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Le capitaine sauvage

Dans Ja ville de Limoges, rue du Temple, on voyait, il y a vingt-sept ans, une maison triste et silencieuse, d’un aspect tout à fait étrange.

Les murs noirs de cet asile morne avaient été élevés sur les ruines et avec les décombres du couvent des Templiers. Des solives en bois noir vermoulu disposées en croix de saint André soutenaient les deux étages supérieurs. Les fenêtres cintrées étaient garnies de petites vitres poussiéreuses, et les balcons, en fer forgé d’un travail remarquable, étaient enveloppés de toiles d’araignées. La porte de chêne, illustrée de gros clous, était à moitié pourrie, et sa partie inférieure était déchiquetée par l’humidité.

Tout, dans cette maison, avait un air désolé qui serrait le cœur et mettait l’esprit mal à l’aise. On eût dit que le temps ne soutenait cette ruine chancelante que pour rappeler aux Ages futurs le souvenir d'une grande injustice.

Pour compléter ce triste ensemble, on voyait près du toit une énorme potence, à laquelle pendait jadis une poulie propre à hisser le foin. Un caprice du temps avait usé le fer et respecté le bois. La poulie était tombée, et l’on n’apercevait plus que la potence étendant son gigantesque bras dans l’espace.

Soit habitude, soit indifférence, les habitants de la rue du Temple regardaient cette maison sans effroi.

Elle était habitée par un homme bon, doux et serviable, fort estimé dans la ville et très-aimé de ses voisins; il se nommait Antoine Sauvage.

M. Sauvage était un homme de soixante ans, sec et vigoureux. Ses cheveux coupés en brosse étaient gris et épais. Ses yeux étaient vifs et brillants, mais des sourcils arqués et abondants donnaient à sou regard une expression dure et hautaine. Sa taille était haute et élégante ; elle eût été distinguée, sans une raideur toute militaire.

Antoine Sauvage avait servi pendant trente ans.

La Restauration l’avait trouvé adjoint sous-inspecleur aux revues, et il prêta serment de fidélité au roi Louis XVIII, qui ne lui en sut aucun gré.

U prêta serment à Charles X, qui lit semblant de ne point s’en apercevoir.

Louis-Philippe n’oubliait personne. M. Sauvage passa sous-intendant militaire en 1830, et fut retraité huit ans plus tard en cette qualité.

Antoine Sauvage s’était marié en Allemagne, pendant les guerres, avec la fille d’un brasseur de Mayence. Sa

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femme mourut la troisième année de son mariage, en lui laissant un fils qui devait être le héros de cette histoire.

Seul et fort embarrassé lorsque ce malheur lui arriva, le sous- inspecteur aux revues retira son (ils de nourrice et l’envoya dans une ferme de Solignac en Limousin. Le digne homme avait été nourri dans ce village, et il ne lui semblait pas possible que son héritier put être élevé ailleurs. Plus tard il le mit au collège de Limoges, pour n’avoir pas à le déplacer quand l’heure de sa retraite viendrait à sonner.

Le vieux Sauvage était né dans cette vieille maison de la rue du Temple, que nous avons fait semblant de décrire. Son père y était mort et il désirait y mourir à son tour.

Aujourd’hui on meurt un peu partout, jadis il n’en était pas ainsi.

L’homme est devenu fort!

11 va, marche et renverse tout.

Ses heures sont des minutes.

Il vit si vite qu’il n’a pas le temps de songer à la mort.

Si sa pensée, un instant détournée, s’aventure à l’idée du dernier jour, c’est à la suite d’un mouvement d’orgueil.

« Je suis né dans une maison de boue, je reposerai dans un tombeau de marbre. »

Ilélas! mourir là ou ailleurs n’est-ce point la même chose?

La terre aura-t-elle des paillettes d’or pour les uns, des cailloux pour les autres?

Un cercueil de plomb est-il plus léger qu’une bière en sapin?

Les cyprès du Père-Lachaise ont-ils de plus doux ombrages que les saules de la vallée solitaire?

N’csl-il pas plus loyal, diles-moi, plus honnête envers Dieu, 'de venir rendre le dernier soupir sous le toit paternel ?

Au moment où l’homme ne va plus être rien, il y a de la grandeur de sa part à dire à la mort : « Le créateur m’a fait naître là ; là il me retrouvera au moment suprême. Je ne veux ni fuir sa colère, ni forcer sa droite profonde à fouiller les broussailles terrestres, pour trouver l’ûme de son serviteur. »

Maintenant le père meurt sur le paquebot, dans l’hôtel garni tenu par le hasard ou dans l’auberge tenue par la honte. Le fils fait de môme.

La morale, la religion, les pieux souvenirs, Dieu luimême, souffrent de ces habitudes nouvelles ; mais le diable et la fosse commune n’y perdent rien.

Donc Antoine Sauvage, qui était « un vieux en retard, » espérant mourir dans la maison où il était né, avait envoyé son fils au collège de sa ville natale.

Joseph Sauvage était un enfant doux et rêveur, aux cheveux bruns et aux yeux bleus. Doué d’une énergie vigoureuse comme il seyait'au fils d’un soldat, il 11e laissait pas que d’être fort timide comme il convenait à l’enfant d’une blonde fille du Rhin.

Au collège, Joseph lut accueilli à bras ouverts. Tous les enfants du petit quartier lui firent fêle.

— Eh! dis donc! s’écrièrent-ils, est-il vrai que l’empereur ait parlé à ton père?

— Certainement, répondit Joseph.

— Que lui a-t-il dit? que lui a-t-il dit?

— Ce qu’il lui a dit?

— Oui.

— Il lui a dit : « Je vous reconnais, vous vous appelez

Antoine Sauvage. — Oui, sire, dit papa. — En Espagne vous avez dénoncé des fournisseurs infidèles? — Oui, sire, dit papa. — En Russie vous avez été blessé en défi ndant un convoi? — Oui, sire, dit papa. — Au mont Saint-Jean, vous vous êtes battu dans la mêlée comme un simple soldat? — Oui, sire, dit papa. — Vous êtes honnête et brave, voici la croix.

— Oh! s’écrièrent les enfants, c’est crânement bien! Et que répondit ton père ?

— Rien, il se mit à pleurer; mais commeça n’était pas poli, il essuya ses larmes avec la manche de son habit.

— C’était un brave, crièrent les marmots. Vive l’Empereur !

Ceux qui ont vécu avant 1830, bonheur que nous n’envions pas, se souviennent des émotions profondes que soulevait dans un collège le nom de Napoléon. Comme la France entière avait porté les armes, il n'y avait pas un enfant qui ne fût le fils, le neveu ou le frère d’un héros.

Il y avait bien de ci de là quelques fils de hobereaux de province, des Croustignac ou des Raten ville, qui appelaient l’Empereur Y Ogre de Corse; mais, à leur tour, on les appelait carlistes, et ils étaient obligés de faire bande à part, ne répondant que par une dignité grotesque aux quolibets de leurs camarades. Ce sont ces marmots qui perdirent à tout jamais la cause des Bourbons. Plus tard, combien d’enfants devenus hommes se seraient ralliés à la monarchie légitime, sans le souvenir ridicule du petit Croustignac !

Joseph Sauvage devint un élève estimable; il ne fut jamais le premier de sa classe, mais il n’eut jamais un rang honteux.

M. le proviseur disait de lui :

— C’est un excellent sujet.

Lorsqu’on 4835, le sous-intendant revint dans son pays natal, son fils était en rhétorique; i! l’alla voir et le rencontra dans la cour du collège. Il l’embrassa chaudement, et comme la cloche sonnait, annonçant la fin de la récréation, il lui dit :

— Retourne à ton poste ; puis il partit d’un pas sec et mesuré, sans manifester la moindre émotion.

Les vacances arrivèrent; le père et le fils vécurent dans une intimité plus grande, mais sans effusion. Le sousintendant aimait Joseph, qui physiquement lui ressemblait beaucoup; mais il ne l’aimait pas de cette tendresse profonde qu’ont le» pères qui ont élevé eux-mémes leurs enfants.

Néanmoins, il éprouvait une grande satisfaction lorsque ses amis lui faisaient l’éloge de Joseph. Ces éloges se renouvelaient souvent. Voisins et amis avaient bien vite remarqué la joie qu’ils faisaient naître dans le cœur du vieux soldat en lui parlant de son fils.

Lorsque Joseph fut reçu bachelier ôs lettres, son père le plaça chez un notaire.

— Ton grand-père t’a laissé quarante mille francs, dit l’intendant; cette somme est là en attendant que tu aies l’âge voulu pour acquérir une étude.

Joseph avait demandé à entrer àSaint-Cyr; il voulait, disait-il, suivre la carrière où son père s’était illustré ; mais l’intendant avait fait la sourde oreille.

— Toi, servir! s’était-il écrié ; jamais, moi vivant, tu ne pourras une épée, à moins cependant que, comme en 4814, les remplaçants soient hors de prix ou que le pays ait besoin de ton bras, auquel cas lu entreras dans la garde d’honneur; mais c’est parler pour ne rien dire ; ce

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gouvernement est trop clampin pour s’aligner avec n’importe quelle puissance : un gouvernement qui a abandonné la cause de la Pologne, ça ne lui portera pas bonheur.

— Père, dit Joseph, je ne puis pourtant plus servir sous l’Empereur, puisqu’il est mort.

— Il est mort, il est mort, murmura le grognard, certainement; et encore, qui sait? Retourne à ton étude.

Joseph ne poussait pas très-loin l’ardeur guerrière ; il tint la chose pour dite et bien dite, et n’en reparla plus.

A mesure qu’il avançait en âge, il s’attirait les sympathies de tout le monde, et l’intendant, fier de son fils, avait fini par l’aimer tendrement.

Malheureusement une circonstance toute naturelle, et bien facile à prévoir, amena une catastrophe qui changea complètement la destinée de ces deux êtres, qui paraissaient devoir couler, une vie heureuse et exempte d’orage.

La maison de la rue du Temple, si triste au dehors, était toute gaie au dedans. v„

Le père et le fils habitaient le rez-de-chaussée; leurs , chambres donnaient sur un jardin assez vaste et fort bien entretenu.

Un mûrier magnifique étendait ses branches ombreuses sur de grands carrés de fleurs vulgaires, mais robustes et odorantes.

Le vieux soldat les avait plantées, le jeune homme les arrosait chaque jourovec un soin extrême.

Les fleurs ressemblent aux gens qui les cultivent.

Les fleurs soignées par des paysans n’ont aucune ressemblance avec celles qui sont plantées ét soignées par des mains délicates; et certainement, observez cela, les plantes semées par la main d’une femme aimable n’ont

rien de commun avec celles qui sont venues au monde grâce à la main calleuse d’un jardinier.

Les fleurs de l'intendant étaient droites et régulières comme lui-même, fortes, rudes et un peu sauvages, comme Joseph qui leur donnait ses soins.

Un matih, le jeune homme arrosait ses marguerites, il entendit une douce et mignonne voix qui venait du jardin voisin, séparé du sien par un mur de huit pieds de hauteur.

' — Joseph! criait la voix, Joseph Sauvage, mon ami, cherche donc dans tes fleurs si tu ne trouves pas mon volant que cette vilaine Zoé a jeté dans ton jardin.

— Le voici! cria Joseph qui venait d’apercevoir le liège emplumé; je vais le le jeter, ma bonne Micheline; attends un peu.

En disant cela, il secouait les plumes du volant pour en ôter quelques grains de sable. Puis, mettant son pied gauche sur la treille, il saisit: une pierre en saillie, et s’enlevant à la force des poignets, il retomba assis sur le mur.

— Es-tu seule? demanda-t-il.

— Oui, répondit une voix fraîche et pure; tiens bien l’échelle.

— Je n’en ai pas besoin, fit Joseph.

D’un bond, il sauta dans le jardin voisin, prit la jeune fille par la main qu’elle lui tendait, et l’entraîna derrière un petit kiosque en treillage que les propriétaires du lieu appelaient le cabinet de verdure.

Micheline avait dix-sept ans, c’était une ravissante et mignonne créature blonde, un peu mince, un peu bêle; mais son regard droit et posé lui donnait un petit air résolu qui perçait sous sa timidité.

Enjamber le mur et sauter dans le jardin de mademoiselle Micheline Michel était pour Joseph la chose la plus facile du monde. Depuis six mois, du resie, il se livrait tous les jours à cet exercice, mais son embarras devenait extrême aussitôt qu’il arrivait derrière le cabinet de ver- . dure. Il prenait la main de Micheline, qui baissait les yeux, et il se mettait, l’honnête enfant, à trembler de tous ses membres. Quand Micheline avait bien rougi et bien baissé les yeux, quand Joseph avait bien tremblé en serrant sa main à la briser, les deux amoureux se livraient à une petite conversation qui variait bien peu.

— Mon Dieu! disait Micheline, j’ai toujours peur qu’on te voie.

— Il n’y a aucun danger, c’est l’heure où les Vitet sont à dîner, et chez M. Mousnier-Buisson, tout le monde est à la campagne.

— Il y a une servante qui, l’autre jour, étendait du linge sur les cordes que tu vois là-bas ; elle nous aura vus sans doute, car lorsque, avec ma mère et Zoé, nous avons été à la messe à Saint-Pierre, dimanche dernier, elle me regardait avec un air...

— Quel air?

— Je ne sais, mais je me sentais gênée ; si cela se savait?

— Ce serait bien malheureux.

— Oh! oui; si encore tu ne t’étais pas brouillé avec mon frère, tu pourrais venir à la maison.

— Ce n’est pas ma faute; Isidore est un mauvais cœur qui te fait toujours gronder; ta sœur Zoé est comme lui, je ne peux pas les souffrir.

— Je comprends cela, mais c’est bien fâcheux.

— Je ne reviendrai plus, si tu l’exiges?

l.K CAPITAINE SAUVAGE

— Je mourrais de chagrin.

— Tu m'aimes donc bien, véritablement?

— Oui, et toi ?

— Plus que ma vie.

La conversation finissait toujours là.

Après quelques minutes d’un silence bavard comme une [tic, Micheline s’échappait en murmurant :

— Adieu, à demain.

Joseph, en extase, la suivait des yeux, <et lorsqu’elle était rentrée au logis sans encombre, il franchissait de nouveau le mur et allait rêver dans son jardin.

Ce jour-là, il était resté à sa place plus longtemps que de coutume. Micheline avait disparu depuis trois ou quatre minutes, et Joseph, agité par un pressentiment mauvais, ne bougeait pas; le bruit d’une porte qui s’ouvrait dans la maison deMiehel le rappela à lui.

Il s’élança en haut du mur, s’y cramponna avec ses mains d’acier, et se laissa retomber dans le vide.

Comme il se relevait, il aperçut devant lui son père, qui, les bras croisés, le regardait d’un air sévère.

Joseph, les yeux baissés, le visage pourpre de honte, attendit avec anxiété que son père lui parlât.

Le sous-intendant le prit par le bras et l’entraîna vers le mûrier.

— On me l’avait dit et je ne voulais pas le croire, marmotait-il en marchant, non je ne l’aurais jamais cru, certainement. Quand la bonne de Fougeyras m’a dit cela, je me disais, moi, c’est impossible. Cancans et purs cancans, voilà tout. Cette fille a cru voir Joseph en étendant son linge, vision et absurdité! Et cependant j’aurais dû penser que la bonne de Fougeyras n’est pas menteuse. Fougeyras me l’a dit cent fois : « Ma bonne n’est pas menteuse. » D’ailleurs, quel intérêt aurait-elle eu à déguiser la vérité? J’ai fait exempter son frère de la conscription ; il est vrai qu’il a une jambe de bois, et qu’elle n’a point de reconnaissance à m’avoir : mais enfin ce n’est pas là une raison pour mentir.

Joseph, la tête baissée et le cœur assailli par mille pensées confuses, cherchait vainement à saisir, d’après quel- ? quesmots dits plus haut les uns que les autres, le sens du discours que l'intendant se prononçait à lui-même.

Arrivé sous le mûrier, son père lui fit signe de s’asseoir sur le banc, ce qu’il fit sans la moindre observation.

Antoine Sauvage était resté debout; il avait boutonné sa. longue redingote bleue, ce qu’il ne faisait que dans les grands momonts. Enfin, d’une voix émue il dit à son fils :

— Joseph, que faisiez-vous dans le jardin de M. Michel?

Joseph baissait les yeux et ne répondait pas.

— Je ne puis admettre, continua le brave sous-intendant, que vous ayez pris un tel chemin pour aller faire une visite à des gens que je n’aime pas, vous le savez.

Joseph ne bougeait pas.

— Il me serait désagréable de penser qu’à votre âge vous vous soyez laissé entraîner par la gourmandise jusqu’à aller voler les fruits d’un voisin ; d’ailleurs les nôtres sont meilleurs que ceux des Michel. Ces deux suppositions écartées, veuillez me répondre et me dire ce que vous avez été faire, et pourquoi vous avez pris un tel chemin ?

Joseph était anéanti.

— Parlerez-vous à la fin ? cria le vieux militaire, qui perdait patience. Parlerez-vous?

Joseph voulait obéir à son père; mais malgré ses efforts, ses paroles s’arrêtaient dans son gosier contracté. Cependant, au bout d’un instant, il répondit d’une voix entrecoupée :

— Mon père, je vous respecte.;.

— Je le crois parbleu bien ! jé voudrais bien voir qu’il en lut autrement, interrompit M. Sauvage.

— Je vous respecte, et je vous ai toujours obéi...

— Vous n’avez fait que votre devoir.

— Je vous ai toujours obéi, mais aujourd’hui j’ai le chagrin bien grand de ne pouvoir vous obéir encore. Je ne puis vous répondre.

— Qu’est-ce que tu me dis là?

— Ce que vous me demandez n’est pas mon secret, et * je préférerais mourir] plutôt que de compromettre une personne digne de vos respects.

Antoine Sauvage ouvrit de grands yeux effarés, il regarda son fils avec effroi et s’écria :

— Voyons, voyons, je ne te comprends pas; qu’est-ce tu me chantes? explique-toi clairement, je te demande ce que tu faisais dans le jardin des Michel, et tu me parles d’obéissance, de personnes dignes de respects, que sais- je ?

— Je vous ai répondu de la sorte, mon père, parce que je ne pouvais parler autrement: il m’est impossible de satisfaire à votre demande.

L’intendant était un fort brave homme, mais c’était tout. Livré de bonne heure à lui-même, il n’avait jamais vécu en famille ; ne sachant que fort peu d’allemand, il s’était marié à une jeune femme qui parlait à peine le français. L’amour avait été vif, mais la tendresse et l’effusion n’avaient pas même effleuré cet honnête et jeune ménage, qui ne devait pas vieillir. D’ailleurs, comme bien des gens, Sauvage le père s’était incarné dans sa profession. Après trente ans d’exercice, il pensait que l’humanité se divisait en deux catégories; les chefs et les

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subalternes. Pour lui le mot « père * voulait dire « supérieur; » son fils était le premier de ses subordonnés.

L’altitude de Joseph et scs réponses nettes, quoique faites avec timidité, l’effrayèrent d’abord et l’irritèrent ensuite.

— Écoute, Joseph, reprit-il avec un calme qui déguisait à peine une colère sérieuse, écoute-moi bien, tu sais que je suis un bon père, toute la ville le le dira. Je n’aime pas à faire des phrases, cela ne signifie rien. L’empereur faisait des proclamations de quatre lignes qui en disaient plus que tous les journaux qu’on fait h présent. Tout à l’heure je te demandais ce que tu faisais dans le jardin des Michel ; c’était une manière de parler : je le savais parfaitement; mais un père qui surprend son fils dans un tête-à-tête amoureux, doit lui dire: «Monsieur, que faitesvous là? » c’est une coutume, c’est bête, mais il faut bien commencer par le commencement ; puis j’espérais que tu me répondrais avec une franchise toute militaire, et je t’aurais fait mes observations.

— Croyez que si j’avais pu vous dire sans forfaire à l’honneur ce que je faisais dans le jardin de M. Michel, je n’v eusse point manqué, répondit Joseph.

— L’honneur ! reprit le sous-intendant en haussant les épaules, tu me fais bien rire. Crois-tu que c’est à moi, qui ai servi pendant plus de trente ans, que tu viendras apprendre ce que c’est que l’honneur?

— Je n’ai pas cette prétention.

— C’est encore bien heureux ! Quand je te demandais d’où lu venais, je le voyais. Quand je te demandais ce que lu faisais, je Je savais; la bonne de., Fougeyras n’est pas menteuse. Seulement je ne pouvais croire à une si

grande insubordination de la part. Ne t’avais-je pas défendu d’aller chez les Michel?

— C’est vrak

— C’est que je savais que tôt ou tard il m’arriverait quelque chose de désagréable avec ces gens-là qui ne valent pas mieux les uns que les autres : le père est un vieux ladre, coupeur de liards et voleur ; sa femme est pire encore : son fils, Isidore, est un mauvais sujet ; leur tille, Zoé, une méchante créature ; quant à Micheline, depuis tout à l’heure je suis bien revenu sur son compte.

— Accablez-moi, mon père, mais si vous m’aimez, je vous en supplie, ne parlez pas mal de Micheline.

— Ne veux-tu pas que je dise que c’est une sainte quand tout à l’heure encore...

— C’est ma faute et non la sienne.

— Parbleu ! ne fallait-il pas qu’elle sautât par-dessus le mur? elle en serait bien capable, mais elle a une robe, ça la gène.

— Mon père! mon père! s’écria Joseph, ne prononcez pas un mot de plus.

Le sous-intendant se redressa. Une colère profonde se peignait sur son visage. Ses sourcils se contractaient, un frisson nerveux parcourait son corps et sa pâleur était extrême.

Son fils, les yeux baissés, restait immobile et tremblant devant lui. Malgré la douceur de sa nature, il était résolu à tenir tête à son père. II attendait la tempête en frémissant, mais comme un brave qu’il était. « Je serai brisé, pensait-il, mais j’aurai résisté. »

La tempête n’éclata pas; l’intendant s’était remis après un moment de silence, et, d’une voix plus chagrine que courroucée, il dit à son tib'

— Écoute, Joseph, je ne suis pas un méchant père, non , je ne le suis pas, certainement. Je n’ai jamais été mauvais pour personne. Tu peux le demander à tous mes frères d’armes, ils te le diront. Ils ne sont pas là malheureusement, d’ailleurs beaucoup sont morts; mais s’ils étaient là, ils te le diraient. Je n’ai de ma vie fait de peine à un oiseau, et ce que je te dis aujourd’hui, mon enfant, c’est pour ton bien.

— Je le sais, mon père, répondit Joseph d’une voix douce, vous êtes bon.

Et les larmes lui vinrent aux yeux. L’excellent enfant, qui eût lutté en entendant une menace, pleurait devant une bonté inattendue.

Cet attendrissement, qui aurait dû charmer le vieillard, l’exaspéra; il crut à-une faiblesse de son adversaire, et il répliqua durement :

— Je suis bon quand cela me plaît, et je ne le suis pas lorsque cela ne me fait pas plaisir. Maintenant pas tant d’histoires et tâche de me comprendre : Primo, d’aboi il, le père Michel, qui passe pour être millionnaire et qui doit l’être, ne te donnera jamais Micheline ; c’est un vieux misérable qui sacrifiera le bonheur de sa fille à son propre intérêt.

— Peu m’importe, répondit Joseph, nous sommes jeunes, nous ne saurions nous marier maintenant. Micheline m’aime, nous attendrons.

— Vous attendrez quoi ?

— Que les circonstances ne soient plus les mêmes.

— C’est-à-dire que tu en es arrivé à souhaiter la moi • de M. Michel?

— Non, certes, mais l’heure sonnera pour lui comm pour les autres. -

— Ça, c’est vrai, fit l’intendant, riche ou pauvre il faut franchir le pas. Mais n'allons pas si loin. En admettant que la mort de ce vieil avare soit prochaine, la mère serait inexorable à ton égard.

— Madame Michel aime Micheline; Zoé, sa fille ainée, veut entrer en religion, et son fils Isidore lui donne de grands chagrins par son inconduite.

— Et tu conclus?

— Qu’elle ne saurait résister aux prières de sa fille préférée et au désir de la voir heureuse.

— Bon, je t’accorde cela -, ensuite?

— Ensuite, mon père? mais il me semble que c’est là tout.

— Ah! c’est là tout; alors moi je ne suis rien, alors je n’ai aucune autorité sur toi, alors je ne suis pas ton père l alors je suis un vieillard- stupide, comme dit cet auteur à la mode, alors je ne compte pas ; bon ! bon ! Tu fais des progrès ! tu es un vrai jeune France ! un vrai romantique ! Achète un poignard, tue les femmes qui te résisteront, et va crier partout que tu es un bâtard, comme ton M. Antony.

— Mon père...

— Eh bien, non, tout cela est bon dans les pièces de comédies, mais pas dans la vie. Tiens, tu serais venu me dire : — Père, je suis amoureux de la Margui, la fille de la Pcnchou, ma nourrice, — je t’aurais dit : — Épousela; ma parole d’honneur je te l’aurais dit; je ne suis ni un suffisant entiché de sa gloire, ni un thuriféraire de Plutus ; mais la fille d’un Michel, jamais de ma vie! jamais, m’entends-tu bien?

Joseph baissait la tête; s’il avait eu envie de répondre, ses larmes l’en eussent empêché.

L’intendant crut lire une mauvaise pensée dans ce jeune cœur plein de pureté et de vaillance, et il s’écria :

— Tu ne réponds rien à cela! Tu ne sais que dire? Ah ! je lis dans ton cœur. Tu attendras pour moi comme pour ce Michel, n’est-ce pas? Oh ! tu peux exprimer franchement ta pensée, va, je ne crains pas la mort; je l’ai af frontéesans crainte. Dieu merci, sur les champs de bataille et ailleurs.

— Père, cher père, fit Joseph, que venez-vous de dire là! y pensez- vous? moi, votre fils, désirer votre mort? vous ne le croyez pas? Je n’ai que vous en ce monde... Je vous aime suivant la loi du cœur. Je vous vénère suivant la loi divine. Si vous m’ordonnez de ne plus aimer Micheline, je ne saurais vous obéir, parce qu’il ne dépend pas de moi de commander à l’amour que j’ai pour elle ; •mais, pour toute autre chose, ma soumission serait sans bornes et je suis prêt à vous obéir à genoux.

L’intendant n’écoutait pas; il suivait son idée et la perfectionnait.

— Il est donc vrai, s’écriait-il, qu’il est des enfants qui désirent la mort de leur père. Il est donc vrai que l’iniquité de ces temps entre dans les plus jeunes cœurs avant les nobles et saintes idées qui devraient y résider. Ah! pourquoi ai-je vécu assez pour voir ces tristes choses ! Vienne la mort s’asseoir à mon chevet, je la recevrai le sourire aux lèvres, les regards tournés vers le ciel, abandonnant avec mépris cette terre qui... cette terre que... je méprise.

Joseph était un garçon d’un sens droit.. Il avait vu son père en proie à une triste idée ; il avait protesté de bonne foi et avec respect. A travers son attcndilssement, il entrevit la petite comédie que le vieux militaire se jouait à

lui-même avec plus de sincérité que de talent, et il se rendit parfaitement compte de ce petit phénomène, si fréquent dans les infimes drames de l’intimité.

Ce phénomène, tout le monde l’a observé.

Lorsqu’un père gronde son fils pour une action véritablement blâmable, il trouve dans sa raison, dans son cœur, dans son honnêteté, les mots propres pour flétrir le mal ou amener la conversion.

- Au contraire, si la faute est vénielle, mais que par malheur elle frappe l’égoïsme paternel, la harangue n’est plus la même; le début est bon, mais les grands mots cherchés pour donner plus de poids à la morale viennent se glisser impudemment dans l’exorde et grisent le sermonneur.

Tant pis pour le père qui, ù propos d’une vétille, dit ù son fils :

•« Monsieur, vous avez, malgré les bons exemples que votre mère et moi nous vous avons donnés, vous avez, dis-je, franchi le sentier de l’honneur. »

Ce « sentier de l’honneur » a mis bien des pères dans leur tort, rendu ridicules bien des honnêtes gens.

Quand un père a parlé du sentier de l’honneur, il faut que pendant toute la durée de la mercuriale il se trouve à la hauteur de ces trois grands mots ; mais il va, il va, et, d’emphase en emphase, ce brave homme, qui croit s’élever jusqu’au style héroïque, devient parfaitement ridicule. Malheureusement, plus il emploie les grandes phrases, plus il se monte; les mots sonores lui portent ù la tête, sa tristesse change en colère, et la colère arrive à l.’injustice.

Le jour où un père est injuste, il peut conserver le pouvoir, mais il a perdu l’autorité. Si ses fils sont bien nés, ils le respecteront, mais ils ne le vénéreront plus.

i L’intendant, en donnant de la rotondité à ses phrases, était trop entré dans son sujet. Pareil à un procureur impérial trop zélé, qui se passionne dans l’accusation et finit par rendre intéressant l’accusé qui se reconnaissait coupable, M. Sauvage avait dépassé le but.

Joseph regarda fixement son père, et lorsque celui-ci, rouge et essoufflé, eut terminé sa semonce, il lui dit :

— J’aime Micheline, c’est vrai,' mais je n’ai oublié ni le respect ni la soumission que je vous dois. Je suis prêt à entreprendre tout ce qu’il est donné à un homme d’accomplir pour obtenir celle que j’aime. Mais si j’ai songé à vaincre les obstacles qui nous séparent, jamais je n’ai pu penser à agir contre votre volonté. Je comprends votre antipathie pour les Michel; Micheline est cependant bien innocente de leurs méfaits. J’espère que le temps vous fera changer d’avis et que vous pourrez jouir du bonheur de vos enfants avant que, comme vous le dites, la mort ne vienne s’asseoir à votre chevet.

Joseph avait quitté son père et était entré dans sa chambre. Là, assis sur une chaise et accoudé sur son lit, il sanglotait en roulant sa tète sur les draps et murmurait :

— Ah! je suis bien malheureux! que je suis malheureux!

Il y avait une heure que le pauvre garçon gémissait, lorsque la porte de sa chambre s’ouvrit. Une vieille femme au visage hâlé et dur entra. Elle le regarda un instant du coin de l’œil, à la manière des paysans, et se mit à ranger les rideaux de la fenêtre et à épousseter le vieux bois jadis verni de la commode.

Cette femme était une vieille servante qui avait élevé Joseph Dans le quartier, elle était fort estimée pour son

économie, et dans la maison on l'appelait la Nanie, abréviation bienveillante de son nom de Nanette.

La Nanie était depuis quarante ans dans la maison, elle en avait cinquante-cinq. Ses services, dont elle ne parlait jamais, avaient fait d’elle une puissance Le souvenir des morts, qu’elle évoquait à chaque instant, la rendait'sacréc au père Sauvage. Joseph, pour qui elle avait été presque une mère, l’aimait beaucoup, mais la respectait peu. 11 était trop jeune pour comprendre la grandeur de cet humble dévouement.

En province, on se plaint beaucoup des mauvais domestiques, mais quand on a le bonheur d’en avoir de bons, on se croit bien quitte envers eux, leurs gages étant payés.

Après avoir épousseté pour la forme, la Nanie s’approcha doucement et fit sa voix câline :

— Mais là, mon Dieu ! dit-elle, monsieur Joseph, mon pauvre petit, qu’avez-vous donc de pleurer comme ça?

Joseph fit entendre un grognement sourd. La Nanie continua lentement :

— Si ce n’est pas une pitié à votre Age de pleurer comme ça! — Mais le petit Marsicat, qui n’a que dix ans, ne pleurerait pas comme ça. — Eh ! qu’est-ce qu’on vous a fait ? Le papa s’est fâché peut-être bien ? — Mais il ne vous a pas écorché, le cher homme, il en est bien incapable, c’est bien un trop brave homme pour cela. — Il vous a grondé? que voulez-vous, c’est votre père après * tout. — Vous n’aurez pas bien travaillé, sans doute ? —

Ce qu’il vous dit c’est pour votre bien et pas pour autre chose.

Joseph grognait plus fort. La Nanie reprenait sans se décourager :

— Ah! mon Dieu, c’est bien une malédiction que d’êtr là à pleurer comme je ne sais quoi. — Voyons, mon pauvn pelit, qu’avez-vous, dites-lc-moi? — Allons, allons, dites le-moi, vous savez bien que je suis votre Nanie ?

La brave femme voyait toujours Joseph enfant : elh l’attira à elle et baisa ses cheveux.

— Tu m’ennuies! s’écria le jeune homme, laisse-mo tranquille.

La Nanie se recula en affectant une grande douleur.

— Je veux vous consoler, et vous me bourrez ! ça n’est pas bien, allez, de bourrer votre pauvre vieille. Un garçor. grand et fort comme vous, au temps où votre défunte nière vivait, vous n’auriez pas fait ça devant elle, elle ne l’aurait pas souffert, elle m’aimait bien trop la pauvre: madame. Ah là ! mon Dieu, ce que c’est que de nous!

— Je ne te bourre pus, va-t’en, je veux être seul.

— Vous voulez être seul, je m’en vais, mais j’aurais bien cru (pie quand vous auriez du chagrin vous me le diriez au moins. Ah ! ça n’est guère bien de votre part, tout de même.

— Tu n’y comprendrais rien, à mon chagrin, laissemoi.

— Je n’y comprendrais rien? fit la Nanie en se tourmentant, je suis donc bien simple ? je ne comprends donc rien de rien ? Votre gi and-papa était aussi savant que vous, plus savant peut-être..., et il ne disait pas cela. Ce n’est pas lui qui aurait eu du chagrin sans me dire ..

— Laisse-moi, me laisseras-tu, à la fin ! cria Joseph, que la persistance de la vieille servante exaspérait.

— Je m’en vais, je vais m’en aller! reprit la Nanie en se lamentant plus fort, je vais chez les Michel reporter * leur linge qui est tombé dans notre jardin.

Joseph se leva d’un bond :

— Tu vas chez les Michel ? s’écria-t-il.

— Oui, leur rendre leur linge qui est tombé dans notre jardin. Ils ont toujours des jeunes servantes, ça ne sait rien faire, pas même étendre du linge ; on les paye moins cher, mais ça vous gâte tout, ça n’est pas une économie.

En luisant cette sage réflexion, la bonne vieille sortit lentement. Joseph se mit à la fenêtre et la suivit des yeux. Après un instant d’indécision il appela doucement :

— Nanie!

— Quoi?

— Viens.

— Que voulez-vous?

— Te parler.

— Pourquoi?

— Viens donc.

— Là, qu’v a-t-il ?

— Entre.

— Eh bien, me voilà, quoi?

— Nanie, ma bonne Nanie, c’est que je voulais... tu vas chez les Michel?

— Voilà quatre fois que je vous le dis.

— Écoute... Je voudrais, si par hasard tu voyais Micheline...

— 11 y a apparence que je la verrai.

— Que tu ne lui dises pas que j’ai du chagrin.

— Ah ! mon pauvre petit, s’écria la Nanie avec de vraies larmes dans les yeux et en cmbrassqnt Joseph ; ho là ! mon Dieu ! je savais bien que je savais pourquoi vous pleuriez.

La Nanie alla rendre le linge tombé et babilla trèshaut dans la cuisine des Michel.

En entendant sa voix, Micheline était accourue. La vieille avait bien compté sur ce résultat.

— C’est vous, Nanie? dit la jeune tille d’un ton caressant, bonjour.

— Bien le bonjour, mademoiselle, répondit la servante; la maman et le papa vont bien?

— Oui, ma bonne, merci ; et chez vous? reprit Micheline en tremblant un peu.

— Nos Messieurs vont assez bien, si ce n’est que notre Monsieur a la goutte et que M. Joseph s’ennuie un peu.

Micheline écoutait avec ravissement la vieille paysanne prononcer le nom de son amoureux; mais, femme et provinciale jusqu’au bout de ses ongles roses, elle affectait un air indifférent auquel la naïve tfanie elle-même ne se laissait pas prendre. Voyant que Micheline ne s’occupait plus d’elle, elle lui fit la révérence.

— Bien le bonjour, mademoiselle et la compagnie.

Après ce salut triomphant adressé à Micheline toute seule, la Nanie revint au logis.

M. Sauvage se promenait dans le jardin; Joseph était toujours dans sa chambre.

. La paysanne regarda attentivement son maître.

Après quelques minutes de réflexion, la bonne femme se mit à tourner et à retourner dans le jardin en regardant l’intendant du coin de l’œil. Ces évolutions lui donnaient tout l’air d’un Indien charmeur prêt à étrangler sa victime.

A mesure que la Nanie restreignait ses tours, on eût dit que son maître subissait l’influence du charme fascinateur.

La servante charmeuse, comprenant que la proie était dans un état d’assoupissement qui rendait sa prise facile.

donna un coup de pied à un arrosoir vide qui alla rouler sur le sable de rivière qui recouvrait l’allée.

A ce bruit M. Sauvage eut un tressaillement. Il tourna languissement la tête du côté d’où venait le bruit et il demanda :

— Est-ce vous qui êtes là, Nanie ?

— Hé ! là, de Dieu ! mon bon monsieur, qui serait donc là si ce n’était pas moi ?

— Une autre, parbleu ! fit l’intendant.

— Les autres! qui, les autres? le monde ne vient pas dans les maisons où l’on a sa peine.

L’intendant ne répondit rien et la- Nanie, après un silence, se remit à grommeler entre ses dents :

— Le monde vient dans les maisons ou on est content

— quand on n’a pas besoin du monde il est toujours là -,

— d’ailleurs cela vaut bien mieux, il vaut autant qu'il en soit ainsi. — De cette façon on n’a pas besoin de dire scs affaires aux uns et aux autres, et tout n’en va que mieux.

«• — Les gens ont l’air de vous écouter et de prendre vos intérêts. — Le dos tourné ils se moquent de vous.

— • Qui se moque de moi? s’écria l’intendant en se levant, qui cela, je vous prie ?

— Bien sûfce n’est pas moi.

— Qui est-ce alors?

— C’est l’un et l’autre; croyez-vous qu’il manque de gens dans la ville pour dire et par-ci et par-là, et le reste.

— Quoi ceci? quoi cela ? gronda M. Sauvage.

— Mais je ne puis vous le dire, moi, fit la Nanie effrayée; comment le saurais-je, puisque vous ne me contez pas vos affaires?

— Si vous et les autres ignorez mes affaires, comment en gloserait-on ? Il faut être logique.

— Si je. ne suis pas logique maintenant, ce n’est pas à mon âge que je la deviendrai; d’ailleurs, ajouta la Nanie, je ne sais pas ce que c’est.

— La logique, lit le père Sauvage, c’est l’art de ne pas dire des bêtises ù tout bout de champ comme vous le faites.

La Nanie essuya une larme absente avec le coin de son tablier de cotonnade et reprit avec une tristesse des mieux jouées :

— Défunt votre père, notre pauvre monsieur, devant Dieu soit son âme, et tous les saints du paradis lui fassent miséricorde, était tout aussi savant qu’un autre pour ne pas dire plus, et jamais, au grand jamais, il ne m’aurait traité de bête...

— .Mais jeu ai pas dit...

— De bête -ni d’autre chose, reprit la vieille avec vivacité; s’il avait du chagrin il me le disait, et plus d’une fois il me demanda conseil.

L’intendant fit un geste d’incrédulité, la Nanie continua :

— Tenez, dans trois mois et deux jours, il y aura vingt-quatre ans, il était là où vous êtes et j’étais là où je suis. 11 était triste comme vous l’êtes aujourd’hui, et il tenait à la main une lettre que vous lui aviez écrite de Mayence. Vous veniez de vous marier, et il n’était pas content. 11 disait comme ça : << A-t-on jamais vu ça! un Français, mon fils Antoine épouser une Allemande! » Et il frappait du pied en disant: « Je ne les recevrai jamais dans ma maison ! » Quand la pauvre Madame arriva il lui fit bien mauvaise mine ; mais elle fit semblant de ne pas voir. Pauvre chère dame! Puis elle le soigna tant, elle l’aima si bien, qu’il avait fini par oublier qu’elle

était Allemande et par croire qu’elle ne parlait pas parce qu’elle était un ange de Notre-Seigneur Jésus. Quand il mourut — vous n’étiez pas là, vous — il lui dit : « Si je ne devait pas vous quitter, ma chère bru, je serais presque heureux de mourir. »

— Où voulez-vous en venir? dit M. Sauvage fortement . ému.

— Ah ! mon Dieu ! à rien, répondit la Nanie, si ce n’est que vous direz peut-être un jour à Micheline ce que votre père disait à notre pauvre Madame.

L’intendant se tut un instant. Tout à coup il se redressa et lançant un regard sévère à la vieille, il lui dit :

— S’il n’y avait pas plus de quarante ans que vous êtes dans la maison, Nanie, je vous donnerais votre compte, vous m’entendez bien? Quel rapport peut-il y avoir entre mon épouse regrettée et la tille de ce vieux voleur de Michel ? Karl Schneider, mon beau-père, était le plus honnête homme de Mayence, où il n’y a que des brasseurs et des honnêtes gens : Karl Schneider était tellement honnête qu’il est mort sans un sou, si bien que, si le diable mourait, Joseph n’hériterait pas de ses cornes — du côté de sa mère, bien entendu. Tandis que ce misérable rapineur de Michel...

— La petite n’est pas coupable des fautes du papa, monsieur Sauvage, et vous êtes trop juste pour la rendre responsable.

— Certainement, je sais qu’elle est innocente. Ce n’est pas à elle que je nTen prends ; mais si je donnais mon fils à cette famille, moi, Antoine Sauvage, fils de mon père, moi, chevalier de la Légion d’honneur, moi qui ai été officier comptable pendant trente-cinq ans, — sans avoir commis d’autre erreur qu’une différence de trois

centimes, et encore au bénéfice du gouvernement, — si moi, vous dis-je, je donnais mon consentement, je deviendrais le complice de cette canaille de Michel, qui devrait être au bagne au lieu d’être dans les honneurs. Voilà ce que je deviendrais.

— C’est bien vrai ça, tout de même, fit la Nanie après avoir réfléchi ; c’cst bien vrai ce que vous dites là; qui se ressemble s’assemble, et ceux qui vont avec les voleurs ne valent pas mieux qu’eux. Malgré tout, les pauvres enfants ne sont pas cause de tout cela, et c’est bien malheureux. Je vais faire mon dîner.

Nanie quitta lentement M. Sauvage, qui se mit à se promener.

— Non, disait le brave homme, non certes, les enfants ne sont pas coupables des fautes de leurs parents. — Les penseurs ont proclamé cette doctrine consolante. — 11 serait navrant de... mais d’un autre côté, il est écrit que ceux qui feront le mal seront punis jusqu’à la troisième génération — cela est écrit dans les livres saints — et c’est justice. Si les hommes pensaient au châtiment qui doit retomber sur les leurs, ils regarderaient à deux fois avant de faire des enfants ou de mauvaises actions.

Le bon intendant entra dans une série de réflexions qu’il est bien inutile d’analyser.

Pendant que M. Sauvage philosophait, la Nanie avait ceint son corps grêle d’un grand tablier bleu, elle avait pris un poulet qu’elle avait tué la veille et était montée dans la chambre de Joseph. Là, elle s’était assise tranquillement, avait bien arrangé son tablier, et elle s’était mise sans plus de façon à plumer sa volaille.

En la voyant entrer, Joseph avait eu une impression de joie qu’il n’avait pas cherché à dissimuler. Une vive

curiosité brillait dans ses yeux; pourtant, comme il connaissait la Manie de longue main, il attendit patiemment qu’elle terminât son installation, sachant bien qu’il n’obtiendrait rien avant.

Quand la paysanne fut placée congruement, qu’elle eut bien pris ses mesures pour que les plumes ne s’échappassent point dans la chambre, elle jeta sur le jeune homme ses petits yeux gris. Elle l’examina pendant dix secondes, et lorsqu’elle eut lu suffisamment dans ce livre de vingt ans, si facile à déchiffrer pour ceux qui ne savent pas lire dans les livres de papier et d’encre, elle dit avec bonté :

— Mon pauvre petit, ça ne va pas bien toutes ces affaires-là. Votre père est bien émonvé.

— Tu as vu Micheline? dit Joseph ; lui as-tu parlé? que t’a-t elle dit?

— Je l’ai vue certainement, et je lui ai parlé; ce qu’elle m’a dit, vous vous en doutez bien, « bonjour, bonsoir, » et le reste.

Joseph poussa un long soupir qui toucha la Nanie; elle reprit :

— La pauvre petite vous aime bien.

— Elle te l’a dit?

— Si elle me l’avait dit, elle ne vous aimerait pas.

— Alors, comment le sais-tu? Parle, Nanie, vois-tu, tu n’en finis pas ; parle donc !

— Que je parle ! Je ne fais que ça. Qui m’a dit qu’elle vous aimait? mes yeux. Ah! vous n’avez pas besoin de sauter comme une lièvre, je ne suis pas encore aveugle, Dieu merci ; depuis plus d’un mois je vous vois passer par-dessus le mur. Je vous laissais aller sans rien dire.. Pour le mal que vous faisiez, ce n’était guère la peine de

vous déranger. Malheureusement la Francine de chez Fougeyras vous a aperçu, et. elle l’a dit à votre papa.

— La misérable femme! s’écria Joseph, je la tuerai !

La Nanie Fit le signe de la croix et murmura une

prière.

— N’aie pas peur, reprit Joseph en souriant, ce n’est pas encore fait.

— Je le pense bien, contituala paysanne. Puis, quand même je ne vous aurais pas vu allant avec mademoiselle Micheline dans le cabinet de verdure, je me serais bien douté de tout. Quand je la voyais, c’était « ma bonne Nanie par-ci, ma bonne Nanie par-là, » est-ce que je sais! Je n’ai pas été longue à me dire : Voilà mademoiselle Michel qui aime notre petit,

— En es-tu bien sûre, ma bonne Nanie! .

— Hélas ! de Dieu ! depuis quinze mois elle vous le dit quinze fois par jour; si vous ne le savez pas, c’est bien que vous ne voulez pas. •

— Si, je le sais, si, je le sais ; mais je suis bien malheureux, bien malheureux! dit Joseph d’une voix sourde et les larmes aux yeux.

La Nanie avait fini de plumer son poulet; elle ramassa tranquillement les quatre bouts de son tablier, qu’elle noua pour faire un paquet, le posa à terre et plaça le poulet dessus. Elle s’approcha de Joseph, prit sa tête entre les bras et lui dit d’une voix émue :

— Ne pleurez pas, mon pauvre ami, le malheur ne dure pas toujours, allez. Vous êtes jeune, ça passera.

— Comment veux-tu que ça passe?

— Vous en aimerez une autre. .

— Jamais !

— Eh bien ! vous épouserez celle-là.

— Ali! lu ne penses pas ce que tu dis là. Je t’ai vu causer avec mon père, j’ai entendu tout ce qu’il te disait; tu le connais, il ne changera pas, et d’ailleurs, quand il reviendrait sur sa décision, M. Michel me îefuserait sa fille.

— Laissez faire et consolez-vous, mon pauvre cher Joseph. Il y a quelqu’un qui est plus fort que notre Monsieur, tout militaire qu’il a été, et plus fort que M. Michel, tout millionnaire qu’il est : c’est le temps.

Il y a six mois d’écoulés depuis la scène du jardin.

Triste et pensif, M. Sauvage était assis au coin de la cheminée du salon, faisant semblant, après dîner, de lire les Essais de Montaigne.

Montaigne était l’auteur favori du vieux militaire, qui ne lui faisait qu’un reproche, celui de s’appeler Michel.

Joseph, assis à l’autre coin de l’âtre, regardait fixement brûler les tisons. Il ne pensait à rien. Depuis six mois, il n’avait entrevu Micheline que le dimanche, lorsqu’elle revenaitdc la messe.

A peine avait-il osé la regarder. Qu’auraient dit la mère, et ses voisins?

Joseph était la fable de toute la ville. Il rencontrait parfois quelques camarades de collège, qui tous lui disaient :

— Eh bien ! comment vont les amours?

Hélas ! les amours n’allaient pas.

Les camarades le savaient bien. Mais si en passant ils ne vous donnaient pas un coup de couteau, ce seraient des amis et non des camarades.

Pendant que M. Sauvage songeait et que Joseph rêvait, la vieille Nanic, de sa voix traînarde, chantait une chanson.

Cette chanson était l’histoire d’une cuisinière qui ve;.t se mettre du rouge au visage pour plaire à son amant. Elle va chez un pharmacien demander le cosmétique qui doit la rendre belle. L’indigne apothicaire abuse de sa confiance, il s’érige en juge et donne du cirage au lieu de rouge à celte servante qui veut faire la dame.

— Joseph, mon cher enfant, dit M. Sauvage, voici près de six mois que nous vivons ensemble presque comme deux étrangers ; l’amour filial est-il à jamais banni de ton cœur?

— Je vous aime et je vous respecte, mon père, répondit Joseph, rien ne pourra jamais altérer mon affection ni mon obéissance.

— Oui, c’est là ton refrain de tous les jours : respect, affection, obéissance, de grands mots bientôt dits. .

— Longuement pensés, mon père.

— Soit-, mais je veux en finir.

— Je suisà vos ordres, mon père.

— Toujours la même réponse. Je m’en vais, j’éclaterais...

L’intendant entra dans sa chambre où il se barricada en jurant.

La voix de Nanie se fit entendre :

En revenant de la place des bancs Elle rencontra sou amant :

— D’où venez-vous, belle Nanelte, Toute, toute charboulinée?

Vous avez la figure plus noire Que la cheminée.

Noire rime là avecNanetle, et la chanson ne rime à rien ; c’est la faute do l’histoire.

Ah ! l’horrible vie que mènent ces deux hommes dans cette vieille maison de la rue du Temple !

Donc, voici un vieillard qui a été dix fois à l’ordre du jour pour son courage ; à quoi lui servira son courage pour vaincre l’ennui ?

Voici un jeune homme de vingt et un ans, plein de force, au sang noble et fier; à quoi lui servira son sang et sa forcé ? à sentir plus fortement le néant de sa situation. Ils ont essayé de se distraire, ecs deux forçats du devoir ; voilà ce qu’ils ont trouvé :

Le père va se promener au Pont-Neuf ou au gué de Pertamont.

Le fils lit des romans, guette Micheline dans le jardin, ou va jouer au billard. Mais deux heuies fatales reviennent sans cesse river la chaîne, colle du déjeuner et celle dudincr. Deux fois par jour ce vieux salon est le témoin des luttes sourdes. Dans ses murs gris et ternes ont frissonné bien des colères cachées, et cependant la bergère de Watteau, qui se balance au milieu du trumeau, n’a cessé de sourire.

Ce jour-là, la porté s’ouvrit, l’intendant apparut pâle et l’œil hagard, portant deux pistolets de chaque main.

— Moi, dit-il à son fils, si j’étais à votre place, c’est-àdire inutile à moi et aux autres, désobéissant aux ordres de mon père et n’ayant pas assez de courage pour renoncer à un amour impossible, si j’étais à votre place, dis-je, savez-vous ce que je ferais?

— Non, répondit Joseph d’une voix sourde, ditcs-lemoi, je vous prie.

— Je me ferais sauter la cervelle, fit le vieux militaire.

— Vous feriez cela?

— Je le ferais.

Joseph sc leva, prit résolûment sur la table l’un des pistolets, l’arma et l’appuya sur son front avec tranquillité.

La Nanie continuait à chanter :

Elle s'en va chez 1’ pharmacien :

— Voire fard ne vain rien.

— C ii’wt pas du fard, c’est du cirage Pour vous, pour vous, pour vous cirer Et apprendre à une cuisinière

A se farder.

—.Adieu, mon père, dit Joseph; Dieu vous fasse une longue vie.

— Adieu, murmura l'intendant, Dieu vous bénisse.

Deux grosses larmes perlaient sous ses cils noirs.

Toul a coup il s’avança furieux.

Joseph avait laissé retomber le pistolet sans presser la détente.

— Je savais bien, reprit l’intendant, je savais bien que vous n’aviez pas de cœur.

— J’ai du cœur et du courage, répondit fièrement Joseph, la mort ne me fait pas peur; mais je ne veux pas mourir sans dire adieu à Micheline.

M. Sauvage fit entendre un rire amer, son fils continua :

— Non, je ne veux pas, je ne dois pas mourir sans la voir. Je lui ai promis de l’aimer, de ne jamais la quitter. Quand, dcpiain, on viendrait lui dire : Joseph Stuvage est mort, « elle se dirait : « C’était un ingrat, il est parti sans moi. »

Lé rire sarcastique du vieil intendant continuait toujours.

— Vous l iez et vous prenez mon désir pour une fai-

blesse, mais iJ est encore, père, un motif qui ne me permet pas d’hésiter. Depuis longtemps, Michelineet moi, nous avions prévu les résistances qui nous entourent, et nous nous sommes promis de mourir ensemble si nous ne parvenions pas à les vaincre. Je veux tenir mon serment.

Le rire du vieux militaire augmentait à chaque phrase prononcée par le jeune homme.

— Ne m’avez-vous pas dit mille fois vous-même, s’écria Joseph, que l’homme le plus misérable qui soit au monde est celui qui ne tient pas sa parole jurée?

— Imbécile! lit l’intendant, tu ne t’es donc pas doute que ces pistolets ne sont pas chargés?

— Oh ! mon père, quelle odieuse plaisanterie!

— Je ne plaisante pas, monsieur, sachez-le. Je voulais vous éprouver, et voilà tout. Où avez-vous vu qu’un père assassinât son enfant ?dites-moi cela? Avez-vous le cœur assez bas pour croire une semblable énormité ?

— Je n’ai rien cru, je n’ai rien jugé, j’étais prêt à obéir.

— Prêt, pas tout à fait; mais revenons à ce que vous appelez une odieuse plaisanterie. Asseyez-vous.

Le jeune homme obéit ; le père, quittant l’air hauban' qu’il avait affecté depuis qu’il était rentré, reprit avec douceur :

— L’existence que nous menons n’est plus possible, mon cher enfant. Vous vous habituez à voir en moi un père égoïste; moi, je ne tarderais pas à voir en vous un lils ingrat, si d’ailleurs je ne connaissais les douces qualités de votre cœur.

Joseph prit la main de son père, qui continua :

— En voulant vous détourner d’un rêve impossible, j’ai

accompli un devoir. En vous refusant mon consentement au cas où par impossible vous aplaniriez les autres obstacles qui vous séparent de Micheline, j’ai agi suivant ma conscience, qui me fait une loi de ne pas m’allier à une famille tarée. Un jour, lorsque je serai mort, vous serez fier de mon obstination, qui vous fait tant souffrir présentement.

— Oh ! je ne vous accuse pas, s’écria Joseph ; mais si vous pouviez comprendre toute l’étendue de mon chagrin !

— J’aimais passionnément ta mère quand elle est morte, et je l’aime encore, dit M. Sauvage avec simplicité. Si je ne comprenais pas ta douleur, personne ne la comprendrait. Je veux y mettre un terme.

Joseph ouvrit de grands yeux et sembla suspendu aux lèvres du vieillard.

— Ce soir, continua l’intendant, j’ai prié Fougeyras de venir nous faire visite. C’est un honnête homme, qui t’a vu naître, il a été l’ami de ma jeunesse, et j’ai en lui la plus entière confiance. Moins heureux ou moins ambitieux que moi, il n’a jamais quitté le pays, et il pourrait, s’il le voulait, écrire l’histoire de toutes les familles de Limoges. Tu vas écouler la i iographie qu’il va te faire de Michel : si, après avoir entendu, tu persévères, ce que je ne crois pas, à vouloir devenir le gendre d’un pareil scélérat, j’irai, moi qui te parle, demander Micheline en -mariage à son père.

— Vous feriez cela ! s’écria Joseph.

— Oui, moi, ton père, moi, Antoine Sauvage, ancien sous-intendant militaire, chevalier de la Légion d’honneur, décoré delà main de l’empereur, moi qui pendant trente-cinq ans ai remué les millions d’un empereur et de trois rois, sans jamais commettre d’autre erreur qu’une

différence de trois centimes, et encore en faveur du gouvernement, moi, te dis-je, tonnerre de nom du diable' j’irai dire à ce vieux Raca : « Monsieur, j’ai l’honneur — l’honneur ! enfin n’importe ! — de vous demander la main de mademoiselle Micheline votre fille, pour mon lils M. Joseph Sauvage. » Ouf! !.!

— Vous feriez cela, père? dit Joseph en riant et en pleurant tout à la fois, vous feriez cela? Oh! vous êtes bon, je savais bien que vous étiez bon.

— Un instant, reprit le brave M. Sauvage, un instant, ne t’échauffe pas. Je ferai cela, mais à une condition.

— Dites vite.

— Si ce vieux drôle refuse, ce que j’espère, immédiatement, sans tambour ni trompette, tu iras chez M. Brindeau, le capitaine de recrutement, et tu t’engageras dans le 19 e léger, le régiment de monseigneur le duc d’Aumale.

— Je vous le jure, mon père.

— Je sais que tu tiens tes serments, fit 31. Sauvage en souriant-, je t’ai choisi ce régiment-là de préférence à tout autre, voici pourquoi. Le roi, un digne homme, n’aime pas la guerre -, il a tort, mais les opinions sont libres. En revanche, il aime ses enfants, et il ne laissera pas perdre l’occasion d’envoyer son fils au feu. Le jeune homme, qui adore son père et sa sainte femme de mère, saura bien trouver des prétextes pour se faire casser la tète : c’est ton affaire. Il n’y a que comme ça qu’on puisse se consoler; tu as du courage, je viens de l’éprouver, lu avanceras, et quand tu auras seulement la croix, tu ne voudras plus toucher la famille Michel du bout de ta botte.

T. K CAPITAINE SAUVA<j3

Joseph allait répondre et prier son père de presser sa démarche.

M. Sauvage allait pour la millième fois sermonner son (ils et agonir le père Michel, lorsque le marteau de la porte de la rue retentit lourdement.

— Hé! là de Dieu ! s’écria la Nanie, y a-t-il dans tout Limoges quelqu’un d’assez fou pour être dans la rue au milieu de l’hiver à huit heures et demie du soir !

Léonard Fougcyras était un petit homme de soixantecinq ans, vert, sec, au regard brillant et fin.

Comme l’avait dit M. Sauvage, c’était un honnête homme dans la vulgaire acception du mot. Il était doux, serviable et gai convive. Fort dévoué à ses amis, il professait un culte pour sa ville natale, aussi était-il conseiller municipal depuis quarante ans. Possesseur d’une terre qui lui rapportait un millier d’écus et qu’il appelait pompeusement « mon domaine de Mas-Treillou, » il vivait chichement avec une servante encore jeune, ce qui ne I lissait pas de faire parler les voisines.

Fougcyras, en dehors de son domaine du Mas-Treillou, dont il surveillait la culture pour ne pas être volé par son métayer, n’avait qu’une seule occupation. Il passait sa vie à écrire des Mémoires qu’il présentait à chaque séance du conseil municipal.

Voici un échantillon des ambitions sans bornes du bon Limousin, qui voulait embellir sa ville à tout prix; voici avec quel esprit d’insinuation il procédait :

Il se mouchait, étalait son discours et commençait avec le sérieux qui distingue les gens qui s’occupent de granu es choses.

LË CAblTÀINË SAUVAGË 3Ô

. « Monsieur le président,

» Messieurs les conseillers,

» Ce n’est qu’après de mûres réflexions et une grande étude que je viens présenter à vos lumières un projet qu i concerne la grandeur de notre cité.

» S’il ne s’agissait que d’une gloriole, croyez bien. Messieurs et chers confrères, que je ne viendrais pas abuser de vos instants précieux.

» Nul ne le sait mieux que moi : lé temps est le plus grand trésor dont Dieu, dans sa munificence, ait gratifié l’humanité.

» S’il est doux de voir les étrangers admirer notre ville, tant pour elle-même que pour ses monuments, nous ne devons pas nous laisser entraîner par une vanité excusable sans doute, mais qui nous conduirait à l’abîme, tant par elle-même que par les frais qu’elle occasionnerait.

» Fort de ces maximes, qui sont dues à la haute intelligence de notre président, j’ai dû y regarder à deux fois avant de vous soumettre un projet qui ne peut s’accomplir, en admettant votre adhésion, sans des sacrifices assez importants.

» Avant de vous écrier, je vous demanderai la permission de vous développer un système financier éclos pendant mes longues veilles, et pou*’ lequel je me rencontre du reste en communauté d’idées avec M. Michel Chevalier, notre éminent compatriote, et une foule de grands économistes renommés tant par leur mérite que par leur talent.

» Ainsi, au premier abord, en considérant notre bud*

get qui, au dernier exercice, s’est soldé par un déficit de 17,000 francs sans préjudice d’une dette de 100,000 francs, due depuis longtemps ; en considérant, dis-je, cette situation, il semble, au premier abord, qu’il y aurait folie à proposer de nouvelles dépenses. Heureusement, il y a un remède à ce triste état de choses.

» Ce remède, Messieurs, c’est l’emprunt !

» Je viens donc, Messieurs, vous proposer d'ouvrir un emprunt de 20,000 francs, qui liquiderait la situation d’abord, et permetti ait d’accomplir des dépenses urgentes, indispensables.

» Je vois un douloureux étonnement se peindre sur tous les visages. Je comprends les pensées qui vous assiègent rien qu’à ce mot « d’emprunt. »

» Je le comprends d’autant mieux que pendant de longues années il produisait sur mon esprit un effroi que je ne saurais narrer. Mais, j’avais l’honneur de vous le dire, mes nombreux travaux et l’opinion de nos grands économistes m’ont fait envisager les choses à un autre point de vue.

» En effet, Messieurs, si l’emprunt est un système néfaste pour les particuliers, il ne saurait en être de même peur les États. Qu’est-ce qu’une ville? Un État en miniature et pas autre chose.

» Lorsqu’un particulier contracte un emprunt, c’est en grevant l’avenir de ses enfants ; pour un État ou une ville c’est tout le contraire, et voici comment. A quoi serviront les embellissements que nous projetons, je vous le demande? — Aux générations qui nous succéderont. Eh bien! si ces générations profitent, tant par elles que pour les générations qui viendront après elles, des avan-

tagcs que nous leur aurons procurés, n’est-il pas juste qu’elles supportent les charges qui en découlent? »

M. Fougeyras parlait ainsi pendant des heures, et finissait par demander une allocation de trente francs pour faire repeindre la statue de saint Martial, placée sur la fontaine d’Angoulême.

« Messieurs! s’écriait Fougeyras, vous accorderez cette somme qui ne grève que relativement notre budget. Vous l’accorderez, Messieurs, non pour un embellissement exigé par la vanité urbaine, mais parce que vous la devez à l’histoire de notre pays, à l’archéologie, à la morale, à la religion, et aussi parce que Clio, armée de son burin, inscrirait sur le m irbre de l’histoire les noms de ceux d’entre vous qui auraient refusé leur denier à l’illustre apôtre de l’Aquitaine. »

A Limoges, Fougeyras, grâces à de semblables harangues, passait pour un homme supérieur. Souvent M. Sauvage et ses contemporains disaient:

— Quel malheur que ce diable de Fougeyras ne soit pas à Paris! Il aurait fait parler de lui dans la capitale.

En dehors de sa vie publique, Fougeyras avait une occupation toute particulière : il s’occupait d’autrui.

Sans aucun intérêt personnel, il avait, durant quarante ans, écrit presque jour par jour les infimes événements de la vie de province. Les deux cents familles importantes qui tenaient à cette époque le haut du pavé limousin n’avaient pas de secrets pour lui.

En province, tout se sait tôt ou tard; Fougeyras n’avait donc pas eu à faire preuve de perspicacité, mais seulement de patience.

Du reste, le brave homme exerçait sa profession de mouchard en chambre purement et simplement par amour

de l’art. Jamais il ne se servit de ce qu’il savait pour nuire ù ses compatriotes ou pour les tourmenter.

Comme tout le monde savait qu il était au courant de bien des choses, on s'était vengé innocemment en lui donnant le surnom de Furétou [petit furet). Cependant ou affectait pour lui une certaine considération, parce qu'il n’est pas un homme au monde qui n’ait quelque chose à cacher : si ce n’est pas sa honte, c’est sa vertu.

Quand Fougeyras arriva chez M. Sauvage, celui-ci se leva avec empressement :

— Viens t’asseoir, mon vieux camarade, dit-il en avançant un fanteuil, et chauffe-toi, morbleu! en attendant une bonne tasse de thé.

— Pour ce qui est de m’asseoir et de me chauffer, répondit Fougeyras, je ne demande pas mieux; mais pour ce qui est de prendre du thé, c’est autre chose, merci bien.

— A ton aise, mon brave.

— Je n’ai jamais pu m’habituer à cette médecine ; et si lu n’avais pas voyagé dans toute 1’Europe, je ne comprendrais pas le plaisir que tu as tous les soirs à avaler de l’eau chaude.

— L’habitude, fit l’intendant.

— Ma parole, reprit Fougeyras, si l’on ne te connaissait pas, on te prendrait pour un Anglais.

— Pas de mauvaise plaisanterie, mon vieux Léonard, fit l’intendant en fronçant le sourcil, ou si tu veux plaisanter, trouve autre chose.

— Mon Dieu, dit Fougeyras, il y a des honnêtes gens partout, n’est-ce pas, Joseph ?

— Je le pense, monsieur, répondit le jeune homme en spurjant,

— Possible, possible, murmura l’intendant; parlons d’autre chose.

— A ton aise, colonel *.

— Voici de quoi il s’agit : je t’ai dérangé pour te demander un ses vice. . ,

— Deux, si tu veux; de quoi s’agit-il?

— Je désirerais, mon cher Fougevras, que tu racontasses devant mon fils Joseph, qui est un honnête garçon, l’histoire du sieur Jean-Baptiste Michel, notre voisin. Je sais que tu n’es pas méchant; je te prie d’être franc 11 s’agit d’un intérêt grave que je t'expliquerai après.

— Je sais de quoi il est question, lit Fougevras d’un petit air vaniteux; Joseph voudrait se marier avec Micheline.

— Comment savez-vous cela, monsieur? demanda Joseph en rougissant.

— Mon petit ami, je sais tout, moi, tel que vous me voyez ; je sais depuis combien de temps vous aimez Micheline, et depuis quand elle vous aime. Je sais qu’il y a dix mois le colonel vous a surpris, et je sais qu’avanthier vous lui avez jeté, à l’aide d’une ficelle, un bouquet par-dessus le mur et vous avez ramené un billet attaché à la ficelle qui tenait votre bouquet. Vous avez embrassé le billet, et vous l’avez lu; il était ainsi conçu :

« Je t’aime et je t’aimerai toujours. Micheline Michel. » Vous avez serré le papier comme vohs eussiez fait d’un diamant volé, puis vous êtes monté dans votre chambre. Là vous avez cherché une cachette pour soustraire le poulet aux regards jaloux. Enfin yous vous êtes décidé

()n a l’habitude d’appeler ainsi le sous-intendant.

à le mettre'sous voire traversin, et après l’avoir lu et relu, vous vous êtes endormi heureux. Hier matin, vous vous êtes éveillé, vous avez cherché le doux papier pour voir si vous n’aviez pas rêvé, vous l’avez baisé et relu toute la journée, vous l’avez mis là, dans cette poche. Vous vous figurez qu’il est sur votre cœur, ce qui n’est pas, puisqu’il en est séparé par votre peau, par votre chemise, par votre gilet et par la doublure de votre lévite. Est-ce bien cela?

— Ah ! ah ! mon gaillard, fit M. Sauvage en riant, voilà que tu as trouvé ton maître.

Pendant que le petit homme parlait, Joseph était d’une pâleur extrême. Quand Fougeyras eut fini, il fit un effort pour vaincre son trouble £t sa timidité.

— Que vous sachiez, monsieur, dit-il, que j’ai jeté un bouquet et reçu une lettre, je comprends cela ; vous aviez peut-être aposté des espions. Mais avant de vous demander raison d’une semblable inquisition, je désirerais connaître comment vous avez pu savoir où j’avais caché cette lettre et les autres détails que vous venez de donner?

— Ils sont donc vrais? demanda le petit homme en souriant.

— Oui, monsieur, répondit Joseph, tout ce que vous avez d't est vrai; je n’en rougis pas.

— Ce n’est pas nécessaire, fit l’intendant; puis il ajouta en regardant Fougeyras : Voyons, Furétou, mon ami, je t’ai demandé l’histoire de ce vieux gueux de Michel.

Fougeyras se moucha et commença ainsi :

— A dire vrai, si on en excepte la petite Micheline, toute la maison ne vaut pas grand’chôse. Tant par lui que par son entourage, Michel n’est qu’une canaille.

Il arriva à Limoges en 1785, il pouvait avoir une quinzaine d’années.

D’où venait-il? On n’en a jamais trop rien su. Les uns le disent d’Auvergne, d’autres de La Marche; ce qui est . sûr, c'est qu’il était colporteur. Il vendait des bas, des mouchoirs, des aiguilles, des chandeliers, et le reste; mais sa principale industrie était de colporter de mauvais livres qu’il vendait en cachette. Lorsqu’il eut amassé quelques sous, il en vendit de bons, pour éloigner les soupçons, sans doute.

Ce qu’il y a de bien positif, c’est qu’il paivint à se faire bien venir dans les couvents, qui étaient très-nombreux à cette époque. Les religieux et les religieuses le prirent en amitié et lui prêtèrent quelque argent pour s’établir. > C’était un garçon actif et travailleur; il loua une petite boutique dans la rue du Collège, tout au bout, près de l’église Saint-Pierre. Pendant les offices, les dimanches et fêtes, il exposait ses bons livres et des objets de piété Dans la semaine il vendait l’histoire de Cartouche et de Mandrin, les fredaines de Fidelia et les aventures de Fan blas avec gravures. Les objets de piété faisaient place à des articles de mode à l’usage des mirliflores et des muguets de ce temps-là.

Tout ceci ne serait rien, dans le commerce on appelle cela de l’intelligence -, mais voici le plus fâcheux. Quand la révolution arriva, il se mil ù la tête de cent cinquante drôles qui étaient venus des ponts, et il alla, à leur tête, piller les couvents et les églises où on lui avait fait tant de bien.

— Misérable coquin! grogna M. Sauvage, infâme scélérat!

— C’était assez habile, continua Furétou, parce que

d’un seul coup il se débarrassa des religieux qui lui avaient prêté de l’argent pour s’établir, et en même temps il s’enrichit de leurs dépouilles. Les couvents avaient bien des cachettes; sans lui, on n’aurait jamais pu mettre la main sur les magots.

— Ça soulève le cœur, fit l’intendant avec dégoût.

Joseph pensait à Micheline et rougissait.

— Tout alla bien pendant la Terreur, reprit Fougeyras; ce bandit de Michel commandait sa bande de vauriens. Ils faisaient trembler toute la ville, parce qu’on les savait capables de tout ; ils entraient dans les maisons, ils buvaient, ils mangeaient en tenant de mauvais propos sur tout et en lutinant les femmes. Certes, si tous les honnêtes gens s’étaient ligués, ils auraient eu bientôt raison de ces drôles. Mais c’était \iine fatalité, tout le monde tremblait, chacun ouvrait à ces bandits sa porte en souriant. On les laissait boire, piller et blasphémer, parce qu’on se disait: Si je fais résistance, ces misérables-là brûleront ma maison après m’avoir frappé moi et les miens, et peut-être pis que cela. Ce fut Michel qui le premier chanta la Ça ira et la Carmaynnle, le premier il entonna la Marseillaise, en assassinant, à la fontaine des Barres, un malheureux prêtre qui n’avait pas voulu renier Dieu.

— C’est impossible ! s’écria Joseph, je ne croirai jamais une chose aussi horrible !

— Et vous aurez tort, mon pauvre ami, reprit Furétou avec son inaltérable sourire, la sœur de ce pauvre martyr est presque notre voisine, elle demeure au coin de la rue Ferrerie et de la rue du Clocher. N’avez-vous jamais vu le dimanche, à la messe, à Saint-Michel , une grande femme qui a l’air d’une mole? F.l'c eri habillée de ncir et

ses cheveux sont blancs comme du lait, ce qui fait paraître sa peau plus jaune encore : c’est elle. La pauvre femme vit lapider son frère. Lorsque le corps du prêtre fut en lambeaux, elle l’abandonna aux meurtriers, qui en arrachèrent le cœur et les entrailles pour les lancer dans le dos de la pauvre demoiselle.

- Éperdue, folle de douleur, elle prit sa course vers le portail Imbert; elle arriva au couvent des Filles de la Croix et frappa à la porte. Une vieille femme, nommée la Greudy, gardait seule ce vieil asile de la prière. Les bonnes sœurs avaient disparu ; les unes étaient dans des caves chez leurs parents, les autres cachées chez des paysans, du côté d’Eymoutiers, dans la montagne Noire. D’autres, hélas! n’ayant ni parents ni amis, avaient été tuées, ou, ce qui était plus malheureux encore, servaient aux plaisirs des compagnons de ce vaurien de Michel. La Greudy connaissait bien la sœur du prêtre; elle l’avait d’ailleurs aperçue, une heure avant, passant sous le portail avec son paüvre frère, à qui, tout bas, elle avait demandé la bénédiction. En entendant frapper à coups précipités, la vieille femme tremblante alla ouvrir la porte, croyant que les pillards venaient, comme à l’ordinaire, ravager le couvent pour découvrir les trésors qu’ils disaient enfouis dans les caves. La porte n’était pas entr’ouyerte que la Greudy faisait entendre son refrain ordinaire :

— Kraves gcnx, nous n’avons plus rien, vos messieurs ont tout emporté.

Mais soudain la gardienne jeta un cri d’effroi. Au lieu des brigands qu’elle attendait, elle trouvait devant scs yeux la statue de la Douleur. Malgré sa pâleur mortelle, malgré son regard effrayé, malgré ses cheveux blanchis

en deux minutes, la Greudy reconnut cette jeune fille de vingt ans qu’une heure auparavant elle avait vue passer, rayonnante de toutes les grâces de la jeunesse.

— Ah ! ma pauvre demoiselle Léocadie, s’écria-t-elle, est-ce bien vous que je vois?

— Cachez-moi, cachez-moi, dit l’infortunée, cachczmoi, ils me suivent! et elle tomba inanimée sur le seuil.

La Greudy était une bonne créature, un peu béguine, si vous voulez ; mais on a beau dire, voyez-vous, quand on a de la religion, c’est dans les grands moments que ça sert à quelque chose.

F u rétou respira un instant, et comme il était un peu voltairien, il ajouta avec emphase!

— Je n’aime pas la calotte, je m’en vante, mais je respecte les gens qui ont de la piété,

La Greudy avait traîné comme elle avait pu la malheureuse demoisellejusque dans sa cuisine qui se trouvait au fond de la première cour. Là, elle avait lavé le visage de la jeune fille avec du vinaigre et lui avait prodigué ces mille soins que les bons cœurs savent imaginer. M 11 ' Léocadie reprenait ses sens bien doucement; à mesure que sa raison revenait, celle de la Greudy s’en allait. Elle considérait les cheveux blancs de la pauvre fille, et rien ne venait expliquer à son esprit ce singulier phénomène.

Tout à coup, elle aperçut une large tache de sang qui couvrait presque entièrement le fichu de mousseline de M 11 ' Léocadie.

— Vous êtes blessée ! s’écria-t-elle.

— Non, répondit la jeune fille, pas moi.

— Pas vous ? fit la Greudy avec inquiétude, ce n’est pas M. l’abbé, je pense ?

— Si.

— Que dites-vous là?

— Je dis que nous avons rencontré des hommes qui chantaient et dansaient autour de la fontaine des Barres.^ Nous nous en allions tranquillement, et mon frère me disait : Ils dansent et rient, c’est bon signe, quand on est joyeux on ne songe pas à être méchant; et, passant auprès d’eux, il leur dit.

— Que la paix soit avec vous.

Il n’avait pas fini de prononeer ces paroles qu’un immense cri lui répondit. Il fut entouré, mille bras l’étreignirent malgré les supplications de quelques femmes et de deux hommes qui connaissaient mon frère Prosper. Je voulais aller à son secours, mais la peur me paralysait. Je le vois encore au milieu de ces- bandits; il était calme comme un saint. Un homme, il s’appelle Michel, je crois, s’approcha et lui dit en lui montrant un crucifix :

— Monsieur de la calotte, tu vas cracher sur ton maître comme nous avons craché sur les nôtres.

— Que Dieu vous pardonne celte horrible idée, dit mon frère.

— Une fois, deux fois, trois fois, tu ne veux pas ? demanda Michel.

— J’aimerais mieux mourir, dit mon frère.

— Ce n’est pas difficile, reprit l’homme. Et le. malheureux se mit à crier: à la lanterne! à la lanterne, le calotin I Ah î ma pauvre Greudy, je ne pourrai jamais, vous raconter ce qui s’est passé. Comme il n’y avait pas de réverbère, ils l’ont assommé avec despierres, et quand il a été à terre... mon Dieu, ayez pitié de moi, ils l’ont déchiré et mis son pauvre corps en lambeaux.

La sœur du prêtre se mit à pleurer et res'a longtemps

oO

sans parler. Son regard avait une fixité effrayante, son visage était pâle, et la Greudy, qui m’a souvent raconté ce que je vous dis là, dit Fougeyras qui jouissait de la stupeur de ses auditeurs, la Greudy prétendait qu’elle ressemblait à la Charlotte Cordav qu’on montre aux figures de cire. Tout à coup la demoiselle Léocadie se leva avec fureur :

— Ce n’est pas tout, cria-t-elle. Us ont arraché le cœur de mon pauvre frère, et comme je fuyais éperdue, ils l’ont lancé sur moi. Je l’ai senti frapper mes épaules et retomber sur les pavés. Alors j’ai tout oublié, mon pauvre frère martyr, notre mère aveugle, le bon Dieu luimème ; j’ai couru comme une folle, en tenant ma tète entre mes mains, il me semblait que ces monstres me suivaient en riant, et tout à l’heure, quand je suis re^ venue à moi, je croyais avoir fait un mauvais rêve. Mais maintenant je me rappelle; que vais-je devenir !

La Greudy était une femme simple et naïve, elle n’essaya pas de consoler la jeune fille, elle la laissa pleurer longtemps en priant Dieu à côté d’elle.

— Est-il possible, s’écria le sous-intendant, que de pareils misérables aient pu exister?

— C’est tellement possible, dit Furétou, qu’il en existe un sur quatre. Car il faut bien avouer une chose, c’est que les meneurs n’ttaient que quatre : Loumeau, du pont Saint-Martial, Raviau, de la Bregère, Malauny, du faubourg Boucherie, le quatrième, je ne le nomme pas, vous savez qui je veux dire.

— Ah ! monsieur Fougeyras, s’écria Joseph , ce que vous dites n’est pas possible. Jamais je ne croirai que M. Michel ait pu se livrer à de semblables saturnales.

— Saturnales, reprit Furétou, le mot est bien trop joli

pour qualifier de semblables atrocités; si votre grand-père vivait, il vous dirait que je ne mens pas. Pauvre cher innocent, vous ne croyez pas au mal ; que Dieu vous protège! Mais rien n’est plus vrai, et tenez, vous allez voir.

Et Fougeyras se mit à appeler la Nanie, qui entra en tenant un bas qu’elle tricotait tout en marchant.

— Nanie, demanda Furétou, dites à votre jeune monsieur quels furent les brigands qui lapidèrent le prêtre de la fontaine des Barres.

— Il y avait d’abord, répondit Nanie toujours en tricotant, il y avait Loumeau, Malauny, Raviau, et... et l’autre.

— Lequel autre ?

— Hé! vous le savez bien ! Loumeau est aux galères pour avoir tué son père. Raviau a été assassiné par son fils ; et les abeilles ont dévoré Malauny dans sort jardin, tout le monde vous le dira. Comment mourra l’autre quo ko sobro bé, ça se saura bien. ,

Dans les grands moments, et pour donner plus de force à ses assertions, la Nahie parlait patois et s’empressait de Uaduire en français ce qu’elle avait dit.

— Eh bien ? fit Furétou triomphant.

— Horrible, murmura M. Sauvage.

Joseph, pâle et ému, gardait le silence. Fougeyras reprit :

— Ne vous effrayez pas, vous n’êtes pas au bout.

— Furétou, mon ami, demanda M. Sauvage, voulezvous prendre quelque chose ?

— Ma foi, colonel, répondit Fougeyras, ce n’est pas de refus, Je ne sais si c’est que j’ai beaucoup parié ou bien le souvenir de ces horreurs, mais j’ai le gosier sec comme tout.

l.E CAPITAINE SAUVAGE

Sur l’ordre de son maître, la Nanic alla chercher une bouteille de vin de Bergerac et des verres; les deux amis trinquèrent, et Fougevras continua ainsi :

— Quand la révolution fut passée, les révolutions passent comme le reste, quelques personnes honnêtes voulurent faire chasser Michel de la ville. Votre père, — devant Dieu soit son âme, — était de ce nombre. Mais ne voilàt-il pas que ce gueux-ü trouva des protections chez des gens très-puissants. On n’a jamais su pourquoi des personnes de condition avaient pu s’intéresser à un pareil homme.

— Il savait plus d’un secret, interrompit Nanie qui était venue tricoter au coin du feu.

— Ça, c’est vrai, continua Furétou ; car, il faut bien le dire, à cette désastreuse époque...

M. Sauvage l’interrompit :

— Dites malheureuse époque, mon cher ami, mais ne dites pas désastreuse. Une révolution qui rend la liberté à un grand peuple et soutient, à l’extérieur l’honneur de ses armes, peut être horrible, mais elle n’est pas désastreuse à coup sûr.

— Comme vous voudrez, continua le conteur. Aussi bien, si nous commencions à discuter, nous n’en finirions pas, et voilà qu’il est dix heures manque un quart. .

— C’est vrai; allez toujours.

— Comme j’avais l’honneur de vous le dire, il se commit à cette époque... malheureuse des crimes sans nombre. Sans aller plus loin, sept personnes appartenant à la même famille moururent dans la même nuit. Tout le bien passa à un cousin au deuxième degré. On prétendit que c’étaient des champignons ; mais il fut prouvé que quatre personnes sur sept n’en avaient pas mangé. Ça fit grand

bruit dans la ville; mais l’héritier était un des principaux terroristes, et l’on se tut. Le conventionnel Vergniaud avait promis de s’occuper de l’affaire; il eut bien d’autres chiens à fouetter ! Le brave Jourdan était à la guerre, et Dumas était à Paris, où on n’allait pas si vite qu’aujourd’hui. Parler eût été risquer sa tête, et on en voyait tant tomber qu’on tenait davantage à la sienne. Je passe sous silence bien d’autres drames secrets où Michel joua, sinon le rôle de complice, du moins le rôle d’indifférent. Il se contenta de garder des preuves. Lorsque l’heure de la justice allait sonner pour lui, il se fit appuyer par tous ceux qu’il pouvait perdre. Cela lui fit un parti qui ne t’abandonna jamais et pour lequel il fut lui-même trèsdévoué. Dans li ville on les appela, ces gens-là, les francs-maçons du mal.

Joseph écoutait, abasourdi, le récit de Fougevras ; il croyait faire un mauvais rêve. Son père qui vit la sueur inonder son front, tenta d’arrêter son ami.

— Mon bon Furétou, dit-il, qui veut trop prouver ne prouve rien. Nous savons maintenant tout ce que nous désirions connaître.

— Oui, monsieur, dit Joseph, nous en savons assez.

— Nous en savons même trop, murmura la Nanie. C’est tellement abominable, que j'en ai laissé échapper trois mailles.

Au lieu d’adhérer à cette triple prière, Fougevras regarda tour à tour ses interlocuteurs avec une dignité qu’on n’aurait pas soupçonnée en lui :

— Colonel, dit-il avec fermeté, je vous demande pardon d’insister, mais je continuerai, à moins que vous ne me mettiez à la porte, parce que j’ai fait, en vous dévoilant la vie de Michel, une mauvaise action. Je ne suis ni juge

d’instruction ni procureur du roi. En vous racontant tout cela, je n’ai pas été poussé par l’envie de médire, mais bien par le désir de vous rendre service, car je savais pourquoi vous me demandiez de vous raconter des détails que vous saviez aussi bien que moi.

L’intendant voulut parler; Fougeyras ne lui en laissa pas le temps.

— Voyez-vous, dit-il, s’il n’y avait sur le compte de Michel que ce que je viens de vous dire, tout affreux que cela soit, je n’aurais pas parlé. Je me serais tu, parce qu’à l’époque dont je parlais, cet homme était jeune et traversait une époque où toutes les consciences furent atteintes, et où le sens moral abandonna tous ceux qui ne furent pas les apôtres éclairés et fervents de la liberté. Les vols dans les couvents, c’était la jeunesse et l’impunité. Le meurtre du prêtre, c’était une folie contagieuse. Malheureusement, ce n’est pas tout, et il faut que vous sachiez le reste, afin de ne pas voir en moi un méchant homme.

— Nous vous connaissons, mon cher Fougeyras. Tout le monde vous rend cette justice que, si vous connaissez les secrets de chacun, vous n’en avez jamais abusé dans une mauvaise intention.

— Vous me flattez, colonel.

— Non, vrai; d’ailleurs, reprit l’intendant, tout me porte à croire que ce que vous avez dit suffira pour empêcher Joseph de persévérer dans une résolution qui rendrait bien amers les quelques ans que j’ai à vivre.

Joseph ne fit pas un mouvement. Aucune indécision ne se manifestait en lui, bien qu’il lût très-abattu. Son père, qui l’observait avec tristesse, s’adressa à Fougeyras et lui dit:

— filon ami, veuillez continuer,

— Sous le consulat, reprit Furélou, cet homme, qui s’était montré si cruel et si bravache, se coupa le doigt avec un couteau pour ne pas aller à la frontière.

— Peuh I fit l’intendant, ça vous donne le mal de mer d’entendre ces choses-là.

— Pendant quelques années, il se tint coi. Vers la fin de l’Empire, il s’improvisa fournisseur des armées. Ce fut lui qui fit fabriquer des souliers à semelles de carton et des cartouches où il y avait plus de son que de poudre. Ce voleur et bien d’autres furent la cause de nos désastres, et delà chute de l’Empereur. En 181 5, au retour des Bourbons, il redevint marchand d’objets de piété, et il gagna plus de deux cent mille francs à vendre des chapelets, qu’il faisait fabriquer à Châtellerault et qu’il prétendait bénis par le pape.

— Je lui en ai même acheté un, murmura la Nanic. Cette canaille me l’a fait payer vingt-huit soùs, en me disant que Sa Majesté notre saint père le pape l’avait touché à Fontainebleau. Je me rappelle de ça comme si c’était hier.

— Quand la mode de la piété fut un peu passée, il se retira à la campagne pour vivre de ses rentes — il avait de quoi. — Pour ne pas trop s’ennuyer, il se fit mouchard. Oh! mon Dieu, oui, c’est ainsi. 11 dénonça un à un tous ses voisins de campagne qui n’aimaient pas les Bourbons et les officiers de Bonaparte qui avaient pris leur retraite à Saint-Yrieix. Mais on a beau faire exiler quelques brigands de la Loire, çâ fait passer le temps, mais ça ne le tue pas. Le temps est plus difficile à tuer que lés prêtres. Michel voulut frire de l'agriculture. Par bonheur, il y avait une chose que Michel ignorait tout à fait, à savoir que, pour cultiver la terre, il faut croire en Dieu,

LE CAPITAINE SAUTAGE

— Diable de Furétou, dit en riant M. Sauvage, il a quelquefois de bien singulières idées.

— C’est que j’ai beaucoup observé, voyez-vous. J’ai remarqué ce que je vous dis là. Tenez pour certain que la terre ne donne qu’au travail, rien à l’usure. Quand un homme va visiter ses récoltes, il faut qu’il ait le cœur sans remords. Si quelque chose est troublé au fond de sa conscience, le grand air le gêne, le ciel bleu l’effraye, les oiseaux qui chantent lui font peur. Si la gelée ou la grêle viennent ravager ses champs, il ne sait que maudire la destinée, et, comme, après tout, la destinée ne lui doit rien, il n’ose pas espérer.

— A vous entendre, monsieur, dit Joseph avec un petit raisonnement nerveux, vous croyez aux vertus champêtres, et vous pensez que tous les paysans, qui cependant nous volent à deux mains, sont les êtres les plus purs de la terre. Les laboureurs, les maraîchers, les bergers et bouviers seraient, selon vous, des modèles de vertu ?

— Non ; il y en a de bien malhonnêtes ; mais ils croient en Bien.

— La belle avance si c’est pour l’offenser !

— Il y a toujours un moment où ça sert. Laissez-moi aujourd’hui achever l’histoire de Michel.

— C’est cela, aussi bien il se fait tard, fit l’intendant après avoir consulté la pendule.

— Michel, continua Fougeyras, avait épousé une des demoiselles Pharagu ; Pharagu et Michel, ça pouvait s’allier, c’étaient toutes mauvaises gens ensemble. Pourtant, il n’y avait rien à dire sur la demoiselle; elle n’avait qu’un défaut, c’était d’être avare. 3fichet prit cela pour une qualité. 11 eut soin de développer ce vice, qui prit bien vite les proportions de la ladrerie la plus sordide. La femme

ne tarda pas à voler le mari. Elle se lit ainsi un petit trésor, qu’elle commença dans un vieux bas et qu’elle fit grossir dans la paillasse. Aujourd’hui il est enfoui dans la terre : ce magot doit être bon.

Une fois mariés, ils firent visite à tout le monde ; mais personne ne leur rendit leur politesse.

— Cela se conçoit sans peine.

— Le reste de la vie de Michel, reprit Fougeyras, n’est pas meilleur que le commencement, je crois vous l’avoir dit. 11 eut des enfants. Les enfants, c’est le châtiment de ceux qui ont mal vécu.

— Ça, c’est vrai, dit la Nanie ; si l’on pensait à cela, on ferait moins d’enfants ou moins de vilaines choses.

— Le premier rejeton de Michel, le sieur Isidore, n’avait pas dix ans qu’il mordait son père.

— Charmant enfant, grogna le sous-intendant.

— Zoé, la première fille, ne valait pas mieux que son frère.

— J’espère, Monsieur, dit Joseph avec hauteur, que le nom de mademoiselle Micheline ne va pas figurer dans votre récit?

— Par une bonne raison, mon cher ami. A l’époque dont je parle, la belle enfant n’avait pas encore vu la lumière du jour. Ainsi, pas de joies dans la famille, pas d’admiration pour la belle nature.

— Allons ! allons! ne recommençons pas la poésie, interrompit M. Sauvage. Furétou, tnonami, vous n’ôtes pas là pour remplacer mesdames Tastu et Deshoulières.

— Vous plaisantez, mon colonel? à votre aise, mais je vous le dis, l’homme ne s’arrête pas où il veut.

— Diable de bavard !

— Je serai bref : Un matin, Pharagu, le beau-frère,

Le capitaine sauyagé

arriva à Saint- Yrieix avec un ingénieur qui raconta en déjeunant que la propriété voisine de celle de Michel et qui appartenait à un nommé Jeantaud, contenait des carrières très-fécondes de ces terres à porcelaine qu’on nomme, je crois, du kaolin. En entendant cet te assertion, le regard de Michel s’illumina et rencontra celui de son beau-frère-, les deux brigands s’étaient compris. Le brave ingénieur, qui n’était autre que M. Fayol, que vous connaissez bien, venait, saus y penser, de condamner un homme à mort

— Comment cela ? demanda le vieux Sauvage.

— Mon Dieu, c’est comme s’il eût dit devant Cartouche et Mandrin que le voisin possédait un trésor.

— Continuez.

— Michel réfléchit toute la nuit et le matin il alla trouver Jeantaud.

« — Voisin, lui dit-il, j’ai eu l’honneur et le plaisir d’avoir hier à déjeuner Monsieur l’ingénieur du département. Je vous donne en cent mille à deviner ce qu’il nous a dit?

» — Ma foi, monsieur Michel, je n’en sais pas trop rien, répondit Jeantaud.

» — Eh bien, il nous a appris que votre bien renferme une magnifique carrière de terre à porcelaine.

» — Ce n’est pas une nouvelle, répondit Jeantaud, voilà quarante ans que je le sais.

» — Vous savez cela, et yous n’exploitez pas?

» — Que voulez- vous? je n’ai que ce bien-là, il suffit aux besoins de ma famille. Si j’exploitais, de quoi vivrions-nous pendant les deux ans nécessaires à l’exploitation? et d'ailleurs pour exploiter il faut de l’argent.

» — Si je vous eu donnais ?

» — Merci, je n’accepterais pas, répondit Jeantaud qui connaissait son Michel sur le bout du doigt.

* — Et si je vous achetais votre propriété?

» — Si l’on exploite la carrière, mon bien vaut peutêtre un million ; jeVai pas le droit de le vendre moins puisque j’ai des enfants. Si l’on n’exploite pas, il vaut quatre-vingt mille francs ; je ne veux pas le vendre.

» — A. votre aise, dit Michel, vous n’entendez rien aux affaires.

» — Ça ne m’empêche pas de vivre bien et honnêtement, comme a vécu mon père; votre serviteur. » Et Jeantaud s’en alla pour ne pas succombera la tentation.

Michel le regarda partir en poussant un petit rire sec qui lui est habituel lorsqu’il tient une victime dans sa toile d’araignée. « J’aurai raison de toi , vieil entêté , pensait-il. » Il pensait vrai.

— Tant pis, dit l’intendant, ce Jeantaud me parait un brave et digne homme.

— Malheureusement, reprit Fougeyras, il avait une famille ; ce fut vers sa femme et ses enfants que Michel dirigea ses batteries. Il leur faisait entrevoir-des millions de milliards et blâmait hautement Jeantaud de perdre l’avenir de ses enfants par un entêtement ridicule. La famille entière harcela son chef, qui n’eut plus un instant de repos. Ce n’étaient que scènes et reproches dans cette maison jadis si paisible.

« — Quoi ! disait la femme, il dépend de toi d’être riche, et tu ne le veux pas !

» — Quoi ! disaient les fils, nous sommes dans la gêne et dans l’oisivèté, il dépendrait de vous que nous soyons heureux et considérés, et vous ne le voulez pas!

» — Qui te retient?

» — Qui vous empêche ? »

A tout cela, Jeantaud n’avait qu’une réponse :

« — Je me méfie de Michel.

» — Mais, reprenait sa femme, moi aussi, je m’en méfie; mais, dans un cas semblable, on ffrend des précautions; les notaires et les avocats ne sont pas là pour rien.

» — Je comprendrais votre crainte, disait le fils aîné, si M. Michel vous demandait de l’argent; mais, au contraire, il vous en offre. »

Harassé par tant de persécutions, Jeantaud se laissa aller ; tout autre à sa place en aurait fait autant. Michel lui prêta cinquante mille francs pour deux ans. C’était l’époque présumée pour l’accomplissement des travaux. Cette somme fut prêtée à trois et demi pour cent. Ce modique intérêt fit tomber tous les soupçons. La ville de Saint- Yrieix admira Michel. On criait partout qu’il avait été calomnié, et on le nomma du conseil municipal.

— Naturellement.

— Jeantaud fit venir un ingénieur de Paris et les travaux commencèrent. Cet ingénieur était un jeune homme qui sortait de l’École des mines; il s’appelait Badignard de Claudesec, espèce de noble râpé. Comme il avait là une bonne place et qu’il devint amoureux de màdemoisclle Mélina, l’ainée des demoiselles Jeantaud, qui, disait-on, le payait de retour, il ne se pressa pas dans l’exécution des travaux. Si bien que les deux années s’écoulèrent sans que la carrière pût encore donner des résultats. Outre les cinquante mille francs de Michel hypothéqués sur sa propriété, Jeantaud devait une trentaine de mille francs qu’il avait empruntés dans le pays et chez des banquiers de Limoges.

— Diable! fit M. Sauvage, voilà un pauvre homme bien embarrassé.

— C’était là que Michel l’attendait.

— Je comprends, s’écria la Nanie qui tricotait avec fureur, je comprends; quand il vit l’autre dans la peine, il redemanda son argent, sachant bien que, lorsque la justice aurait passé par là, il aurait le bien à meilleur marché.

— Taisez-vous, Nanie, dit M. Sauvage en fronçant les sourcils, taisez-vous. Les honnêtes gens ne doivent pas admettre de tels méfaits, et encore moins en comprendre le mécanisme.

— Eh! répondit Nanie, c’est une mécanique qui n’est pas difficile à comprendre.

— Ne vous disputez pas, reprit Furétou, vous ne comprenez ni les uns ni les autres. Loin de redemander son argent, Michel en prêta d’autre. Jeantaud l’appelait son bienfaiteur. Un banquier de Limoges fit déclarer Jeanlaud en faillite. Ce banquier était commandité par Michel , qui le tenait dans sa main.

— Eh bien! dit M. Sauvage, ce n’était pas la peine de nous contredire.

— Le résultat était bien le même ; mais les apparences étaient sauvées. La carrière, à moitié ouverte, ne pro- ' duisait rien ; mais le reste de la propriété, encombré de terres, n’était point cultivé et ne rapportait pas davantage. Dans ce temps-là, on ne prévoyait pas l’importance qu’allait prendre la fabrication de la porcelaine : il ne se présenta pas d’acquéreur. Michel fit acheter par son beaufrère Pharagu pour quarante mille francs cette terre dont la valeur était incalculable.

si — Je m’attendais à ce dénoûment, reprit le sous-inji tendant; mais, en vérité, mon cher Furétou, je trouve que

LË CAPITAINE SÀUVÀÔË

la lin ne répond pas au commencement de toutes ces infamies.

— C’est que vous ne savez pas la fin.

— C’est différent.

— Voici, selon moi, ce que Michel a fait de plus mal dans sa vie ; écoutez-bien.

— Comment! ce n’est pas fini?

— A raconter ses méfaits, on ne finirait pas.

— Bon ! restons-ep là.

— Non, non, insista Fougeyras, encore quelques mots : il faut que vous connaissiez toute la famille.

— Continuez alors. Mais, mon Dieu! que c’est long! Vous avez l’air de nous réciter les Annales de la police.

— Que voulez-vous? Je n’invente rien. Aussitôt l'affaire faite, grâce aux écus de Michel, la carrière fut bient't en plein rapport. Le trou Jeantaud, ainsi nommé de l’ancien propriétaire, devint le plus fceond du Limousin. Michel surveillait l’exploitation à Saint-Yrieix -, Pharagu vendait les produits à Limoges. L’affaire marchait comme sur des roulettes. Michel se fit bâtir une maison d’habitation près du puits Jeantaud. La fabrication prenait un accroissement fabuleux. La maison achevée, Michel puti sa qu’il était temps de ruiner son beau-frère.

— Oh ! voilà qui devient intéressant, s’écria le sousintendant. Deux filous aux prises, ça va se compliquer.

— Mon Dieu ! non , continua Furétou, l’affaire fut bien simple. Michel fit tout doucement combler le trou Jeantaud et en fit ouvrir. un autre à l’extrémité de la propriété, où on avait trouvé quelques filons. Je crois môme qu’il fit rapporter des terres. Cette opération étant faite, le jeune Isidore, qui avait alors dix ans, fut envoyé

chez son oncle. Sa mère lui avait fait la leçon pour tromper son propre frère.

Un mouvement de dégoût agita les auditeurs; Joseph était dans une profonde tristesse*

— Comme tous les mauvais, Pharagu avait l’habitude de faire parler les enfants, sachant bien qu’on surprend presque toujours les secrets des parents. Le garnement d’Isidore eut l’air de commettre des indiscrétions, pria bien son oncle de ne jamais dire à ses parents ce qu’il tenait de lui. Pharagu le bourra de gâteaux et de joujoux pour lui arracher tous les prétendus secrets.

— Voilà, dit l'enfant; il n’y a plus t ien dans le trou Jeantaud, mais ça ne fait rien, parce qu’on en a trouvé un autre, la carrière nouvelle, qui est inépuisable. Mais papa ne veut pas que tu saches cela, parce que, si tu demandais les partages, il serait obligé de prendre le trou Jeantaud à cause de notre maison qui est à côui.

Pharagu devint rayonnant; il écrivit à l’ingénieur, M. Claudesec, qui était depuis longtemps vendu à Michel, et qui lui assura que ce que l’enfant avait dit était vrai. Immédiatement Pharagu demanda le partage ; il en avait le droit, d’après son acte d’association. Michel parut désolé. Il y eut des tiraillements ; Michel appela son beaufrère ingrat :

— Vous voulez, lui dit-il, profiter d’un malheur; j’ai fait bâtir, c’est ma faute, j’aurais dû me méfier de vous ; me voilà forcé de garder le côté où est ma maison, et vous me prenez le reste qui est le trésor. C’est de la mauvaise foi, cela ne vous portera pas bonheur.

— Oh! répondit Pharagu, je n’ai pas de remords; si vous pouviez me mettre dedans, vous n’y manqueriez pas.

Madame Michel pleura, supplia son frère. Toiit fut jnq-

tile. Le partage s’exécuta légalement. Michel se frotta les mains -, Pharagu, convaincu qu’il avait une carrière inépuisable, passa des marchés avec des fabricants. Le reste, vous le devinez. Quand il fit fouiller la carrière, elle était vide, inexploitable. Les fabricants firent des procès, et Pharagu fut ruiné ; il mourut de rage et de désespoir. Cinq ans après sa mort, Michel fit rouvrir le trou Jeantaud, qu’il avait fait combler. Depuis, il gagne quarante mille francs par an. On dit, je ne sais si c’est vrai, que les fils de Pharagu vont lui faire un procès; ça sera un grand scandale, mais le vieux voleur est bien fin. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’lsidore, qui est un viveur, fait chanter son père. Toutes les fois que celui-ci lui refuse de l’argent, le brigand lui dit :

— Garde ton sac; je dirai dans toute la ville que tu as tué mon oncle Pharagu. Le vieillard cède en gémissant, parce qu’il regrette son argent; dans le fond, il trouve son fils très-intelligent et il l’admire; voilà!

— Merci, mon cher Fougeyras, dit M. Sauvage, puisse ton récit avoir éclairé ceux qui ne veulent pas voir. Bonne nuit.

— Bonne nuit, répondit Furétou, et il se retira.

. — Eh bien, Joseph, demanda M. Sauvage à son fils, lorsqu’ils furent seuls, que penses-tu de cela?

— Je savais vaguement toutes ces choses, répondit Joseph.

— Tu persistes dans tes idées?

— Plus que jamais, mon père ; Micheline n’est coupable d’aucun des méfaits reprochés aux siens. Plus il me sera prouvé que ses parents sont pervers, plus mon désir de l’arracher à une telle famille sera grand.

— C’est de la philanthropie.

t.E CAPITAINE SAUVAGE

— Ah ! mon père, comme cette pauvre enfant serait heureuse sous notre toit ! Combien elle chérirait la vie, si elle pouvait la voir près de vous, qui ôtes le modèle de l’honneur et de la vertu.

— L’honneur, je ne dis pas, pour la vertu, c’est autre chose.

— Tiendrez-vous votre promesse, mon père ?

— En doutes-tu?

— Ah ! non !

— C’est heureux. Allons, fit le sous-intendant avec un gros soupir, ce qui est juré est jiiré. Demain, à neuf heures précises du matin, en grande tenue d’hiver, j’irai faire ma demande à ce vieux drôle. Va le coucher.

— Merci, et bonne nuit, père ! s’écria Joseph, en sautant au cou du brave homme.

— Si je passais une bonne nuit, ça m’étonnerait, dit M. Sauvage en allumant sa bougie; je suis capable de réver que je vais visiter le bagne de Toulon.

— Il est sûr, murmura la Nanie, qu’il y en a aux galères qui n’en ont pas tant fait.

Le sieur Jean-Baptiste Michel, enveloppé dans une vieille et longue redingote de drap marron, les pieds ornés déchaussons de lisières, faisait des chiÎTres, lorsque sa domestique entra tout essoulllée dans son bureau.

— Monsieur, dit la servante, c’est M. Sauvage, le monsieur d’à-côté, qui voudrait vous parler.

Les yeux du père de Micheline brillèrent d’un singulier éclat de satisfaction.

— Faites-le monter, ordonna-t-il.

Puis, se levant avec agilité, il alla à la glace redresser le bonnet de coton noirqui maintenait sa sordide perruque.

La physionomie de Michel était répulsive. Sa peau

i. E CA PITAl NÉ SAUVAGE

jaune et ridée, son nez mince et long, ses lèvres pincées, ses yeux jaunes à moitié recouverts par des poches de chair molle, composaient l’ensemble le plus déplaisant du monde.

Lorsque le vieil avare entendit les pas du visiteur, il s’élança vers la porte pour aller à sa rencontre.

M. Sauvage, boutonné jusqu’au menton dans sa redingote bleue, illustrée d’un frais ruban rouge, apparut, le regard haut et dédaigneux. Un nuage de tristesse couvrait son front. Sa belle figure portait les traces d’une nuit tourmentée.

' Michel salua courtoisement, pour lépondre à l’inclination de tète du Sous-intendant. Puis il revint s’asseoir, oubliant peut-être à dessein de refermer la porte.

— Bien enchanté de vous \uir chez moi, mon cher voisin, dit Michel; qu’est-ce qui me procure l’honneur de vous voir? Serais-je assez heureux pour pouvoir vous être agréable en quelque chose?

— Monsieur, îépondit le militaire, j'ai le bonheur de n’avoir jamais eu besoin d’autrui jusqu’à présent, j’espère bien ne pas commencer à mon âge. Il ne s’agit pas de moi.

— Je vous écoute, monsieur Sauvage.

— Monsieur, reprit le père de Joseph, je suis M. Antoine Sauvage, fils de...

— Mais je vous connais très-bien.

— N’importe! fils de M. Jean Sauvage de la Renaudie. J’ai peu de fortune, mais je ne dois rien à personne. J’ai l’honneur de vous demander la main de mademoiselle Micheline pour mon fils, M. Joseph Sauvage.

Michel baissa les yeux pour cacher une satisfaction seciètc.

— i ~OTjitiz-cçt by Goegle

I E CAPITAINE SAU V Ali E

— Monsieur Sauvage, dil-il après un silence, votre demande m’honore au plus haut point

— Mais elle ne vous convient pas, interrompit le sousintendant avec vivacité. Monsieur, vous êtes libre de disposer de votre fille comme vous l’entendez, ce n’est pas moi qui dirai le contraire. J’ai bien l’honneur de vous saluer.

— Pardon, colonel, vous ne me comprenez pas! s’écria Michel en se levant précipitamment, veuillez vous remettre, je vous prie.

Le sous-intendant reprit sa chaise en poussant un profond soupir de désappointement.

Michel reprit:

— J’avais l’honneur de vous dire, monsieur Sauvage, que votre demande m’honore certainement; je vais plus loin; je verrais une alliance entre nous avec un vrai bonheur.

Le sous-intendant poussa un nouveau soupir plus accentué que le premier.

— Cependant, continua le père de Micheline, un mariage est une grosse affaire.

— Grosse affaire, oui, monsieur.

— Qui demande de mûres réflexions.

— C’est vrai. J’ai bien l’honneur...

Le bon M. Sauvage se leva de nouveau pour se retirer.

Quand le brave homme, touché de la douleur de son fils, lui avait promis de demander Ja main de Micheline, il avait un espoir presque certain. Il pensait qu’aux premiers mots, Michel, qui .n’aimait que l’argent, lui répondrait par un refus, qu’il ne se donnerait pas même la peine d’adoucir. En trouvant ù son vieux voisin le sourire aux lèvres, l’air affable, il se prit à trembler. Rien qu’à

l’idée que Michel pouvait, accepter, il se sentit glacé d’effroi. Son cœur était oppressé, il poussait des soupirs sans nombre; en un mot, le vieux brave eut peur. Pour la première fois de sa vie, il chercha le salut dans une retraite précipitée; il tourna le dos à son ennemi.

— Monsieur Sauvage ! s’écria Michel, un peu de patience, je vous prie.

— Ah ! monsieur, fit l’intendant, j’en ai plus que vous ne sauriez le croire.

— J’avais Thonneur de vous dire, reprit Michel, que nous avions besoin de réfléchir un peu . 4 Eh bien! réfléchissons ensemble.

— Soit.

— Micheline est nia plus jeune fille ; Zoé, sa sœur, n’est pas mariée. Marier la jeune avant l’aînée, cela ne se fait guère...

— C’est-à-dire que ça ne se fait pas; je n’avais point songé à cela; où diable avais-je l’esprit? N’en parlons plus, n’en parlons plus.

Le visage du bon Sauvage respirait une douce satisfaction.

— Au contraire, parlons-en, reprit Michel. Figurezvous, mon colonel, que Zoé, ma fille aînée, veut entrer en religion. Je ne veux pas entraver sa volonté, mais vous comprenez ma douleur; voir ma fille aux Clairettes, c’est comme si elle était morte.

— II y a du vrai dans ce que vous dites.

— Aussi, je pense que si elle voyait sa jeune sœur goûter les douceurs du mariage en compagnie d’un époux «ligne d’elle, cela lui donnerait peut-être envie de goûter de l’hymen.

— Vous avez peut-être raison. Je crois devoir vous dire

/.Ir-inolr

tout de suite, monsieur Michel, que mon fils Joseph n’est, et ne sera pas riche; quarante mille francs qui lui viennent d’héritage. Nous vivons de ma pension. Après moi il aura notre campagne de la Renaudie, qui ne rapporte que des désagréments, et la maison de la rue du Temple, si toutefois elle ne s’écroule pas d’ici là.

— Monsieur Sauvage, répondit le père Michel, l’argent ne fait pas le bonheur.

Le sous-intendant s’attendait si peu à une semblable réponse qu’il recula sa chaise de trois pas. Michel continua :

— L’argent d’ailleurs ne lui manquera pas ; puis, ces pauvres enfants s’aiment tant et depuis si longtemps, qu’il serait barbare de les faire attendre davantage.

— Vous saviez qu’ils s’aimaient ! s’écria le sou.'-intendant.

— Malgré mon âge, mon colonel, je ne suis pas aveugle, Dieu merci. Que de fois, caché derrière ces jalousies, •n’ai-je pas vu Joseph sauter par-dessus le mur et entraîner ma Micheline vers le cabinet de verdure !

— Vous avez vu cela souvent, et vous ne vous y êtes pas opposé, et vous n’avez rien dit! s’écria le vieux militaire. Permettez-moi de vous dire, monsieur, que cette confiance était tout au moins singulière ou imprudente.

— Pourquoi '(

— Mais, parce que... En vérité s’il était arrivé un malheur, vous auriez été le premier coupable.

— Un malheur n’était pas à craindre, ma fide Micheline est une sainte, et j’étais sûr que le fils du brave colonel Sauvage ne pouvait être qu’un galant homme.

Michel avait prononcé cette phrase avec une certaine

noblesse qui étonna le sous-intendant, et qui ne laissa pas que de le flatter. 11 répondit :

— En vérité, monsieur, vous êtes bien honnête.

— ■ Je dis ce que je pense, monsieur Sauvage. Tout à 1 heure, en vous répétant que votre demande m’honorait, je n’employais pas une formule insignifiante et banale. C’était bien l’expression de ma pensée. Je suis très-fier de devenir votre allié et très-heureux d’avoir trouvé pour ma Micheline un brave et digne garçon qui saura l’aimer et la protéger.

Le bon intendant était terrifié : il ne reconnaissait pas dans son interlocuteur l’homme dont Fougevras lui avait fait la biographie. En écoutant le père de Micheline, il était sur le point de s’écrier :

— Sur ma foi, voilà un galant homme !

En le regardant, il cherchait malgré lui si le sang du piètre de la fontaine des Barres n’avait point laissé de traces aux ongles du vieux misérable.

— Si vous le voulez bien, monsieur Sauvage, vous nous présenterez ce soir votre fils. Je vous réponds d’avance; non du bonheurde Micheline, vous en savez autant que moi sur ce chapitre, mais de la joie extrême de toute ma famille en apprenant l’honneur que vous voulez bien nous faire.

— Eh bien donc, à ce soir, monsieur, dit le sous-intendant tout navré; au plaisir de vous revoir.

il sortit en marchant à grands pas. Mais au lieu de prendre la rue du Consulat pour revenir à son logis de la rue du Temple, où son fils Joseph l’attendait, il remonta, traversa la pl.ice.des Bancs, la rue Haute-Vienne, descendit l’escalier qui existait alors, et gagna l’avenue du Bout Neuf en gesticulant d’une façon étrange.

— C’est à n’y rien comprendre? murmura-t-il ; on n’a jamais rien vu de semblable depuis que le monde est monde. Il faut qu’il y ait quelque chose là-dessous, mais quoi ? Certes, on dirait dans la ville, à n’importe qui, que Jean-Haptiste Michel donne sa fille à Joseph Sauvage, ce n’importe qui répondrait : « Laisse-moi donc tranquille!» et il aurait fièrement raison. Je serais à sa place que je répondrais la même chose. Il me semble que j’ai rôvé. Cependant je me souviens bien. 11 m’a dit que sa famille serait enchantée de l’honneur que nous lui faisons. Oh ! mon Dieu ! s’écria le bonhomme en s’arrêtant tout courl, mais j’y pense, notre maison de la rue du Temple est une des plus vieilles de la ville; souvent j’ai entendu dire à mon grand-père qu'elle avait été bâtie avec les décombres de je ne sais quel couvent. Cette vieille folle de Nanie prétend qu’il y a un trésor caché dans les caves, qui allaient jadis, à ce qu’on assure, jusqu’à l’église de Saint- Martial, et de là aux Bénédictins. Ce vieux drôle de Michel aurait-il là-dessus quelques notions sérieuses? Peuh ? c’est bien inadmissible, car enfin, en admettant que les caves aient été l’entrée de ces souterrains qui passaient, dit-on, sous la ville, ces souterrains, tout le monde en parle sans les avoir jamais vus; et d’ailleurs, quand un trésor serait enfoui là, il faudrait connaître juste l’endroit, ou démolir toute la ville; cela est absurde.

Le bon M. Sauvage était tellement absorbé que, pour la première fois de sa vie, il ne répondit' à aucun des saluts que lui prodiguaient les passants. Le brave intendant était fort aimé dans la ville, dont il était l’une des gloires. Sa bonté, sa droiture, son honnêteté proverbiale l’avaient placé très-haut dans l’estime de ses concitoyens, qui tous se découvraient avec respect devant lui.

Comme il allait traverser le pont, sans trop savoir où il allait, un gamin, coiffé d’un bonnet de laine, le tira par le pan de sa redingote en criant :

— Monsieur Sauvage, monsieur le. colonel, ne voyezvous pas ?

— Qu’est-ce que je ne vois pas, Brancassou, mon ami? demanda l’intendant étonné.

— Ne voyez-vous, reprit l’enfant, que monseigneur vous dit bonjour?

— Quel monseigneur ?

— Monseigneur l’évêque, parbleu! là-haut dans son jardin.

M. Sauvage leva la tête et aperçut, en effet, le vénérable prélat, qui de la main lui faisait un signe amical. .

— Pardieu ! s’écria le père de Joseph, c’est le ciel qui s’en mêle.

L’intendant courut et arriva tout essoufflé à la petite porte du jardin qui donnait sur la rivière, et que l’un (les secrétaires de l’évêque venait de lui ouvrir.

— Merci, merci, monsieur l’abbé, disait il en montant. Je vous demande pardon de passer avant vous, mais je suis très-pressé, je vous assure.

Monseigneur de Tournefort, alors évêque de Limoges, était adoré des pauvres et aimé des riches. Le vénérable prélat avait été jadis un officier distingué. Il avait conservé delà vie militaire une franchise mêlée de brusquerie, qui, jointe à la douceur îjue lui imposait sa robe violette, donnait à toute sa personne uu air de loyale bonté qui attirait la sympathie.

Monseigneur de Tournefort avait connu Sauvage aux armées, et conservé pour lui une amitié que le temps avait encore augmentée. En voyant le sous-intendant

marcher avec tant d’agitation, le bon prélat s’avança à sa rencontre.

— Sauvage, mon cher Sauvage ! s’écria-t-il, qu’avezvous donc ? vous serait-ifarrivé un malheur?

— Ah ! Monseigneur, un malheur bien grand, répondit le brave homme, un malheur comme on n’cn voit pas.

— Remettez-vous, mon ami.

— Je ne demande pas mieux.

— Voyons, de quoi s’agit-il?

— Monseigneur, c’est le ciel qui vous a envoyé, ou plutôt qui m’a placé sur votre roule.

— Pour ma part , je l’en remercie.

— Vous êtes bien honnête, Monseigneur. Vous voyez devant vous l’homme le plus embarrassé de France et de Navarre, comme on disait sous votre roi, à vous.

— Je vous tiens, mon cher Sauvage, pour un homme sensé et prudent. Votre jugement honnête doit vous aider à sortir de tous les mauvais pas. Pourtant, si mes faibles lumières peuvent vous être utiles, je remercie la Providence.

— Eh bien ! Monseigneur, remerciez-la ; jamais je n’en ai eu plus besoin.

— Voyons, racontez-moi eela.

— Monseigneur, que diriez-vous, je vous prie, si je disais Votre Grandeur que je viens de demander en mariage la fille de Jean-Baptiste Michel, le tueur de prêtre, pour mon fils Joseph ?

— Je dirais que vous avez mal fait, mon ami, répondit le prélat d’un air triste et sérieux.

— Et que diriez-vous, Monseigneur, si je vous disais que Michel a accueilli favorablement ma demande? Voyons, Monseigneur, que diriez-vous?

M. Sauvage comptait produire un effet à peu près comparable à celui de la foudre ; il se trompait. Monseigneur ne sourcilla pas, et répondit avec une grande douceur:

— Je dirais, mon cher colonel, que malheureusement les méchants ne manquent point d’intelligence, et que ce Michel est un homme fort adroit.

— Adroit? demanda Sauvage, adroit de quoi ? adroit pour quoi ?

— Connaissez-vous Michel ?

— Comme ma poche, Monseigneur.

— Vous savez où il a gagné sa fortune ?

— Votre Grandeur veut dire que je sais où il a volé l’argent qu’il possède; certes, oui, je le sais.

— C’est à peu près quelque chose comme cela. Eli bien! mon ami, ce Michel, qui possède de quoi rendre heureux l’homme le plus insatiable, ce Michel est fort malheureux; il lui manque .quelque chose qui ne s’achète pas.

— Quoi donc? demanda M. Sauvage; dans ce monde, on a tout pour de l’argent.

— Erreur, mon colonel. Quand Michel s’est vu riche, très-riche, il a voulu être heüreux. « Bon, s’esl-il dit, je vais pouvoir satisfaire toutes mes fantaisies. » Mais comme la cinquantaine avait sonné pour le ;nalheureux, il n’avait plus de fantaisie.

— .Cependant, cinquante ans, ce n’était pas un âge bien avancé; à cinquante ans, l’homme est encore vert.

— C’est possible ; mais, heureusement, Michel n’est pas un homme. Le vieux diable avait fait la même réllexion que vous, sans doute, il s’était dit ; « Je suis sobre, laborieux, je ne suis ni joueur ni coureur, mon ùge mûr

sera plein de force et de verdeur. » Par bonheur, le mal brise plus l'homme que le travail.

— C’est vrai, dit le sous-intendant, tel que vous me voyez, j’ai bien souvent couché sur la dure. J’ai eu chaud en Espagne, froid en Russie; j’ai mangé du cheval; bien souvent je n’ai rien mangé du tout, et je me porte comme le pont- Neuf. *

— Donc, reprit le prélat, quand ce chenapan voulut mordre aux félicités terrestres, il se trouva qu’il n avait plus de dents.

— Ce fut bien fait.

— Il chercha comment il pourrait se dédommager; il voulait à tout jarix une vieillesse aimable. Quelquefois Dieu accorde à certains hommes des manies qui les rendent très-heureux. Aux uns, il donne le goût des sciences, à d’autres, l’amour des beaux-arts. Michel n’eut rien de tout cela; son ignorance est sans pareille. Un jour, il entra par hasard à Saint-Aurélien, l’église des bouchers. Il y avait là un curé, M. Courteix, qui prêchait en patois.

— Un brave et digne homme, fit M. Sauvage, je le connais beaucoup.

— « Mes frères, disait le digne ecclésiastique, dormez, donnez à ceux qui souffrent, et pour le denier que vous aurez donnez, Dieu fera entrer le bonheur sous votre toit. Donnez, et Dieu protégera vos enfants et vos biens; donnez, donnez encore, donnez toujours. Si vous vous appauvrissez un peu, pensez que Jésus n’oublie jamais ceux qui ont donné au nom de son père. Donnez, si vous voulez que votre vieillesse s’écoule heureuse, honorée et sans remords. Donnez, afin que le voyageur vous bénisse, que vos frères vous estiment et que le passant s’incline sur

votre passage, en souvenir des infortunes que vous aurez soulagées. »

— Monseigneur, vous y mettez du vôtre, s’écria le sous-intendant ; jamais l’abbé Courteix n’a si bien parlé que ça ; c’est un brave homme, mais il bégaye.

— Peu importe, répondit le prélat. Michel, pour avoir tous les avantages que le bon curé Courteix avait promis du haut de la chaise à ceux qui feraient la charité, Michel, dis-je, prit une somme d’argent. Il donna à l’hôpital, à la prison, aux sœurs des pauvres, et alla lui-même chez des indigents faire des aumônes.

— Je ne l’aurais pas cru capable de ça.

« — Je retirerai bien l’intérêt de mon argent, pensait Michel; tous les gens que je soulage vont chanter mes louanges. » Il se trompait. Les pauvres le remerciaient faiblement; la misère les forçait à prendre une aumône qui les humiliait doublement, et Michel en entendit plus d’un murmurer des mots blessants : « Vieux voleur, disaient les malheureux, il ne donnera jamais autant qu’il a pris.»

— Ça, c’était vrai, interrompit encore M. Sauvage.

— Quelques jeunes gens de la ville faisaient à cette époque un petit journal assez spirituel qui s’appellait le Champalimeaux , du nom de l’imbécile que vous savez. Ces malicieux s’emparèrent du fait et publièrent des plaisanteries dans le genre de celles-ci :

« Un individu de la ville, qui a su se faire une belle r. arrière , vient de remettre une somme de deux cents francs au directeur de la prison pour soulager ses pensionnaires. 11 est beau de voir un homme vertueux à qui la fortune ne fait pus oublier ses anciens confrères. \

— C’était dur.

— Le même journal ajoutait :

« Ce même individu a donné trois cents francs û Fhôpital : il est à regretter que ceux qu’il y a fait mourir ne puissent plus profiler de cette générosité. »

La ville éclata de rire. Michel fit un procès. En matière dé diffamation la preuve n’est pas admise. Les trois journalistes furent condamnés chacun à cinq francs d’amende. «Ah! s’écria l’un d’eux, si j’avais su le prix d’avance, j’en aurais dit pour sept cents francs.» Pour se consoler,- Michel alla chez les Filles du Calvaire : « Ma soeur, dit-il à la supérieure, voici pour vos pauvres. Quand vous aurez fini cet argent, je vous en donnerai d’autre. » La sainte fille lui répondit avec candeur: « Merci, oh ! merci, monsieur ; nos pauvres vous béniront, et nous, nous prierons pour le repos de l’âme de l’abbé Prosper. »

— *■ Bien tapé ! s’écria M. Sauvage, voilà une bonne réponse.

— Oh! la pauvre sœur le faisait bien innôcemment: elle se serait bien gardée de répondre ainsi si elle avait su qu’elle privait désormais ses pauvres des aumônes de Michel.

— Pardon, Monseigneur, reprit le sous-intendant, je ne suis pas fâché d’avoir entendu tout ceci, qui prouve qu’il n’v a que les honnêtes gens qui puissent être charitables; mais cela ne nie dit pas...

— Pourquoi Michel est intelligent en recherchant votre alliance L.. j’y arrive. Quand ce malheureux comprit qu’il n’avait pas le droit de donner, quand il entrevit que l’argent volé ne pouvait lui ouvrir ni la porte du ciel, ni celle delà réhabilitation, il chercha dans son esprit et il trouva ce qu’il cherchait; à savoir que, ne pouvant ac-

quérir l'honorabilité, il aurait profit à se couvrir de celle des antres.

— Mais ce n’est pas trop mal raisonné

— Sans doute. Voilà ce qu’il décida : II y a à Limoges trois familles honorables entre toutes: la famille de Brouillebard, la famille Dantauiliac, la famille Sauvage.

— Ah ! Monseigneur, vous me comblez.

— Je dis la vérité, mon ami Michel mit son plus bel habit et alla trouver le vieux M, de Brouillebard, que vous connaissez, et qui est très-pauvre.

— Je le crois bien; un digne homme qui n’a qu’un tort, celui de ne pas vouloir reconnaître le génie de l’Empereur.

— Heureux l’homme qui n’a qu’un tort, mon cher Sauvage, reprit le prélat ; et il continua :

« — Monsieur le baron, dit Michel, je viens vous demander la main de mademoiselle votre fille pour mon fils Isidore; je donne à mon fils sjx cent mille francs, écus sonnants, et il en aura au moins autant après ma mort ; ne pensez-vous pas qu’avec cela vous pourriez aisément restaurer votre domaine de Brouillebard, et faire figure . dans le monde? »

La pauvreté du baron est proverbiale. Michel ne doutait pas de la réussite de sa démarche. M. de Brouillcbard lui répondit :

* — Monsieur, votre demande ne m’honore pas, puisque, au lieu de me demander la main de ma fille purement et simplement, vous venez me la marchander. Ma fille n’est pas à vendre.

» — Mais, monsieur le baron, interrompit Michel, vous vous méprenez.

» — Écoutez-moi, reprit M. de Brouillebard : en mil sept cent dix, le roi Louis XIV fit savoir à la noblesse, qu’épuisé d’argent et de soldats, il priait les gentilshommes de province de venir, sans plus tarder, rejoindre les armées. Mon bisaïeul, Martial de Brouillebard, avait deux fils, mais il n’avait point d’argent pour les équiper. Comme il était porte-croix de la compagnie des pénitents blancs, il assembla ses confrères et leur conta son cas. Il y avait alors cent pénitents blancs. Ils donnèrent chacun deux louis de vingt-quatre livres, et Martial de Brouillebard put faire partir ses deux enfants et obéir au roi. Mon bisaïeul était vieux. Ses deux fils étant morts à la bataille de Denain, il voulut donner un gage à la confrérie dans le cas où il viendrait à mourir lui-même. Il y avait dans la famille une vieille épée qui avait appartenu au roi Henri IV. Mon aïeul Martial la remit au courrier de la confrétie, qui lui en donna reçu. Quelque temps après il mourut. En 1816, cent six ans après, quand le roi Louis XVIII nous donna l’indemnité, je fus assez heureux pour pouvoir dégager l’épée de mon aïeul. Voici l’épée et le reçu. Voyez : « Reçu de M. le baron Claude » de Brouillebard la somme de treize mille neuf cent qua- » tre-vingt-douze franc», somme formant les intérêts et le » capital d’une somme avancée à son aïeul Martial de » Brouillebard sur une épée ayant appartenu au roi » Henri IV, et estimée à vingt-quatre livrer dix sou». Plus » trente-six sol » pour le nettoyage de ladite épée par Gin- » gand, arquebusier. »

» — Oh! monsieur, s’écria Michel pétrifié, c’est bien beau ce que vous avez fait là; mais vous n’avez pas besoin de preuves, je sais que les Brouillebard sont d’honnêtes gens. »

le baron se redressa de toute sa hauteur.

« — Avez-vous pu croire, monsieur, dit-il, que je prenais la peine d’établir notre honorabilité?

» — Mais, monsieur le baron.,, balbutia Michel.

» — Non, monsieur, non. J’ai voulu seulement vous dire ceci : les Brouillebard sont pauvres, mais lorsqu’ils ont besoin d’argent, leur parole suffit pour en avoir. Adieu, monsieur, je vous salue. »

— Sacré tonnerre du diable ! ( je vous demande bien pardon, Monseigneur) voilà ce que j’appelle un brave homme! s’écria M. Sauvage.

— Chez Dantauillac ce fut une autre histoire, continua le prélat. Quand il proposa sa fille Zoé et son million, madame Dantauillac répondit tout simplement :

« — Mon mari m’a épousée sans fortune, il se trouve heureux; mon fils Thomas n’épousera qu’une femme de son choix.

» — Mais au moins, interrogez-le, dit Michel.

» C’est facile, répondit madame Dantauillac. Elle fit appeler son fils.

» — Thomas, lui dit-elle, aimez-vous par hasard mademoiselle Zoé Michel? »

Thomas ne connaissait pas Michel de vue, il répondit :

« — Non, certes, et franchement, si j’aimais la fille de ce vieux voleur, outre que j’aurais mauvais goût, je n’oserais pas l’avouer.

» — Prenez garde, mon fils! monsieur est M. Michel.

» — Mille pardons, monsieur, dit Thomas, croyez que si j’avais su ..

» — Vous venez de prononcer une parole qui vous coûtera un bon million ! s’écria Michel.

» — J’en suis désolé, monsieur, répondit Thomas en

souriant, car certainement si je voulais m’en défaire, je n’en trouverais pas ce prix-là. »

— "Vous voyez, fft vous comprenez tout, mon cher ami ? continua Mgr de Tournefort : Michel a perdu les deux premières parties, il ne se décourage pas, il va gagner la belle. Peut-être votre exemple engagera t-il d’autres personnes honorables à s’allier avec lui. Le temps efface tout. Aussi noirs que soieut les souvenirs, ils s’éteignent.

' Les vieux meurent, les jeunes ignorent. Si bien que, si Pieu me faisait vivre encore quelques années, je ne désespérerais pas de voir Michel honoré, sinon heureux.

— Par tout ce que j’ai de plus sacré, s’écria le sous-intendant, je ne serai pas le complice de cette rouerie. Michel a fait le mal, il faut qu’il soit honni jusqu’à la fin de scs jours. J’ai juré à mon fils; tant pis. Pour une fois, j’aurai menti; mais par tous les diables je suivrai l’exemple des braves gens dont vous parlez. Je vais à l’instant retirer ma parole.

Le vénérable prélat regarda M. Sauvage avec une douceur ineffable et lui dit :

— Ne faites pas cela, mon brave et cher camarade, vous auriez tort.

— Àh! Monseigneur, que me dites-vous là !

— Ëcoutez-rooi, mon cher enfant.

Mgr de Tournefort était de l’âge du sous-intendant, et rien n’était plus touchant que de voir ces deux vieillards, l’un plein de respect pour celui qu’il appelaitMonseigneur, l’autre plein de tendresse affectueuse pour celui qu’il nommait son cher enfant.

— ïlcoutez-moi, dit le prélat : je vous dis que vous au riez tort.

— J’avais bien entendu, Monseigneur.

— Vous auriez tort et grand tort.

D’abord, parce que votre parole est engagée et que vous n’avez pas le droit de la retirer.

Ensuite, parce que vous rendriez votre fils malheureux.

Enfin, parce qu’il est nécessaire que l’exemple des bons purifie les mauvais. Le plus grand châtiment que le ciel puisse infiiger à Michel, est de le forcer à vivre près de vous. Il verra comment un honnête homme s’endort, il saura comment une âme loyale et pure, une conscience sans tache, peuvent rendre la vie sereine et heureuse. D’ailleurs, mon ami, la pauvre chère enfant est un modèle de candeur et de douce vertu. N’empêchez pas Dieu de la rendre heureuse,

— Monseigneur, dit Sauvage en se levant, je ferai ce que me conseille Votre Grandeur; je vois qu’elle a pesé le pour et le contre en tout cela.

— Bien, mon brave ami, répondit le prélat, allez en paix.

Le sous-intendant revint à sa demeure, où Joseph l’attendait dans une anxiété extrême. Il y avait plus de trois heures que son père était parti. Le jeune homme, inquiet, avait envoyé la Nanie à la découverte. La bonne vieille avait fait causer la servante des voisins, et elle avait appris que M. Sauvage n’était resté qu’un quart d’heure avec Michel.

Joseph, bouillant d’impatience, était sorti, avait battu toute la ville pour trouver son père, et, semblable â Télémaque, il avait perdu son temps. Comme Minerve cachée sous la figure de Mentor n’était pas là pour récon-

forter son courage, le pauvre garçon était revenu au logis tout désespéré.

La Nanie, inquiète elle-même d’une absence aussi . insolite, était allée une seconde fois chez les Michel, et celte fois, plus heureuse ou plus adroite, elle avait appris que le vieil avare avait, contre toute attente, accueilli favorablement la demande de M. Sauvage.

Enchantée de celte heureuse nouvelle, la Nanie était accourue consoler son jeune maître. Joseph avait commencé par être bien heureux. Il s’était mis au beau milieu du jardin à danser et à chanter tout en pleurant. Il embrassait la vieille femme avec transport, lui faisait une foule de questions. Mais comme le temps passait et que son père ne revenait pas, il se mit à trembler et son inquiétude augmenta à chaque minute de retard.

Le pauvre garçon faisait cent suppositions, plus absurdes les unes que les autres. Il cherchait par mille raisonnements à justifier l’absence de son père, mais il finissait par trouver toutes ses hypothèses inadmissibles. 11 était assis dans le salon, la tête dans les mains, morne et découragé, lorsque le pas régulier de M. Sauvage se fit entendre sur les dalles de pierre du corridor.

— Joseph, mon cher enfant, dit le sous-intendant en posant son chapeau et sa canne sur une console, j’ai une mauvaise... c’est-à-dire une bonne nouvelle à t’apprendre : M. Michel t’accorde la main de sa fille.

Joseph tremblait comme une branche sèche secouée par le vent.

— Voyons, voyons, rcmets-toi, dit M. Sauvage, sacré nom du diable! Tu vas te marier, il s’agit d’être un homme et de ne pas trembler comme un enfant.

— Ah ! père! s’écria Joseph en sautant au cou de l’intendant, ah ! cher père, que je vais être heureux !

— J\v compte bien, sacrebleu ! Je me suis assez démanché pour cela.

— M. Michel a donc été bien long à se décider ?

— Lui, par exemple ! il avait dit oui que je n’avais pas encore achevé mon discours.

— Je comprends ; après qu’il a eu dit « oui, » vous avez discuté vos intérêts.

— Peuh!... je lui ai dit que nous étions pauvres comme Job, il a paru en être enchanté.

— Mais, alors, qui vous a retenu ?

— Monseigneur.

— L’évêque ?

— Lui-même. Bah ! je puis bien tout te dire à présent. Figure-toi que j’étais si désolé de l’adhésion de ce vieux drôle...

— Oh ! mon père, je vous en prie, ne parlez |Hus ainsi du père de Micheline; je vous en supplie, faites ceci pour moi ; je ne puis vous dire combien vous me rendez heureux.

— Tu as raison, il va devenir notre allié, il faut l e ménager. Je te disais donc que très-vexé de l’adhésion de ce vieux misérable, j’étais sorti en courant droit de vant moi, sans savoir où j’allais. Le hasard, ou j < 1 u Lola Providence, m’a conduit devant l’évêché, Je suis monté, et monseigneur, avec la bonne grâce que tu lui connais, m’a prouvé que Michel était plus canaille que nous le pensions, mais que tu avais raison de vouloir épouser sa fille, et que j’avais tort de vouloir m’opposer à ce mariage.

l.E CAPITAINE SAÜVAGE X5

— Brave et saint homme ! dit Joseph, ma reconnaissance lui est acquise.

— Ça lui fera une belle jambe ! Alors je suis arrivé au galop, et me voilà. Ce soir, je te présente à la famille Michel ; ne me remercie pas, il n'y a sacrebleu pas de quoi, et dis à la Nanie de me préparer ma cravate blanche et mon habit bleu-barbeau à boutons d’or.

Le dîner fut silencieux; Joseph était tout à ses pensées d’amour, à ses espoirs de bonheur. Son cœur était gonflé de joie, cependant il éprouvait un malaise qu’il ne comprenait pas et qui d’ailleurs n’était pas sans charme.

La iSanie emportait silencieusement les plats, auxquels, ses deux maîtres n’avaient point touché.

Le sous-intendant se perdait dans ses réflexions. Pour la première fois de sa vie, il lui semblait qu’il commettait une mauvaise action. Il se sermonnait tout bas et donnait des conseils à son caractère violent. Il se demandait très-sérieusement si, lorsque Michel lui présenterait sa main en signe d’alliance, il ne lui coupent pas les oreilles.

Les paroles du bon évêque lui revenaient alors à l’esprit et le calmaient un peu. Puis il jetait un regard sur son fils dont les yeux étincelaient de fièvre. Il se disait : « Il est heureux, » et cela calmait un peu sa répugnance.

Dans les grands moments, le silence est toujours terrible, parce qu’il encourage l’esprit à réfléchir. M. Sauvage sentit cela et tâcha de ranimer la conversation,

— Eh! eh! mon gaillard, fit-il en s’efforçant de rire, tu ne manges pas ; il paraît que l’amour te nourrit. Qui aime, dîne, à ce qu’il parait.

LE CAPITAINE SAUVAT, E

Joseph sourit tristement et répondit avec un prolond soupir :

— Je suis bien heureux.

— Tu es bien heureux, tu es bien heureux! ce n’est pas une raison pour ne pas manger.

— Je n’ai pas faim.

Et le silence recommençait.

— Du reste, reprit le sous-intendant, quand on est très-heureux, ça fait cet effet-là.

— Je le crois.

Et le silence se refaisait encore.

— C’est comme lorsqu’on donne un polichinelle ù un enfant, reprit avec persévérance M. Sauvage, ou qu’on le mène à lacomédie, il ne dortni ne mange plus.

— C’est vrai.

— Te souvient-il quand je te menai pour la première fois à la comédie?

— Ah ! très-bien.

— Tu ne voulus pas dîner. On jouait Thèrèee ou l'Or~ phetine de Genève.

— En effet.

— C’était un drame de Victor Ducange ; la mère de ce Victor Ducange est morte à Limoges, je ne sais pas pourquoi, elle n’était pas du pays. Elle peignait des portraits miniatures... Au diable! s’écria M. Sauvage, voilà deux heures que je me démanche pour parler ; je ne suis pas plus fort pour relever une conversation que mon brave ami le capitaine Frémissin. T’ai-je raconté quelquefois comment Frémissin relevait la conversation?

— Mais... non, répondit Joseph,

Le jeune homme avait entendu cent fois la légende de Frémissin, mais il était si heureux d’entendre parler de

LE CAPITAINE SAt'VAOE

choses étrangères au trouble de son coeur qu’il n’hésita pas à faire un mensonge.

— C’est assez drôle, reprit M. Sauvage. Frémissin était capitaine aux cuirassiers de la garde, il nous invitait tous les lundis à prendre le punch, quelques officiers et moi. Quand les Bourbons entrèrent en France, nos petites réunions, jadis si gaies, devinrent mornes. Chacun de nous fumait dans son coin sans desserrer les dents, On pensait à l'autre. Au milieu d’un silence général on entendait tout d’un coup une voix rude, c’était ce brave Frémissin qui voulait à tout prix relever la conversation, et qui s’écriait :

« — Et différemment vous vous portez bien ? »

On riait tristement et l’on se remettait à songer. Voilà qu’un beau jour nous voyons arriver un maréchal des logis du régiment de Frémissin, un nommé Coquerel, Coqucral, je ne me rappelle plus bien.

« — Capitaine ! criait le brave garçon, capitaine ! l’emporeur arrive de l’ile d’Elbe, il est à Grenoble. »

— Pendant que nous nous regardions comme des imbéciles étonnés, Frémissin avait pris son sabre en criant: Mon cheval ! mon cheval !

Il était descendu, avait enfourché celui de ce Coqucral ou Coquerel, et avait piqué des deux vers la route de Lyon. Comme il allait franchir la barrière de Bercy, le commandant du poste l’arrêta.

« — Capitaine, lue dit-il, portez-vous des ordres? avezvous une mission?

» — Pourquoi? demanda Frémissin.

» — Parce qu’il est défendu à aucun militaire de sortir de la Ville, et que si vous n’avez pas d’ordre je suis obligé de vous arrêter.

» — Vous ne voulez pas me laisser sortir? dit Frémissin.

» — Sans laissor-passer, non. Vous allez peut-être au devant de l’empereur?

x — Vous l’avez dit. »

L’officier fit signe à scs hommes, ils étaient quinze.

« — Une fois, deux fois, trois fois, vous ne voulez pas me laisser passer? s’écria le brave capitaine.

» — Non, répondit l’officier, j’en suis bien fâché, ma parole d’honneur, mais mon devoir avant tout. »

Frémissin tira son sabre, s’assura sur ses étriers, et....

— Messieurs, dit la Nanie en entrant, voilà qu’il va être huit heures, ne voulez-vous pas vous habiller?

— C’est pardieu vrai, dit M. Sauvage; ma barbe n’est pas faite. Et il passa dans sa chambre.

Après une demi-heure, qui parut un siècle à Joseph, M Sauvage revint. Il était magnifique. Son bel habit bleu à boutons d’or, rehaussé par un gilet blanc et par une fine cravate de batiste brodée, tranchait agréablement sur un pantalon noisette. Sa boutonnière était illustrée d’un beau ruban rouge auquel pendait une croix de la Légion d’honneur. Ainsi accoutré, le bonhomme avait fort bon air.

— Allons, dit-il à son fils, en avaüt, arche !

Lorsque les deux Sauvage entrèrent dans le salon, la

famille Michel était au grand complet, dans ses habits de fête.

Malgré Içs soins qu’avait pris madame Michel d’embellir son logis, on voyait percer l’avarice dans chaque pli des rideaux.

Les meubles étaient recouverts de housses usées qui

servaient à préserver un velours d’Utrecht jaune qui ne valait pas mieux que les housses protectrices.

La pendule n’allait pas parce qu’on n’entrait, au salon que dans les grands jours. En ordonnant à sa servante d’y faire du feu, madame Michel lui avait recommandé de faire brûler du sucre sur une pelle chaude afin, avaitelle dit, « de changer l’air. » Par économie, la bonne avait fait brûler de la cassonade, si bien qu’un parfum douteux de caramel se mariait désagréablement û une odeur de renfermé ; tout cela était fort déplaisant.

Pendant que Joseph couvaitMicheline des yeux, M. Sauvage s’avança près de madame Michel.

— Madame, lui dit-il, j’ai l’honneur de vous présenter mon fils, un brave et loyal garçon, qui saura rendre une femme heureuse.

— On est toujours heureux avec de l’ordre et de l’économie, répondit madame Michel qui n’avait qu’une seule idée, un seul but: amasser et toujours amasser.

— Soyez les bienvenus, messieurs, dit Michel; mon colonel, asseyez-vous.

— Eh bien ! Joseph, mon vieux, dit Isidore Michel, tu veux donc devenir mon beau-frère ? J’espère que nous ne sommes plus brouillés ?

— II ne tiendra qu’à vous d’être mon ami, répondit Joseph.

— De quoi ! reprit Isidore, tu me dis vous ? plus que ça de chic ! C’est pas la peine d’avoir été au collège ensemble.

— Tais-toi, Isidore, ne commence pas! s’écria le pèro Michel.

Isidore était un garçon de vingt-quatre ou vingt-cinq ans, hâve et maigre; son regard était faux, ses manières

ÎX) [,E CAPITAINE SAUVAGE

commîmes. Joueur et dissipateur, il avait une réputation exécrable. Il passait sa vie dans des cafés borgnes, où il entrait en se cachant. Scs cheveux et ses vêtements infectaient l’odeur du tabac et celle de l’estaminet de bas étage. Cynique et brutal, il eut été la honte d’une famille honnête; dans la sienne, il passait pour un aimable garçon emporté par une folle jeunesse.

— Mademoiselle, dit M. Sauvage A Zoé, la sœur aînée de Micheline, monsieur votre père m’exprimait ce matin ses regrets de vous voir entraînée par une vocation respectable, A coup sûr, mais regrettable pour votre famille.

— Oh ! fit Zoé, je ne suis pas encore sous clef.

— Tant mieux, reprit le sous-intendant, croyez-moi, prenez un bon mari...

— Si j’en voulais un, ça ne serait pas difficile, interrompit aigrement Zoé; quand on a de l’argent, ce ne sont point les partis qui manquent. Dieu merci.

En prononçant ces mots, son regard ironique enveloppa sa sœur, A qui Joseph disait :

— Je suis si heureux, Micheline, si heureux, qu’il me semble que je fais un rêve et qu’on va venir m’éveiller.

— C’est dans un roman ce que tu dis IA ! cria Isidore en riant, je ne sais pas dans lequel, mais j’ai lu ça quelque part. Ah ! je sais maintenant, c’est dans Dix ans de la vie d’une femme.

Joseph avait envie d’étrangler Isidore, mais un regard de Micheline le calma. Le colonel avait froncé le sourcil et allait tancer le jeune Michel, lorsque le vieux s’écria :

— Monsieur le colonel, parlons de nos petites affaires, et n’écoutons pas les enfants.

— Volontiers, répondit Sauvage.

— J’ai dit à ma famille, reprit Michel, le grand honneur que vous vouliez bien nous faire de nous demander notre petite Micheline, tout le monde en est ravi.

— Hum ! fit le commandant.

— Madame Michel vous estime beaucoup.

Sauvage salua.

— Mais certainement que j’estime beaucoup M. l’intendant; au moins il n’est pas comme ces Brouillebard, des nobles râpés qui n’ont pas le sou, et qui font des embarras et vous ont des airs méprisants.

— Mon fils Isidore est le camarade de votre Joseph; ils s’entendront très-bien ensemble.

— Moi, dit Isidore, je m’entends avec tout le monde pouivu qu’on me laisse tranquille.

— Ma fille Zoé se réjouit du bonheur de sa sœur.

— Mon Dieu, oui, dit Zoé, le bonheur, ce n’est pas comme des meringues; on peut en manger, il en reste toujours pour les autres.

— Maintenant, reprit Michel, parlons de nos petites affaires, car si l’a r gent ne fait pas le bonheur, il y contribue beaucoup, n’est-ce pas ?

— Monsieur, dit M. Sauvage, lorsque j’ai eu l’honneur de vous voir tantôt, je vous ai prévenu en vous avouant ma pauvreté.

Michel s’inclina.

— Mon fils Joseph possède quarante mille francs qui lui viennent de son grand-père. Ayant ma pension qui me suffira, je lui donne mon domaine de la Kcnaudie, qui ne rapporte pas grand’chose, mon père ayant été obligé de vendre les terres après la [révolution. Je lui donne également ma maison de la rue du Temple. Mon épargne est

légère, je possède dix-sept mille francs en argent; ce qui restera après la noce appartiendra à Joseph. Je n’ai que cela, je regrette de ne pouvoir faire plus.

— Mon père, dit Joseph, je ne souffrirai pas...

— Mon enfant, reprit sévèrement M. Sauvage, pensezvous que je ne sois point le maître d’agir à ma guise, et prétendez-vous faire valoir vos volontés au détriment des miennes ?

— Non, mon père.

— Alors taisez-vous. Je disais que je regrettais de n’êîre pas plus riche, parce qu’il m’eût été plus doux de vous faire une position brillante. Cela m’est impossible. Je me console en pensant que le bonheur n’est pas dans le plus ou le moins que l’on possède et qu’après tout vous aurez de quoi vivre honorablement si vous savez borner vos désirs. .

— Ce n’est pas papa qui lâcherait tout, dit Isidore à l’oreille de Zoé.

— Pas si bête, répondit la sainte fille.

- Monsieur Sauvage, dit Michel, j’apprécie ce que vous voulez faire comme je le dois ; votre désintéressement ne m’étonne point. On vous connaît depuis longtemps. Mais permettez-moi de vous dire, mon colonel, que je ne souffrirai pas un tel sacrifice, je ne le souffrirai pas.

— Oui, s’écria madame Michel, mon mari a raison, monsieur le colonel. On ne doit pas se dépouiller pour ses enfants, on ne sait pas ce qu’ils seront plus tard; vonsen ferez ce que vous voudrez, mais moi je ne voudrais pas être à la merci de mes enfants.

— J’ai eu l’honneur de vous dire, madame, que j’avais une pension.

— Peuh ! votre pension ! que le gouvernement change et vous n’aurez plus rien, ça s’est vu, ces choses-là; croyez-moi, ne vous dépouillez pas.

— En donnant tout ce que je possède à mon fils Joseph, j’honore plus son caractère et son cœur que je n’enrichis sa personne.

— Je ne dis pas ; mais vous savez ce qu’il est aujourd’hui, vous ignorez ce qu’il sera demain.

Après votre mort tout lui appartiendra; d’ailleurs, ajouta madame Michel de sa voix aigre, les enfants sont assez jeunes pour attendre.

— Vous me permettrez, madame, dit le père de Joseph, d’agir en ceci suivant mon sentiment.

— Ce que ma femme vous dit, mon colonel, fit Michel, c’est par pure délicatesse.

— Je sais le plus grand gré à madame Michel ; mais, continua M. Sauvage, je ne sais pas discuter les questions d’intérêt. Si je le savais, je n’aimerais pas à les discuter. J’avoue qu’en donnant tout mon bien à mon fils, je vais peut-être trop loin, mais je ne veux être au-dessous de personne et je tiens à ce que Joseph apporte une dot au moins égale à celle de sa femme.

Michel fit entendre son petit riie sec.

— Hé ! hé ! mon colonel, dit-il, nous sommes bien loin de compte.

— En ce cas, dit M. Sauvage en prenant son chapeau, disons que nous n’avons rien dit, la plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu’elle a; on ne peut pas faire plus que son devoir.

Le sous-intendant s’inclinait après avoir fait signe à Joseph de le suivre.

Joseph s’était levé tout pâle.

Micheline avait les yeux pleins de larmes.

Zoé riait en dessous.

Isidore clignait de l’œil en faisant claquer sa langue; madame Michel paraissait chercher, sans le trouver, le mot d’une charade impossible.

Michel, un instant abasourdi par la vivacité du sous-intendant, s’était levé à son tour et lui avait barré le passage en s’écriant :

— Colonel, monsieur le colonel, mon colonel, nous ne nous comprenons pas.

— Cependant, je crois parler français, -murmura le bon M. Sauvage qui voyait s’évanouir son dernier espoir de rupture. Moi je m’explique sans ambage et sans circonlocution. Je ne suis pas un avocat ni un thuriféraire de l'lutus ; je dis ce que je dis.

— Mais, mon colonel, il y a erreur.

— Mon père !

— Voyons, quelle erreur ? Je n’aime pas les erreurs : j’en ai commis une dans toute ma vie, j’ai mis sept mois pour la trouver, et je puis Tavouer hautement, car c’était à mon désavantage et au profit du gouvernement.

— Trois centimes, murmura Isidore; onia connaitson histoire, il la raconte partout.

Heureusement M. Sauvage n’entendit pas, et Michel put reprendre :

— Mon colonel, Monsieur Joseph, écoutcz-nioi, je vous eu supplie.

— Je me suis expliqué, vous demandez à vous expliquer, vous êtes dans votre droit, répondit M. Sauvage en s’asseyant; vous avez la parole

— C’est encore heureux, murmura Zoé, il est vraiment bien bon pour nous.

— Je'crois, monsieur Sauvage, reprit Michel, que vous vous êtes considérablement mépris sur nos intentions. Les observations de madame Michel, mon épouse étaient de sa part une preuve de délicatesse. Ce que je vais avoir l’honnneur de vous dire sera de la mienne, je crois, une preuve de désintéressement.

— A-t-il un aplomb féroce ! dit Isidore à Zoé.

— Ne m’en parle pas, souffla doucement la sainte fille.

— Nous n’entendons pas, monsieur le colonel, nous n’entendons d’aucune façon que vous vous priviez de votre bien. Dieu merci, les enfants seront à l’abri du besoin. Vous garderez votre domaine de la Renaudie , «lui est le berceau de votre famille, et dont, vous avez ajouté le nom au vôtre.-

— Entendons-nous bien ! s’écria M. Sauvage, ce n’est pas moi qui ai ajouté ce nom-là au nôtre; c’est le roi Louis XV par lettres patentes du...

— C’est ce que je veux dire, mon colonel, reprit Mi-, chel, tout le monde sait cela, malgré le soin que vous mettez à le cacher.

— Je ne suis pas un suffisant, Dieu merci.

— Vous garderez votre maison de la rue du Temple, continua Michel, Joseph la fera restaurer pour qu’elle soit digne de vous et de lui. Vous garderez aussi votre épargne qui est bien à vous. Pour moi, je donne à ma tille Micheline, primo d'abord, le domaine de Lavertugie, estimé trois cent dix mille francs, et qui rapporte dix mille lianes bon an mal an. Plus ma maison de campagne du Poudrier, voisiné de la Renaudie, estimée soixante mille francs, mais qui rapporte peu. Item, trente-cinq bonnes mille livres de rentes inscrites sur le grand-livre.

Un murmure de surprise traversa rassemblée,

Malgré son dédain pour les richesses, M. Sauvage resta ébloui.

— Un million, monsieur! s’écria-t-il.

— Oui, monsieur, un million, dit tranquillement Michel qui rayonnait en voyant la surprise de l’intendant, un million, sans compter les espérances.

— Mais, mon Dieu! mais, mon Dieu! cria madame Michel toute bouleversée, tu vas trop loin, tu vas beaucoup trop loin ; trois cent mille francs, c’était déjà bien beau.

— 11 est encore temps de réfléchir, dit M. Sauvage.

— Mon colonel, répondit majestueusement Michel en imposant silence à sa femme, toutes mes réflexions sont faites. Quand il s’agit du bonheur de mes enfants je sais, moi aussi, faire mon devoir de père; seulement, ajoutat-il en ricanant, seulement je ne me dépouille pas.

— Je crois que papa est fou, dit Zoé.

— Ah ! que non pas, fit Isidore, un million ! C’est égal, c’est bon à savoir.

Micheline ne comprenait rien à l’affaire du million, qui ne l’intéressait pas le moins du monde, mais elle était devenue rayonnante parce quo il lui semblait que tout s’arrangeait au mieux ; tout à coup ses yeux se portèrent sur Joseph, elle poussa un cri étouffé.

Le jeune Sauvage avait pâli en écoutant l’énumératioD des biens que M. Michel donnait à sa fille. Une agitation extrême répandue sur son visage décelait une lutte intérieure. Micheline comprit que Joseph avait envie d’accomplir un acte de résolution et qu’il cherchait à vaincre sa timidité. Quelle était l’intention de Joseph? contre quoi voulait-il protester? La pauvre enfant l’ignorait, mais un

pressentiment douloureux lui faisait appréhender un malheur.

Joseph s’était levé : il s’avança livide au milieu du salon, et s’adressant à Michel, il lui dit d’une voix entrecoupée par l’émotion :

— Monsieur, j’aime Micheline plus que ma vie. Quand mon père, pour des raisons, que lui seul peut et doit connaître, me refusait de venir vous la demander, j’ai cru que ma douleur serait plus forte que mon amour et que j’allais mourir. Si, maintenant que j’ai entrevu l’espoir de la posséder je la perdais à jamais, je sens bien que tout serait fini pour moi...

— Oh ! mais ! mon cher enfant, nous savons cela, on vous la donne, tout est donc pour le mieux, interrompit Michel qui, lui aussi, flairait un incident fâcheux.

— Qu’cst-ce qu’il lui prend à cet étourneau ? fit Isidore, il a l’air d’un jeune premier de campague prêt à dire un monologue.

— Oui, monsieur, reprit Joseph, tout est pour le mieux, excepté une chose que je trouve mal ordonnée.

— Laquelle?

— La dot de Micheline.

— Peste, mon cher ami, une dot de princesse ; comme vous y allez ! dit Michel, que vous faut-il de plus?

— Il ne me faut rien, monsieur. J’aime Micheline et il 11e me plaît point qu’on puisse- penser que je l’ai épousée pour sa fortune...

— Ah ! ah ! des bêtises cela, cher enfant, dit le vieillard, des idées de jeune homme. Si j’accédais à vos désirs, avant trois mois vous seriez désolé et vous vous mordriez les doigts.

Tout le monde suivait des yeux Michel et Joseph ; les

sentiments dos personnages étaient bien différents, mais la curiosité était la même. Le vieillard continua :

— Que feriez-vous sans fortune, je vous prie? expliquez-moi cela, s’il vous plaît.

— Je travaillerais, monsieur.

— A quoi ?

— L’intention de mon père était de me voir acheter une étudo de notaire.

— Bon, mais une étude coule plus de quarante mille francs?

— A la ville, oui, mais à la campagne c’est à peu près le prix, plutôt moins que plus

— Ainsi, reprit A icliel avec son éternel p< tit rire saccadé, ainsi, mon ami, vous avez pensé que durant plus de quarante ans j’avais travaillé sans relâche, amassant sou par sou ma fortune, pour voir un jour mon enfant bien-aimée mariée à un notaire de campagne ? — Oh ! bien, vous aviez mal pensé, mon enfant. — Tenez, je vais être franc avec vous et vous en dire plus long que je n’en ai jamais dit à personne. — Cent fois j’ai entendu des gens qui en passant près de moi m’appelaient '« canaille, ladre, » et bien d'auti-es vilaines injures. — Vous aussi, peut-être, avez entendu ces gens-là. — Moi je les laissais m’injurier sans y prendre garde, qu’est-ce que cola me faisait à moi? — Je me disais : « Oui, ils ont raison ; je suis un avare, un grippe-sou, un fesse-mathieu, mais j’ai le droit d’être ainsi; ce que je gagne n’est pas pour moi ; que m’importe la richesse ! je ne dépense rien. — je déjeune d’un morceau de pain frotté d’ail, je dîne d’un morceau de lard rance et d’une pomme gâtée que je ne pourrais vendit). — Je porte une capote que le peil-

larau 1 n 'achèterait pas; mais un jour mes enfants seront riches, riches à faire envie à des fils de princes. Voilà ce que je me disais, jeune homme, voilà ce que je me disais. —Maintenant je m’adresse en toute confiance à M. Sauvage; qu’il me dse si j’ai fait convenablement mon devoir de père ?

— Oui, s’écria Isidore, tu l’as accompli; c’cst moi qui te le dis.

— Monsieur, répondit le sous-intendant, vous n’avez à rendre compte qu’à Dieu et à votre conscience de la cou* duite que vous avez tenue. Si vous avez agi ainsi que vous le dites, Dieu vous récompensera en vous donnant une vieillesse heureuse, l’affection et la reconnaissance de’ vos enfants.

— Merci! mon colonel, dit Michel, j’y compte bien. Tout à l’heure je ne vous disais pas vraiment la vérité quand je vous ai fait entendre que je ne me dépouillais pas. Si mes trois enfants, à qui je donnerai une dot égale, se mariaient demain, je resterais avec ma femme, n’ayant pour tout bien que mille écus de rente. Ce serait encore trop, puisque nous n’avons besoin de rien, mais outre que nous ne voulons dépendre de personne, il nous faudra bien quelques louis pour donner des étrennes à nos petitsenfants.

M. Sauvage était un si parfait honnête homme, qu’un instant il se sentit touché jusqu’aux larmes et pris d’admiration pour ce père victime de son amour pour ses enfants.

— Mais sacrebleu ! pensa-t-il, à ce compte le Furétou ne serait qu’un menteur et monseigneur un cancanier.

Comme le bon sous-intendant avait le cœur sur la

’ ChilTunnipr (patoi* limousin i.

main, il se leva, s’avança près de Michel et lui dit avec émotion :

— Monsieur Michel, je vous demande pardon ; comme bien d’autres, je vous ai mal jugé, je vous rends mon estime et, à mon tour ! je m’honore d’une alliance que, vous l’avouerai-je ? je ne voyais pas sans regret.

— Ali ! mon colonel ! s'écria Michel dont les yeux brillaient de bonheur, ah ! mon colonel, vous êtes vraiment un galant bomrhe; ce que vous venez de dire, cette loyale main que vous me tendez , votre estime que j acquiers, tout cela me paye en un instant les chagrins que la calomnie et l’envie m’ont fait endurer pendant quarante ans.

Se tournant vcrsJoseph, qui se tenait toujours à la même place, pâle, debout et inquiet, le père de Micheline continua :

— Et vous, jeune homme, demandez maintenant à - votre illustre et brave père si je puis, pour une de vos fantaisies, sacrifier le but et l’espérance de toute ma vie. Non, mille fois non, ma belle Micheline ne sera pas la femme ignorée d’un petit notaire perdu sur les bords de la Ilriance ou du Tliaurion. Non, elle sera madame Sauvage de la Renaud ie, la jeune femme la plus riche de Limoges; elle aura la plus belle voiture et les plus belles toilettes de la ville. Elle donnera des dîners plus beaux que ceux de la Préfecture et des soirées plus brîHantes que celles da Receveur général, qui est obligé d’inviter tout le monde; chez elle il n’y aura que de la noblesse, vous m’entendez bien ?

— Monsieur, répondit lentement Joseph, la plus noble ambition d’un père est de voir sa fille heureuse. Je connais les aspirations de Micheline; son bonheur sera de vivre ignorée. Nous avons rêvé sinon la solitude, du

moins la retraite et le calme, afin que les bruits du monde ne viennent pas troubler le bonheur de notre foyer.

— Ta! ta! ta! folies et lubies que tout cela, s’écria Michel, phrases et utopies imprimées dans les livres, nous connaissons cela.

— J’aime Micheline, continua Joseph, non pour vos biens, mais pour elle-même. Je suis relativement pauvre, mais j’ai bon courage, je travaillerai ; je veux que ma femme ne doive son bonheur qu’à moi.

— Saint Vincent de Paul ! dit tout bas Isidore, il ne lui manque plus que de ramasser dans la rue des enfants des autres.

— Tout ça n’est pas naturel, dit Zoé, ce garçon est peut-être plus fin que tu ne crois.

— Eh bien! mon garçon, reprit Michel, nous ne nous entendrons pas ; je ne vois pas le bonheur de la même façon que vous, je crois avoir raison. Maintenant écoutezmoi, vous allez voir combien votre raisonnement est absurde : supposez que vous preniez ma fille sans dot ; après ma mort, mon bien lui reviendra ; vous ne laisserez pas, je présume, votre million dans le ruisseau ?

— Ma femme fera de son bien ce qu’il lui plaira ; je n’v toucherai point, répondit Joseph.

— C’est trop fort ! reprit Michel, a-t-on jamais vu

pareil entêtement? Monsieur le colonel, faites donc comprendre à votre fils que sa conduite est... \ \ ^

— Mon fils est libre, dit Sauvage, il discute son bonheur et non le mien, sa dignité et non la mienne.

— Soit, fit Michel devenu livide, soit, ma fille trouvera un autre mari. Colonel, ce n’est pas moi qui reprends ma

t.E CAPITAINE SAUVAGE

parole. Joseph, mon ami, peut-être nn jour vous repentirez-vous de votre sot entêtement.

— J’en mourrai peut-être, mais je ne me repentirai pas. Micheline, dit le jeune homme en s’approchant de sa bien-aimée, Micheline, vous savez si je vous aime -, vous m’aimez, j’en suis sûr ; je pars tranquille, sûr que vous me saurez gré de ce que votre père appelle mon entêtement.

— Oh! Joseph! s’écria Micheline en sanglotant, je vous aimerai toute ma vie.

— Peuh! fit Isidore, je ne suis pas fâché que tout ça soit rompu ; ce puritain de Panasol finissait par m'a-*gacer.

Le père et le fils saluèrent et sortirent,

— Quelle clique que ces nobles râpés! dit madame Michel ; je suis sûre qu’ils croyaient qu’on allait leur donner davantage.

Mademoiselle Zoé répondit :

— C’est tout à fait mon avis.

Le vieux Michel et Micheline pleurèrent, l’un de rage, l’autre de douleur.

Le père et le fils s’en allèrent silencicu.x. Le vieillard marchait droit, fier, heureux. En une heure, il avait rajeuni de dix ans.

Le jeune homme, triste, abattu, marchait paisiblement, la tête baissée ; la douleur venait de lui donner son premier baiser.

Comme ils entraient dans la rue du Temple, une voix traînarde et plaintive se fit entendre.

Cette voix disait en patois :

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— Bien le bonsoir, monsieur Sauvage* que le lion Dieu vous bénisse, vous et votre petit.

— Bonsoir et merçi, plaijaîro *, répondit le sous-intendant.

La plaijaîro était une pauvresse, dont le métier était de plier les morts dans leur linceul.

Jadis, ses affaires avaient été prospères, sa clientèle nombreuse. En Limousin, pays fort retardé encore à cette époque, les gens étaient superstitieux et pusillanimes. La vue d’un cadavre effrayait les femmes et inspi- ■ i*ait aux hommes une certaine crainte. Cinq ou six vieilles mendiantes, descendantes des sorcières du moyen âge, accomplissaient, moyennant un mince salaire, la funèbre mission

À mesure que la civilisation était parvenue au centre de la France, le nombre des plieuses avait diminué. Une jeune femme avait perdu son mari et avait dit :

— Personne ne touchera l'homme que j’ai tendrement aimé.

Les commères avaient chuchoté en blâmant cette conduite ; mais les gens de cœur, qui étaient fort nombreux en celte ville, avaient réfléchi. Le sublime courage de la jeune épouse les fit rougir; un préjugé ridicule et impie disparut. La mère enveloppa elle-même son enfant, et la jeune fille voulut accomplir elle-même envers sa mère le plus saint des devoirs.

La vertu avait ruiné les plieuses, — tant il est vrai que tout ici-bas fait du mal, même la vertu ; une seule de ces femmes restait debout, malgré la tendresse maternelle et la piété filiale.

1 Plieuse (patois limousin).

C Y tait une vieille horrible, grande, sèche, jaune; ses yeux semblaientvouloirsortirde sa tète. Salxmche grande et garnie de longues dents, son nez court et relevé, lui donnaient l’aspect de la mortelle-meme. Son visage elle métier qu’elle exerçait faisaient d’elle un objet de terreur pour les enfants et pour les âmes simples.

Beaucoup de gens fuyaient à son approche; d’autres, les penseurs sans doute, éprouvaient pour elle une certaine commisération, presque du respect, et l'assistaient de quelques aumônes. Ils avaient raison.

Ils avaient raison, parce que, lorsqu’un voyageur mourait dans une auberge, la plaijaïro étaii là.

Elle était encore là quand un vieux célibataire, inutile et égoïste, mourait seul et abandonné.

Elle était là surtout quand, seule et oubliée, la fille de joie, pantelante sur un infect grabat, rendait en sueur d’agonie les hontes et les crachats dont sa vie avait été semée et que la mort ne voulait pas emporter.

Plus tolérante que l'Église mère, la plaijaïro enveloppait avec le même soin le vice et la vertu. C’était la sagefemme de la mort.

La plaijaïro s’était arrêtée, et M. Sauvage avait cherché dans sa poche; il y prit une pièce de vingt sons et laissa marcher Joseph.

— Tenez , plaijaïro, dit-il, voici une pièce blanche; priez Dieu pour qu’il ne m’ôte pas le bonheur qu’il vient de m’envoyer.

Joseph en se retournant avait vu la bonne action de son père; il revint sur ses pas pour l’imiter.

— Tenez, plaijaïro, lui dit-il en lui donnant aussi vingt sous, voici pour vous; priez Dieu qu’il me délivredu malheur qui me frappe.

Restée seule, la plieuse mendiante alla s’asseoir snr une borne et regarda les aumônes il la chancelante clarté d’un réverbère fumeux.

— Ah ! dit-elle* ilsm’ont donnévingt sous tous lesdeux, l’un pour conserver son bonheur, l’autre pour être délivré de son malheur. Le bonheur du père doit être le malheur du fils. Si je prie pour l’un, je volerai l’autre; Rien sait mieux que moi ce qu’il a ù faite, il arrangera ça comme il l’entendra.

Et l'horrible vieille s’en alla en chantonnant :

Ils étaient trois soldats Du régiment d'Auvergne,- Qu’on pendit tous les trois Sur les branches d’un vergue-,

Ça ne fit pas grand deuil,

Le ventre des corbeaux leur servit de linceul.

En voyant la figure triste de Joseph et l’air grave de son maître, la bonne Nanie laissa tomber sa lampe en s’écriant :

—Ah! Seigneur mon Dieu ! qu’est-il donc arrivé?

— Voyons, vieille Psyché, dit le sous-intendant, vous saurez cela plus tard ; rallumez votre lumière et éclairez— nous, ma chère amie.

— Eh ! lè, vous pourriez bien me dire d’allumer ma lampe sans me couvrir de sottises, répondit la Nanie.

— Psyché n’est, pas une sottise. Psyché était au contraire une belle femme. Vous feriez mieux d’acheter des allumettes chimiques que de vous encroûter dans vos briquets phosphoriques qui ne valent pas deux sous.

— Voilà autre chose maintenant, grognait la vieille servante; autrefois vous ne vouliez plus de l’amadou et de la pierre, vous vouliez des briquets ; maintenant c’est autre chose, jusqu'à ce que l’on invente quelque autre mécanique pour mettre le feu dans les maisons. Tenez, voilà votre lumière et celle de M. Joseph.

— Joseph n’en a pas encore besoin, il vient dans ma chambre, répondit le sous-intendant.

La Nanie ouvrait des yeux ahuris et Joseph lui-même regardait son père avec étonnement.

— Viens, mon enfant, dit le vieillard ; tu ne viens jamais dans ma chambre, c’est un tort peut-être.

M. Sauvage avait conservé un vieil usage, alors encore assez suivi en Limousin. Cet usage consistait S interdire aux enfants l’entrée de la chambre à coucher de leurs parents.

Était-ce la pudeur qui avait dicté celte loi, après tout fort raisonnable?

Était-ce que les anciens, craignant de perdre leur prestige, ne voulaient point se montrer en déshabillé devant ceux qui leur devaient du respect.

Craignaient-ils qu’un bonnet de coton ou un gilet de panelle ne vinssent à porter atteinte à la majesté paternelle?

Et cependant on n’avait pas encore écrit celte grande vérité :

« Il n’est pas de grand homme pour son valet de chambre. »

L’appartement où couchait le vieux militaire était d’une simplicité antique. Un lit de noyer avec des rideaux blancs sur lesquels des bergers violets gardaient , depuis Louis XV, des moulons aussi violets qu’eux. Une table de

noyer, quelques livres sur la cheminée, où un buste en biscuit de l’empereur Napoléon semblait les regarder. Sur le mur un grand rideau de serge verte laissait traîner ses longs plis.

M. Sauvage entra, referma soigneusement la porte, déposa sans rien dire son chapeau sur une chaise. Il alla tirer le rideau de serge et resta en extase devant un portrait que cachait ce rideau.

Une toile, assez bien peinte, représentait une jeune femme blonde aux yeux bleus. Son visage était doux et bon ; elle était vêtue, suivant la mode du premier empire, d’une robe blanche ornée d’une large ceinture bleue qui montait jusqu’au sein.

Joseph s’était découvert ; c’était la seconde fois de sa vie qu’il entrevoyait le portrait de sa mère.

xVu milieu de son émotion, il pensa que sa mère était blonde comme Micheline.

Le vieillard sortit de sa contemplation. Il prit la main de son fils et se mit à genoux en lui faisant signe de l’imiter.

Il dit d’une voix émue :

— Wilhelmine. bon ange du ciel, chère et douce compagne de ma vie et de mes dangers. Cher ange saint et béni que j’ai tendrement aimé et que j’aime encore comme le jour où la tombe nous a séparés. Noble femme, digne épouse, qui a fait la joie de ma vie, et dont le souvenir radieux éclaire ma vieillesse; chère âme de mon corps, je le remercie à genoux, le cœur plein de reconnaissance 10 de tendresse, je te remercie de m’avoir donné un fils joyal, qui fait l’orgueil et le bonheur de mes derniers jours.

Le vieux soldat se leva, son tils se jeta dans ses bras’

Leurs deux tètes se confondirent, et ils pleurèrent en s embrassant.

Tout à coup la porte s’ouvrit et la tète de la Nanie apparut épouvantée.

— Messieurs, s'écria-t-elle , venez, je vous en supplie,

c'est le diable ou un revenant.

— Qui ? demanda le père Sauvage en fronçant le sour-

cif.

— Quelqu’un qui frappe à la porte.

— Eh bien', que n’ouvrez-vous?

— A dix heures du soir, jamais je n’oserai de ma vie.

— Peste de la poltronne! j’y vais moi-mème.

Mais Joseph s’était élancé, avait déjà ouvert, et amenait le vieux Michel au salon quand l’intendant V arriva.

— Monsieur Sauvage, pardon! s’écria Michel; Monsieur Joseph, ayez pitié de nous, ma fille se meurt.

— Serait-il arrivé un malheur? demanda M. Sauvage, pendant que Joseph restait pâle et tremblait devant le vieillard.

— Un accident moral , oui, colonel, et c’est pour cela que j’ai pris sur moi de revenir. La pauvre petite se désole, elle parle d’entrer au couvent, de mourir de chagrin* que sais-je ! Alors je me suis décidé à venir malgré l'heure avancée ; vous comprenez , quand on voit souffrir et pleurer son enfant préféré, on fait bien des choses qu’on ne ferait pas en d’autres temps.

— Ne vous excusez pas, monsieur ; un père n’a jamais besoin de s’excuser, dit sèchement M. Sauvage, etapprcnez-nous le motif de votre présence?

— Le motif, je vais vous le dire; mais sommes-nous bien seuls? demanda Michel.

Joseph fit signe que oui.

— Voilà , reprit le père de Micheline, Monsieur Joseph ne veut pas de dot, c’est absurde, entre nous, mais enfin toutes les opinions sont libres, c’est son idée. Eh bien! j’ai trouvé un biais, moi.

— Lequel, monsieur? demanda Joseph avec anxiété.

— C’est simple comme bonjour, continua le vieillard ; nous ferons un contrat par lequel je doterai richement Micheline, et M. Joseph ne louchera pas au bien de sa femme, qui restera entre mes mains à sa disposition; que dites-vous de cela ?

— Moi, répondit M. Sauvage , cela me paraît assez logique, mais ce n’e'st point là mon affaire, cela regarde Joseph.

— Je veux votre fille sans dot, répondit le jeune homme en s’adressant à Michel.

— Mais c’est de la folie ! plus que de la folie ! c’est de la stupidité.

— A la façon dont vous arrangez les choses, le monde croirait que j’ai touché à votre bien , et je veux que le monde sache que j’ai épousé Micheline sans dot, sans dot! vous m’entendez ?

— Mais alors ce n’est point par délicatesse, ce que vous faites là, c’est par orgueil , s’écria Michel , orgueil et pur orgueil. C’est bien ça , orgueil et misère , voilà tous les nobles.

Joseph secoua doucement la tête.

— Non, monsieur, dit-il, ce n’est pas de l’orgueil, c’est e la dignité.

— Quelle dignité? demanda Michel. Ah ! je comprends, s’écria-t-il, comme si une pensée venait à l’instant de surgir en son cerveau, je comprends, vous craignez de souiller vos doigts patriciens à des écus du commerce.

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— Mon fils n’est point un sot, dit le sous-intendant.

— Oui, monsieur, reprit sévèrement Joseph, je regrette que vous me forciez à m’exprimer, oui, je crains de souiller mes doigts d’honnête homme au contact d’un argent mal acquis.

— Mal acquis! qu’en savez-vous? Qu 'entendez- vous par ces mots, mal acquis? demanda le vieillard en affectant un calme bien loin de son cœur.

— Aussi bien , continua Joseph , vous savez ce que je veux dire , ne me poussez pas, je vous en supplie. J’ai tant de chagrin dans le cœur ! Je vous en veux tant d’avoir par une vie impure compromis l’avenir et le bonheur de Micheline, que je vous cracherai sans vergogne votre sentence à la face.

M. Sauvage rayonnait, il n’avait jamais regardé son fils que comme un enfant; il voyait tout à coup un homme au regard fier et loyal , au cœur noble et fort. Comme la joie porte à l’indulgence, il dit à son fils :

— Joseph, mon cher enfant, considérez que M. Michel ' est plus âgé que vous, et que vous lui devez le respect.

— Pardon. A l’homme dont la conduite flétrit une famille entière... je ne dois que la vérité; s’il n’était pas sous notre toit, mon père, je ne lui devrais que le mépris.

Michel ne pouvait plus pâlir, et les injures glissaient facilement d’ordinaire sur son front ridé. Ce jour-là il voulut payer d’audace.

— Jeune homme, dit-il, vous m’insultez ; ce n’est pas bien, d’abord parce que je suis un vieillard, et aussi parce que, si j’ai pu faire le mal ainsi que vous semblez le dire, vous n’avez pas été victime de ce mal. De plus, vous m’êtes venu demander ma fille. Quand vous avez voulu

LË CAPITAINE SAUVAC.E lli

vous allier à moi vovs ne m’avez pas trouvé si méprisable que vous le dites ?

— Mon mépris pour vous était le môme : j’aimais Micheline , je l’épousais parce que les enfants ne sont point responsables des fautes de leur père. En ne touchant pas à votre bien, nul n’avait le droit de me faire un reproché.

— Ah çà ! voyons! s’écria Michel, vous me traitez comme un galérien depuis trois heuros. Après tout, que me reproche-t-on ?

— On vous reproche, répondit gravement Joseph, d’avoir volé les religit ux, vos bienfaiteurs On vous reproche d’avoir été l’un des assassins du pauvre abbé Prosper. On vous reproche d’avoir, en faisant l’usure pendant trente ans, ruiné le petit commerce de la ville et d’avoir dépouillé votre propre famille pour arrondir votre scandaleuse fortune ; voilà ce qu'on vous reproche.

— Hélas ! murmura Michel en tombant sur un fauteuil, hélas ! tout cela est vrai .

Quelques larmes grises vinrent sillonner les joues pâles du vieillard.

Le sous-intendant éprouva un sentiment de pitié. Les gens honnêtes sont toujours indulgents.

— Monsieur Michel, dit-il, vous avez pressé mon fils de parler, il à parlé, durement peut-être, mais il ne pouvait autrement expliquer sa répugnance à prendre votre argent. Comme apiès tout il n’est pas juge d’instruction ni moi non plus, votre conduite ne regarde personne que Dieu et vous.

Michel sentit qu’il avait plus de chance de loucher le cœur du père que celui du fils. Il savait que l’homme qui a longtemps vécu a vu tant de défaillances autour de lui, qu’il est forcé de devenir indulgent ou misanthrope.

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