‹ Le capitaine sauvageChapitre 2 sur 9 · L G A PI T INE S U · texte numérisé non relu

L G A PI T INE S U

Or, M. Sauvage, malgré son nom, n’étant pas misanthrope, il devait être doux. Ce fut à lui qu’il s’adressa.

— Si, eolonel, s’écria-t-il, vous serez mon juge, vous devez être mon juge, je me soumets à vous.

— Mais, dit le bon comptable, je n’ai pas qualité pour juger autrui.

— Si, reprit Michel avec véhémence. Heureux ceux qui sont jugés par un homme tel que vous, par un homme dont la vie a été le modèle de toutes les vertus, parun cœur loyal qui n’a jamais commis une mauvaise action.

— Je ne vaux pas mieux qu’un autre, dit M. Sauvage, si jen’ai pas fait le mal, c’est que ça ne s’est pas rencontré comme ça; faut croire que ce n’était pas dans mon sang. Mais si j’avais été assez malheureux pour faiblir comme bien d’autres, je sais bien ce que j’aurais fait.

— EU qu’auriez-vous fait? damanda Michel d’une voix suppliante.

— J’aurais été pleurer sur la tpmbe de mon père et prier sur le berceau de mon fils, après quoi, je me serais fait sauter la cervelle.

— Ah ! si j’avais eu un père comme le vôtre, s’écria le vieillard, je ne serais jamais devenu mauvais, je vous le jure.

— Ça, c’est possible, murmura l’intendant.

— Oh ! vous voyez, vous voyez, reprit Michel, vous êtes bon. Vous êtes vraiment tout à fait bon, je le disais bien, j’en étais sûr.

Il s’était à demi levé pour s’emparer de la main du vieux brave, mais celui-ci n’avait pas fait semblant d’apercevoir le mouvement, et Michel feignit de n’avoir pas remarqué la répugnance qu’on lui témoignait.

— Si vous saviez, dit-il, vraiment vous me plaindriez.

Je suis né dans un fossé du grand chemin. De qui? je l’ignore. Je m’appelle Michel, sans savoir pourquoi. J’ai vécu jusqu’à l’âge de neuf ans sans savoir de quoi. Puis des gens qui passaient m’ont emmené. C’étaient des gens sans aveu, qui couraient le monde pour voler le bien d’autrui. Un seul de ces misérables avait quelques bontés pour moi. Parfois il me donnait le reste de son pain quand il en avait trop. Un jour, dans un moment d’expansion, vous savez, il est ainsi des moments où l’on a besoin d’aimer quelque chose et d’embrasser quelqu’un qui vous aime,' un jour, dis-je, je demandais à cet homme : *

■ « — Est-ce vous qui êtes mon père?

» — Ma foi, me répondit-il, ça pourrait bien être ; le hasard est si grand ! »

A neuf ans on né comprend rien à d’aussi ignobles plaisanteries. Je me jetai dans les bras de cet homme qui me prit soudain par les cheveux, et, d’un coup de pied vigoureux, m’envoya bondir de l’autre côté de la route, en riant horriblement avec ses compagnons, qui trouvèrent la chose plaisante.

— Hum ! c’était dur, murmura M. Sauvage.

— Oh ! cela n’est rien ; vous allez voir! Et Michel contiir. a en se tournant tantôt vers le père et tantôt vers le fils. J'ïon, cela n’est rien, et si vous, monsieur Joseph, qui n’avtz jamais manqué d’aucune des choses qui font le bonheur ; si vous, qui avez été aimé par votre père ; si vous, qui avez senti toujours à vos côtés une main tutélaire, jeune homme, si vous pouviez comprendre les'douleurs d’un enfant perdu, sans parents, sans asile quelquefois, sans pain toujours, vous me plaindriez. Ah ! joignez à tout cela des coups et des exemples ignobles, le mépris

dos honnêtes gens, qui bien souvent ne savent pas que lorsqu’ils refusent une faible aumône à un enfant qui leur tend les mains, leur refus est une brutalité qui l’en voie rouler plus avant dans l’ablme.

— Monsieur, voulut interrompre Joseph, qui avait pitié de Michel.

Le vieillard se méprit sur son intention et reprit vivement :

’ — Ah ! n’allez pas croire au moins que je veuille dire du mal des honnêtes gens. Ce n’était pas mon intention, je vous le jure. Je les respecte et les envie. Mais si vous saviez! ils ne pensent pas souvent à ce qu’ils 'font, puis ils ont été la plupart du temps victimes de leur bon cœur! ' mais ça ne devrait pas les dégoûter.

— On se lasse de tout, dit philosophiquement le sousintendant.

— Tenez, reprit le vieil usurier qui suivait sa pensée, si un enfant était tombé dans un puits profond, et que, grâce à son courage, à son énergie, à sa volonté, il soit parvenu à saisir de ses petits doigts ensanglantés le rebord de la margelle et qu’il appelle à son secours, pensez-vous qu’il pourrait y avoir sur terre un homme capable de s’approcher et de frapper à coups de marteau les mains du pauvre petit ?

— Non, je ne crois pas qu’un être humain pût faire une si odieuse action, répondit M. Sauvage; non, je ne le crois pas Si je le croyais, je donnerais ma démission d’homme ou je demanderais à permuter avec un tigre du désert.

— Eh bien! mon colonel, reprit Michel, tous les honnêtes gens ont un marteau à la main, et ils frappent sans

regarder derrière eux si le malheureux enfant qui les implorait n’a pas roulé dans le gouffre.

— Je comprends, vous faites là un apologue, je saisis bien votre idée, dit M. Sauvage; Joseph la saisit aussi; n’est-ce pas, Joseph ?

Le jeune homme fil un signe de tête, le père de Micheline continua :

— J’ai été cet enfant, et remarquez bien que je n’étais pas dans le gouffre par ma faute. J’y étais né comme tant d’autres naissent dans un palais, ou comme vous, messieurs, qui naquîtes sous ce toit honoré. Ah ! quels efforts n’ai-je pas faits ! ah ! quels cris n’al-je pas poussés pour apitoyer les passants ! Mais comme j’étais chétif, laid, sale, repoussant, les meilleurs prenaient leur marteau et frappaient sans pitié sur mes doigts écrasés.

— Toutes ces douleurs auraient pu vous compter, dit le soldat des vieilles guerres que le récit de Michel touchait plus qu’il ne voulait le laisser paraître.

— Oui, reprit le vieillard, je le sais, tout cela m’aurait été compté par Dieu et par les hommes, si j’étais resté honnête. Mais j’étais sorti tout seul du puits parce que j’avais la vie dure. Lorsque j’eus mis les pieds à terre, l’insouciance et la dureté des hommes me les fit haïr. Je résolus de me venger, non pour le mal qu’ils m’avaient fait, mais pour le bien qu’ils auraient dû me faire. Ne vous indignez pas ; j’avais quatorze ans, et personne ne m’avait appris à discerner le mal ni le bien, personne ne m’avait dit t Là-haut, dans le ciel, il est un Dieu juste qui punit les mééhants, un Dieu qui est mort sur une croix, un Dieu qui s’est fait homme pour dire aux mortels : « Aimez-vous. » Quand je l’appris, il était trop tard.

— Il n’est jamais trop tard pour revenir au bien, monsieur, dit sévèrement 51. Sauvage. Moi qui vous parle, j’ai connu des mauvais sujets finis qui ont fait d’excellents soldats. Tenez, au 15 e , il y avait un garnement qui avait fait les quatre cent dix-neuf coups, un nommé Gambuché, Étienne-Théodore; il était de l’Auvergne ou du Quercy, je ne me rappelle pas très-bien. Le colonel du 15°, un brave à trois poils, le fit venir et lui dit :

« — Gambuché, Ëtienne-Théodom, vous êtes un militaire sans aucune espèce de tact et de délicatesse. Vous avez filouté et vendu pour boire une paire de souliers neufs, appartenant au n° 4 de la troisième du premier. Ça ne peut pas m’aller, je ne veux pas de mauvais sujets dans mon corps. Vous me ferez le plaisir de vous faire tuer à la première affaire, ou je vous ferai mettre quinze jours au cachot. »

C’était carré, j’espère. Que fit mon Gambuché, Étienne- Théodore? Le lendemain, nous étions près de Montereau, battant en retraite devant quarante mille hommes : mon gaillard se cache dans un buisson et laisse passer devant lui cinq à six cents hommes. Tout à coup il sort de son trou en criant comme un bœuf : Vive l’Empereur! et il lâche son coup de fusil. Je n’ai pas besoin de vous dire qu’il lut mitraillé comme un poulet; il tomba en morceaux. Le colonel, à qui on raconta le fait, ne put s’empêcher de dire :

« — Sapristi! que je suis donc contrarié d’avoir poussé si loin ce pauvre Gambuché, Étienne-Théodore ; c’était un homme de cœur, il y avait peut-être de la ressource. »

Oui, voilà ce que dit ce colonel, qui n’était pas tendre

cependant; vous voyez bien qu’il est toujours temps de se corriger.

Michel avait considéré avec effroi le sous-intendant, racontant d’un air simple et naturel la conduite de Gambuché, Étienne-Théodore. Il ne comprenait rien à cette singulière histoire ; il répondit :

— Oui, mais moi je n’avais pas. la ressource de me faire soldat; j’étais lâche parce que j’étais faible.

— Oh ! il ne faut pas être fort pour se faire tuer.

— Je ne dis pas ; mais pourquoi aurais-je exposé mes jours pour la patrie, moi qui n’avais pas de patrie? Pourquoi me serais-je fait tuer pour mes frères, moi qui n’avais pas de frères? Pourquoi serais-je mort pour l’honneur, moi qui ne savais pas ce que c’était que l’honneur?

— Il y a du vrai dans ce que vous dites, reprit M. Sauvage, mais il ajouta avec beaucoup de bon sens : Il fallait essayer de vous dévouer pour la France, elle vous eût adopté comme un de ses enfants, et vous eussiez trouvé des frères qui vous auraient appris ce que c’est que l’honneur. -

— Les frères que j’avais trouvés jusqu’à ce moment, des bandits, reprit Michel, m’avaient appris tout autre chose. Ils m’avaient dit :

« — I) n’y a qu’une loi sur la terre : la force. Ceux qui sont forts prennent tout, les faibles n’ort rien. Quelquefois le hasard fait des siennes, et il arrive qu’un faible finit par remplacer la vigueur qui lui manque par la ruse, la force par le couteau. Alors ce faible est aussi heureux que les forts ; tâche d’être ce faible-là. »

Cette affreuse doctrine me séduisit. Je regardai autour de moi, je vis les grands oppresser les petits. Je vis le

peuple payer, pleurer et souffrir, tandis que les heureux de la terre dépensaient, riaient et jouissaient de toutes les joies de la vie. Puis arriva la grande émancipation sociale de 89. Les idées d’émancipation qui séduisaient les bons esprits n’entraient point de la même façon dans l’esprit du peuple. Une seule pensée dominait les masses, qui ne voyaient ni la liberté naissante, ni l’homme recouvrant sa dignité d’enfant de Dieu. Liberté , égalité , /' «termite, étaient trois grands mots mal compris, que chaque vilain répétait de routine comme s’il se fût agi d’un couplet de la, Carmagnole. Mais ce que tous savaient, ce que tous devinaient, c’est que l’heure de la vengeance était proche. Chacun aiguisait sa faux ou sa pique, son couteau ou son épée, parce que chacun avait mille ans de tortures à venger II n’était pas un homme du peuple qui n’eût' été frappé. L’un portait sur sa joue un stigmate ignoble, l’autre avait été spolié, l’autre pleurait sa fille prostituée, l’autre cherchait son fils, l’espoir de ses vieux jours, qu’on avait pris de force pour en faire un héros. L’heure de la vengeance sonna ; elle fut terrible. Le peuple se vengea comme vingt rois. Je me mêlai aux foules, et nul n’ayant plus souffert que moi, nul ne fut plus cruel dans ses haines. Je l’avoue sans effort, j’avais pris la vengeance d’un graûd peuple pour un acte de justice. Vous êtes noble, M. Sauvage de la Renaudie, et cependant vous me comprenez bien, vous qui avez servi l’Empereur. Feu votre père lui-même s’y laissa prendre, puisqu’il planta le drapeau tricolore sur le clocher de l’église Saint-Martial et qu’il afficha de ses propres mains la déclaration des droits de l’homme sur la porte de la commune.

— Mon père, monsieur, dit le eous-intendant en so lo-

LE CAPITAINE SAUVAG E

vant brusquement, je crois que vous venez de parler de la conduite de mon père pour excuser la vôtre?

— Oh ! à Dieu ne plaise ! s’écria Michel. Votre père était un noble, un homme instruit, moi j’étais un enfant abandonné, le rebut du ruisseau ; il ne pouvait y avoir aucune comparaison entre ma conduite et la sienne.

— A la bonne heure, dit en se rasseyant M. Sauvage qui n’avait pas compris l’ironie de cette réponse.

— Je voulais dire, continua Michel, qu’en ce temps de fièvre tous les cerveaux étaient malades; je ne veux pas me faire absoudre, je cherche à me rendre moins répugnant aux yeux de votre fils.

— Monsieur ! fit Joseph.

— Plus tard, comme je vous le disais tout à l’heure, le jour se fit dans mon esprit ; j’eus horreur de ma conduite. J’aurais donné mon sang pour l’expier; mais la rédemption n’est pas sur terre. Un instant je voulus entrer en religion : les couvents n’existaient plus, et je n’étais pas assez savant pour faire un prêtre. D’ailleurs, personne ne crut à mon repentir. Pourtant j’avais soif de laver mon passé. Pendant que je cherchais comment j’y pourrais parvenir, j’entendais des millions de voix criera mes oreilles : « Soyez riche, vous serez considéré. L’honneur sans l’argent n’est qu’une maladie, » et mille autres choses de cette nature. Cette doctrine était, sous une autre forme, celle des vauriens qui m’avaient élevé. Je me dis : Je veux être riche. Alors tout ce qu’un homme peut avoir de courage au travail, de persévérance dans le labeur, d’ordre et d’économie, je l’ai eu. Quand j’eus amassé de la fortune, on trouva plus facile de me craindre que de m’estimer, et ceux qui me craignirent le plus furent ceux qui me diffamèrent davantage. On inventa mille fables, on

me prêta mille ruses. On m’attribuait tout ce qui se faisait de-vnial dans la ville, comme on prête aux beaux esprits tous les méchants propos qui s’y tiennent. On inventa mille mensonges pour me faire plus noir que le diable. Mon beau-frère Pharagu, blessé de me voir plus riche que lui, accrédita fort les mauvaises choses qui couraient sur mon compte. Bref on avait oublié tous les méfaits passés qui me faisaient gémir pendant mes nuits d’insomnie, mais il y eut une chose, une seule, qu’on ne voulut pas me pardonner, c’était d’être riche. Cette fois encore, j’avais mal calculé; je n’avais pensé ni à l’envie, ni à la cupidité d’autrui. Que n’a-t-on pas dit de ma conduite avec mon oeaufrère à propos du puits Jeantaud !

— Nous savons toute cette histoire, monsieur, interrompit Joseph, qui voyait que Michel allait entrer dans la voie du mensonge, et qui craignait de trouver le père de celle qu’il aimait plus vil encore qu’il ne le pensait.

— Un seul homme la connaît, dit Michel en pâlissant, un seul homme a pu vous la raconter, c’est Furétou.

— Nous la tenons en effet de M. Fougeyras, répondit Joseph ; mon père a en son caractère et en sa personne la plus grande confiance.

— Il est sûr, dit M. Sauvage, que Fougeyras n’est ni un menteur ni un méchant homme.

Michel, cettefois, sentit qu’il se relèverait difficilement, et regretta d’avoir menti devant des gens instruits des moindres actions de sa vie Cependant, avec la ténacité des vieillards, il ne voulut pas abandonner la partie sans tenter un nouvel effort.

— Non, reprit-il, Fougeyras est un digne homme, mais il ne sait que le mal, parce que le mal se sait tonjouis. Ce qu’il n’a pu vous dire, c’est qu’après avoir

essayé, par tous les moyens possibles, de me faire pardonner, sans pouvoir y arriver, je n’ai plus eu qu’un seul but : assurer le bonheur de mes enfants et leur donner la considération que je n’aurai jamais et sans laquelle il est impossible de vivre. Je me suis décidé à sacrifier toute ma fortune, jusqu’au dernier sou, pour les unir à ce que la ville a de plus honorable.

Nous savons cela interrompit M. Sauvage; le baron de Brouillebard et madame Dantauillac n’ont rien voulu entendre.

— Une seule personne connaît ces détails ! s’écria Michel effrayé.

— Je les tiens de monseigneur l’évêque, mon digne ami, répondit le sous-intendant.

Cette fois le coup était décisif ; Michel comprit qu’il était perdu sans ressources. Il quitta son air humble et souffreteux, il releva impudemment la tête.

Lés deux Sauvage, le père et le fils, regardèrent le vieillard ; la métamorphose avait été si rapide, qu’ils n’en pouvaient croire leurs yeux. Michel, la bouche crispée, les dominait de son regard fié rreux.

— Quoi, s’écria-t-il, vous connaissez ma vie ? Vous saviez tout, tout, et vous, monsieur le colonel, vous vous êtes fait un jeu de mes misères ! Vous êtes venu sous mon toit, demander mon alliance pour avoir l’atroce plaisir de me voir étaler toutes mes hontes! pour avoir la lèche satisfaction de m’humilier! C'est mal, ce que vous avez fait là, savez-vous bien ? ce n’est pas d’un cœur honnête et loyal. Mais en vérité, vous avez mal fait ; vous ne me connaissez pas, je sais me venger.

Joseph eut peur-, son père avait pâli, et son front plissé faisait présager un orage. A son grand étonnement,

le sous-intendant se leva plein de calme et de dignité, et dit à Michel :

— Oui, monsieur, je connaissais toute votre vie; demandez à mon tils mes répugnances pour vous. Mais, un jour, je me suis vu tenant dans mes mains le bonheur de deux enfants, et je me suis demandési, pour un coupable, je devais punir et sacrifier deux innocents; ma conscience m’a répondu : « non; » Monseigneur, après ma conscience, m’a répondu : « non, » et j’ai étéà vous,

— Eh bien, alors? interrompit Michel.

— J’iporais l’intention que Joseph avait de refuser votre bien, j’ignorais votre fortune; je vous savais riche, et voilà tout. Joseph, mon fils, j’en ai rendu grâce au ciel et à l’ange qui me l’ont donné, a agi en honnête homme. Tout à l’heure vous étiez humble et petit, malgié vos mensonges, vous me faisiez pitié Vous vous êtes relevé, j’aime mieux cela. J’ai retrouvé le serpent que je savais. Allez, maître Michel, et croyez-moi, qu’il ne vous arrive plus d’élever la voix ici : le souvenir d’un ange comme votre fille ne suffirait pas à protéger un drôle tel que vous.

— Mon père, mon bon père, dit Joseph, je vous en supplie, contenez-vous, au nom de l’ange dont vous parliez.

— Ne crains rien, fit M. Sauvage, je suis calme, malgré les menaces du sieur Michel. Allez, maître Michel, je ne suis pas un bon abbé, moi, je ne vous redoute père. Je vous verrais armé de trente-six mille canons que je rirais autant de votre colère que si je voyais les puissances étrangères poser des sangsues au pied de la Colonne pour chagriner la grande ombre de l’Empereur.

Michel, livide et sombre, semblait cloué au sol.

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— Voyons, dit-il comme en se partant à lui-même, doisje donc enterrer ici toutes mes espérances? non, non. — Oui; je vous l’ai dit, je me vengerai. — Ah ! ah ! s’écriat-il en ricanant, pas comme vous l’entendez, je ne suis pas Hn soudard, moi. — Des canons! des canons! Ils n’ont que cela à la bouche. — Est-ce que cela venge, les canons! — Joseph Sauvage, jeune puritain, mon ami, dans un mois Micheline épousera un beau monsieur de Paris, un comte, un marquis, un duc, si je veux y mettre le prix. Au lieu d’un La Renaudie, j’aurai un Raseville ou un La Saulaye. Au lieu de votre honnêteté bête, j’aurai pour mon argent un nom historique et aussi honoré que le vôtre.

Joseph écoutait sans faire un mouvement, sa pâleur décelait un violent chagrin ; le vieillard avait tiré juste.

— Quant à vous, colonel, reprit Michel, je vais vous dire comment je me vengerai: En allant à Paris chercher mon gendre, j’achèterai la croix d’honneur.

— Je doute que vous trouviez quelqu’un qui la vende, lépondit M. Sauvage, mais, enfin, il y a tant de misérables sur terre qu’on ne peut jurer de rien. Si je voyais un ruban rouge à votre boutonnière, j’en serais quitte pour ôter le mien. S’il est vrai, comme on ledit, que les morts voient tout, l’Empereur ne m’en voudrait pas de ne plus le porter.

— A revoir, messieurs, dit Michel en allant vers la porte.

— Adieu, répondit M. Sauvage.

Joseph 'se leva’et pria la Nanie qui dormait, d’éclairer Michel. LaNanie se leva tout en grognant.

—Ah ! dit elle à Michel, je vous demande pardon, je me suis endormie en disant mon chapelet. Vous savez bien

ce chapelet que vous me vendîtes et que Sa Majesté le pape avait touché, soi-disant. Bien le bonsoir.

La vieille verrouilla la porte en murmurant :

— Je savais bien que tôt où tard je lui mettrais ça dans la main, à ce vieux voleur.

Michel resta un instant dans la nie pour s’orienter. Il essuya son front en sueur et il frissonna.

— Il est tard et il fait froid, pensa l’usurier, quelle horrible soirée. Oh! oui, je me vengerai, quand ça devrait me coûter gros. — II frissonna de nouveau et Mta le pas.

Comme il arrivait à l’angle formé par les rues du Consulat et des Taules, la Plaijaïro sortit de la rue Rafilhoux et s’avança à sa rencontre.

— Quelque chose, s’il vous plaît, pour l’amour de Dieu ! dit-elle de sa voix traînarde.

— La plieuse, murmura Michel, que le diable l’emporte; et il frissonna.

— Mon bon monsieur, quelque chose, s’il vous plaît !

— Je n’ai rien.

— Ça vous portera bonheur pour votre mariage.

— Au diable! il y a longtemps que je suis marié.

— Vous, monsieur Michel, mais pas votre fille.

Soit que l’heure fût avancée, soit que les émotions de la soirée eussent fatigué le vieillard, soit l’aspect et la réputation lugubre de la mendiante. Michel tremblait comme un roseau ; il fit encore quelques pas. Comme la femme le harcelait, il se décida à fouiller dans sa poche pour s’en débarrasser.

— Tenez, dit-il, voilà et laissez-moi en paix.

La plieuse prit la pièce que lui présentait le vieillard, et dit après l’avoir regardée j

— C’est bien.

— C’est bien ! fit Michel, il me semble que quand on vous donne deux franes, vous pourriez bien dire merci au moins.

— Je ne dis pas merci, répondit la mendiante, parce que vous ne me donnez rien. Ces quarante sous-là, vous me les devez depuis bien longtemps.

— Moi?

— Oui, vous.

— Vous mentez.

— Non, répondit la mendiante, dont les yeux brillaient dans l’ombre, non, je ne mens pas; c’est moi qui ai plié pour rien le cadavre de l’abbé Prosper.

Michel, terrifié, voulut saisir le marteau de sa porte, mais ses forces le trahirent, et il tomba lourdement sur le seuil de son logis.

— Vieille canaille ! dit la plieuse en regardant le corps inanimé de l’usurier, je crois qu’il est mort. Si je n’avais pas eu le courage de l’attendre jusqu’à cette heure, il ne m’aurait jamais payée, j’en aurais été pour mes quarante sous.

Elle saisit le marteau de la porte et heurta violemment, et elle s’en alla en murmurant :

— S’il m’avait trouvée étendue dans la rue, lui, il ne se serait pas dérangé pour frapper à ma porte, et m’aurait laissée là comme un pauvre chien, mais on vaut mieux que ces gens-là. — Que le bon Dieu lui fasse miséricorde !

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