‹ Le capitaine sauvageChapitre 9 sur 9 · OÙ · texte numérisé non relu

OÙ

— Comment vetix-tu qu’elle réponde ?

— Est-ce dans la caisse?

Les yeux de la malade devinrent ternes.

— Dans ton lit?

Les yeux l'estèrent sans expression.

— Dans le jardin ?

— Dans cette chambre?

Les yeux de la paralytique s’illuminèrent.

— Tu vois, s’écria Zoé, l’aPgent est ici, j’en élais «ùre.

— Je crois que tu te trompes, je connais cette chambre dans tous les replis, il est impossible que notre bien soit là. Mère, continua-t-il, ton urgent est-il dans la maison !

— Non, dirent les yeux de madame Michel.

— Hélas! nous noq? étions leurrés, ma pauvre Zoé, lu vois bien qu’elle ne sait pas ce qu’elle dit, elle ne nous entend pas du tout ; comment voudrais-tu que l’argent soit dans celle chambre et ne soit pas dans la maison? c’est absurde.

— Seigneur, mon Dieu ! fit Zoé, nous n’avons pas de bonheur.

Pendant près d’un mois, ces expériences se renouvelèrent infructueusement. Il était impossible qu’lsidore et Zoé pussent poser une question assez nette pour que la malade y répondit.

Enfin le moment arriva où les huissiers vinrent chasser la tribu des Michel La maison avait été vendue et les héritiers Pharagu l'avaient achetée.

Isidore, incapable de s’occuper des siens, ne sut que répondre lorsque Zoé lui dit :

— Où allons-nous transporter noire mère? où allonsnous reposer nos têtes ?'

— Il faut demander à notre cousin à rester ici jusqu’à ce que maman soit mieux, dit Micheline.

— Va le voir si tu veux, répondit le frère.

Micheline revint une heure après. Elle avait les veux

pleins de larmes; son cousin lui avait offert plus qu’elle ne demandait.

Au milieu de ces désastres la Providence envoya un sauveur. L’abbé André de Lartv revint de voyage.

En apprenant ce qui s’était passé, il courut chez Micheline. Par ses soins, un logement modeste mais convenable fut préparé pour les enfants de Michel. Pharagu avait bien voulu, à la demande de l’abbé, leur laisser leurs meublas.

— Vous êtes notre sauveur, mon père, dit mademoiselle Zoé avec onction.

L’abbé s’inclina sans répqpdre.

— Monsieur le curé, dit Isidore, je n’aime pas les prêtres, c’est connu, chacun sou opinion; eh bien, ça ne m’empêche pas dédire que vous êtes un lion garçon.

Un paysan vint ce jour-lù demander à parler à Isidore : c’était le vrai type du paysan limousin, figure idiote, esprit plein d’astuce.

— Monsieur Michel, dit-il, je viens vous proposer une affaire. Je suis le métayer du Mas-Verneix, je vous dois six cent vingt pistoles.

— Ce qui fait?

— Les pistoles valent dix francs.

— Donc, six mille deux cents francs.

— C’est bien possible.

— D’où devez-vous cet argent?

— Votre père, devant Pieu soit son âme, me l’avait prêté, avec bon intérêt, et vous m’entendez bien. Vous trouverez la reconnaissance' dans ses papiers.

— Je l’ai trouvée, répondit Isidore avec assurance.

— Eli bien, si vous voulez me la rendre on me donner décharge entière je vais vous eompter mille écus.

— Pourquoi mille éeus, puisque vous en devez deux mille?

— Je vais vous dire, fit le paysan en roulant son chapeau, si l’on savait que je vous dois cette somme, les Pharagti mettraient opposition entre mes mains.

— Eh bien ?

— Eh bien, vous n’auriez rien. Au contraire, je vous apporte, mais je veux profiter.

— C’est juste, répondit Isidore qui donna quittance et empocha l’argent.

La conduite des Pharagu ayant été connue, il se fit dans la ville une réaction en faveur des Michel; chacun s’écria à î’envi :

— Les enfants ne sont pas coupables desfautes de leurs parents.

Le jeune Pharagu ne se laissa pas intimider par l’opinion publique.

— Les Michel n’ont pas eu pitié de nous, je n’aurai pas pitié d’eux ; ils ont fait mourirmon père de chagrin, ma mère de misère..', ehacun son tour.

L’heure fatale arriva.

— Comment transportera-t-ou cette panvre femme? En voiture ou en chaise à porteurs? demanda l’abbé à M. Putreilloux.

— Dans le corbillard, répondit le docteur, elle ne survivra pas à ce dernier coup. ‘ ’

Tonte la ville était en mouvement. Isidore et Zoé n’avaient certes point parlé du secret de leur mère, cependant tout le monde en causait.

— Madame Michel a caché son argent et elle ne se souvient plus de l’endroit où elle l’a mis.

Telle était la version qui circulait, mais elle était si invraisemblable que les gens sérieux refusèrent d’y croire. Une fois dans le champ des suppositions, on ne s'arrête plus* les bruits les plus stupides coururent la ville.

Cependant le moment arriva de quitter la maison. Isidore s’approcha du lit de sa mère.

— Maman, dit-il, on va t’emporter; déjà la voiture de Yitet est arrivée. Pour la dernière fois je te conjure, si tu m’entends, de faire un suprême effort ; mère, où as-tu caché notre bien ?

La malade ne bougea pas.

— Allons, fit Isidore, il n’y a plus d’espoir.

Une religieuse, assistée de deux infirmiers de l’hospice, vint pour aider à transporter la malade, madame Michel, que ses deux filles avaient habillée avec bien de la peine. t

Quand on l’enleva de son lit, madame Michel fut prise d’un tremblement qui agita tous ses membres.

Un cri d’espoir se fit entendre.

— Elle a remué, dit l’abbé de Larly.

— Nous sommes sauvés 1 s’écria Isidore.

Zoé eut comme un sourire, Micheline fit le signe de la croix.

—Ne vous livrez pasà un espoir inutile, dit M. Dutrefl-, loux, les membres paralysés ont souvent des accès de tremblement qui durent plus ou moins longtemps; ils se produisent subitement et cessent de même. Bien qu’ils

aient l’aptitude de se contracter, les muscles l'estent immobiles parce qu’ils -ne reçoivent plus l’impulsion cé* rébrale.

Les deux infirmiers emportèrent madame Michel que le docteur examinait attentivement.

— Arrêtez, dit-il, et s’adressant à Micheline; U ajouta : Mon enfant, entiez dans votre chambre, vous ne pourriez supporter le spectacle de la crise qui se prépare.

— Monsieur, répondit Micheline, il arrivera de moi ce qui pourra, mais je ferai mou devoir jusqu’au bout.

La crise annonce par le docteur était en etfet imminentq : la paralytiqueouvrait ses yeux d’unefaçon étrange, l’expression de son visage était devenue horrible, la colère et le désespoir semblaient éclaterdans son regard, et une écume jaunâtre coulait aux deux coins de sa bouche.

— Marchez, dit le docteur, c’est peut-être le salut.

Les hommes avancèrent et se mirent à descendre doucement l’escalier.

— Du courage, mon enfant, dit l’abbé de Larly à Micheline, la bonté de Dieu est infinie.

— Misérable Pharagu! ne pouvait-il attendre, murmurait Zoé.

— Si jamais il arrive une révolution, dit Isidore, il fera connaissance avec mon fusil.

— Reposez-vous, dit ledoeteur aux infirmiers qui étaient arrivés à la porte de la rue, et vous, ma sœur, placez la malade sur ce fauteuil.

La religieuse s’avançait pour exécuter l’ordre du docteur, soudain oh la vit reculer pleine d’effroi. La paralytique s’était levée menaçante, agitant scs deux bras décharnés dans l’espace, roulant avec fureur ses yeux jau-

nés injectés de sang. Des sons inarticulés sortaient de c a bouche ; après un formidable efTori, elle s’écria :

— Arrêtez... je vais payer... on ne nie chassera pas de chez moi... les misérables.

Comme si cet effort eût brisé toutes les forces de la malheureuse, elle retomba lourdement sur les dalles du corridor.

— Elle est morte, priez pour elle ! dit le docteur.

Une foule immense, c’est-à-dire une soixantaine do

personnes, — à Limoges, soixante personnes, c’est la foule, — attendait à la porte pour voir sortir la malade.

La province a conservé toutes les hypocrisies. Le respect Immain y remplace toutes les vertus.

Après la mort de la femme Michel, il se passa une horrible comédie. Les héritiers Pharagu l’accompagnèrent à sa dernière demeure et conduisirent le deuil.

« — Après tout, disaient-ils, c’était notre tanto. Toutes les rancunes tombent devant un cercueil. La mort fait tout oublier. Ce n’est pas nous qui souillerons une tombe à peine recouverte. »

La tombe n’était pas du tout recouverte, puisque la femme Michel n’était pas encore dedans. Mais ceci est la formule. Dans les petites villes, les familles sont toujours brouillées entre elles, pendant cinq ans, dix ans, quinze ans. Un parent vient à mourir, on profite de cet événement pour faire la paix. Les brouillés vont chez les fils ou les frères du mort, et disent en chœur avec accompagnement de larmes:

« — Toutes les rancunes tombent devant un cercueil. La mort fait tout oublier. Ce n’est pas nous qui souillerons une tombe à peine recouverte. »

Les héritiers Pharagu, en répétant ces jérémiades Leur-

LE ffA P1TA1.VE SAUVAGE

gcoiscs, n’avafent rien inventé. Ils n’avaient même pas attendu que leur parente ffit arrivée au cimetière pour parler de « la tombe à peine recouverte. »

La formule employée ayant fait son effet; ces bravés gens s’étaient mis tout doucement à déblatérer contre la morte et contre feu son époux. De mots en paroles, ces bons parents, qui conduisaient le deuil, avaient fini par en arriver aux injures les plus grossières. L’alné des Pbaragu termina par cette gracieuseté :

« — .le ne voudrais pas insulter une morte, mais franchement cette vieille canaille ne vaut pas la terre qui la recouvre. »

Dans la ville, il n’y eut qu'un cri: '

« — l es Pharagu se sont admirablement conduits. » Quelques jours après, Isidore et ses sœurs reçurent sommation de quitter la maison; leurs cousins leur permettaient d'emporter leurs meubles. Tonte la ville admira cette générosité.

Depuis la mort de sa mère, Isidore était devenu presque fou. Un marteau à la main, il explorait le logis, sondant les murs, brisant les meubles, espérant trouver la fameuse cachette. Tous ses efforts demeurèrent inutiles.

II serait fastidieux de peindre ici le désespoir de ce drôle. Sa colère se tourna contre sa sœur Zoé.

— Oui, misérable tille, lui disait-il, fausse dévote, hypocrite et venimeuse hôte , c’est toi qui es cause de tout. Si tu n’avais pas dit à notre mère que tu connaissais sa cachette, elle n’aurait pas eu son attaque. Elle ne serait pas morte et elle nous aurait dit sa cachette; nous serions riclics. Ali! maudite créature, vilaine peste, ôte-toi de devant mes yeux, ou je t’assomme à coups de marteau.

— Oui, j'ai eu tort, disait Zoé, mais c’est ta faute. Ne

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m’as-tu pas conseillé de faire ce que j’ai fait ? Au lieu de m'injurier, lu ferais mieux de chercher.

— J’ai regardé parlout, je n’ai plus d’espoir.

Ces deux êtres se tordaient dans leur désespoir, se disputant, sans cesse. Au milieu de lenr douleur, une seule chose survivait, c’était leur haine pour Micheline, qui, pensive et triste, accepta sa nouvelle situation avec une' résignation angélique.

La fiancée de Joseph avait contié ses chagrins au boiv abbé de Larty. -

— On ne trouvera rien, avait dit le pi être en secouant la tête, le doigt de Dieu est dans tout cela. • •

Comme il n’était point de ceux qui prêchent pour ne rien fairé, ie jeune ecclésiastique offrit à Isidore et à ses sœurs d’habiter une petite maison à lui, située rue de Maupas, par-devers la place Tonrny.

— Justement, dit-il avec un tact exquis, elle n'est pas 1 louée, en y demeurant vous me rendriez service, une maison inhabitée se détériore vite.

— Diable de prêtres ! pensa Isidore, ils savent tirer parti de tout.

Il fallut accepter bon gré mal gré. Isidore et ses deux sœurs s'installèrent chez M. de Larty. Le logement, c’était beaucoup, mais ce n'était pas tout, il fallait vivre. On se concerta.

— J’ai mon plan, Isidore, ne vous occupez pas de moi.

Ce plan était d’une naïve simplicité, comme'toutes les perfidies, Isidore Michel connaissait Limoges comme sa poche. Il pensa avec raison que dans le cas où l’histoire de la cachette oubliée serait racontée par l’abbé de Larty ou l’abbé Lafaye, personne n’v croirait.

Il savait avoir hérité de la mauvaise réputation de son

,ière et il espérait avec raison qu'on préférerait le croire capable d’une scélératesse que de voir en lui la victime d’un malheur aussi étrange.

L’événement justifia sa prévision.

L’histoire de la cachette transpira. La bourgeoisie en fit des gorges chaudes, mais le populaire n’y voulut point croire.

— Jamais on ne me fera avaler , s’écriait Fougevras, dit F u ré tou, jamais on ne me fera avaler cette plaisanterie d’une femme qui ne peut pas parler paree qu’elle est paralysée. D’abord aussi, paralysée qu’elle soit, une femme trouverait le moyen de parler. D’ailleurs la Michel n’était pas uneer.fimt. Je sais de bonne source qu’elle a fait un testament il n’v a pas longtemps. Et d'ailleurs n’en eûtelle pas fait que des millions ça se retrouve. Le testament doit être chez quelque notaire. Ou bien* ce mauvais garnement d’Isidore sait le secret ; s’il ne le dit pas c’est qu’il ' ne veut pas payer les Pliaragu et garder la part de ses sœurs.

Cette opinion de l'homme qui, depuis quarante ans, tenait la- clef de tous les mystères, avait prévalu sans peine. C’était là ce que maître Isidore désirait. lorsque, pour le troubler, quelques diplomates rivaux lui rapportèrent en jetant sur lui un regard inquisiteur les paroles de Fougevras, il répondit tranquillement:

— Ce coquin de Furétou est plus malin que le diable.

Il fut donc avéré qu’Isidorc était colossalement riche ,

tout le monde lui fit des offres de service.

— Ça pourra durer longtemps, pensa Isidore; je ne mourrai pas de faim de sitôt.

Il alla trouver un banquier honteux, moitié usurier, moitié receleur :

— Rébeynei, mon ami, lui dit-il, que penseriez-vous d’un homme qui viendrait vous emprunter dix mille francs ?

— Je penserais, répondit l’homme d’argent, que cet homme a besoin d’argent.

— Refuseriez-vous de l’obliger?

— Dame non, mais je lui dirais : écoutez donc, les affaires sont les affaires, l’argent c’est une marchandise, ça se vend. Si votre père vivait, il ne dirait pas le contraire.

— Il est mort ; je sais aussi bien que lui que l’argent ne se donne pas pour rien. Supposez donc que j’aie des valeurs que je ne veuille pas négocier dans ce moment, et que je sois l’homme qui a besoin de dix mille francs pour deux ans ; combien ça me coûterait-il ?

— Pour vous, s’éeria Rébeyuei, ça ne vous coûtera rien.

— Pourquoi cela ? * .

— Jouons carte sur table.

— Je veux bien.

— Vous êtes riche ?

— J’ai de quoi vivre.

— Oui, je sais ce que cela veut dire.

— Ensuite?

— Un jour, j’aurai peut-être besoin d’un iiomme qui me prête, à son tour, une centaine de mille francs pour agrandir mes petites affaires; seriez-vous l’homme dont j’aurai besoin.

— Si vous me-donnez des garanties.

— Vous êtes comme votre papa, vous entendez les affaires.

— Je tais mon possible, concluons.

— Mardi, vous aurez votre argent.

— Merci , j’espère que vous ne vous repentirez pas de ni ‘avoir obligé.

— J’en suis sûr.

Les cafetiers , les restaurateurs , les maisons niai famées firent comme avait fait le banquier Rébeynef, et maître Isidore se mit à mener une vie de prince. Ses «orgies, » comme disaient les bons Limousins, contribuèrent à ancrer dans l’esprit public la légende de la fortune cachée.

• Isidore s’abandonna donc avec un laisser-aller plein de désinvolture. Parfois, aussi misérable qu’il fût, il sentait bien que ce qu’il faisait frisait fort l’escroquerie, mais il calmait sa conscience en se disant qu'un jour ou l’autre on trouverait le testament de sa mère.

Ce testament ne devait pas se trouver, le notaire Ginstac, auquel madame Michel l’avait confié, avait pris la fuiteà la suite de malversations et avait, 'sans le savoir, brûlé des papiers importants que, dans sa précipitation, il avait mêlé à des pièce i compromettantes.

Zoé avait agi autrement. Lorsque les enfants de Michel s’étaient concertés pour savoir comment ils vivraient, et qu’Jsidore avait dit : « Ne vous occupez pas de moi, » elle avait croisé ses mains sur sa poitrine et, d’un air plerin d’onction, elle s’était écriée :

—'Ce n’est pas moi qui serai une charge dans la maison. Je n’ai pas de besoins, et ce que je gagnerai en faisant quelques petits ouvrages pour les bonnes sœurs de SaintrJoseph me suffira et au delà.

La vérité était que la sainte fille avait une petite bourse qu’elle engraissait depuis vingt ans.

Lorsqu’elle était enfant, son père lui avait donné une bourse rouge en filet avec de beaux coulants en acier. Il

y avait joint quelques pièces d’or en lui enjoignant sur sa vie de ne les point changer.

— 11 faut apprendre l'économie aux enfants, disait-il.

Peux fois par an, le jour de la fête de Zoé et le jour de

l'an, il ajoutait quelques louis. Parfois, lorsqu’une affaire avait rapporté gros, Zoé réclamait la part de sa bourse. Le vieil avare laissait tomber quelques louis qu’il donnait d’autant plus volontiers qu’il savait qu’ils ne s’en allaient pas.

Plus tard, quand madame Michel volait son mari, Zoé était devenue sa complice. En cette qualité, elle touchait une commission qui s’élevait suivant l’importance du larcin. Si bien que, lorsque la bise fut venue, la sainte tille, à l’insu de tout le monde, possédait une quinzaine de mille francs. Avec cela, pensait-elle, et un peu d'industrie, « je ne manquerai pas. » Son confesseur, auquel elle confia son argent, le prêta à usure à de petits propriétaires, et l’argent rendit sept pu huit, pour cent.

Micheline n’avait rien, elle. Cependant sa résignation avait été égale à celle de Zoé, bien qu’elle fût plus sincère. •

— Je donnerai des leçons de piano, ayait dit simple-

ment la fiancée de Joseph ; grâce à l’intérêt que nous portent monseigneur et l’abbé *ie Larty, j’en trouverai sans doute. . •• ,

— Tu en trouveras certainement, dit Zoé avec une. feinte compassion ; mais, ma pauvre chère enfant, voilà que tu vas avoir vingt-cinq ans bientôt ; qu’il est donc dur, à ton âge et élevée comme tu l’as été, toujours gâtéo, d’aller donner des leçons de musique! Tiens, cela me navre le cœur rien que d’y penser !

— Moi aussi, ma parole d’honneur, dit Isidore, ça me fiche du noir dans lame ; heureusement je suis là.

— Ne vous tourmentez pas, mes bons amis, reprit Micheline, il ne me sera jamais dur d’accomplir un devoir. D’ailleurs, mon servage ne sera pas long ; j’ai reçu une lettre de Joseph, après notre deuil il viendra me chercher.

— Hum ! fit Zoé, Joseph est un brave garçon, mais qui dit que, dans un an, il sera toujours dans les mômes dispositions ?

— Je suis sûre de lui.

— Moi aussi, dit Isidore.

— Merci, mon frère, reprit Micheline ; je vois que lu connais bien Joseph, j’ai confiance en lui comme en Dieu.

— Tu as raison, c’est un honnête et digne garçon. Après ça, en un an, il passe bien de l’eau sous le pont.

Micheline ne répondit pas ; elle alla dans sa chambre cacher ses larmes. Sa confiance en Joseph n’était pas ébranlée par les paroles d’Isidore, mais la pauvre fille voyait avec désespoir la haine que son frère et sa sœur ne cessaient d’avoir pour elle.

— Que leur ai-je fait? disait-elle ; pourquoi viennentils mettre le doute dans mon cœur ? ne savent-ils pas que je a’ai qu’un espoir au monde ? ne savent-ils pas que Joseph est le cœur le plus loyal qu’il y ait au monde? S’il devait m’oublier, hélas ! ne feraient-ils pas mieux do ne rien dire et de me laisser encore mes illusions?

La déclaration de Micheline avait été douloureuse an cœur de mademoiselle Zoé.

— Crois-tu que ce soit vrai qu'/l ait écrit et qu’il tienne sa promesse? demanda-t-elle à son frère.

— Rien n’est plus vrai, répondit Isidore. Quant à l’épouser, il faudrait ne pas connaître Joseph pour en douter une minute. Quand Micheline serait plus pauvre encore, si cela était possible, quand elle deviendrait laide à faire peur, quand la petite vérole aurait couturé son visage et tourné ses yeux à l'envers en faisant louibcr ses cheveux, le Sauvage l’épouserait quand même ; il appellerait cela accomplir un devoir,

— L’imbécile ! dit Zoé.

— Imbécile est dur.

— Dur, mais vrai. Alors, continua la jeune fille, cette mijaurée va être riche pendant que nous crèverons la misère.

— Dame ! pourquoi n’es-tu pas jolie î

— La beauté est un bien fragile ;-ça passe, la vertu reste.

— Possible que ça passe ; mais, en attendant, ça sert pour se marier.

— Mon intention n’étant pas de me marier, je te prie de croire que cela m’est bien égal.

— Si tu n’aimes pas le mariage, mademoiselle, n’en dégoûte pas les aub es.

— Oh ! fil Zoé, le mariage de Micheline n’est pas encore fait. Un an, c’est bien long, et d’ailleurs j’ai un petit moyen.

— Voyons, voyons, ne fais pas la méchante ; qu’est-ce que cela peut te faire que cette petite soit heureuse ?

— Cela me fait qu’elle m’humiliera de son luxe, cela me fait que la pauvreté me pèsera davantage, cela me fait que dans la ville on dira : « la vieille fille ; » cela me fait que ce mariage sera la consécration de toutes les qualités de Micheline.

— Qualités qui te manquent.

— Peut-être, mais je les remplace par d’autres.

— Qui ne se voient pas.

Chaque jour la vie monotone des trois exilés de la rue du Maupas était troublée par les disputes de Zoé et d’Isidore.

Le frère avait le dessus parce qu’il était plus insolent ; Zoé faisait payer ses échecs par Micheline qu’elle accablait de taquineries. Sa colère s’augmentait du calme de sa jeune sœur, qui écoutait tout avec résignation. Ces persécutions du logis eurent pour résultat de faire trouver aimable à Micheline la triste profession de maltresse de piano. Harcelée à la maison et admirablement reçue ehez ses élèves, où sa bonté et la noblesse de son caractère la faisaient estimer et aimer, le devoir devint un plaisir pour elle. Son bonheur était grand lorsqu’elle voyait approcher l’heure du travail.

Micheline avait espéré que sa patience lasserait sa sœur ; elle s’était trompée ; Zoé devenait tous les jours plus acerbe et plus acariâtre.

Souvent, lorsqu’elle allait à l’église, elle rencontrait des personnes de connaissance qui toutes, à l’en vi, la complimentaient sur les mérites de sa sœur.

L’admiration que le courage de Micheline avait excitée dans la ville était un crève-cœur pour celle vieille fille incapable de rien faire.

Une cl Mise surtout la mettait en fureur : toutes les familles chez lesquelles Micheline donnait des leçons s’étaient vivement attachées à elle. Chaque dimanche on venait la chercher pour aller à la campagne. Ses élèves lui envoyaient des fleurs. Chaque bouquet était un coup de poignard pour la dévoie.

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Ile pâle qu’elle était avant, Zoé était devenue verte. La quiétude de sa sœur emplissait son àme de fiel. Elle cherchait sans cesse une bonne petite vengeance. Un matin, en lisant le journal, elle la trouva. Ses yeux s’illuminèrent de joie,

Elle lut, relut et poussa un cri de joie.

— Je savais bien, murmura-t-elle un instant après, que Dieu ne m’abandonnerai! pas et que je trouverais un moyen d’empêcher ce maudit mariage.

Ah ! l’odieuse créature! elle mêlait Pieu à ses petites vilenies; ainsi font les méchants: Pieu en les créant n’avait sans doute pas pensé à cela.

— Qu’as-tu donc trouvé? lui demanda Isidore, te voilà toute radieuse; tu dois avoir découvert quelque bonne méchanceté. Raconte-moi cela.

— Quand le moment serti venu, répondit la sainte demoiselle. •

Le moment arriva.

Rien des mois s’étaient écoulés depuis Ja mort de madame Michel. Les lettres de Joseph étaient fort rares. Joseph n’était pus oublieux, son cœur battait toujours pour Micheline, mais le bon sous-lieutenant guerroyait dans les montagnes de la haute Kabylie où le service des postes se faisait assez irrégulièrement.

Pois un sentiment de délicatesse retenait Joseph, qui n’eùt pas mieux demandé que de charmer les loisirs du camp par une correspondance qui lui était chère. Mais le digne garçon se demandait s’il avait bien le droit d’entretenir les espérances de sa fiancée. Bien que les guerres ne fussent plus aussi pleines de périls qu’elles l’étaient autrefois, les soldats, les officiers surtout* ne laissaient pas que

de vivre au milieu de dangers qui se renouvelaient chaque jour.

L’impossibilité où se trouvait une armée, peu nombreuse alors, de comprimer l’insurrection de tout un peuple qui, pareil au phénix de la fable, semblait renaître de ses ccndros, ces innombrables tribus, toujours vaincues et toujours menaçantes, l’éloignement de la patrie, la tristesse du pays, tout semblait conspirer pour rendre cette campagne d’une monotonie désespérante.

Lorsque les journées du camp ne sont pas échauffées d’événements ou de dangers, elles deviennent intolérables Dans la vie libre, l’homme est le seul maître de sa destinée : soit qu’il vive modestement dans une vallée solitaire sous le toit paternel, soit qu’il livre son existence aux hasards de la mer, il sait que le jour où il voudra mettre un terme à son exil, il en sera le maître. D’ailleurs il a un but vers lequcHl est poussé, soit par l’amour, soit par l’ambition, soit par le désir d’acquérir du bien, soit enfin pour suivre sa fantaisie. Il va, il va, il entrevoit dans le lointain ce qui doit mettre un terme à ses convoitises s’il est sage, les augmenter s’il est fou.

Tandis qu’un soldat ne pense pas ainsi.

Üuand le vent a dissipé, après la bataille, le dernier nuage de poudre derrière lequel il croyait trouver caché le bâton de maréchal, quand le calme renaît, il s’assied pensif devant sa tente et se prend à réfléchir.

Après avoir pensé à ceux qu'il aime et à la patrie absente, il jette un regard inquiet vers l’avenir, et son âme se remplit d’ameitume. Le seul soleil qui lui apparaisse à l’horizon est une simple épaulette qu’il prendra sur son bras droit pour la poser sur son épaule gauche, à moins

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que, soldat heureux, il n’accouple cette épaulette même à une épaulette usée et noircie par la poudre,

Ah! si l’ennemi était toujours à la frontière, menaçant les champs et les villes, l’honneur du pays et la fortune publique, ce serait un beau métier que celui de soldat : on fait de si belles chansons sur la gloire !

Mais lorsqu’une armée marche pour conquérir, vous aurez beau erier aux soldats :

« — Votre drapeau est le flambeau de la civilisa* lion. »

Les soldats répondront :

« — Que la civilisai ion s'éclaire toute seule. »

Et ils auront raison.

« — Quoi ! diront les bons troupiers, on nous a pris, qui à l’enclume, qui à la charrue ou à la bêche, pour civiliser à coups de fusil un peuple qui forge et laboure comme nous, un peuple qui vit libre sous l’œil de Dieu, un peuple qui vit presque oisif, car il n’a pas à travailler pour les riches. Que lui importe l’argent, à ce peuple qui trouve de quoi apaiser sa faim aux arbres qui poussent au ho ixl du chemin, à ce peuple qui laisse ses troupeaux errer en liberté à travers les vallées et les monts, parce que tous les hommes qui vivent sous le même ciel que lai sont ses frères? Ah! le bon et digne peuple! il permet à l’étranger de s’asseoir à l’ombre de sa tente, il lui offre son lait, ses fruits et ses chansons plus amusantes que tous les contes de la veillée. Pourquoi ne quitte-t-il pas ses sables brûlants, pour venir nous enseiper ses vertus et ses usages ? le bonheur vaut mieux que la civilisation. »

L’officier tient un autre langage:

« — Je n’ai point d’initiative, parce qu’il ne m’est pas

donné d’avoir une volonté, ie suis un des mille bras qui obéissent à une tête qui ne pense pas comme moi. ie ne suis pas un missionnaire de la civilisation. Mon bras est au service de ma patrie; mon intelligence et mon cœur appartiennent à mon pays, je ne dois l ien à un peuple qui ne professe ni ma religion, ni mes usages, et où je ne trouverai jamais un ami ou un Irère, parce que j’aurai été l’un des instruments de sa servitude, et qui ne l’oubliera pas. » • '

Joseph Sauvage savait apprécier toutes, les grandeurs de la vie militaire. L’élévation de son aine et son amour du devoir lui en faisaient supporter stoïquement toutes les servitudes. Pourtant il songeait beaucoup. Comme presque tous ceux qui ont été élevés à la campagne, ii recherchait la soiitude et se perdait en des méditations qui lui eussent rendu la carrière des armes iasuppor table, s’il n’eût été vigoureusement trempé.

Un matin que, pour tuer le temps, il avait été chasser le sanglier, il entendit deux coups de feu et deux balles siffler à ses oreilles. L’une enleva la moitié de la manche de son caban, l’autre alla se loger dans son képy.

— lion, dit-il, encore cette mauvaise plaisanterie! Ces Bédouins sont bied maladroits, voici la dixième fois qu’ils me manquent. Cependant ils commencent à tirer assez bien, un jour ou l’autre ça finira mal.

Et il se mit en marche pour regagner le camp. Ckemin faisant, ii se disait :

« — Mon Dieu! finir comme cela ou autrement, c’est à peu près la même chose. J’aurai bien de la chance si je revois la girouette du pigeonnier de la Renaudie. »

Une nuit que Joseph songeait à Micheline au lieu de dormir, il lui sembla entendre un léger bruit. Il tendit

Pareille, chercha à percer les ténèbres; mais comme le brait ne se renouvela pas, il se remit à songer. Pourtant comme c’était un garçon prudent, il s’était emparé d’un de ses pistolets. Bien lui en avait pris : H sentit soudain.une main s’étendre et chercher, et une pointe aiguë pénétrer dans les chairs de son épaule; il déchargea son arme à bout portant. La détonation attira les hommes de garde qui trouvèrent un Arabe baignant dans son sang, tenant encore le poignard meurtrier. . ■

Ce fut à partir de ce moment que'Joseph écrivit plus rarement.

« — Si je dois laisser mes os ici, disait-il, il est bien inutile que je persiste à me rappeler au souvenir do ce pauvre ange qui, peut-être, voyant mon silence, finira par m’oublier. »

Dans ses moments d’ennui, Joseph avait souventsongé à donner sa démission; mais la guerre n’était point terminée et le sentiment du devoir le retenait à son poste.

Pourtant, le deuil de Micheline étant fini, il ne pensa pas devoir plus longtemps garder le silence. 11 lui écrivit qu’âussitôt qu’il pourrait avoir un congé, il reviendrait en France réaliser leur rêve d’amour et de bonheur.

Micheline, transportée de joie, se mit à pleurer et à danser en lisant la lettre de son amant.

— Ah ! mes aitiis, s’écria-t elle, Joseph nous revient, je vais être heureuse.

— Heureuse de quoi ?

— De devenir sa femme.

— Comment, sa femme?

— Mais ne me comprenez-vous plus? Mais ne savezvous pas que Joseph m’aime? Ne savez-vous pas que je

suis à lui ? Se peut-il que vous ayez oublié tout cela ? Je ne le crois pas, non. Vous êtes bons fous les deux, mais vous aimez à me taquiner.

— Nous? dit Zoé d’un air Offensé.

— Par exemple ! fit Isidore.

— Ma pauvre chère petite, reprit avec onction la dévote, si nous ne t’aimions pas, il y a longtemps que nous t’aurions fait pleurer.

— Je vous en défie bien, s’écria Micheline-, je ne suis plus une enfant.

— Je crois bien ; si, à vingt-sept ans tu étais une enfant, tu n'aurais pas d’excuse. D’un autre côté, ma chère, si tu étals une femme, tu connaîtrais la fameuse circulaire que le ministre de la guerre a envoyée l'an dernier à tous les colonels et aux généraux commandant des divisions.

— Qu’est-ce que cela me fait cette circulaire ?

— Lis tout de même.

Micheline prit Je journal que lui tendait sa méchante sœur,*ct elle lut la pièce suivante avec un calme douloureux :

« Messieurs, l’expérience a démontré l’insuffisance des j> prescriptions réglementaires en vigueur concernant les » conditions et justifications imposées aux officiers qui » désirent obtenir l’autorisation de sc marier.

» Dans le but de faire cesser les graves inconvénients » auxquels cet état de chose donne lieu, tant pour l’armée » que pour les officiers eux-mêmes, j’ai arrêté les dispo- » sitions suivantes, qui ne sont, d’ailleurs, que la consé- » quence des prescriptions du décret du 16 juin 1808, de » la loi du 11 avril 1831, sur les pensions, de celle du 19

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» mai 1834, sur l’état des officiers, et de l’avis dn conseil » d’État du 16 mars 1836 :

» 1° Les officiers de tous grades el de toutes armes ne «pourront obtenir la permission de se marier qu’autant » que la personne qu’ils rechercheront leur apportera en dot » un revenu, non viager, de 1,200 fr. au moins. •

» 2“ Toute demande d’un officier tendant à obtenir la » permission de se marier, devra être trausmise au mi- » nistre de la guerre par la voie hiérarchique.

» 3° Chaque demande sera accompagnée;

» 1° D’un certificat constatant l’état des parents de la fu- » turc, le soin, la réputation dont eQe jouit, ainsi que sa » famille, le montant et la nature de la dot qu’elle doit » recevoir et la fortune à laquelle elle peut prétendre : ce » certificat sera délivré par le maire du domicile de la » future et approuvé par le sous-préfet de l’arrondisse- »> ment;

» 2° D’un extrait du projet de contrat de mariage, re- » latant l’apport de la future.

» 4° Le chef de corps, le maréchal-de-camp subdivi- » sionnaire et le lieutenant-général divisionnaire devront, » en transmettant la demande, y joindre leur avis motivé » sur la moralité de la future épouse, sur la constitution » de sa dot et sur la convenance de l’union projetée. A » cet effet, ils devront recueillir, par l’intermédiaire de » l’autorité militaire du domicile de la future, et donner « des renseignements analogue^à ceux que doit consta- » ter l’autorité civile.

» Les demandes d'officiers de troupes employées dans » un service spécial, sans cesser d’appartenir à leur » corps, seront accompagnées, en outre, de l’avis motivé » du chef de ce service.

f.E CAPITAINE SAUVAGE

» 8° Lorsque la future résidera dans une division autre » que celle du fulur, le lieutenant-général de cette der- « nière division se concertera avec celui de l’autre division, pour obtenir les renseignements indiqués plus

* haut.

» Dans fous les cas, les documents qu’aura obtenus V l’autorité militaire devront être transmis au ministre,

» en même temps que la demande à laquelle ils se ratta- » cheront. ;

» 7° Dans le mois de la célébration du mariage, l’offi- » cier fera parvenir, par la voie hiérarchique, au ministre » de la guerre, un extrait du contrat de mariage, en ce » qui concerne l’apport de sa' femme, délivré par le no- » taire dépositaire de l’acte.

» 8° Les permissions de mariage qui auront été obte- » mies ne seront valables que pendant six mois h partir » de leur date, sauf au titulaire en demander le renou-

vellement, s’il y a lieu, par la voie hiérarchique.

» Cette dernière demande indiquera les rectifications » que devraient subir les premiers renseignements four—

* nis, et dont, suivant la nature, il serait justifié dans la » forme voulue.' v -

»9° Les officiers qui auraient contrevenu aux prescrip- » tions ci-dessus, ou produit sciemment des pièces' dont x l’énoncé serait reconnu inexact, encourraient une peine » Sévère, conformément à la législation en vigueur.

» 10° Ces diverses dispositions, qui abrogent les circu- » laires ou décisions des 10 août 1808, 18 février 1815, » 23 novembre 1817 et 30 mai lftl8, sont applicables à » l’intendance militaire, ainsi qu’aux officiers de santé » et d’administration. Les chefs de service se conforme- » ront à ce qui est prescrit ci-dessns aux chefs de corps,

LE CAPITAINE S Alt Y ACE. 3SÎ5

» elles Intendants divisionnaires aux règles tracées aux » généraux commandants.

» Le ministre secrétaire d’Etat' au département de -» la guerre, ■’.-■■ ■■ -

Micheline pâlit. y

— Ah! malheureuse que je suis! s’écria -t-el le, je suis perdue. Quoi ! vous saviez tout cela et ne me disiez rien ! Ah! vous êtes bien méchants! Ne pouvjez-vous m'instruire plus tût ! vous m’eussiez évité bien des douleurs!

— Comment cela? demanda Isidore. • -, .

— Pauvre petite, fit Zoé, tu méconnais nos bonnes intentions. Nous voulions retarder ton chagrin.

— C’est cela-! Nous disions!: Tiens ! le plus tard sera le

mieux, elle- le saura bien assez tôt. Pourquoi'lroubler ses rêves de bonheur? . • . , .

— Je vous pardonne, reprit doucement la pauvre Micheline; sans vous en douter vousuvezété bien cruels. Si vous saviez tout ce que j’avais rêvé de bonheur. Si vous saviez combien depuis neuf ans j’avais caressé l’avenir! J’avais fait de si beaux projets !

— Pauvre petite, va ! ,

— Je rendais mon pauvre Joseph si heureux. D’abord, j’exigeais qu’il restât soldat. 11 me semblait qu’en exigeant cela de lui,, nombre de son père qui est au ciel m’aurait souri de joie.

— « Du haut du ciel, ta demeure dernière, sous-intendant, tu dois être content, » ricana Isidore en paraphrasant deux vers célèbres de Michel et Christine.

< — Oui, il eût été content, répondit naïvement Micheline qui n’aperçut pas la raillerie, pauvre monsieur Sauvage !

HaC

— Bon, je te conseille de te plaindre ! ajouta te garnement.

— Non, je ne le plains pas, reprit Micheline qui ne pouvait plus modérer son chagrin, la mort est ta fin de toutes les douleurs ; heureux les justes qui quittent la terre pour aller s’asseoir près de Dieu î

Mademoiselle Zoé fît le signe de la croix.

— Petite sœur, dit le cynique Isidore, c’est bien vrai ce que tu dis là; mais, mon cher ange, il faut y regarder deux fois avant de mourir, vois-tu. Ou il n’y a pas tant de justes comme on veut bien le dire, ou ce doit être diablement difficile de trouver de la place à la droite de Dieu, à moins d’avoir fait retenir une place d’avance.

— Ne blasphème pas, Isidore, cria Zoé d’une voix stridente, c’esf inutile, ne blasphème pas.

— Et toi, ne beugle pas comme un singe qu’on écorche ! Que tu ressembles à une guenon comme visage, rien de mieux; ce n’est pas ta fante, tu es venue au monde comme ça; mais dispense-toi d’imiter le chant de ce gracieux animal, ça te nuirait pour faire un riche mariage.

Zoé en colère répondit avec aigreur, Isidore riposta. Pendant la dispute, Micheline, en proie à une profonde douleur, Micheline priait.

Isidore et Zoé se maltraitaient toute la journée, mais leurs querelles ne duraient pas longtemps. Par un effet assez singulier, les deux drôles n’étaient jamais plus unis que lorsqu’ils s’étaient bien injuriés.

De même que deux chiens qui se battent, se séparent et font cause commune contre l’ennemi, Zoé et Isidore se lâchèrent quand ils virent leur sœur ne plus pleurer.

— Console-toi, dit le frère.

— Ne pleure plus, ma belle petite, fit mademoiselle Zoé; sèche tes larmes.

— C’est ce que j’ai fait, répondit la bonni Micheline, et elle ajouta: J’ai bien le temps, je pleurerai ce soir, et demain, et toujours, hélas !

— C’est gentil, ça, ma fille, de mettre quelques larmes de côté; si on en a besoin plus tard, on est bien aise de les trouver.

— Tais-toi donc, Isidore, fit Zoé ; tu es insipide avee tes sottes plaisanteries.

— Il ne plaisante pas, dit la fiancée de Joseph qui ne pouvait supposer que son frère méconnût sa douleur et s’en moquât; il ne plaisante pas, je serais bien malheureuse si je n’avais plus de lamie», ça soulage tant de pleurer!

— A La bonne heure ! Cette Zoé prend tout de travers, la vilaine !

— Mais, dites-moi, mes bons amis, demanda Micheline, dites-moi pourquoi on a failcetle circulaire maudite?

— Comment, pourquoi?

— Oui, qu’est-ce que cela peut lui faire, au ministre, que je sois riche on pauvre, puisque Joseph m’aime ainsi?

— Ah! cela lui fait beaucoup, à ce bon ministre; il est le père de l’armée française, répondit Isidore,

* — Cela n’est pas une raison.

— - Si, ces lois qu’il rappelle sont fort sages.

— Elles sont bien cruelles.

— Cruelles, mais sages. Je vais t’expliquer cela, parce qu’on est toujours mauvais juge dans sa propre cause.

— Je t’écoule, mon frère. > -*

— Tiens, aujourd’hui tu es pauvre, ça ne fait rien à

. I.E C A PITAfNE SAUVAGE

personne ; mais suppose que tu aies épousé Joseph il y a deux ans et qu’il sait mort en Afrique ou ailleurs. *

. — Eh bien ! • . '

’ — Te voilà sans ressources, sans pain, obligée de courir le cachet pour vivre. •:

Cela n’a rien de déshonorant. • • ' .

— Sans doute, mais le gouvernement ne "veut pas que la veuve d’un officier soit dans une condition humiliante.

— Le travail n'est jamais humiliant.

— Mais, entêtée, comprends-moi donc. Puisque pour te faire comprendre il faut entrer dans le champ des suppositions, admets que tu ne saches pas jouer du piano, que ferais-tu ?

— Je coudrais, je broderais.

— Oui, voilà une jolie posture pour ta femme d’un homme qui a versé son sang pour la France.

— Est-ce à dire que parce que mon mari serait mort pour son pays on doive me laisser sans pain?

— Bien, tu es tout à fait dans la question. Les veuves d’officiers n’ont une pension que lorsque leurs maris ont fàit trente ans de service. Qui peut se vau'er de vivre trente uns? un curé n’oserait pas, à plus forte raison un soldat. Eh bien ! je te le répète, la France ne veut pas qu’on puisse voir une fepime tendant la main, dire:

« Donnez-moi du pain pour l’aniour de Dieu, je suis la veuve d’un officier mort au champ d’honneur. »

— Dans un cas ordinaire, je comprends cela, dit Mieheline, qui cherchait bien inutilement à plaider pour son honneur; mais Joseph est riche; s’il mourait, il me laisserait son bien : et d'ailleurs, s’il mourait, je n’aurais plus besoin de rien, je ne lui survivrais pas.

— C’est très-gentil, ça, reprit fsidore; mais le ministre

de la guerre ne. peut pas entrer dans tout ça. Joseph est riche, mais il pourrait manger ce qu'il a avant de mourir.. D’ailleurs, dans l’armée, il n’y a pas deux poids et deux mesures, la discipline luit pour tous; un officier , riche ne peut pas faire ce qu’on ne permet pas à un officier pauvre. r Et puis, vois tu? il n’y a pas à lutter contre ça : c’est la loi. .. ...

-rr- Je suis bien malheureuse, dit la pauvre fille..

— Sans compter, reprit Zoé, que ce n’est pas là le seul obstacle; celte affreuse circulaire est hérissée de,désagrémqpts, elle veut tout savoir, tout connaître : « l’état des parents , le soin , la réputation dont jouit la future , ainsi que sa famille ; » c’est de l’inquisition. Sans comp-. ter que ce ministre ne se contente pas de cela, il faut encore qu’il sache bien des choses; il tient à être fixé sur la - moralité de l’épouse, sur la constitution de la dot, sur la convenance de l’union projetée. Pourquoi donc cela ?

— Parce que dans l’armée, dit Isidore, tout le monde est solidaire. Parce qu’un -officiel' n’a pas le droit de s’allier à une famille malhonnête; il ne lui est pas loisible d’épouser une femme dont la conduite n’aurait pas été irréprochable, son indignité tacherait tout le monde. La femme d’un homme qui porte l’épée est comme celle de César, elle ne doit pas être soupçonnée.

— Je commence à comprendre, fit Zoé.

— Ah ! reprit Micheline, je trouve bien juste, bien naturel qu’on exige de la femme qui a l'honneur d’épouser un soldat toutes les garanties de loyauté et d’honnêteté, comme disait mon frère, tout le monde est solidaire dans l’armée; mais, je le répète, les conditions de fortune exigées par* la loi me semblent une chose barbare. Donc un .. militaire, touché par la vertu d’une fille pauvre, nepour-

ra l’épouser : voilà qui est bien barbare, vraiment, non pour la jeune fille, mais pour l'homme qui l’aime.

— Il y a encore une chose à dire, reprit Isidore, c’est que si un officier sans fortune avait le droit d’épouser une femme pauvre, il lui arriverait une chose assez désagréa* ble, il ne pourrait pas la nourrir.

— Hélas! tout ceci est vrai, murmura Micheline, je n’y avais jamais songé. Allons, il faut se résigner; que Dieu, qui est la bonté suprême, m’en donne la force.

— Dieu n’abandonne jamais son serviteur, fit mademoiselle Zoé.

— Mais, sacrebleu ! j’y songe, s’écria Isidore, si véritablement Joseph t’aime, il y a uué chose bien simple à faire.

— Laquelle?

— Est-on sot, fout de même, de se désoler avant d’avoir réfléchi !'

— Parle vite, je t’en prie.

— Tiens, ma petite Micheline, c’est si bête que vraiment j’ai honte de ne pas avoir trouvé cela tout de suite.

— Tu me fais mourir.

— Patience, que diable !

- — Micheline a raison, nous sommes sur le gril ; en finiras-tu aujourd’hui ou demain ?

— Vous allez vraiment rire. Joseph ne peut pas se marier parce que Micheline ne réunit pas les conditions nécessaires à la femme d’un soldat ; eh bien, que Joseph donne sa démission, ce n’est pas plus malin que ça.

— Mais c’est vrai î s’écria Zoé étonnée, c’est vrai, je n’avais pas songé à cela. Ah ! Isidore a raison, quand on a du chagrin, on ne pense jamais à rien. Embrasse-moi,

bonne petite sœur, tu vas être heureuse ; Joseph t'aime assez, n'est-ce pas, pour te faire un si léger sacrifice?

— Plus le sacrifice sera grand, plus Joseph sera heureux de le faire, dit Isidore.

— Ah! mes bons amis, dit Micheline en pleurant, combien vous êtes bons de vous intéresser ainsi à mon bonheur !

— Ne sommes-nous pas tes meilleurs amis'*

— Comme j’ai souffert en lisant ce journal !

— Et moi qui ai eu la sottise de te le montrer ! O avais-je la tête ?

— Tu es une sotte bête, Zoé ! Je te l’ai dit cent fois pour

une. •

— Et toi, Isidore, tu es grossier comme du pain d’orge.

— Mes bons amis, ne vous querellez pas, je vous en supplie, je suis si heureuse, si vous saviez!

— Tu as raison, il faut que la gaieté règne dans notre pauvre demeure.

— Moi, dit Zoé, je ne me réjouirai que lorsque j’aurai vu Joseph, que je l’aurai entendu te dire : « Micheline, je quitte tout pour m’occuper de votre bonheur. » C’est que les hommes sont bien perfides ! En vérité, je ne serai heureuse qu’en vous voyant sortir de l’église.

, — Ne te tourmente pas, ma bonne sœur, je suis sûre de Joseph, te dis-je.

— Je ne dis pas le contraire, mais enfin, il y a si longtemps qu’il est parti. Un soldat, cela oublie vite, et puis, comme il a juré à son père de ne quitter le service que lorsqu’il serait devenu capitaine...

— Je connais Joseph, interrompit Isidore : son amour

pour Micheline passera certainement avant une promesse faite en l’air à un vieux fou.

— Il a juré cela? demanda avec effort la pauvre torturée, il a juré cela ?

— Je l’ai toujours entendu dire.

— Moi aussi, mais qu’est-ce que cela fait?

— Vous ne connaissez pas Joseph Sauvage, continua Micheline; aucune puissance humaine ne saurait l’empêcher de tenir une promesse sacrée. Si, ce qui n’est pas possible, Joseph avait une défaillance, si une hésitation pouvait traverser son cœur, je serais lù.

— Toi, Micheline?

— Moi, oui, mon frère.

—'Mais alors...

— J’attendrai, dit froidement la jeune fille.

— Mais à force d’attendre, ma pauvre Micheline, tu finiras par devenir une vieille fille comme moi.

— Un peu de patience, ma bonne sœur, dit en souriant Micheline, un peu de patience, nous deviendrons de jeunes femmes.

— L’effrontée ! s’écria Zoé quand Micheline fut entrée dans sa chambre; non, je ne deviendrai pas une jeune femme, je ne suis pas à me consumer, moi, en attendant un mari.

— Tu as raison, répondit Isidore, les mar's sont trèsverts cette année.

Micheline voyait souvent le bon abbé de Larty, Elle lui raconta ses nouvelles douleurs causées par la circulaire du ministre. Le jeune prêtre ne chercha pas à consoler la future de Joseph, mais il se mit en campagne et supplia Monseigneur de l’aider à faire avoir de l’avancement à Joseph.

Monseigneur s’employa très-activement; malheureusement le lieutenant Sauvage n’avait pas encore le temps voulu pour passer à un grade supérieur au sien.

Micheline attendait, patiente et résignée, lorsque Joseph l'informa de son retour.

Malgré la joie qu’elle ressentit de celte nouvelle, mademoiselle Michel éprouva un serrement de cœur qu’elle ne put comprimer.

Il lui semblait qu’un obstacle plus invincible que les autres se dressait entre elle et lui, et ce retour, qui jadis l’eût comblée de bonheur, jetait le trouble dans son aine.

il avait suffi de prononcer le mot « argent » pour altérer cette immense et prodigieuse affection qqe rien n’avait pu atteindre jusque-là.

Quand Joseph lui avait dit la première fois ;

« — Mon père ne consentira jamais à demander ta main- »

La jeune fille avait répondu tranquillement :

® Espérons. »

Lorsque, plus tard, le mariage ébauché s’était rompu par suite de l’obstination qu’avait mise son fiancé à refuser sa dot, elle avait dit avec le même calme :

« Espérons. »

Empêchements, encombres, obstacles, contrariétés de tout genre, rien n’avait pu troubler la sérénité de ce cœur pur dans lequel la religion avait semé la foi et l’espérance. Le jour où, devenue pauvre, on était venu lui dire qu’elle ne pouvait épouser Joseph parce qu’elle n’avait pas d’argent, au lieu de répondre comme à l'ordinaire :

u — Espérons dans la bonté de Dieu. *

Elle s’était tue. Elle avait pleuré en silence sur son

bonheur perdu, et elle avait cherché la résignation dans la prière et dans l'accomplissement du devoir.

■ Ah! la pauvre vieille fille, que ne s’était-elle pas dit à elle-même ? Elle avait accumulé tous les raisonnements possibles, et les avait héroïquement torturés pour les besoins de sa cause.

Souffrir sans se plaindre, c’est déjà bien beau; mais chercher des arguments pour se convaincre qu’on a tort de souffrir, n’est-ce pas le sublime dans la vertu ?

t Après tout, se disait la vaillante fille, quand j’épouserais Joseph, serais-je plus heureuse? Son amour ne m’a-t-il pas donné tout le bonheur qu’on puisse envier’ Depuis dix ans qu’il est parti, n’ai-je pas occupé toutes ses pensées? Son image est-elle sortie de mon cœur? Son souvenir ne m’a-t-il pas donné toute la félicité qu’on puisse rêver? S’il me conduisait à l’autel, ma joie seraitelle plus grande que celle que j’éprouvai, il y a deux ans, à son arrivée, et à celle que j’éprouverai à son retour? Non, j’ai eu ma part de bonheur, urte part plus grande que je ne la méritais. Me plaindre serait de l’ingratitude envers Dieu, qui tient ma destinée. »

Joseph arriva et trouva la bonne Nanie qui lui raconta les événements qui, depuis son départ, avaient changé si complètement le sort de Micheline.

La bonne vieille raconta toutes les versions qui avaient circulé par la ville, si bien qu’il fut impossible à Joseph de démêler quelque chose de sensé au milieu du galimatias étrange de la vieille.

Désirant éclaircir ce mystère, le jeune officier alla trouver son vieil ami, M. l’abbé de Larty. Le bon prêtre lui sauta au cou et l’embrassa tendrement.

— Mon bon Joseph, s’écria-t-il, Dieu soit loué. J’avais, ma foi, bien peur de ne plus te revoir.

— Pourquoi cela, bon abbé ?

— Je ne sais, j’avais de mauvais pressentiments pendant tout le temps qu’a duré cette vilaine campagne.

— Comment! comment! fit Joseph en souriant, qu’appelles-tu une vilaine campagne, monsieur l'abbé, je le prie ? N’es-tu donc plus un prêtre catholique, apostolique et romain, pour appeler vilaine campagne une guerre contre les infidèles, et depuis quand te permets-tu de croire aux pressentiments? Je croyais que c’élait un péché de croire afix pressentiments.

Le prêtre fronça les sourcils, prenant la gaieté de Joseph pour une raillerie de militaire. Il éprouvait deux sentiments bien différents : il pensait, dans son honnête naïveté, avoir mérité les reproches de son ami, et il savait mauvais gré à celui-ci de les lui avoir faits.

— Tu as raison; dit-il, j’ai tort. Le juste pèche plus d’une fois en un jour, et malheureusement je ne suis pas un juste.

— Bon ! tu vas te calomnier.

— Cependant, s’il m’était permis d’atténuer mes torts, je dirais qûe tout en me réjouissant de voir une guerre dont le résultat sera, je n’en doute pas, de porter les lumières de la foi chez un peuple infidèle, j’eusse préféré la voir sè propager par un autre moyen. J’aurais voulu que la foi fût implantée par des soldats de la foi. J’aurais voulu que la branche d’olivier remplaçât les baïonnettes ; que la voix de l’apôtre rendit inutile la voix du canon. Le sang des soldats rougît la terre, le sang des martyrs la lave et la féconde.

— Ne vas-tu pas te défendre ? demanda Joseph étonné

et fort ennuyé d’avoir donné sottement motif A cette discussion.

— Je ne me défends pas, je m’accuse.

— Par exemple!

— Oui, j’avoue mes torts; je sais qu’un chrétien ne doit pas écouter les voix de la nuit, qui sont presque toujours l’œuvre du mauvais esprit. Je sais que toute superstition est blâmable. Je sais qu’on ne doit croire qu’à.Celui qui est. Je sais que les pressentiments sont fils de la superstition, et cependant, malgré moi, bien que je n’aie en eux aucune confiance, ils m’ont troublé parfois. Je me disais: Pieu veut qu’on aime son frère comme soi-même, pour l’amour de lui. Peut-être veut-il m’éprouver, peutêtre veut-il qu’une voix secrète me prépare à une douleui qui me serait dure à supporter si je n’étais préparé d’avance. J’avais tort. Les pressentiments ne signifient rien, puisque te voilà sain et sauf encore une fois. Pieu- soit loué !

— Mon bon André !>

— Voyons, maintenant, parlons de toi, mon brave officier; tu es rayonnant, quoique affreusement noirci par le soleil. Çà, tu me raconteras te$ campagnes?

— Je te raconterai tout ce que tu voudras, mais pour le moment il ne s’agit pas de moi. Si tu le veux bien, nous allons parler d’elle.

L’abbé raconta à Joseph tout ce qui s’était passé.

— Hélas ! oui, dit-il en terminant, la pauvre femme est morte sans pouvoir dire son secret. Il est certain qu’elle avait caché des sommes énormes. Elle ne croyait point sa mort si proche. Pans les derniers jours elle a été en proie à une paralysie complète et n’a pu articuler une parole ou faire le moindre geste. Si bien qu’à moins d’un mi-

LB CAPITAINE SAÜVAGE 367

racle, le trésor est à tout jamais perdu et ses enfants ruinés.

— Ma foi, s’écria Joseph, pour cé qui me regarde, j’en suis fort content. Ce diable d’argent amassé par Michel m’aurait porté malheur. Dieu n’aura pas voulu que ce bien mal acquis profitât à quelqu’un.

— Nul ne peut prêter des intentions à la Providence, ni préjuger de ses décrets.

— Alors qu’appelez-vous le doigt de Dieu ?

— C’est... mais, en vérité, tu m’embarrasses.

— Parlons d’autre chose... Micheline?

— La vaillante créature donne des leçons de piano pour vivre.

Joseph devint pâle, et une grosse larme roula sur son épaisse moustache.

— Rassure-toi, mon lieutenant, s’empressa d’ajouter le prêtre, Micheline n’est pas à plaindre ; son courage, sa douceur, l’élévation de son caractère lui ont gagné tous les cœurs ; le travail est devenu un plaisir pour elle, le devoir une douce habitude. Elle l’accomplit au milieu de la sympathie de tous. Cependant son frère fait des dettes, ‘pendant que la sœur Zoé grignotte de ses dents jaunes un fromage de sous qu’elle a ramassés dans le tiroir des deux avares à qui elle doit le jour.

— André, mon bon André, viens, accompagne-moi ; allons vite, je t’en prie.

— Volontiers, cher sabreur, j’aime à voir heureux ceux que j’aime ; allons donc vite, puisque chaque minute de retard représente une douleur, et que chaque minute ga* gnée sera une joie nouvelle dans le cœur de cette digne et chère demoiselle.

L’abbé entraîna Joseph vers la rue du Maupas.

— Où allons-nous? demanda le lieutenant.

— Chez les Michel ; ne t’ai-je pas dit que leur maison avait été vendue ?

— C’est vrai.

— Ils demeurent maintenant dans la mienne, rue du Maupas, près du boulevard de la Cité.

— Je sais. Tu leur a loué cette maison ?

— Oui et non.

— Oui, ou non ?

— Mon Dieu, je n-’avais pas de locataire, la maison se détériorait, alors je les ai priés de l’habiter; elle me rapportait quatre h cinq cents francs par an ; il y en a trois qu’ils l’habitent, lu vois que ce n’est pas une grande affaire.

— L’abbé, s’écria Joseph en serrant le bras du prêtre, que le diable me brûle si je ne te donne pas deux mille f'ancs pour tes pauvres !

— Tu feras bien, et je l’avoue que j’y comptais ; cepen-

dant, ce n’est pas une raison pour jurer comme un soudard que tu es. .

Par bonheur, Micheline était seule quand les deux amis arrivèrent.

Joseph se jeta à son cou et l’embrassa tendrement. Comme M. de Larty s’était retiré dans le salon où il affectait de regarder des gravures encadrées représentant h Retour de l’armée et la Malédiction d'un père, Joseph le rappela :

— Eh ! l’abbé, pourquoi t’en vas-tu? Tu peux revenir, va, nous n’avons rien à nous dire de secret. Ne sais-tu pas ce que nous pensons et ne peux-tu l’écouter?

— Restez, je vous en prie, dit Micheline.

— Vous êtes de braves enfants, répondit l’abbé ; je

reste et je vous écoute, mais faites comme si je n’étais pas là.

— Me trouves-tu bien changée ? demanda Micheline en serrant la main de son fiancé.

— Pour moi, tu ne peux changer, répondit le soldat d’Afrique.

— Je te trouve bruni, mais cela te va bien ; tes yeux paraissent plus bleus et plus clairs, on lirait presque au fond de ton cœur. i

— Ne sais-tu pas ce qu’on y verrait ?

— Si vraiment.

— Comment, ma pauvre Micheline, tu as tant souffert et tu ne m’as pas écrit tout cela !

— Pour quoi faire ?

— Mais pour que je puisse pleurer.

— Un soldat pleurer !

— C’est vrai, je n’y pensais plus.

Les deux amoureux passèrent ainsi trois heures à ne rien dire ; ils avaient tant de choses à se raconter.

L’abbé de Larty s’ennuyait fort. Volontiers il aurait quitté ce couple prêt à s’unir, mais il connaissait trop bien Zoé et son frère pour ne pas savoir qu’ils feraient un crime à leur sœur d’étre restée seule avec Joseph. Il se résigna avec peine, mais il se résigna.

Enfin Isidore et Zoé parurent. Ce fut à qui des deux ferait le plus d’amitié au fils du sous-intendant.

Les questions s’entre-choquèrent avec une rapidité effrayante. Il faut avoir habité la province pour savoir topt • ce qu’on peut demander en cinq minutes.

Joseph répondit comme il put et prit coDgé de ses anciens voisins.

— Nous te reverrons, n’est-ce pas ? demanda Isidore Michel.

— Demain, à dix heures, je serai ici, répondit gravement Joseph. J’ai à vous entretenir d’un sujet qui nous intéresse, Micheline et moi.

— Connu, fit Isidore.

— Ce n’est plus qn mystère, murmura mademoiselle Zoé.

— En effet, dit M. de Larty, Joseph veut vous prier de vouloir bien, en votre qualité, d’ainé, fixer vous-même le jour où il aura l’honneur de donner son nom à votre sœur.

Micheline se sentit pâlir.

Zoé se sentit jaunir; quant à Isidore il dit d’un air dégagé :

— Je suis aux ordres de Joseph; qu’il vienne quand cela lui plaira, il sera toujours le bienvenu dans notre famille.

Le lendemain, l’abbé et l’officier ne se firent pas attendre.

Ce fut le prêtre qui, par convenance, crut devoir porter la parole.

— Monsieur Isidore, dit-il, et vous mademoiselle Zoé, vous représentez par votre âge le 'père et la mère que Micheline a perdus...

— Notre tendresse pour Micheline est profonde, interrompit mademoiselle Zoé.

— Allons, allons, fit Isidore, ne commence pas à poser

et laisse parler M. de Larty. »

— Ce que j’ai à vous dire, cher monsieur Isidore, continua le prêtre, vous le savez aussi bien que moi ; il s’agit d’un mariage projeté depuis bien longtemps, et qui, après quelques péripéties, âvait fini par obtenir l’adhésion de ceux qui ne sont plus.

— Certainement, balbutia Isidore qui voulait faire un discours, croyez bien... que j’apprécie... naturellement...

• très-bonoré... Voyons, parle donc Zoé, puisque tu parles si bien.

— Il n’y a pas besoin de discours, fit Zoé, nous n’avons ni le droit ni la volonté d’empêcher Micheline de se marier; nous remercions Joseph de sa déférence pour nous, et nous faisons des vœux pour leur bonheur.

— Voilà qui est bien dit, ma chère demoiselle, c’est parler d’or.

— Monsieur l’abbé est bien honnête.

— Cette fois, s’écria Joseph radieux, j’espère que nous n’aurons plus aucun obstacle à aplanir. Ma chère Micheline, pauvre chère enfant, si nous sommes heureux, il faut avouer que cela n'aura pas été sans peine, enfin !

Micheline ne répondit pas; de grosses larmes coulaient le long de ses joues; mais comme son visage était tourné éontre le jour et qu’elle n’avait pas poussé un soupir. Joseph et l’abbé de Larty n’avaient pas remarqué sa douleur-, Zoé et Isidore avaient fait semblant de ne la point remarquer.

Quand Joseph se retourna croyant voir la figure de sa * . fiancée s’épanouir de bonheur et qu’il y vit les traces du chagrin qu’elle ressentait, il éprouva un serrement de cœur indéfinissable.

On a d’autant plus peur qu’on ne connaît pas le danger. . -

Joseph avait cru que nulle puissance au monde ne pourrait désormais le séparer de celle qu’il aimait, et tout à coup il perdait cette chère illusion. Un monde de pensées agita son cerveau ; le résultat des mille réflexions

qu’il lit en dix secondes fut celui-ci : « Micheline ne m’aime plus. »

Au lieu d’aller à sa fiancée, il se laissa choir sur sa chaise.

— Mes chers enfants, demanda l’abbé, qu’est-ce que cela veut dire?

— Cela veut dire, mon pauvre ami, fit le lieutenant, que les absents ont toujours tort. C’est une bien vieille histoire î mon absence a été trop longue, je le sais bien; malheureusement je ne pouvais revenir lant qu’on tirait là-bas un coup de fusil. Pendant ce temps, Micheline m’a oublié, ou en aura aimé un autre; c’est la destinée des soldats de retrouver leurs fiancées changées ou infidèles.

— Oh ! Joseph, s’écria Micheline, peux-tu bien parler ainsi ?

— Mais alors, chère bien-aimée, pourquoi ces larmes, pourquoi cette douleur ?

— Parlez, mon enfant; Joseph a raison, parlez, de grâce, parlez vite.

—t Ah ! s’écria Micheline en laissant éclater les sanglots qu’elle menait depuis l’arrivée de son amant, ah ! je vois bien que vous ne connaissez pas la circulaire !

— Quelle circulaire ?

— Celle du ministre de la guerre.

— De quand ?

— De mil huit cent quarante-trois.

— Et que dit cette fameuse circulaire ? Parle vite, je t’en supplie, tu me fais mourir.

— Elle dit, Joseph, qu’un officier ne peut épouser une femme pauvre; voilà ce qu’elle dit, ne le savais-tu pas?

— Pauvre chère aimée ! s’écria Joseph, dont la figure s’illumina de joie, comme tu m’as fait peur ! Je ne savais

plus où j’en étais. Je crois que de ma vie je n’ai tant souffert. Voyons, mon cher cœur, maintenant que le nuage est passé, explique-toi vite. Qu’est-ce que tu nous racon tes-là?^

— Mais je crois m’être bien expliquée, reprit Micheline, un peu remise par le calme de Joseph ; Isidore et Zoé savent bien ce que je veux dire, puisque ce sont eux qui m’ont avertie du danger.

— Moi, j’avoue que je ne comprends rien à toutes ces complications, ditM. de Larty. Pour Dieu, veuillez m’expliquer ce que tout cela veut dire?

— C’est vous qui avez fait lire cette circulaire à Micheline? demanda Joseph en se tournant d’un air soupçonneux du côté d’Isidore.

— Mais sans doute, c’est nous, répondit celui-ci ; c’était notre droit et notre devoir.

— Plus tard, ma sœur aurait pu nous en vouloir de ne l’avoir pas éclairée touchant cette obligation, fit Zoé.

— Pour Dieu ! reprit M. de Larty, expliquez-moi donc cet impénétrable secret.

— C’est fort simple, reprit Joseph ; la loi veut que la femme d’un officier ait une rente, 1,200 francs, je crois, qui la mette à l’abri du besoin. Il ne faut pas que, lors- « qu’un soldat meurt, sa femme soit sans pain et qu’elle aille tendre la main, en disant : Ayez pitié de la veuve d’un officier français.

— C’est fort sage, dit le prêtre.

— Sans doute, continua Joseph. Le ministre rappelle souvent aux chefs de corps et aux généraux divisionnaires les dispositions de la loi; c’est là la circulaire dont Micheline voulait parler.

— Je comprends maintenant.

— Aussi sage que soit cette loi, continua Joseph, elle a causé bien des tristesses. Quand un officier sans fortune aime une jeune fille pauvre, sa destinée est bien triste. Heureusement, nous ne sommes pas dans cette situation. Il faut une dot à Micheline, Micheline aura une dot.

— Comment cela?

— Ah ! c’est bien simple. Depuis la mort de mon père, j’ai une somme de 2o,000 francs placée chez lesTamaud, je n’ai pas même touché les intérêts. Avec cet argent, je vais acheter une terre ou une maison au nom de Micheline. De cette façon, sa dot sera constituée.

— Ah! c’est très-bien, s’écria Zoé, tout sera pour le mieux, je suis bien contente, car je ne croyais pas qu’on pût se sortir de là avec une supercherie aussi simple.

Joseph rougit au mot de supercherie, et répondit à l’abbé de Larty qui l’interrogeait du regard :

— Il n’v a ici aucune supercherie, puisqu’on ne trompe personne. La loi n’a pu vouloir que la femme d’un militaire fût riche, elle a voulu qu’elle/ût à l’abri du besoin, et voilà tout. Elle demande I,2(i0 francs de rente, mais «elle ne demande pas où on les a pris.

— Je crois que vous vous trompez, dit Zoé, la loi demande, outre l’argent, une moralité très-grande. Elle désire que la future possède, ainsi que sa famille, une réputation sans tache. Lisez plutôt, monsieur l’abbé.

Et la méchante fille passa la circulaire au prêtre, qui la lut à haute voix avec un désappointement visible.

— Je sais ce que j’avance, s’écria Joseph, je ne comprends pas votre persistance. Je suis un honnête homme, vous le savez, je me fais fort d’obtenir l’autorisation sans

déguiser la vérité. Voyons, mon cher abbé, dis-nous ton opinion.

— Je suis peu versé 4ans la loi humaine, dit avec effort M. de Larty.

Notre persistance avait un bon motif, fit Zoé qui rayonnait; mais vous êtes bien libre d’agir comme vous l’entendrez.

Il se fit un grand silence. Micheline se leva et dit d’une voix calme :

— Joseph, mon cher Joseph, il y a une dizaine d’années, tu refusas de m’épouser parce qup mon père voulait me donner une dot considérable ; tu ne voulais pas de notre argent, et mon père ne voulait pas te donner ma main sans que tu ne prisses ma fortune. Aujourd’hui les rôles sont changés : tu es riche, et je n’ai plus rien.

— Que dis-tu là?

— Ne crains rien ; je ne suis pas aussi fière que tu l’étais alors. J’avoue hautement que j’accepterais sans honte la dot que tu veux me donner. Ce que j’aurai i.e sera-t-il pas à toi comme mon cœur et mon amQur?

— Quel roman? murmura Zoé.

— Si je refuse, c’est que, même pour notre bonheur, et quel que soit notre droit, nous ne devons pas mentir. Nous nous aimons trop pour mettre un mensonge entre nous, et arriver au but de nos désirs par une supercherie indigne d’un soldat et d’une honnête fille.

— Mais tu ne comprends pas ! s'écria Joseph.

— Ai-je compris, monsieur l’abbé? demanda Micheline.

— Vous ôtes une sainte et digne fille, mon enfant, dit le prêtre en essuyant une larme, Dieu vous bénira.

— Eh bien! reprit Joseph, qu’à cela ne tienne, je donnerai ma démission.

— A la bonne heure! dit Isidore, voilà qui est parler carrément.

— Ça lève toutes les difficultés, fit mademoiselle Zoé.

— Dieu m’a entendu, murmura l’abbé.

Micheline, à bout de forces, retomba sur sa chaise en s’écriant :

— Mon Dieu, ayez pitié de moi, je suis bien malheureuse !

— Quoi ! mon enfant, que dites-vous? demanda l’abbé en s’approchant d’elle affectueusement; n’avez-vous pas compris? Joseph abandonne l’état militaire. 11 a largement payé sa dette à la patrie! Aujourd’hui, Dieu merci ! les guerres sont finies. 11 est vrai qu’il pourrait attendre dans le repos que ses services soient récompensés, mais il veut que la France lui doive quelque chose. Il a raison.

— 11 a tort, murmura Micheline.

— Voyez-vous l’ambitieuse ! fit Zoé.

— Elle veut être madame la générale, dit Isidore en ricanant.

— Non, il n’a pas tort, reprit l’abbé de Larty; Joseph est riche, son départ de l’armée fera avoir de l’avancement à quelque officier pauvre et méritant. D’ailleurs, ma chère enfant, ce n’est pas à vous à juger sa conduite et à peser sur sa volonté.

— Peut-être, dit la jeune fille.

— Micheline, reprit à son tour Joseph, je me tais depuis un instant : en vérité, je ne sais que penser. Ne m’aimestu plus, dis?

— Oh ! s’écria Micheline, peux-tu croire cela? J’ai trop

LE CAPITAINE SAUVAGE o7?

pleuré sur toi pour ne plus l’aimer. Mon amour est de ceux qui ne finissent point; je me suis vouée à toi. Depuis bien longtemps déjà, je t’ai donné toutes mes pensées.

J’ai supporté mille douleurs qui m’eussent tuée si ton souvenir n’avait pas été dans mon cœur. Pour supporter les malheurs qui m’ont accablée, je n’ai eu qu’une ressource, je me disais: « Il m’aime » et je souffrais pour l’amour de toi comme les pauvres pour l’amour de Dieu.

Ah ! j’ai passé bien des jours dans les larmes, j’ai passé . bien des nuits sans sommeil, et jamais. Dieu le sait, mon amour n’a fléchi. Mon cœur ignore les défaillances. Je n’ai eu que ton souvenir, te dis-je. Demande-le à M. l’abbé, si cent fois je ne me suis pas accusée d’interrompre ma prière pour penser à toi. Hélas! j’en étais arrivée à me faire des prières à moi, au lieu de réciter celles des livres saints. Au lieu de demander à Dieu de ne pas succomber à la tentation, de me délivrer de tout mal et de m’accorder la vie éternelle, je lui disais: « Seigneur, permettez qu’il vive, qu’il m’aime toujours, que je le revoie, et pour le reste que votre volonté soit faiteJ » Et tu dis que je ne t’aime pas!

— Quelle tirade ! dit Isidore.

— Ne m’en parle pas ! lui répondit Zoé, on dirait qu’on est à la comédie.

— Micheline, ma bien-aimée, dit Joseph, je crois tout ce que tu me dis, tu le sais bien, n’est-ce pas? Mais que veux-tu ? je n’ai pu retenir un reproche. J’arrivais le cœur radieux. Après une vie de dangers et de misère, j’espérais avoir conquis un bonheur qui semble devoir m’échapper quand je suis sur le point de le toucher. Combien de fois déjà mes espérances n’ont-elles pas été trompées? Je croyais avoir supporté la dernière épreuve, je me trom-

pais. Je suis si malheureux, que je ne sais que penser ou que croire. Pardonne-moi d’avoir dopté de toi.

Zoé se pencha vers son frère et lui dit à l’oreille, mais de façon à être entendue du prêtre et du soldat :

— Vraiment, c’est indigne de faire ainsi souffrir un si brave garçon.

— Dans le désert, continua Joseph, j’ai vu souvent de pauvres soldats mourant de soif et de fatigue. Une fièvre étrange s’emparait de leur imagination; ils croyaient voir près d’eux un lac aux ondes pures, entouré d’arbres et de fleurs. Us nous le montraient, et leur conviction était si grande, qu’ils finissaient par nous persuader. Nous nous pressions aussi d’atteindre ces eaux bleues et salutaires, ces rives bénies. Hélas ! à mesure que nous approchions, ondes, arbres et fleurs disparaissaient. à nos yeux désespérés. Les savants expliquaient ce phénomène étrange : c’était, disaient-ils, un effet particulier de la réfraction des rayons lumineux, je ne sais plus au juste.

— Le mirage, parbleu, fit Isidore, c’est connu.

— Je ne sais, continua Joseph, et d’ailleurs, peu m’importe. Ce phénomène, qui jetait tous mes compagnons d’armes dans un douloureux étonnement, ne produisait aucun effet sur moi, qui ai vu si souvent le bonheur que je croyais toucher disparaître à mon approche.

— Vous n’aviez peut-être pas aussi soif que les autres? dit mademoiselle Zoé avec une feinte bonhomie.

Joseph ne répondit pas. L’abbé de Larty rompit le premier le silence :

— Mademoiselle, dit-il sévèrement à Micheline, je vous connais assez pour savoir que vous êtes incapable de commettre une mauvaise action sans avoir, pour la légitimer, une raison respectable. Cependant, devant le chagrin de

Joseph, que j'aime comme un frère, je me crois le droit de vous demander les motifs qui vous forcent à lé désespérer. Voulez-vous me les dire?

— Si vous m’y forcez, je ferai cette confidence â vous, mais à vous seul.

— Je ne vous y force point, répondit l’abbé, mais je vous supplie, au nom du devoir, au nom de la religion, qui ne permet pas qu’on mette la douleur et l’amertume dans le cœur de ceux qui vous aiment.

Joseph entraîna Zoé et son frère dans une chambre voisine.

— Parlez, mon enfant, dit l’abbé, je vous en conjure.

— Mon père, répondit Micheline, je crois que j’accomplis un grand sacrifice; je retarde, je brise peut-être la joie espérée de toute ma vie. Mon cœur me crie que j’ai tort, ma conscience me dit que j’ai raison. M. Sauvage, avant de mourir, a fait promettre à Joseph de ne quitter le service que lorsqu’il serait capitaine; Joseph a juré d’aeçomplir cette volonté.

— Qui vous à dit cela?

— Je le sais.

— Joseph ne m’a jamais parlé de cette promesse ; ü ne me cache rien.

— Joseph l’a promis ; je l’aime trop pour permettre que, par amour pour moi, il viole la foi jurée.

L’abbé de Larty se prit à réfléchir. Il tenait sa tête dans ses mains et priait le ciel de l’éclairer en cette conjoncture.

— Mon enfant, dit-il après un instant de méditation, je vais, si vous le permettez, questionner Joseph touchant celte promesse.

— Je vous supplie de n’en rien faire.

— Avant tout, reprit le prêtre, le -bon M. Sauvage voulait le bonheur de son fils. Peut-être celte promesse n’a-t-elle pas l’importance que vous lui prêtez.

— On ne revient pas sur un serment fait au lit de mort d’un père.

— Sans doute, mais je veux savoir si véritablement Joseph a juré; je vais le lui demander.

— Mon père, dit Micheline en retenant le prêtre, Joseph m’aime de tout son cœur et il est écrit : « Tu ne tenteras point ton frère pour le faire tomber dans le péché. *

— C’est vrai, cela est écrit.

— Si Joseph mentait pour moi, voyez-vous, je crois qu’il m’aimerait encore; moi je l’aimerais peut-être davantage, mais lui ne s’aimerait plus. Je connais ce vaillant cœur, et je sais qu’un remords le tuerait. J’ai attendu, j’attendrai encore : Dieu et mon amour me soutiendront.

— Ainsi soit-il ! dit le prêtre en s’éloignant.

• — Eh bien! lui demanda Joseph, qui l’attendait avec anxiété, eh bien! qu’a-t-elle dit?

— Combien te faudrait-il de temps pour devenir capitaine? demanda l’abbé sans répondre à la question que lui adressait son ami.

— Pourquoi?

— Je désire le savoir.

— Six mois, un an tout au plus.

— Dieu soit loué!

— Que veux-tu dire?

— Tu vas repartir.

— Jamais !

— Micheline le veut.

— Mais c’est de la folie!

— Non, c’est de la raison.

— C’est de l’ingratitude!

— C’est de l’honnêteté.

— Je ne consentirai jamais!...

— Ami, fais encore ce sacrifice; Micheline et moi, te le demandons au nom de ton père mort.

— Je partirai, puisque vous le voulez, dit Joseph ; mais prie Dieu, mon bon André, pour que je puisse supporter cette nouvelle épreuve. Je n’ai plus ni courage, ni volonté, l’amour a usé toutes les forces de mon cœur.

— Que l’amour reste, répondit en souriant le bon abbé; on prétend qu’il fait souvent des miracles.

Huit jours après, Joseph Sauvage rejoignit son régiment.

Micheline attendit un an, puis deux, puis trois, et puis encore. Joseph n’était pas capitaine.

Enfin un jour, jour béni entre tous, il annonça sa nomination et son retour.

Isidore perdit tout espoir, mais Zoé lui rappela qu’il y avait loin « de la coupe aux lèvres. »

Comme pour justifier cette fatale prédiction, une nouvelle lettre arriva : elle annonçait la guerre d’Italie. Joseph n’avait pas fait la campagne de Crimée, il lui répugnait de donner sa démission au moment où l'on allait se battre.

Micheline pleura et pria comme elle priait depuis bien des années, mêlant, avec l’imprudence de la vertu, le nom de son amant à celui de Dieu.

La guerre était à peine commencée lorsque l’abbé de Larty reçut la dépêche suivante :

* Capitaine Sauvage blessé en pleine poitrine. Blessure dangereuse, état grave, mais pas désespéré.

» Lautreix. »

Ce Lautreix, qui signait ce télégramme, était le fils du boulanger de la rue des Combes ; un jeune homme « plein de moyens, » qui était aide-major dans le même régiment que Joseph. Il s’était pris d’une grande amitié pour le capitaine Sauvage, dont il admirait les vertus et dont il connaissait tous les secrets.

M. de Larty n’hésita pas, il apporta la dépêche à Micheline.

— Quel que soit le coup que lui portera cette mauvaise nouvelle, pensa-t-il, il vaut mieux qu’elle soit prévenue en cas de mort.

Micheline ne bougea pas.

— Je savais cela, dit-elle; j’ai rêvé de lui toute la nuit. Monsieur l’abbé, ajouta-t-elle, seriez-vous assez aimable pour me commander une voiture? lin vous en allant, vous passez devant chez Yitet.

— Que voulez-vous faire?

— Aller à la Itenaudie chercher la Manie; elle m’accompagnera.

— Où?

— En Italie.

— Y pensez-vous ?

— N’est-ce pas mon devoir?

— Allez en paix, ma pauvre en ant.

Nanie resta muette de désespoir-, la pauvre vieille écouta Micheline sans trop la comprendre. Son petit était blessé, blessé mortellement, le reste l’inquiétait peu.

— Si je veux vous accompagner en Italie, ma bonne demoiselle ! s’écria-t-elle; hélas de Dieu! je le veux bien, j’irais même toute seule. Est-ce loin ?

— Bien loin.

— Alors je vais préparer mes effets.

La Nanie revint dix minutes après, portant un paquet qui pouvait bien peser deux livres.

— Partons, dit-elle.

Pendant tout le voyage, qui fut long et pénible, les deux femmes parlèrent peu.

— Hélas de Dieu ! Seigneur Jésus, disait de temps en temps la Nanie, le bon Dieu ne ferait-il pas mieux de me prendre, moi qui ne vaux plus rien sur cette terre.

Au camp, Micheline demanda le capitaine Sauvage. On la conduisit dans une tente où Joseph était couché, encore pâle et bien faible, mais en voie de guérison, grâce aux bons soins de Lautreix.

En apercevant sa fiancée, Joseph crut 'qu’il rêvait. Quand il entendit sa voix, il devint plus pâle encore et un frissonnement parcourut tout son corps.

— Es-tu heureux de me voir? lui demanda Micheline.

— Bien heureux! répondit le blessé, oui, bien heureux, certainement ! Et toi, ma pauvre Nanie, que je te remercie !

— Il y a bien de quoi, ma foi! fit la pauvre vieille en tombant exténuée de fatigue.

Joseph mentait pour la première fois de sa vie.

Le capitaine avait quarante ans : sa figure martiale ennoblie par la pâleur était vraiment belle ; sa jeunesse avait été pure et honnête, il paraissait avoir trente-deux ou trente-trois ans.

Micheline en avait trente-sept. Ce n’était plus la blonde jeune fille du cabinet de verdure de la rue du Consulat; sa peau de blonde s’était ridée, ses yeux s’étaient éraillés dans le travail et rougis dans les larmes. Ses cheveux en repentirs disaient son âge mieux que ses rides, sa robe brune mal coupée et son chapeau de paille à rubans verts

étaient d'une forme bizarre. Cette sublime enfant était devenue une femme ridicule.

Joseph en la revoyant avait senti un battement de cœur : il ne l’aimait plus. Micheline, qui ne pouvait savoir ce qui se passait dans son esprit, lui avait dit:

— Tous nos maux sont finis, Joseph, nous allons être heureux à toujours.

Le capitaine avait tressailli ; mais comme il avait assez grand cœur pour mentir, ce soldat, il s’était mis à sourire en répondant :

— Oui, ma Micheline, nous serons heureux.

La nuit arriva; la pauvre bien-aimée voulut veiller près de son amant, la Nanie dormait suria paille.

Toute la nuit Joseph entrevit son malheur. Il n’hésitait pas à tenir sa promesse, mais il voyait avec effroi sa vie rivée à celle de cette pauvre vieille fille que son amour ne poétisait plus. Il songea à se brûler la cervelle, mais cette pensée passa comme un nuage. Le sentiment du devoir était trop ancré dans son cœur pour y laisser pénétrer une lâcheté indigne d’un homme, d’un soldat.

En se penchant pour regarder dormir la pauvre vieille Nanie, l’appareil de sa blessure se rompit, Joseph sentit son sang couler à flot.

— Ah! se dit le pauvre et brave soldat, voilà que Dieu a pitié de moi. Il est lâche de se tuer ! mais ne peut-on se laisser mourir ?

Vers trois heures du matin le docteur Lautreix entra dans la tente.

— Eh bien, mon capitaine, demanda-t-il, comment vous trouvez-vous ?

— Mieux que jamais, dit Joseph.

— L’appareil est-il solide ?

— Il ne bougera plus, répondit le blessé.

A cinq heures', Lautreix revint, Micheline sommeillait. Joseph était mort. La vieille Nanie tenait sa main encore chaude.

Ce fut une grande douleur dans le camp, tout le monde aimait le capitaine Sauvage.

— Gueux d’Autrichiens, s’écria le vieux lieutenant Dubois, qui pleurait comme un veau, vous me payerez la mort de mon pauvre capitaine !

— Ce ne sont pas les Autrichiens qui l’ont tué , mon bon lieutenant, dit Lautreix qui, en examinant la blessure et voyant tout le sang perdu, comprit le drame qui . venait de terminer ces interminables amours, non, ce ne sont pas las Autrichiens qui l’ont tué, c’est le devoir.

Micheline fit faire un torfibeau pour son amant qu’elle crut toujours fidèle. Puis elle partit, ramenant la Nanie qui était tombée dans l’enfance. Elle installa la vieille servante chez elle, et la soigna comme elle eût soigné sa mère.

Isidore se fit commis voyageur et mourut à Nantes, seul dans un hôtel, atteint d’une horrible maladie qui éloigna les mercenaires eux-mêmes de son chevet.

Zoé est dame patronnesse de l’œuvre de la Propagation des saints livres, dont l’abbé Lafaye est le président.

M. de Larty est évêque.

Micheline, après une année, a repris ses leçons de piano. Sa douleur est toujours aussi vive. Sa seule consolation est la pensée d’avoir été aimée par le capitaine Sauvage. Sa vie est admirable de dévouement pour la vieille idiote.

Aujourd’hui, Limoges est une grande ville qui a oublié celle triste histoire. Si quelqu’un demande quelle est cette

si

vieille fille ridicule, mais si douce et si bonne musicienne, on répond :

— C’est mademoiselle Michel. Elle a été très-riche autrefois. Sa mère avait enterré un trésor, et, au moment de sa mort, elle ne s’est plus souvenue de l’endroit où elle l’avait caché. Quant à elle, c’est une bien bonne fille. Elle a eu dans le temps quelque histoire scandaleuse, elle fut rejoindre un officier à l’armée; mais, que voulez-vous? à tout péché miséricorde, etd’ailleurs, une artiste n’a pas besoin d’être vertueuse.

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