LE LION
Les livres et les récits des voyageurs sont pleins de témoignages de la force immense du lion, et comment le roi du désert jette sur son épaule, et emporte au grand trot, des animaux plus pesants que lui-même pour en faire le souper de sa femelle et de ses petits.
Un seul animal est traîné par lui, on ne sait pourquoi, et c'est en général à ce traînage, qui laisse une trace ensanglantée, que le lion dénonce son repaire. Cet animal, le plus petit, nous dirous
presque le moins lourd de ceux dont il fait sa nourriture, est le mouton. Aussi, les Arabes, peuple à la fois poétique et positif, qui cherchent une raison à toute chose, expliquent-il cette bizarre anomalie du mouton traîné et du bœuf emporté par une légende pleine de caractère.
« Un jour, un lion causait avec uu tigre : c'é' Paient deux magnifiques spécimens de leur espèce, et, si le lion était le roi du désert, le tigre en était *e vice-roi.
» Chacun vantait sa force, et peut-être augmentait encore en paroles la puissance que la nature lui avait donnée en réalité.
» — Pourrais- tu prendre un taureau à la gorge, le jeter sur ton épaule, et t'en aller au galop avec lai ? demanda le tigre.
» — Avec l'aide de Dieu, je le ferais, répondit le lion.
» — Le tigre fit la même question pour la girafe, pour le cheval, pour le zèbre, pour l'antilope, et, à chacune de ces questions, le lion répondit religieusement, comme il avait déjà fait :
» — Avec l'aide de Dieu, je le ferais.
» — Il va sans dire, alors, que, s'il s'agissait du mouton?... demanda le tigre.
» — Parbleu t dit le lion, oubliant de faire pour un si frêle animal l'invocation céleste qu'il avait faite pour les autres.
» Mais, qui fat bion étonné, au premier mouton qu'il égorgea et qu'il voulut enlever de terre?
» Ce fut le lion, qui n'en put jamais venir à bout, et qui fut obligé de le traîner jusqu'à son repaire.
» Allah punissait ainsi, à la fois, et sa fatuité et l'oubli de ce qu'il devait à son Créateur. »
— Voilà pourquoi, dit l'Arabe, le lion enlève
hardiment tous les animaux, mais est obligé de traîner le mouton, la brebis et même l'agueau.
J'ai eu souvent à rectifier ces contes populaires qui attribuent au lion, au tigre et aux autres animaux féroces, une puissance fabuleuse que je n'ai jamais rencontrée chez eux.
Il y a, en effet, une classe de voyageurs qui, ayant peu de temps à consacrer à la recherche de la vérité, adoptent et répètent toutes les histoires qu'ils ont recueillies chez les natifs, non pas dans la mauvaise intention de tromper les autres, mais parce que, trompés par les indigènes, ils y croient eux-mêmes. C'est cette classe de voyageurs qui résout tous les problèmes de doutes que soulèvent leurs récits par cet aphorisme : Il est plus facile de le croire que d'y aller voir.
Moi-même, j'ai été victime de cette erreur que le lion pouvait, au dire des naturels, porter un bœuf
ou un cheval sans courber la tête. Mais, depuis, soit que le lion m'ait jugé indigne d'exécuter de telles prouesses devant moi, soit que, le jour où j'ai étudié les mœurs du roi des animaux, il fût dans ses moments de paresse, je ue puis dire avoir rien vu qui confirme sous ce rapport les récits des voyageurs et les gasconnades des natifs.
Assis autour d'une table ronde de teek d'Afrique, comme de joyeux grillons autour du foyer, et comme si nous avions assuré notre vie pour mille ans, quoique nous dussions nous trouver en face des Gafres avant le déjeuner, si toutefois déjeuner il devait y avoir, nous fumions nos cigarettes en paix et avec d'autant plus de délices, que ces mômes cigarettes étaient un cadeau que nous avaient fait, avant de partir, de charmantes dames du Gap.
Et, comme je viens de parler de Gafres, et que je
n'aime rien laisser dans l'obscurité, je vous dirai que les Gafres avaient fait une razzia sur le bétail des colons hollandais, et que nous étions à la poursuite du bétail et des Cafres.
Hans-Nell, le directeur du mess, était venu nous dire avec son sourire narquois, dans son langage aux trois quarts hollandais , et au quart anglais :
a Point de vache, point de lait. »
Ce à quoi nous avions répondu :
— Comment, pas de vache, pas de lait! Que voulez-vous dire , Hans ?
— Je veux dire que la laitière a cherché sa vache noire par-ci, sa vache ~ousse par-là, le reste du troupeau partout, sans en trouver la moindre trace. Ce sont ces satanés Cafres qui ont tout enlevé.
Chez nous, l'homme qui prend ce qui n'est pas à lui est fourré en prison ; mais, là nous n'avions une prison ni assez grande ni assez forte pour y
enfermer les Cafres, en supposant même que nous puissions les prendre, ce qui n'est pas chose facile. Mais, à défaut de prison, nous avions coulé dans nos fusils quelques bons souvenirs en plomb, qui étaient destinés à leur rappeler les vaches.
Comme nous étions assis, soufflant la fumée, dont nous suivions la spirale qui allait en s'élargissant, passa notre bien-aimé général, qui voulut bien accepter une tasse de café à la Francatelly.
Le café, respiré d'abord, puis ensuite savouré à petites gorgées, la conversation reprit son cours, se rattachant au sujet qui avait été interrompu par l'arrivée du général.
Un de nos amis, nommé Glenlyon, était en train de faire un cours d'histoire naturelle, sur les grands félins et particulièrement sur les lions et les tigres.
— Est-ce vrai, Glenlyon, lui dis-je, que les lions
et les tigres sont connus pour faire un choix parmi les plus belles bêtes d'un troupeau, et, ce choix fait, pour avoir les moyens de les conduire, bon gré. mal gré, à leur repaire?
— Cela est, je vous assure, répondit Glenlyon, et je crois réellement qu'un lion entre deux âges et père de famille, est le meilleur meneur de bestiaux que Ton puisse trouver dans le monde entier. J'ai connu des hommes que Ton disait être très-habiles meneurs d'hommes, qui n'auraient jamais pu faire, et n'auraient pas même tenté ce que j'ai vu faire à un lion ou à un tigre avec une bête récalcitrante, qu'il avait choisie dans un troupeau cent fois plus nombreux qu'aucun troupeau de notre pauvre Europe. Et cependant, cette bête élue pour le festin des rois des animaux, il l'a pous^ sée devant lui à travers les terrains les plus montueux et les plus accidentés, et l'a conduite à la
dame de ses pensées qui l'attendait pour souper avec ses petits.
Et comme nous paraissions donner quelques signes de doute.
—•Je sais bien, dit-il, que cela paraît impossible; on a peine à croire à un tel fait, et cependant, car je me rappelle plusieurs exemples de bêtes qui ont disparu de tels ou tels troupeaux, sans qu'il y ait trace de lutte ni vestige de sang. L'animal absent était mis sur le compte des Cafres qui n'en pouvaient mais. Le fait est, que c'était un lion qui l'avait conduit à son repaire. Et si nous racontions à ces stupides bons hollandais, la façon dont leurs bêtes avaient été enlevées, ils jureraient leurs grands dieux que nous descendons au moins du baron de Cracq ou de quelque membre de la même famille.
La veille du jour arrêté pour notre expédition,
Glenlyon envoya chercher tous les Gafres des environs, et leur demanda s'ils avaient connaissance de la présence de quelque lion dans le rayon d'une douzaine de kilomètres, et surtout, de quelque lionne qui vînt de mettre bas.
Deux d'entre eux (je parle des Gafres et non des lions), appartenant à la dernière fournée des prisonniers que nous avions reçus, grimacèrent quelque chose comme un sourire et dirent qu'ils connaissaient une lionne avec des petits.
Interrogés s'ils connaissaient exactement son repaire, ils répondirent que le père, la mère et les petits devaient avoir élu domicile dans les grandes cavernes qui se trouvaient au delà des marais vulgairement nommés les marais du diable,
Glenlyon connaissait ces cavernes; il avoua donc que les Gafres pouvaient avoir dit la vérité, et, nous en rapportant à leur déclaration, nous nous
acheminâmes vers le but qui nous était indiqué.
Nous marchâmes jusqu'à ce que Glenlyon pensât que nous fussions assez près des cavernes pour voir toute créature qui put y rentrer ou en sortir. 11 n'y avait pas beaucoup de chance pour cette dernière éventualité ; car, si le roi des animaux y avait pris son domicile, il n'était pas probable qu'aucun de ses sujets eût été se loger si près de lui.
Tant que dura le jour, il n'y avait aucune chance que la bête royale parût. Selon Glenlyon, qui paraissait parfaitement au courant de ses mœurs, il était occupé à faire une sieste préparatoire à Ja reprise de ses affaires. De cette façon, nous aurions tout le temps de prendre notre café avant la tombée de la nuit, moment après lequel, pour la réussite de notre entreprise, il fallait faire disparaître toute trace de feu.
Je me couchai sur les fleurs éclatantes qui tapissaient notre lieu de halte; ce que mon ami avait appelé un buisson, n'était rien autre chose que le bras d'une forêt immense qui s'étendait au loin vers les vastes rochers derrière lesquels la caverne des lions se trouvait cachée. Chaque arbre était un Titan quatre ou cinq fois centenaire, et nous autres hommes, nous n'étions que des pygmées rampant au travers ; et, comme nous en suivions la lisière, notre halte jouissait de la pleine possession des feuilles brillantes et des fleurs parfumées.
Écartant des deux côtés quelques-unes des hautes plantes parasites qui obstruaient le chemin, nous arrondîmes en un clin-d'œil un abri ravissant.
De longues lianes en gracieux festons en ornaient l'entrée; sur les côtés pendaient des fleurs, grandes, brillantes, variées, embaumant l'atmosphère;
tandis que, derrière notre grotte de feuillage, jaillissait une source d'une délicieuse fraîcheur. Son murmure formait une mélodie qui semblait une invitation à venir nous désaltérer et à baigner dans son eau si transparente nos visages ruisselants de sueur et de poussière, ce que nous fîmes à l'aide d'un seau de cuir que nous avions dar» notre bagage.
La nuit commençait de tomber, le soleil venait de se coucher semblable à une boule de feu, laissant un demi cercle ensanglanté sur le fond du ciel. Au moment où il disparut, une troupe d'aigles sauvages déploya ses ailes et vola rapidement, en poussant des cris aigus, autour d'un rocher crénelé qui, s'élevant au loin dans sa majesté solitaire, ressemblait à une citadelle.
~ Fixez vos yeux sur cette arche naturelle que forme le rocher et qui dvici ressemble au portique de quelque vieux castel dont on vient d'ouvrir les grilles, me dit Glenlyon.
Je lui répondis que mon œil était dans la direction indiquée.
— Eh bien, me dit-il, si le lion est là, il sortira par cette arche; il se peut même que ce soit sa dame inquiète qui se montre la première pour reconnaître le temps qu'il fait. Dans tous les cas, il est sûr qu'elle l'accompagnera jusqu'au seuil pour le voir partir et se mettre à sa besogne nocturne.
Glenlyon s'adressa à notre guide :
— Où croyez-vous, demanda-t-il, que le vieux trouve du bœuf cette nuit?
— Là-bas, près de la rivière, répondit celui-ci.
— Mais il y a loin, fit Glenlyon.
— C'est au moins à dix milles d'ici, répondit le guide, peut-être davantage.
— Apprêtons tout, dit Glenlyon, pour que nous puissions partir d'ici cinq minutes.
— Chut! fis-je tout à coup, je crois voir la tête d'un lion.
— Où donc?
tion de l'arche.
— Làl dis-je en étendant la main dans la direc-
— Ah 1 par ma foi, oui ! dit Glenlyon ; c'est la tête de madame, venue là pour examiner l'état du temps; les cris des aigles l'ont éveillée, et elle craint qu'il n'y ait pas de pot-au-feu pour demain; elle a raison de craindre, et je me charge de réaliser ses mauvais pressentiments. Ne la perdez pas de vue avant que son cher époux ne l'ait rejointe. Soyez tranquille, s'il ne vient pas de lui-même, elle ne tardera pas à l'aller chercher.
J'agis d'après sa recommandation, ne perdant pas un seul des mouvements de la lionne qui, si je pouvais m'en rapporter à la faiblesse de mon jugement, ne me paraissait pas d'humeur tiès-béné-
^E LION PBÏO: DE FAMIJtE 145
vole; mais, vu mon ignorance en ces matières, je n'osai exprimer mon opinion devant Glenlyon, naturaliste infiniment plus expérimenté que moi.
Après avoir examiné le ciel avec l'attention, et je dirai presque la science d'un astrologue, elle jeta un coup d'œil à l'entour de la forteresse où elle demeurait, fit soudain quelques pas en avant, s'avança entre les fragments de rochers épars sur le chemin, puis fit une halte, soit, comme je l'ai dit, pour examiner le temps, soit pour chercher la cause que pouvait motiver le brouhaha que faisaient les aigles au-dessus de sa tête ; le tout probablement rendu compte de sa double inquiétude, elle remonta le sentier qu'elle venait de descendre, de cette démarche pesante et de ce pas lourd particulier aux animaux de carnage qui ne sont surexcités par aucun sentiment, et disparut bientôt derrière l'arche de l'angle qui conduisait à son
antre, et où j'avais, pour la première fois, entrevu sa tête, mais elle n'avait disparu que pour un instant; elle se remontra de plus mauvaise humeur encore que la première fois, s'il fallait en croire les plis de sa physionomie. Au reste, je suppose que cette physionomie était celle que doit avoir toute lionne ayant des enfants à nourrir et un mari à réveiller.
Selon l'invitation que j'avais reçue de Glenlyon, je ne perdais pas un mouvement de l'animal, et lui répétais religieusement la gymnastique à laquelle il se livrait.
Lui, pendant ce temps, examinait avec le plus grand soin sa carabine à deux coups.
— Bon ! dit-il, le lion dort toujours, la lionne va le réveiller, et elle ne tardera pas à le pousser hors de son domicile. Vous devez savoir que toute femelle éprouve un malicieux plaisir à déranger
▼otre dernier somme, femme, sœur ou tante, et môme n'avez-vous pas remarqué que, dans une auberge, la fille qui vient vous réveiller, carillonne deux fois plus fort à votre porte que si c'était le garçon qui fût chargé de ce soin? Je jurerais qu'il en est de même dans le ménage de Leurs Majestés Léonines; seulement, si, d'ici à deux minutes, l'auguste dormeur n'a pas quitté son lit, Sa Majesté la lionne va se fâcher et rappeler rudement à son devoir le négligent pourvoyeur de la famille. Préven, z-moi dès que vous le verrez apparaître sous l'arche, où il bâillera, probablement à se disloquer la mâchoire, et se tirera les membres, grondant contre celle qui aura troublé son repos.
On eût dit que mmi ami, comme Androclès, avait vécu daDS la familiarité des lions, tant il était au courant de leurs mœurs domestiques, et tant il
m'avait prédit d'avance la scène qui allait se passer sous nos yeux.
En effet, la tête du lion se montra presque instantanément à l'angle d'un rocher, et ses machoires s'ouvrirent pour un tel bâillement que l'on eût cru qu'elles ne se refermeraient jamais. Tout à coup il fit un pas comme si on l'eût poussé par derrière, puis il se remit à bâiller, à se décrocher la mâchoire, et allongea démesurément ses pattes.
Il allait se laisser aller à un troisième bâillement^lorsqu'une nouvelle poussée lui fit faire un bond en avant.
Cette fois, sa patience était à bout, car il se retourna vivement et lança un coup de gueule auquel échappa l'animal invisible qui causait son irritation, ses mâchoires se refermèrent dans le vide avec un bruit qui parvint jusqu'à nous.
— Illitchy, dit Glenlyon, tu vas surveiller ce
paresseux, il ne me paraît pas assez pétulant pour que tu le perdes de vue. Tout Cafre sait ce que c'est que de suivre une piste, et je n'ai pas besoin de te recommander de te mettre à bon vent.
Illitchy secoua la tête de haut en bas, ce qui voulait dire qu'il avait parfaitement compris.
— La nuit est noire, continua Glenlyon, il faudra, pour ne point nous perdre, imiter, en manière d'appel, le cri d'un jeune caïman.
Illitchy fit aussitôt entendre un cri douloureux et aigu, pareil au vagissement d'un enfant à l'agonie, et cela avec tant de vérité, que je ne pus m'empêcher de frissonner, comme si j'avais écrasé sous nos pieds un enfant qui venait de naître.
— Bravo, dit Glenlyon. Je vois que tu sais ton affaire, Illitchy; en renouvelant de temps en temps ce cri, nous serons sûrs de ne pas nous perdre dans les ténèbres. D'ailleurs, de temps en temps,
la lune percera les nuages, et nous permettra de nous entrevoir dans l'obscurité.
Illitchy parti, nous quittâmes notre délicieux affût, nous avançâmes en silence, et, après dix minutes, Glenlyon, à son tour, lit le signal dont il était convenu avec notre guide.
Je n'y pensais plus, et je tressaillis de surprise. Glenlyon rit tout bas, mais de bon cœur; seulement, tout en riant, il me fit de la main signe d'écouter. Ce même cri d'angoisse lui répondit, et je sentis de nouveau, malgré moi, un frisson courir dans mes veines.
— Tout va bien, me dit mon compagnon; nous sommes dans le bon chemin ; seulement, il faut appuyeT à droite, c'est par là que le seigneur lion conduit Illitchy, il ne faut pas nous éloigner de lui, avant que nous soyons sûrs de la direction qu'il va prendre.
Grâce au cri du jeune caïman, que nous renouvelions de dix minutes en dix minutes, nous ne nous éloignâmes pas de notre guide; bientôt le cri se rapprocha de nous, quoique de plus en plus faible. J'admirais l'intelligence avec laquelle se faisait rechange de ces cris; la brise nous apportait des vapeurs marécageuses, indice du voisinage de terrains inondés, où il était assez naturel de soupçonner la présence des crocodiles : leurs cris ne pouvaient donc éveiller les inquiétudes du lion.
Le Gafre reparut.
— Eh bien, demanda aussitôt Glenlyon, sommesnous encore loin de nos bœufs?
— A cent pas à peine, répondit le Cafre ; voyez ces arbres, ils sont de l'autre côté.
— En ce cas, mettons-nous à la file les uns des autres, et d'abord, attention aux armes.
152 LE LJOtt PÈRE DE FAMILLE
Chacun de nous passa l'inspection dp son fusil ou de sa carabine.
— Tout va bien, répondîmes-nous à demi-voix.
— Alors, préparons nos lorgnettes de nuit, répondit Glenlyon, il s'agit d'escalader cette butte, îà, entre les grands arbres. Marchons à pas de chat, et prenons garde, s'il y a des singes dans les environs, de les déranger, car ils donneraient l'alarme. Illitchy, donne à ce gentilhomme des leçons de marche muette ; une fois sur la colline, nous pourrons nous y asseoir, et, pendant une heure au moins, surveiller le lion tout à notre aise ; il lui faudra bien une heure pour détacher un des animaux du troupeau, et le faire passer par la brèche que nous voyons là, à notre droite.
Nous suivîmes notre chef de file, qui marchait léger comme un sylphe, quoiqu'il eût six pieds de haut, et pesât plus de deux cents livres.
Arrivés à la colline, il fallut la gravir. Le sol était sablonneux et s'éboulait sous nos pas ; mais nous y parvînmes en nous aidant des branches de frêne qui poussaient en abondance jusqu'au sommet.
Bientôt nous distinguâmes quelque chose d'extraordinaire dans la savane qui s'étendait au-dessous de nous. Le troupeau avait été averti de l'approche du lion par les bœufs qui sont toujours placés en sentinelle autour du grand troupeau, et ces sentinelles avaient sans doute découvert leur ennemi, pendant qu'il se glissait à travers la brèche, qui coupait la crête du terrain sur lequel nous étions postés.
En effet, le lion était en vue. Il faisait le tour du troupeau, qui commença d'abord, dans sa terreur, à s'éparpiller follement de tous les côtés, mais qui, peu à peu, se réunit en une masse compacte
Les pauvres animaux savaient, aussi bien que le lion, qu'une fois le troupeau massé, les taureaux se placeraient au premier rang du cercle pour protéger leurs femelles. Comme le troupeau était nombreux, cette manœuvre ne fat bien accomplie qu'au bout d'un certain temps. Pendant ce temps, le lion faisait le cercle autour du troupeau, avec une allure singulière, tantôt au pas, tantôt au trot; il fixait ses yeux sur le premier rang, et les jeunes taureaux, qui n'osaient le regarder en lace, se retournaient, lui présentant la croupe et le regardant avec un œil d'aDgoisse en tournant la tête par dessus leur épaule.
En même temps, signe de la frayeur à laquelle ils étaient en proie, des flots d'écume blanchissaient leur poitrail.
Au milieu de la masse, au-dessus de 'aquelle montait une vapeur sortant de toutes ces poitrines
haletantes, je vis un grand mouvement que je ne pus m'expliquer.
— - Que font-ils donc? demandai-je à Glenlyon.
— Ils se préparent, me dit -il, regardez. Tous les vieux taureaux se dirigent vers cette partie de leur masse qui est en face de la brèche. C'est là qu'ils réunissent leurs forets, c'est dans cette direction qu'ils se préparent à un combat. Chaque fois que des bœufs sauvages sont sur le point de prendre une résolution vigoureuse, ils frappent le sol du pied, comme vous allez l'entendre : le plus vieux du troupeau, le chef, le patriarche commence, les autres font comme lui, afin qu'il comprenne qu'ils sont prêts.
Aujourd'hui, il y en a peu qui refuseront de lui obéir, car ils savent qu'il n'y a que l'union qui puisse les sauver du danger qui les menace. Le chef a déjà reconnu que la brèche est une issue
favorable pour la fuite, et il frappe du pied ; l'en* tendez-vous?... pour faire comprendre aux plus résolus qu'ils aient à le rejoindre. Ceux-ci s'ouvrent un chemin comme ils peuvent à travers la masse, dès qu'ils seront groupés près du chef, les jeunes taureaux se placeront sur deux rangs pour protéger les vaches qui resteront au centre.
La manœuvre annoncée par Glenlyon s'accomplit exactement.
— Croyez-vous qu'ils pourront s'échapper? lui demandai-je.
— Cela est impossible à prévoir, me réponditil. Le lion, s'il a quelque expérience, sait ce qu'il a à faire, et jusqu'au dernier moment, il peut s'opposer à la fuite du troupeau; mais s'il prend mal ses mesures, si le signal est donné, si cette masse énorme parvient à s'ébranler et à prendre une direction, rien ne pourra plus l'arrêter.
— Mais, dis-je, si le lion veut barrer le passage?
— Il sera écrasé sous les pieds des taureaux ; il faut donc qu'il arrête le troupeau avant que l'impulsion lui soit donnée ; mais, de toute façon, sa proie ne lui échappera pas. Si les taureaux fuient, il choisira celui qui lui conviendra parmi les fuyards ; s'il parvient au contraire à arrêter le troupeau et à le fasciner, il pourra faire son choix. Moi, mon avis est qu'il s'arrangera de manière à avoir une très-belle bête; à l'air maussade de son épouse, lorsqu'elle l'a envoyé en quête, il est probable qu'elle ne se contentera pas d'une vieille vache coriace; son appétit lui dit que la chair d'un jeune taureau, plus tendre et plus savoureuse, fera mieux l'affaire de son estomac, et ira mieux aux faibles crocs de ses lionceaux.
— Je ne puis comprendre, dis-je à Glenlyon, comment un seul animal, fût-ce un lion, peut
avoir l'influence d'arrêter un troupeau si nombreux que Test celui-là, si ce troupeau est résolu de le charger.
— Je me suis dit longtemps ce que vous vous dites, reprit Glenlyon, mais l'expérience m'a appris que je me trompais ; d'après ce que je vois de notre lion, je crois que nous allons assister à une scène de magnétisme. Décidément, ce lion n'est pas un imbécile, quoiqu'il ait tout à l'heure eu l'air d'un sot, lorsqu'il s'est senti pincé à la fesse par les crocs de madame son épouse; au reste, j'imagine que nous aurions l'air tout aussi penauds que lui, si une femme nous assaillait, nous aussi, tout à coup par derrière. Mais, attention, le spectacle va commencer. Voici les vieux taureaux rassemblés; ils délibèrent et la délibération ne sera pas longue.
— Ah! par exemple! m'écriai-je, si le lion
peut maintenant les empêcher de charger, je consens à manger le lion lui-même de son premier à son dernier morceau I
— Pas de vœux téméraires, mon ami, dit Glenlyon, Jephté en a fait un, il s'est repenti de l'avoir fait, et, si vous teniez le vôtre, vous pourriez bien être forcé tout à l'heure de vérifier si la chair du lion est d'une digestion facile ; quant à la façon dont le nôtre s'arrangera pour arrêter la charge qui le menace, c'est ce que je ne puis vous dire, mais, n'importe comment, il l'arrêtera.
— Mais si c'est matériellement impossible? insistai-je.
— Eh mon Dieu ! Je connais ce raisonnement là, et bien d'autres encore; quand nous parlons, nous autres, ce sont des mots, les lions ne disent rien, mais ils agissent; décidément je donne ma confiance aux lions.
Le troupeau avait serré ses rangs et formait une masse confuse; mais, au bruit fait par le chef qui frappa du pied d'une certaine manière, toutes les têtes retournèrent du même côté, c'est-à-dire du côté où les vieux taureaux étaient réunis et précisément en face de la brèche. Tous, oreilles droites et cornes en l'air, attendirent le signal.
Le chef, complètement immobile, semblait inspecter toute cette masse afin de savoir si chacun était prêt à le suivre. C'est en ce moment que le lion fit son apparition sur le devant de la co-
lonne, pareil à un général qui passe une revue ; s'arrêtant devant chaque bête, mais plus longtemps que devant aucun autre, devant l'animal qui paraissait avoir le commandement en chef de la troupe. Pendant ce temps, à l'aide de ma lunette, je voyais le taureau relever la tête, tandis que des tourbillons de vapeur sortaient de ses naseaux comme de la cheminée d'une machine.
Toute la ligne parcourue, le lion poussa le rugissement le plus effroyable que j'aie jamais entendu ; il le répéta une seconde fois, et toute cette masse exhala une telle quantité de vapeur (expression de son angoisse), qu'une espèce de nuage flotta au-dessus d'elle.
Glenlyon se pencha vers moi.
— Eh bien, me demanda-t-il, connaissez-vous maintenant la puissance du lion?
L'étonnement m'avait rendu muet; je suivais
i62 LE LION PÈRE DE FAMILLE
tous les mouvements du lion qui passait orgueilleusement devant la colonne, regardant en face chaque taureau épouvanté.
Alors, Glenlyon me toucha le bras et me dit à voix basse:
— Attention ! le lion vient de faire son choix.
Et en effet, après un pause de quelques secondes devant un des taureaux, le lion recula d'un mètre, frappa le sol de sa griffe et poussa un troisième rugissement.
Le taureau auquel s'adressait cette sommation fit, comme malgré lui, un pas en avant, mais se rejeta aussitôt en arrière.
Cette désobéissance à ses ordres ne faisait pas l'affaire du lion ; il frappa une troisième fois la terre de sa patte, et s'accroupit comme pour s'é-
lancer; puis, l'œil fixé sur sa proie, il attendit l'effet de sa menace. Le pauvre animal comprit
qu'il fallait obéir au tyran ; et, les jambes tremblantes, il sortit des rangs, se rapprochant du lion qui reculait devant lui, l'encourageant en lui cédant du terrain. Au bout de dix minutes, il était complètement séparé du troupeau, et isolé devant la brèche par laquelle le lion voulait le faire passer.
— Maintenant, dit Glenlyon, le lion sera plus longtemps à rentrer chez lui qn'il n'a été à veny* ici : tout en se laissant conduire, le taureau va lui faire faire quelques détours, et nous aurons tout le loisir de les rejoindre ; restons ici quelques instants, ce sera chose assez curieuse pour vous, que de voir comment tout le troupeau affolé va reprendre ses sens.
Et nous quittâmes des yeux le taureau et le lion, qui, au reste, déjà avaient franchi la brèche, pour fixer de nouveau nos regards sur le trou-
peau. Son chef resta dix minutes sans oser faire le moindre mouvement. Tant qu'il resta immobile, personne ne bougea.
Bientôt quelques jeunes taureaux témoignèrent leur impatience ; mais un coup de corne les faisait aussitôt rentrer dans Tordre; enfin le roi du troupeau avança d'un pas, prêta l'oreille, et ne voyant plus aucun sujet d'alarmes, frappa du pied, fit un à-gauche, partit au galop suivi de toute la masse qui s'ébranla immédiatement après lui. Aussitôt, taureaux jeunes et vieux, vaches et génisses s'éloignèrent au galop dans la savane où elles disparurent dans la direction opposée à celle qu'avait prise le lion et le taureau, ne s'inquiétant pas le moins du monde du destin de la malheureuse victime, si facilement abandonnée aux souffrances qu'elle allait subir sur le chemin de la mort.
C'est ainsi que va le monde. Chez les animaux comme chez les hommes dont ils ont probablement pris exemple, on s'inquiète peu que les autres subissent les douleurs auxquelles on a échappé.
— lllitchy ! cria Glenlyon.
Illitchy dormait avec la plus parfaite indifférence. Le lion aurait pu dévorer tout le troupeau, taureaux, vaches et génisses, sans qu'il s'en préoccupât un seul instant.
Un verre d'eau-de-vie lui fut mis sur les lèvres. C'était le bon moyen de lui faire ouvrir rapidement les yeux. L'eau-de-vie était la clef de son esprit. Aussi s'empressa-t-il d'en demander un second verre que nous nous empressâmes de lui refuser, en lui en promettant trois à sa rentrée au camp. Moyennant cette promesse, il nous fut acquis corps et âme. Jamais, avec une pareille espérance,
tout notre prisonnier de guerre qu'il était, il n'eût songé à nous quitter. Et Dieu sait si la chose lui eût été facile ce soir-là. Au reste, dès que lesCafres étaient assurés que nous ne les mangerions pas, — ils nous croyaient tous cannibales, — ils ne demandaient pas mieux que de vivre avec nous. Le confort matériel qu'ils rencontrent dans un camp européen est plus que suffisant pour leur faire oublier cette existence du désert, libre, mais pleine de privations, et une fois que ces sauvages avaient fait notre connaissance, il était impossible de nous débarrasser d'eux. Au reste ils amusaient nos soldats, qui les trouvaient si drôles et si amusants, qu'ils n'avaient pas le courage de les chasser de leurs tentes.
Au bout d'une demi-heure nous avions rejoint le lion. La chose n'allait pas toute seule, le taureau était jeune et plein de forces, il ne se laissait
conduire qu'à contre-cœur et ne paraissait pas avoir la moindre confiance dans le lion. A chaque instant il essayait de fuir, mais avec un simple crochet son ennemi l'arrêtait court, et ses crochets pour rejoindre le troupeau étaient des efforts parfaitement perdus. Au reste, pour faire obéir le taureau, le lion n'avait qu'à faire une démonstration menaçante, ramper ou trotter poui lui couper la retraite, ou fixer sur lui son terrible regard. Ce regard suffisait pour faire comprendre au taureau l'inutilité de sa résistance.
Une fois cependant, le pauvre animal fit une tentative désespérée pour échapper à cette terrible conduite, il venait de gravir une pente d'une demi-lieue à peu près, et arrivé au sommet de cette élévation, il y avait trouvé une de ces nappes d'eau que l'on rencontre souvent dans l'Afrique méridionale, espèce de mare, d'étang, de lac qui-
lorsque les rives en sont couvertes d'arbres, sont peuplées de caïmans, d'alligators et de rhinocéros. Livré à son propre instinct, jamais une pièce de bétail n'approchera de la terrible flaque d'eau, mourût-elle de soif. Mais notre taureau sentait bien que rien ne pouvait aggraver le danger qu'il courait et le sort dont il était menacé, et au lieu d'appuyer à gauche, c'est-à-dire dans la direction que voulait lui imposer le lion, il s'élança dans le lac en soulevant autour de lui un nuage d'écume.
Je crus d'abord que le lion allait se jeter dans le lac après lui.
Mais Glenlyon secoua la tête.
— Attends, dit-il, notre taureau n'est pas encore sauvé de ce coup- ci. Le lion connaît trop bien son métier pour risquer d'attraper un rhume quand la chose est inutile. Il le fera sortir de l'eau comme il l'a fait sortir du troupeau.
Et eu effet, le lion avait en quelques bonds fait le tour du lac ; et, comme un cavalier galant à la dame de ses pensées, il était prêt à lui offrir la patte pour l'aider à prendre terre. Le taureau avait beau changer de direction, tenter d'aborder à un endroit ou à un autre, son ennemi était toujours devant lui. Enfin,, deux fois le sol retentit sous la patte du lion, puis il recula comme il avait déjà fait, et le taureau entraîné par son formidable magnétiseur, sortit du lac tout vacillant. Le lion se dérangea pour le laisser passer, puis il recommença de le pousser devant lui avec la même facilité qu'auparavant.
Le pauvre taureau me faisait tant de peine que
je fus sur le point de me précipiter de Pautre côté
de l'étang et de tirer la bête fauve au risque du
danger que j'eusse couru moi-même.
Genlyon m'arrêta par le r>ras.
iû
i70 LE LION PERE DE FAMILLE
— Patience, dit-il, et ne brusquons pas les événements ! voilà le voyage qui touche à son but. Si nous tuons le lion ici, ce sera le diable pour venir à bout de la lionne. Nous n'arriverons peut-être pas à la faire sortir de sa tanière, et nous n'avons pas de torches pour l'y aller chercher. Peste ! on ne tire pas un lion comme on attrape une puce, ou l'on risque de ramasser une mauvaise affaire. Du sang-froid : lorsque monseigneur lion aura amené sa proie devant sa porte et que madame son épouse sortira pour jeter son coup d'œil sur le gibier qu'il lui amène, je saurai bien choisir le moment de faire à leur adresse un dénouement convenable. Si je manque alors mon coup, réparez ma maladresse en ne manquant pas le vôtre, mais veuillez vous souvenir une fois pour toutes que le lion est un animal qu'on n'attaque pas de près impunément, et celui dont le pouls bat 80 fois au iieu de
65 à la minute, n'est pas en état de lui tenir tête. Comptez donc les battements de vos artères et dites-moi ce que vous en pensez.
— Quant à moi, je dois dire que l'on eût pu entendre le bruit que faisait le choc des battements de mon cœur contre ma poitrine.
Je secouai donc la tête en disant à Glenlyon :
— Vous avez raison, mon cher ami, je ne ferai jamais un bon chasseur.
Quant au taureau, toute sa force était brisée, et il n'opposait même plus l'ombre de résistance. Il était résigné à son sort. Pas plus que l'ennemi qui le conduisait au supplice, il ne se doutait de notre présence et par conséquent du secours qui le côtoyait sous la forme de trois anges gardiens qui veillaient sur lui. Le Gafre était aussi ému que moi, et, comme moi, il avait été près de courir au secours du taureau, lorsque Glenlyon,
fort heureusement pour nous, probablement, nous avait arrêtés. 11 est vrai que maintenant je mesurais la grandeur du danger que ma folie m'avait fait courir, et que m'ayant vu serrer la main de mon ami en signe de remerciement, il me dit dans son patois :
— Glenlyon grand prophète, lui tuer beaucoup de lions, lui a sauvé le pauvre Cafre, Glenlyon grand prophète.
Inutile de dire que les Cafres donnent le nom de prophète à tous ceux dont ils admirent la supériorité.
Nous avions quitté le lac depuis trois quarts d'heures à peu près lorsque nous arrivâmes aux roches dont nous étions partis.
Le taureau baissait tristement la tête, ne sachant plus où il allait, avançant sans cesse, mais obéissant toujours aux ordres ou plutôt aux signes de
son conducteur. Arrivé au pied des roches ]e lion poussa un rauquement dont toute la montagne retentit. A ce bruit plus terrible que celui des tonnerres, le taureau tomba sur ses genoux.
En même temps, la lionne, appelée par le cri de son époux, bondissait hors des rochers pour voir la proie que son époux lui amenait.
A la vue de ce second ennemi, le taureau recula instinctivement, mais le lion l'arrêta court par un rugissement.
La pauvre bête était ruisselante de sueur, et poussait des beuglements si lamentables que je me sentais peu à peu repris de ma sotte envie d'aller chercher querelle au lion.
Le Cafre se prit à pleurer.
Mais la main de Glenlyon était sur mon épaule.
— Examinez avec attention vos batteries, dit-il, qu'Illitchy en fasse autant, vous êtes tous deux
trop émus pour tirer juste, mais j'aurai peut-être besoin de vos fusils, tenez en outre vos couteaux de chasse à la main au cas où je briserais ma lame, le moment est venu de mettre fin aux tortures du malheureux taureau : aussitôt que les deux têtes des lions seront sur le même plan, je ferai feu, passez-moi aussitôt votre carabine et rechargez la mienne, une charge et demie de poudre et un lingot comme vous m'avez vu faire2 n'oubliez pas une charge et demie.
Puis, jetant un regard au ciel :
— Et maintenant, dit-ilvà la garde de Dieu !
Glenlyon alors se détacha de nous et s'approcha tellement des bêtes fauves qu'il pouvait voir briller les yeux de la lionne entre les oreilles du lion, celle-ci était restée à la même place où elle était venue à la rencontre du taureau. La carabine de Glenlyon se leva lentement et le coup partit.
Je n'entendis rien tomber et me baissai vivement pour voir sous la fumée.
— Son oie est cuite, dit le Cafre, ce qui voulait dire : son affaire est faite.
Il n'avait pas refermé la bouche que le second coup partit.
La lionne fit un bond et retomba sur les roches, se débattant et se roulant sur elle-même, tout autour d'elle les pierres volaient. Couchée sur le dos, elle battait l'air de ses griffes et faisait retentir les rochers de formidables rugissements. Ces rugissements réveillèrent les aigles, qui se mirent à crier de leur côté ; cris qui, mêlés aux rugissements d'agonie de la lionne, firent un épouvantable vacarme.
Je n'avais jamais, je crois, éprouvé pareille émotion. Je m'élançai e* présemai ma carabine à Glenlyon.
Il la prit en tirant son couteau de chasse.
— 11 ne doit plus avoir faim, dit-il, et je crois que l'appétit a également passé à madame son épouse.
A l'approche du chasseur, le lion fît p **><* veinent pour se jeter sur lui ; mais, prompte comme l'éclair, la lame disparut dans la gorge du blesse, qui ouvrit la gueule, vomit le sang, et après quelques convulsions, expira.
Quant à la lionne, elle était morte.
Glenlyon alla alors vers le taureau en me faisant signe de le suivre, la pauvre bête semblait avoir compris ce qni s'était passé et qu'elle n'avait plus rien à craindre de ses deux ennemis. Elle vint en chancelant au-devant de nous, qui, deux heures auparavant, l'eussions fait fuir ; ses flancs battaient effroyablement, on entendait à dix pas la pulsation de son cœur, et deux grosses larmes coulaient de
ses yeux. Glenlyon essuyait son couteau de chasse ivec une poignée d'herbe.
— lllitchy, dit-il, conduis ce pauvre taureau à la source et fais-le boire; sans quoi, il va tomber, et qous ne pourrons plus le relever, la nuit a été dure, illume une branche résineuse et prends garde aux reptiles.
Puis, se tournant vers moi:
— Au désert, dit-il, il faut être économe de plomb et de poudre, j'ai placé mes balles dans un bon endroit.
La terreur avait dompté le taureau sauvage, et il nous suivit au camp docile comme un chien, mais frissonnant de terreur à chaque buisson ju'il rencontrait sur sa roule» le prenant pour un lion.