-Mandé à Vincennes à travers le bois, et l'on s'arrêtait chez M. le gouverneur du château, non pas dans le fort même, c'eût été contre l'ordonnance qui régit (a. matière, mais dans un petit pavillon extérieur où il invitait ses voisins, qui étaient un peu ses sujets, à prendre des rafraîchissements.

Francis et Constance, chacun à part, fondaient un grand espoir sur cette promenade nocturne à l'air libre-

Les deux familles réunies soupèrent comme do coutume dans la salle verte, pièce d'été, dont les croisées s'alignaient sur la cour, cette cour assombrie et rafraîchie par de si beaux lierres; mais après le café, luxe qui commençait à devenir «ne des nécessités delà petite noblesse, sans être encore passé dans les mœurs bourgeoises, au lieu de se lever et de donner le signal de départ pour la promenade à Vincennes, le marquis de Rélal, — c'est chez lui qu'on avait soupe, — proposa au comte de Gramayenne une partie de dames. Une partie de dames ! Les deux jeunes gens frémirent. Tout le monde savait, mais eux seuls savaient mieux que tout le monde, ce que signifiait cette terrible proposition. Une partie de dames voulait dire huit, douze, vingt parties de dames; cela ne représentait pas une heure de martyre — car on va voir que c'était un martyre pour les assistants — mais la moitié, quelquefois les trois quarts de la nuit.

On apporta le damier; on le plaça à l'endroit où était la table, et à peu de distance de la croisée, qui resta ouverte; quatre flambeaux furent posés sur la table. Il était sept heures environ. Il n'existait pas de rivalité plus acharnée que celle de ces deux hommes lorsqu'ils étaient face à face devant un damier; ils ne se connaissaient plus;

leur ancienne amitié, leur intimité de voisinage, <lisparaissaient et faisaient place à tout un sj^stème de diplomatie, qui commençait par des politesses infinies et qui finissent par des coups de canon. Évidemment plus fort au jeu de dames que son antagoniste, et d'un naturel plus conciliant, M. de Cramayenne avait un étrange duel à soutenir contre le marquis de Rétal dès que ces sortes de rencontres s'engageaient. Suppléant à l'habileté qui lui manquait par de la fanfaronnade et de la colère, M. de Rétal, qui comptait toujours sur une revanche éclatante, mais toujours en retard, comme toutes les revanches éclatantes, voulait, exigeait que les deux familles, trop convaincues de son infériorité, fussent témoins deson triomphe. Jusqu'aux enfants, jusqu'aux malheureux enfants, étaient obligés d'assister au triomphe de M. de Rétal, et d'entrer dans la joie de son succès. Malheur à qui bâillait! malheur à qui parlait tout bas! malheur à qui faisait le mouvement de se lever pour sortir ! C'était ce que, ■dans la famille, on nommait le quart d'heure de Néron.

On s'assit donc autour de la table qui formait le cercle, et laissait, entre elle et le mur de la croisée, un intervalle de la largeur de quelques pieds. Là venait se coucher Fly, le lévrier, à qui

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la facilité était ainsi ménagée de sauter par la croisée quand la partie l'ennuyait. Parmi ces pauvres victimes d'une inquisition dioclétienne, combien n'auraient pas voulu, en pareille circonstance, être Fly !

La partie commença : on fit silence.

Les deux jeunes gens se regardèrent et soupirèrent avec leurs yeux.

Quelque effrayé que fût M. de Cramayennedes conséquences d'une partie perdue sur l'esprit de i\L de Rétal, sa terreur n'allait jamais pourtant jusqu'à la lui faire gagner volontairement. Il tiemblait, mais il gagnait; aussi gagna-t-il au bout d'une demi-heure la première partie ; mais il fut universellement convenu qu'il ne devait sa victoire qu'à la clarté importune d'une bougie placée trop près des yeux de M. de Rétal, dont le sourire ironique n'annonçait rien de bon.

Au milieu de la troisième partie, M. de Cramayenne annonça un coup de quatre.

— Un coup de quatre! s'écria M. de Rétal en fermant les poings.

— Oui, monsieur le marquis, un coup de quatre.

— Mais je ne vois pas.

— Il est pourtant aussi visible qu'inévitable. '

— Inévitable, dites-vous !

La figure de M. de Rétal exprima une telle in-

dignation, que les deux familles tremblèrent de terreur. L'ouragan s'élargissait.

— En effet, se reprit-il, vous m'en prenez quatre. Quatre pions I c'est à ne pas y croire ! Et il donna un si violent coup de pied à Ply, qui dormait sous la table, que le chien, interrompu dans son sommeil, poussa un sourd gémissement.

Ici, il est de rigueur de rappeler que toutes les fois que M. de Rétal était en mauvaise humeur de jeu, il entamait sur le compte de l'infortuné lévrier une de ces récriminations qui aggravaient d'une façon désastreuse la partie de dames. Si l'on n'a pas oublié que le pauvre animal appartenait par moitié égale à la famille Gramayenne et à la famille Rétal, on comprendra la signification des propos tenus sur son compte par l'un de ses maîtres parlant à l'autre. Après le terrible coup de quatre, le marquis de Rétal dit d'abord en murmurant :

— Je ne sais pas de quoi vous nourrissez ce chien, mais il devient chaque jour de plus en plus hargneux.

— lime semble, repritle comte de Gramayenne, sans détourner son attention du damier, que que nous le nourrissons en commun.

— Mais il y a nourrir et nourrir, monsieur le comte.

— Monsieur le marquis, vous ne lui donnez pas de truEfes, que je sache.

— C'est possible, repartitle joueur malheureux, mais je ne l'engraisse pas non plus avec des coups de bâton. Mais vous allez à dame!... mais vous êtes à dame!... quoi!... à dame ! et Fly reçut un second coup de pied, et il poussa un second gémissement encore plus profond que le premier.

Constance avait laissé tomber son éventail : Francis se levait pour le ramasser. — Monsieur le comte, dites à votre fils qu'il renvoie à un autre jour ses procédés galants envers ma fille : ceci peut compromettre une partie à tout jamais. Francis, à demi levé, se rassit ; Constance laissa son éventail à terre. Pauvres enfants !

— J'ai gagné, dit tranquillement M. de Cramayenne ; et de trois !

— Vous, gagné ! je vous en défie ! Cela est vrai comme il est vrai que Fly est bien vu chez. vous. Ce chien est une victime : vos enfants l'irritent, vos domestiques le battent : on me l'assassine ; cependant ce chien vous garde, vous protège, vous défend.

Cette énumération de louanges données au lévrier par M. de Rétal, duquel il avait déjà reçu deux coups de pied, voulait dire tout simplement que le marquis avait perdu sa partie.

La quatrième commença.

— Je vous cède deux pions, dit en entamant le comte de Gramayenne.

Quels mots il avait prononcés! quelles offres il avait faites !

Il s'attira cette réplique : — Vous me cédez deux pions! c'est généreux, c'est beau, monsieur le comte, c'est du Louis XIV... Deux pions! le succès vous donne ce droit, cet avantage... Deux pions! sans doute vous êtes de force à cela; mais je ne les prendrai pas parce qu'au fond vous voulez m'humilier devant ma femme, mes enfants et mes domestiques. Je n'accepte point cette honte. Vous m'en offrez deux, je vous en offre quatre, moi! Savez-vous pourquoi vous gagnez? par l'unique avantage que vous avez sur moi de profiter de mes erreurs, tandis que je ferme les yeux sur les vôtres.

— Monsieur le marquis, répondit le comte de Cramayenne, legain au jeu découle de la prudence qu'on a et de celle que n'a pas l'adversaire.

Le jeu recommença. Soit que le comte de Gramayenne eût cette fois manqué de son habileté ordinaire, soit qu'il eût pris le généreux parti, mais c'était peu probable, de laisser croire un instant à son antagoniste qu'il aurait enfin une revanche, il lui fournit l'occasion de sortir vain-

queur de la quatrième lutte. Le marquis s'en aperçut avec une joie d'ivresse. 11 s'arrêta, il voulait humer lentement son bonheur... Un de ses plus jeunes enfants ayant exprimé, dans ce moment suprême, par un bâillement prolongé, l'intérêt qu'il portait h la chose. « Qu'on l'étouffé! » s'écria M. de Rétaî. « Avons, monsieur le comte », repiit-il.

Décidément la fortune revenait à lui. Le jeu de son adversaire s'éparpillait, tandis que pour le sien il s'ouvrait de tous côtés des perspectives superbes ; non seulement il devait gagner, mais gagner sans perdre la moitié de ses pions, comme un maître gagne un écolier. La pitié lui venait déjà. Il poussa un pion, et il dit timidement : — J'ai été trop vite, monsieur de Cramayenne, en vous accusant seul du mauvais naturel du lévrier ; j'aurais pu étendre le reproche plus loin; je sais chez moi des personnes qui n'ont pas toujours pour cet animal toutes les attentions désirables... Je vous prends deux pions... Après tout, les chiens se gâtent aussi par le? ".rop bons traitements dont ils sont l'objet... Je vous prends encore celui-ci... Vous ne passez pas personnellement pour le haïr ; d''ailleurs il est à vous comme à moi... Je vous souffle celui-ci... Fly, il est juste aussi de le dire, n'a pas de déPauls ; s'il

mérite parfois le reproche d'être hargneux, il ne dort jamais la nuit; c'est une bonne sentinelle queFly... A dame I

A force d'entendre répéter son nom, Fly, dont le sommeil, pour des causes déjà dites, n'avait pas suivi un cours très régulier, se lève tout à coup, saute sur le damier. La mêlée fut horrible; pas un pion ne garda sa place. M. de Rétal n'est plus un homme, il ne se connaît plus ; il saisit le lévrier par les deux oreilles, et sourd aux aboiements tantôt menaçants, tantôt plaintifs qu'il excite, on dirait qu'en ce moment il veut faire deux parts de l'animal, sur lequel iljn'a réellement que la moitié d'un droit de propriété. Personne n'osait apaiser ce nouveau gladiateur; chacun redoutait d'approcher du groupe criant et aboyant.

Ce fut dans ce moment bouffon, comme presque tous ceux oùj se décident les plus graves événements de la vie, que Constance, prenant la main de Francis, lui dit tout bas : — Demain je rentre au couvent, et c'est pour ne jamais en sortir. Dans un an je prendrai le voile, je serai sœurgrise... Promettez-moi d'être là le jour oti je prononcerai des vœux éternels. — Constance, j'y serai.

Fly n'avait dévoré que la moitié de la culotte du marquis de Rétal.

Tandis que la carriole affectée au service des deux maisons de Saint-Mandé ramenait Constance de Rétal au couvent de la rue du Temple, M. de (jramayenne et son fils montaient, à Paris, dans la,diligence d'Arras, ville principale d'où ils se rendraient ensuite à Bapaume. Afin de dégager Francis des sombres pensées où il le voyait plongé, M. de Gramayenne lui montrait, lorsqu'ils s'arrêtaient aux localités intermédiaires, et l'on s'arrêtait souvent à cette époque peu renommée pour la facilité des voyages, l'agitation

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universelle des gens, tous s'entretenantde la prochaine ouverture des États-Généraux. Depuis des siècles aucun événement politique n'avait, en France, intéressé tant de monde à la fois et d'une manière si vive. On semblait en deviner la portée immense, particuliôre; car ce n'était pas la première fois que la France allait exposer ses griefs par des organes choisis dans chacune de ses provinces. L'importance passait les limites de la simple curiosité de voir réunir à Versailles des députés des trois ordres. C'était le frémissement d'une catastrophe inconnue sur le point d'éclater; une vibration électrique courait à la surface des nerfs d'une nation exaltée au plus haut point. A chaque angle des places publiques la noblesse se consultait entre elle et désignait du doigt le clergé, qui allait aussi par groupes et se recueillait ; plus haut en paroles, plus nombreux, le peuple se comptait aussi, et s'entretenait du grand concile appelé à Versailles.

Quoique M. de Cramayenne ne fût pas un de ces hommes prophétiques qui virent du premier coup où tendait cette démonstration qu'il était facile de ne pas provoquer, il voyait avec appréhension tant d'antipathies, tant de haines si longtemps comprimées s'unir, se confondre, prendre le même chemin, se rendre à la même ville, se

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donner rendez-vous dans la même salle. Au bout de chacune de ses réflexions, il prenait la main de son fils et lui disait : « Quoi qu'il arrive, mon fils, aimez bien, servez toujours, défendez jusqu'à la mort votre roi. »

Tous les rois de la monarchie auraient été en cause, que Francis n'en aurait pas moins pensé à la maison blanche de Saint-Mandé, qu'il ne pouvait éloigner de son souvenir ; aux douces heures passées dans la cour des lierres, l'aprèsmidi dans le bois de Vincennes ; à Constance, toujours à elle ; à ses dernières paroles, le soir de leur séparation. Ces paroles, il ne cessait de les répéter ; il n'osait y croire. Quoi I le voile de religieuse, des vœux éternels, une grille entre elle et lui! Alors son cœur montait, s'enflait comme la mer, ses yeux se remplissaient de larmes, et d'une main émue il abaissait la glace de la voiture pour respirer l'air doux de la campagne.

Ils arrivèrent à Arras vers les quatre heures du soir ; deux heures leur restaient encore pour se rendre à l'école militaire de ^apaume, oii Francis n'était pas fâché de s'enfermer avec une douleur à laquelle il n'osait se livrer devant son père. Mais à peine furent-ils descendus à l'hôtel des Trois-Clefs, que M. de Cramayenne dit à son fils de changer de costume, et d'apporter quel-

ques soins à sa toilette ; ils ne partiraient pour Bapaume que le lendemain. Ils étaient attendus le soir même chez M. de Kermaji, prévenu depuis huit jours de leur arrivée à Arras. Habitué à l'obéissance la plus stricte, Francis n'objecta ni les mauvaises dispositions d'esprit dans lesquelles il se trouvait pour se présenter chez un officier de marine dont il avait entendu vanter la haute capacité, ni la fatigue du voyage ; cependant il ne put se défendre d'un certain étonnement en pensant au silence gardé par son père tout le long de la route sur cette visite arrêtée tant de jours à l'avance. Sa toilette achevée, il se mit à la disposition de son père, qui, pour la première fois depuis qu'il le connaissait, examina si rien ne clochait dans son costume. D'où venait chez M. de Gramayenne cette crainte de voir son fils forfaire à l'élégance ? il releva avec complaisance le jabot de Francis, trop caché derrière le gilet de de satin ; il arrangea ses longues manchettes tuyautées qui tombaient sans grâce sur ses mains, et il lui dit ensuite de le suivre.

L'hôtel de M. de Kermaji occupait un terrain fort étendu, et ses dispositions intérieures répondaient au développement de la façade. C'était une propriété de famille, arrivée de races en races, éteintes ou dispersées, au chevalier de

Kermaji, ancien capitaine de vaisseau, qui l'occupait avec sa fille, Louisiane, sa fille unique, issue des Kervarec par sa mère.

L'empressement de M. de Kermaji à recevoir son hôte et le fils de son hôte, fut plein d'une cordialité tout à fait dans le caractère expansif du matin breton. Les deux amis se tutoyèrent, et cela mit bien vite à l'aise Louisiane et Francis, à qui les pères épargnaient ainsi les deux tiers au moins de ce chemin tortueux, scabreux, plein d'ennui, qu'on appelle une première entrevue. D'ailleurs, la fille du marin tenait de son père pour la franchise; c'était la confiance même sous les traits les plus remarquables. Belle, d'un jet olympique, quoique à peine âgée de seize ans; blanche comme du plus beau sang normand ou breton, quoiqu'elle fût née dans l'Inde, mais il est vrai de dire de père et de mère nés en Bretagne, Louisiane était une véritable enfant par l'enjouement, une enfant de douze ans. C'était vraiment un tort de l'avoir créée si belle avant le temps.

— Mon amij dit-elle en tendant la main à Francis, si vous n'êtes pas trop fatigué du voyage, je vous montrerai les dernières curiosités que M. de Kermaji, mon père, a reçues de l'Inde, deux beaux tigres avec leur collier d'or ; ils lui sont

envoyés par un prince de ses amis. Venez, je monterai l'un, et vous monterez l'autre.

— Ne vas pas trop les tourmenter, dit M. de Kermaji à Louisiane, en indiquant à Francis qu'il pouvait accompagner sa fille.

Dans l'Inde, où il avait pris part à toutes les batailles livrées aux Anglais sur mer et sur terre, M. de Kermaji avait reçu des princes de ces malheureuses contrées des présents considérables en récompense de ses services. Sa maison d'Arras, ville berceau de ses ancêtres, était devenue le dépôt des trésors qu'il avait rapportés. Les nattes fines, les tentures de cachemire, les fantaisies d'or et d'argent dont ces contrées fabuleuses sont fières, se voyaient partout. On croyait marcher à travers le palais d'un rajah, et son salon de réception avait la physionomie splendide et mystérieuse d'une pagode. Sur la cheminée, aux angles du salon, entre les croisées, s'élevaient hideuses, mais d'or massif, les divinités multiples de Brahma, aux colliers de pierres fines, aux yeux de diamants. C'étaient encore des vases en pierres transparentes, coloriées au Japon, remplissant l'e'^ijace d'une lumière verte et orange ; et sur des tables ciselées, des porcelaines de dimensions cyclopéennes, monuments de l'adresse exquise des Chinois. Toutes ces merveilles, si

belles pour les étrangers, perdaient tout leur prix aux j^eux de celui qui les possédait lorsqu'il songeait que, victime de son amour pour lui, sa femme, madame de Kermaji, était morte dans l'Inde oh elle avait voulu le suivre. Le climat l'avait tuée; mais sa bonté et sa grâce s'étaient continuées dans l'unique enfant qu'elle avait laissée à M. de Kermaji, la charmante Louisiane.

Il n'est pas de sorte d'amusements auxquels elle ne força Francis de prendre part avant l'heure du dîner.

Après avoir joué avec les jeunes tigres privés, elle voulut montrer à Francis comment se promènent les princes asiatiques et leurs fiancées. Elle appela, et des domestiques, la plupart attachés autrefois au service de son père lorsqu'il était dans l'Inde, accoururent, et elle se fît porter par eux, h côté de Francis, dans un riche palanquin de soie et de mousseline semées de gouttes d'or. Tous ces caprices de jeune fille étaient si spontanés, si naturels, qu'ils ne permettaient pas à la réflexion d'y supposer la moindre coquetterie cachée. C'était une enfant heureuse et qui ne comprenait pas que la vie fût autre chose qu'une récréation perpétuelle. Rien ne la gênait, ni son père, ni les habitudes guindées, ni une fausse éducation. Le marin l'avait laissée croîtra

à la grâce de Dieu, et n'en prenant pas plus de souci que d'un garçon. S'il eût continué à servir, il en eût fait un garde-pavillon jusqu'à vingt ans. Il l'avait habituée sans peine à monter aux mâts, et à veiller la nuit pendant la tempête. Dieu aime ces bons naturels-là, et quelquefois il couronne son œuvre en les privant entièrement de passions.

Francis, le mois passé encore élève en théologie au collège d'Harcourt, ne revenait pas de la surprise que lui causait ce caractère sans analogie avec celui des jeunes filles qu'il connaissait à Paris. On sonna le dîner, et elle alla s'asseoir près de lui à table sans plus de cérémonie.

— Voilà des mets français, dit-elle, et voilà des mets indiens qui vous brûleront le palais ; choisissez. Moi, je préfère les mets indiens. Essayezen, que je voie votre grimace. Allons, je vous en prie.

— Ceci nous fait vieux, mon bon Cramayenne, dit M. de Kermaji à son ami, en lui montrant les deux jeunes gens assis en face d'eux.

— Voyons, ma chère Louisiane, voudrais-tu entrer au couvent?

— Au couvent ! au couvent ! répondit Louisiane en bondissant comme si elle eût encore été assise sur le dos nerveux de son tigre.

— Entendons-nous, ma bonne amie, dans un couvent de Paris.-

— Voulez-vous me tourmenter, mon père ?

— Rassure-toi ; ce n'est point pour devenir religieuse.

— Et pourquoi donc, mon père ?

— Pour y achever ton éducation.

— Est-ce que je n'en sais pas assez ?

— Écoute-moi : notre bon Cramayenne m'a parlé d'un de ses amis, d'un de ses voisins de campagne, qui a placé sa fille dans un couvent de Paris, où elle est fort bien élevée. C'est une garantie pour nous. On lui enseigne la musique, le dessin, et une foule d'autres arts que tu aimes.

— J'aime encore mieux ma liberté.

— Mais, enfant, tu seras libre. Les couvents sont aussi, tu le sais bien, puisque tes cousines sortent de celui de Rennes, des pensions d'où l'on a la facilité de s'en aller tant qu'on n'a pas prononcé des vœux ; et, grâce au ciel, je n'ai pas envie que tu en prononces, ajouta M. de Kermaji en tendant la main à sa fille, qui, après l'avoir baisée avec autant d'étourderie que d'affection, répliqua :

— Mais, mon père cruel, pourquoi ce couvent ?

— Tu n'y resteras qu'un an.

— Pourquoi un an ?

Les deux amis se regardèrent et souriront.

Francis s'était abandonné à une longue distraction en entendant parler de couvent et de religieuse : son esprit était bien loin.

— Il faut donc qu'on te dise tout?

— Ah ! je commence à comprendre I reprit Louisiane; mais je ne comprends que la moMié.

— Enfin ! dit M. de Kermaji.

— Je sais, poursuivit Louisiane que mes deux cousines furent mises au couvent de Rennes, parce qu'il est d'usage, quand on a perdu sa mère, de passer au moins un an dans une maison ■çeligieuse avant de se marier. Mais...

— Assez ! interrompit M. de Kermaji en versant à boire à Francis, assez, ma fille, tu finirais par en savoir plus de la moitié.

Toute autre jeune fille, devinant si bien, eût peut-être baissé la tôte à ces paroles après lesquelles il ne restait pas beaucoup à apprendre, Louisiane se retourna vers Francis et le regarda avec un peu plus de curiosité et d'intérêt qu'auparavant.

Francis ne remarqua rien.

Comme M. de Kermaji supposa que ses hôtes avaient besoin de repos, il leur permit de prendre congé de bonne heure. Ils partirent et se ren-

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dirent à leur hôtel, qu'ils devaient quitter avant le jour, afin d'arriver de bonne heure à Bapaume.

— Gomment trouves-tu M"" de Kermaji ?

demanda M. de Gramayenne à son fils, quand ils furent seuls dans leur appartement.

— D'une beauté magnifique, mon père.

— Eh bien, elle aura cent mille livres de dot. Francis ne fit aucune remarque.

— Et c'est toi qui l'épouseras.

— Moi ! mon père.

— Toi. Bonne nuit, monsieur mon fils!

Il est indispensable d'exposer en quelques lignes l'état fébrile où se trouvait Paris depuis l'arrivée des députés aux Étals Généraux, car dans la grande histoire politique gravite notre petit épisode de famille. Tout ce que les livres philosophiques avaient mis en avant d'idées justes ou folles, de chimères et de théories praticables, semblait toucher à son heure de réalisalion. Il y avait bien encore la Bastille, une armée, un pouvoir, un roi, des prisons, des couvents, des abus, des préjugés ; on était bien encore en présence du siècle de Louis XIV, comme illustration de nom; du siècle de Louis XV, comme

dépravation de toutes sortes; du siècle de Louis XVI, tout monarchique et entièrement debout; mais il n'était pas un homme de quelque sens qui ne vît dans ces hommes passionnés envoyés par les trois grandes catégories sociales, des instruments plus ou moins volontaires d'une démolition terrible.

Vers le milieu de l'année 1789, pour nous renfermer dans les lignes pacifiques de notre sujet, M"' de Rétal rentra un jour à Saint-Mandé si effrayée, si éperdue de la scène dont malgré elle, elle avait été témoin à l'entrée du faubourg Saint-Antoine, qu'elle tomba gravement malade. Elle avait vu cent mille hommes armés de piques traînant même des canons, accourir en hurlant vers la Bastille, dont ils avaient défoncé les portes, dont ils avaient démoli les créneaux aux lueurs de l'incendie. Prise au milieu de la foule, elle était demeurée spectatrice de cette scène populaire, et la terreur des incidents l'avait épouvantée au point de la rendre 'olle pendant quelques heures. Malgré les soins dont elle fut entourée, elle arriva promplemcnt au terme de l'existence. Elle mourut, et sa mort ne vint pa& changer la position de Constance. Naturellement plus porté à s'occuper du sort de ses propres enfants que de ceux de sa femme, M"* d&

4i! LE CAPITAINE MAUBERT

Rélal, le marquis se félicita en secret de savoir Constance au couvent, et destinée à prendre le voile dans l'année.

On se tromperait fort si, en se transportant à la fin du dix-huilième siècle, on raisonnait sur la liberté des femmes, et en général sur la liberté humaine, comme nous avons acquis le droit de raisonner aujourd'hui. Deux faits rendaient parfaitement compte de l'esclavage imposé à quel- <ïues parties de la société : la nécessité et l'habitude. Nécessité d'enrichir, de raffermir un individu par famille, puisque la société reposait sur la famille depuis la féodalité ; habitude immémoriale de se soumettre sans révolte à cette nécessité. Gela est si vrai qu'un seul écrivain, et encore n'est-il pas des plus fameux, a osé, à la fin du dix-huitième siècle, exploiter, sans grand succès à son époque, la situation d'une jeune fille forcée par ses parents de prendre le voile et de prononcer des vœux. Ce n'est que dans la Religieuse de Diderot qu'on trouve, avec une grande magnificence de style, il est vrai, la peinture d'une violence sociale qui, quelques années plus tard, fournissait l'argument le plus fort, le plus énergique peut-être, contre le pouvoir monarchique. Et même Diderot a tellement peur de manquer d'intérêt en écrivant un admirable livre

qu'il accumule des détails puérils, impossibles, qu'il invente une correspondance assez gauche pour nous obliger à croire à l'authenticité de son récit. Il a peur que la vraisemblance ne soit pas suffisante, '\ue le style le plus original à côté de celui de Voltaire, que la verve la plus spirituelle, la plus colorée, la plus jaillissante, ne fassent pas pardonner le fond du sujet qu'il a choisi.

Il importe donc de ne voir, dans la conduite de M. de Rétal oubliant Constance au couvent, qu'une action fort naturelle.

Quelques mois avant les événements que nous avons rappelés, M. de Kermaji avait conduit luimême sa fille Louisiane h Paris, et au couvent où était Constance, maison religieuse dont M. de Cramayenne avait entendu faire les plus grands éloges par M'^'^de Rétal.

La fille du capitaine de vaisseau n'approuvait pas trop le cloître, mais le cloître devait aboutir au mariage avec un homme qui lui plaisait, jeune, fort doux, d'une bonne maison, et qui porterait des épaulettes d'or. Elle entra au couvent avec ces grands motifs d'en supporter les ennuis, les charges et les minutieuses pratiques de dévotion; c'était, à certains égards, de la résignation, car Louisiane n'était pas dévote. Le sens pieux lui manquait, et certes elle n'avait pu guère l'acqué-

A s- LE CAPITAINE MAUBERT

rir dans la maison de son père, fort large à l'endroit des offices et des prières.

Mais Louisiane s'exagérait considérablement les contrariétés qui l'attendaient au couvent. Les pensionnaires ne partageaient pas le sort des religieuses : les supérieures, jalouses de ne laisser échapper aucune influence, n'avaient pas la maladresse de s'aliéner, par trop de sévérité, les maisons dont elles acceptaient d'élever les filles. C'était au contraire, et le plus souvent, pour les jeunes personnes, un endroit d'innocence et de bonheur. On les tourmentait fort peu pour leurs leçons car ou cuseiynait peu dans les couvents, elles prières, si elles étaient fréquentes, n'étaient jamais longues.

Et que d'amusements et de plaisirs ne leur procurait-on pas ! Où causait-on avec le plus de liberté, où se levait-on le plus tard, où brodaiton le mieux la tapisserie, où mangeait-on les plus délicieuses pâtisseries, où buvait-on les plus fines liqueurs, le meilleur café, le meilleur chocolat, où chantait-on le mieux la bonne musique, où y avait-il les plus belles fleurs, les plus beaux fruits, où trouvait-on les meilleures amies, si ce n'est an couvent?

En quelques jours, M'" de Kermaji changea d'opinion sur la vie des couvents; mais

en fille légère, elle s'imagina que les religieuses n'étaient pas moins heureuses que les pensionnaires. Elle revint plus tard de cette erreur. En attendant, elle se disait :

— En vérité, je ne sais pas pourquoi je n'ai pas apporté avec moi mes tigres et mon palanquin.

Une particularité de l'éducation de Francis de Cramayenne a peut-être arrêté un instant l'attention du lecteur. Il a été dit dans les premières pages de cette obscure histoire privée, qu'il venait de passer ses derniers examens de théologie lorsqu'il s'était rendu à Saint-Mandé pour jouir de son temps de vacances. On ne comprendrait pas pourquoi il avait étudié la théologie, étant destiné par son père à la carrière des armes. C'e^t, nous le craignons bien, beaucoup trop douter de la fidélité des souvenirs érudits du lecteur, que de lui rappeler ici en quelques mots que, plus large que précise, l'éducation d'autrefois faisait t\ tous les jeunes gens des grandes familles une nécessité de l'étude théologique.

Ainsi Turenne et Condé, par exemple, avaient commenté au collège la Somme de saint Thomas, longtemps avant d'étudier Polybe. Les mœurs du temps, pédantes si l'on tient à les qualifier ainsi, voulaient cela, comme elles imposent au-

jourd'hui l'étude de l'anglais et de rallemaiid à toute éducation un peu complète.

Pourvu d'une sous-lieutenance pendant le cours de sa première année de travaux à l'école militaire de Bapaume, Francis chercha, par son application, àmériter un jour legradedontilavait été revêtu, grâce à la protection de quelques puissants amis de son père. Francis, du reste, n'aimait pas la guerre à la manière delà plupart des jeunes gens de son âge, uniquement pour le plaisir de tuer à l'ennemi mille hommes de plus qu'il n'en tuera. Il passait avec rapidité sur [les scènes de carnage, et il arrivait vite au tableau de pacification qui suit la conquête. Il ne souhaitait de vaincre les nations que dans le but d'améliorer leur sort ; allant à elles avec des canons, parce que les canons sont les clefs qui ouvrent souvent les portes de fer de la barbarie.

Il se laissait aller à l'erreur de croire qu'il parviendrait ainsi à dominer le souvenir de Constance, par la pensée bruyante de la gloire; car, jeune homme grave et sérieux, ne s'abusant pas, il la savait à jamais perdue pour lui. Le couvent, aux conditions où elle y était entrée, c'était la mort. Il n'avait plus qu'une seule fois à la voir, le jour où elle s'ensevelirait vivante sous le voile qui ne se relève plus que devant le visage

LOUISIAKE i7

de Dieu. Il ne nourrissait pas ces folles idées, ces projets romanesques, si rarement réalisés, d'un enlèvement.

A distance, l'imagination se livre à ces sortes de rêves; mais, en réalité, a-t-on souvent franchi de triples enceintes, arraché des barreaux de fer scellés dans des murs épais, pénétré sans guide sous un réseau de voûtes obscures, conduisant à des milliers de cellules d'une décourageante ressemblance? D'ailleurs, sa conscience lui montrait, comme un crime, la pensée seule de violer la volonté d'une famille, peut-être trompée, peutêtre cruelle, mais à coup sûr maîtresse de la destinée d'un enfant. Il ne se promettait que la triste consolation d'entretenir toute sa vie la douleur de la pleurer. Chaque matin il lui écrivait, et chaque soir il renfermait dans une boîte la lettre confidente de sa peine. C'était son écrin précieux.

Quelque grand que fût le respect dont il se sentait pénétré pour son père, il ne consentirait jamais à se marier avec M"^ de Kermaji, Avait-il le droit de lui offrir un cœur plein de l'image d'une autre femme? il n'entendait pas de cette manière la fidélité conjugale. Son père lui épargnerait un mensonge, un parjure, une trahison. Telles étaient les pensées de

Francis de Cramayeniie à l'école militaire de Bapaume.

La petite colonie de Saint-Mandé aurait vécu encore longtemps dans le sommeil de la même monotonie, sans la mort de M""' de Rélal. Quoique son caractère ne fût pas bon, elle était aimée de M"' de Gramayenne, et l'intimité de ces deux chefs de famille ramenait toujours la concorde entre les deux habitations. Quand elle ne fut plus là, M. de Rétal n'eut plus personne auprès de lui pour tempérer son humeur chagrine; il s'y livra à plaisir. Des semaines entières s'écoulaient sans qu'il parût chez M. de Gramayenne, fort a'fligé au fond de cette réserve, mais lassé de suivre, dans tous ses caprices, les fantasques allures de son voisin.

Deux choses, seulement, leur faisaient encore comme une nécessité de ne pas se perdre entièrement de vue. L'une était le besoin pour eux de causer à cœur ouvert des intérêts politiques, alors en ébulliliôn, de blâmer en commun la cour et ses ministres, qui commettaient la faute de tenir à Versailles les Etats-Généraux. Selon eux, le roi se repentirait d'avoir appelé tant de petits souverains, irrités l'un contre l'autre, et tous contre lui, quand lui pouvait, premier, unique souverain du royaume, gouverner comme

il l'entendait. Pourquoi ce conseil? pourquoi cet avis demaadé à tant de sujets? cet aveu public d'impuissance à guérir le mal? Ce thème, si usé aujourd'hui, échauffait alors, el en tous lieux en France, l'esprit public ; salons, cafés, cercles, académies, palais, chau mières, ne retentissaient que de la convocation des Etats-Généraux, du danger, de l'opportunité de cette mesure, qui, d'après les uns, sauverait le royaume, d'après les autres, le perdrait.

Une même opinion avait parfaitement uni jusqu'ici les deux voisins de campagne. Le second motif, qui les faisait encore se voir, était moins grave en apparence : c'était Fly, leur chien lévrier. Malheureusement , on va voir qu'une cause tua l'autre, et que toute liaison fut dès lors rompue.

De convention arrêtée, Fly passait une quinzaine chez M. de Rétal, une quinzaine chez M. de Gramayenne ; cela a été dit, je crois; on se soucient peut-être aussi, qu'au sujet de cette double servitude, M. de Rétal avait exhalé contre M. de Gramayenne des propos fort durs, un soir qu'il avait perdu au jeu. A l'entendre, Fly était mal nourri, fort mal élevé, pendant son séjour chez M. de Gramayenne. Il ne redevenait gras et honnête que lorsqu'il allait passer l'autre quin-

50 îiE CAPITAINE MAUBERT

zaine chez lui, M. de Rétal, quoique en somme l'animal, au bout de ces vicissitudes, restât maigi-e et irritable, comme doivent être, après tout, et comme sont toujours les chiens lévriers.

Ceci rappelé, il reste à dire comment la question de Fly tua à Saint-Mandé la question des Etats-Généraux.

A QUOI TIENT tAMlTIÉ KiNTUE LES AMIS 51

Pour plaire à ses enfants, M. de Cramayenne mit un jour au cou du chien un collier en cuivre entouré de pointes. M. de Rétal s'aperçut de cette galanterie, et la prit fort mal. « Je n'irai pas de toute la semaine chez eux, murmura-t-il. Ces gens-là sont des envahisseurs. » S'il ne se plaignit pas plus fort, c'est que le collier avait été donné à Fly pendant la quinzaine qu'il passait chez M. de Cramayenne. La quinzaine écoulée, Fly fut ramené chez M. de Rétal ; le chien avait le collier. Il l'avait ! Que fait alors M. de Rétal? Il l'enlève au lévrier, et le renvoie à son voisin avec ces mots :

« Mon cher monsieur de Gramayenne,

« Je ne vous empêche pas, à Dieu ne plaise, de décorer îîofre/éfîn'er d'un collier; mais veuillez, je vous prie, ne lui appliquer ce signe de propriété, cette marque de servitude qui le constitue votre unique bien, que lorsqu'il sera de quinzaine chez vous.

« Quand Fly est chez moi, il est tout à moi, comme je suis tout à vous en terminant ces lignes, après lesquelles je n'ai plus qu'à me dire, mon cher voisin, votre très humble et très dévoué serviteur.

« Archambault de Rétal. »

M. de Gramayenne répondit à M. de Rétal : « Mon cher monsieur de Rétal, »

« Si j'avais pensé que ce collier, donné par mes enfants à notre lévrier, eût pu vous faire concevoir la pensée injuste que mes prétentions étaient de m'atlribuer exclusivement une propriété, sur laquelle je n'ai que des droits égaux aux vôtres, je me serais gardé de l'acheter. Mon aveu doit vous convaincre combien ce n'était pas là mon intention.

« Oubliez cette petite contrariété, et venez ce soir; nous causerons des États-Généraux jusqu'à

minuit. Croyez-moi toujours, mon cher voisin, votre très humble et très dévoué serviteur.

« De Gramayenne. »

M. de Rétal n'oublia rien. Il se souvint fort bien, au contraire, et il fit faire au chien, dès le lendemain, un collier pareillement en cuivre, autour duquel un graveur cisela ceci : Je m'appelle Fly, et f appartiens à M. le marquis de Rélai, propriétaire àSaint-Mandé.

Cette inscription était cent foi s plus personnellement ambitieuse que le fait pur et simple d'avoir mis un collier tout uni au cou du chien. Mais M. de Rétal se ven|,'eait. A la rigueur, si le chien n'eût porté le collier et cette inscription que pendant la quinzaine dévolue à M. de Rétal, personne n'aurait eu raison de trop s'en plaindre. Il n'y avait qu'à fermer les yeux sur la déclaration d'une prise de possession purement illusoire; les rois d'Angleterre se disent bien rois de France. Mais quand revint la quinzaine de M. de Gramayenne, M. de Rétal renvoya à ce dernier le chien, non sans le collier, mais avec le collier chargé de l'inscription. Le défi était formel.

Un peu froissé des intentions ouvertement blessantes de M. de Rétal, M. de Gramayenne lui écrivit :

54 LE CAPlTAliSE MAUBEKT

« Mon cher voisin,

« Je ne vous imiterai pas : je laisserai au cou de notre lévrier le collier que vous y avez mis. Je veux par là que vous soyez à même de juger si Fly, pendant sa quinzaine passée chez moi, aura ou non acquis de l'embonpoint.

« Je vous attends toujours pour gémir avec vous sur celte malheureuse idée des États-Généraux.

tt Croyez-moi, en toute occasion, votre très humble et très dévoué serviteur.

« De Cramayen.ne. »

— C'est un soufflet que je reçois! s'écria M. de Rétal, après avoir lu ce billet. Il laisse le collier à Fly pour me montrer le degré d'embonpoint où il sera parvenu chez eux! pour me faire honte, ils vont l'engraisser, le ballonner; il me reviendra le collier caché dans la graisse. Enfin ces geris-là se démasquent. »

D'une main émue de colère, il écrivit ceci à M. de Cramayenne :

« Monsieur,

» Je vous ai compris : votre projet est de me démontrer, en laissant le collier à Fly, que vous saurez nourrir mieux que je ne le fais ce pauvre

animal exposé à de funestes excès de nourriture. Le procédé est ingénieux; mais prenez garde qu'il ne le soit trop. Si le lévrier meurt dans cet essai de vengeance, vous aurez à m'indemniser, songez-y! Il s'ag'ra de grosses sommes, car si l'usufruit du lévrier est à nous deux, monsieur le comte, la propriété en est à moi seul. Fly est né chez moi, dans mes terres.

» A votre invitation d'aller causer chez vous des Etats-Généraux, j'aurai l'honneur de répondre que je ne vois plus les choses du même œil que vous. Le temps et l'expérience modifient les opinions.

» Je n'en ai pas moins l'honneur de me dire, monsieur le comte, votre très humble et très obéissant serviteur.

» De Rih'AL. »

Cette querelle, comme toutes les querelles entre voisins de campagne, s'envenima de plus en plus. Chaque jour amena sa petite taquinerie, son mot blessant, son coup de coude, toujours à cause du refroidissement survenu à la suite de la dispute dont Fly était le prétexte. Bien entendu que dans ces escarmouches M. de Rétal ne prenait que la part d'une instigation sourde ; elles s'exerçaient entre les bonnes, les jardiniers et les

enfants des deux maisons. Les deux chefs restaient dans leurs tentes. ^

Quand Fly, au bout de la quinzaine, fut restitué à M. de Rétal, il était tel q u'il avait été conQé à M. de Gramayenne, vu qu'un h^rier bien ou mal nourri reste toujours au même point : c'est un des mystères de la création.

La dispute des deux voisins aurait trouvé un terme dans cet état passif du chien inutilement soumis aux tentatives de l'alimentation, si le hasard n'eût reculé ce terme d'une manière fâcheuse.

Un beau jour Fly est perdu. On le cherche, on l'appelle, on le siffle: pas de Fly. Qu'est-il devenu ? On demande aux environs : réponses vagues. La douleur fut égale dans les deux maisons, car il était sincèrement aimé. Il avait tant de défauts !

— Tout ceci, dit M. de Rétal en mettant le doigt sur son front, cache quelque mauvais tour de mon ennemi juré, M. de Gramayenne. La disparition de Fly est son œuvre. Ah ! oui!... eh bien ! nous allons voir, s'écria-t-il d'une*^ voix triomphante; nous allons voir!

Il fit placarder cette affiche à Saint-Mandé et dans cinq ou six communes circonvoisines :

» Cinq cents livres de récompense à celui qui

A QUOI TIE?«T l'amitié ENTRE LES AMIS 37

trouvera un chien lévrier de couleur grise portant gravés sur son collier son nom et celui de son maître. »

Le lendemain Fly était ramené à M. de Rétal, qui comptait à un garde champêtre les cinq cents livres promises.

M. de Rétal avait calculé, avec beaucoup de raison, que si Fly n'était pas mort, s'il n'était que perdu ou volé, il était tout à fait impossible que la promesse d'une récompense de cinq cents livres ne le fît pas retrouver.

Rentré dans la propriété du lévrier, il écrivit aussitôt à M. de Gramayenne :

« Monsieur le comte,

» Il est de mon devoir de co-propriétaire de notre lévrier Fly, de vous prévenir qu'il est retrouvé, grâce h cinq cents livres promises et accordées. Comme vous avez partagé la douleur quand on l'a cru perdu, il est juste de vous faire partager la joie de son retour. Ce qui n'est pas moins à partager entre vous et moi, c'est ce que j'ai donné à titre de récompense, \euillez donc me compter deux cent cinquante livres, représentant la moitié de ladite récompense, si je ne me trompe.

5S LE CAPITAINE M\URERT

» Agréez, monsieur le comte, l'expression de mes hommages respectueux.

» De Rétal. »

Sans sortir de son sang-froid poli, le comte de Cramayenne répondit:

» Monsieur le marquis,

» Je verserais volontiers les deux cent cinquante livres affectées à la récompense due à la personne qui a ramené le chien, si Fly n'eût porté à son cou, quand on l'a retrouvé, un collier vous indiquantcomme son seul propriétaire. Ce serait protester contre un témoignage trop respectable que de payer la somme dont vous me parlez ; vous paierez en conséquence de votre titre : vous êtes tout, payez tout.

» J'ai bien regretté votre absence et nos bonnes conversations sur les Etats-Généraux, qui, pour le malheur du royaume, vont si vite en besogne.

» Je me dis constamment votre très dévoué et très humble serviteur.

» De Cramayenne. »

Il n'y eut aucun intervalle entre la réponse du comte de Cramayenne et ces lignes foudroyantes du marquis de Rétal :

» Monsieur le comte,

» Vous paierez, oui, vous paierez les deux cent cinquante livres. Trêve à la plaisanterie ! Je ne plaisante plus, moi ! la mesure est comblée I et si vovsne vous exécutez pas de bonne grâce, je vous traînerai au pied des tribunaux. Quel que soit, au surplus, le parti qu'il vous plaira de prendre, je veuxqu'il n'y ait plus rien de commun entre vous et moi. Un mur va s'élever entre votre propriété et la mienne.

)) Je regrette peu, monsieur le comte, pour répondre à chaque partie de votre lettre, des discussions politiques oùnousne pourrions plusnous entendre. J'espère beaucoup pour la cause du tiers auxEtats-Généraux, qui ne seront pas, autant que vous vous l'imaginez, le malheur du royaume.

» Je vous salue. » De Rétal. »

Ainsi Fly avait, non seulement brouillé deux familles, séparé deux propriétés, mais il amena un procès féroce, comme le sont tous les procès entre d'anciens amis, entre M. de Cramayenne et M. de Rétal, et fit passer ce dernier, de l'opinion en faveur de la noblesse dont il était, ;\ l'opinion en faveur du tiers, qui finit par lui couper la tête.

La marée révolutionnaire avançait ; on en avait déjàjusqu'à la cheville.

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Nul n'ignore que les couvents avaient le privilège de jouir d'un calme inaltérable au milieu mAme des plus profondes commotions de la société. Celui de la rue du Temple, quoique au centre d'une ville troublée, allumait derrière ses murs paisibles les lampes de sa chapelle. Petite, mais arrangée avec coquetterie, on sentait que des femmes avaient présidé à sa toilette pieuse. De jeunes religieuses seules avaient pu nroder aux longues veillées d'hiver, la nappe de l'autel, sur le tissu de laquelle toute l'histoire de la Vierge était racontée à l'aiguille ; tresser des guirlandes en étoffes de couleur autour des médaillons de saintes, dont les piliers étaient ornés;

LA PRISE DE VOILE 6î

donner aux rideaux la légèreté d'un voile, et comme quelque chose d'innocent à leur blancheur. Elles avaient paré la chapelle ainsi qu'elles l'eussent fait de l'une de leurs sœurs destinées comme elles à prendre le voile. Peu de personne? ^ "waient été invitées en dehors du cercle des) parents des novices qui allaient prononcer leurs vœux. Ces personnes étaient placées sur plusieurs rangs en face de l'autel, alin d'encourager d'un regard d'affection celles qui avaient besoin de ce dernier appui du monde avant de le quitter pour le reste de leur vie. Par cette disposition, la partie basse de la chapelle se trouvait déserte. Un sentiment de terreur la remplissait. Il faisait froid et sombre dans celte moitié : le contraste était d'autant plus attristant, que l'autre moitié de la chapelle nageait dans un excès de lumières.

Ainsi, h la fois éteinte et éclairée, la chapelle semblait s'être agrandie du cimetière : les pierres tumulaires blanchissaient par plaques dans l'obscurité. Les deux bouts de l'existence claustrale se touchaient. Les tombes étaient de la fête. Dix novices devaient faire profession dans la nuit. Dix familles étaient là. — Place de tristesse et d'honneur, — les mères étaient au premier rang: on les reconnaissait à leur pâleur. Il fallait.

(j-J LE CAPITAINE MAL'BERT

d'après l'usage, qu'elles approuvassent par leur présence la nouvelle condition de leur enfant Leur faiblesse se cachait à peine derrière la fermeté de leurs maris, pères qui faisaient taire le cœur devant de sordides raisons d'héritage, et qui croyaient agir humaine ment en mettant la moitié de leur famille en esclavage, afin de mieux se dévouera l'autre moitié.

Une porte de communication avec le cloître même s'ouvrit, et dix novices, parmi lesquelles était Constance de Rétal, parurent vêtues des plus riches habits. Dérision significative, elles avaient repris les pompes de leur premier rang dans le monde ; elles avaient des fleurs à leur tête, des pierreries à leurs bras, Quel triomphe! quel abaissement! quel luxe ! quelle tristesse 1 Précédées de la supérieure el d'un abbé de Saint-Etienne-du-Haut-Pas, elles défilèrent devant l'autel. Des chants accueillirent leur entrée. lis avaient une douceur qui ravit. La harpe, l'orgue et la voix s'entretenaient doucement, et ressemblaient au murmure de trois jeunes filles qui sont au bain sous des saules ; l'eau et le vent font ondoyer leurs paroles. Puis l'orgue dominait. Ses sons, pleins dans leur simplicité grave, évoquaient les choses passées, les rendaient présentes comme à ceux qui les virent.

..'était la Colonne dans le désert, les Flammes iTElie, le torrent qui jaillit sous la baguette du prophète. Et la harpe reprenait; plus vive, elle venait après l'orgue, comme le cantique après la Bible. C'est la Sulamite qui ouvre la porte d'ivoire à son bien-aimé, la Sulamite ou l'Eglise.

Francis poussa un douloureux soupir. Il était là, il était venu assister au sacrifice irrévocable, celui dont on ne revient pas plus que de la mort. Le jeune sous-lieutenant, en habit bleu de ciel aux parements jaunes, était appuyé dans l'ombre contre une colonne, et suivait, le bras sous son gilet à demi ouvert, la main près de son cœur, cette scène qui lui avait été annoncée il y avait juste un an dans l'habitation de Saint- Mandé. Il y avait un an ' Alors, il n'y avait qu'un an ! elle était libre comme l'oiseau ; elle allait où son caprice la menait. — Pourquoi, sedisaitFrancis, n'avoir pas pris son bras sous mon bras, et nous en être allés tous deux, loin, bien loin, dans d'autres pays, où j'aurais demandé du service pour vivre avec elle, où j'aurais travaillé avec ma tête ou mon épée, puisque c'est la pauvreté, la détestable, l'affreuse pauvreté qui est, au fond, la cause de cet engagement qui va la séparer du monde ! Constance ! Constance ! Constance! murmurait-il tout bas, en froissant

Gi LE CAPITAINE MAUBERT

son linge brodé, Constance I ^Constance ! criail-il^ la bouche pleine de larmes, et tant que sa poitrine avait de force, quand les chants et la musique retentissaient sous les voûtes de la chapelle. Et raille souvenirs charmants et pleins d'amcrturiie, passaient dans sa mémoire et devant ses yeux à demi voilés par ses pleurs. — C'est bien elle, elle qui est là, elle que je vois, qui se cachait dans les haies d'aubépine au printemps, et se jetait devant moi avec un cri de -joyeuse espièglerie pour me surprendre. C'est encore le printenîps, l'aubépine est en fleur, et elle est là. Constance! Constance! Ce pied qui foule ces dalles glacées, et qui pose sur une tombe, combien de fois ne l'ai-je pas tenu dans ma main, lorsqu'elle voulait monter sur l'arbre et cueillir des mûres sauvages ! — Francis déchirait le gant qui cachait sa main, pour voir, pour adorer en idée l'endroit où Constance avait appuyé son pied. — Sait-elle que je suis là, que je la vois, que je pleure, que je souffre des plus cruelles souffrances? Oh! tourne-toi de mon côté, Constance ! je suis ici, cherche dans l'ombre, cherche-moi, un dernier regard, une dernière attention, ie t'en supplie, mais regarde-moi. Dans la chapelle, les chants avaient un instant cessé.

Sur l'ordre de la supérieure, une novice abaissa le flambeau qu'elle tenait, et en éteignit la flamme en la pressant contre la terre, symbole des adieux qu'elle adressait aux pompes du monde. Les neuf autres novices l'imitèrent; la dernière étoufi"a mal la flamme; son bras manqua de force.

C'était Constance de Rétal.

Ce premier sacrifice consommé, l'abbé de Saint-Étienne-du-Haut-Pas félicita les jeunes religieuses sur la joie qu'elles devaient ressentir d'avoir éleint la flamme décevante du monde pour allumer dans leurs cœurs une autre flamme plus pure, dont la clarté n'égare jamais.

En s'efTorçant de n'être pas trop fastidieux, l'abbé de Saint-Étienne-du-Haut-Pas eut l'habileté d'être parfaitement commun.

L'absence des flambeaux assombrit l'autel, qui ne brilla plus que de la clarté des lampes dont il était orné. L'abbesse dépouilla ensuite les novices de leurs robes et de leurs parures moqueuses. Tout fut mis en un tas : les étoffes riches et les colliers, les broderies, les perles, les gants parfumés. Un mendiant passa avec son bâton là-dessus.

Ainsi dépouillées, les novices semblaient perdre peu à peu leur sang, semblables à ces con-

damnés dont la vie est partie avant que leur tête soit tombée. Blanches du vêtement de pénitence qui était resté attaché à leurs corps, nu-pieds, les cheveux épars, le froid des dalles les gagnait ; leurs lèvres tremblaient, leur front devenait de marbre, et quand elles se relevèrent, on eût dit des statues couchées sur les tombes, et qui dans les nuits de sortilège se dressent peu à peu et vous regardent.

« Je n'aurai jamais le courage de rester jusqu'au bout de la cérémonie, dit Francis, en se cachant la tête dans ses mains et en étouffant ses sanglots contre le marbre de la colonne où il s'appuyait. Mais 'j'ai promis à Constance d'être là quand elle prononcera ses vœux ; il faut que je reste. De la force, mon Dieu ! de la force 1 car mes jambes fléchissent et mon cœur s'en va. Rester ! il faut donc que je la mette dans la terre ! C'est trop, mon Dieu ! »

Il était du devoir de M. l'abbé de Saint-Etiennedu Haut-Pas de faire une nouvelle allocution aux religieuses ,

« Vous avez quitté, mes entants, la livrée bigarrée du démon, pour ne garder que la robe d'innocence. Celle-là ne s'accroche pas aux buissons de la route. Un ange invisible vous sert de porte-queue. »

Cette fois, M. l'abbé de Saint-Etienne-du-IIaut- Pas n'aviiit pas été commun; il s'était montré extravagant.

« Oh! voici le moment de la perdre pour toujours ! s'écria Francis. Chère sœuri chère Constance ! pauvre abandonnée ! qu'as-tu fait au monde? Dans un instant elle appartiendra à la tombe. »

Francis se trompait en pensant que lesnovices, après avoir été dépouillées de leurs habits, n'avaient plus qu'à prononcer le serment.

La supérieure saisit à deux mains la chevelure pendante de chaque religieuse, et avec de longs ciseaux elle la coupa jusqu'à la racine. Le bruit de l'acier passant autour de ces jolies têtes allait au cœur. Les cheveux tombaient par épaisses poignées. Malgré leur longue préparation à ce sacrifice, les religieuses versèrent des larmes sur les doigts de la supérieure, qui faucha sans pitié toutes ces belles nattes de cheveux partant du milieu de la tête et allant se rattacher derrière l'oreille. Ce fut triste, tous ces visages qui s'obstinaient à être beaux malgré l'outrage qu'ils subissaient.

L'abbé reprit :

« Triomphez 1 mes filles! triomphez! Au contraire de Samson qui sentait s'évanouir ses forces

en perdant ses cheveux, vous avez recouvré, vous, une incomparable énergie en retranchant cette vaine parure du néant. Du moins le démon ne vous saisira plus par là. »

Cette fois, M. l'abbé de Saint-Étienne-du-Haut- Pas joignit le geste à la parole; il élevâtes deux bras en l'air, ce qu'il ne risquait que dans les grandes occasions,

. Egaré, ayant à peine la conscience de ce qu'il voyait, et il ne voyait que mademoiselle de Rétal, pâle, méconnaissable, sans ses beaux cheveux, Francis enfonça ses ongles dans sa poitrine, et il dit : « Je ne croyais pas que cela fût si horrible 1 si horrible! Comme c'est long ! Mais tuez-la donc plus vite et tout d'un coup! »

La supérieure avait monté les marches de l'autel pour se placer à coté de M. l'abbé de Saint- Étienne-du-Haut-Pas.

Elle dit aux religieuses : « Mes filles, il vous reste encore avant d'entrer dans la famille dont je suis la mère, à obtenir votre pardon de tous ceux que vous auriez pu offenser par votre vie passée. Allez dans les bras de vos parents, sur leur sein, vous accuser de vos fautes; recevez leur dernière bénédiction, puis quittez-les pour toujours, et venez avec moi qui vous devancerai dans le ciel, si j'en suis digne. Allez! »

Sur cette courte et sèche exhortation, les religieuses coururont se jeter entre les bras de leurs mères. Il y eut des embrassements étouffés, des cris mêlés à des cris, des étreintes douloureuses. L'enceinte gémit. Des frères mouillaient de larmes le visage de leur sœur bien-aimée ; les mères recommençaient toujours; rien ne pouvait les arracher de leurs filles. Elles passaient leurs mains sur leurs joues froides, sur leurs petites têtes chauves, comme si elles venaient de naître, elles baisaient leur tête, leurs épaules, leurs mains tremblantes; chères couvées d'enfants qui demandaient pardon de mourir. C'était des silences, des battements de cœur, des sanglots, des adieux, des promesses de se retrouver là-haut. Une mère mettait à sa fille un ruban bleu au bras, afin de la reconnaître dans la foule des ressuscites; l'autre disait à l'autre : « Je t'appellerai de ton petit nom, et tu me répondras comme quand tu étais petite fille. » Comme si les mères et les filles avaient besoin d'un nom ou d'un signe pour se retrouverquelque part dans la création.

Parmi les religieuses, une seule n'était pas accourue comme ses compagnes vers ses parents; c'était Constance de Rétal. Isolée ainsi qu'une pauvre fille sans nom, sans famille, elle laissa tomber sa tête sur son épaule et pleura. Au mo-

70 LE CAPITAIISE MAUBERT

ment où elle élevait son regard vers le ciel, afin d'y rechercher la protection en qui elle n'espérait plus sur la terre, elle vit un visage aussi ému que le sien qui la regardait. C'était celui de Louisiane de Kermaji, la jeune pensionnaire du couvent du Temple. La pitié de leurs regards, leur pensée, se croisèrent; elles se pénétrèrent telles que deux étoiles qui, se levant aux deux bouts de l'horizon, à des distances incommensurables , s'unissent par leurs rayonnements. M"* de Rétal et M*'* de Kermaji s'enlacèrent, et une amitié éternelle fut jurée dans leur cœur devant l'autel allumé, devant le monde, devant Dieu. Et toutes deux pourtant pensaient à Francis de Gramayenne.

« Il ne sera pas venu, murmurait Constance, et je vous en remercie, mon Dieu 1 il aurait trop soufTert I »

Quand les religieuses eurent repris leur place, la supérieure fit un signe, et l'on apporta dix cercueils. Chaque religieuse se mit dans un cer- €ueil et resta debout. On jeta dix longs voiles noirs sur les dix religieuses dont les jambes fuyaient de terreur.

Ensuite la supérieure demanda à chacune d'elles si elle s'engageait volontairement à être

sœur grise; neuf répondirent d'une voix mourante : a Oui. » ^

Vint le tour de Constance de Rélal, et la supérieure l'interrogea ainsi :

— Constance de Rétal, promettez-vous à Dieu chasteté, pauvreté et obéissance ?

Constance répondit : « Oui ! »

— Le promettez-vous pour toujours?

— Oui, répéta Constance, en tombant dans les bras de Louisiane.

— Et moi aussi I cria du lond de l'église une H'oix désespérée, que tout le monde entendit.

Rien n'était changé à la surface. Paris vivait, courait, s'amusait comme si le terrain n'eût pas été miné sous ses pieds. Dans les rues, c'était le même mouvement bigarré d'une population en rabats, en boucles, en perruques poudrées. Des centaines de couvents qui n'existent plus, fouettaient l'air du bruit de leurs cloches, grosses, petites, lointaines, incessantes; carillon infernal et pieux attaché depuis le moyen âge aux deux pauvres oreilles de Paris. Ainsi qu'au moyen âge, parfaitement respecté sur ce point, des moines de tous les ordres, des religieux de toutes les congrégations, de tous les costumes, de tous les pays de la chrétienté, roulaient sur le pavé de-

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puis l'aube du jour jusqu'à minuit ; les unsporlant un mort en terre, les autres revenant du marché, le dos charge de légumes et de poissons ; ceux-ci allant à la cour dans de belles voitures épiscopales, ceux-là promenant processionnellement la châsse du saint dont ils célébraient la fête. Jamais on n'aurait persuadé à un étranger qu'il avait sous les yeux une civilisation arrivée au dernier degré d'agonie. Gela était pourtant. Depuis un an, les Etats-Généraux fonctionnaient, et si bien et si vite, qu'ils avaient déjà prêté le serment du Jeu-de-Paume , qui était tout simplement le premier serment de désobéir au roi ; pris la Bastille, terrible scène dont la vue seule avait tué M""* de Rétal ; mis la cocarde au chapeau du roi, aboli les droits féodaux, confisqué les biens du clergé. On était donc au commencement de l'année 1790.

Le carême se prêchait à Paris avec la même ferveur dans les couvents, et la même distraction dans le monde que les années précédentes. C'était, comme aujourd'hui, une curiosité plus frivole que pieuse, de courir entendre un prédicateur en renom. On se pressait aux portes des églises, on achetait les places à un prix fort élevé à Notre-Dame et à Saint-Thomas-d'Aquin : religieux enthousiasme, dont le dernier mot était

celui-ci : — Ma foi, ce prédicateur est un bien bel homme.

Le prédicateur chargé du carême au couvent des Sœurs-Grises de la rue du Temple se trouva d'une santé si délicate cette année-là, qu'il manqua de force pour aller jusqu'au bout de sa mission. Deux fois interrompu par une toux alarmante, et obligé de quitter la chaire, il lui fut impossible d'y remonter lejoursuivant.il écrivit à la supérieure de le remplacer. Le contre-temps était malheureux. Où frapper pour avoir un suppléant de quelque mérite au milieu du carême, quand tous les grands talents oratoires étaient occupés? La supérieure s'adressa à l'archevêque. Celui-ci dit avec beaucoup de sens : — Si vous ne pouvez avoir un prédicateur célèbre, tâchez d'en attirer un parfaitement inconnu. Le conseil fut suivi. Le couvent écrivit à un cloître de Franciscains, où se logeaient d'ordinaire les jeunes prêtres qui n'étaient pas encore pourvus. Dans l'étude et la prière, ils attendaient le moment de l'apostolat. On se hâta aussitôt dans le cloître de satisfaire aux vœux de la supérieure du couvent de la rue du Temple.

Les ruines de ce couvent, déjà délabré à la fin du dix-huitième siècle , se distinguent encore clans la vieille rue du Temple; mais que de soins

et de précautions ne faut-il pas employer pour en ressaisir le dessin au milieu de ces maisons bâties sur une partie de remplacement qu'il occupait! Dans son jardin on a élevé des usines, des fabriques de cartes à jouer et de moules de boutons. Les moins contestables restes du couvent, ce sont les vieux ormes, dont les branches élevées planent l'été, avec leurs feuilles ridées et leurs oiseaux, sur ces petits murs de boue et ces petites maisons souffreteuses. Quant au corps de logis même qui fut le couvent, il a été haché aux extrémités et défiguré dans l'intérieur. Cependant, ses membres étaient si forts et si caractérisés, que par-ci, par-là, les nervures de pierre percent et reparaissent tantôt au détour d'un escalier, tantôt au plafond d'un appartement. Le serpent a été mal tué. Sur ces fragments vigoureux, qu'aucun bras armé d'une torche ne serait assez long pour atteindre, des traces de fumée se voient et attestent que les planchers ont été abaissés de sept ou huit pieds au moins. Oîi est donc la religieuse mélancolique qui, en glissant sous ces arceaux de pierre, releva son flambeau et laissa sur sa tête la trace de son passage nocturne? Elle est sans doute sous cette terre humide et triste, dans laquelle des blanchisseuses ont planté les bâtonstortueux qui leur servent à tendre leurs

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cordes à linge. C'était là qu'était le cimetière du couvent des Soeurs-Grises.

La petite chapelle était éclairée par de petites bougies vertes et rouges, comme il était d'usage ■ pendant la Passion, et les religieuses attendaient à leur place le prédicateur annoncé. Quoique la méditation leur fût recommandée, toutes s'occupaient intérieurement de ce jeune prêtre, dont on ne connaissait ni la figure ni le talent. Au léger déplacement des sièges qui se fit de la porte à l'autel, on devina sa présence; les regards se levèrent un peu sous le voile. C'était lui. 11 arrivait sans faste, à petits pas pressés et doux, sans bruit, modestement, et comme il convient à un prédicateur obscur. A peine l'entendit-on lorsqu'il prononça, à mains jointes, la prière dans laquelle il demandait à Dieu de saintes inspirations. Ses traits se perdaient dans la chute d'ombre de la grosse colonne placée derrière la chaire.

D'une voix incertaine, mais distincte cependant, il annonça que le sujet de son discours roulerait sur le caractère de l'orateur chrétien chargé de publier les grandes et terribles vérités de la religion pendant la Passion. Son titre parut un peu long; il ne prévint pas favorablement. Il commença.

A l'exemple des prédicateurs novices, il aima

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mieux, pour plus de sûreté, interroger sa mémoire que de se laisser aller aux élans de sa verve. Ses phrases ne furent que l'arrangement pénible de ses réminiscences; il enchaîna les uns aux autres des emprunts exacts mais sans harmonie entre eux. Sa parole se ressentit de ce travail mécanique. Elle restait voilée comme son regard, comme son visage. C'était un bruit, un bourdonnement que le premier venu aurait aisément produit. Vainement exposa-t-il comment devait être puissante l'autorité personnelle des Pères de l'Église lorsqu'ils sortaient de leur dévorante Thébaïde, pour raconter dans les Catacombes l'histoire ensanglantée du Sauveur, eux que le même supplice attendait presque toujours au sortir de leur prédication. Il cita à l'appui de son texte les grands noms des Augustin, des Chrysostôme, des Cyprien, des Simon ; aucun ébranlement ne lui annonçait l'effet de son discours. La chaire demeurait vide. Mécontent de lui-même et fatigué de la lassitude qu'il produisait parmi ses auditeurs, il éclata tout à coup, et à la suite de ce déchirement, sa voix devint sonore, pleine, moelleuse, vibrante ; l'église l'étouffait, il l'élargit; son souffle impétueux écarta le brouillard qui l'enveloppait, et son visage, baigné de la sueur d'une victoire pé-

nible, s'illumina d'une blancheur prophétique.

— Ah .'mon Dieu, dit Louisiane de Kermaji, en pressant le bras de Constance de Rétal.

— C'est lui, ajouta Constance, en soulevant de ses deux mains agitées par l'effroi le voile abaissé sur son front, et en- les laissant retomber sans force. C'est lui !

— Mais que vous ai-je dit jusqu'ici? ma propre condamnation. Oh! mes chères et tendres sœurs, reprit Francis, d'un accent mouillé de larmes, qui suis-je pour prendre la parole dans cette journée? Je vous ai parlé de nos apôtres célèbres, et je sais bégayera peine quelques idées; j'ai dit combien la pureté de leur belle vie persécutée ajoutait de poids à leurs paroles, et moi je viens, mon Dieu, revêtu seulement depuis quelques jours du caractère sacré de prêtre, prendre leur place comme si j'en étais digne. Je ne suis digne que de votre pitié, vous toutes qui m'entendez. Oh! ne m'écoutez pas! ne m'écoutez plus! Hier, j'étais encore pris dans les liens de ce monde, pour le rachat duquel celui que je venais vous prêcher est mort; hier j'étais, savez-vous quoi? un jeune homme sans innocence, vivant mes jours et mes nuits avec une affection terrestre, et ne la quittant pas, lui sacrifiant mes pensées et ma vie, voyant son nom partout aux pages des

livres saints ouverts devant moi, l'entendant partout, et le répétant sans cesse pour unique prière, quand je voulais prier. Voilà le prêtre qu'on est venu chercher. Je parle d'hier, suis-je meilleur aujourd'hui? Non. Mon repentir est une dérision, car je n'oublie cette si aimée créature qu'en y songeant éternellement; je l'éloigné de ma bouche et je l'appelle de ma pensée; j'ai pris cet habit de prêtre, parce qu'elle est couverte du voile [de religieuse, et je ne suis là, mon Dieu! oh! mon Dieu, punissez- moi ! que parce qu'elle est ici.

La terreur produite par ces paroles avait couché comme sous un coup de vent toutes les têtes des religieuses.

Deux ligures seules se regardaient face à face dans la chapelle et se regardaient fixement.

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