S UE C.Y1MTA1NE SAUVACE
— Mais dans la province d’Oran, répondait invariablement le drôle.
Micheline tremblait comme une feuille et dévorait ses larmes
Et maintenant, pourquoi tant de cruautés ?
Pour rien.
Pour le plaisir d’être cruel. *
A Paris, la vie vous emporte. Quelle que soit la situation que l’on ail dans le. monde, la lièvre vous entraîne.
• Homme de travail ou homme de plaisir, fille de joie ou tille de larmes, grande dame ou sœur grise, tout le monde gravit avec effort en se bousculant ce petit rocher de Sysiphe qui s’appelle la journée. Tous ont un but; plaire, briller,. amasser, soulager ou ne pas mourir de faim. .
Le soir, arrivé au faite de la montagne, tout ce monde s’endort harassé de plaisir ou de douleur, ep disant:
— Comme le lemps passe vite.
Et nul ne pense à son- voisin, même à son frère. Chacun songe à reprendre des forces pour recommencer la lutte du lendemain. Dans cet amas grouillant, on trouve (le grands cœurs toujours prêts à tendre une main secourable à celui qui gravit' la montagne auprès d’eux. On y trouve aussi l’égoïsme qui voudrait voir tout ce qui l’enloure rouler au fond du gouffre pour arriver seul au sommet. Mais ce qu’on ne voit jamais au' milieu de ces vertus et de ces hontes, c’est cette Tiff reuse persécution que les gens de la province exercent sur certains des leurs pour distraire leur oisiveté.
Pourquoi ces trois êtres misérables s'acharnent* ils ainsi sur une douce et bonne Créature, dont ilsauraienltiû être fiers?
Sa vertu faisait rougir leurs vices. Et d’ailleurs , il* n’avaient rien de mieux à faire.
Pendant que la pauvre Micheline souffrait Routes les douleurs que de mauvais cœurs inventaient pour la tourmenter, Joseph Sauvage était, de son côté, en proie à bien des ennuis.
Depuis deux ans, il avait subi toutes lés servitudes dû la vie militaire, et il n’apercevait pas à l’horizon les grandeurs dont on lui avait tant parlé.
Son existence était d'une tristesse profonde. Il passait tout le temps que lui laissaient les exigences du service à se promener dans les chemins fleuris ou sur 1 les bords de la rivière; la Loire lui paraissait un peu bien large, la campagne lui semblait trop bien belle, mais comme l’eau et les feuilles vertes sont presque partout les mêmes, le doux soldat finissait, au milieu de ses rêves, par se croire sur les bords de la Vienne.
Au quartier, en sa qualité de sous-officier, l'amoureux de Micheline habitait une chambre commune à plusieurs sous-officiers, ses camarades. Ces jeunes hommes étaient tous de braves cœurs, d’aimables compagnons, mais leur jeunesse était tapageuse comme une bouteille de champagne. Les exigences pudibondes de la petite ville la faisaient fermenter d’une façon insupportable pour Joseph, l’honnête et chaste amant de Micheline.
Au milieu de cette effervescente compagnie, le jeune Sauvage était fort mal à l’aise. Bien que son caractère doux, loyal et franc, lui eût acquis toutes les sympathies; ses camarades aimaient fort à le plaisanter. L’un d’eux surtout, un sergent-major nommé Gaugelin, se plaisait à le taquiner it tout propos. Cent fois par jour, il s’amusait à lai proposer des parties de plaisir en compagnie de
geo
femmes douteuses. Il va sans dire que Joseph repoussait ces invitations avec une énergie opiniâtre; alors de tous les coins de la chambre s'échappaient mille railleries.
Joseph riait le premier des malices de -Gaugelin. Cent fois, il avait eu envie d’avouer à ses camarades qu’une immense passion lui étreignait le cœur. Au dernier moment, il faiblissait et se taisait, craignant des plaisanteries qui, sans importance lorsqu’il ne s’agissait que de lui, fussent devenues insupportables si le nom de Micheline y eût été mêlé.
Un matin, pendant que les sous-officiers prenaient leur repas, Gaugelin fit une fausse sortie et rentra tout effaré.
— Messieurs, dit-il, il y a là un homme, un domestique, je crois, qui rapporte un manteau que l’un de vous 'a oublié chez madame Putiphar la nuit dernière.
Les jeunes gens se mirent à rire.
— A qui le manteau ? cria Gaugelin.
Personne ne répondit.
— Ce silence ne prouve rien, continua le mauvais plaisant en étalant un vêtement sur la table. Voici la piècede conviction, c’est une capote de sous-officier du 16° léger. Nous allons bien voirie numéro matricule; le voici : 347.
— C’est ma capote! s’écria naïvement Joseph Sauvage, comment se fait-il qu’elle soit là ?'
Un immense éclat de lire accueillit cès paroles. Joseph riait plus que les autres, et tout se serait passé le mieux du monde sans un adjudant qui eut la malheureuse idée de se mêler de ce qui ne le regardait point. '
Ce sous-officier, nommé Schwartz, était ce qu’au régiment on appelle un vHain soldat.
Né à Strasbourg, Schwartz s’était fait militaire parce qu’il-appartenait à une famille nombreuse st pauvre. Il
avait rjuelqne peu d’instruclion et manquait complètement d’éducation. Pour comble de malheur, il possédait une figure ingrate cl répulsive; ses cheveux, sa barbe et ses sourcils étaient épais, mais de couleur fauve; ses dents trop longues dépassaient ses lèvres, et son visage était couvert de taches de rousseur : ses mains élaient. larges et mal faites, ses pieds démesurément longs.
Comme soldat, Schwartz faisait son service très-régulièrement, mais sans intelligence. Il suivait le règlement à la lettre, sans chercher plus loin. Cachant une ambition dévorante sous une résignation affectée, il était plein do haine et d’envie pour ceux que le destin avait traités plus favorablement que lui.
Lorsqu'un fils de famille jeune, hardi, beau, intelligent arrivait au corps, Schwartz devenait pour lui ,’un ennemi d’autant plus redoutable qu’il affectait une grande sympathie et masquait avec soin le mauvais penchant qui l’agitait.
Son grade lui donnait l’autorité sur les sous-officiers ses collègues. Il n’en abusait pas -, mais à la moindre faute, au premier oubli, à la plus petite irrégularité, il punissait ou faisait punir; il était dans son droit, personne ne murmurait, mais tous pensaient de même à son égard.
— Sapristi ! quel vilain soldat.
tfn vilain soldat, voilà qui caractérise bien un homme. Quand il est avéré au régiment qu’un monsieur est un vilain soldat, il n’y a plus rien à ajouter, cela veut tout tout dire -, il n’existe pas d’injure plus complète
Or, au moment où les sous-officiers et Joseph lui-même riaient de la plaisanterie de Gaugelkt, l’adjudant Schwartz, le vilain soldat, se leva et dit :
— En vérité, Messieurs, je n’aime pas à me mêler de ce qui ne me regarde pas, mais vraiment je trouve votre persistance à accabler sans cesse 'le fourrier Sauvage on ne peut plus déplacée.
— Comment, s’écria Gaugelin, nous accablons Joseph Sauvage ?
— Oui, reprit l’adjudant, c’est toujours la même scie-; cela devient fatigant.
— Ça ne vous regarde pas.
— Si vous entendez au point de vue de la discipline, vous avez raison, cela ne me regarde pas.
— C’est bien heureux.
— Mais comme homme, comme camarade, je ne puis tolérer qu’un de mes collègues soit toujours pris comme cible à des plaisanteries médiocres et bléssantes qui ne font honneur ni à céux qui les font ni à celui qui les souffre. Si cela continuait, je considérerais ces injures comme personnelles, et nous verrions plus loin.
Un murmure désapprobateur suivit celte sortie ridicule.
Gaugelin allait répondre, lorsquè Joseph, le visage pffle, le regard brillant, le repoussa légèrement et se leva en lui disant :
— Pardon, je désire répondre moi-même à l’adjudant Schwartz.
Les sous-officiers dressèrent l’oreille, chacun comprit qu’il allait se passer quelque chose de grave; il se fit un profond silence; Joseph continua en s’adressant à Schwartz. t
— Tous ces messieurs, adjudant, sont plus pour moi que des camarades, ce soht des amis. Je lesaime.de tout
«ion coair, cl je suis «ûr qu’ils nie rendent l’amitié que j’ai pour eux. . - -
— Fichtre oui, par exemple! s’écria Gaugclin tandis que les autres approuvaient de !a tète.
— Entre nous, continua Joseph, les plaisanteries ri’ont aucune conséquence, je les accepte de grand cœur puisqu’elles égayent notre repas et que je sais qu’aucune idée malveillante ne vient s’y mêler. Mais, ce que je ne saurais accepter, monsieur, c’est que vous vous permettiez de défendre mon honneur que personne n’ofTense. Je ne laisse et ne laisserai jamais à personne le soin de le faire respecter. En vous permettant, moi présent, de trouver*, mon honneur en péril, vous m’avez gravement offensé, vous m’en rendrez raison.
— Bravo ! voilà qui est parlé, crièrent les sous-officiers.
— Vous me remerciez singulièrement de l’intérêt que je vous témoigne, dit l’adjudant qui avait légèrement pâli.
— SI vous me portez de l’intérêt, reprit le fils du sousintendant, je vous remercie et je ne doute pas que, reconnaissant loyalement l’injure que vous venez de nous faire à ces messieurs et à moi, vous ne nous offriez vos excuses. * '
— Des excuses ! fit l’adjudant, vous n’y pensez pas !
— J’y pense très-Sérieusement, répondit Joseph.
— Quoi! demanda Schwartz, si je vous disais que je regrette, par un zèle que je déplore, de vous avoir déplu, cela ne vous suffirait pas?
— Cela me suffirait pour moi, mais cela ne suffirait pas pour ces messieurs.
— Je le regrette, dit Schwartz, mais je n’irai pas plus, loin sur ce terrain.
— Tant pis, fit Joseph, cela vous fera marcher davantage pour aller sur l’autre.
Croyez que si mon grade me le permettait, j’irais avec plaisir pour vous y rencontrer ; malheureusement, un adjudant ne peut se battre avec un fourrier, lisez le règlement.
— Qu’est-ce que le règlement a affaire là?. s’écria Gaugelin; au diable le règlement! Joseph est sous-officier et vous aussi, partant il est votre égal.
— Il n’est pas mon égal puisque mon grade est supérieur au sien ; je. ne veux pas me mettre dans mon tort visà-vis de mes chefs.
— Vous êtes prudent, adjudant, dit Gaugelin.
— Oui, /répondit Schwartz, je mets mon devoir audessus de tout.
— Mais sacrebleu! alors, comme vous êtes le seul adjudant ici, vous ne vous battrez jamais!
— L’adjudant se battra avec plaisir, interrompit Joseph, quand j’aurai eu l’honneur de lui donner un moyen pour concilier son devoir et sa dignité.
•— Quel est ce moyen ? demandèrent les sous-officiers.
Joseph continua :
— En Afrique, dans les bataillons de zouaves, il arrive quelquefois qu’un sous-lieutenant se trouve insulté par un capitaine ou un capitaine par un sous-lieutenant.
— Ensuite?
— Le règlement s’oppose à une rencontre.
— Cela ne fait aucun doute.
— C’est absurde !
— Mais c'est comme ça.
— Ces messieurs, poursuivit Joseph, ont trouvé un expédient d’une simplicité naïve pour obvier aux défenses du règlement.
— ■ Quel est ce moyen?
— Le voici : deux capitaines demandent la permission de se battre.
— Très-bien, mais...
— De leur côté, deux soqs-lieutenants demandent la même permission.
— Bon.
— Naturellement, les permissions sont accordées.
— Cela va sans dire. Après.
— Comment, après ? Mais c’est tout.
-- Je ne comprends pas bien, dit Gaugelin.
— Moi, je ne comprends pas du tout, dit l’adjudant.
— C’est que je me suis mal expliqué, reprit Joseph, je
vais tâcher de me faire mieux comprendre. Vous allez demander au major la permission dïf vous battre avec le sergent-major Gaugelin, qui est votre égal ; moi je de-* manderai la permission de, me battre avec mon ami le fourrier Husson. Ces messieurs voudront bien, avec deux autres, nous servir de témoins. Si vous me faites l'honneur de me blesser, c’est Husson qui m’aura blessé ; si j’ai le regret de vous toucher, c’est Gaugelin qui vous aura touché; c’est bien simple, nos chefs h’a ront rien à dire à cela. 1 , •
— Bravo ! crièrent les sous-officiers.
— Sacrée potence ! s’écria Gaugelin, c’est bête comme tout, cette combinaison-là, cependant il fallait la trouver.
— Cela vous convient-il ainsi? demanda Joseph.
— Ce sera comme vous l’entendrez, répondit l’adjudant qui comprit qu’il ne pouvait plus reculer, et qui, d’ail-
leurs, était brave-, je serai ü vos' ordres quand ii vous plaira.
— Merci, adjudant, répondit Joseph; je ne vous ferai pas attendre.
— Je l’espère.
Les sous-offioiers se séparèrent silencieusement.
Ce cartel parlé, ces arrangements entre adversaires ne paraîtront ni réguliers ni convenables. Dans le monde, on suit des habitudes différentes. Il est d’usage de confier à des témoins le soin de tout régler; c’est plus commode, mais c'est moins naturel. D’ailleuTs, grâces en soient rendues à Dieu! messieurs les sons-officiers de l’armée française ne sont pas gens à consulter le marquis du Hallav à propos de bottes. On s’insulte, on se bat, on s’embrasse et c’est fini. L’éminent juge n’aurait rien à faire.
Joseph alla consulter le major Caslafiol.
— Major, je viens vous demander la permission de me battre avec Husson.
— Pourquoi vous battez-vous, maintenant? fit le bon Çastafiol.
Joseph ne savait pas mentir, il répondit :
— Husson s’est permis de trouver qu’en ne répondant pas à certaines plaisanteries, je manquais de dignité.
— Saeré mille milliards d’un petit bonhomme! ça ne peut pas se passer comme ça maintenant.
— N’est-ce pas, major?
— Je le crois bien î Si l’on m’avait dit une chose semblable!... Mais on ne me l’a jamais dite. Eh bien ! allez, sacrebleu! Allez, mon cher Sawage, je suis sûr que vo- ** tre digne père, mon vaillant ami, me saura gré de vous avoir autorisé à vous faire respecter, maintenant.
LE CAOITAtXE SAUVAGE
Le. sergent Gaugelin vint nn instant après. *
— Major, dit-il, je viens vous demander à m’aligner avee l’adjudant Schwartz.
— Comment! ‘s’écria le major, vous aussi?
— Moi aussi, répondit Gaugelin en. se mettant au port d’armes.
— A la bonne heure, murmura le major, voilà un dépôt qui va bien, voilà des gaillards ù poil; voiei comment j’entends des militaires.
Les vieux militaires qui ne se sont jamais battus et qui n’ont jamais vu le feu finissent par devenir féroces.
— Et pourquoi voulez-vous vous battre avec l’adjudant • Schwartz, maintenant?
— Mon commandant, répondit Gaugelin en roulant son képi dans ses mains, je n’ost pas vous le dire.
— Pourquoi?
— C’est si bôté ! * . ■ ,
— Allez toujours.
— Le respect...
— Allez, quand je vous le dis. "X J
La vérité, c’est que le mauvais garnement n’avait pas
songé à la question si naturelle du major et qu’il cherchait un mensonge; enfin il répondit :
— Eh bien, mon commandant, voiei l’affaire : l’adjudant Schwartz, un vilain soldat...
•— Ménagez vos expressions, maintenant.
— L’adjudant Schwartz prétend- que dans une ville assiégée la cavalerie vaut mieux que l’infanterie ; ça ne peut pas me convenir.
— C’est un âne.
— Ah ! mon commandant, vous voyez bien.
— C’est un âne, certainement, mais de là à être uq
vilain soldat, H y a Hn abîme. Et sur quoi, s’il vous plaît, étaye-t-il son raisonnement, maintenant?
— Mais, mon commandant, il prétend que les cavaliers peuvent descendre de cheval et se battre sur les murailles et aux meurtrières aussi bien que les fantassins.
— Quelle brute! Dans tous, les cas, ce n’est pas parce que les cavaliers feraient ce que font les fantassins, qu’ils vaudraient mieux qu’eux; iis vaudraient autant, et voilà tout ; il y aurait égalité, il n’y aurait pas suprématie. On voit-il l'avantage?
— Ah! c’est... il ne prétend pas que les cavaliers feraient mieux.
— Eh bien, alors?
— Mais il dit que si la ville est prise par la famine, ils peuvent toujours manger leurs chevaux.
— Sapristi ! il a raison.* Je n’avais jamais envisagé la question à ce point de vue.
— Comme homme, reprit Gaugelin, il a raison; comme fantassin, il a parfaitement tort.
— C’est vrai.
— Alors, mon commandant, vous me donnez la permission.
— Certainement et avec plaisir.
— Vous êtes trop bon.
— Je suis le père de mes honrmes.
Le lendemain, Joseph Sauvage se trouvait 4’épée à la main devant l’adjudarit Schwartz. Tous deux avaient mis habit bas, et leurs témoins allaient donner le signal, lorsqu’ils furent arrêtés par le maître d’armes et l’aide-major qui, sur l’ordre du major, arrivaient à la hâte.
Le bon Castafiol, malgré ses airs belliqueux, n’avait pas fermé l’oeil de la nuit, en songeant que quatre de ses honi-
mes allaient peut-être s’entr’égorger. Un instant il avait été sur le point de retirer les permissions; mais le respect humain, le désir de passer lui-même pour un dur-à-cuire, et aussi ce ridicule préjugé qui consiste à croire qu’il est bon d’habituer par des duels les soldats à faire bon marché de leur vie, l’avaient retenu.
Pour concilier sa bêtise et son honnêteté, le bravehomme avait ordonné au prévôt et au docteur de veiller, chacun dans leur spécialité , à ce que les rencontres ne devinssent pas dangereuses.
L’aide-major et le maître d’armes furent mis dans la confidence de la ruse employée pour que l’adjudant et le fourrier pussent se battre ensemble. Comme, au demeurant, il n’y avait qu’un duel au lieu de deux, les nouveauvenus laissèrent aller les choses; .
Le docteur sortit une collection des plus complètes de couteaux, de ciseaux, de pinces, de scalpels et de lancettes; il étala ses trousses sur un talus qui, en un instant ressembla à une montre de la boutique du célèbre Charrière.. ‘
Ces préparatifs n’ont rien de rassurant pour les gens qui exposent leur vie, mais il est peu de médecins qui ne se donnent le cruel plaisir d’étaler tous ces engins désagréables à l’œil et à la pensée. Ces paisibles savants éprouvent une certaine vanité à faire frémir un peu les vaillants.
Le maître d’armes écarta les combattants, leur adressa son inévitable allocution *, et le combat commença.
Joseph Sauvage était très-fort à l’épée. Jeune, agile, bien taillé, il avait cultivé l’escrime avec bonheur. Son
1. Voir le 101* régiment. 1 vol. Michel Lévy frères, éditeurs.
l.E CAPITAINE SAUVAGE
père d’abord, le brave et digne M. Brémont , professeur du collège, et enfin l'abbé de Larly, qui était un tifoiir depremière force,, avaient fait de lui un sujet remarquable. Sa science était secondée par un courage indompta- ' ble et par un sang-froid surprenant.
L’adjudant Schwartz avait tout contre lui. -Sa nature sèche et raide ne lui permettait aucun élan ; il avait étudié l'escrime fort tard et seulement avec des prévôts de régiments, gens habiles, sans doute, mais démonstrateurs «douteux. Du reste, l’adjudant remplaçait son manque de science et de souplesse -phr une grande vigueur dans le poignet et une connaissance approfondie des ruses de caserne.
Le combat futJong. L’adjudant suait à grosses gouttes; Joseph, calme, le regard froid, parait avec facilité les petites perfidies de son adversaire. Enfin, à la troisième reprise, l’adjudant eut le bras droit traversé.
Les deux jeunes gens s’embrassèrent sans se faire trop prier.
Joseph manifesta ses regrets.
— J’ai vu le moment où j’allais être embroché, lui dit l’adjudant ; je suis heureux d’en être quitte pour la peur.
— J’aurais été bien désolé si ce malheur étai t arrivé, répondit le fils du sous-jnténdant. Je n’ai jamais eu de haine contre vous. Je tenais seulement à vous montrer que lorsque je ne relève pas une plaisanterie, c’est que cela ne me convient pas.
Après le duel, le déjeuner eut lieu comme il convenait. La blessure de l’adjudant l’empêchait d’y assister, cl cha* cun put se réjouir sans respect pour le courage malheu-
f.E CAPITAINE SAUVAGE
Joseph Sauvage gagna à celle équipée de n’être plus plaisanté par ses amis.
Quelques jours après il fut désigné, avec quelques-uns de ses camarades, pour faire partie d’un détachement qui se rendait en Afrique, Lorsqu’il arriva au bataillon, sa réputation de tireur et d’homme courageux l’y avait précédé.
Fort protégé par M. de Lesdigard-du-Vallon-de-Beaupréau de Saint-Alexandre, le jeune iils du bon M. Sauvage avança avec rapidité. A]îrès trois* ans d’Afrique, il était sous-lieutenant et avait été décoré sur le champ de bataille.
Aussitôt qu’il eut reçu cette distinction, il demanda un congé pour voir . son père dont la santé l’inquiétait, et Micheline que son cœur appelait toujours. La tranquillité étant rétablie, il eut licence de partir. Il revint à Limoges, la bonne ville qui l’avait vu naître. Il y revint, le cœur joyeux, l’esprit gai, appelant et respirant le bonheur. Il avait vingt-six ans, il avait l’amour, il avait la fortune, il avait la croix, toutes choses qui se payent. La destinée l’attendait au seuil de la maison paternelle -pour lui présenter sa facture.
Les sots— il. y en a beaucoup — ont trouvé plaisant de dire: « La destinée n’accable de maux que ceux qqi ont la force de les supporter. »
Que les sots me permettent de leur dire que c’est là une absurdité dé plus à ajouter à leur répertoire.
La destinée, qu’il ne faut pas confondre avec Dieu qui l’a créée, fait la part de joies et de chagrins égale pour tous.
Il arrive ceci : c’est que ceux qui sont forts sont les
seuls qui souffrent; les lâches et les faibles fuient devant la douleur ou lui échappent par la mort. •-
D’où il résulte que ce sont les faibles qui sont forts, que ce sont les lâches qui ont du courage et. que les forts sont les faibles.
La plus grande douleur qui puisse atteindre, l’homme est la perte de quelqu’un ou de quelque chose.
Chacun de nous a une affection unique: l’un aime sa maîtresse, l’autre sa mère, l’autre sa fille, l’autre sa fortune, l’autre sa réputation, l’autre, le plus sot de tous, la renommée.
Tenez, voici trois hommes, presque trois vieillards -, chacun d’eux a un fils unique. Cette jeune tête de vingt ans est l’espoir d’une race, l’orgueil d’une famille. Il est intelligent, beau et fort, et volontiers son père dirait, comme le vieux Job l’excommunié :
Il n’avait pas un an, qu'il avait üe l’esprit 1
Un jour vient où, dans la mêlée, une balle frappe le jeune homme au front. Il était là, entouré de dix mille soldats comme lui : la mort l’a choisi entre tous. Le voilà mort, bien mort. Son cadavre abandonné sera foulé aux pieds des chevaux. L’ennemi fuyant insultera ses os que n’aura pas sa patrie. Les oiseaux de proie et les bêtes de nuit dévoreront sa chair. Son père n’aura même pas la consolation d’aller pleurer sur son tombeau, pauvre père!
Et savez-vous comment ces trois infortunés apprendroot la douleur qui les frappe? Un ami, un parent ne viendra pas préparer leur cœur à la sombre nouvelle et pleurer avec eux :
Une lettre, une grande lettre du ministre de la guerre, se chargera de ce soin :
« Monsieur,
» J'ai la douleur de vous annoncer que M**% votre fils, a été blessé, mortellement à la bataille de ***.
» Si quelque chose pouvait amoindrir la cruelle douleur que vous allez ressentir, ce serait certainement la certitude que votre fils est mort comme un brave et noble soldat en défendant le drapeau de la France.
» Agréez, etc., etc. »
Le premier des trois pères, qui reçoit cette lettre fatale pousse des cris à fendre l’àmo. Sa douleur est extrême. Le voilà qui s’en va pleurer de porte en porte.
Ah! que sa voix est pleine de larmes! Les pierres pleureraient si elles pouvaient entendre cet infortuné raconter toutes les espérances qu’il avait assises sur l’avenir de son fils.
Son fils est mort en héros.
Il allait prendre un drapeau.
Il avait sauvé son capitaine.
Il était le premier dans la mêlée, le dernier dans la retraite.
Il n’attendait pas la croix, c’était la croix qui l’attendait.
La mort a brisé tout cela. Pauvre père ! Il racontera ceci pendant quarante ans et toujours en pleurant.
€e père faible est le père fort.
Il vivra entouré de sympathie, plaint par tout le monde
il a su se faire une douleuraimable. La mort de sou fils sera la couronne de ses cheveux blancs.
Le père lâche a éprouvé à son tour une immense douleur. Mais il se dit :« Quoi! voici ma récompense! La mort m’enlève le seul être sur lequel j’avais mis tout mon espoir! l’enfant pour lequel j’avais travaillé toute ma vie ! Pauvre moi ! que vais-je devenir? »
Voilà ce que lepère lâche devient.
Au bout de six mois, il s’est laissé convaincre que la mort est la commune loi', que tous ses regrets ne rappelleraient pas son fils à la vie; qu’il a cinquante ans, mais qu’il est bien conservé et que, bien que la fille de son ancien ami Claporand ne sort pas d’une beauté rare, elle est trop bien élevée pour ne q>as rendre un homme heureux.
Et il l’épouse, le père lâche. Mais comme le fils mort est bien vengé ! la fille de Claporand n’est jamais aussi bien élevée qu’on le pensait.
Quelquefois, lepère lâche préfère au mariage une vie T>izarre mélée de cercle et de drôlesses ; il se ruine, le brave homme, en se disant tous les matins:
« Je fais des folies, mais bah ! après tout, je n’ai pas d’enfants, il me restera toujours bien assez pour moi. »
Cet espoir ne se réalise pas toujours.
Le troisième père, le fort, ne dit rien à personne : une unique larme est tombée de son œil gris. Il est parti pour alîer demander pu champ de bataille lœ .cadavre de son fils.
Alors tout le monde se dit .
« Quel homme fort ! il fallait le voir cherchant d’un œil sec le corps de son fils parmi des monceaux de morts ! .
Ne trouvant rien, il revient sous son toit, et là, silencieux et sombre, il mène pendant quelques années une existence misérable, pleine -de doute sur l’immortalité de l’àme et la bonté de Dieu.
Oui, ce fort est le faible, ce lâche est le -courageux, ce faible est le fort,
Joseph Sauvage était fort à la manière de ce dernier père. Tous les malheurs de la vie devaient laisser une profonde trace dans son àme. 11 avait au plus haut point le sentiment du devoir et savait souffrir en silence.
Lorsqu’il arriva, son père était dans son domaine -de la Renaudre. Malade depuis longtemps, le vieux militaire avait quitté la-ville ; il avait préféré la campagne, ne voulant pas, au moment de mourir, être ennuyé par ses voisins.
M. Sauvage était trop brave pour ne pas envisager la mort sans terreur, mais il avait souvent des défaillances. Il ne voulait pas mourir, le bon vieillard, sans avoir revu son fils bien-aimé. Souvent, au moment des crises douloureuses, il l’appelait. Sa plainte, quelquefois-douce, était parfois pleine de fureur et de menace; le soldat reparaissait derrière le chrétien.
Après ces vociférations, causées par la douleur et la crainte de mourir sans avoir embrassé son fils, le bon sous-intendant s’adressait les plus grands reproches.
« Non, disait-il, il ne faut pas que ces pékins me voient mourir en criant contre la camardè. Un militaire doit savoir mourir sans se plaindre. D’ailleurs, mon heure est venue. Pourquoi tant déplorer la perte de la vie? Mon existence s’est passé au milieu des fatigues; ma fin sera plus dure encore, puisque je n’aurai point là mon fils pour nie fermer les yeux. »
Joseph arriva à la Renaudie et surprit son père qui ne l’attendait point. La présence du jeune homme fut salutaire au malade, qui parut un instant avoir recouvré la santé.
11 lit raconter à Joseph tous ses combats. La modestie du jeune homme ne laissait pas que de l’irriter.
Les vieux soldats, qui racontent volontiers leurs exploits avec ce style emphatique et liableur qui caractérise les militaires du premier empire, ne comprennent pas combien est charmante la douceur et la modestie de la jeune armée.
Au milieu de sa joie, le vieux sous-intendant eut un mot cruel :
— Ah ! ah! lit-il après avoir écouté Joseph qui lui avait raconté la part qu’il avait prise aux événements de la guerre, ah! ah! garçon, c’est bien d’avoir la croix, mais de mon temps on ne l’obtenait pas aussi facilement.
Joseph rougit mais ne répondit rien.
— Comment se fait-il que lune m’aies pas annoncé ton arrivée? demanda M. Sauvage.
— Je l’aurais écrit, répondit le jeune officier ; mais craignant quelque retard qui t’aurait inquiété, j’ai préféré venir te surprendre.
— Me surprendre, me surprendre, je me doutais bien que tu ne tarderais pas; là-bas, tout est tranquille, et tu avais droit à un congé. A propos, comment va mon brave ami le commandant IJébrard ?
-h- Il ne va plus.
- — Comment cela?
— U est mort.
— Mort, et de quoi? d’une balle en Afrique ?
— Oui, père.
Le ton ironique du père Sauvage, lorsqu’il parlait des guerres d’Afrique, froissait fort le bon Joseph. Un instant, il aiguisa une réponse, mais sa douceur naturelle et l’affection respectueuse qu’il portait à son père la clouèrent dans son gosier. ", ,
— Diable! reprit le sous-intendant qui s’était aperçu de la peine que Joseph venait d’éprouver, diable, je ne croyais pas qu’aujpurd’hui la guerre en Afrique fût si dangereuse. Après avoir versé bien du sang, nous ne sommes pas très-avancés. Pauvre Hébrard, je suis vraiment affligé; c’était un brave.
— Oui, un vrai brave.
— Une chose a dû le consoler.
— Laquelle? père.
— Dame ! il allait prendre sa retraite.
— C’est vrai.
— D’ailleurs il n’a pas eu à se plaindre, celui-là. Mourir sur le champ de bataille, voilà la vraie mort, n’est-ce pas?
— Oui, père, c’est une mort logique.
— Gertes, cela vaut mieux que de mourir dans un trou de campagne ignoré, après avoir roulé ses rhumatismes et sa goutte à travers la fièvre et les catarrhes.
M. Sauvage regarda son fils entre les deux yeux, et lui dit sans transition .*
— Comment va Micheline?
— Je ne sais; j’allais le demander de ses nouvelles, répondit Joseph.
— Je croyais que tu étais arrivé hier soir à Limoges?
— En effet.
— Et tu n’as pas vu Micheline ?
fcE CAPITAINE SAUVAGE
— Non, je ne voulais embrasser personne avant vous.
— Ah ! ah ! fit le sous-intendant ^iii avait des démangeaisons de se jeter dans les bras de son fils, mais voilà qui est bien pensé.
— Maintenant, mon père, avant de te demander quelques jours pour aller voir celle que j’aime, me permettrastu de te prier de m’informer de ce qui s’est passé depuis la mort de Michel ? Je désirerais aussi savoir si cette mort a changé ta manière de voir sur certaines choses. *
— Lesquelles?
— Mais tu dois me comprendre.
— Je ne comprends rien.
— Je vais t’expliquer.
— Je ne veux pas d’explication.
Joseph baissa la tête avec une respectueuse résignation. L’orage grondait dans sa tête. Ce n’était plus cet enfant doux et timide, l’habitude du danger plus encore que l’âge avait durci sa bonne nature.
M. Sauvage comprit combien il avait été dur pour son fils, il reprit :
— Que veux-tu? mon pauvre enfant, je ne pourrai jamais m’habituer à la pensée que je serai l’allié de ce vieux drôle.
— Il est mort.
— Qu’est-ce que cela me fait?
— Mais tu es trop juste pour vouloir rendre les enfants responsables des fautes de leurs parents.
— Non, sans doute-, mais, vois-tu, depuis ton départ, il s’est passé bien des choses.
— Lesquelles?
— Quelque temps avant la mort de Michel, munie d’une procuration, sa femme vendit tous ses biens.
— Je sais cela.
— Ah! - v
— Oui, ,
— Et sais-tu pourquoi elle opéra cette vente générale ?
— Mais sans doute pour simplifier la gérance desa fortune au moment où le chef de la famille ne pouvait plus s’en occuper.
— Tous les biens étaient loilés, il n’y avait pas à s’en occuper autrement qu’en empochant des écus tous les ans à la Saint-Jean ; ce n’était pas difficile.
— Alors j’ignore..
— Eh bien! je vais te mettre au fait. Le sieur Michel, de méprisable mémoire* a eu, pendant vingt aqs, une épée de Damoclès sur la tête. Malheureusement le eheveu était solide ; elle ne tomba pas. Ce glaive en permanence était tenu par les héritiers Pharagu. La femme connaissait sa sœur etrson beau-frère ; elle savait qn’elle n’était pas de force à lutter avec eux ; elle se taisait. Mais cependant les enfants grandissaient, et parmi ces enfants il pouvait se trouver un homme , c’est ce qui est arrivé. Comprends-tu maintenant?
— Pas le moins du monde.
— Diable! je ne puis cependant pas te raconter eette histoire. Quoi! ta mémoire est-elle infidèle à ce point que tu ne te rappelles plus de ce que Fougeyras nous raconta un soir.
— Il m’en souvient comme si c’était hier.
— Eh bien ! Pharagu, le fils, fait un procès en revendication, en prouvant clair et net que son père fut volé; fi a des certificats sérieux constatant la mauvaise foi de Michel, et it réclame non-seulement le prix de la car-
rière, mais encore ce qu’elle a produit depuis, plus les intérims. Cela fait une somme considérable.
— Mais, dit Joseph, ce garçon me paraît tout à fait dans son droit.
— C’est aussi mon avis; mais il parait que la famille Michel ne le partage pas.
— Je comprends cela.
— Un procès va s’engager.
— Tant. mieux, la justice décidera et personne j^aura plus rien à dire.
— C’est ce qui te trompe.
— Comment cela?
— Ta naïveté m’étonne et me ravit; tu ne comprends donc pas ? ‘
— Quoi ?
— Mais que les armes ne sont plus égales. Suppose que, par hasard, les juges soient justes et condamnent les héritiers Michel à rendre le bien volé par leur père; saistu ce qui arrivera ?
— Non.
— 11 arrivera que les héritiers Pharagu ne trouveront rien à saisir. On peut saisir des biens, des maisons, des marchandises, mais non de l’argent caché. La mégère a tout réalisé; il n’y a qu’elle et ses louveteaux qui sachent où est le trésor, ils n’iront pas le dire à Rome ni ailleurs.
Joseph resta silencieux et reprit après un instant ;
— Pauvre Micheline, conïme elle doit souffrir!
M. Sauvage regarda son fils avec compassion et murmura :
— Allons, le pauvre diable est incurable.
Le lendemain, Joseph vint prendre congé de son père, il désirait aller à Limoges. '
— Que vas-tu faire ? demanda M. Sauvage.
— Voir Micheline, répondit le sous-lieutenant:
— Tu vas mettre ton uniforme, j’espère.
— Jamais de la vie.
— Pourquoi?
— Mais c’est ridicule.
Cette réponse fil bondir le vieux soldat.
— Tu piéprises ton uhiforme, maintenant ; voilà qui est trop fort !
Joseph eut toutes les peines du monde à faire comprendre à son père qu’on honorait mieux l’uniforme en ne le prodiguant pas'. Il lui expliqua également qu’il était de bon goût de porter un ruban imperceptible à sa boutonnière.
Je suis officier de la Légion d’honneur, dit M. Sauvage en montrant sa rosette large comme une pièce de cent sous -, je suis officier de la Légion d’honneur, et je n'en rougis pas.
La vieille Nanie habitait la Renaudie avec son maître, qu’elle soignait avec un admirable dévouement. Joseph se serait trouvé seul dans la vieille maison de la rue du Temple, si la bonne femme n’eût prétexté, pour partir avec lui, qu’elle avait des provisions à faire à la ville.
— Au moins, dit-elle en arrivant, je serai 15, si vous avez besoin de moi.
Joseph avait formé un plan. L’exécution en était arrêtée irrévocablement. Il s’agissait d’aller purement et simplement demander la main de Micheline. Depuis trois jours, il apprenait par cœur le discours qu’il devait, faire en cette circonstance grave. Cependant, à mesure qu’il
approchait du moment décisif, une crainte extrême s’emparait de lui.
/ Un seul homme aurait pu l’assister en cette conjoncture, c’était l’abbé André de Larty, mais malheureusement il était absent.
Enfin Joseph se décida. Apercevant madame Michel, Isidore et Zoé dans le jardin, il pensa qu’il aurait peutêtre le bonlieurde parler à Micheline avant d’arriver jusqu’à eux.
Sa prévision se réalisa; ce fut Micheline qui vintlui ouvrir la porte.
— Je viens te demander à ta mère, lui dit Joseph; m’aimes-tu encore? • >
—Je t’attendais, répondit-elle simplement, je t’aimerai toujours.
Et, précédant son amant, la’ jeune fille entra dans le jardin, la tête haute, le regard calme, et dit en rougissant légèrement.
— Mère, voici Joseph Sauvage.
Madame Michel consulta ses enfants du regard.
Isidore, voyant son embarras, voulut lui donner le temps de réfléchir. 11 s’avança et embrassa Joseph en s’écriant:
— Ah l mon pauvre vieux, te voilà donc enfin ! Nous avons joliment pensé à toi, va, nous étions dans toutes les inquiétudes du monde chaque fois que les journaux^nous annonçaient de nouvelles batailles. On a beau-être brouillés, vois-tu, quand on vient à penser qu’un ami, un voisin, un compatriote est dans une autre partie du monde, sur une terre sauvage, à donner ou à recevoir des coups de fusil, vrai, tu me croiras si tu veux, ça fait quelque chose.
— Ça navre le cœur, dit madame Michel.
— Oui, fit Zoé, ça navre tout à fait le cœur.
Joseph remercia avec bonne grâce, bien qu’il sût au fond à quoi s’en tenir sur la sincérité de ces témoignages d’intérêt.
Micheline, rouge jusqu’au blanc des yeux, soutirait 4e martyre; la duplicité de ses parents l’exaspérait.
— » Madame, réprit Joseph, aujourd’hui comme il y a cinq ans, je viens vous demander la main de Micheline: si, suivant l’usage, mon père ne m’accompagne pas, c’est qu’il est retenu en sa terre de la Renaudie par les maladies de la vieillesse.
— Viens-tu demander la main de ma sœur pour la re-
fuser ensuite ? dit Isidore, cela est arrivé déjà, si j’ai bonne mémoire. .
— Les circonstances ne sont plus les mêmes, répondit
Joseph. »
— Hélas ! mon cher monsieur, dit madame Michel, vous avez raison. Depuis votre départ, bien des malheurs ont accablé notre maison; mon pauvre mari est mort.
Joseph voulut dire : « Je ne vous ai pas exprimé les regrets que cette mort m’a causés pour ne pas raviver votre douleur et celle de vos enfants. » ^
Mais le brave et loyal soldat eut beau mordre sa moustache et tousser à plusieurs reprises, la phrase ne voulut pas sortir.
— Outre cette perte irréparable, divers événements dont il est inutile de vous entretenir présentement, ont gravement compromis noire fortune,
— Vous savez, madame, combien cela m’importe peu.
— Un procès odieux, intenté jaar nos propres parents, menace d’engloutir le peu qur nous reste, continua madame Michel conwqesi elle n’eùtpas entendu l'interruption de Joseph. Elle reprit : Je sais q /autrefois vous voulu
liez Micheline sans dot; mais vous aviez cinq ans de moins, la jeunesse est quelquefois désintéressée.
— L’amour l’est toujours! s’écria Isidore.
— Heureux ceux qui aiment!- dit Zoé.
— Rien n’est changé en moi, reprit Joseph; je viens vous demander la main de Micheline et pas autre chose. Je vous supplie, madame, d'accueillir ma demande avec faveur.
Madame Michel jeta un nouveau regard à ses enfants et répondit :
— Nous sommes touchés, monsieur Sauvage, de votre persévérance et de votre délicatesse. Nous vous donnons la main de Micheline parce que nous sommes sûrs de faire son bonheur. Embrassez donc votre femme, je vous le permets.
Micheline s’élança dans les bras de Joseph.
Pendant la seconde que dura celte douce étreinte, la mère, le fils et la dévote se regardèrent, leurs yeux sourirent d’une façon étrange.
— Maintenant, mon cher beau-frère — je puis t’appeler ainsi — dit Isidore, notre procès se juge jeudi; j’espère que tu voudras bien faire quelques démarches près des jugées, deux sont tes parents, afin que nous ne soyons pas dépouillés.
— Je prends Micheline sans dot...
— Ce qui veut dire que tu refuses la première chose que nous te demandons.
— Je fais les vœux les plus sincères pour votre bonheur, dit Joseph; mais j’ai juré à mon père de ne jamais m’immiscer dans vos affaires.
— N’en parlons plus, tant pis pour nous et pour toi.
Joseph se retira.
— Tout est fini, dit-il en arrivant à la Nanie qui l’atten- *
dait sur la porte.
— Hé là de Dieu ! ce n’est pas malheureux, répondit la vieille.
Joseph ne s’arrêta pas et partit pour la Renaudie. En . entrant, il se jeta dans les bras de son père en s’écriant :
. — Je suis le plus heureux des hommes !
Quand il eut tout raconté, le vieux Sauvage hocha la tête :
— Hum ! dit-il, je ne sens pas le bonheur près de moi.
Est-ce lui qui ne viendra pas ou est-ce moi qui m’gn irai?
Voilà le /ne.
Les sinistres prévisions de l’excellent vieillard étaient justifiées par ses souffrances physiques. Le retour de son fils les lui avait fait oublier un instant, son courage les lui faisait supporter fièrement, mais à chaque instant, elles faisaient des progrès.
Comme tous les malades qui ne dorment plus, M. Sauvage, pendant de longues nuits, cherchait à déchirer le voile de l’avenir. « Qu’arrivera-t-il quand je ne serai plus là ?» se demandait-il ; « Joseph sera-t-il heureux? » Lorsqu’il s’était adressé ces questions, sa pensée s’embarrassait dans mille suppositions au milieu desquelles se perdait sa lucidité
• Une idée surnageait seule parmi ses pensées confuses.
Il frémissait en songeant que, lui mort, Joseph n’aurait d’autre famille que les Michel. §on âme restait attristée.
— Pourquoi voir tout en noir? lui disait Joseph chaque matin. \ .
— Ce n’est pas ma faute, répondait le vieux brave ; soit que la souffrance me tourmente les nerfs, soit quel’ap-
CE CAPITAINE SADVAGE
proche de la mort me fasse deviner l’avenir; je ne le vois pas heureux, mon cher enfant.
— Bast, reprenait le jeune officier, chimère que tout ■cela. Et d’abord, tu ne mourras jamais, toi, mon colonel, tu as été bâti par les Romains. Tu guériras, nous te soignerons, tout notre bonheur charmera ton logis, et tu retrouveras tes jambes pour faire danser ton petit-fils.
M. Sauvage souriait tristenjent, et Joseph, tout à son amour, le consolait avec sincérité.
Joseph croyait qu’on ne mourait que sur le champ de bataille. Il m’avait pas vu mourir sa mère, il lui semblait que soit père ne devait jamais mourir. La mort est comme toute chose, cela s’apprend.
Tous les deux jours, le sous-lieutenant montait à cheval et allait faire sa cour à Micheline.
La famille Michel, soit confiance, soit calcul, laissait les jeunes gens fort libres.
Assis tous deux sous la tonnelle, ces amants candides passaient de longues heures sans se parler; ils se regardaient en se serrant les mains et en poussant de gros soupirs. Parfois ils cherchaient à commencer une conversation qui tombait à peine entamée, parce que les réponses ne s’adaptaient pas aux demandes. * • '
— Joseph, disait Micheline, raconte-moi donc tes batailles.
— Quelles Batailles ? «
— Mais quand tu étais en Afrique.
— . En Afrique, je ne pensais qu’à une chose, à toi.
— Oui, mais quand tu te battais, quand tu faisais de beaux faits d’armes et que tu étais-à l’ordre du jour?
— Je pensais à toi.
— Sais-tu que je suis fière si cela te rendait brave.
— Au contraire, c’est fâcheux à dire, mais la vérité avant tout : ta pensée me rendait lâche.
— Eh bien, Monsieur! que dites-vous là ?
— , La vérité. Quand les balles sifflaient, je disais tout bas r pourvu que je n’aille pas mourir sans l’avoir revue. Un jour même» j’étais entouré d’Arabes — tu vas voir si j’ai été lâche — tous ces brigands avaient leur arme levée sur moi, j’aurais dû me défendre comme un lion; eh bien ! non, je me pris à pçnser à toi, et je tombai tremblant sur mes genoux. « Par pitié, criai-je, ne me tuez pas, si vous saviez comme je l’aime ! Heureusement, mon capitaine vint me dégager ? j’eus le temps de rougir de ma lâcheté et je pris ma revanche. Le fut une rude journée, va, je tapais à droite et à gauche sur ces malheureux, à qui je faisais payer ma première défaillance. Le soir, quand tous mes camarades me félicitèrent, je me sentis rougir de honte.
— Mon cher Josôpli, comme tu racontes cela, et que tu es sévère pour toi !
— Pas autant que je le mérite. Je serais mort de chagrin si ma lâcheté eût été remarquée.
— Quel vilain mot tu viens de dire- là I
— Tu vois, le mot seul t’inspire du dégoût»
— Parce que-je suis une femme.
— Ne parlons plus de cela.
— Oui, dis-moi outre chose.
— Comme je t’aiine !
— Parle-moi de toi.
— Que veux-tu, je ne sais dire que cela, je t’aimp.
— Alors^tais-toi, je le sais.
Un jour que Joseph et la famille Michel étaient en train
de fixer le jour du mariage, la vieille Nanie arriva tout essoufflée et la figure bouleversée.
— Monsieur Joseph, dit-elle en sanglotant, venez vite, venez vite, votre père est bien mal, le pauvre homme va passer.
La bonne vieille avait dit vrai; lorsque Joseph arriva près du lit de son père, le vieillard avait les yeux fermés et ne donnait aucun signe de vie. Le jeune officier, pâle comme un linceul, n’osait remuer. Son cœur se gonflait, il ne respirait plus.
Le médecin de campagne qui avait soigné M. Sauvage, prenait déjà son chapeau et préparait quelques paroles de consolation, lorsque le moribond ouvrit les yeux.
— Ah î te voilà donc, Joseph, mon cher enfant, dit-il d’une voix douce, te voilà donc, je t’attendais pour mourir.
Joseph prit les mains du vieillard et les couvrit de larmes.
Le médecin se retira sur la pointe du pied. C’était un brave homme qui tuait volontiers les gens, mais il n’aimait pas à les voir mourir.
— Une chose qui va vous étonner, disait-il souvent, c’est que je n’aime pas à voir mourir, non, je n’aime pas cela; et il ajoutait naïvement : surtout quand ce sont des personnes que j’ai connues.
Sur le pas delà porte qu’il venait d’entr’ouvrir, le bonhomme salua le docteur Dutreilloux qui arrivait, suivi de l’abbé de Larty et de la Nanie. M. Dutreilloux entra le premier : , .
— Pardon, l’abbé, fit-il , si l’âme est immortelle, elle a le temps d’attendre. /
11 prit le bras du malade, étudia le pouls et dit :
— Joseph, mon ami, la fin est arrivée; votre vénéré père va recouvrer ses sens pour vous faire ses adieux. C’est presque toujours une faveur que la nature accorde à ceux dont la vie a été pure.
— La nature est soumise aux ordres de Dieu, murmura l’abbé de Larty.
La Nanie s’était agenouillée au bout du lit -, elle priait avec ferveur et pleurait amèrement. En ouvrant les yeux, le malade la vil et comprit.
— Vous ici, docteur-, vous ici, monsieur l’abbé; dit-il ;
je comprends... et se tournant vers Joseph désespéré, il lui dit : •
— Pauvre cher enfant, comme tu vas* avoir du chagrin !
Joseph ne répondait pas; qu’aurait-il pu dire? 11 pleurait sur les mains amaigries de son père, ce hon soldat, sans trouver, sans chercher une parole pour faire partager à son père l’espoir que conserve un fils jusqu’à l’heure où le froid fait du corps un cadavre.
Le sous-intendant fit un effort et se souleva un peu sur son chevet. Le docteur Dutreilloux lui prêta son braspour l’asseoir tout à fait.
La tête du vieillard était calme et sereine, la souffrance avait creusé ses joues, la barbe était devenue longue, mais les yeux avaient conservé leur éclat.
— Joseph, mon bien-aimé fils* |e te bénis pour tout le bonheur dont tuas entouré ma vieillesse; je vais te quitter, nous nous reverrons là-haut. Aie bien soin de la Nanie, elle doit mourir sous notre toit, ne l'oublie jamais.
— Hé là de Dieu ! s’écria la Nanie, plaise au ciel que
je sois morte, que le bon Dieu m’eût prise au lieu de vous.
4 — S’il est vrai, continua le vieux soldat, que ceux qui se sont aimés se retrouveront là-haut, je dirai à nion père quel fils tu es-, à tanière, ma Wilhelmine regrettée, j’apporterai une de tes larmes. Adieu, mon Joseph, adieu; salue pour moi notre -vieux drapeau, et.., et... porte-toi bien, mon vieux.
Les larmes étouffèrent la voix du vieillard, on n’entendit plus que des sanglots. Joseph pleurait, la Nanie pleurait, le docteur Dutreilloux pleuraitpour la première fois de sa vie. Seul, le jeune prêtre avait les yeux secs et lé sourire aux lèvres.
— Puis-je lui parler? demanda-t-il au docteur.
— A tout autre, je dirais non; je ne voudrais pas qu’on tracassât mon vieil ami à son dernier moment; mais vous, c’est différent, allez.
— Monsieur Sauvage, dit l’abbé d’une voixdouce, monsieur Sauvage, mon digne ami, ce n’est point le prêtre qui vous parle, c’est le frère de votre fils, n’avez-vous rien à dire à Dieu?
— Nous causons ensemble toutes les nuits depuis six mois, répondit le père de Joseph en souriant, je crois que nous nous comprenons.
— Dieu vous a donné un cœur digne de le comprendre. Mais n’avez-vous rien à lui confier?
— Depuis longtemps encore, répondit le moribond, je lui ai confié le bonheur de mon fils et aussi le repos de mon âme.
— Dieu vous exaucera, si avant de revenir à lui vous n’oubliez pas que l’homme est sujet à l’erreur.
— A qui le dites-vous ! "murmura le bon sous-intendant;
j’en ai commis une, moi qui vous parle, et si je meurs sans remords, c’est qu’elle était au bénéfice de l’État et non à son détriment.
— Il est mort, dit le docteur.
— Qu’il repose en paix, répondit l’abbé- Laissons Joseph à sa douleur, quand il aura pleuré, je viendrai prier avec lui;
A la porte, le prêtre et le médecin trouvèrentFougeyras, dit Furétou, entouré de voisins et de gens de la ville qui attendaient des nouvelles du vieil officier.
— Il est mort, dit sèchement le docteur..
— Honorons sa mémoire, messieurs, c’est un honnête homme de moins, s’écria Furétou.
— Dieu le remplacera, dit l’abbé.
— Dans l’ordre moral et dans l’ordre physique, dit le docteur, la nature ne perd rien. Il y a dans Cette chambre im honnête homme de moins près duquel prie un honnête homme de plus.
En province, on ne saurait passer sur certains usages sans manquer à toutes les convenances. La^mort du colonel retardait le mariage de son fils. Il fut décidé par Micheline que pendant la durée du deuil, Joseph retournerait à son régi mont.
— Maintenant, lui dit Isidore en lui souhaitant un bon voyage, tâche de ne pas te faire loger une balle dans la tête; ça ne serait pas bien spirituel.
Joseph alla rejoindre son régiment en Afrique. Lo bon colonel de Lesdigard-de-Beaupréau-du-Vallon-de-Saint- Alexandre donna une larme de regret à la mémoiredeson Vieil. ami et dit :
— Mon cher enfant, je serai votre père.
Le major Caslafiol qui, jadis, récitait sans se tromper
toute la Mort de César, apprit la nouvelle sans trop de surprise apparente.
. — Il nous en pend autant à l'oreille à chacun de nous, dit-il en manière d’oraison funèbre,
Trois jours après il rencontra Joseph et lui dit. :
— A propos, comment se porte votre père, mon vieil ami?
— Mon commandant, j’ai eu la douleur, avant-hier, de vous annoncer sa mort, répondit tristement Joseph.
— Sacrebleu ! c’est vrai, mille pardons!
Tous les huit jours, lebon major faisait la même demande à Joseph, qui faisait la môme réponse.
Furieux de l’erreur permanente qu’il commettait et qui pouvait porter* atteinte à sa réputation d’homme plein de mémoire, il arriva que le major prit Joseph en grippe; ce qui lui eut porté préjudice si, par bonheur pour lui, le major n’avait été admis à faire valoir ses droits à la retraite.
Pendant que Joseph cherchait à raccourcir les jours qui le séparaient- du bonheur, le châtiment alla frapper à la porte des Michel.
Le procès des héritiers Pharagu fut plaidé. Le tribunal civil de première instance prononça un jugement qui condamnait madame Michel, née Pharagu, tant en son nom comme usufruitière des biens du sieur Jean-Baptiste Michel, décédé, que comme agissant au nom de ses enfants majeurs intervenants, à restituer aux héritiers du sieur Pharagu, son frère, la somme de huit cent quarante mille francs. Le dispositif du jugement était hérissé de considérants tous plus ou moins désagréables pour la mémoire de Michel.
Isidore, altéré, quitta l’audience' pour apprendre à sa mère le funeste résultat.
— Il nous reste la Cour royale, fit tranquillement madame Michel.
La justice humaine est longue dans ses opérations. Qu’a-t-elle besoin de précipiter son œuvre, n’est-elle pas sûre d’arriver ?
Quatre ou cinq mois se passèrent avant que la Cour royale jugeât à propos de se prononcer; enfin elle confirma la sentence des premiers juges.
Le papier timbré tomba comme la grêle dans la maison de la rue du Consulat, au grand effroi d’Isidore et de mademoiselle Zoé ; madame Michel souriait toujours.
— Voyons, mère, lui dit Isidore, maintenant il n’y a plus à plaisanter. 11 reste à la vérité la Cour de cassation, mais nous serons toisés là comme ailleurs; voyons, que comptes-tu faire ?
— Rien, dit madame Michel. 1
— C’est très-joli à dire, mais pas facile à faire.
— Pourquoi?
— Mais parce que nous sommes tous condamnés à ne jamais posséder un sou de bien au soleil. ^
— Nous nous en passerons.
— Si c’est ton idée, je veux bien, mais ce n’est pas la nôtre.
— Que veux-tu dire ?
— Mon Dieu! jamais, Zoé ni moi, nons ne t’avon* tourmentée pour savoir où tu avais caché notre fortune, lorsque tu as vendu les biens pendant que papa vivait encore; mais maintenant, tu comprends bien qu’il faut se décider.
— À quoi ?
— Je ne voudrais pas te faire de la peine; mais enfin tu peux mourir d’un jour à l’autre, nous désirons savoir où est le magot.
— Si je meurs, mes précautions sont prises, mes enfants ; vous trouverez votre bien intact. Je ne veux pas l’emporter dans la terre. .
— Nous savons cela, mais nous ne désirons pas ta mort, bien au contraire.
— C’est heureux !
— Seulement nous ne voulons plus attendre. .
— Je ne comprends pas, dit la mère étonnée.
— Ce n’est pas bien difficile à comprendre, cependant; Zoé et moi, nous voulons vivre. Il nous est interdit d’avoir des terres ou des maisons qu’on nous saisirait; nous aurons des rentes, nous ne pouvons les manger ici, nous irons à Paris, nous y sommes décidés. .
‘ — Tout à fait décidés, fit mademoiselle Zoé.
— Vous êtes majeurs, trèsnnajeurs, je ne puis vous empêcher de faire vos volontés ; allez donc à Paris puisque vous le voulez, partez à l’instant si bon vous semble.
— Donne-nous notre bien et nous partirons.
— Quant à cela, c’est différent ; votre père m’a laissé l’usufruit de tout.
— De tout quoi ?
— De tout ce que nous possédions ; je suis décidée à ne me point dessaisir de la moindre partie. Ne fronce pas les sourcils, toi, Isidore; ne serre pas les lèvres, toi, Zoé, vous ne me faites pas peur. J’ai tenu tête à votre père, qui était un autre homme que toi, mon fils. Vous ne pouvez rien7 vous ne frapperez point à la porte de la justice, la justice vous crierait: « Rendez d’abord le bien d’autrui. » Toutes mes précautions sont prises, mon argent est caché là où
nul ne saurr.it le trouver. Maintenant, mes enfanis, H est temps que vous sachiez quelle femme je suis.
— Ah î nous te connaissons.
— Non. Pendant quarante ans, j'ai courbé le front devant votre père. J’avoue que son intelligence était plus forte que la mienne; mais si je m’inclinais sans murmurer devant sa supériorité, c’est que je savais qu’un jour viendrait où je resterais seule la maîtresse; je sentais que je devais survivre à celui qui m’avait enchaînée à ses volontés comme on attache un chien hargneux, mais fidèle, à la porte du logis. L’événement a justifié mes prévisions. Aujourd’hui, j’ai cette autorité que j’ai espérée bien longtemps; je la garderai, et malheur à qui oserait y toucher!
— Bon, tu nous menaces à présent !
— Oui, car je suis la plus forte. Oh ! je vous connais bien, ta sœur et toi, si vous pouviez m’anéantir vous le feriez.
— Bon, tH dis des bêtises !
— Demande à Zoé ce qu’elle pense.
— Je pense que tu n’es pas juste.
— Bon ! ne discutons pas; seulement, retenez bien ceci, mes enfants : votre destinée est entre mes mains; s’il vous venait dans l’esprit l’idée de me faire du chagrin d’une façon quelconque, si vous cherchiez à violenter mes volontés, je vous jure qu’à ma mort j’emporterais mon secret-, vous resteriez sans un sou. Toi, Isidore, obligé de travailler pour vivre; Zoé forcée d’entrer dans ce couvent dont elle parle si souvent et pour lequel elle a tant de haine. Me comprenez-vous bien?
Zoé et Isidore se regardèrent, Ce dernier reprit :
— Nous nous comprenons! mais nous ne nous eniendons pas. Tu vas voir comment. - .
— Je t’écoute.
— Je reprends les choses d’un peu haut.
— Peu importe. ...
— Lorsque papa voulut marier Micheline à Joseph tSauvage, il voulait lui donner un million.
— Je sais cela. Ensuite?
— Ce qui nous fait présumer qu’il en possédait quatre. Il ne voulait certes pas nous dépouiller ni rester sans rien.
— Soit. Après? 1
— Eh bien, nous sommes décidés à payer les Pharagu.
Madame Michel éclata de l ire.
— Oui, reprit Isidore d’un ton dégage, nous avons fait nos comptes. En leur donnant huit cent quarante mille francs, il nous reste trois millions.
— Continue, tu m’amuses,
— Soit. Vous vous ôtes mariés sous le régime de la communauté! tu garderas quinze cent mille francs, nous aurons le reste, nous sommes trois, soit cinq cent mille francs; vingt-cinq mille francs de rente, un assez joli denier pour attendre la succession, hein ! maman?
— Je djsais bien que vous ne me compreniez pas, dit madame Michel en souriant.
— Tu disais cela et tu avais tort, tu pensais que nous ne connaissions pas ta cachette; en vérité, tu avais tort. N’est-ce pas, ma sœur, que maman avait tort ?
Madame Michel ouvrit de grands yeux et resta suspendue aux lèvres de sa fille'.
— Il est sûr, dit lentement la sainte fille, qu’une ea-
ehette que l’on visite toutes les nuits est bien vite connue •Je ceux qui ont intérêt à la découvrir.
Madame Michel jeta un cri perçant et désespéré, et tomba évanouie.
— Diable! fit Isidore en plaçant sa mère sur son lit, il paraît que tu as mis le doigt dessus. Je crois que, quand elle reviendra à elle, nous pourrons nous entendre, il s’agira de bien se tenir.
Comme la femme de Michel ne reprenait pas ses sens après deux heures écoulées, ses enfants, inquiets, envoyèrent chercher le docteur Dutreiiloux. '
Le savant homme examina attentivement la malade et hocha la tête. ‘
— Y aurait-il du danger ? demanda mademoiselle Zoé en donnant les plus grands signes de douleur.
— Non, répondit le médecin, le danger n’est pas imminent, mais elle restera paralysée toute sa vie.
L’assertion du docteur ne produisit pas tout d’abord un bien- grand effet. Isidore et sa sœur ne devaient comprendre qu’un peu plus tard l’étendüe du malheur qui les frappait . ‘ '
La femme de Michel, étendue sur son lit depuis neuf jours, ressemblait à un cadavre. Sa pâleur livide, son regard fixe, son immobilité, faisaient d’elle un objet repoussant.
Assise près d’elle, Micheline pleurait en silence, Isidore et Zoé, très-affairés, parlaient bas; mais parfois ils s’oubliaient, et d’horribles paroles arrivaient jusqu’aux oreilles de Micheline.
— Par pitié, leur disait la pauvre fille, par pitié, ne parlez pas si fort, je vous jure qu’elle vous entend.
— Prends-y garde, ma petite sœur, disait Isidore,
LE C.LPiïAISE SAUVAGE
voilà que tu veux être plus forte que le docteur; n’as-tu pas entendu ce qu’il nous a chanté?
— Le docteur a dit que souvent la paralysie entraînait à La longue une perturbation morale, mais que souvent aussi le cerveau, la vue ou l’ouïe restaient dans un état parfait
— Ah ! tu as compris cela, toi, tu es bien heureuse. Moi je n’ai entendu que du charabia : paraplégie, hémiplégie, et un tas de mois bêtes.
— Je connais maman, fit Zoé, si elle voyait, si elle entendait, elle trouverait un moyen pour nous le dire ; mais c’est là un vain espoir, ma chère Micheline. Le neuvième jour vient de s’écouler sans amélioration; M. Dutreilloux n’a plus d’espoir, notre pauvre mère est perdue.
— Voyez, voyez, regardez ses yeux! s’écria Micheline, ne dirait-on pas qu’ils parlent ?
— On le croirait, fit Isidore, mais ils ne disent rien;
tout est fini. »
— Mais regardez donc, reprit Micheline avec véhémence, ne voyez-vous pas qu’elle pleure ?
C’était vrai. La louve enlendait et voyait. Son corps était paralysé jusque dans ses dernières fibres, mais son esprit avait gardé sa puissance, même il avait gagné en lucidité.
Elle voyait, la misérable créature, le sourire sillonner les lèvres de ses deux enfants préférés. Elle entendait leurs paroles honteuses, mais ses muscles n’étant plus en contact avec son cerveau, n’obéissaient plus à sa volonté. Sa langue, ses bras, tout son corps enfin demeurait inerte pendant que la tempête grondait dans son esprit demeuré vivant et actif.
Micheline avait raison, sa mère pleurait, mais ce n’était
point l’horrible cynisme d’Isidore ni l’hypocrisie de Zoé qui lui avaient arraché cette larme, c’était la conscience de son impuissance ; c’était la crainte de ne pouvoir dire son secret avant de mourir; c’était surtout un sentiment horrible, la malheureuse avait peur d’étre enterrée vivante.
Isidore avait attentivement examiné sa mère.
— C’est vrai, murmurait-il, elle pleure-, oui, c’est vrai ! Voici la première fois, depuis que je suis au monde, que je vois une larme tomber sur ses joues ; c’est peutôtre là le symptôme d’une crise heureuse.
— Dieu, soit loué î dit Zoé en tirant de sa poche un chapelet en noix de coco qu’elle se mit à égrener.
Micheline, sans rien dire, embrassait les mains de la mourante.
La visite du doclenr vint anéantir toutes ces espérances.
— Mon enfant, dit en partant M. Dutretlloux, qui ne s’adressait jamais qu’à Micheline, mon office eSt fini, c’est maintenant au tour du prêtre.
— ■ Quelle canaille que ce vieux drôle ! s’écria Isidore, annoncer ainsi à des enfants la mort de leur mère, si ce n’est pas à le giffler soixante mille fois.
— Calme toi, mon frère, fit Micheline en sanglotant.
— Il a' raison, s’écria mademoiselle Zoé de sa voix aigre ; si j’étais un homme, je lui dirais son fait, à ce renégat, je n’aurais pas peur de lui, tout médecin qu’il est.
— Micheline, nia chère enfant, dit Isidore en adoucissant sa voix rauque et éraillée, veux-tu nous laisser un instant?
— Non, répondit Micheline avec fermeté, je ne veux pas quitter maman.
LE CAPJTAtNE SAUVAGE
— Dans toute antre circonstance, ma chère petite, je ne prierais pas, j’ordonnerais; mais, pt>ur le moment, je ne veux pas me fâcher, et je veux bien t’expliquer ce que je veux faire. Tout à l’heure je suis sûr que tu t’éloigneras de toi-même. • -
— De quoi as-tu peur ? demanda Zoé, ne crois-du pas que nous allons fouiller les armoires !
Micheline ne répondit que par un sourire d’une profonde tristesse.
— Ecoute, petite sœur, je ne veux pas te tromper ; re- ’ga rdc-moi, lu verras que je dis la vérité. Ce que, je vais dire à notre mère peut la rappeler à la vie; crois-moi, fit Isidore, ne t’eHtête pas, tu en aurais du regret plus tard.
— C’est bien, je me retire, dit Micheline, si vous faites mal, le bon Dieu vous punira.
— C’est bon, mademoiselle la serraoneuse, le bon Dieu a besoin que vous lui disiez ce qu’il a à faire, s’écria Zoé. ... — Assez, dit Isidore,- laisse-la, elle vaut mieux que nous. '
— Que veux-tu faire?
— J’ai mon idée, si elle n’est pas morte, elle va parler, tu vas voir.
S’approchant du lit, Isidore regarda attentivement sa mère et déroula un papier timbré qu’il avait pris dans sa pocbe. *
• — Mère, demanda-t-il, me vdis-tu ? Si tu me vois, que tes yeux me le disent.
— Elle te voit ! s’écria Zoé, elle te voit, maintenant j’en suis sûre.
— M’entends-tu? poursuivit Isidore.
Les yeux de la paralytique gardèrent leur expression intelligente.
— Elle t’entend.
— Bon. Eh bien, mère, s’il en est ainsi, écoute bien. Nous sommes perdus si Dieu ou ton amour maternel ne te donnent pas un peu de force pour dire un mot, faire un geste, un mouvement qui noiis puisse indiquer où tu as caché notre bien.
Les yeux de la malade devinrent ternes et sans expression.
— La maison est saisie, continua Isidore, dans vingt jours elle sera vendue, et nous serons jetés dehors comme des mendiants.
— Elle ne comprend pas, fit Zoé avec désespoir.
— Sacrebleu ! e’est affreux, reprit Isidore, elle croyait que la maison ne pouvait pas être saisie parce qu’elle a été payée avec l’argent de sa dot. Ce qu’elle nesavaitpas, c’est qu’étant, commune en biens avec notre père, cette application de son douaire, bien qu’elle ait été faîte pardevant notaire, ne signifie rien du tout. En vérité, nous n’avons plus rien à espérer, les Pharagu ne nous feront pas la moindre grâce; il n’y a qu’un miracle qui puisse nous sauver.
Pendant qu’Isidore parlait. les yeux de sa mère avaient pris une expression de terreur indéfinissable.
— Elle comprend ! s’écria Isidore, tout n’est pas perdu peut-être; éeoute bien, fit-il en secouant dans sa joie les mains rigides de sa mère, mous comprenons tes yeux ; parle-nous avec tes yeux.
— C’est cela, dit Zoé, il me semble que tu- sauras te foire entendre.
— Mère, tu as caché notre bien, n’est-ce pns?demanda Isidore.
Les yeux de madame Michel devinrent étincelants.