‹ Le capitaine RhinoChapitre 6 sur 6 · UNE · texte numérisé non relu

UNE

... Nous quittâmes le Coromaudel sans avoir pu assister à une de ces chasses aux tigres dont Méry nous a fait de si palpitantes narrations dans ses romans indiens. Nous avions pourtant parcouru tous les lieux où avaient dû se passer les scènes à'Héva, et nous devons Fa vouer, quels qu'eussent été notre nombre, notre courage et notre adresse, il nous eût été impossible, môme avec la fameuse cage de sir Edward Klerbbs, d'accomplir les exploits cynégétiques de Gabriel de Nancy.

Le tigre, en effet, est rare dans le sud de la près-

qu'île hindoustanique. On en rencontre quelquesuns par-ci, par-là, dans les montagnes de Gengis; encore sont-ils maigres, petits et même timides. Ils n'attaquent pas l'homme, s'enfuient quelquefois à son approche, et ne montrent les dents que lorsqu'ils sont chassés.

Il ne devait pas en être ainsi dans le Bengale, où nous devions trouver à satisfaire notre passion de chasse au tigre au delà de toute espérance.

Le Meynam, bateau des Messageries impériales sur lequel nous nous embarquâmes à Madras, fit son entrée , six jours après notre départ , dans l'Hougly, un des bras du Gange sur lequel se trouve Calcutta.

Il était dix heures du soir.

La marée était basse , le bateau fut obligé de stoper pour attendre le reflux, afin de pouvoir monter jusqu'à Calcutta.

Nous nous trouvions alors par le travers de l'île Saugor, à deux ou trois encablures du navire. 11 faisait une chaleur torride. Assis ou plutôt couchés dans un de ces immenses sièges indiens, moitié fauteuil, moitié lit, les jambes presque verticales, formant avec le corps un angle obtus, nous faisions des efforts inouïs pour aspirer un peu d'air.

L'atmosphère était lourde comme du plomb. Un souffle tiède et nauséabond, semblable à celui qui se dégage de la bouche d'un calorifère, absorbait instantanément la transpiration de nos pores, et, chose étrange par une transpiration de 50 degrés centigrades, nous rendait secs comme de l'amadou.

Un prurit continuel, qui ne nous avait pas quittés depuis notre arrivée dans l'Inde , nous picotait comme une fourmilière.

Tout en me grattant le corps, je tombais dans

une espèce de somnolence, d'où je fus arraché au

bout de quelques instants par la voix d'Edouard.

— N'entends-tu pas? dit-il. Il me semble que ça sent furieusement le tigre.

Je prêtai l'oreille et entendis fort distinctement, comme un tonnerre lointain, des mugissements sourds qui se croisaient en tous sens.

L'île de Saugor est infestée de tigres. Depuis l'établissement des railways dans le Bengale, ces animaux, effrayés de ces masses énormes qui s'avançaient dans leurs domaines avec des cris stridents, ont senti instinctivement l'impuissance de leur rage contre elles, et se sont retirés prudemment dans cette île déserte, où ils se sont pour ainsi dire retranchés comme dans une citadelle inexpugnable.

Leur nombre y est si considérable, que ce serait s'exposer à une mort certaine que d'y essayer une chasse, môme avec les équipages les mieux montés.

Là, par exemple, il serait possible d'en abattre autant que Gabriel de Nancy, mais la difficulté serait de dresser la cage dans un endroit quelconque. Avant d'y arriver, on serait dévoré mille fois.

— Enfin ! reprit de nouveau Edouard, nous avons un avant-goût de la chose. Nous pouvons toujours essayer nos carabines. Il n'est pas possible que tous les tigres du Bengale se soient enfermés dans Saugor. Nous en rencontrerons bien un qui n'aura pas trouvé le chemin. Il ne nous en faut pas davantage.

Le lendemain, nous arrivions à Calcutta.

Nous séjournâmes peu de temps dans cette ville, où nous devions revenir plus tard, notre intention étant de fixer notre quartier général à Ghandernagor, qui est un territoire français où nous espérions trouver des compatriotes ou tout au moins aide et protection en cas de besoin. Mais hélas I

nous ne devions pas tarder à être désillusionnés sous ce rapport !

Nous fûmes reçus à Chandernagor par M. Courjeon, pour lequel nous avions des iettres d'introduction. M. Courjeon est un des plus grands zémindars du Bengale. Français d'origine et de cœur, a est devenu Anglais

Bien que n'ayant aucun intérêt sur notre microscopique territoire, il y a fait bâtir cependant, par amour de la patrie, un splendide palais où tous les Français et les étrangers de distinction reçoivent la plus large et la plus cordiale hospitalité.

Grâce à lui, si Chandernagor offre encore quelque attrait, et si les rares Français qui voyagent dans Flnde s'y arrêtent quelque temps, c'est qu'il y a dans les façons de M. Courjeon du radja hindou et du lord anglais.

11 nous accueillit avec son faste habituel, et fit

mettre à notre disposition tout ce qui pouvait nous rendre la vie agréable dans un pays où nous étions si étrangers...

Quelque temps après, nous lui fîmes part du désir que nous avions bien avant de quitter la France, et que nous n'avions pu encore réaliser. M. Courjeon sourit comme un homme qui sait à quoi s'en tenir à cet égard :

— Vous y trouverez, nous dit-il, autant de fatigues que de dangers, et, si vous en revenez, je suis sûr que l'idée ne vous prendra plus de recommencer. Si vous y tenez, je puis vous satisfaire. Je vais vous présenter à mon frère, qui arrive des hauts, et je ne crois pas qu'il puisse se trouver quelqu'un, au Bengale ou ailleurs, qui sache mieux organiser une chasse aux petits ou aux gros animaux.

M. Courjeon jeune habite les hauts (comme on

dit dans le bas Bengale), à Gomilla, pays où le tigre abonde. C'est un de ces chasseurs comme on en rencontre peu, ou pour mieux dire pas du tout.

Vivant à la façon des rois chasseurs dont parle l'histoire dis peuples primitifs, la chasse est pour lui plutôt une fonction qu'une distraction. Il chasse comme d'autres fument et montent à cheval, sans plus d'émotion et de préoccupation. 11 va sans dire qu'il ne brûle jamais sa poudre aux moineaux, et qu'il la réserve pour les grands animaux seulement. Son sang-froid, sa présence d'esprit, son adresse sont à toute épreuve.

Aussi ne chasse-t-il la bête fauve qu'à pied, partout où il la rencontre, sans se» mettre à l'affût, sans jamais lui tendre d'embûches. 11 est rare qu'il ne Tabatte pas du premier coup. En tous cas, on peut dire de lui : tigre vu, tigre mort.

C'est à un pareil amateur que nous fûmes pré-

sentes. Il s'offrit gracieusement pour organiser une chasse aux tigres en notre honneur.

Mais, comme il craignait, avec juste raison, que notre ignorance de cette chasse ne coûtât trop cher, non-seulement à nous, mais aussi à ceux qui devaient nous accompagner, il voulut la faire dans le plus complet équipage, afin de nous mettre autant que possible à l'abri du danger.

il partit en avant pour faire tous les préparatifs nécessaires et nous donna rendez-vous au bengalow de Jungipour, près de la ville de ce nom, dans le Rayshahoe, où nous devions le trouver avec armes et bagages.

Nous partîmes de Chandernagor sur un dengut, espèce de bateau plat .surmonté d'une dunette, dont on se sert pour faire les traversées entre les différentes villes et villages qui sont placés sur le Gauge.

Nous embarquâmes tout ce que nous pûmes de provisions, car dans l'Inde, quand on voyage, quel que soit le moyen de locomotion, il faut se munir de tout, jusqu'à de l'eau, si Ton ne veut pas boire les eaux limoneuses du Gange ou celles des étangs dans lesquels, sous prétexte de dévotion, les Hindous se lavent du matin au soir.

Nous étions cinq : Edouard Derville, un lieutenant d'infanterie de marine, commandant les cipayes de Ghandernagor , avec lequel nous fîmes depuis bonne amitié; deux officiers anglais, gentlemen parfaits, et moi, sans compter une foule de domestiques, comme on en a et comme on ne peut en avoir que dans l'Inde.

Nous montâmes le Gange pendant huit jours, voyageant la nuit pour éviter l'ardeur du soleil, dont la réverbération sur le fleuve est aveuglante, et nous arrêtant le jour, soit dans les ruines d'une

vieille pagode, ou dans une chauterie hindoue, ou à l'ombre d'une de ces monstrueuses divinités, que Ton rencontre à chaque pas sur les bords du fleuve sacré.

La journée se passa sans incidents.

Nous mangions, nous dormions : nous voulions ménager nos forces pour le grand combat. Il n'en était pas de même la nuit. Bien que nous ne fatiguions pas plus que le jour, nous n'étions pourtant pas sans avoir des transes continuelles.

Rien ne pouvait nous échapper de ce qui se passait autour de nous.

Les ombres de la nuit étaient si transparentes qu'elles nous cachaient à peine le bleu du ciel.

Il ne faisait pas jour, il ne faisait pas nuit :

c'était une de ces clartés crépusculaires comme il

* en fait le jour dans les grandes cathédrales. Nous

pouvions, à notre aise, suivre de l'œil les moindres détails de l'étrange tableau qui se déroulait devant nous.

Le Gange, cette grande fosse commune du pauvre Hindou, charriait lentement dans ses flots jaunes mille cadavres dont on voyait balonner les ventres sur la surface de l'eau.

Sur ces épaves humaines, se tenaient debout, terribles et menaçants, d'énormes oiseaux de proie, attendant le jour pour mieux savourer leur festin de mort.

Ça et là, sur les bords du fleuve, brillaient les flammes des bûchers sur lesquels les Hindous de caste, assez riches pour en faire les frais, faisaient brûler les corps de leurs parents défunts.

On entendait comme des glapissements les voix sanglotantes des femmes pleurant autour des bûchers en dansant la ronde des morts...

A ces cris plaintifs se mêlaient les lugubres

hurlements des troupeaux de chacals, errant de

tous côtés et attendant le départ des parents

pour disputer aux bûchers les restes des cadavres.

Tous ces accents divers se mariant au bruit du fleuve et aux mille voix que la nature exhale pendant la nuit, renvoyés en tous sens par l'écho, se perdaient dans le silence de la nature en un murmure confus qui inspirait un vague effroi.

D'innombrables lucioles, étoiles vivantes de la terre, montaient en tourbillon autour de nous, se répandaient en pluie sous les feuilles des arbres, ou voltigeaient isolées comme des âmes en peine, condamnées à de perpétuelles migrations. Il nous semblait que nous n'étions plus de ce monde et que, comme ces atomes de feu, nous allions nous envoler dans l'espace.

Malgré nous, nous gardions un morne silence. Le plus loquace sentait sa langue collée à son palais. On comprend alors le mutisme des Orientaux, dont l'esprit courbé sous je ne sais quelle puissance mystérieuse, propre aux contrées qu'ils habitent, est toujours plongé dans le recueillement et la méditation.

Le dengui s'avançait ainsi chaque nuit, comme la barque de Caron sur le noir Érèbe, et la scène ne changeait pas son ton lugubre et funéraire.

Une de ces nuits, la dernière fort heureusement de celles que nous devions passer sur ces sombres bords, notre mélancolie avait atteint un degré .voisin de la terreur. Nous nous regardions comme si nous étions à la veille d'un grand danger inévitable, avec la résignation et le courage du martyr.

Tout à coup, Edouard se lève et, comme un en-

fant qui veut tromper sa peur par des éclats de rire, il cherche par quelques plaisanteries à faire diversion à l'effroi général.

— Ça commence bien, la chasse aux tigres, ditil. Nous n'avons pas encore vu la bête et déjà nous sommes passés à l'état d'ombres. Que sera-ce quand nous aurons été croqués ?

— Ne plaisantons pas ici, répondit sentencieusement le commandant. Je n'ai pas peur de ce que je vois en chair et en os ; mais c'est faire le fanfaron que de railler avec le monde invisible.

— Vous êtes spirite, commandant.

— Si je ne l'étais pas, je serais bien forcé de le devenir ici, où non-seulement nous entendons, mais où nous voyons les âmes. Nous sommes en ce moment en si grande communication avec elles, que vous nous prenez pour elles-mêmes. Et si vous vouliez nous raconter tout ce que vcus avez

pensé pendant cette nuit, vous nous apprendriez des choses dont, certes, personne sur la terre n'a pu vous entretenir. Ici, plus qu'ailleurs, ce phénomène doit avoir lieu, parce qu'ici nous sommes au berceau de l'humanité, et qu'aucune partie de la terre n'a été habitée par un plus grand nombre de générations. Nous ne pouvons faire un pas sans rencontrer un esprit, tandis qu'ailleurs, où la terre n'a pas encore été aussi peuplée, il y a de l'espace pour ceux qui ne sont plus ; ils peuvent nous éviter et ne daignent même nous invoquer qu'à force de les invoquer. Ici ils sont si nombreux, qu'ils nous entourent, nous enveloppent de toutes parts, et pas un, en passant, qui ne nous dise quelque chose. C'est ce qui forme cette confusion qui règne en ce moment dans nos esprits, au point de douter si nous sommes sur la terre, et de nous croire des ombres, comme nous venons de le

dire... Le jour commençait à poindre. Nous étions arrivés à notre destination.

Nous débarquâmes par un gât, escalier de marbre ou de briques, par où les Hindous descendent dans le fleuve pour faire leurs ablutions, et qui sert aussi de point d'attérage aux barques.

Le Bengalow n'était pas loin de là. Nous nous y rendîmes en fort peu de temps.

M. Courjeon nous y attendait, depuis la veille, avec plusieurs de ses amis. Tout était prêt pour la chasse. Nous fûmes d'avis unanime de partir immédiatement à la recherche du tigre.

Les éléphants, qui avaient été désarmés en nous attendant, furent amenés devant le bengalow, et équipés de nouveau en notre présence par leurs mahouts, aidés des codis.

Les mahouts les firent d'abord plier les jambes, et placèrent sur leur dos un haoudat, espèce de

guérite découverte, d'un peu plus d'un mètre de hauteur, pouvant contenir de trois à quatre personnes.

Ils l'assujettirent solidement avec de fortes chaînes qu'ils firent passer plusieurs fois sur le dos et sous le ventre des éléphants.

Puis ils attachèrent tout autour les tentes, les coffres contenant les munitions et les victuailles, ainsi que les panelles d'eau. Ensuite, ils appliquèrent des échelles contre les flancs des animaux, et nous avertirent que nous pouvions monter.

Auparavant, nous fîmes l'inspection de nos armes.

Edouard et moi étions les seuls qui avions des carabines à balles foudroyantes. Quelle qu'eût été la grosseur de l'animal, s'il était touché par un$e nos prejectiles, sa mort devait être instantanée : car la balle, en éclatant dans le corps par la per-

cussion avec la peau, produit des désordres mortels.

11 n'en était pas de même des autres carabines à balles coniques avec lesquels étaient armés nos autres compagnons. Souvent le tigre, avec plusieurs balles de cette espèce dans le corps, fait des bonds aussi terribles et possède autant de force que s'il n'avait pas été touché.

Pourtant, s'il est atteint au défaut de l'épaule, quel que soit le projectile, on est sûr de l'abattre : il ne faut pas plus d'un coup pour cela. Mais tous les chasseurs ne sont pas assez adroits, ni non plus n'ont pas assez de temps pour viser juste à cette partie vulnérable de la bête.

Outre nos carabines, qui étaient nos armes principales, nous avions aussi chacun deux longues piques avec lesquelles on chasse le sanglier dans le Bengale, et un long couteau-poignard, arme

bien faible et bien insuffisante dans le cas où nous aurions été assez malheureux pour être obligés de nous en servir.

Ainsi armés, nous prîmes place dans les haoudats, quatre par quatre: trois chasseurs et un Bengali pour tenir le parasol au-dessus de nos têtes et nous passer nos armes au moment de l'attaque. Les mabouts s'installèrent sur la tête des éléphants, entre leurs oreilles qui couvraient presque tout leur corps. Ils tenaient à la main un long crochet de fer dont ils se servent pour conduire leurs montures.

Enfin, tout autour des éléphants, marchait un bataillon de batteurs chargés de découvrir la piste de la bête, et conduisant en laisse une meute de petits dogues, de la race des terriers, que l'on emploie dans certaines circonstances et à certains moments de la chasse.

Notra cortège, ansi composé, se mit en marche.

Nous avançâmes ainsi pendant cinq jours sans rien trouver, tantôt au travers de rizières qui s'étendaient à perte de vue, tantôt au milieu de vastes plaines inondées, couvertes d'herbes et de petits arbres. Le soir, nous faisions halte pour ré parer les fatigues d'une journée de marche à éléphant.

Rien de plus fatigant que ce moyen de locomotion. Les mouvement de l'éléphant sont plus rudes que les coups de tangage d'un navire sur une mer démontée, et il faut faire des efforts continuels pour se tenir en équilibre afin de ne pas passer par-dessus le haoudat.

Nous cherchions un endroit aussi favorable que possible, et nous y installions notre camp. Nous avions soin de prendre toutes les précautions ne-

cessaires pour nous mettre à l'abri d'une attaque nocturne.

Le matin, nous pliions nos tentes, nous nous remettions sur nos éléphants et nous continuions notre route toujours du côté du nordest.

Enfin, nous atteignîmes la région des djungles.

Ce sont d'immenses espaces remplis d'arbrisseaux épineux sur lesquels se détachent çà et là quelques bouquets de cocotiers et de palmiers sauvages et des baobabs, dont un seul suffit pour former un fourré impénétrable.

C'est ordinairement là que se tiennent les tigres; on est toujours sûr d'en rencontrer, ce qui ne devait pas tarder à nous arriver.

En effet, une matinée, vers les dix heures, nous vîmes les Bengalis de notre escorte, qui s'étaient

écartés pour chercher la piste, accourir eu poussant des cris d'effroi et en se cachant sous le ventre de nos éléphants.

Nous apprêtâmes nos armes et regardâmes tout autour de nous en dévorant l'horizon de nos yeux. Nous n'aperçûmes rien. Les Bengalis se tenaient toujours cois, et n'osaient plus faire un pas. Ils ne s'étaient pas trompés, ils avaient bien vu des traces et rien au monde n'aurait pu ies faire bouger. Nous regardions toujours avec lamême anxiété.

— Attention ! nous cria M. Gourjeon, le tigre n'est pas loin.

Aussitôt un rugissement rauque et prolongé se lit entendre. Il n'est pas possible de rien comparer à cela : c'est à la fois un roulement de tonnerre, un glas de mort, le sifflet d'une machine à vapeur, quelque chose que l'on sent non par l'ouïe, mais par le toucher.

Il semblerait que, sous cette impression, tout ce que Ton a dans le corps est manié comme une pâte par les mains du boulanger ; jusqu'au sang, que Ton croirait refluer en sens inverse.

Personne parmi nous ne fut à l'abri de cette indicible sensation... Les éléphants eux-mêmes en frémirent; ils se mirent à renifler avec un fracas horrible et à battre l'air de leur trompe. Les mabouts leur firent faire halte.

Nous armâmes nos fusils et nous nous tînmes prêts à faire feu. Les mugissements continuaient plus distincts et plus multipliés. Évidemment nous n'avions pas à combattre qu'un ennemi. Chacun attendit résolument le moment fatal.

Tout à coup surgit de terre, comme une fusée, un tigre royal d'une longueur démesurée.

A chaque bond, il franchissait un espace de quinze à vingt mètres, puis disparaissait dans les

djungles, eo ressortait encore pour y rentrer de nouveau. Il fit ainsi plusieurs évolutious en sens divers ; enfin, il arriva à vingt mètres de nous, et nous le vîmes se balancer sur ses pattes comme s'il allait prendre un nouvel élan. A ce moment, où toutes les carabines allaient faire feu, nous fûmes arrêtés par un geste énergique de M. Courjeon,qui en même temps cria aux Bengalis :

— Lâchez les dogs t

Immédiatement, tous ces petits roquets, avec un courage auquel on était loin de s'attendre de la part de si chétifs animaux, se précipitèrent audevant du tigre. Ils firent cercle autour de lui en poussant mille aboiements.

Au milieu de ces nouveaux agresseurs, le tigre se tint immobile. Promenant autour de lui un regard de souverain mépris, et s' apercevant sans doute que pas un de ses adversaires n'était digne

de son courroux, il se coucha sur ses pattes de devant, en ayant Fair de fermer les yeux.

Les dogs redoublèrent leurs aboiements ; mais chaque fois 'que le tigre faisait le moindre mouvement, soit avec la queue, soit avec les oreilles, vite, ils couraient tous se cacher derrière les roches, sous les feuilles, partout où ils pouvaient trouver un trou pour se fourrer; puis revenaient à la charge avec la même intrépidité quand ils croyaient que le tigre ne voulait rien leur faire.

Ce manège dura quelques minutes; enfin le tigre parut être agacé de ces aboiements qui n'en finissaient plus. Il se leva comme pour prendre une résolution.

Les dogs disparurent comme par enchantement; leur rôle, du reste, était fini. On ne les emploie à cette chasse que pour distraire le tigre juste le

UNE CHASSE AflX TIGUES 205

temps nécessaire pour que le chasseur puisse le viser à son côté vulnérable.

M. Courjeon n'avait pas perdu son temps. Au moment où la bête fauve se levait, il lui lâcha ses deux coups qui portèrent tous deux au défaut de l'épaule gauche.

Le tigre tomba raide mort.

Le combat ne faisait que commencer.

Au même instant, comme s'ils eussent été réveillés par la détonation des armes à feu, trois autres tigres non moins gigantesques que le premier, fondirent du milieu des djungles en poussant les mêmes rugissements de carnage et de mort.

Un frisson nerveux galvanisa de nouveau tous nos membres. Chacun ne pensa plus qu'à défendre le siège de l'éléphant sur lequel il se trouvait.

Celui que je montais avec Edouard et le commandant fit bonne contenance. S'arc-boutant sur ses jambes de devant, la tête baissée, la trompe repliée en dedans, il attendit vaillamment la charge de son adversaire.

Les tigres n'attaquèrent pas tout à coup. Ils firent auparavant de nombreuses virevoltes avec la rapidité de la flèche. Ils avaient l'air de vouloir reconnaître l'ennemi qu'ils avaient à combattre, et de mesurer l'assaut qu'ils allaient donner.

Nous les suivîmes quelque temps de l'œil, les carabines couchées en joue. Dès que nous crûmes avoir une bonne portée, celui que nous supposions devoir nous attaquer, nous fîmes une première décharge.

L'animal n'avait pas été atteint. Sa rage ne fit que s'accroître. Les yeux fulgurants, la gueule en feu, il bondit jusqu'aux pieds de l'éléphant, en

ayant soin de se ranger de côté pour éviter la masse de ses paltes.

Soudain, le mahout disparut, je ne sais comment, dans les larges oreilles de sa monture . Le tigre posa ses griffes sur ses flancs et tâcha de grimper jusqu'à nous. Par un brusque mouvement de l'épaule et du cou, l'éléphant le rejeta à deux ou trois pas. Plus leste qu'un chat, le tigre se redressa et recommença l'assaut de la même façon.

L'éléphant le terrassa encore une fois et marcha sur lui pour l'écra?er sous ses pattes. C'est là qu'est toute sa force et toute sa défense. Sa trompe ne lui sert à rien dans ces moments et est plutôt pour lui un embarras qu'une arme. Il cherche à la mettre à l'abri des griffes de son adversaire, soit en la levant en l'air, soit en la ramassant en bas, car d'un seul coup il peut lui faire perdre son membre le plus utile.

Mais, s'il parvient à ramener son ennemi sous ses pattes, c'en est fait de lui, il est assommé.

Aussi le tigre, chaque fois qu'il touchait la terre, se relevait avec la même prestesse et rechargeait avec une fureur croissante.

La position devenait critique. Ballottés dans le haoudat comme dans un navire au gré des vagues, nous ne pouvions nous servir à notre aise de nos armes.

D'un autre côté, nous ne pouvions saish l'occasion pour tirer le tigre, car il était toujours trop près de nous; nous craignions de toucher notre éléphant, et comme nous connaissions la puissance de nos projectiles, nous aimions mieux, dans une pareille mêlée, nous trouver dans le haoudat qu'au milieu des djungles.

L& lutte continuait entre l'éléphant et le tigre, qui avait fini par s'accrocher à son cou, et cette

fois ne lâchait pas prise. Ses efforts pour l'escalader allaient être couronnés de succès,

Déjà nous voyions se dresser à la portée de nos jaainssa tête monstrueuse; nous entendions craquer sa mâchoire armée de dents triangulaires semblables à des baïonnettes ; nous sentions le feu de son haleine quand, instinctivement plutôt que par réflexion, nos carabines s'abattirent, et nos six coups, partant à la fois à bout portant, envoyèrent rouler dans les djungles notre redoutable agresseur.

Pendant ce temps, une fusillade bien dirigée, partie des autres haoudats, avait mis hors de combat un autre tigre.

Nos compagnons ne s'étaient pas comme nous

laissés aborder de si près, et avaient tiré chacun

à son tour à une distance respective de quinze à

vingt mètres à peu près, et avaient blessé mor-

tellement un des tigres, sans courir les mêmes dangers que uous, dangers dont nous n'aurions peut-être pas pu nous tirer, malgré notre formidable artillerie, si nous eussions été montés sur un éléphant moins bien dressé que le nôtre.

Malheureusement, c'est ce qui avait manqué à trois de nos compagnons, que le hasard avait fait prendre un éléphant dont l'éducation n'était pas achevée, ou peut-être aussi auquel le courage avait fait défaut.

Cet animal avait été saisi d'une terreur panique dès que le premier tigre s'était montré. Ni la voix, ni le crochet de son mahont n'avaient pu le retenir. Affolé d'épouvante, il avait fui avec une vitesse prodigieuse, jusqu'à ce que nous l'eûmes perdu de vue, emportant avec lui tous ceux qui étaieut sur son dos.

Trop engagés alors, aucun de nous ne pouvait

aller à leur aide, nous fûmes obligés de remettre à un autre moment pour savoir ce qu'ils étaient devenus.

11 restait un autre tigre des trois qui s'étaient .présentés en même temps au combat. Nous ne le voyions plus, bien que M. Gourjeon fût sûr de l'avoir blessé plusieurs fois. Nous nous mîmes à sa recherche.

Après quelques minutes, nous aperçûmes quelque chose qui se .glissait comme un gros serpent dans . les djungles. Evidemment, c'était lui qui rusait, maintenant qu'il voyait l'impuissance de sa rage contre nous. Nous tirâmes tous au hasard dans le fourré, et nous entendîmes un râle prolongé.

— 11 est mort, s'écria M. Courjeon.

Aucun combattant ne se présentant plus, le combat cessa. Nous nous groupâmes pour tenir

conseil. M. Courjeon fut d'avis de ne mettre pied à terre que lorsque nous serions bien certains que le champ de bataille serait libre.

— Méfiez-vous du tigre, nous dit-il, cr 3st au moment où on le croit le plus loin qu'il vc us fond dessus.

Nous nous en rapportâmes à son expérience. Nous battîmes la campagne pendant une heure encore sans rien trouver. La nuit arrivait, il nous fallait trouver un gîte pour la passer. Mais nous devions avant tout sortir des djungles.

Cependant nous ne voulions pas nous en aller sans ramasser nos morts, dans la crainte que pendant la nuit ils ne fussent enlevés par les chacals ou par les tigres eux-mêmes. Il était six heures, nous avions encore uvd heure- de crépuscule. Nous pensâmes qu'il nous restait encore assez de tempgg nous nous mîmes à l'œuvre.

Hélas f ce n'était pas seulement aux tigres que notre chasse avait coûté la vie, c'était aussi, malheureusement, à plusieurs Bengalis de notre escorte.

11 en manquait huit à l'appel ; les pauvres diables! Il est rare que dans une pareille chasse il n'y ait pas au moins un pareil nombre de sacrifiés. Ils le savent, ce qui ne les empêche pas de s'engager chaque fois qu'ils en trouvent l'occasion. C'est un moyen pour eux de gagner leur vie.

Nous n'avions donc assumé sur nous aucune responsabilité. Nous ne leur devions plus que ce que l'on doit aux morts, la sépulture. Chose singulière, parmi les Bengalis morts, :i ne se trouvait pas un seul des mahouts. Quoique les plus exposés, ils savent toujours se sauver en se ( ixhant, avec une agilité de singe, dans les oreilles, sous la trompe, sur les défenses, dans la bouche môme de Télé-

phant, du côté opposé au tigre de façon à se mettre hors de sa portée.

Au fur et à mesure que nous relevions un cadavre, nous en chargions un éléphant. Si c'était un Bengali , nous le mettions à part avec recueillement, ce qui avait l'air de fort étonner leurs camarades. Le mépris de ces gens-là pour la mort est tel qu'ils ne comprennent pas que l'on puisse s'apitoyer sur le sort d'un homme mort n'importe comment.

C'est à peine, quand nous trouvions un des leurs, s'ils interrompaient un instant la folle gaieté qu'ils manifestaient quand c'était le cadavre d'un tigre que nous ramassions. Alors c'étaient des cris de joie, des sauts, des gambades qui n'en finissaient pas.

Le dernier cadavre sur lequel nous mîmes la main fut celui du tigre que nous avions tiré au

hasard dans le fourré. Il y avait sous ses griffes trois de nos dogs qu'il avait étranglés. Ceux-ci furent les seuls que nous pûmes retrouver, quant aux autres nous ne sûmes jamais où ils avaient passé.

Tous nos morts avaient été levés. Il était sept heures, le combat avait duré environ huit heures. Il était temps de prendre quelque repos, mais la nuit nous ayant surpris nous ne pouvions plus espérer de sortir des djungles sans courir risque de nous perdre ou d'aller nous jeter dans quelque repaire de tigres.

Nous décidâmes de camper là môme où nous étions et d'attendre ainsi le retour du soleil.

La nuit fut horrible, les émotions du jour avaient galvanisé nos nerfs et les faisaient mouvoir avec une activité fiévreuse. Impossible de fermer l'œil ; 4u reste, l'endroit où nous étions n'était pas fait

pour nous inviter au sommeil, à chaque instant nous nous attendions à voir s'élancer un nouvel ennemi.

Nous passâmes toute la nuit l'arme au bras, l'oreille tendue au moindre bruit, les regards cherchant à pénétrer l'horizon le plus lointain.

Enfin le jour vint mettre un terme à nos angoisses. Nous étions rompus de fatigue, la fièvre du Boutan commençait à gagner quelques-uns de nous.

Nous n'étions pas loin en effet de cette contrée ; nous fûmes tous d'avis d'atteindre au plus tôt la ville ou le village le plus prochain, afin de nous donner les soins qu'exigeaient nos santés delà Nrées.

Mais il nous manquait nos amis qui avaient été emportés sur le dos de l'éléphant qui avait déserté le champ de bataille, nous ignorions la direction

qu'ils avaient suivie; comment les trouver au milieu de ces solitudes où il n'y avait nulle route, nulle trace pour nous guider?

Sans doute, s'ils n'avaient pas été tués, ils avaient dû avoir la même idée que nous, sortir des djungles et tâcher de gagner un lieu habité quelconque. Nous jugeâmes prudent de ne pas faire des recherches qui, du reste, étaient au-dessus de nos forces, de prendre auparavant des informations auprès des natifs que nous rencontrerions.

Le premier endroit que nous atteignîmes fut Rongamatty, village situé sur le Bhramapoutre, un des affluents du Gange. Nous nous trouvions alors sur la frontière du Boutan, à trois cents lieues à peu près de notre point de départ.

Nous avions mis dix-huit jours pour faire ce trajet, mais au milieu des péripéties que nous venons de raconter, ce qui n'avait pas peu contribué à

allonger le voyage. Il était temps de nous arrêter; nos forces étaient à bout, nous nous installâmes chez le manéagar ou le régisseur du village, qui nous reçut avec un empressement rare pour un Hindou.

Aussitôt arrivés, nous nous dépêchâmes de faire donner la sépulture à nos Bengalis, que nous avions emmenés avec nous et que nous n'avions pas voulu abandonner, quoiqu'ils exhalassent déjà une odeur de putréfaction.

Nous les livrâmes à des mourdafias que nous payâmes largement pour les ensevelir avec pompe suivant les rites de leur religion.

Quant aux tigres, nous les fîmes dépecer et partageâmes entre nous leurs dépouilles : la peau, la tête, les pattes. Ensuite nous nous occupâmes de nos amis; des gens du pays nous apprirent qu'on avait rencontré à vingt milles de là, sous des ten-

tes, des hommes blancs parmi lesquels il y en avait de blessés. D'autres détails qui nous furent donnés encore, ne nous laissèrent plus de doute sur l'identité de nos compagnons.

M. Courjeon, le seul parmi nous qui avait conservé ses forces, habitué qu'il était au climat et aux fatigues de la chasse, partit immédiatement à leur rencontre. Il revint le lendemain conduisant un convoi de blessés; nos amis s'y trouvaient tous, mais plus ou moins endommagés.

Deux avaient été grièvement blessés, le troisième un peu moins, quoique assez contusionné ; quant au mahout, il était échappé ainsi que le Bengali porteur du parasol. Voici ce qui leur était arrivé :

L'éléphant avait fui sans s'arrêter jusqu'à ce qu'il fût arrivé à la lisière d'un bois épais de baobabs. Trouvant de la résistance devant lui, il s'était frayé un passage avec sa trompe et ses pieds. A chaque

coup de massue à droite et à gauche, il déracinait ou cassait comme du verre des troncs énormes; de sa trompe il balayait en même temps les plus grosses branches qui obstruaient sa marche.

L'on juge de la position de ceux qui se trouvaient sur son dos. Blottis au fond du haoudat, afin d'éviter les branches au-dessus de leur tête, ils recevaient à chaque mouvement de l'éléphant un contre-coup qui les fracassait les uns contre les autres ou contre les parois du haoudat.

D'un autre côté il arrivait que des branches qui avaient échappé à la trompe de l'éléphant et qui n'étaient pas assez fortes pour lui faire obstacle, pénétraient jusqu'à eux et rentraient dans leur chair souvent très-profondément. Ils voyaient le moment où les chaînes qui retenaient le haoudat allaient casser et où ils allaient être foulés aux pieds d3 l'éléphant furieux. Fort heureusement

l'animal s'arrêta tout à coup au bout de quelques instants de cette marche forcée ; sans doute il était fatigué lui-même ou sa frayeur était dissipée.

Les chasseurs mirent pied à terre, et quoique tout meurtris et tout déchirés, ils purent se traîner hors du bois où ils rencontrèrent des charretiers conduisant des charrettes à bœufs. Ils s'entendirent avec eux et convinrent de les emmener avec tout leur bagage jusqu'à la ville la plus voisine. Mais arrivés au milieu de la route, les douleurs qu'ils ressentaient étaient tellement atroces qu'ils ne purent continuer et firent halte pour prendre un peu de répit.

Enfin, nous étions tous réunis, et, quoique fort maltraités les uns et )es autres, nous n'avions pas lieu d'être trop mécontents puisque nous étions encore en vie, ce qui était une bonne chance, après les événements qui nous étaient arrivés.

Nous nous donnâmes de vigoureuses poignées de main de consolation et d'espérance. Puis les devoirs rendus au prochain , nous songeâmes aux soins que nous devions à nos corps brisés par la fatigue et la maladie.

Nos forces revinrent peu à peu : au bout de quelques jours, nous nous sentîmes en état de nous remettre en route, mais cette fois, pas pour retourner à la chasse aux tigres ; chacun en avait assez, et l'idée ne vint à personne de s'y risquer de nouveau.

Nous devions nous rendre directement à Comilla, chez M. Z..., où nous allions passer quelque temps avant de retourner à Chandernagor.

Nous nous procurâmes ues véhicules aussi commodes que possible, ne vouant plus nous servir de nos éléphants que pour porter les bagages. Les braves bêtes méritaient aussi quelques égards pour

leur belle conduite pendant la bataille. Plusieurs avaient été blessées, mais aucune blessure n'eut de suite grave.

Nous côtoyâmes les rives du Bhramapoutre à peu près pendant dix jours, et nous arrivâmes ainsi sans plus d'accidents sur les terres de M. Gourjeon jeune, à Comilla.

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