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Le capitaine Simon;

Si nous avions à représenter la France de cette époque, nous prendrions une très-belle femme, car il est convenu que la France ^est toujours une très - belle femme, nous lui donnerions la fâcheuse coiffure de Corinne, nous lui mettrions la ceinture de sa robe au milieu de r estomac, nous l'asseoirions dans une attitude prétentieuse, sur un sopha de formes raides, supporté par des serpents verts, et nous laisserions deviner qu'elle accompagne de son luth antique une romance où nloire rime avec victoire.

La France était folle du glaive ou de la lance de Fingai; la France était folle de l'épée de son empereur.

Elle avait son empereur depuis six mois à peine, et, par conséquent, il y avait à peine six mois qu'elle n'avait plus de république. Elle était comme une jeune mariée qui se fait un dieu de son époux; elle adorait tout ce qu'il aimait.

Les devises de bonbons, ce thermomètre de la situa-

tion morale d'un peuple, au lieu de dire, comme dans les temps ordinaires :

Mes enfants, aimez-vous bien, Tout le reste ne mit rien.

les devises des bonbons embouchaient la trompette héroïque pour crier : Honneur et patrie !

La gloire était partout; l'emphase accompagnait la gloire, la gloire avait composé un vocabulaire plus compliqué que celui des Précieuses ridicules. Il doit rester chez quelques marchands de vins de l'anisette de ce temps-là. qui s'appelait la liqueur des braves, \e cimetière avait nom : Champ d'asile, la guinguette se nommait Idalie ou Paphos, et tout tambour-major avait droit au titre iï enfant chéri de Mars.

Il faut, en vérité, que cette époque soit bien grande sous ses oripeaux grotesques, pour que sa renommée soit restée debout chez nous, qui raillons volontiers les plus grandes choses.

Ou bien, il faut que notre raillerie s'arrête, et je crois que c'est là le vrai, devant le sabre et devant le canon.

Il y a chez nous le scepticisme moqueur, mais il y a aussi cette sincère et naïve poésie de Chauvin, qui vivra dans nos cabarets, dans nos mansardes et môme dans nos salons, jusqu'à la consommation des siècles !

Au fond, nous n'avons trop rien à dire de l'histoire de ce temps-là pour le besoin de notre drame, sinon que la fièvre militaire atteignait son paroxysme; l'uniforme était souverain ; la France entière se séparait en deux castes plus tranchées que les castes de l'Inde : l'armée et la bourgeoisie, les militaires et les pékins.

Le militaire régnait despotiquement et non- pas seulement sur le cœur des belles : le pékin devait suivre le

conseil d'an académicien illustre, et se taire sans murmurer.

C'était la loi.

Le fournisseur des armées, Roussel, faisait à Rennes, tout doucement et sans beaucoup de soins, une bonne grosse fortune; c'était un joyeux compère qui n'engendrait nullement de soucis, malgré la longue et douloureuse maladie de sa jeune femme. Sa maison était située à l'angle de la place du Palais, qui touche la rue Saint-François; le clos des Célestins la séparait du café de la Place, où se réunissaient d'ordinaire les officiers de cavalerie en garnison à Rennes.

Depuis la révolution, l'ancien cimetière des Célestins était ouvert et formait une promenade plantée d'arbres qui rejoignait la route de Paris.

La famille du fournisseur se composait de sa femme, qui avait une grande réputation de beauté; de la sœur de sa femme, jeune veuve sans enfants, et d'une charmante petite fille de six à sept ans.

Mme Roussel ne voyait point le monde, et sa sœur lui tenait fidèle compagnie dans sa retraite. Bien que la province déteste et tyrannise volontiers les gens qui prétendent s'isoler, il y avait pour la pauvre Mm9 Roussel, dans la ville, une sorte de bienveillance générale. On l'entrevoyait parfois le soir, belle comme un ange et presque aussi pâle qu'une morte, quand elle se glissait, timide et triste, hors de sa demeure, et qu'elle venait s'asseoir sur un banc dans l'ancien cimetière des Célestins.

Elle pouvait avoir vingt -quatre ou vingt-cinq ans. Son mari ne l'accompagnait jamais, et presque toujours elle s'appuyait sur le bras de sa sœur en tenant par la

main sa fille Louise, joli petit ange aux blonds cheveux.

Parfois le commis de M. Roussel, jeune homme à la figure plate et souriante, se faisait le chevalier de ces dames; mais c'était rare. Peyran, le commis, avait hâte de regagner le café où ses amis se réunissaient, et les deux sœurs n'attendaient pas avec moins d'impatience l'instant où le commis les abandonnait à leurs mutuels épanchements.

Il y avait peut-être un secret au fond de la tristesse maladive qui inclinait le beau front d'Hortense.

Ce secret-là, qu'il existât ou non, occupait passablement les imaginations rennaises. Par grâce spéciale, on ne médisait point d'Hortense dans la force du terme, mais on cherchait dans sa vie, si courte et déjà flétrie, le thème ou le prétexte de quelque roman.

Les plus indulgents disaient qu'Hortense pâlissait, fléchissait et souffrait, tout simplement parce que M. Roussel était le plus obèse, le plus lourd et le plus idiot de tous les maris du département d'Ille-et- Vilaine.

C'était vers' la fin du mois d'août, et il avait fait une journée étouffante : vers cinq heures du soir, au moment où le passage de la place du Palais commençait à devenir praticable, un groupe de cinq ou six officiers, parmi lesquels se trouvait un pékin, sortit d'une table d'hôte de la rue Saint-Georges et se dirigea vers le café de la Place. C'étaient tous de très-jeunes gens, marchant la tête haute et la poitrine élargie, avec la légitime conviction que leur épaulette les faisait supérieurs au reste des mortels.

Quant au pékin (nous demandons pardon au lecteur d'employer ce mot désagréable et tombé dans le vocabulaire des guinguettes ; il était alors d'un usage absolument universel), quant au pékin, c'était le jeune! M. Peyran, commis du fournisseur Roussel, qui se trouvait avoir

LE CAPITAINE SIMOX 5

l'avantage d'être un peu cousin du capitaine Saint-Pons, l'un des jeunes officiers.

Celui-ci appartenait à un régiment de dragons qui était arrivé la veille même dans la capitale de la Bretagne.

En arrivant sur la place, tous les regards se tournèrent vers la demeure du fournisseur, dont les jalousies étaient fermées. Il était facile de deviner que maître Peyran venait de raconter à ses nouveaux amis la chronique locale, et qu'il y avait donné une large place à la femme de son patron.

— Nous avons du malheur! dit le lieutenant Bressant, beau cavalier aux fines moustaches noires, cette huitième merveille du monde n'est pas à sa croisée.

— Elle n'est jamais à sa croisée, répliqua Peyran d'un air mystérieux,

m — Et sa sœur, madame Dubreuil..., demanda le capitaine Saint-Pons, est-ce aussi une beauté? Le commis enfla ses joues.

— C'est une femme dont on ne dit rien, répondit-il. Puis il ajouta, en jetant à la ronde un regard qu'il

voulait faire indifférent :

— Mais, quand donc doit arriver ce fier-à-bras dont vous parliez tout à l'heure?

— Le capitaine Simon? s'écria Bressant, le tranchemontagne, le mangeur de pékins !... On dit que le colonel Gontault, qui est son oncle, son père adoptif ou son tuteur... je ne sais pas, moi !... l'a mandé près de lui pour le tenir en bride.

— Et l'empêcher de dévorer les bourgeois?... dit Peyran, qui sourit avec effort.

— Si ce que l'on raconte est vrai, reprit le capitaine Saint-Pons, il est temps de mettre un peu le holà... On peut tuer des pékins; mais le capitaine Simon en fait une consommation !...

— Un abus!... ajouta un officier.

— Une débauche! achevèrent les autres en riant de tout leur cœur.

Peyran était un peu pâle.

— Cela ne dit pas quand il doit venir... murmura-t-il.

— Ma foi, qu'il vienne le plus tôt possible?... s'écria Saint-Pons. Je suis curieux de voir ce gaillard qui va sur le terrain tous les jours avant son déjeuner pour gagner de l'appétit... Ce doit être un drôle de corps!

Peyran dissimula une grimace. Il paraissait ne point partager l'impatience de Saint-Pons et des jeunes officiers.

— Et il a la main malheureuse ?... dit-il en jouant trèsmal l'indifférence.

*— Sur onze duels qu'il s'est donnés à Toulouse, répondit Bressant qui souriait en regardant le commis, il y a eu dix bourgeois d'exterminés!

— Mais vous n'êtes pas un bourgeois, vous, Peyran, ajouta-t-il, puisque vous tenez les livres d'un homme qui s'engraisse avec les militaires.

— Et d'ailleurs, ajouta Saint-Pons, d'un air grave, vous êtes avec nous, cousin; nous saurions vous protéger.

— Pardieu! s'écria Peyran, vous me la donnez belle, cousin!... croyez-vous que j'aie peur?

C'était le sentiment général ; mais tous les officiers répondirent par un sourire poli.

Ils pouvaient passer, en vérité, pour de bons petits enfants, ces jeunes héros, quand ils voulaient bien oublier leur rôle odieux et nigaud de croquemitaines.

Le café de la Place était désert, il n'y avait qu'une seule table occupée, et à cette table s'asseyait un jeune .homme, portant le costume de capitaine de dragons. Il appuyait sa tête entre ses deux mains et tournait le dos aux nouveaux arrivants.

Comme il était derrière l'angle de la place, Saint-Pons

et ses amis ne l'aperçurent qu'au moment même où Peyran protestait de sa vaillance-

— Messieurs, dit Bressant, qui s'arrêta tout court, je crois que voici l'anthropophage !

Chacun regarda de tous ses yeux, surtout Peyran.

L'anthropophage avait une taille frêle et délicate ; on ne pouvait pas voir sa figure, mais sa tête nue montrait des cheveux bouclés plus fins et plus doux que la soie ; sa tournure semblait indiquer qu'il n'avait point dépassé encore les limites de la première jeunesse.

Peyran, qui était un observateur, pensa :

— Ces petits officiers, qui ont des figures comme des demoiselles, sont féroces comme des tigres !

— Mon cousin et vous, messieurs, ajouta-t-il tout haut, il me reste un petit travail à faire dans les bureaux de M. Roussel, et je suis forcé de m'arracher au plaisir... \

Son cousin le capitaine le regarda de travers et lui coupa la parole.

— Vous ne nous aviez point paflé de ce travail-là !... murmura-t-il ; voyons, mon cher parent, quand on est avec des officiers de l'empereur, il faut se tenir... La tête haute, s'il vous plaît ! l'œil à quinze pas devant vous !... et allez vous asseoir lç premier à cette table.

Il lui montrait précisément la table où se tenait l'anthropophage à tournure de demoiselle.

Le regard de Saint-Pons était supérieurement expressif : Peyran fit comme ces pauvres diables de soldats qui ont du courage quand ils ne peuvent faire autrement ; il marcha droit à la table en disant :

— Puisque cela vous fait plaisir, je puis bien vous donner encore une minute.

Et il s'assit en souriant, mais en tremblant, sur un coin de tabouret.

Il n'en résulta point de mal, parce que Peyran s'était

assis sans bruit et que le jeune capitaine de dragons, absorbé dans ses pensées, ne l'avait point aperçu.

— Bravo !... s'écria Saint-Pons, tout fier de la prouesse de son cousin !

— Bravo !... répétèrent les autres officiers en continuant de s'approcher.

A ce double cri, le jeune capitaine se leva en sursaut et se tourna vers les nouveaux venus, sans même accorder un regard à Peyran qui était devant lui.

Les officiers du quatrième régiment de dragons purent voir alors que leur nouveau camarade était un charmant jeune homme à la figure ouverte et douce. Il marcha vers eux, les mains tendues, avec un sourire plein de franchise et de cordialité.

— On m'avait dit que c'était ici votre café, messieurs, dit-il, et je vous attendais.

Tous le regardaient avec étonnement.

— Ah ça, dit Saint-Pons en lui rendant sa poignée de main de bon cœur, vous n'êtes pas le capitaine Simon?

— Pourquoi cela ? demanda le beau jeune homme, dont le sourire était plus doux que celui d'un enfant.

— Garçon!... appela-t-il en même temps sans trop élever la voix. Il faut que nous fassions connaissance le verre à la main, ajouta-t-il en continuant de distribuer des poignées de main à la ronde ; vous permettrez que je vous offre...

— Tout ce qu'il vous plaira, répondit Saint-Pons. Et Bressan t dit tout bas aux autres :

— Voyez comme on fait aux gens des réputations. Le garçon se présentait à la porte du café, la serviette

sous le bras Simon lui dit :

— Du punch à profusion !... des cigares à satiété!... absence complète de pékins aux alentours. Voilà l'ordre du jour !

Ceci fut dit d'un ton fort convenable; mais comme le garçon, étonné, hésitait, Simon se redressa et ajouta, en levant imperceptiblement une cravache qu'il tenait à la main :

— Allons !

Le garçon rentra dans le café comme s'il eût reçu la cravache à travers le visage, tant ce mot : allons ! était bien calibré.

— Asseyez-vous, mes chers camarades, reprit Simon en souriant. Je suppose que vous êtes comme moi... Le pékin est ma bête noire... partout où je le rencontre...

Il se retournait pour offrir des sièges à ses convives, et il aperçut pour la première fois Peyran, qui tâchait de faire contenance sortable.

— Quand on parie du loup... murmura-t-il en clignant de l'œil.

Mais il n'acheva pas et fronça le sourcil pour ajouter:

— Que fait là ce monsieur ?

Peyran ne se gênait plus pour trembler ; Saint-Pons vint à son secours et répondit:

— Monsieur est avec nous.

Simon sembla hésiter un instant entre la voix de sa bonne nature, qui lui parlait raison, et cette effroyable folie du bravache , maladie endémique du temps de l'empire.

La maladie l'emporta.

— Ma foi, dit-il en touchant sa moustache, je ne veux pas prendre sur moi de vous en faire mon compliment !

Les officiers s'entre-regardèrent, et il y eut un instant de silence.

Peyran suait à grosses gouttes.

— Capitaine Simon... commença Saint-Pons lentement.

— Plaît-il ? dit celui-ci, dont la douce figure s'était tout à coup transformée et qui avait pris la pose classique du défi : l'œil à demi fermé, la tête renversée et le poing sur la hanche.

— Au quatrième régiment de dragons, poursuivit Saint- Pons avec calme, on est plus poli que cela.

Le garçon apportait le punch fumant. Simon fit un petit signe de tête à Saint-Pons, et quand le garçon fut parti, il reprit, en servant le punch à la ronde :

— Une querelle est inutile et ennuyeuse. J'ai compris... et je ne puis vous dire combien je suis ravi de payer ainsi ma bienvenue à table et sur le terrain... A votre santé !

Il porta son verre à ses lèvres, puis il ajouta entendant la main à Saint-Pons :

— Je n'ai pas besoin de vous dire : sans rancune, mon cher camarade... Si nous vivons demain tous deux, à pareille heure, nous serons amis, voulez-vous?

Il avait repris son bon sourire, et Saint-Pons ne put s'empêcher de lui rendre son étreinte en répondant :

— De grand cœur !

Cependant il y avait autour de la table un certain malaise.

— On ne nous avait pas trompés, ditBressant, le capitaine Simon est un duelliste,

— - Qui vous a dit cela ?... s'écria Simon d'un air sérieusement molesté, je déteste les querelles !... Mais c'est la vue du pékin... J'en demande bien pardon à ce monsieur qui est avec vous, ajouta-t-il en saluant Peyran plus mort que vif. C'est plus fort que moi !... J'ai beau me retenir... Mais vous ne buvez pas!

Il emplit les verres et trinqua avec un entrain irrésistible.

— En tout cas, dit Bressant, vous avez l'air d'un oyeux compagnon... A votre santé, capitaine Simon !

Tous les verres se choquèrent et il ne fut plus question de duel. A voir la cordialité qui régnait dans la petite réunion, personne ne se serait douté, à coup sûr, que l'on dût se couper la gorge le lendemain matin.

— Ah çà ! dit tout à coup Simon, j'espère que vous allez me mettre au courant des nouvelles de la ville ?

— Nousne^sommes pas très-forts en fait de nouvelles, répondit Bressant ; nous arrivons comme vous, et hier seulement.

— Bah ! s'écria Simon, en province, les commérages d'un jour feraient les frais d'un entretien de six semaines!... Voyons, capitaine Saint-Pons, je parie que vous savez quelque petite histoire.

Saint-Pons sourit en regardant Peyran :

— Vous voyez-bien cette maison? dit-il.

Il montrait la maison de Roussel, dont les jalousies étaient fermées. Simon fit un signe de tête affirmatif.

— Cette maison contient un fournisseur, reprit Saint- Pons.

— Eh bien ! dit Simon, je trouve que ce fournisseur est passablement logé.

— Ce fournisseur est le mari de la plus jolie femme de la ville; il se nomme Roussel, et nous croyons savoir...

— Ah! diable !... fit Simon, pauvre M. Roussel !

— Peyran est justement le commis de la maison, ajouta Saint-Pons.

— Et c'est monsieur qui vous a dit?.... commença Simon.

Peyran fit un geste d'énergique dénégation.

— Du tout, s'empressa de reprendre Saint-Pons ; Peyran est un garçon prudent... mais nous-mêmes, hier soir en arrivant, nous avons surpris sous le balcon un quidam qui rôdait, avec le chapeau sur les yeux, le manteau fermé...

— Pauvre M. Roussel, répéta Simon.

— Eh mais ! capitaine, s'écria Bressant, vous dites cela sans rire !

Simon avait un air pensif et grave, il appela le garçon.

— Messieurs, reprit-il, ce fournisseur m'intéresse. La bande entière éclata de rire à ce début.

— Du punch !... s'écria Simon au garçon qui se montrait sur le seuil.

— Puis il ajouta d'un accent dramatique qui redoubla la gaieté des convives :

— Ma conscience me commande de venger ce fournisseur!... C'est peut-être un excellent homme que ce fournisseur. D'un autre côté la morale... Enfin, messieurs, le moins que l'on puisse faire, c'est de couper les deux oreilles au pékin... Je dis pékin, parce que le régiment est arrivé hier seulement, et que le galant ne peut être un de nous.

— C'est juste! dit Saint-Pons, mais je ne vois -pas pourquoi?...

— Un pékin immoral est indigne de garder ses oreilles ! prononça Simon avec solennité. Quelle heure était-il quand vous le vîtes rôder hier sous le balcon de la belle fournisseuse ?

— Neuf heures du soir, environ. Simon se leva.

— Eh bien ! mes camarades, dit-il, je vous donne rendez-vous ici, à neuf heures du soir, car j'espère que vous me ferez l'honneur d'assister à l'exécution.

Peyran avait froid dans le dos. Ce genre de plaisanterie lui semblait sauvage et détestable. Quant aux dragons, grâce aux mœurs du temps et aux habitudes du métier, ils n'étaient pas éloignés de regarder l'aventure comme réjouissante au plus haut point et du meilleur goût.

— Va pour l'exécution du pékin! s'écria Saint-Pons ; ce sera drôle !

— Et tout le monde de répéter

' — Va pour l'exécution du pékin !

— Maintenant, mes chers camarades, dit Simon, je vous demande la permission de vous quitter. Voici sept heures qui sonnent, et il faut que j'aille recevoir ma semonce.

— Vous n'avez pas besoin de vous déranger pour cela, capitaine, répondit Bressan! qui étendit la main vers l'extrémité de la place.

La figure de Simon changea tout à coup. Un homme s'avançait à quelque cent pas du café, les mains derrière le dos et la tête inclinée; il n'était plus de la première jeunesse et portait le costume de colonel.

Tous les officiers se levèrent avec respect.

— Il me faut une joyeuse soirée, prononça tout bas Simon, qui semblait se forcer maintenant pour continuer son srôle, car le colonel a l'air de méchante humeur, et je vais subir un sermon en trois points... Messieurs, je vous invite à souper après l'exécution... et si vous voulez nous trinquerons afec le galant privé de ses oreilles.

— Bonne idée ! s'écria le chœur. Capitaine Simon, vous faites un joyeux vivant! I

Le colonel approchait; Peyran profita du mouvement qui se fit pour s'esquiver. Les officiers saluèrent en silence.

Le colonel avait l'air très-soucieux; il répondit au salut de ses subordonnés par un léger signe de la main.

• — Bonjours, messieurs... dit-il.

Quand il aperçut Simon, il fronça le sourcil.

— Vous voilà, vous!.;», reprit-il avec rudesse]; messieurs, je comptais vous présenter, comme c'est mon devoir, votre nouveau camarade... Je vois qu'il m'a prévenu.

Ce fut Saint-Pons qui se chargea de répondre:

— Le capitaine Simon est notre ami déjà, colo nel.

Celui-ci fixait ses gros yeux sur Simon, qui ne semblait pas fort à son aise. Le colonel Gontault n'avait pas dépassé l'âge mûr; mais les fatigues de la guerre avaient usé déjà sa vie, et il gardait sur son mâle visage la marque de ses travaux. C'était un soldat comme il y en avait alors : rude écorce, grand cœur, brave comme un lion, mais ayant ce cachet étrange qui fit inventer le nom de grognard.

Beau guerrier, du reste, et portant comme il faut sa moustache encore noire.

— Messieurs, dit-il sans autre préparation, je veux être seul avec le capitaine Simon. ~

Dès que les officiers eurent obéi à ce congé, le colonel prit Simon par le bras et l'entraîna sans prononcer une parole jusqu'au milieu de l'ancien cimetière.

La, il s'arrêta, croisa ses deux bras sur sa poitrine et regarda Simon en facfr.

— Anous deux, capitaine!... dit-il.

— Colonel, balbutia Simon, qui ne savait quelle contenance prendre.

Gontault lui tendit la main d'un air triste.

— Autrefois, tu m'appelais ton père... murmurat— il.

Simon, qui n'attendait que ce mot, se jeta dans ses bras les larmes aux yeux en murmurant :

— Mon père ! mon excellent et cher père ! Le colonel gardait son air triste.

— Réponds-moi, reprit-il. Ai-je mérité pour toi ce nom de père ? ,

— Ah ! colonel... s'écria Simon, vous qui m'avez suivi, soutenu, aimé depuis mon enfance !...

— Chut!... interrompit Gontault, je ne te parle pas de cela... c'était une vieille dette et rien de plus... Ton père,

le brave major Simon , avait été, lui aussi, mon protecteur et mon soutien... Quoi que je fasse pour toi, je serai toujours en reste avec lui... Je te demande tout simplement si je t'ai traité toujours avec indulgence et douceur, moi, vieux soldat de hasard qui fais trembler tout le monde ?

— Vous avez été, répliqua Simon, le plus indulgent des chefs et le meilleur des amis.

— A la bonne heure!... interrompit encore Gontault, cela suffit.

Il se redressa et ajouta en repoussant la main du jeune homme :

— Parce que, voyez-vous, capitaine, il faut que cela finisse! parce que je veux vous mettre aux arrêts forcés pendant deux mois, pendant six mois!... Parce que je veux vous mener comme il faut désormais, entendezvous, capitaine !

— Colonel, balbutia Simon abasourdi.

-—Tous m'interrompez, je crois!... s'écria Gontault rouge de colère. Comment diable, monsieur Simon!.*, vous avez l'honneur d'être officier français : cela, j'imagine, pour protéger les sujets de Sa Majestél'empereur... pour les défendre au besoin... et vous les assassinez !

Simon fit un mouvement.,

— Prenez garde, monsieur, que c'est votre supérieur qui vous parle !... Corbleu! ne m'a-t-on pas dit que dans votre garnison de Toulouse vous aviez tué ou blessé onze bourgeois!...

— Dix, colonel, dix seulement.

— Seulement!... Et vous ne cherchez pas à le nier?.. . Mais c'est une folie furieuse !

— Un militaire... voulut répliquer Simon.

— Un militaire, capitaine, dit Gontault avec une véritable dignité, ne doit pas reculer devant une afïaire d'honneur... mais vous les cherchez, vous.. . et vous vous

attaquez de préférence à de paisibles et inoffensifs citoyens... Monsieur., cela est d'un insensé ou d'un lâche !...

Simon tressaillit et devint pâle.

Le colonel lui mit la main sur la bouche.

— Ne parlez pas !... s'écria-t-il; vous allez m'insulter et vous perdre... Promettez-moi plutôt de changer de conduite.

— Ah î colonel... fit Simon sous la main qui le bâillonnait ; vous me traitez comme un enfant I

— Parce que si je vous traitais comme un homme, répliqua Gontault, un châtiment exemplaire...

— Allons y allons 9 s'interrompit-il , té voilà défait comme si tu avais eu la fièvre pendant un mois!... Relève la tête, mon pauvre garçon; à tout péché miséricorde... J'ai été comme toi longtemps, trop longtemps ! le bruit de deux lames m'attirait comme un charme; je tirais si bien !... Mais ce n'est pas là le vrai courage, crois-moi, je m'y connais... Mon ami, c'est ton père qui te parle maintenant; je t'ai fait venir près de moi tout exprès : le fils du major Simon doit être un soldat sans reproche.

— Il me semble... murmura Simon.

— Je sais... je sais, tu es un bon officier... Tu as la croix... c'est pour cela que je ne veux pas te voir perdre ton avenir... Voyons, ajôuta-t-il en lui prenant les deux mains, promets-moi de ne plus te battre.

— Cependant, dit Simon, si on m'insultait?...

— Si on t'insultait !... s'écria Gontault. Corbleu î c'est autre chose, mon enfant... si on t'insultait, viens me le dire, et je te servirai de témoin.

Simon pressa les mains du colonel contre sa poitrine.

— Mais il ne s'agit pas de cela, reprit ce dernier, tu

me comprends bien... Allons, je n'ordonne plus, je prie.

— Colonel, interrompit Simon avec émotion, je vous promets de ne plus me battre.

Gontault l'attira contre son cœur et le regarda longtemps en silence.

— Merci... murmura-t-il, tu as bon cœur, Simon. Son regard prit une expression de rêverie tandis qu'il

ajoutait :

— J'ai fondé sur toi plus d'une espérance... Tu es déjà mon fils d'adoption... Un jour... j'ai mon projet...

— Quel projet?... demanda le jeune homme curieux. Le colonel se prit à sourire.

— Tu le sauras, répondit-il ; va rejoindre tes camarades... J'ai besoin d'être seul.

Simon obéit aussitôt, et le colonel demeura dans l'ancien cimetière, où quelques rares promeneurs erraient sous les ormes.

Le jour baissait, bien que la nuit ne fût pas venue encore.

Deux ou trois fois le colonel Gontault s'arrêta devant la maison du fournisseur Roussel ; ses yeux semblaient ne point pouvoir s'en détacher.

— Si j'ai une fille, murmurait-il en se parlant à luimême, je crois que Simon la rendrait heureuse...

Il reprenait sa promenade, se détournant avec effort de cette maison dont la vue l'attirait si puissamment, et il pensait :

— Fou que je suis !... une fille !... Parce que j'ai vu hier, sous ces arbres, une enfant qui lui ressemblait !...

— Sept ans ! poursuivait-il d'une voix pleine d'angoisse, il y a sept ans que je l'ai quittée en lui disant:

« Attendez-moi, je reviendrai sur mon honneur!...» Et Dieu m'est témoin que je comptais le faire... mais le général Bonaparte, puis le premier consul, puis l'empereur ! Avec un tel maître a-t-on le temps de respirer ? Pauvre Hortense !

Il se laissa tomber sur un banc en face des fenêtres du fournisseur.

— Je n'ai rien demandé encore... murmurait-il, je n'ai pas osé m'informer... Si j'allais apprendre un malheur !

Comme il parlait ainsi, une des jalousies se releva lentement et à plusieurs reprises, comme si une main trop faible eût pesé sur le cordon.

A mesure que la jalousie se relevait, Gontault apercevait la robe d'une femme, puis le visage souriant d'une charmante petite fille, puis enfin la tête de sa mère, pâle et triste, mais d'une merveilleuse beauté.

Gontault étendit ses bras vers la fenêtre, tandis que ses yeux se mouillaient de larmes.

— Hortense ! murmura-t-il. •

En ce moment, la porte de la maison s'ouvrit, et un \gros homme sortit d'un air effaré.

— Avec la meilleure volonté du monde... dit cet homme à quelqu'un qui restait dans l'intérieur, je ne peux pas toujours m'occuper de la santé de ma femme !... J'ai des gens à voir... des marchés à conclure... des pièces à consulter : je fléchis littéralement sous le poids de mes occupations !

Ce disant, il referma la porte, croisa seé mains dodues derrière son gros dos, et fit quelques pas dans la promenade en homme qui ne sait que faire de ses dix doigts.

Gontault le regardait et pensait:

-- Roussel, le fournisseur !... je le reconnais... il n'a

point quitté la ville, et c'est un ami de la famille d'Hortense... Je vais donc enfin savoir !

Un colonel «le l'empire.

Nous avons, dans le commerce de la librairie et du théâtre, plusieurs formules courantes de colonels qui toutes procèdent de Père impériale et doivent le jour à l'imagination civilisée des vaudevillistes.

Chacune de ces formules a son mérite; quand on veut faire un colonel, on n'a que l'embarras du choix.

Il y a d'abord le jeune et brillant colonel qui épouse une riche veuve, princesse russe ou comtesse autrichienne, après avoir saccagé son château de fond en comble. — Il y a ensuite le colonel vieux et vénérable, qui meurt avant la fin de la pièce pour que le plus fidèle des sergents puisse chanter avec larmes au dénoûment :

Du haut des deux, ta demeure dernière, Mon colonel, tu dois être content !...

Il y a enfin le colonel dans la force de l'âge, rude au poil, mais bon cœur,- qui joue avec succès le rôle du bourru bienfaisant.

Quand on veut sortir de ces formules acceptées, on est un novateur et un jeune homme !

Notre colonel Gontault appartenait à la troisième ca-

tégorie; il était, comme toutes les choses de l'empire, meubles, pendules ou tragédies, un peu raide, un peu gauche, un peu invraisemblable, mais c'était un brave, et on ne peut savoir mauvais gré à un colonel d'être de son temps. ,

En 1796, un peu avant l'expédition d'Egypte, Gontault, alors âgé d'une trentaine d'années et lieutenant de dragons, était venu tenir garnison à Rennes. M. Couderc, juge de paix, et l'un des citoyens les plus honorables de la ville, lui avait donné l'hospitalité.

M. Coudercavait deux filles dont l'une venait d'épouser un magistrat nommé Dubreuil, et dont l'autre, entrant à peine dans l'adolescence, était la plus charmante enfant que l'on pût voir.

Le lieutenanl Gontault, franc, ouvert/honnête homme, était devenu l'ami du juge de paix et vivait dans la famille comme un fils. Il avait commencé h être simple soldat et chacun de ses grades avait été gagné à la pointe du sabre. Il n'avait pas eu le temps d'aimer et son cœur était plus neuf que celui d'un échappé de collège. Il eut d'abord pour Hortense une affection toute fraternelle : nous avons été sur le point de dire paternelle, tant la différence d'âge était grande , mais le lieutenant Gontault connaissait le monde et la vie encore moins qu'Hortense elle-même.

Quand le régiment de Gontault quitta Rennes, Hortense avait dix-sept ans, Hortense aimait, Hortense était coupable, mais elle se regardait comme la femme du lieutenant ; elle avait confiance en son honneur.

Au départ, Gontault lui jura pour la centième fois qu'il reviendrait lui donner son nom et le droit de marcher tête levée.

Nous voyons que Gontault était revenu ; seulement, il avait mis le temps. Mais c'est ainsi qu'agit toujours le co-

lonel de la troisième catégorie, qui, malgré son excellent cœur, attend constamment pour revenir que sa fiancée soit mariée ou morte.

Un colonel qui ferait autrement ne serait pas de la troisième catégorie.

D'ailleurs, il y a bien des choses à dire pour excuser ce colonel.

Par exemple, notre lieutenant Gontault, en mettant le pied hors de Rennes , avait été saisi par ce tourbillon de fatigues et de gloire qui entraîna la France à travers les dernières années de la république et toute la période de l'empire.

Il s'était embarqué avac Bonaparte pour l'Egypte ; avec Bonaparte, il avait laissé les Pyramides conquises pour venir à Paris faire sa part du 18 brumaire. Puis, ç'avaient été les grandes guerres du consulat. Il avait écrit peutêtre , le lendemain de~quelque bataille, au bivouac qui suivit Marengo, par exemple ; peut-être avait-il adressé une lettre à Rennes.

Il ne faudrait pas trop s'y fier cependant; le colonel de la troisième catégorie manie mieux le sabre que la plume, les jours sont pour lui des minutes et les années des semaines.

Mais enfin, il est avéré que lorsqu'il écrit, ses lettres se perdent toujours.

Ce fut seulement quand Napoléon, empereur, s'assit sur le trône, que Gontault, récemment promu au commandement du quatrième dragons, sollicita l'envoi de son corps en Bretagne.

Le jour où il obtint cette faveur, Gontault ressentit une joie d'enfant; il allait revoir Hortense, Hortense toujours belle, Hortense qui l'attendait, Hortense qu'il allait faire si heureuse !

Et Hortense ne serait pas seule, sans doute! Les fautes

expiées ne laissent après elles que du bonheur, et Gontault ne se sentait pas d'allégresse, en songeant qu'il allait donner un nom honorable au pauvre enfant qui ne connaissait pas son père.

Ce n'était pas sous les Pyramides, ce n'était pas même au glorieux bivouac de Marengo que le lieutenant Gontault, devenu colonel, avait pu apprendre le monde et la vie.

Si absurde que puisse paraître l'assertion qui va suivre, nous ne pouvons pourtant point l'omettre, car elle est la vérité pure. En quittant Paris pour se rendre à Rennes, Gontault n'avait point la conscience de sa faute ; ces longues années, durant lesquelles il avait laissé les jours s'ajouter aux jours, constituaient pour lui un simple retard.

Il cherchait bonnement une excuse banale, comme ceux qui manquent un rendez-vous ou qui dépassent l'heure du dîner.

Pour lui, ces années avaient passé si vite ! Il lui semblait qu'il était au lendemain de cette soirée où il avait séché dans un baiser les belles larmes d'Hortense, en lui disant : — Je reviendrai !

Ses grosses épaulettes d'officier supérieur eussent pu lui donner la mesure du temps écoulé; mais, dans sa modestie sincère, Gontault trouvait qu'il avait si peu fait pour les gagner!

L'empereur les lui avait données, mon Dieu ! par bonté pure. Il y avait au régiment nombre de vieux soldats dont les poitrines étaient aussi glorieusement labourées que la sienne.

A moitié chemin de Paris et de Rennes, Gontault qui n'avait plus qu'une seule pensée, son bonheur prochain, sa femme et son enfant, Gontault se sentit venir un scrupule, puis une crainte. Puis, tout à coup, car cela grandit

vite, le scrupule se changea en remords et la crainte en terreur.

La réalité se faisait jour en lui brusquement, et il voyait enfin les choses comme le premier venu les aurait vues, dès le principe.

Sept ans ! il y avait sept ans qu'il avait quitté Hortense ! Elle avait dû souffrir; la vieillesse de son père devait être cruelle î

Le déshonneur!... Quand cette pensée naquit dans le cerveau du colonel, il eut l'intention de se donner de son sabre à travers le corps.

Et lorsqu'il entra dans la ville de Rennes, ce fut la tête baissée, le front paie et l'esprit agité de lugubres pressentiments.

Il passa deux jours sans oser faire une seule question, parce qu'il craignait d'apprendre qu'Hortense était morte. Seulement, le soir de la veille, il avait rôdé autour de la maison du juge de paix Couderc, dont l'aspect morne et les jalousies fermées redoublaient son angoisse.

On peut juger de sa joie, quand il vit cette jalousie se lever lentement, et quand il aperçut la douce figure ■ d'Hortense au-dessus de ce visage d'enfant qui lui ressemblait et qui souriait.

C'était sa fille; il en était bien sûr; il le sentait aux battements de son cœur.

Il ne fit qu'un bond jusqu'au gros homme qui continuait sa flânerie, le nez au vent et les mains derrière le dos.

— Monsieur Roussel... dit-il eri l'abordant. Roussel se cambra et le toisa.

— Lui-même, répondit-il, fournisseur militaire.

— Yous ne me connaissez pas? demanda le colonel.

— Ma foi ! non... attendez donc... si fait... je connais tant de monde!... j'ai votre nom sur le bout de la langue...

— Gontault... prononça timidement le colonel.

— Gontault !... c'est cela... je l'avais sur le bout de la langue î... J'ai une mémoire locale bien prodigieuse!... le lieutenant Gontault, parbleu!..-. Savez-vous qu'il y a fort longtemps que je, n'ai eu l'avantage...

— Sept ans... murmura le colonel avec un gros soupir.

— Sept ans... répéta Roussel. J'allais le dire.. .j'ai une mémoire locale...

Il s'interrompit et recula d'un pas.

— Ah ça! mais... s'écria-Ml. Où donc ai-je les yeux ce soir? la distraction est plaisante, et je raconterai cela à ces dames. Peste ! on a fait son chemin, à ce que je vois!...

Il redressa sa taille courte et obèse, fit le salut militaire et ajouta :

— ■ Colonel, on vous présente ses compliments sincères.

— Merci... dit Gontault. Je voulais...

— Comme c'est aimable à vous d'être revenu nous voir... s'écria Roussel. Et moi qui vais l'appeler lieutenant... Ces dames vont bien rire quand je leur raconterai cela !

— Ces dames... voulut interrompre Gontault. Roussel lui saisit les deux mains.

— Vous pardonnez, n'est-ce pas? reprit-il avec cordialité. Je suis tellement surchargé d'occupations que la tête n'y est plus, mon ami... et si je n'avais pas une mémoire locale prodigieuse!...

Le colonel lui serra fortement la main et l'arrêta :

— Monsieur Roussel!... dit-il à voix basse. -— Mon colonel?... répliqua le fournisseur.

— Je vous crois un brave et digne homme.

— C'est assez l'avis général, colonel.

— Si je m'en souviens, vous me témoigniez autrefois quelque amitié...

— Certainement... certainement, dit Roussel, qui se refroidit un peu, parce qu'il craignit un emprunt contracté à brûle-pourpoint.

— Forcé de partir autrefois, reprit Gontault, j'ai laissé à Rennes une jeune fille...

La grosse figure du fournisseur s'épanouit subitement.

— Contez-moi donc ça!... s'écria-t-il en se rapprochant. Mes occupations ne m'empêchent pas d'être un gaillard !

— Mes vues étaient honorables, monsieur Roussel, je voulais l'épouser.

— J'entends bien... Nous ne connaissons que ça!... Seulement, vous ne le voulez plus?...

— Au contraire, monsieur Roussel, prononça Gontault avec gravité, je reviens pour cela.

— Ah!... ah!... ah!... fit par trois fois le fournisseur. C'est différent... Écoutez donc, tout le monde en passe par là ; il faut faire une fin!... Moi qui vous parle, après une jeunesse bien orageuse, j'ai sauté le fossé... Eh bien ; je ne suis pas trop malheureux ! ... A part des occupations écrasantes qui prennent sur ma santé, je peux dire que je ne suis pas trop malheureux ! Ma femme est gentille, bonne, douce, obéissante...

— Je voulais vous demander... interrompit le colonel.

— De ses nouvelles?... Vous êtes bien bon? merci!... Toujours un peu soutirante... Cette famille Couderc pêche par la poitrine.

Le colonel tressaillit et devint pâle.

— J'ai bien peur que la pauvre Hortense... ajouta le fournisseur.

c26 LE CAPITAINE SIMON

— Hortense!... prononça Gontault entre ses dents serrées, Hortense Couderc !

Le fournisseur poursuivit, sans remarquer le trouble de Gontault.

— - Yous ne saviez pas cela?.. Au fait, nous ignorions votre adresse; nous n'avons pas pu vous envoyer de lettre de faire part... Quand même j'aurais eu votre adresse, voyez-vous, il eût été bien possible que ces diables d'occupations qui me débordent... Et tenez, je m'oublie avec vous ici!... j'ai plus d'affaires qu'il n'en faudrait pour briser trois fortes cervelles!... Pardonnezmoi si je vous quitte brusquement.

Le colonel resta muet et comme abasourdi; il se laissa prendre la main sans mot dire et comme s'il n'eût pas eu la conscience de ce qui se passait autour de lui.

Roussel fit quelques pas en flânant, pour vaquer aux occupations qui le surchargeaient.

Au bout de quelques secondes, il s'arrêta tout à coup, se frappa ie front et revint au pas de course.

— Ah! mais... cria-t-il de loin, ah ! mais, colonel!... vous ne m'avez pas dit le nom de cette jeune fille...

— Le nom de cette jeune fille?... répéta machinalement Gontault qui avait le vertige.

— Oui... je suis discret comme un muet du sérail! Gontault qui chancelait se retint à un arbre de la promenade et balbutia :

— Je crois... je crois que je l'ai oublié.

Le ventre du fournisseur se souleva, tandis que ses traits s'épanouissaient en un rire homérique.

— Bon!... s'écria-t-il, excellent!... voilà qui va un peu amuser ces dames !... Ma foi, colonel, cette distractionlà vaut mieux que la mienne !

— Enfin n'importe, ajouta-t-il en montrant la maison du juge de paix Couderc, voici ma demeure... j'espère

que ma femme et moi nous aurons l'avantage... Bien le bonjour, colonel!

Gontault était seul, ses jambes chancelaient sous le poids de son corps, et sans l'arbre qui le soutenait il fût tombé à la renverse. Tous les objets tournaient autour de lui confusément; un voile était sur sa vue.

Il essuya de la main son front baigné de sueur froide.

— Sa maison ! murmura-t-il sans savoir qu'il parlait. Sa femme ! Hortense!

Il se cacha le visage entre ses mains.

— Oh! j'avais là quelque chose qui m'annonçait un malheur!... dit-il. Mariée!... perdue pour moi !

— Mariée! répéta-t-il, galvanisé par un mouvement de colère folle. Corbleu ! voilà bien les femmes!... Ne pouvait-elle pas avoir confiance en moi?... Ne pouvaitelle pas m'attendre?... Ne pouvait-elle...

Il s'interrompit de nouveau et s'affaissa sous le poids de la réalité.

— Pauvre Hortense!... pensa- t-il. Ai -je bien le cœur de l'accuser, quand c'est moi... moi seul !... Cet homme vient de me le dire : elle est faible, souffrante !,.. Ah ! je la connais et je la devine: elle aura voulu épargner le déshonneur à son vieux père... Quand elle a vu que je ne revenais pas, elle se sera dévouée pour lui épargner cette suprême misère... Et moi qui ne savais pas !.. Moi, aveugle et insensé, qui allais, qui allais toujours!...

Ses mains se croisèrent, crispées.

— Elle savait bien que je n'étais pas un scélérat, pourtant!... poursuivit-il, révolté une seconde fois. Elle devait bien savoir que je l'aurais épousée !... Corbleu! je maudis mon grade, je maudis l'empereur et moi-même plus que tout le reste!... J'ai acheté ces épaulettes au prix de mon bonheur!

Il se traîna jusqu'à un banc sur lequel il se laissa

tomber. Durant plusieurs minutes il reste là comme anéanti.

Il ne vit point la porte du fournisseur s'ouvrir et deux femmes traverser la rue à pas lents.

— Allons!... se disait-il en un de ces moments où la résignation essaye de dompter le désespoir; je demanderai mon changement... je m'en irai loin... bien loin... au bout de la France...

— Sans l'avoir revue !... s'interrompit-il ; sans savoir le nom de mon enfant !...

Il se leva d'un mouvement violent.

— ; Mais cela est impossible !... s'écria-t-il, je veux entrer dans cette maison... et malheur à qui me barrerait le passage !... Hortense est ma femme devant Dieu : je veux la voir!

Sa tête se perdait, il s'élança comme un fou vers la demeure de Roussel.

Comme il arrivait à la brèche qui servait d'entrée à la promenade, il se trouva en face de ces deux femmes qui sortaient de la maison du fournisseur et qui venaient de traverser la rue.

L'une de ces femmes soutenait l'autre, qui semblait marcher à grand'peine.

Le colonel mit ses mains sur son cœur et se détourna pour cacher son visage.

Les deux femmes passèrent et le colonel resta immobile à la même place.

Il regardait les deux femmes qui s'éloignaient lentement , deux larmes roulèrent sur sa joue mâle et basanée.

— Gomme elle est changée !.*.. murmura-t-il, et comme elle a dû souffrir !

Les deux femmes arrivèrent au banc que le colonel venait de quitter. La plus jeune s'arrêta, épuisée.

— Je vais m'asseoir... murmura-t-elle, je suis bien faible... plus faible encore qu'hier.

L'autre femme la soutint dans ses bras comme une enfant et la fit asseoir sur le banc de pierre.

La promenade était tout à fait déserte, la nuit tombait rapidement.

Les deux femmes n'avaient point aperçu le colonel.

— Pauvre Hortense !... dit la plus âgée, c'est au cœur que tu souffres... Si tu voulais oublier L..

Hortense leva sur elle ses yeux noirs, agrandis par la maladie et qui avaient un reflet de résignation céleste.

— Le puis-je? murmura-t-eiie d'une voix qui descendit jusqu'au fond du cœur de Gontault, son souvenir est là* toujours !

— Toujours!... répéta le colonel qui avait les mains jointes et les yeux au ciel.

— Toujours!... répéta de son côté madame Dubreuil avec colère. Et cependant, chère Hortense, son abandon si lâche, si déloyal!...

— Ne l'accuse pas... murmura la jeune femme, je crois qu'il m'aimait... je crois qu'il était sincère.

Le cœur de Gontault bondissait, Entraîné par une puissance irrésistible, il s'avança vers le banc de pierre. Hortense continuait :

— Qui sait, ma sœur? peut-être a-t-il bien souffert, lui aussi.,, peut-être n'est-il pas coupable.

Gontault vint tomber à genoux devant elle.

— Oh ! merci !... merci ! murmura-t-il.

Hortense chancela, épouvantée, pendant que madame Dubreuil se mettait entre elle et Gontault,

— Vous ici !... s'écria cette dernière. Ah! monsieur, monsieur ! vous ne nous avez donc pas fait encore assez de mal !... retirez-vous...

Et comme Gontault restait immobile, elle ajouta en le repoussant de la main:

— Yous voulez donc la tuer, monsieur !

Gontault était incapable de se relever. Il murmurait avec accablement:

— Pardon... pardon et pitié, madame î

Hortense poussa un cri faible; Mine Dubreuil se retourna pour la secourir ; l'instant d'après, Gontault et elle unissaient leurs soins autour d'Hortense évanouie.

Quand elle rouvrit les yeux, il y avait un sourire autour de ses belles lèvres pâlies.

— Est-ce lui que j'ai revu?... murmura-t-elle.

— Hortense.!... Hortense ! balbutia le colonel, qui ne pouvait pas trouver de parole pour peindre son émotion.

Hortense le regardait sans perdre son doux sourire ; mais, au milieu de ce sourire, deux larmes vinrent au seuil de sa paupière.

— Yous êtes venu me dire adieu, Edouard, ditelle.

— Hortense, répliqua le colonel, j'ai été bien coupable... mais je suis si malheureux î

— Il n'y a point d'excuses pour votre conduite, monsieur... dit Mme Dubreuil.

— Sur mon honneur ! s'écria Gontault, si je l'avais retrouvée libre...

Mme Dubreuil eut un sourire amer.

— Edouard... prononça Hortense avec effort, je ne souffrirai pas longtemps désormais... je vous pardonne.

— Et me croyez-vous, Hortense ?

— Je vous crois... répondit la jeune femme. Elle s'appuya sur le bras de Mme Dubreuil.

— Ma sœur, reprit-elle, je comprends votre regard sévère : vous pensez que pour moi sa présence est une faute, et vous avez raison.

Mme Dubreuil garda le silence ; la jeune femme se tourna vers le colonel :

— Séparons-nous, monsieur, dit-elle ; cette fois, pour toujours.

— Encore un mot, s'écria Gontault. Par pitié, ne me quittez pas ainsi, Hortense!... TouLà l'heure, à cette fenêtre, j'ai vu près de vous une enfant.,, et j'ai cru...

Hortense baissa les yeux et balbutia comme si elle n'eût pu retenir cette parole :

— Elle ne doit jamais vous nommer son père.

— Ma fille !... s'écria le colonel en éclatant ; Hortense, il faut que je la voie... Madame, madame, ajouta-t-il en prenant les mains de Mme Dubreuil, ayez compassion de moi, intercédez pour moi ! Que je sois père une heure ! Que je m'agenouille auprès du berceau de mon enfant !

Mme Dubreuil détournait la tête et cherchait à retirer sa main.

— Ecoutez... poursuivit Gontault qui avait des larmes dans la voix, elle ne me verra pas... Je la baiserai au front pendantson sommeil,.. Jel adorerai, je la bénirai... Et puis, je vous jure que j'obéirai, madame, je m'éloignerai pour toujours!

Mme Dubreuil ouvrait la bouche pour refuser; mais ce fut Hortense qui prit la parole :

— Edouard, dit-elle, vous verrez votre enfant. Elle ajouta, en implorant sa sœur du regard:

— Lui aussi est bien malheureux !

Le colonel restait sans parole et comme suffoqué par son émotion. La joie et la douleur se combattaient en lui ; il était navré, mais l'idée de voir sa fille le transportait.

— Il est huit heures et demie, continua Hortense. Quand la nuit sera tout à fait tombée, entre neuf et dix

32 LE CAPITAINE SIMON f

heures, vous reviendrez ici, ce soir... Louise sera couchée.

— Louise?... répéta le colonel d'une voix tremblante.

— C'est le nom de ma fille, dit Hortense ; ma sœur vous fera entrer dans la maison et vous conduira près de Louise.

— Yotre sœur... Et vous, Hortense ?

— Moi, je suis la femme d'un autre, et je ne vous (reverrai plus, Edouard.

Un pas lourd et lent se fit entendre à l'autre bout de la promenade. Mme Dubreuil prêta l'oreille et se prit à trembler.

— Monsieur, par grâce, laissez-nous î... dit-elle ; c'est M. Roussel... Je le reconnais.

— Une fois encore... murmurait Gontault, pour le dernier adieu...

Mme Dubreuil essaya d'entraîner Hortense, qui, faible et brisée, ne pouvait faire un pas.

M. Roussel s'avançait les mains derrière le -dos, écrasé comme d'habitude sous le poids de ses occupations.

Mme Dubreuil poussa Gontault, qui s'esquiva derrière les arbres. Il était comme ivre fou et n'avait plus la conscience de ce qu'il faisait.

— Dans une heure, murmura Mme Dubreuil, puisqu'elle vous l'a promis, je serai là.

— Tiens! tiens î s'écria Roussel qui approchait, voici ces dames en train de prendre le frais... Pourquoi vous promenez-vous toujours dans ce vieux cimetière, au lieu d'aller au Champ de Mars ou au Mail avec les personnes comme il faut?... Sans ces coquines d'occupations qui m'accablent, je vous offrirais mon bras bien volontiers.

M™** Dubreuil sentait Hortense chanceler et trembler ;

elle se glissa vers le'eôté de la promenade où le colonel avait disparu. C'était un endroit plein de broussailles, que l'édilité rennaise n'avait point encore pris souci de défricher. On s'y serait caché en plein jour ; à plus forte raison à cette heure où l'ombre voilait déjà les objets. Mme Dubrenil ne vit pas le colonel.

— Monsieur, dit-elle, rassurée, ma sœur est bien souffrante.

— Bah !... fit Roussel, encore !... Ce ne sera rien. — .Nous allons rentrer, ajouta Mme Dubreuil.

— Du tout! s'écria Roussel ; l'air est frais ici... Yoici un petit vent qui va la remettre.,.. J'approuve beaucoup ces promenades du soir, et dès que mes occupations me donneront un peu de répit...

— Mais j'avais quelque chose à vous dire! s'interrompit-il. Quelque chose de drôle... Devinez qui j'ai rencontré ce soir ?

Il s'était mis entre les deux dames et la porte de la maison; il se dandinait d'une jambe sur l'autre; il était d'humeur gaillarde et charmante.

— Par grâce, monsieur... dit Mme Dubreuil.

-—Il faut la distraire, cette pauvre biche!... s'écria Roussel. Je suis un bon mari et je veux l'amuser ce soir! Voyons, prends sur toi , chère amie, ajouta-t-il en approchant son gros visage rouge et charnu de la pâle figure d'Hortense, secoue-toi un peu... Allons, allons, faisons une risette, madame!...

Hortense porta sa main à sa poitrine.

— Ça va mieux?. . dit Roussel. J'en étais sûr!... Figurez-vous que j'ai rencontré... Devinez qui ?

— Je souffre ! murmura Hortense.

— Ah ! dame , aussi , chère amie, dit le fournisseur avec reproche, tu n'as pas de courage !... Quand je suis malade, moi, je prends sur moi, je me raidis, je me

force à manger et à boire, Cavale deux demi-tasses au lieu d'une... et la maladie s'en va parce qu'elle voit bien qu'elle a affaire à un gaillard !... Mais puisque vous ne voulez pas deviner, je vais vous dire qui j'ai rencontré ce soir... Vous souvenez-vous d'un grand bêla qui s'appelait le lieutenant Gontault ?

Hortense s'affaissa dans les bras de sa sœur.

— Il a maintenant les graines d'épinards , continua Roussel sans prendre garde à l'état de sa femme; il est colonel, s'il vous plaît!... J'avais toujours dit que ce dadais-là ferait son chemin.

— Hortense!... Hortense 1... s'écria Mme 'Dubreuil effrayée .

Roussel avait un beau binocle d'or qu'il mit à cheval sur son nez.

— Eh bien ! eh bien! fit-il, ce n'est donc pas une farce!...

Il se détourna et ajouta en faisant la grimace:

— Un évanouissement !.,. Il n'y a rien que je déteste comme ça !

— Mais soutenez-la donc, monsieur... dit Mme Dubreuil.

Roussel obéit, mais tout en soutenant sa femme avec une gaucherie qu'il faut renoncer à peindre ; il murmurait:

— Il y a des domestiques à la maison pour ce métierlà !... moi qui suis surchargé, accablé, écrasé !... si l'on savait que je m'occupe à soigner ma femme !

Il prit d'un pas digne et grave le chemin de la porte en ajoutant :

— C'est ainsi que je sais remplir tous mes devoirs !

— Prenez donc garde, monsieur, dit à ce moment Mmo Dubreuil, vous allez la blesser !

— Eh ! madame, je prends garde!... s'écria Roussel

avec colère- je ne crois pas avoir la réputation d'un maladroit!... En ce moment je devrais être au bout de la ville où Ton m'attend pour des affaires de la plus haute importance... Au lieu de cela, je soigne mon épouse, madame, une pareille conduite n'a pas besoin d'éloges !

— Par ici, monsieur... dit encore Mme Dubreuil: soulevez sa tête... Prenez garde !

Roussel fut tellement indigné de ce second prenez garde, qu'il pensa lâcher son fardeau...

— 0 femmes! se dit-il; êtres douillets et sans pitié!... Je parle de choses sérieuses, je parle des occupations qui m'écrasent... et l'on me répond des fadaises !

— Pardieu ! madame, ajouta* t-il tout haut en levant les épaules, nous savons à quoi nous en tenir sur ces syncopes... avec un verre d'eau et quelques gouttes d'éther...

La porte de la maison se referma, et le fournisseur continua son discours dans l'escalier.

Le café de la Place avait allumé ses quinquets, et l'obscurité qui régnait dans l'ancien cimetière, devenu promenade, n'en paraissait que plus profonde.

Pendant quelques minutes, les abords de la maison du fournisseur demeurèrent déserts.

Au moment où le clocher de l'hôtel de ville sonnait neuf heures, un homme enveloppé d'un manteau se glissa d'arbre en arbre du côté de la promenade qui joignait le faubourg de Paris, et se dirigea vers la place du Palais.

Par la rue Saint-François, dont la maison du fournisseur formait l'angle, un autre homme habillé en bourgeois descendait à pas de loup.

Enfin un troisième qui portait le brillant uniforme du quatrième dragons déboucha par la place même et entra

dans la promenade après avoir jeté un coup d'œil aux tables vides du café militaire.

Le premier de ces hommes ne pouvait être reconnu, car son vaste manteau lui cachait complètement le visage.

Le second était Peyran, commis du fournisseur Roussel, qui venait, avec l'instinct de sa nature lâche et méchante, flairant une mauvaise affaire.

Le troisième était le capitaine Simon, qui avait promis à ses nouveaux camarades les oreilles d'un pékin, et qui venait les chercher.

Les oreilles du pékin.

Le capitaine Simon n'avait pas encore vingt-cinq ans. C'était Napoléon Bonaparte qui lui avait attaché sa première épaulette sur le champ de bataille. Ses supérieurs l'aimaient, ses égaux avaient pour lui une affection mêlée de déférence ; dans tous les corps auxquels il avait appartenu, il pouvait passer pour primus inter pares, et l'on se disait qu'il était du bois dont on fait les maréchaux de France.

Il était instruit, distingué, spirituel ; sa valeur de soldat était brillante et infatigable. Tout jeune qu'il était, il avait déjà son histoire, et Ton pouvait citer de lui de ces tours de vaillance qui rendaient si attachante et si merveilleuse la lecture des bulletins de nos armées.

Il était bon, compatissant, généreux; il était doux,

nous ne dirons pas comme une jeune fille, car les jeunes filles ne sont pas toujours très-douces : il était doux et timide comme un enfant.

La guerre avait pris jusqu'alors toutes ses heures et il n'avait point eu le temps d'aimer.

C'était un soldat dans toute la force du terme, un jeune héros, pour employer un peu le haut style; il pouvait prétendre à tout, et tout ceux qui le connaissaient n'assignaient point de bornes aux promesses de son avenir.

Avec tout cela il était bretteur5 ce qui est, nous nous empressons de l'avouer, un vice d'idiot, une maladie de brute.

Il y a comme cela des années d'épidémie où les tempéraments les plus sains sont attaqués par le mal régnant. Notre jeune capitaine si beau, si bon, si véritablement vaillant, subissait la maladie commune.

Il avait la fièvre des bravaches de 1805, comme il aurait eu le choléra en 1832 ou en 1849.

L'odeur de bataille qui était dans l'air chauffait le sang, exaltait la cervelle.

Et puis je vais vous dire le vrai motif de cet antagonisme fâcheux qui était entre l'uniforme et l'habillement.

Ce fut l'amour qui perdit Troie!

Ces valeureux soldats de la; république et de l'empire étaient toujours à la frontière, où les dames ne pouvaient les suivre. Les dames restaient en ville, à la merci des noirs.

Les héros étaient jaloux, les uns avec raison, les autres sans motifs. Ceux qui, comme Simon, n'avaient point d'amour, devenaient enragés et massacraient les bêtes noires par pur esprit de corps.

C'était peut-être la première fois de sa vie que le capitaine Simon entendait malmener si rudement le duel.

Gontauit, dans son honnête franchise, avait été jusqu'à prononcer îe mot de lâcheté, en rappliquant à ces luttes barbares et grotesques qui remplissaient les heures ennuyées des oisifs de garnison.

Simon avait assez de sens et assez de cœur pour comprendre le raisonnement du colonel, mais il n'avait point ïa coutume de philosopher beaucoup, et tout le monde sait bien que la longue habitude est plus forte que tous les raisonnements du monde.

Cependant Simon arrivait sur la place du Palais, fort soucieux, fort embarrassé, ne sachant trop ce qu'il voulait faire. Au-dessus de la logique du bon colonel, il y avait l'affection profonde et vraie que Simon lui portait.

Le père de Simon était mort à la frontière, dès les premiers temps de la république. En mourant, il avait légué son fils à Gontauit, et Simon, tout jeune alors, avait retrouvé dans le brave lieutenant le père qu'il venait de perdre.

Il était le fils d'adoption de Goutault, et l'on peut bien dire qu'ils s'aimaient tout autant que s'ils eussent été unis par les liens du sang.

Ils n'avaient de famille ni l'un ni l'autre; ils étaient tout l'un pour l'autre. En comparant leur affection mutuelle, l'avantage serait resté du côté de Simon, qui, à part même sa reconnaissance chaleureuse, n'avait point, comme le colonel, un souvenir de femme.

Or le colonel avait exigé de Simon une promesse, et cette promesse, bon gré, mal gré, Simon l'avait faite. Simon avait promis de ne plus se battre.

C'était donc une simple manière de parler, lorsque nous disions tout à l'heure que Simon venait chercher les oreilles du pékin condamné à la mutilation.

Simon avail réfléchi ; Simon était déterminé à ne pas se battre, dût-il, pour obtenir ce vertueux résultat, croiser le fer avec tous ses camarades du régiment.

LE CAPITAINE SÏHO> 39

Votià comme Simon entendait la chose.

Puis un scrupule le prenait. C'était encore se battre ; valait-il mieux, en somme, détruire une demi-douzaine de bons garçons, lieutenants ou capitaines, ses amis d'une heure, qui avaient bu avec lui le punch au rhum de la bienvenue, que d'immoler un seul pékin.

Un-pékin débauché encore ! un fade galant qui venait se promener sous des jalousies fermées pour compromettre une honnête femme î

Simon traversa la place du Palais, la tête pleine d'hésitations et de doutes ; il eût donné une année de paye et davantage pour n'avoir pas fait cette méchante plaisanterie de convier ses camarades à l'exécution du pékin.

— Que le diable les emporte !... s'écria-t-ii en arrivant à l'entrée de la promenade. S'ils ne sont pas contents, ils se moqueront de moi... Une moquerie est une insulte... et le colonel m'a dit que si on m'insultait, il Xne servirait lui-même de témoin.

Ce hardi syllogisme lui mit pour un moment la conscience en repos. Il s'engagea dans l'ancien cimetière.

Peyran s'était arrêté à l'angle de la rue Saint-François, fidèle à ses habitudes de prudence. Quant à l'homme au manteau, dès qu'il avait aperçu Simon , il s'était perdu sous le couvert.

Simon regarda tout autour de lui.

— Personne !... murmura-t-il, ni galant ni camarades... Si le galant ne venait pas !... si les camarades manquaient au rendez-vous I

Il tira sa montre qui marquait neuf heures sonnées.

— Tout le monde est en retard !.,. reprit-il joyeusement.

Puis il ajouta d'un air content de lui-même:

— Je dois me rendre cette justice que je n'ai pas

balancé... J'étais déterminé, mais là, parfaitement, à remplir la promesse que j'avais faite au colonel... La mauvaise honte n'y faisait rien... J'aurais été jusqu'au bout!

Il consulta une seconde fois sa montre, qu'il avait gardée à la main.

— Deux minutes de passées!... reprit-il, c'est plus long que je ne croyais, une minute... je ne peux pas m'en aller pourtant avant le quart d'heure de grâce.

Il se mit à se promener de long en large dans l'allée.

L'homme au manteau avait fait retraite jusqu'au bout de la promenade, et se tenait caché derrière les arbres. La présence de Simon semblait le contrarier fort, et lui aussi venait de consulter sa montre.

— Jusqu'à dix heures... murmura-t-il. J'ai le temps. Lorsque le jeune capiîaine arriva au bout de l'allée,

l'homme au manteau essaya de le voir; mais il n'y avait pas un seul réverbère aux environs de la promenade, et la nuit était tout à fait tombée. L'homme au manteau vit seulement briller la poignée du sabre et les boutons d'uniforme.

Il s'enfonça plus avant sous le couvert, en se disant:

— La peste soit de moi... Si je les avais fatigués ce matin à la parade, ils ne se promèneraient pas si tard !

Quand Simon revint devant la brèche qui donnait entrée sur la place du Palais, il y avait cinq minutes d'écoulées, et point de camarades.

Seulement Peyran avait quitté son poste du coin de la rue Saint-François, et Simon l'aperçut assis à une des tables du café Militaire.

Fâcheux augure ! Simon sentit comme un vent de tristesse qui lui passait sur le cœur.

Et pourtant il espérait encore; mais à ce moment, des

éclats de voix joyeux se firent entendre de l'autre côté de la place; le jeune capitaine entendit prononcer son nom et vit briller de loin le feu des cigares.

— Allons, dit-il en croisant ses bras sur sa poitrine, voilà l'épreuve qui va commencer... ce sera rude; mais on peut en sortir sans encombre.

Il jeta un regard rapide derrière lui; la promenade était toujours déserte.

— A tout prendre, ajouta-t-il, si ce coquin de galant ne vient pas, tout est pour le mieux.

Les officiers de dragons étaient arrivés dans le café. Il y avait là, non-seulement ceux que Simon avait vus quelques heures auparavant, mais d'autres que Saint- Pons et Bressant avaient dû convoquer pour la circonstance.

Presque tout l'état-major du quatrième dragons ,j était.

L'entrée au café fut bruyante, comme toujours.

— Eh bien ! s'écria Pons, il n'y a là que le cousin Peyran !... Où donc est notre ami l'anthropophage?

Peyran se serait bien gardé de plaisanter sur ce sujet brûlant ; il montra seulement du doigt la promenade.

— Il est là ! s'écrièrent à la fois une demi-douzaine de dragons.

— Il fait la veille des armes... ajouta Bressant. Et Saint-Pons acheva :

— Soyez sûrs qu'il ne reviendra qu'avec ses poches pleines d'oreilles !

Simon entendait, bien que les officiers du café ne pussent le voir, parce qu'il était dans l'ombre, au delà de la brèche.

Chacune de ces paroles le piquait comme un millier d'épingles, et la patience n'était pas sa vertu dominante.

42 LE CAPITAINE SIMOX

L'aventure commençait mal. Simon s'avança, sans savoir ce qu'il allait dire ou faire.

Dès qu'on l'aperçut, vingt questions se croisèrent : -—Où sont-elles?

— Montrez-nous-les ?

— Les avait-il bien longues?

— Allons, mon ami Simon, dit Saint-Pons, ne nous faites pas languir ! Nous sommes venus au grand complet pour voir les oreilles du pékin ; exhibez-les!

Simon était arrivé jusqu'au café sans répondre; il y avait autour de lui un cercle impatient et bruyant; il était aisé de voir que l'état-major du quatrième dragons n'avait pas jeûné rigoureusement depuis la dernière rencontre.

Tous les visages étaient animés ; il y avait dans tous les regards Ja gaieté de l'ivresse naissante.

— Messieurs, dit Simon avec froideur, j'ai le regret de vous apprendre que vous vous êtes dérangés pour rien; le pékin n'est pas venu.

Il y eut une exclamation générale de désappointement. Mais quand le bruit fut apaisé, une voix s'éleva, timide et mal assurée.

Cette voix dtsait :

— Le capitaine Simon se trompe; le galant est venu. Simon tressaillit et chercha celui qui avait parlé.

A travers les groupes des officiers en désordre, il aperçut, à la table la plus reculée, la figure pâle et le regard faux de Peyran.

Peyran se vengeait; il avait grand'peur, mais il était content.

Le. premier mouvement de Simon fut de s'élancer vers lui ; mais il se contint, parce que la promesse faite au colonel lui barrait encore le passage de ce côté.

Le moment était venu de prendre une grande résolution. Simon n'hésita plus.

Il se redressa de toute sa hauteur.

— Messieurs, dit-il sans élever la voix, que le galant soit venu ou qu'il soit resté chez lui, si vous voulez ses oreilles, vous pouvez les aller chercher vous-mêmes... Quant à moi, j'ai changé d'avis.

— Oh ! oh !... s'cria le choeur des dragons.

— Nous avons mis de l'eau dans notre vin, à ce qu'il paraît, ajouta Bressant.

Saint-Pons pirouetta sur ses talons en disant :

— Il n'y a plus personne !

Simon sentait déjà le sang lui monter au visage.

— Mes chers camarades, reprit-il pourtant avec calme, je vous prie de croire que j'ai mes raisons pour agir comme je le fais.

— Nous en sommes intimement convaincus, répliqua Saint-Pons en éclatant de rire.

— C'est une folie... dit encore Simon.

— Qui pouvait devenir trop sérieuse pour vous ! ajouta Bressant.

Comme Simon n'avait point eu de mesure à son arrivée parmi eux, ils avaient en quelque sorte le droit de se montrer sans pitié.

D'écarlate qu'il était, Simon devint livide.

— Que voulez- vous dire?... balbutia-t-il en s'adressant à Bressant.

— Il me semble que cela s'explique ! répliqua celui-ci avec une impertinence suprême.

Et pourtant Simon n'éclata point; il se borna à murmurer encore :

— Moi, je ne vous comprends pas.

— Pardieu! messieurs, s'écria Saint-Pons en riant,

avouez que notre nouveau camarade avait l'intelligence autrement claire, ce matin !...

— Le colonel lui aura fait un sermon... dit une voix.

— Yertudieu î... riposta une autre voix, quel enfant obéissant !

— Et c'est pour voir cela que vous nous avez amenés?... demanda un de ceux qui n'avaient pas assisté à la bienvenue de Simon.

Celui-ci avait la tête baissée; ses deux mains se crispaient sur sa poitrine et des gouttes de sueur froide coulaient le long de ses tempes.

Ces jeunes fous auraient bien dû voir qu'il soutenait avec lui-même un combat terrible; mais ils étaient lancés, et désormais chacun d'eux ne s'occupait qu'à enchérir sur son voisin.

Dans les écoles militaires de ce temps, il y avait un jeu barbare qui, dit-on, n'est pas entièrement aboli.

Ce jeu s'appelle : la presse.

Pour jouer ce jeu , cinquante vétérans se mettent autour d'un nouveau, et font presse jusqu'à ce que le nouveau étouffe.

On n'oublie point toujours au régiment ces mœurs de l'école; on pousse, on pousse jusqu'à ce que le souffle manque: c'est l'usage du métier.

D'ailleurs, nous l'avons dit déjà: Simon s'était présenté de manière à rendre toute compassion impossible.

C'était le roi des bretteurs. Tant pis pour l'enragé qui sottement se laisse prendre entre deux matelas!

Les officiers du quatrième dragons, à moitié ivres et s'animant toujours davantage à la besogne, cherchaient l'endroit sensible pour le frapper. Nous n'osons pas dire qu'ils étaient dans le cas de Peyran et qu'ils se vengeaient d'avoir eu peur, car c'étaient des officiers français.

Et cependant...

Enfin ils frappaient sans relâche, et ils étaient vingt contre un, voilà ce qui est certain. Le silence de Simon semblait les échauffer davantage.

— Allons! allons! capitaine Simon, dit un des nouveaux venus, vous avez notre estime î

Un autre ajouta :

— Vous vivrez longtemps, capitaine Simon!

— Ce duelliste enragé !

— Ce matamore féroce !

— Quel était donc l'animal, demanda une voix, qui avait comme cela volé la peau du lion?...

Et tout le monde de rire.

Simon chancela, comme s'il eût été sur le point de tomber à la renverse.

Bressant, que les mouvements 'de la foule avaient mis au dernier rang, s'écria :

Puisque nous en sommes aux fables de la Fontaine : la montagne en travail enfante...

— Une souris, interrompit un officier.

— Une poule mouillée! acheva Bressant au milieu des rires homériques de l'assistance.

Simon releva la tête et prononça entre ses dents convulsivement serrées, d'une voix si basse qu'on eut peine à l'entendre :

— Qui a parlé ?

— Pardieu ! c'est moi !... répondit Bressant. Simon fit un pas vers lui.

— Je t'envie ton mot, Bressant, s'écria Saint-Pons. Simon s'arrêta pour regarder Saint-Pons.

— Moi aussi!... moi aussi I... s'écrièrent à la fois tous les dragons.

Simon promena son regard à la ronde, el pendant

qu'il semblait compter Tune après l'autre toutes ces figures provoquantes et railleuses, les muscles de son visage se détendaient; il poussa un profond soupir et sa langue vint humecter ses lèvres.

Sa tête charmante et hère se redressa, pendant qu'il secouait les boucles courtes de ses blonds cheveux.

— A la bonne heure!... dit-il d'une voix qui éclata soudain sonore et vibrante. .

Son regard rayonnait; Peyran se cacha derrière le dernier officier.

— Pas de jalousie, messieurs! reprit Simon, il y en aura pour tout le monde... Mes bras étaient liés, vous avez tiré si fort que vous avez brisé les liens... Je crois que j'ai été bien patient !

Il y avait déjà plus d'un dragon qui ne savait quelle contenance prendre, non pas qu'ils ne fussent tous trèsbraves assurément, mais enfin parce que l'affaire prenait tout à coup une direction imprévue.

Saint-Pons et Bressant, les incorrigibles, répondirent à la fois :

— Quant à cela, capitaine, vous avez été très-patient!

— J'avais besoin de ce témoignage... dit Simon qui prenait involontairement un accent solennel : combien êtes-vous ici, messieurs... cinq... sept... neuf... Je vous demande raison à tous; à tous, vous entendez bien?... Je vous promets qu'on se souviendra longtemps de la bienvenue du capitaine Simon!... mais aucun de vous ne sera là pour entendre l'histoire ou pour la raconter !

Peyran ne se croyait plus en sûreté derrière le dernier dragon, il s'était mis à l'écart et se promenait sur la place d'un air indifférent.

Sa prudence lui conseillait de se retirer tout à fait :

mais, d'autre part le spectacle promettait d'être curieux, et Peyran aimait les drames bien noirs où il ne jouait point de rôle.

Les officiers haussèrent les épaules' et taxèrent de rodomontade, comme ils en avaient bien le droit, la provocation du capitaine Simon.

Celui-ci se tourna vers Saint-Pons.

— Capitaine, lui dit-il, vous êtes le premier par rang d'ancienneté; notre querelle, à nous deux, date déjà d'une demi-journée... quand on a beaucoup de besogne, il faut s'y prendre tout de suite... Yoici un lieu solitaire, et si le cœur vous en dit... ces messieurs ne refuseront pas, j'en suis sûr, d'éclairer notre combat.

Il montrait l'ancien cimetière des Célestins, qui semblait, en effet, complètement abandonné.

Le premier mouvement de Saint-Pons fut d'accepter, mais Bressant lui toucha le bras.

—"Nous ne voulons pas servir de témoins... dit ce dernier.

— Pourquoi cela? demanda Saint-Pons étonné.

— Parce que, dans le quatrième dragons, nous n'avons pas l'habitude de croiser le fer avec les faquins qui ne payent pas leurs dettes... Nous ne vous laisserons vous battre, capitaine Saint-Pons, que si monsieur Simon, — il appuya sur le mot monsieur avec toute l'impertinence convenable, — remplit l'engagement qu'il a contracté envers nous.

Simon ne comprit pas tout de suite; quand il comprit, un sourire amer releva les coins de sa lèvre.

—-C'est vrai... murmura-t-il, je vous ai promis un peu de sang... mais le pauvre homme que je menaçais dans ma folie n'est pas là... Ne pouvez-vous me faire crédit pour ce soir, mes camarades?

— Non, dit Bressant fermant la bouche de Saint-Pons qui allait répondre le contraire.

— Non... répondirent tous les dragons en chœur.

La colère s'amassait dans la poitrine de Simon, depuis longtemps déjà il était obligé de retenir sa main qui cherchait son épée.

Il se demandait par quelle insulte terrible et sanglante il allait mettre fin au prologue de cette tragédie.

En ce moment la porte du fournisseur s'ouvrit doucement, ei Mme Dubreuil avança la tête pour regarder au dehors. L'homme au manteau, qui l'avait aperçue sans doute, s'éiança hors de sa cachette, il traversa l'allée découverte de la promenade.

Peyran se glissa au milieu des officiers et toucha le bras de Bressant.

— Le voilà!... murmura -t-il en montrant la silhouette sombre de l'inconnu qui s'avançait vers la brèche.

Bressant poussa un cri joyeux.

— Le voilà !... répéta-t-il en frappant ses mains l'une contre l'autre, vous n'avez plus d'excuse, monsieur Simon... Yoilà le galant dont vous nous avez promis les oreilles.

Simon se retourna et vit l'homme an manteau.

Sa tête était en feu et déjà il ne raisonnait plus guère.

S'il avait eu son bon sens tout entier, comme ceux qui ne sont pas affolés par la maladie du duel , il aurait pensé peut-être qu'au lieu d'obéir à l'injonction moqueuse de ses camarades, l'honneur exigeait qu'il mourût là, sur place, en châtiant ces écervelés.

Mais on ne se réforme pas en un jour; la preuve, c'est que nous autres Français, tous tant que nous sommes, nous obéissons depuis des siècles aux lois idiotes du prétendu point d'honneur.

Simon avait promis; sa promesse était absurde et misérable. Mais il avait promis.

— Attendez-moi ici, messieurs... dit-il, ou approchezvous pour mieux voir, à votre choix... mais que je n'aie pas la peine de vous chercher quand cela sera fini.

Il s'élança et atteignit la brèche au moment où le galant, condamné, allait la franchir.

Lesofficiers suivaient, àmoitié dégrisés et commençant à réfléchir peut-être. Peyran lui-même s'approcha.

Simon barra le passage à l'inconnu.

— Monsieur, dit-il, accomplissant à la lettre la promesse qu'il avait faite, il me faut vos oreilles.

Mais ce n'était plus une plaisanterie , si jamais pareille chose peut prêter à rire à d'autres qu'à des fous furieux.

La gaieté se glaçait dans le co^ur de tous ces étourdis qui avaient espéré s'amuser si bien.

La voix de Simon était triste, et il y avait dans tout ceci comme l'avant-goût d'une catastrophe horrible.

L'individu recula; son manteau cachait sa taille et sa figure si parfaitement, qu'il était impossible de rien démêler de sa tournure ou de ses traits.

Il regarda Simon et fit un geste de surprise.

— C'est un vœu que j'ai fait... reprit le jeune capitaine, qui cherchait, mais en vain, à se donner l'air fanfaron convenable pour la circonstance ; j'ai juré que je couperais les oreilles à tout galant courtisant une femme mariée.

L'inconnu tressaillit violemment sous son manteau.

— Hortense !... murmura-t-il avec une sorte de terreur, saurait-on déjà ?... L'aurais-je perdue?...

—Or , poursuivit Simon, turtcourtises la femme du fournisseur Roussel... Donne tes oreilles ou défend-les... Mais dépêche !

L'inconnu essaya de passer.

— Cessez de m'arrêter, monsieur... prononça-t-il

d'une voix manifestement déguisée. Il s'agit" d'un devoir sacré...

Simon avait tiré son épée.

— Tu mens, pékin... s'écria-t-il. Il y a ici des gens qui, situ veux, vont te prêter un sabre.

Les officiers du quatrième dragons se consultaient. 11 y en avait qui parlaient de mettre le bolà.

Mais il n'était plus temps déjà. L'inconnu avait essayé d'écarter Simon, et comme celui-ci avait croisé l'épée, l'inconnu, reculant tout à coup, souleva un coin de son manteau et dégaina.

— Oh! oh !... fit Simon, tu n'es donc pas un pékin?... Tant mieux !... c'est à l'uniforme que j'en veux ce soir.

I! attaqua impétueusement, et reçut dès la première passe une légère blessure au milieu de la poitrine.

Madame Dubreuil entendit le cliquetis du fer, et un cri faible tomba du premier étage de la maison à travers la jalousie fermée.

Simon se couvrit mieux.

— Touché!... dit-il.

Et nous sommes bien forcés d'avouer que cette pointe d'épée effleurant sa chair avait suffi pour lui rendre sa lièvre chaude, et il y allait maintenant de bon cœur.

— Moi, je te préviens que je tire à fond... reprit-il, ne plaisante plus, je te le conseille... A toi!

Il dégagea et se fendit.

La nuit était bien obscure, l'inconnu ne vit probablement pas la feinte, car l'épée de Simon ne rencontra point le fer et se plongea tout entière sous le manteau.

Le prétendu galant tomba, et Simon l'entendit murmurer en tombant:

— Incorrigible et cruel enfant... je te pardonne ! La porte du fournisseur s'était refermée.

Une plainte déchirante se fit entendre derrière la jalousie.

Simon se sentit au cœur comme une étreinte glacée; il se précipita sur son adversaire et arracha le manteau qui couvrait encore son visage.

Puis il se releva tout droit et recula de plusieurs pas en Chancelant.

Les officiers accouraient avec des lumières.

11 n'y eut qu'un cri parmi eux, cri de désolation et de stupeur :

— Le colonel ! le colonel !

Gontault était adoré de ses subordonnés, et il n'y avait pas un de ces jeunes gens qui n'eût donné volontiers sa vie pour sauver la vie de Gontault.

Saint-Pons, à genoux près de lui,, lui tâtait le cœur.

— Ma main tremble trop, murmura-t-il, — je ne sais pas!...

Il y en eut trois ou quatre qui se jetèrent à genoux aux côtés du corps.

— Voilà une histoire !... pensait Peyran qui enflait ses joues; — c'était donc le colonel Gontault qui faisait la cour à Mme Roussel !

Simon ne se mêlait point à ceux qui portaient secours au colonel.

La foudre fût-elle tombée sur lui qu'il n'eût pas été anéanti plus complètement.

I! semblait ne plus rien voir et ne plus rien entendre.

Il était debout à dix pas du lieu du combat, tenant encore à la main l'épée humide de sang.

— Colonel!... colonel!... prononça la voix tremblante de Bressant.— Répondez-nous, je vous en prie!

Il y eut un silence effrayant, puis la même voix murmura :

— Le colonel est mort !

Simon releva la tête et regarda tout autour de lui.

Il passa la main sur son front et vint au milieu de ses camarades qui entouraient le corps.

Il les écarta- du geste, et ils obéirent, sans répliquer [à son commandement. .

Il resta seul au milieu d'un grand cercle.

Les lumières posées sur la table éclairaient la figure pale du colonel et la figure de Simon plus livide.

Simon se prit à parler d'une voix douce et qui effrayait plus que si elle eût éclaté en imprécations ou en menaces.

— C'était mon père... dit-il - et c'est moi qui l'ai tue... moi et vous!

— Nous tous!... nous tous!... s'écria Saint-Pons les larmes aux yeux. - Si vous voulez le venger, capitaine voici ma poitrine !... .'*

Et comme tous les autres naguère s'étaient asssociésà 1 insulte, tous les autres s'associèrent à la réparation hélas ! trop tardive. '

— Ce matin, reprit Simon, qui cherchait à retenir sa raison chancelante,- il m'avait dit : Mon fils, ne te bats plus.. .Et moi je ne voulais plus me battre.

Les officiers échangèrent un regard navré.

— Nous savions pourtant qu'il était brave, messieurs ! dit Bressant avec colère contre lui-même, — et nous l'avons poussé... Nous avons enfoncé l'aiguillon dans sa chair et dans son cœur !...

— C'est nous !... c'est nous!... répétaient les jeunes gens d'une voix sourde.

Deux ou trois d'entre eux s'étaient détachés pour aller chercher du secours.

Simon continuait, sans écouter ce qui se disait autour de lui :

— Si vous saviez comme il était bon et ce qu'il avait fait pour moi î... Moi, je ne lui avais jamais désobéi...

Son regard tomba en ce moment sur son épée , où le sang se figeait, il la prit à deux mains, la brisa sur son genou et en laissa tomber les tronçons à terre.

— Ce sera l'expiation... murmura-t-il. — Je ne suis plus. soldat... ma main ne touchera jamais une arme, pas même pour défendre mon honneur outragé.

Peyran pensait :

— La belle avance pour le pauvre bonhomme Gontault !

— Simon !... Simon !... s'écrièrent tous les jeunes officiers. — Y pensez-vous?...

Saint-Pons et Bressant se précipitèrent en même temps vers lui, mais Simon avait levé ses deux bras vers le ciel et prononçait d'une voix distincte :

— Mon père, reçois le serment que je tiendrai cette fois... Jeté le jure!

On entendit une grande rumeur de tous côtés. Ceux qui étaient allés chercher du secours avaient parlé. De tous les coins de la ville, des curieux s'ameutaient, et la foule, toujours avide d'émotions , venait chercher le spectacle gratis.

On entendait çà et là dans le grand murmure qui errait parmi les ténèbres :

— On a tué le colonel... Il est mort!... Il est mort!... Et cela était dit avec cet empressement stupide des

gens qui aiment bien mieux colporter une nouvelle funeste que de se taire.

En même temps, les officiers supérieurs du régiment et les soldats accouraient.

Roussel, attiré par le bruit, sortit de sa demeure malgré les occupations qui l'écrasaient.

— Le colonel Gonîault !... s'écria-t-il en cherchant à se rapprocher du corps. Je l'avais connu lieutenant... Laissez-moi passer, messieurs, laissez-moi passer î

Et tout en essayant de percer les groupes il ajoutait :

— Tel que vous me voyez, je suis sous le coup d'un grand malheur... Et il faut toute la force d'âme que j'ai pour supporter cela. Ma femme était à la fenêtre, elle a été frappée comme d'un coup de foudre. Et le médecin n'espère pas la sauver.

— Ah ç.à ! se reprenait-il d'un air important et sûr de son fait, vous savez le fin mot de tout ceci ? C'est une histoire d'amour !... Il y a quelques heures à peine, le malheureux colonel me confiait à moi-même, qui vous parle , des détails extrêmement intéressants sur une liaison illégitime qu'il avait contractée à une autre époque... Ces intrigues-là finissent toujours mal! Et je puis dire, moi, qui ai eu la jeunesse orageuse, que plus d'une fois je l'ai échappé belle.

— Et... dit un bourgeois de la force de Roussel, saiton le nom de l'héroïne ?

— Vous sentez bien, répondit le fournisseur, qu'il y a des cas où la discrétion est de rigueur.

Les chirurgiens du régiment soulevaient le colonel et le posaient sur un brancard. Le major avait toujours la main sur le cœur du blessé. En ce moment il murmura :

— Le colonel n'est pas mort, mais il reste bien peu d'espoir !

Saint-Pons, Bressant et les autres qui guettaient avidement chacune des paroles du chirurgien en chef, cherchèrent aussitôt Simon de tous côtés pour lui dire que Gontault gardait un souffle de vie.

Mais Simon ne devait pas emporter ce baume sur sa

blessure, Simon avait disparu ; il ne restait là que les tronçons de son épée sanglante.

Au moment où le cortège se dirigeait vers la demeure du colonel, une ombre blanche se glissa à travers les arbres de la promenade et' vint s'agenouiller à la place maintenantabandonnée, qui était teinte du sang de Gontault.

Quelques minutes après, Mme Dubreuil, tout éplorée, sortait de sa maison, appelant Hortense dans la nuit. Elle vit la forme blanche qui n'était plus à genoux, mais affaissée sur le sol.

Louise Roussel.

Il s'était écoulé neut années depuis les événements racontés aux dernières pages de noire récit. Tous ces jeunes fous qui assistaient à la terrible bienvenue du capitaine Simon avaient trouvé, sur les champs de bataille de l'empire, de grosses épaulettes ou la mort ; leur histoire, nous ne la savons pas.

L'empereur Napoléon était encore sur le trône ; mais v il fallait, pour soutenir ce trône, une trop grande dépense de gloire et de sang. On voyait bien qu'il chancelait déjà, malgré les expressions de servile amour dont les Parisiens se servaient encore en parlant du demi-dieu.

Nous sommes à Paris, au beau milieu du Marais.

La partie de la place Royale dont les derrières touchent à la rue des Tournelles contient de merveilleuses de-

meures, demi les salons s'ouvrent sur des jardins enchantés. Ces jardins ne sont pas si grands que les Champs-Elysées; mais nous en savons que l'art a dessinés si adroitement, qui étagent sur leurs pentes douces de si luxuriants massifs de" verdure, qu'on se croirait, sous leurs ombrages, à vingt lieues de Paris.

C'était l'automne, et c'était un beau jour ; dans un de ces hôtels que l'on ne peut entrevoir sans désirer ardemment d'être riche, un salon, haut d'étage, harmonieusement tendu et meublé, ouvrait ses deux grandes feuêtres sur une pelouse inondée de soleil.

Des guirlandes de feuilles, suspendues aux tiges flexibles des vignes et des clématites, se balançaient au vent frais du matin. Tout autour de la pelouse, il y avait une éclatante bordure de balsamines et de reines-marguerites, au-dessus desquelles les tiges droites et hautaines des roses trémières élevaient leurs opulents bouquets.

Il n'y avait personne dans le salon, qui vivait cependant et souriait, pour ainsi dire, à ces beaux rayons de lumière, à ce chatoiement prodigue des couleurs.

Une autre chose encore le faisait vivre et sourire au milieu de son luxe frais qui parlait de gaieté et de bonheur.

Vis-à-vis des deux fenêtres, il y avait un portrait au pastel, un délicieux portrait, il faut le dire tout de suite, représentant une jeune femme d'une idéale beauté.

Elle paraissait avoir vingt ans à peine, et un mélange" de mélancolie voilait déjà le radieux éclat de son front ; elle portait le costume des dernières années du siècle précédent, et ses cheveux blonds tombaient en boucles derrière ses épaules.

Elle avait de grands yeux bleus, tristes et doux, qui semblaient aimer et se plaindre.

LE CAPITAINE SIMOX 57

Comme ses yeux devaient bien sourire avant d'avoir appris à pleurer I

On entendait dans le salon les accords lointains d'une harpe, et nul autre bruit ne venait s'y mêler, car cette place Royale, si belle, a de plus le charme du silence et du repos qui berce les rêves.

Je ne sais comment, à voir ce portrait, à entendre ces accords de harpe qui vibraient parfois et tout à coup se taisaient, on établissait entre la peinture et la musique une sorte d'intime et mystique relation.

La harpe disait un de ces chants suaves et désolés que les pâtres bretons trouvent au fond de leur poésie triste; le chant de la harpe semblait être la voix du portrait.

Car le portrait aussi avait une physionomie étrangère, ce n'était point la beauté de Paris. Le chant et la peinture étaient deux pauvres exilés.

Le chant cessa, on entendit un pas léger dans la chambre/ voisine, la porte s'ouvrit et une jeune fille entra jetant autour d'elle ses regards vifs et curieux.

Vous eussiez cru que le portrait, animé tout à coup, était descendu de la toile; c'était une ressemblance si frappante, sauf la différence d'âge et de costume, que le moins clairvoyant eut dit: Voici la fille et voici la mère.

Le portrait était en effet celui d'Hortense Couderc, femme de M. Roussel, à l'âge de vingt ans, et la jeune fille qui achevait sa seizième année était Louise Roussel, l'unique enfant de la. pauvre Hortense.

Hortense était morte depuis neuf ans.

Louise se montrait telle que devait être sa mère avant la première larme, plus jolie peut-être et moins belle, avec un peu d'espièglerie dans sa douceur et un charmant petit fond de fermeté vaillante.

Cet enviable hôtel qui regardait d'un côté les magnificences historiques de la place Royale, et de l'autre les ombrages gracieux du jardin le plus mignon qui soit au monde, appartenait, — je dis en propre, — au bonhomme Roussel, qui avait quitté les affaires, qui était trois fois plus gros que jadis, et qui s'était fait ancien militaire.

Yous savez quel bon pied cela lui donnait dans le monde.

Roussel portait des moustaches grisâtres ; il boutonnait tant bien que mal sur la vaste protubérance de son abdomen une capote qui n'en pouvait mais; il jurait avec assez d'aplomb et se donnait des migraines à force de fumer îa pipe d'Austerlitz.

Rouge comme une pivoine , marchant toujours le ventre en avant et les mains derrière le dos, il était heureux lorsqu'il entendait les gamins rire et crier sur son passage :

— -Voilà un vieux grognard qui a mangé le bœuf gras!

Son intérieur était composé de Mme Dubreuil, sa bellesœur, avec qui il était toujours en guerre, et de sa fille Louise, la perle du Marais.

Vous dire combien il était fier de Louise est au-dessus de nos forces.

En vérité, il y avait bien de quoi ; Louise était nonseulement la reine d'une petite société intime et choisie qui se recrutait dans le noble quartier des Tournelles, mais encore la merveille la plus rare qui se pût rencontrer depuis le cours de la Seine jusqu'au boulevard du Nord.

Elle a-vait des talents, elle avait de l'esprit, elle était bonne, elle était sensible, elle était moqueuse, elle était gaie, elle avait toutes les qualités contradictoires qui font une couronne de mille couleurs au front mutin des

jeunes filles et qui bouleversent l'austère sagesse des hommes.

Faut-il ajouter que Louise avait des centaines d'amoureux?

Dès que Louise se fut convaincue par un regard rapide qu'elle était seule dans le salon, elle tira de son sein une lettre et la décacheta vivement.

Au moment de lire la première ligne, son œil se releva vers le portrait; elle devint toute rose, puis une larme trembla au bord de sa paupière. Par un mouvement instinctif elle referma la lettre à demi.

— Oh !... fit-elle ensuite, un peu confuse et pensive, si ma mère me voyait... Bonne mère, si elle était là, aurais-je un secret pour elle?... Je suis bien sûre qu'elle l'aimerait : il est si noble et si bon !...

Elle jeta un regard vers le portrait, un regard qui était une prière et une caresse , puis elle ouvrit la lettre et 1# lut avidement.

D'autres larmes vinrent à sa paupière avec un sourire ému.

— Bon Edouard!... pensa-t-elie tout haut, sa lettre est triste et grave comme sa parole... Il veut me voir... seule...

Elle s'interrompit et appu)^a sa tête contre sa main.

— Seule!... répéta-t-elle; cela ne se doit pas... Et pourtant ma tante approuve sa recherche; ma tante, qu* est ma seconde mère.

Il veut me révéler un secret... dit-elle en parcourant de nouveau la lettre. Un grand secret!... Sans doute le motif de sa tristesse... Moi qui ai tant d'envie de savoir... Je crois que je ne peux pas refuser.

— Mon frère, dit une voix de femme dans l'antichambre, je viens de recevoir une lettre.

En même temps la grosse figure écarlate du fournisseur s'encadra dans une des fenêtres du jardin.

— Êtes-vous là, ma sœur?... demanda-t-il. Yoici une lettre...

Louise avait déjà caché la sienne dans son sein.

— Il paraît qu'aujourd'hui tout le monde en a!... murmura-t-elle.

Elle traversa le salon en courant et s'en alla embrasser son père à travers la croisée.

Mme Dubreuil venait d'entrer, tenant à la main sa lettre, qu'elle agitait avec triomphe.

Le fournisseur paraissait aussi faire grand état de la sienne.

— Bonjour, ma petite Louise, dit-il, bonjour!... ma santé est assez bonne... aussi bonne qu'elle peut l'être avec ces diables de souvenirs que laissent les campagnes.

Il poussa un gros soupir et dessina un geste qu'il avait vu faire à quelque invalide d'Iéna ou de Wagram. Mme Dubreuil haussa les épaules.

— De qui est votre lettre, mon frère?... demandât-elle.

— Devinez, ma sœur?... ou plutôt, dites-moi de qui est la vôtre... Je vous cède le pas... C'est dans les camps que Ton apprend la vraie courtoisie.

— Ma lettre, répondit Mme Dubreuil, est de notre plus cher et de notre meilleur ami.

— Le général!... s'écria Louise, qui devint rouge de plaisir.

— Le général, baron Reppen!... prononça Mme Dubreuil avec solennité.

Louise se jeta, tout heureuse, au cou de sa tante.

— Quel bonheur!... s'écria -t-elle.

— Je vous demande, murmurait l'ancien fournisseur, quelle manie a Sa Majesté l'empereur et roi de changer comme cela le nom de ses généraux?

— Mon père, dit Louise, ce nom de Reppen rappelle un glorieux fait d'armes...

— Bon! bon!... je sais cela aussi bien que toi, petite fllle... Grâce à Dieu, les glorieux faits d'armes nous connaissent tous tant que nous sommes dans l'armée !

Mme Dubreuil se pinça la lèvre, tandis que Roussel continuait :

— Mais cela brouille la mémoire... J'ai connu Gontault lieutenant, j'ai connu Gontault colonel, et il me semblerait tout. naturel de l'appeler encore Gontault, maintenant qu'il est général... A propos de cela, tu ne peux pas te souvenir de ce détail, toi, petite Louise, puisque tu n'étais pas née; mais j'avais prédit que ce bon garçon-là ferait son chemin.

— Et que dit-il?... demanda Louise. Les nouvelles sont bonnes, n'est-ce pas?

— Quand j'ai prédit une chose, poursuivit Roussel, il il est bien rare que l'événement ne me donne pas raison.

— Yous n'avez pas envie de savoir ce que le général m'écrit, mon frère?... interrompit Mme Dubreuil.

— J'avais prédit la mort de Louis XVI, quoique je fusse jeune encore...

— Mon père !... dit Louise qui voulait savoir.

— J'avais prédit la chute de Robespierre!... et je me souviens que quand le premier consul envoya promener tous ces bavards législatifs, mon premier mot fut : Ça ne m'étonne pas!

— En vérité, mon frère... reprit Mme Dubreuil qui perdait patience.

— Ce fut mon premier mot, ma sœur... et si nous étions encore à Rennes, je pourrais produire des témoins pour constater le fait... Mais voyons, que dit-il, le général Gontault ou le général baron Reppen, puisque telle est la fantaisie de Sa Majesté l'empereur et roi?

— Yous souvenez-vous, mon frère, demanda Mm Dubreuil, qui regardait sa lettre d'un air pensif, vous souvenez-vous de cette triste et si malheureuse aventure qui eut lieu, il y a neuf ans, à Rennes, presque sous nos yeux, dans l'ancien cimetière des Gélestins?

— Le coup d'épée de Gontault?... s'écria le fournisseur; outre que j'ai la mémoire nécessairement locale, je me souviens toujours de tout ce qui regarde les affaires d'honneur... Et puis Gontault m'avait fait ses confidences... Il savait que j'étais incapable...

— Depuis neuf ans, interrompit Mme Dubreuil, le général cherche ce pauvre jeune homme, que je ne connaissais pas, mais à qui je m'intéresse pour l'amour de notre meilleur ami.

— Oui ! oui ! dit Roussel, c'était son fils d'adoption... toute cette histoire-là est très-romanesque.

— Toutes les recherches du général, poursuivit Mme Dubreuil, ont été inutiles... 11 me mandequ'un dernier espoir lui reste et qu'il vient chercher des renseignements au ministère de la marine sur un certain capitaine Simon...

—J'avais son nom sur le bout delà langue, interrompit Roussel... Nous disons au quatrième dragons, pour parler d'une aventure diabolique : C'est comme la bienvenue du capitaine Simon !

— Ce Simon, dont il parle, acheva Mme Dubreuil, a a vécu quelque temps à l'Ile-de-France et s'est établi ensuite dans l'intérieur des terres, à Madagascar... Le gé-

néral ajoute qu'il veut venir nous surprendre un de ees jours, et qu'il descendra chez nous, comme d'habitude.

— Eh bien ! dit Roussel, la maison est toujours assez grande pour le recevoir.

— Il ne dit pas le jour ?... s'écria Louise, ce bon ami, combien j'ai hâte de l'embrasser 1

— Toi, murmura Roussel en caressant sa moustache, tu es bien la fille d'un ancien militaire !

— Mme Dubreuil baissa les yeux et n'osa plus regarder Louise.

— Dites donc... reprit Rousse], si le vieux Gontault pouvait arriver aujourd'hui, ce serait un agréable hasard... C'est mon jour de réception, nos salons seront pleins de gens honorables, et il prendrait de moi une idée !...

— Du reste, interrompit-il, Gontault pourra voir tous les jours la considération distinguée dont jouit un ancien militaire !...

— Hé ! monsieur... s'écria Mme Dubreuil, gardez au moins cela pour les autres... Je vous ai connu fournisseur...

— Ma sœur, c'est tout un, répliqua Roussel sans se déconcerter , je suivais l'armée...

— De loin... murmura Mwe Dubreuil.

— Je l'habillais... je la nourrissais...

— Dieu sait comment !

— Je servais mon pays,..

— Qui n'était pas une trop mauvaise pratique !...

— J'exposais... commença fièrement Roussel.

— Vos capitaux... répondit l'impitoyable Mme Dubreuil ; c'est vrai, mon frère, vous avez raison et j'ai tort... Voyons... votre lettre?

— Ma lettre vaut bien la vôtre, répondit Roussel avec

emphase. Ma lettre est de mon ancien commis, qui marche sur mes traces et qui est sur le point de faire une magnifique fortune.

Louise fit une petite moue et tourna le dos.

— Ah! interrogea Mme Dubreuil du bout des lèvres, et que vous dit ce monsieur?

— Il m'annonce son arrivée.,, et de plus...

— Ma foi, mon frère, interrompit Mme Dubreuil avec un dédain non équivoque, les nouvelles se suivent et ne se ressemblent guère !

Roussel fit le geste de relever son ceinturon absent ; il avait entendu dire que les anciens militaires conservaient comme cela des manies, et il n'était pas rare de le voir se donner des coups de poing dans le cou à la place où le hausse-col étrangle les véritables guerriers.

— Yoilà comme les avis sont partagés, ma sœur, répliqua-t-il sèchement. S'il y a une bonne nouvelle parmi les deux, moi je trouve que c'est la dernière... Haussez les épaules tant que vous voudrez, je suis fait à vos manières... Les hommes véritablement forts sont en même temps patients.

Mme Dubreuil ne put s'empêcher de sourire.

— Votre Peyran... commença-t-elle.

— Mon Peyran, c'est cela... J'aime beaucoup mon Peyran... Et quoi que vous ayez pu me dire sur votre protégé, ajouta-t-il en se rapprochant et en baissant la voix, votre M. Edouard, il y a fort à parier désormais que Peyran sera mon gendre.

Ces derniers mots furent prononcés tout bas, et Louise fredonnait une chanson à l'autre bout de la chambre; il y a des noms que les jeunes filles entendent d'une lieue.

Louise, tout en continuant sa chanson, secoua la tête

d'un petit air fort expressif et qui voulait dire : Qui vivra verra!...

Il n'y avait pas besoin d'être un grand observateur pour rester convaincu que notre ancienne connaissance Peyran n'avait pas le don de lui plaire.

— Sa lettre, poursuivit Roussel en frappant sur le papier déplié, contient une demande formelle.

Mme Dubreuil le regarda en face et mit. je crois, son poing sur sa hanche.

— Et vous consentirez? prononça- t-elle d'un ton provoquant.

— Qui m'en empêcherait, s'il vous plaît?

— Je puis bien vous faire mon compliment sur votre bon goût... charmant parti !

— Si je les aime comme cela, les partis !

Louise essayait de loin les signes pour arrêter la langue de sa tante.

Elle savait tout le trouble que cette façon de "discuter f pouvait mettre dans ses petites affaires, mais Mme Dubreuil, l'excellente femme, était comme l'océan à qui Dieu seul peut dire : Tu n'iras pas plus loin !

— Je vous approuve, ..je vous approuve, mon frère... s'éeria-t-elle tâchant d'affiler ses paroles comme autant de rasoirs, seulement le général sera content î

Elle avait touché le but. Les yeux de Roussel s'écarquillèrent, tandis que son front devenait violet.

— Le général?... répéta-t-il, en essayant de trouver du premier coup le plus méprisant de tous les termes de caserne, savez-vous ce qu'on lui dit au général?... Mais je ne veux pas perdre le respect que j'ai pour moimême... je constate seulement que je me moque du général, ma sœur, entendez-vous? Le général et rien pour moi, c'est la même chose!... Si j'avais voulu, croyez-vous que je ne serais pas devenu général?

Mme Dubreuil trépignait de colère. Louise essayait jours de la calmer de loin, c'était peine perdue.

— Ah! ah! s'écria Roussel qui ne demandait pas mieux que d'abuser de sa victoire; vous mêla donnez belle, ma sœur, avec votre général!... Louise est-elle ma fille?..

— Votre fille!... s'écria Mme Dubreuil avec emportement.

— Elle va me contester cela!... dit Roussel en se pâmant de rire.

Mme Dubreuil avait pâli affreusement; elle regarda le portrait d'Hortense, ouvrit la bouche, balbutia une parole inintelligible et s'enfuit.

Roussel se tourna vers Louise en se tenant les côtes.

— J'ai cru qu'elle allait... eommença-t-il. Mais son hilarité convulsive lui coupa la parole. Louise se rapprochait lentement, la tête haute et le

front serein.

— Est-ce que tu entendais?... demanda Roussel.

— J'ai saisi quelques mots... répondit la jeune fille avec indifférence.

— En vérité, j'ai cru... Sais-tu que ta tante devient d'une humeur intolérable !

— Mon père, dit Louise avec douceur, elle m'aime bien... Et cette idée d'un mariage avec M. Peyran...

-— Tu as donc entendu cela? demanda Roussel qui la regarda de travers.

— Oui, mon père, j'ai entendu cela.

— Eh bien! après?

— Eh bien! mon père, cette idée ne lui sourit pas plus qu'à moi-même.

Il y avait toujours la même douceur dans la voix de la jeune fille, mais il y avait aussi une petite pointe de fermeté.

Roussel ferma les poings d'un air terrible ; il avait la prétention, peu justifiée, d'être un tyran domestique.

Quand il parlait de sa maison, il la citait pour modèle et disait : Voyez comme tout cela marche au commandement î Il n'y a qu'un ancien militaire pour être maître chez lui!

Par le fait, Louise l'aimait de tout son cœur et ne lui résistait jamais en face, parce que Roussel faisait absolument tout ce qu'elle voulait.

— Et pourquoi cette idée ne vous plaît-elle pas?... demanda-t-il.

— Mon bon père !... balbutia Louise en feignant l'embarras.

— Voulez-vous que je vous le dise, moi?... c'est que votre tante vous endoctrine î... c'est qu'elle vous fourre dans la tête un tas de sornettes... c'est qu'elle vous fera devenir folle... comme elle! Et tout cela pour me contrarier, ajouta-t-il d'un ton indolent... pas d'autre motif!... pas d'autre!

Il se redressa et il hésita un instant dans le choix d'un juron.

—Mille cartouches !... s'écria-t-il quand il eut trouvé... Je connais ma très-chère belle-sœur sur le bout du doigt... C'est undiable!... Du vivant de ta mère, Louise...

— Ma pauvre mère i... murmura la jeune fille.

— De son vivant, ta tante poussait continuellement à la révolte !... elle fomentait nos petites discussions, elle aigrissait nos querelles : bref... je m'entends... Aujourd'hui elle voudrait bien continuer ce rôle auprès de toi... Mais moi je dis : Halte! front! mille millions de baïonnettes. Un ancien militaire a le droit d'être maître chez lui... Peyran est un charmant garçon qui me plaît; 1 me demande ma fille, il sera mon gendre... voilà !

Louise poussa un profond soupir.

— Hein ! dit Roussel d'un air menaçant.

— Mon père, dit Louise avec résignation, du moment que vous ordonnerez, je vous obéirai.

Roussel prit sa plus grosse voix pour répondre :

— Je le crois pardieu bien, mademoiselle !

— Et pourtant?... reprit Louise timidement.

— Et pourtant?... répéta Roussel en touchant la place où il n'avait jamais porté de hausse-col.

— Mon père... prononça Louise dont la voix se faisait plus douce,, ne vous fâchez pas !

— Je ne me fâche pas... mais tonnerre du ciel!...

— J'étais accoutumée à trouver en vous protection...

— Eh bien?...

— Faut- il vous le dire, mon père... J'ai de la fierté... Je n'oublie pas assez que je suis la fille d'un ancien militaire...

Roussel s'enfla comme un ballon.

— Au bras de M. Peyran, continua Louise qui prenait de l'assurance, je crois que j'aurais honte.

— Je sais qu'à mon bras tu pouvais lever partout la tête, mon enfant, dit Roussel subitement adouci ; mais il me semble que notre ami Peyran...

Louise jouait avecune reine-marguerite qu'elle effeuillait tout doucement.

— M. Peyran, murmura-t-elle, a une réputation différente de la vôtre, mon père.

— On peut n'avoir pas la même réputation que moi, et cependant...

— ■ Oh !... fit Louise en regardant de plus près sa reinemarguerite.

Roussel l'attira auprès de lui sur le canapé.

— Que veut dire cet: Oh?... demanda-t-il, voyons, expliquons-nous, mademoiselle.

LE CAPJTAIXE SIMON 69

— Eh bien ! père, dit Louise , qui releva sur lui tout à coup ses grands yeux bleus souriants, tu vas dire que je suis une petite fille; mais j'ai bien remarqué cela, va !... On ne peut prononcer le nom de ton M. Peyran sans faire grimacer toutes les lèvres portant moustache.

Roussel caressa les siennes à pleines mains avec le geste historique des vieux de la vieille.

— Il n'en porte pas, c'est vrai, dit-il , mais c'est qu'il n'a pas été militaire.

Louise réprima un sourire.

— Je m'explique mal , père, dit-elle en revenant à sa reine=marguerite, dont elle ménageait maintenant les feuilles, M. Edouard n'en porte pas non plus...

— Que fait là M. Edouard ?... interrompit Roussel qui se redressa.

— Et pourtant, continua Louise, personne ne se moque de M. Edouard !

— Ah ça ! ah çà ! s'écria Roussel impatienté, où veuxtu en venir, petite fille ?

Mais Louise était tout entière à sa reine-marguerite , elle acheva imperturbablement :

— Yois-tu, père, c'est que M. Edouard n'a pas reculé, comme M. Peyran, devant une demi-douzaine d'affaires d'honneur!

— Comment, mademoiselle... dit le fournisseur en fronçant le sourcil.

Louise le regarda sans perdre son naïf et joli sourire.

— Tout le monde sait cela... dit-elle négligemment. Roussel se leva et fit la pantomime de boucler son

ceinturon.

— Yoilà une objection!... s'écria-t-il. Diable!... le fait est que Peyran n'est pas brave !

— Après cela, dit Louise en regardant toujours les feuilles de sa marguerite, ce que j'en dis, mon père, c'est pour toi.

— Vraiment!. .. fit Roussel qui se promenait à grands pas.

— Moi, ça m'est bien égal... Mais on dirait dans le quartier : Vous savez bien, la fille de M. Roussel?...

— L'ancien militaire!... ajouta celui-ci qui continuait sa promenade.

— Elle a épousé M. Peyran, un poltron ! Roussel s'arrêta court.

— Ventrebleu!... s'écria-l-il en soufflant dans ses joues. Tu crois qu'on dirait cela?

— Dame ! je te fais juge, père... Entre vous deux le contraste est si grand !

— C'est vrai, corbleu! corbleu! c'est vrai !... fit Roussel, le contraste serait remarqué... Je le crois comme toi... Eh bien! mon enfant, ajoula-t-il en se rapprocha, tu m'ouvres les yeux... Ah çà 1 je trouve que ce Peyran est bien impertinent d'avoir osé m'écrire comme il l'a fait !

Il prit la lettre et la relut.

— C'est qu'il me demande ta main... s'écria-t-il. Tout uniment, tout simplement, comme s'il était sûr de l'obtenir... Mille cartouches ! ce poltron-là n'a qu'à venir I...

Je vais faire un exemple!

Louise jeta sa marguerite dont elle n'avait plus besoin et prit la main du fournisseur.

— Oh ! père, père!... dit-elle, modérez-vous, je vous en conjure !

— xMe modérer!... s'écria Roussel, qui malgré sa mémoire locale ne put pas trouver un juron assez farouche pour la circonstance, me modérer, moi!... jamais!

Louise prêta l'oreille tout d'un coup; on entendait à

l'intérieur de la maison un bruit de portes qui s'ouvraient et se refermaient.

Louise ne put retenir un sourire.

— Je crois que c'est M. Peyran..: dit-elle.

— Lui !... s'écria Roussel... Eh bien! je vais le recevoir comme il faut... Dis à François de fourbir mon épéel

— y songez-vous, mon père !... voulut dire Louise. Roussel se croisa les mains derrière le dos et prit la

pose la plus parfaite de père noble qu'on ait jamais réussie au théâtre.

— Mademoiselle, dit-il avec calme et dignité, j'ai l'habitude de ces sortes d'affaires... allez... Et si vous ne me revoyez pas, souvenez-vous que votre père ne sut jamais transiger avec l'honneur !

Il la baisa au front et la congédia d'un geste. Dès qu'elle fut partie, il alla se planter devant une glace et se cambra d'une façon tout héroïque.

— Nous allons nous montrer, monsieur Roussel... dit-il en parlant à son image rouge que la glace lui renvoyait. Une fois de plus nous allons jouer notre vie!... Ah ça! nous ne vieillirons donc jamais? Nous ne parviendrons donc pas à mettre un peji de plomb dans cette tête folle ?

Il toucha son front vivement.

— Ma iîlle ne m'enverra pas mon épée... s'inlerrompit-il. Une jeune fille n'envoie jamais l'épée de son père!r.. On ne peut exiger cette fermeté d'âme d'un sexe faible et né pour les travaux domestiques.

Il y avait un cordon de sonnette auprès de la glace ; il l'agita violemment, et dès que François parut, il s'é- . cria de ce ton que prend Richard lïï dans Shakespeare pour proposer son royaume à qui lui donnera un cheval.

— Mon épée!... mon épée!...

François, qui était le plus pacifique de tous les serviteurs, recula d'un pas.

— Votre épée?... répéta-t-il. Mais vous n'avez pas d'épée, monsieur.

— Eh bien! mes pistolets!

— Je ne connais pas de pistolets, répliqua François en tremblant.

Roussel le prit par les épaules avec fureur.

— Eh bien ! misérable ! s'écria-t-il, va m'acheter à Finstant même deux épées et quatre pistolets !

Il le poussa dehors.

— Ce sera suffisant... reprit il en retournant donner un coup d'œil à la glace.

Il se regarda attentivement.

— Je crois que si je rencontrais un homme comme moi, dit-il d'un ton de conviction profonde, je sentirais un mouvement de frayeur... Ah! ah! M. Peyran ne s'attend pas à ce qui va lui arriver !

— Puisque Mme Dubreuil n'est pas visible, dit une voîx dans la chambre voisine, introduisez-moi auprès de mon ancien patron, M. Roussel.

— Le voilà ! pensa ce dernier qui reconnut l'organe aigre et flûte de Peyran, de la raideur, du mépris !... un sang-froid insultant et satanique ! Il faut le pulvériser du premier coup, ce poltron-là.

La porte s'ouvrit et François annonça :

— M. Peyran de la Réole.

— De la Réole... répéta M. Roussel en ricanant ; il y a ies gens qui ont de singuliers travers !

Peyran fit son entrée d'un air leste et cavalier, fort en rapport avec ce beau nom de la Réole qu'il avait ajouté â celui de son père.

Il avait beaucoup changé depuis neuf ans ; ce n'était plus le commis freluquet que nous avons vu au café Militaire; il avait pris du corps, son visage s'était bouffi, toute sa tournure avait ce cachet d'importance que donne la réussite dans les affaires véreuses.

Il portait des lunettes d'or qui ne lui allaient point mal, et un paquet de breloques énormes pendait au beau velours de son gilet.

Physiquement, Peyran tenait le milieu entre ces deux fières classes de Français : le banquier cossu et le commis-voyageur à son aise.

— Eh ! bonjour, patron î dit-il en s'avançant, la main tendue vers le fournisseur.

Celui-ci s'avança d'un air rogue et ne lui répondit point.

Peyran lui tendait toujours sa main ouverte.

Après l'avoir tenu en suspens une minute tout entière, Roussel daigna enfin rompre le silence.

— Monsieur, dit-il en comptant ses paroles, l'explication qui va avoir lieu entre nous est d'un caractère délicat. Vous n'ignorez pas que je suis un ancien militaire. Pour éviter que personne vienne nous déranger, je vous demanderai la permission de fermer les portes de cet appartement.

Peyran ne savait trop quelle mine faire.

Sans attendre sa réponse, Roussel alla successivement

à chacune des portes du salon et les ferma toutes à

double tour.

— Maintenant, monsieur, dit-il, — et nousdésespérons de rendre la solennité dramatique de son accent, — nous voilà loin du regard des hommes, avec Dieu seul pour témoin, nous pouvons vider notre querelle î

A celte même heure, un homme revêtu du costume de général de division sortait, l'air triste et abattu, des bureaux du ministère de la guerre.

C'était notre ancienne connaissance Gontault, créé baron Reppen par l'empereur, a la suite de la campagne de 1809, et promu au grade de général:

Lui aussi avait bien changé ; son front dégarni avait une couronne de cheveux blancs ; son mâle visage portait des traces profondes de chagrins et de fatigues.

Le général Reppen n'avait point de famille. La mort d'Hortense et la disparition de Simon l'avaient frappé comme un double coup de foudre ; son affection se reportait sur Louise, qu'il aimait d'un amour ardent et plein de passion, mais qui n'avait pu lui faire oublier son fils adoptif, si bon, si franc, si brave I

Depuis cette fatale soirée dont nous avons fait l'histoire aux premières pages de ce récit, le général n'avait pas cessé un seul jour de chercher la trace de Simon ; mais ce dernier avait disparu comme si la teue se fût entr'ouverte sous ses pas.

Le général •devinait, car ceux qui aiment bien ont la vue du cœur extraordinairement perçante ; le général devinait que Simon s'était enfui de Rennes avant de savoir que le coup qu'il avait porté n'était pas mortel.

De sorte que le malheureux jeune homme, si loin qu'il fût allé;, quelque retraite qu'il eût choisie, emportait le remords qui ne se peut point guérir, — le remords d'avoir tué son père.

C'était cette pensée même qui redoublait la peine du général.

Il revenait à franc étrier des frontières d'Espagne, parce qu'un document lui était parvenu du ministère de la marine, document qui lui révélait l'existence d'un

officier français, rélégué volontairement dans les mers des Indes.

Au moment où nous le retrouvons, il tenait à la main un rapport rédigé dans les bureaux des colonies et contenant tous les renseignements que l'on avait pu recueillir sur cet officier du nom de Simon.

Après avoir passé deux années à Madagascar, venant de l'Ile-de-France, il s'était embarqué pour le Bengale, et l'on avait perdu sa trace.

C'était la conclusion du rapport.

Le général froissait le papier entre ses mains et suivait à pas lents, la tête baissée, le boulevard de la Madeleine.

Il se disait que tout espoir était perdu, et cependant son cœur, démentant sa raison, cherchait encore, cherchait de quel côté diriger de nouvelles recherches.

Comme il passait devant la rue Neuve-du-Luxenibourg, il se détourna pour éviter un cabriolet qui passait au galop, et ses yeux s' étant relevés, il recula comme s'il eût aperçu un fantôme.

Et c'était bien un fantôme qu'il avait vu#au fond de la voiture ! G'était le visage de Simon, son fils d'adoption, changé comme si la mort eût passé sur ses traits.

Plus de jeunesse, plus de vivacité, plus de vie! Une beauté morne couverte de la pâleur des cadavres.

Simon, ou celui-là qui lui ressemblait, comme un mort ressemble à un vivant, était couché au fond du cabriolet, la tête renversée et les yeux fermés ; il n'avait point vu le général.

Celui-ci poussa un grand cri et voulut s'élancer à la poursuite du cabriolet; mais on n'est pas parti soldat pour se retrouver général, après avoir gagné tous ses grades sur le champ de bataille, sans avoir perdu en

chemin ses jambes de quinze ans. Il ne fallut que quelques pas à notre vieil ami Gontault pour se bien convaincre qu'il ne rattraperait pas la voiture.

Il eut l'idée alors de monter dans le premier fiacre venu, et de promettre une couple de napoléons au cocher, à la condition qu'il rattraperait la voiture.

Le cocher fouetta ses rosses, qui consentirent, pour cette fois seulement, à prendre un galop miraculeux.

Le fiacre cahota sur le pavé pendant une demi-heure, et le cocher triomphant atteignit enfin du côté de Notre- Dame le cabriolet qu'il poursuivait.

Ce cabriolet contenait une vieille dame et son chien.

Le général paya les deux louis et se fit conduire place Royale, à l'hôtel du fournisseur Roussel.

Tout le long du chemin, il croyait reconnaître le cabriolet où la vision lui était apparue. Il se penchait en dehors de son fiacre ; il regardait de tous ses yeux ; mais où sont les visions qui se montrent deux fois?

Aucun cabriolet ne contenait ce qu'il cherchait. Et cependant, chaque fois qu'il en apercevait tin autre de loin, il criait au ccçher : — Au galop! au galop!

Il arriva enfin à la place Royale. Il y avait un cabriolet qui stationnait auprès de la grille, vis-à-vis de la porte du fournisseur Roussel.

Ce cabriolet-là fut à coup sûr le seul auquel le général *iaron Reppen ne fit point attention.

Ancien militaire.

Le cabriolet stationnant auprès delà grille de la place Royale, devant la porte de l'ancien fournisseur et auquel le général baron Reppen n'avait point fait attention, avait amené un homme jeune encore, vêtu avec une élégance sévère.

Cet homme était de grande taille, gracieux dans ses mouvements, qu'une sorte, de tristesse chronique rendait lents et comme paresseux ; sa chevelure blonde, bouclée naturellement, encadrait un visage bruni par le soleil, mais en même temps si pâle, que Ton pouvait se demander s'il y avait une seule goutte de sang Sous cette peau lisse et bronzée.

Par tous pays, cet homme eût passé pour un cavalier d'une beauté remarquable.

Au moment où il se présentait au seuil de l'hôtel, François sortait en toute hâte pour aller chercher les deux épées et les quatre pistolets du terrible fournisseur.

— Entrez, monsieur Edouard, entrez..., dit-il tout tremblant d'émotion. Le bon Dieu sait ce qui va se passer chez nous aujourd'hui!... Si vous ne trouvez personne au salon, vous pourrez aller dans le jardin, où mademoiselle Louise se promène à cette heure.

Celui qu'on appelait Edouard voulut prendre quelques

informations; mais le pauvre François leva ses deux mains vers le ciel et s'enfuit en murmurant :

~ Deuxépées et quatre pistolets!... que le bon Dieu ait pitié de nous!

M. Edouard monta le perron et ne trouva personne; son beau visage n'exprima pas un désappointement trop vif; peut-être était-ce là précisément ce qu'il avait espéré.

Il traversa rapidement les appartements et passa au jardin.

Pendant qu'il se perdait sous les ombrages touffus de ce petit paradis terrestre, le générai baron Reppen faisait grand bruit dans Fantichambre et demandait à qui parler.

Ce fut la femme de chambre de Mmo Dubreuil qui le reçut et lui dit :

— Si le général veut monter tout de suite à la chambre de madame, madame l'attend.

Le général suivit incontinent la femme de chambre.

Yoici donc M., Edouard, notre beau ténébreux, se promenant tout seul au jardin, ou sans doute il n'est pas venu simplement pour prendre l'air; voici le général baron Reppen en tête-à-tête avec Mme Dubreuil, sa vieille et sincère amie; voici, à sa fenêtre, Mlle Louise qui vient d'apercevoir M. Edouard à travers les feuilles et qui est toute rose, et qui tremble, et qui hésite...

C'est le moment , ou jamais , de revenir au grand drame qui va se dénouer entre Roussel, ancien militaire, et M. Peyran de la Réole.

Quand Roussel eut fermé toutes les portes du salon, il ferma aussi les fenêtres, parce qu'on était au rez-dechaussée et que Peyran aurait bien pu s'échapper par le jardin.

Peyran le regardait faire avec stupéfaction.

— Il doit se dire, pensait Roussel: Que va-t-il donc se passer ici?

Par le fait, Peyran se disait :

— Quello diable de lune a donc aujourd'hui mon bonhomme de patron?

— Monsieur, prononça lentement Roussel en revenant à lui, ces précautions doivent vous faire augurer l'importance solennelle de notre entrevue... Vous avez

. jugé à propos de m'écrire une lettre, monsieur...

— Et j'espérais que ma demande.,, voulut interrompre Peyran.

— Ne me forcez pas, dit sévèrement Roussel, de vous rappeler aux plus simples devoirs de politesse. Votre lettre est étrange, monsieur... Je dirai même bizarre, et je ne devais pas m'attendre que vous, qui connaissez ma vie passée, qui savez sur le bout du doigt mes opinions et mes mœurs; je ne devais pas m'attendre...

Il eut une toux sèche et importante.

Le malheur, c'est qu'il ne savait pas du tout ce qu'il voulait dire. S'il l'avait su, il l'aurait admirablement dit.

Peyran attendait, se demandant si le bonhomme était décidément devenu fou.

— Je pense que vous comprenez, dit Roussel, qui se brisait la nuque à force de se tenir droit.

— Pas le moins du monde* répliqua Peyran.

— Faut-il que je m'abaisse à une explication catégorique, monsieur ?

— Ma foi ! dit l'ancien commis, si vous voulez que je devine le motif de ce singulier accueil...

— Cet accueil est le mien, monsieur ! interrompit Roussel avec éclat.

— Il n'en est pas meilleur pour cela.

— S'il ne vous plaît pas, tant mieux, monsieur l

— A la bonne heure 1 fit Peyran qui tombait de son haut. Et vous ne m'apprenez même pas?...

— Puisqu'il faut vous mettre les points sur les i\ monsieur, cette demande de la main de Mlle Iloussel est de voire part une impertinence.

— Comment? dit Peyran, qui crut avoir mal entendu.

Roussel rabattit ses paupières et le regarda d'en haut.

— Monsieur, j'ai dit le mot... prononça-t-il distinctement.

Puis il pirouetta lourdement sur ses talons et tourna le dos.

Peyran le regarda un instant se promener de long en large dans la chambre.

— Peste !... pensa-t-il. Le patron ne fait pas les choses à demi ! Mais, pour qu'il soit si brave, il faut qu'on ait exploité ma réputation de poltron... je le connais!

Roussel continuait sa promenade triomphante.

— Je le connais! pensait-il de son côté, il doit trembler comme la feuille !

— Ma foi, pensait Peyran, c'est sans danger... j'ai presque envie..:

— J'ai été assez beau.,, ruminait M. Roussel, et j'ai, dans ces cas-là, une certaine tenue...

— C'est peut-être un moyen, conclut Peyran en luimême. Monsieur... reprit-il tout haut.

— Monsieur... répéta Roussel en se retournant vivement.

— Vous venez de m'insulter, poursuivit l'ancien commis. "

— Croyez-vous ?.., demanda Roussel avec une ironiesanglante.

— Oui , monsieur, je le crois, et je vous en demande raison.

A son tour, Roussel crut avoir mal entendu.

— Qu'est-ce que vous me demandez?... dit-il.

— Réparation par les armes, monsieur, répondit Peyran avec fermeté.

— Très-bien !... ne put s'empêcher de dire Roussel. Puis il se gratta l'oreille tout naïvement, en ajoutant

à part lui ;

— Par exemple, que le diable l'emporte î... ces choseslà n'arrivent qu'à moi.

— Monsieur, reprit-il tout haut et avec un accent plus fier encore, moi je vous refuse ce que vous me demandez!

Peyran l'entendait bien comme cela.

— Et pourquoi me refusez-vous, s'il vous plaît?... dit -il en faisant un pas vers Roussel.

La position de celui-ci était, en vérité, malheureuse ; il avait cru marcher à coup sûr et enfoncer une porte dix fois ouverte, mais voilà que Peyran se rebiffait ! Roussel ne songea plus qu'à faire une retraite héroïque.

— Un homme de mon âge, dit-il, sans rien perdre de sa hauteur, a dû faire nécessairement ses preuves... S'il ne les a pas faites, c'est un malheur ! Un homme dans ma position sociale ne peut pas décemment se commettre avec...

— Avec ?. . . répéta Peyran.

— Bref, monsieur, s'interrompit Roussel ! il est à ma connaissance que vous avez refusé plusieurs duels.

— Qui a pu vous dire ?...

— Mon Dieu, monsieur, vous avez cette réputation-là, c'est le bruit public.

Peyran fit un pas de plus vers Roussel , qui eut regret d'avoir fermé les portes.

— Et vous croyez, dit l'ancien commis, désormais parfaitement rassuré, avoir seul le droit de refuser les duels ?... Allons, mon cher monsieur Roussel, pourquoi prendre ce biais ?... On vous a dit que j'étais un poltron, vous l'avez cru, et...

Il fit encore un pas et ajouta gaillardement :

— Je vais vous prouver le contraire !

Roussel recula jusqu'à l'autre bout de la chambre.

— Monsieur, dit-il, je repousse avec énergie tout argument personnel î

Peyran se prit à rire et s'arrêta.

— Parlons donc raisonnablement, dit-il. Je sais bien que je n'ai pas le bonheur de plaire à madame Dubreuil, votre belle-sœur... et je sais que madame Dubreuil vous mène par le bout du nez.

A peine la frayeur avait-elle eu le temps de pâlir le beau teint de Roussel que l'indignation le rendit écarlate.

— Moi!... ma belle-sœur !... s'écria-t-il. Parle bout du nez!... Alors je suis un barbon de comédie!...

— Tous avez cette réputation-là, dit Peyran avec gravité.

— Et quel est l'imposteur ?...

— C'est le bruit public.

— Je vous dis, moi, s'écria Roussel avec une colère croissante, que le bruit public estime bête!... Ah! le bruit public dit que ma sœur me mène par le bout du nez...

— Et qu'elle vous impose un mari pour mademoiselle votre fille, ajouta Peyran.

— Imposé !... grommela Roussel. Imposé !... corbleu, ventrebleu !

— Un M. Edouard... poursuivit Peyran qui paraissait assez bien informé, un1 artiste... un inconnu, que je

connais un peu, moi ! et sur qui je pourrais donner des renseignements assez curieux... On vous a dit: Cela se fera, et vous avez courbé la tête.

— Mille millions de cartouches! gronda l'ancien fournisseur. Voilà qui est d'une force...

— C'est le bruit public, répondit pour la seconde fois Peyran.

— Encore... répliqua Boussel exaspéré. Ah mais... ah mais !... je veux leur montrer...

Il revint vivement vers son ancien commis...

— Écoutez-moi, Peyran, dit-il. Prouvez-moi seulement que vous n'êtes pas un... Tous m'entendez bien?

— Sans argument personnel, toutefois ? demanda Peyran avec un sourire.

M. Roussel fit semblant de ne pas entendre.

— Et je me charge du reste... eontinua-t-il. Ma sœur et M. Edouard iront à tous les diables... Et si vous faites vos preuves ce soir, demain vous aurez ma fille.

Peyran était tout pensif. Peut-être trouvait-il que son ancien patron était bien exigeant de ne pas se contenter de la preuve que lui, Peyran, venait de lui fournir.

Pendant qu'il réfléchissait, le nom d'Edouard vint à sa lèvre.

— Ne vous inquiétez pas de celui-là, dit vivement M. Roussel; c'est un artiste: il a fait mon portrait, il est payé, je le congédie... rien de plus simple.

Peyran releva les yeux sur Roussel à travers ses belles lunettes d'or.

— Demain, soit, dit-il; touchez là, mon cher patron!

Ils échangèrent tous deux la loyale poignée de main qui scelle les traités d'alliance entre braves.

— Yoilà une affaire entendue! s'écria joyeusement le fournisseur. Tous avez une dernière journée pour faire

vos preuves, c'est plus qu'il n'en faut. Avez-vous jamais vu î ce serpent de public !...

— ïl ne respecte rien, répliqua l'ancien commis en riant.

— A propos, dit Roussel, je parlais tout à l'heure de mon portrait... ïl est assez bien réussi... Voulez-vous le voir?...

' — A vos ordres, répliqua Peyran qui n'écoutait plus guère.

M. Roussel ouvrit avec vivacité une des portes du salon. Gomme il allait sortir, il trouva sur le seuil l'excellent François, qui avait l'air bien triste et qui tenait à poignée les deux épées et les quatre pistolets.

La vue de ces armes fit sentir à Roussel tout le prix de la paix obtenue.

— Mets cela où tu voudras, mon bonhomme, s'écriat— il ; désormais la concorde règne dans ce séjour !

Il sortit le premier, croyant que Peyran le suivait. Mais celui-ci était resté au milieu du salon , et n'avait pas l'air peu embarrassé.

— Mes preuves!... grommelait-il, mes preuves ! C'est excessivement délicat î...

— Peyran !... cria Roussel au dehors.

— Je suis à vous, patron.... Pourtant je ne puis manquer cette affaire... Roussel a près de deux millions, et la petite est fille unique.

— Peyran !... appela encore Roussel.

— Patron, je suis à vous...— Si je ne connaissais quelqu'un dans ma position, on pourrait s'arranger... mais...

Il se toucha le front.

— Edouard!... murmurait-il, ceci pourrait bien être un trait de lumière!

— £h bien î Peyran ?... cria Roussel qui montra le beau rouge de sa face à la porte.

— Me voilà, patron, me voilà î

Roussel lui prit le bras pour ne plus le perdre cette fois, et l'entraîna jusqu'à sa chambre à coucher, où l'on voyait dans un cadre très-riche et surchargé de dorures un gros homme revêtu du costume de lieutenant-colonel.

Ce gros homme avait sur la poitrine une croix d'honneur large comme la main.

— Mettez-vous ici, dit Roussel. Un peu plus loin, là... pour le bien voir dans son jour... Gomment me trouvez-vous?

— Frappant! répondit Peyran avec aplomb, seulement...

— Je sais, je sais... interrompit Roussel. Vous allez me dire que je n'ai jamais été lieutenant-coionel... Mais d'abord tout le monde ne connaît pas ces détails intimes de ma vie. En second lieu, tant d'autres l'ont été qui n'avaient pas mes moyens !

— C'est juste ! fit Peyran.

— Quant à la croix d'honneur, ajouta Roussel , il est bien évident, n'est-ce pas, que si j'avais été lieutenantcolonel, l'empereur ne m'aurait pas refusé la décoration.

— Je suis de votre avis, répliqua Peyran, et tout est au mieux... seulement le ruban rouge n'est pas assez large.

— Vous trouvez? s'écria Roussel, c'est ce pleutre d'artiste!... Rien que pour cela je lui fermerais la porte de ma maison !

M. Edouard, ce pauvre artiste, qui n'avait pas fait le ruban rouge assez large, était assis sur un banc de gazon, dans le coin le plus ombreux du jardin.

Il avait mis son chapeau sur l'herbe auprès de lui> et livrait son front brûlant à la brise froide qui soufflait sous les arbres.

Il y avait sur son visage un air de souffrance et de fatigue ; quand il relevait ses grands yeux bleus, au fond de leurs orbites profondes, ce n'était plus ni de la fatigue, ni de la souffrance, c'était du découragement , presque du désespoir.

Cet homme, malgré sa jeunesse, devait être malheureux depuis long-temps.

Il restait là, immobile, absorbé dans ses pensées tristes; sa figure s'animait seulement lorsqu'il regardait du côté de la maison.

Et alors vous eussiez dit comme^un reflet ou comme un souvenir des beaux espoirs de l'adolescence.

Il était jeune, il revivait.

C'est que du côté de la maison devait venir l'unique joie qui pût restaurer sa vie. Il aimait Louise et il savait que Louise l'aimait.

Ou plutôt il croyait , il espérait; car la longue angoisse l'avait fait bien timide.

Chaque fois qu'un bruit, si léger qu'il fût, se faisait dans la direction du perron, Edouard levait la tête, et son âme passait dans ses yeux.

Le temps s'écoulait cependant, et il ne venait personne.

Tout à coup une porte s'ouvrit et se ferma au loin, un pas rapide glissa sur le sable de l'allée principale, et Edouard aperçut une forme blanche à travers les feuilles de lilas et de cytises.

Son cœur battit; il ne pouvait plus pâlir, car son visage était de marbre, mais sa paupière trembla.

Tout à l'heure il désirait ardemment, à présent il a peur. Il ne bougea pas.

Louise, parvenue au centre des bosquets, regarda autour d'elle.

— il n'est pas encore arrivé... murmura-t-elle ; je croyais l'avoir aperçu...

Mais le petit désappointement qu'elle n'eut pas manqué d'éprouver dans une circonstance ordinaire disparut sous un sentiment de tristesse réelle.

Elle savait déjà que Peyran avait retourné son père, et que le brave fournisseur lui donnait raison jusqu'à nouvel ordre.

Inutile de dire qu'elle n'en détestait que mieux M. Peyran.

Elle ne l'avait jamais aimé beaucoup, mais depuis qu'elle avait vu Edouard, c'était de l'aversion.

Aussi, quelle différence ! Edouard, si beau, si noble de cœur, si brave!...

Car il y a bien des choses qui se devinent, et Louise était bien sûre qu'Edouard était brave?...

Elle comptait même/un peu là-dessus pour un cas extrême. Les jeunes filles pensent à tout.

Louise avait pensé plus d'une fois que si M. Peyran persistait outre mesure, Edouard saurait bien lui faire abandonner la partie.

Quand elle eut bien regardé sous le bosquet, elle s'assit à dix pas de l'artiste, qu'une touffe de sureaux en fleurs lui cachait.

Elle tira de son sein la lettre déjà relue.

— Comme il m'aime !... pensa-t-elle tout haut, — et comme il sait le dire !

Edouard se leva, ému et tout tremblant.

— Pauvre Edouard ! poursuivait Louise, qui se laissait aller à sa rêverie, — et je ne l'ai jamais vu sourire qu'au son de ma voix... et pourtant cela lui va si bien de sourire !

Les traits de l'artiste s'éclairèrent comme si un rayon de soleil les eût inondés tout à coup. Il lit un pas vers Louise, qui ne le voyait pas.

— Oh !... poursuivit elle en levant au ciel ses grands yeux attendris, — je voudrais changer sa tristesse en joie... ou la partager, si elle ne peut être guérie... Je voudrais...

Elle tressaillit parce qu'elle venait de ramener son regard vers les choses de ce monde, et qu'elle apercevait Edouard debout devant elle.

— Àhî... fit-elle avec reproche, vous m'écoutiez, monsieur !

Edouard la contemplait plongé dans une sorte d'extase.

La honte d'avoir été surprise mettait un rose plus vif à sa joue charmante, un rayon de dépit brillait dans son œil, et quoi qu'elle en eût pourtant, elle souriait.

Elle était belle comme ces visions chères qui restent au fond de nos souvenirs, belle comme les émotions pures de notre jeunesse , belle comme les premières amours!

Edouard s'inclina lentement et mit un baiser sur sa main.

— Je n'ai entendu que bien peu de paroles, dit-il, — mais c'est assez pour que votre désir soit exaucé, mademoiselle... Vous avez changé ma tristesse en joie... Je suis heureux parce que je l'ai lu dans votre âme si douce et si bonne... Oh! ne les regrettez pas, ces paroles... Mieux vaut me guérir, croyez-moi, que de partager ma tristesse incurable !

— Je ne regrette rien, monsieur... répondit Louise ; ma tante m'a dit que vous lui aviez déclaré vos intentions : elle les approuve, et moi, je suis toujours les conseils de ma tante.

Elle détournait les yeux avec sa petite moue espiègle.

— Merci... voulut dire Edouard.

Mais Louise retira sa main brusquement.

— Allez, dit- elle en secouant la tête, vous n'en êtes guère plus avancé pour cela... Mon père...

— M. Roussel ? dit l'artiste ; — il est d'une bonté à mon égard! ... et Mme Dubreuil m'avait dit que son consentement était chose assurée.

Louise secoua encore sa jolie tête qui, cette fois, avait une expression de mélancolie.

— Hier, je ne dis pas... murmura-t-elle ; — mais nous sommes si loin d'hier!... Aujourd'hui, c'est bien différent !

— Qu'y a-t-il donc? demanda Edouard* avec effroi.

Et cet effroi était plus grand encore peut-être que la situation ne le comportait.

Un observateur se serait demandé., en le voyant troublé à ce point, si M. Edouard n'était pas un de ces hommes qui vivent dans une anxiété continuelle sous le frêle abri d'un secret. ,

Louise n'avait pas besoin pour arriver au même résultat, d'être une bien clairvoyante observatrice, puisque la dernière lettre d'Edouard disait explicitement qu'il y avait un mystère dans sa vie.

Et cependant aucun soupçon ne vint dans l'esprit de Louise.

Jugez si déjà elle aimait bien !

— Ce qu'il y a?... répliqua-t-elle avec un petit mouvement de colère. Il y a un autre prétendant... Un homme que je n'aime pas, monsieur, et que le monde,

à ce que je crois, n'estime pas beaucoup, mais qui a su gagner les bonnes grâces de mon père... Vous avez dû entendre parler de M. Peyran?

La figure d'Edouard prit cette expression que donne un souvenir subit, mais lointain et vague.

— Peyran ?... répéta-l-il ; je crois... mais non... je ne me rappelle pas.

— Il est arrivé ce matin, et l'on a déjà parlé de mariage.

— Dois-je donc perdre l'espoir?... murmura l'artiste qui baissa les yeux.

Louise trouva qu'Edouard faisait retraite un peu bien lestement.

— S'il ne restait plus d'espoir, répliqua-t-elle, vous parlerais-je comme je le fais!... J'essayerai d'ouvrir les yeux à mon père... J'ai du courage, moi, monsieur, et je ne cède pas ainsi le champ de bataille.

Edouard, qui était tout pensif, murmura un merci tremblotant et timide.

Louise le regarda, comme on dit, entre les deux yeux.

Edouard, avec sa belle figure sentimentale et passionnée, était bien tout le contraire d'un soupirant gauche ou d'un amoureux transi. %

Et pourtant il faisait là une singulière figure.

Louise se souvint de la lettre et du secret.

— Mais je suis folle !... s'écria-t-elle tout à coup; — je vous parle de moi, et vous êtes venu pour me faire une confidence... Quel est donc ce grand mystère?

C'était remettre Edouard sur son terrain, et cependant Edouard eut grand'peirîe à réprimer un mouvement de malaise. x

— Mademoiselle,., murmura-t-il,— ce secret, je vous le dirai..: mais... c'est une bien longue histoire !

Louise l'observait maintenante

— Commencez toujours... dit-elle.

Edouard gardait le silence ; il semblait regretter de s'être engagé; ses yeux étaient cloués sur le sol, et son attitude peignait un découragement si profond que Louise en recevait le contre-coup.

Il releva la tête, cependant, avec lenteur et domina énergiquement son angoisse.

— Il le faut... prononea-t-il gravement. Vous seule au monde, mademoiselle, devez le savoir.,, mais il est nécessaire que vous sachiez...

— Qu'est-ce donc?... fit Louise, qui devint attentive. Vous m'effrayez !

Un monde de pensées avait surgi dans le cerveau d'Edouard ; c'était comme le spectre de sa vie entière qui se dressait vengeur au-devant de ses yeux.

Il passa Ta main sur son front où la sueur ruisselait.

— Ce fut un affreux malheur, mademoiselle!

commenea-t-il d'une voix étouffée, un malheur et une faute... Peut-être que je devrais dire un crime...

— Un crime !... répéta la jeune fille en pâlissant.

— Depuis neuf ans, poursuivit Edouard, depuis neuf ans que ce souvenir me torture sans relâche, empoisonnant mes nuits et mes jours, j'ai cessé pendant quelques instants de maudire le supplice de mon existence... Ce sont les instants que j'ai passés près de vous.

Louise avait les iarmes aux yeux. Elle ne savait rien encore et on lui avait parlé de crime, mais elle absolvait déjà.

Elle tendit sa main à Edouard, qui reprit en la portant à ses lèvres avec un respect tendre :

— Depuis neuf ans, quand je vous ai vue, je m'étais séparé des hommes... j'avais mis la mer immense entre

moi et ma patrie, croyant, pauvre fou que j'étais! me séparer ainsi de mes souvenirs... Je fuyais, trouvant la terre trop étroite et aspirant après une retraite qui fût au delà des limites de ce monde... J'allais de contrées en contrées, essayant de fatiguer mon remords et passant comme un aveugle au milieu des merveilles de la civilisation et de la nature... Je ne voyais rien : j'étais mort. Je passais solitaire parmi la foule, étranger aux mensonges de ses joies, comme à la vanité de ses douleurs... ignorant ce que devenait le monde... ignorant tout!... Pendant neuf ans^ je me suis égaré dans des voyages sans fin, et nulle part je n'ai interrogé ni un homme ni un livre... Tout avait disparu pour moi... tout... hormis une seule pensée... une pensée horrible, poignante... un souvenir... un remords!... Louise écoutait et retenait son souffle.

— Qu'a-t-il donc fait!... s'écriait sa raison révoltée. Et son cœur répondait :

— Il est bon... il est pur... il ne peut être que maiheureux!

— Je savais que Napoléon régnait... reprit encore Edouard. On a beau fuir, ce nom-là s'entend de loin... mais j'ignorais et j'ignore toujours le sort de mes anciens compagnons d'armes.

— Vous avez été militaire? s'écria Louise avec vivacité.

— Ce métier d'artiste que j'exerce est un mensonge, comme le nom d'Edouard que je porte... L'y a neuf ans j'étais capitaine de dragons.

— De dragons!... s'écria Louise en frappant ses mains l'une contre l'autre.

Elle était tout entière à une idée qui venait de surgir dans son esprit.

Une bonne idée ! car son charmant visage pétillait de joie.

— Alors, poursuivit-elle, vous devez connaître bien certainement notre bon ami, le général baron Reppen , qui est sorti des dragons ?

— Je n'ai jamais entendu prononcer ce nom-là, répondit Edouard.

Louise baissa la tête.

— Quel malheur!... muraiura-t-elïe. Il vous aurait servi près de mon père.

Edouard poursuivait :

— En ce temps-là j'étais jeune, plein d'avenir et plein d'espérance... J'avais l'ambition du soldat et la vie se présentait au-devant de moi bien belle... Je passais pour brave, j'étais l'ami de mes camarades et j'avais pour protecteur le colonel démon régiment, qui m'avait servi de père... Mais un vice gâtait tout cela...

— Lequel? demanda Louise inquiète.

— J'étais un duelliste !... répondit Edouard avec plus d'horreur que s'il eût dit : j'étais un assassin !

Louise respira. Elle avait été élevée dans les idées de l'empire, qui attachait à cette qualité de duelliste un éloge bien plutôt qu'un blâme. En outre, ce mot, prononcé à l'improviste, cadrait merveilleusement avec ses petits desseins.

L'image de M. Peyran passa devant ses yeux.

— Quel mal y a-t-il à cela? s'écria-t-elle.

Edouard la regarda fixement. Il y avait dans ses yeux un désespoir si amer, que la jeune fille perdit son sourire et se prit à trembler.

— Écoutez, mademoiselle, murmura-t-il. Vous allez voir quel mal il y a à cela!... Un soir, au commencement de l'année 1805...

Il s'arrêta tout à coup, tandis que Louise restait bouche béante à l'écouter.

Edouard prêtait l'oreille, un bruit de pas se faisait entendre dans le parterre.

Louise écarta les feuilles et regarda.

— C'est ce détestable Peyrari! s'écria-t-clle.

— Il vient de ce côté? demanda Edouard.

— Tout droit, absolument comme s'il savait que nous y sommes.

Mais vous reprendrez votre récit, n'est-ce pas? ajouta-t-elle.

Edouard composa son visage.

— Je vous l'ai dit, mademoiselle, répliqua-t-il avec tristesse, il faut que vous sachiez toute ma funeste histoire.

M. Peyran de la Réole sortait de chez le fournisseur, après avoir admiré comme il faut le portrait en costume du lieutenant-colonel décoré. Jusqu'à présent il avait assez bien mené sa partie et pouvait nourrir l'espoir légitime d'épouser les deux millions de M]Je Roussel.

Depuis une demi-heure, il caressait et travaillait l'idée qu'avait fait naître en lui le nom d'Edouard prononcé par Roussel; évidement il comptait se servir d'Edouard pour faire les preuves de vaillance qu'on exigeait de lui.

Comment? c'était son secret, mais il paraissait trop sûr de lui pour qu'il y eût le moindre danger.

Cependant une ombre venait de passer sur son soleil et sa partie venait de perdre un beau point.

En quittant la chambre à coucher de Roussel, il avait appris, par les domestiques de la maison, que le général baron Reppen était en" conférence intime avec Mme Dubreuil.

Il paraîtrait que c'était là une très-mauvaise cir-

LE CAPITAINE SIMOX 95

constance pour M. Peyran de la Réole et ses combinaisons.

— Voilà un de ces hasards qui déjouent les meilleurs calculs, grommelait-il en descendant l'escalier de l'hôtel. Je vous demande un peu pourquoi cette vieille moustache arrive justement aujourd'hui!... C'est à jeter ses cartes !

Mais Peyran ne jetait jamais ses cartes ; il aimait mieux les changer.

. . Au lieu de sortir de l'iiôtel, comme il en avait eu d'abord le dessein, il interrogea le vieux François, qui lui apprit la présence d'Edouard; il descendit aussitôt au jardin.

— Avec du sang- froid et de la prestesse, pensa-t-il, on peut encore arranger cela... Constatons bien d'abord l'identité du personnage... Constatons en second lieu certains détails...

Il s'interrompit et un sourire faux rida sa bouche.

— - Pour cela continua-t-il , il faut lui parler en particulier.

Il était à l'entrée du bosquet dont ses lunettes d'or interrogeaient déjà les profondeurs.

— Quant à être lui, c'est lui... pensa-t-il en apercevant Edouard debout auprès de Louise, j'en ferais serment... ou, ce qui est plus sérieux, je le gagerais... Voyons le reste !

Il s'avança d'un air dégagé vers Louise, et la salua en commis monté au grade d'usurier.

— Mademoiselle... dit-il avec beaucoup d'aménité.

— Monsieur... répliqua Louise.

— Il va peut-être s'en aller... ajouta-t-elle à l'adresse d'Edouard.

— Yoici cet excellent général qui va me servir à quelque chose! pensa Peyran.

— Mademoiselle, reprit-il tout haut, je suis désolé d'interrompre... mais madame votre tante vous cherche partout. Lé général Reppen vient d'arriver.

— Le général?... s'écria Louise, je vous remercie, monsieur, et je cours l'embrasser.

Elle dit adieu à Edouard, d'un coup d'œil, et s'enfuit au travers du jardin, légère comme une biche.

— Grâce à Dieu! pensait-elle en s'éloignant, je connais trop M. Peyran de la Réole pour craindre de les laisser ensemble.

Edouard la suivait des yeux et se disait :

— M'aimera-t-elle encore, quand elle saura mon secret ?

Quant à Peyran, il observait l'artiste d'un air singulièrement intrigué.

— Le nom du général ne l'a pas fait broncher!... pensait-il. — Ou bien c'est un comédien de première force, ou bien il ne sait pas... Ce serait drôle!

Edouard prenait son chapeau et s'éloignait à son tour. Peyran le suivit à pas de loup, et, à l'entrée du parterre, lui mit doucement la main sur l'épaule. Edouard se retourna.

— Que me voulez-vous, monsieur? demanda-t-il. Peyran fixa sur lui ses yeux ronds et effrontés.

— Pardieu ! répliqua-t-il après un silence fait pour donner à penser à l'artiste, comment vous en va ce matin, capitaine Simon?

Edouard recula comme si un fantôme se fût dressé devant lui. Il resta immobile et muet, regardant Peyran avec des yeux épouvantés.

H. Peyran de la Réole.

Edouard avait instinctivement tourné les y^kc vers les fenêtres de l'hôtel, afin de voir si personne n'était là pour constater son trouble et la détresse soudaine qui venait de le frapper.

Peyran remarqua ce mouvement et lui dit avec bonhomie :

— Oh ! soyez tranquille, capitaine, je savais que nous étions seuls... Quand nous aurons fait plus ample connaissance, vous verrez que je suis un garçon discret... Du reste, si vous trouvez que nous sommes ici trop à découvert, voici le bosquet où l'on peut abriter tous les genres de tête-à-tête.

Ce dernier membre de phrase fut prononcé d'un ton de joyeuse moquerie, mais non avec amertume.

Pendant que Peyran parlait, Edouard, ou si mieux vous aimez, Simon, le capitaine, faisait sur lui-même un effort désespéré pour se remettre et retrouver un peu de sang-froid.

Il y avait neuf ans que ce nom de Simon n'avait frappé ses oreilles, ce nom qu'il avait espéré autrefois faire grand et glorieux.

Ce nom qu'il avait dépouillé un jour et jeté loin de lui, comme le meurtrier dépouille et jette le vêtement que le sang a taché.

II regarda Peyran, et pour la seconde fois un éclair vague s'alluma dans son souvenir.

Mais il De put pas se rappeler...

— Tous cherchez à me reconnaître, dit Peyran qui passa familièrement son bras sous le sien, et vous ne pouvez pas : cela se conçoit... vous ne m'avez vu qu'une seule fois, capitaine, et il y a longtemps... Encore, dans cette circonstance où vous m'avez vu, je jouais le plus insignifiant de tous les rôles... Tandis que vous...

ïl s'arrêta et cligna de l'œil.

— îtfji ?... répéta Edouard qui n'essayait pas de dissimuler son malaise.

Peyran l'entraîna sous le bosquet.

— Écoutez, capitaine, reprit-ii d'un air bon enfant, plus loin nous serons des oreilles indiscrètes, mieux cela

vaudra car je suppose que vous n'avez pas changé

de nom pour le roi de Prusse !

— Enfin, monsieur?.... murmura Edouard, vous convient-il de me dire d'où vous me connaissez ?

— Ali! ah !... fit l'ancien commis en assurant ses lunettes d'un coup de doigt sec et triomphant, je ne vous ai vu qu'une seule fois, moi non plus, monsieur... mais, dans la circonstance où je vous ai vu, vous jouiez un de ces rôles... En vérité, capitaine Simon, les gens comme vous ne s'oublient pas !

Edouard ne parlait pas, mais son regaM interrogeait.

— Savez-vous, reprit Peyran, qu'il y a au monde certaine ville où l'on se souviendra longtemps de vous ?

Des gouttelettes de sueur froide perlaient sous les cheveux de l'artiste ; il ne savait que trop bien de quelle ville on voulait lui parler.

— Vertubleu ! continua Peyran ; ce fut une fameuse aventure,.. Vous payâtes terriblement votre bienvenue... à table et sur le terrain !

Edouard passa îe revers de sa main sur son front: ses souvenirs emplissaient son cerveau et lui donnaient le vertige.

— Yous avez entendu dire?... balbutia-t-il au hasard.

— Du tout... s'écria Peyran; mieux que cela... j'y étais !

Les yeux d'Edouard brillèrent au fond de leurs orbites, et un éclair de folie traversa son regard.

— Alors vous l'avez vu?.... dit-il en rejetant ses cheveux blonds en arrière. À la lueur de ces torches livides. . . vous l'avez vu avec un trou sanglant dans là poitrine, à la place du cœur !...

Il chancela et se laissa tomber comme une masse sur le banc de gazon.

— Moi, je n'eus pas la force de rester... reprit-il d'une voix sourde, je ne me suis jamais agenouillé sur sa' tombe !

S'il avait regardé Peyran à cet instant, s'il avait vu l'étrange et perfide sourire qui naissait sur la lèvre de l'ancien commis, peut-être qu'Edouard eût deviné bien des choses.

Mais ce coup inattendu qui le frappait à l'improviste le laissait anéanti. Son regard se clouait terne et lourd à ses pieds.

Peyran pensait :

— Il le croit mort : c'est positif!... Comment cela se fait-il, depuis le temps; je n'en sais rien, et peu m'importe !

Yoilà pourquoi Peyran souriait.

Il ajoutait à part lui:

— Maintenant, reste à savoir si nous nous souvenons de notre serment... car c'est là le point principal... Si nous nous souvenons de notre serment, ma foi, l'affaire est faite !

En ce moment, Edouard releva la tête tout à coup et regarda l'ancien commis en face :

— Je suis à votre merci, monsieur, dit-il. Que prétendez-vous faire?

— Moi?., s'écria Peyran avec rondeur, et que diable voulez-vous que je fasse, capitaine?... Est-ce que par hasard vous me prendriez pour un délateur ?

— Vous aimez mademoiselle Roussel ? dit l'artiste.

— Avec passion... répéta-t-il.

— Notre rivalité... commença Edouard.

Peyran lui ferma la bouche d'un geste plein d'ampleur.

— Fi donc! capitaine Simon!... s'écria-l-il, il n'y a point de rivalité qui tienne !... Et un galant homme n'a pas deux manières de se conduire.

Le visage d'Edouard s'éclaira.

— C'est vrai cela, monsieur, dit-il d'un ton pénétré. Et c'est bien !

Dans son effusion, il offrit la main à Peyran et celuici la serra de tout son cœur.

— Mon Dieu ! cher monsieur, dit-il, le coup fut malheureux, c'est vrai... très-malheureux !... mais la chance du duel...

— Monsieur!... monsieur!... dit Edouard en détournant la tête, je vous supplie de m'épargner.

Peyran fit la grimace.

— Épargner!... t'épargner!... pensa-t-il, c'est fort bien... mais il faut pourtant que je sache...

— Comme il vous plaira, cher monsieur, ajouta-t-ii tout haut, vous sentez bien que c'était plutôt une consolation qu'autre chose... Quant au général...

I! se mordit la lèvre et se reprit vivement.

— Quant au colonel, veux-je dire... car c'était bien un colonel, n'est-ce pas?... Le colonel Gontault , je crois?

LE CAPITAINE SIMOX 101

— Je vous demande pitié !. .. murmura Edouard avec agitation .

Peyran l'observait attentivement.

— Du moment que cela vous contrarie, dit-il, n'en parlons plus... Je ne suis pas de ces fâcheux qui s'en vont remuant à plaisir l'eau trouble du passé... Je comprends que le colonel Gontault vous ayant servi de père...

L'artiste cacha son front entre ses deux mains eonvuîsives.

Peyran s'arrêta, il était content de lui et se faisait ce raisonnement plein de justesse :

— Le capitaine Simon se souvient de son serment... car si le capitaine Simon ne se souvenait pas de son serment, il m'aurait déjà brisé les reins une demi-douzaine de fois.

Ceci était mathématiquement incontestable.

Mais la vertu de Peyran avait toujours été la prudence, On ne peut trop s'assurer que l'arme à feu avec laquelle on va jouer n'est pas chargée.

Peyran voulut pousser la sonde plus loin, au risque d'élargir la blessure.

— Maladroit que je suis !... dit-il à demi-voix. Capitaine, vous me voyez désespéré... j'ai eu tort... car enfin, à supposer même que vous ayez commis une faute, vous vous êtes repenti, capitaine... J'ai été témoin de votre angoisse... Ma parole, vous aviez l'air fou de douleur!

— Je l'étais, monsieur, je l'étais!... balbutia Edouard dont un sanglot souleva la poitrine.

Peyran se recueillit en homme qui va frapper le grand coup.

Il ôta ses limettes d'or , les essuya et les remit en place.

— S'il m'en souvient, reprit-il en jouant L'intérêt aftec-

tueux, vous allâtes jusqu'à faire le serment de ne plus loucher une épée?

* — Ce serment, je l'ai tenu, monsieur!... dit Edouard.

— En vérité 1 fit Peyran, qui avait peine à dissimuler sa joie.

— Plût à Dieu, murmura l'artiste, qu'un si faible sacrifice !...

— Eh ! eh ! interrompit Peyran d'un air incrédule, un si faible sacrifice î... avec votre humeur...

Edouard releva sur lui ses yeux mouillés de larmes.

— Douteriez-vous ? commença-t-il.

— Eh ! eh ! fit encore Peyran, je dis qu'il y a telle insulte...

-— Je ne connais pas d'insulte, monsieur, qui me fasse manquer à mon serment* répliqua Edouard avec lenteur.

Il y avait sur son front noble et pur une tristesse profonde, mais il y avait aussi une résignation inaltérable.

Peyran voulut imprimer encore à la sonde un dernier coup.

— Je veux vous croire... dit-il; cependant... là, franchement, ça me paraît bien fort.

La pâleur d'Edouard ne pouvait pas augmenter, mais ses lèvres se contractèrent. Il mit sa main sur le bras de Peyran :

— Faut-il vous le dire?... prononça-t-il avec un effort suprême, j'ai été insulté, monsieur !

— Bah !... fit Peyran qui se rapprocha.

— J'ai été insulté, répéta Edouard, dont la tête fière se relevait malgré lui, et j'ai reculé devant l'insulte 1... J'ai entendu le mot lâche résonner à mon oreille... et j'ai versé des pleurs d'angoisse... et j'ai senti mon cœur se briser... et j'ai caché dans mon sein ma croix déshonorée... mais je ne me suis pas retourné !

I] montrait du doigt sa boutonnière, où le ruban rouge n'était plus.

-— Capitaine, s'écria Peyran avec enthousiasme, voilà qui est sublime ! .

Un rayon d'orgueil illuminait le front de l'artiste.

— Oui... aeheva-t-il en se parlant à lui-même, la lutte a été cruelle... la victoire chèrement achetée... Mais s'il me voit là-haut, il doit avoir pitié de moi et prier pour moi.

Peyran ne se sentait pas d'allégresse,

— Je vous admire, moi! disait -il avec une chaleur croissante. Je vous admire d'autant plus que je sais par moi-même combien il doit être difficile de supporter certaines choses... Savez-vous que je me fais gloire de vous avoir pour rival ?... Ma parole, je m'en fais gloire !... Tenez, disputons-nous loyalement tous les deux le cœur de Mlle Roussel... Si vous l'emportez, eh bien! je me résignerai en pensant que vous valez mieux que moi.

— Monsieur... s'écria Edouard avec émotion, une telle générosité...

— Laissez donc!,., interrompit bonnement Peyran; point de remercîment : je suis comme cela, moi!... Allez -vous-en maintenant, atîn de vous remettre un peu, car votre figure bouleversée pourrait inspirer des soupçons... Et, tenez, si vous êtes content de moi, vous pouvez me rendre un service.

— Lequel?... demanda Edouard vivement.

Peyran choisit son sourire le plus aimable.

— C'est de venir à la réunion de ce soir... dit-il, afin que je puisse vous serrer la main.

— Je ne comptais pas y revenir, répondit Edouard, mais vous me déterminez.

Jamais, en toute sa vie, Edouard n'avait rencontré un si excellent cœur.

— A ce soir, donc ! dit Peyran, qui lui donna une bonne poignée de main.

L'artiste se retira.

Quand Peyran fut seul sous le bosquet, il fit une pirouette, battit un entrechat et se frotta les mains avec animation.

Il riait tout seul, il cassait des branches vertes avec sa badine, il était content comme un homme qui vient de gagner le gros lot.

— A ce soir, mon terrible capitaine !... murmurait-il. A ce soir, mon indomptable spadassin !... Pardieu ! voilà mon homme, et les deux millions sont dans ma poche !

îl s'interrompit et un nuage passa tout à coup sur son front pointu.

— Pourvu que le général ne vienne pas tout gâter !... pensa-t-iï.

Ceci était grave; mais M.Teyran de la Réole se sentait • en veine.

— Bah ! s'écria-t-il ; le général commence à passer à l'état' d'ancêtre!... Le général arrive de Bayonne ; il a soixante-douze heures de chaise de poste dans les reins... Le général aura besoin de son lit bien plus que d'une salie de bal. Il ne paraîtra que demain.

Or, demain, ajouta -t-il de l'air d'un homme sûr de son fait, le générai sera le très-bienvenu... car j'aime à penser que ce militaire est dans l'intention de donner sa fortune à ma femme.., Demain toute rencontre de co- ■fnédie sera impossible... Demain le capitaine Simon aura pris ses passe-ports et sera le diable sait où... Je m'en charge !

Il ricana tout bas.

— Nem'a-t-il pas dit lui-même, tout à l'heure, sa manière de procéder?... reprit-il. Il pleurniche, il met sa croix dans sa poche et il file... Excellent capitaine! du

même coup il me débarrasse de ma réputation de poltron, chose gênante ! et il me passe au cou une héritière de deux millions, chose charmante !

Il lissa du coude le poil de son feutre et remit en état sa cravate.

— Quand je songe, se dit-il encore, que si Sa Majesté l'empereur n'avait pas fait du vieux Gontault le baron Reppen, je serais dans le pétrin... Simon saurait qu'il n'est pas un meurtrier, et peut-être reprendrait-il goût à couper des oreilles.

Il toucha les siennes, qui étaient longues, et sortit du jardin en criant :

— Vive l'empereur !

L'appartement de Mme Dubreuil était situé au second étage de l'hôtel et donnait sur la place Royale.

La journée s'avançait. La place Royale, qui subissait alors comme aujourd'hui l'étrange sobriquet de place des Vosges, commençait à prendre une physionomie animée.

Autour du bosquet central, sous la statue de Louis XIII, les politiques du Marais lisaient le Journal de l'Empire.

Il n'était pas grand, le Journal de V Empire ; mais quand il ne racontait pas tous les matins trois ou quatre batailles gagnées, les politiques du Marais hochaient la tête avec dédain et se montraient fort mécontents.

Après la lecture du journal, on discutait. Le sable servait à tracer les lignes de bataille et les mouvements des armées.

On bouleversait l'Europe, sous les tilleuls, avec une canne et un peu de poussière.

106 LE CAPITAINE SOION

Pendant ce temps, les enfants de îa rue Saint-Louis et de là rue Saint-Antoine, jambes et bras nus, portant le costume de la nature, que Rousseau recommande dans Emile, prenaient leurs ébats sous la conduite de bonnesphilosophes.

Le Marais, vous ne vous en doutez pas, est le quartier de la nature et de la philosophie.

Cela se conçoit, quand on songe que le Marais, dans sa course lente et mesurée, est toujours d'une cinquantaine d'années en retard sur le vrai Paris.

Au temps de Rousseau, le Marais était chrétien ; sous l'empire, et même de nos jours, le Marais , revenu de ses préjugés, n'adore plus .que l'Être suprême.

Il a découvert Rousseau vers le commencement du siècle; il pleure avec cet homme sensible; il plante de petits peupliers dans ses cours, et s'il ne met pas tous ses enfants à l'hôpital, c'est un reste de faiblesse.

Le cabriolet que nous avons vu stationner devant la grille était toujours à son poste, précisément sous les fenêtres de Mme Dubreuil.

CelSe-ci était dans son petit salon en tête-à-tête avec le général baron Reppen, qui venait d'entrer.

Le général paraissait triste et soucieux, tel enfin que nous l'avons vu au sortir du ministère de la marine.

11 écoutait attentivement Mme Dubreuil, qui lui exposait sommairement la situation intérieure de la maison Roussel.

Il écoutait attentivement, parce que le nom de Louise revenait souvent dans le récit de Mme Dubreuil.

Il n'y avait que le nom de Louise qui pût l'arracher de sa préoccupation.

— Mais comme vous voilà chagrin, général, dit tout à coupMme Dubreuil, en s'interrompant; vous avez de mauvaises nouvelles?

LE CAPITAINE Si M ON 107

— Très-mauvaises,., répliqua le général. Ma dernière espérance est morte, et je crois bien que je ne reverrai plus le pauvre garçon en ce monde !

— Il y a une chose singulière, reprit la veuve; nous vous connaissons depuis près de vingt ans, général, et jamais je n'ai vu ce jeune homme, dont vous parlez comme s'il était votre fils.

— Pendant que je tenais garnison à Rennes, répondit .Gontault, Simon, encore enfant, était au lycée, à Paris... Il n'est venu qu'une fois à Rennes et il n'y a passé que quelques heures... Ce fut, il y a neuf ans.,.

~~ — Et depuis ce temps-là, vous ne l'avez pas revu?... Et chaque fois que nous vous avons retrouvé, entre deux campagnes, nous vous avons entendu parler de lui... Tous l'aimiez clone bien, puisque la vue de Louise ellemême n'a jamais pu vous le faire oublier?

— Oublier Simon!... s'écria le général... À quoi bon vous dire ce qu'il y avait dans mon cœur pour cet enfant-là?... En tout cas, si j'avais pu l'oublier; c'est précisément la vue de ma petite Louise qui m'aurait fait souvenir de lui.

Mme Dubreuil releva sur lui un regard curieux.

— Oui... poursuivit le général avec un soupir, vous savez que j'ai été jeune bien longtemps, bonne amie... J'ai toujours eu tant de bonheur dans ma carrière de soldat, que je ne pouvais pas m'habituer à l'idée des déceptions de ce monde... ïi me semblait que les choses devaient tourner sans cesse à ma plus grande satisfaction... J'imaginais un avenir couleur de rose à tous ceux qui m'étaient chers. Je bâtissais de beaux châteaux...

Il s'arrêta parce qu'il voyait Mme Dubreuil sourire avec mélancolie.

— Vous me devinez, reprit-il en laissant lui-même un sourire triste errer sous sa moustache blanche. Eh bien î

oui, je n'étais pas plus gêné que cela î... Je m'étais dit: Simon aura trente-deux ou trente-trois ans quand Louise sera en âge d'être mariée. . . il sera colonel pour le moins, car l'empereur ne laisse pas sous le boisseau les gaillards tels que lui... Il est beau, il est bon; ma Louise promet d'être charmante... Ah! ce sera un ménage comme on en voit peu !

Mme Dubreuil souriait toujours, mais elle avait une larme dans les yeux.

Elle prit les mains du général et les serra dans les siennes.

— C'eût été trop beau, cela!... dit-elle. Mais puisque nous en sommes sur ce sujet, général, parlons sérieusement de mariage.

Le vieux Gontault poussa un profond soupir ; on voyait bien qu'il n'avait pas renoncé tout à fait à son rêve.

— • D'abord, reprit Mme Dubreuil, il faut que vous soyez des nôtres ce soir.

— C'est que voilà deux nuits blanches que je passe... dit Gontault, et je me fais bien lourd, bonne amie!

— Tous ne ferez qu'une apparition, dit la tante ; mais si vous ne veniez pas, voyez-vous, mon frère ne vous le pardonnerait jamais!... Il a déjà spéculé sur l'effet que doivent produire vos épaulettes et votre cordon de la Légion d'honneur... Il ne faut pas mécontenter M. Roussel, si vous voulez servir notre Louise.

— Si je veux la servir!... s'écria le général. Chère enfant !... Je n'ai plus qu'elle à aimer ici-bas, et je l'aime pour tous ceux que j'ai perdus... J'irai à ce bal, mon amie, quand il faudrait m'y faire porter sur une civière !

— Mais, voyons, ajouta-t-il, en se rapprochant, vous disiez qu'elle a une inclination ?

Mme Dubreuil fit modestement un $igne de tête affirmatif.

— Le temps passe... murmura Gontault. La dernière fois que je suis venu à Paris, je la faisais danser sur mes genoux... Et celui qu'elle aime a nom... Peyran, je crois?

— Mais du tout !... du tout !... s'écria Mme Dubreuil, ce Peyran est le protégé de mon beau-frère... Le nôtre se nomme Edouard.

— Comme moi, fit Gontault. Je n'aurais pas dû oublier son nom... Et quel homme est-ce que ce M. Edouard?

— Charmant ! répondit Mme Dubreuil d'un ton pénétré.

Car vous savez que dans ce cas-là, les bonnes tantes sont aussi enthousiastes que les nièces.

— - Charmant !... répéta-t-elle, une tête remarquable, une tournure particulièrement distinguée... avec cela, franc, loyal, affectueux...

— Mon pauvre Simon était tout cela î murmura le général.

— Àh! mon bon ami, dit Mme Dubreuil avec un léger mouvement d'impatience, il faut laisser là votre Simon et vos rêves... Nous sommes dans la réalité jusqu'au cou î... Il s'agit du bonheur de Louise.

— C'est juste... Il n'a pas d'autre nom que cela, votre M.Edouard?

— Mon Dieu! fit Mme Dubreuil avec une pointe d'embarras, on peut être un fort galant homme et n'avoir point de famille.

— C'est juste... dit encore le vieux Gontault d'un accent un peu moins convaincu, quelle est sa profession ?

— Artiste.

Le front du général se rembrunit sensiblement,

— Il y a pourtant de la place pour tout le monde à l'armée !... murmura-t-il. Artiste !... Au fait je ne sais pas bien, moi, bonne amie, ce que c'est qu'un artiste... J'irai à cette soirée... Je verrai par moimême...

11 s'était levé tout soucieux, et avait gagné la croisée, sur les carreaux de laquelle il tambourinait à son insu un pas accéléré.

Cette idée d'artiste le gênait évidemment.

Les héros de l'empire n'aimaient pas beaucoup les arts.

Tout en battant son pas accéléré, le général regardait par la fenêtre: ses yeux, perdus dans l'harmonieux carré de la place Royale, s'arrêtèrent Machinalement sur le cabriolet qui était devant la grille.

Il tressaillit et ouvrit brusquement la fenêtre.

— Que voulez-vous donc là, bon ami ?... demanda Mme Dubreuil tandis qu'il se penchait au dehors.

— Ma foi, je crois que je suis fou ! répondit le général en se redressant. Figurez-vous que ce matin, en sortant du ministère de la marine, j'avais la tête pleine de souvenir de ce pauvre enfant... Je lisais le rapport rédigé dans les bureaux, et il me semblait à chaque instant que je voyais entre le papier et mes larmes sa belle figure, sa noble figure souriante et si fière !... car il était joyeux, si vous saviez !.. . Il y avait du bonheur sur son iront, du bonheur dans ses yeux, du bonheur en lui, autour de lui; partout!... Eh bien ! donc, il me semblait le voir... quand tout à coup., au lieu de ce visage heureux et plein de vie, j'aperçus devant moi, au fond d'un cabriolet tout pareil à celui-ci... (Il montra la voiture arrêtée devant la grille), j'aperçus un visage pâle, immobile, défait, qui était encore celui de mon pauvre enfant... C'était bien Simon tel qu'il doit être, maintenant que neuf années de désespoir ont pesé sur son front...

LE CaPlTAI>'E SIMON 111

Mme Dubreuil écoutait, mais c'était par politesse. Elle trouvait que le général s'éloignait étrangement de la question.

— Quand on est fort ému, dit-elle-, on croit voir comme cela des choses... Et puis, bon ami, je vous ferai observer qu'il y a dans Paris sept ou huit cents ca-, briolets tout pareils à celui-là.

En ce moment, on entendit le pas vif et léger de Louise, qui traversait l'antichambre en courant.

Mme Dubreuil et le général se retournèrent.

Mais la porte ne s'ouvrit pas tout de suite, parce que Louise était obligée de parlementer avec la femme de chambre de sa tante, qui exécutait une consigne sévère.

Pendant que duraient ces pourparlers, une voix s'éleva au dehors qui prononça ces mots :

— Rue Boucherat, n° 3 î

Le général baron Reppen tressaillit pour la seconde fois et bien plus fort.

Il regarda vivement dans la rue, il vit le cabriolet de place s'ébranler et, dans le cabriolet, il aperçut comme le profil perdu de cette vision qui depuis le matin lui donnait la lièvre.

— Ce doit être M. Edouard... dit M^e Dubreuil qui avait entendu l'adresse : rue Boucherai, n° 3.

Le général était tout tremblant d'émotion.

— Oui, oui, murmura- t-il, j'irai à cette soirée î Louise, qui venait de forcer enfin la consigne, traversa la chambre d'un bond et lui sauta au cou.

— On voulait pas me laisser entrer, bon ami, s'écriat-elle ; moi qui avais été mettre ma robe de soirée, tout exprès pour vous paraître bien belle î

Louise était, en effet, dans sa parure de bal.

Elle avait une guirlande dans les cheveux et une autre guirlande de fleurs pareilles courait autour de sa robe blanche.

Elle était si délicieusement belle ainsi, que le vieux Gontault resta comme ébloui.

Il lui rendit ses baisers, puis il l'éloigna à bout de bras pour la regarder mieux.

Il sentait de grosses larmes qui voulaient soulever sa paupière; son cœur se fondait sous la double étreinte de la douleur et de la joie.

Ce n'était pas Louise qu'il voyait, c'était le portrait., le vivant portrait d'Hortense.

Ses yeux et ceux de Mms Dubreuil se rencontrèrent. Ils avaient la même pensée ; ils baissèrent la tête en même temps.

Louise laissait éclater son plaisir pétulant et naïf.

— Que je suis contente de vous voir, général, disaitelle ; nous causerons, comme autrefois, tous les deux, n'est-ce pas ?

— Sans doute... murmura Gontault, qui cherchait à surmonter son trouble.

— Vous me raconterez vos grandes batailles?...

— Cela vous amusera4-il encore, Louise, maintenant que yous voilà une demoiselle?

— Yous !... répéta la jeune fille en se tournant vers Mme Dubreuil, il me dit vous, entends-tu, ma tante? Il est donc fâché contre moi ?

Gontault l'attira sur son cœur.

— Je te dirai toi, Louise, murmura-t-il ; mais je ne te dirai pas comme je t'aime, parce que c'est impossible!

Il eut pour ce mot-là deux gros baisers bien tendres ; puis Louise se redressa toute sérieuse et demanda à brûle-pourpoint:

— Me délivrerez-vous de M. Peyran?

Comme Gontault ne répondait pas assez vite à son gré, elle ajouta :

— Mais vous ne savez pas encore ce que c'est que M. Peyran ?

— Si fait... dit le général en souriant.

— Déjà... s'écria Louise toute joyeuse, vous vous êtes donc occupés de moi tous les deux?... Ah ! général, que vous êtes bon !... Voulez-vous que je vous embrasse encore?...

Gontault ne demandait* pas mieux : mais tout en l'embrassant, la jeune fille ajouta :

— Nous danserons ensemble ce soir, n'est-ce pas, général ?

— Par exemple... voulut protester celui-ci.

— En grand uniforme!... continuait la charmante folle, avec vos belles épaulettes et votre cordon rouge!

— Mais... chère enfant...

— Vous ne me refuserez pas une contredanse, peutêtre !... d'abord, si vous me la refusez, je la prendrai... Voyons, général, vos bagages viennent d'arriver, je les ai vus... allez vous habiller bien vite !

Mme Dubreuil ne pouvait s'empêcher de sourire. Gontault résistait encore.

Louise lui prit les deux mains d'autorité et lui montra le jour qui baissait au dehors.

— Vous n'avez que le temps, vous voyez bien, repritelle; je vais vous conduire moi-même à votre appartement.

Ce disant, elle l'entraîna bon gré mal gré.

Tout le long du chemin, en traversant les corridors de l'hôtel, le général put voir qu'on se donnait un grand mouvement.

Les préparatifs de la fête du soir s'achevaient à la hâte; on attachait les lustres, on plaçait les caisses de fleurs.

— Cela va être très-beau, à ce qui paraît... dit le gé néral. Mais où donc est mon ami Roussel ?

— Comment î s'écria Louise, vous ne l'avez pas encore vu?

. — Je l'ai fait demander plusieurs fois, et personne ne sait où il est... j'espère bien qu'il ne pourra m'échapper ce soir.

Il était arrivé à la porte de son appartement ; Louise lui lâcha le bras après avoir constaté une dernière fois qu'elle le retenait pour la première contredanse.

À peine la porte de Gontault se fut-elle refermée , que Louise vit venir à elle une espèce d'ombre dans le corridor, où le jour baissait brusquement.

C'était le vieux François qui marchait à pas de loup, d'un air de profond mystère.

— Mademoiselle!... fît-il tout bas, mademoiselle Louise ?

— Que veux-tu? demanda la jeune fille.

— Chut !... fit le vieux serviteur ; ne commettons pas d'imprudence !...

Il se pencha jusqu'à son oreille et ajouta :

— Il y a quelqu'un qui vous attend chez Mme Dubreuil.

— Chez ma tante?... répéta Louise, j'en sors.

— Parlez plus bas !.. dit François.

Puis il ajouta, en mettant un doigt discret sur sa bouche :

— C'est égal... retournez-y.

A ces mots, il se reprit à glisser comme un fantôme dans le corridor sombre, et disparut.

Ali même instant, l'ancien fournisseur Roussel, enveloppé d'un large manteau, malgré la saison chaude, et portant un chapeau rabattu sur ses yeux, entrait avec un mystère non moins grand dans la chambre à coucher de MmeDubreuil.

Il était suivi de deux domestiques qui portaient un objet volumineux, de forme carrée, enveloppé d'une toile.

. Il ordonii£uaux domestiques de déposer l'objet contre la muraille de la chambre et de sortir.

Tout cela se fit avec une certaine solennité saisissante,

— Ah çà, mon frère, dit Mme Dubreuil quand les hommes furent partis, voulez-vous avoir la bonté de m'expliquer...

— €hut !... fit Roussel, absolument du même ton que François, j'ai guetté la sortie du général baron Reppen, pour ne pQint me rencontrer avec lui-même... J'ai envoyé un messager sûr à ma fille qui va venir ici... Le cas est grave, ma sœur, et je m'expliquerai avec elle!

Mme Dubreuil était fort intriguée.

— Avant que ma fille ne vienne, reprit Roussel en s'avançant un fauteuil, je veux vous demander, ma chère sœur, si, malgré nos petites discussions, trop fréquentes, et que pour ma part je déplore, je puis compter sur vous?

— Une pareille question, mon frère!... commença Mme Dubreuil.

— Répondez oui ou non, je vous prie.

— Oui, assurément, mon frère!

— Il suffit, dit Roussel. Le cas est grave !

Louise entrait à ce moment. L'ancien fournisseur alla

]a prendre par la main et la fit asseoir à côté de sa tante.

— Ma sœur et ma fille, dit-il d'un ton solennel,— bien que votre sexe soit faible et sujet à l'indiscrétion, je me confie à vous dans le cas grave où je me trouve.

On peut penser si ce début rendit Louise et Mme Dubreuil attentives.

— Sa Majesté l'empereur est sévère, poursuivit Roussel, -— et le général Reppen est dévoué à Sa Majesté l'empereur... Bien que le baron soit mon ancien camarade, je n'ai point voulu affronter sa présence avant d'avoir mis en lieu de sûreté cet objet que vous voyez là.

Les deux dames se demandaient si ce n'étail point une machine infernale.

Roussel continuait :

— J'ai la mémoire excessivement locale, vous le savez... J'ai vu des malheureux jetés dans les fers pour un délit semblable.

— Mais quel délit ?... s'écria Mme Dubreuil.

— Jurez-moi que vous garderez le silence, répondit Roussel, — et je vous le révélerai.

Mme Dubreuil et Louise jurèrent tout ce qu'on voulut.

— Et maintenant, commença Mme Dubreuil, — quel délit?...

M. Roussel se rapprocha d'un pas lent et mesuré de l'objet carré appuyé contre la muraille.

Il souleva un coin de la toile et montra son visage rouge entre les épaulettes de lieutenant-colonel.

— Il y a deux délits... prononça-t-il en regardant tout autour de lui si personne n'écoutait. — Port illégal de l'uniforme, port illégal de la décoration...

— Mais j'ai votre serment, ajouta-t-il en laissant retomber la toile, — je suis tranquille !

I ne paire de soufflets.

Une heure après, l'hôtel de l'ancien fournisseur avait prit tout à fait son air de fête : lustres, girandoles et bougies étaient allumés de toutes parts; les caissons de fleurs étalaient leurs riches bouquets sur les marches de l'escalier, et la porte cochère, grande ouverte, présentait la cour illuminée et fleurie à l'admiration des badauds ameutés.

Cette soirée devait faire époque dans le quartier de la place des Vosges.

Vers huit heures, on entendit les voitures plus nombreuses rouler le long de la grille : les salons s'ouvraient; Mme Bubreuil et Louise étaient à leur poste.

Quant à Roussel* il avait l'habitude défaire une entrée dans ses propres salons à l'instar de Sa Majesté l'empereur : il trouvait cela plus comme il faut.

A une certaine heure, quand tout le monde était réuni, envoyait la porte principale ouvrir ses deux battants, et le ventre de notre ami apparaissait orné d'une double rangée de boutons d'or.

Quelquefois il mettait un foulard rouge dans sa poche de côté, de manière à ce qu'un petit coin de ce foulard s'égarât et passât malgré lui à sa boutonnière.

De loin, cela lui faisait une décoration innocente et sans péril.

Il traversait les salons les mains derrière le dos, dans la position de l'empereur portant sa longue-vue,

Il saluait les dames avec une politesse remplie d'aménité ; souvent même il disait à quelques-unes d'entre elles des paroles bienveillantes. >

On s'accordait à reconnaître, parmi le cercle de ses familiers, que sa fierté n'allait point au delà de ce que pouvait se permettre un homme enrichi dans les fournitures.

Quelques esprits mal faits le trouvaient ridicule ; mais leurs sarcasmes tombaient sans écho, parce que personne n'ignorait que Roussel avait cent mille livres de rente.

Il y avait bien aussi la beauté parfaite et distinguée de Louise qui défendait victorieusement la maison contre les mauvaises plaisanteries.

En somme, le punch était fort chez Roussel; les glaces ne manquaient jamais et l'on jouait gros jeu.

Ceux qui n'étaient pas contents pouvaient s'en aller ou se taire.

Ce soir-là, Louise, heureuse et le cœur plein d'espoir, était, si c'est possible, plus charmante que de coutume.

Mme Dubreuil elle-même, émoustillée par l'arrivée du général, avait, sous son vaste turban, comme un reflet de jeunesse.

Elle avait été fort bien autrefois, Mme Dubreuil. Mais il y avait déjà longtemps.

Ceux qui entrèrent les premiers dans les salons de la maison Roussel durent augurer que la fête serait d'une gaieté folie ; tout avait là un air de joie et de bienêtre.

Ces dames faisaient les honneurs avec un abandon entraînant et chaque individu qui se faisait annoncer semblait apporter une figure plus contente.

On se réunissait de bonne heure au Marais sur la fin

de -rem pire, et peut-être que c'est encore aujourd'hui comme cela, car le Marais change peu. Dès neuf heures, les salons étaient honorablement garnis, et il ne faut pas croire pour cela que ce fût du petit monde.

Mille cartouches!. Roussel n'eût pas admis chez lui des gens du commun !

Il y avait là de moyens employés de l'hôtel de ville, des commis importants des Archives et même des comptables du Grenier d'abondance.

Ceci, c'était la iouie.

Parmi les notabilités, nous pouvons citer M. Baiourmel, chimiste bas normand et fameux qui avait inventé un bleu national pour remplacer le bleu de Prusse.

Ce bleu était plus beau et meilleur que son rival ; seulement, quand il séchait, il devenait rouge. Mais Balourmel ne s'inquiétait pas de cela.

Le receveur Descharmilles brillait aussi d'un certain éclat ; il s'était fait un nom en coupant lui-même ses pantalons et ses gilets ;^ les dames disaient que c'était un original.

Descharmilles ne cédait guère le pas qu'au baron Polydore, ex-panaché du Directoire, qui jurait sa petite pavole et qui n'ouvrait sa bouche, meublée à grands frais, que pour laisser tomber des choses vavisscuites.

Mme Isoline de Sébastien venait aussi chez Roussel. C'était alors Je plus grand poète de la rue Culture- Sainte-Catherine.

Tout le monde connaît sa fameuse élégie intitulée . Rêverie d'une âme blessée au sommet du Mont-Blanc.

La fille de Mme Isoline de Sébastien s'appelait Aurore et chantait les romances de sa mère.

Nous pourrions citer encore bien des personnes illustres ou seulement agréables qui fréquentaient les salons du fournisseur; mais ces terribles dénombrements ap-

partiennent au grand style, et nous n'écrivons qu'une pauvre petite histoire.

Le lecteur voudra bien se représenter sans autres détails les salons encombrés d'employés de tout genre, de petits officiers de la caserne de l'Arsenal, d'industriels modestes , enfin de tout ce qui peut encombrer des salons très-riches, mais très- bourgeois.

Il nous suffira de dire, pour donner un dernier et utile coup de pinceau, que cette honnête réunion, composée en majeure partie de gens tranquilles, exerçant presque tous les plus paisibles des professions, subissait néanmoins l'influence ultra belliqueuse de l'époque et se tenait quelque peu sur la hanche.

Mon Dieu! oui, on ne pouvait échapper à cela; le vavissant Polydore racontait dans un coin une histoire de duel; Descharmilles parlait insultes et provocations; Balourmel lui-même, l'inventeur de ce beau bleu qui devenait rouge, avait rassemblé autour de lui un cercle déjeunes plumitifs du milieu duquel on entendaitjaillir à chaque instant les mots de faquins, de soufflets, etc.

Ceux qui ne parlaient point de combats singuliers demandaient des nouvelles de l'armée. On ne lâchait les coups d'épée que pour prendre les coups de canon.

Vers neuf heures et demie, la porte du salon s'ouvrit comme de coutume, à deux battants, et chacun se mit en mesure de fêter l'entrée impériale de Rousse!,

Mais ce fournisseur avait plus d'une corde à son arc, et n'entrait pas toujours de la même manière.

D'habitude c'était d'un pas lent et majestueux qu'il franchissait le seuil. Ce jour-là, tout fut changé, il bondit plutôt qu'il n'entra. Et, tout de suite, au lieu de saluer, il se mit à chercher autour de lui d'un air empressé.

— Où est-il, ce cher ami?... s'écria-t-ii en ouvrant

ses deux bras, oùêtes-vous, général, le meilleur de mes camarades, que je vous presse sur mon cœur ?

Il s'était assuré en passant que Gontault était encore dans son appartement ; sans cela il n'aurait point osé jouer cette comédie.

— Eh bien!... s'interrompit-il d'un air chagrin, il n'est pas encore dans mes bras!... C'est qu'on m'a trompé, alors, c'est qu'il n'est pas ici !

— Mon frère, dit Mme Dubreuii, qui était devenue toute rouge, calmez-vous, le générai va venir.

Roussel parcourut l'assistance du regard et mit la main sur son cœur.

— Je suis bien sûr d'être compris ici par tout le monde, s'écria-t-il; tout le monde sait que mon vieux compagnon d'armes et moi, nous avons vécu en frères partageant les mêmes dangers et les mêmes fatigues.., ayant faim et froid ensemble... mettant tout en commun : nos joies et nos douleurs de soldat... •

Il avait levé les yeux au ciel.

— Lui, glorieux, ajouta-t-il d'un ton de recueillement; moi, plus humble, mais tous deux sans peur et sans reproche.

Ses mains avaient retourné prendre place derrière son dos, et nous n'avons point de mots pour peindre l'orgueil modeste qui était sur son visage écariate.

Il y eut un murmure d'émotion dans cette foule, dévouée- au punch et aux macarons de la maison Roussel.

— Je conçois cela! dit Balourmel. Quand on rencontre un ancien, on ne se connaît plus !

■ — Ça, dit Descharmilles, je l'ai éprouvé.

— L'amitié est un sentiment vavissant /... grasseya le baron Polydore.

Et madame Isoline de Sébastien ajouta :

— Tous les poètes ont chanté l'amitié.

L'orchestre préludait dans une des pièces voisines.

Dans une autre, Louise, qui s'était levée avec embarras à l'entrée dramatique de son père, faisait mine d'arranger les jetons sur une table de jeu.

Roussel s'était rapproché de sa belle-sœur.

— J'ai votre serment !... murmura-t-il en mettant son doigt sur le bout de son nez.

— N'est-ce pas assez de folies comme cela, mon frère? répliqua madame Dubreuil d'un ton sec. Le général qui est déjà fort mécontent...

— Comment, fort mécontent !... s'écria Roussel, mécontent de qui?... Quelqu'un lui aurait-il manqué de respect ?

Il se tourna vers le groupe le-plus voisin pour entretenir au moins un peu l'effet de son arrivée.

— Savez-vousce que meditmabelle-sœur? demandat-il en souriant. Elle me dit que cet excellent ami, le baron Reppen, est en traifi de passer son grand uniforme... et son grand cordon... et tout ! Ah î ah ! je le reconnais bien là : il veut faire honneur à un ancien compagnon d'armes...

C'est la perle des amis!

Le chimiste Balourmel, l'ancien panaché Polydore, le receveur Descharmilles et même madame Isoline de Sébastien n'étaient pas habitués à frayer tous les jours avec des généraux de division.

II se fit un certain mouvement dans la salle quanct on sut que le baron Reppen allait décidément venir, et la considération dont jouissait le fournisseur s'accrut d'une façon notable.

Le général Reppen était un des plus glorieux lieutenants de l'empereur et sa brillante renommée ne pouvait manquer d'éclairer, ne fût-ce que d'un reflet, les existences obscures qui l'approchaient.

Durant une seconde, le front de l'ancien fournisseur eut comme une auréole.

Il le sentit, et revint radieux à madame Dubreuil.

— Répondez-moi, ma sœur, murmura-t il. Je vous demande si quelqu'un aurait manqué?...

— Oui, mon frère, répliqua madame Dubreuil d'un ton plus sec encore.

— Et ce quelqu'un? s'écria Roussel avec un éclat de voix.

— Parlez plus bas et n'accusez personne, répondit la veuve qui le regardait fixement. Ce quelqu'un-là, c'est vous S

Roussel tomba de son haut.

— Moi !... murmura-t-il. Je n'ai jamais parlé devant lui de nos campagnes communes...

— Il s'agit bien de cela !... dit-elle.

Et de quoi s'agit-il donc, s'il vous plaît?... demanda Roussel.

Madame Dubreuil fit de loin signe à Louise de se rapprocher. La jeune fille comprit et obéit.'

— Le général sait tout, mon frère... reprit la veuve en donnant à son accent une teinte solennelle.

— Tout... répéta Roussel d'un air interdit, je veux passer pour un pékin si je comprends ! ...

Il s'interrompit et devint tout pâle.

— Ah!... s'écria-t-il d'une voix étouffée, la perfidie des femmes!... Vous m'avez trahi!... vous lui avez montré le costume de lieutenant-colonel et la croix d'honneur...

Roussel suait à grosses gouttes.

Madame Dubreuil ne put s'empêcher de sourire en voyant cette détresse profonde.

— Non, mon frère, dit-elle, je ne vous ai point trahi... Mais le général sait que vous voulez donner votre fille à un homme qui...

Roussel ne la laissa pas même achever. Il respira

bruyamment et pirouetta sur lui-même. Il ne craignait au monde que le costume de lieutenant-colonel et la croix d'honneur.

— Bon! bon!... dit-il, mille baïonnettes! c'est qu'elle m'a fait trembler !... Est-ce de là que vient le vent?

Louise venait de reprendre sa place auprès de sa tante.

— Trop simple ! trop simple ! par la corbleu !... grommela Roussel en faisant l'inventaire de sa fraîche et charmante toilette, je ne pourrai donc pas parvenir à vous donner du goût, petite fille?... Je suis sûr que tout cela ne coûte pas cent écus?

Quanta Peyran, reprit-il en relevant, comme d'habitude, son hausse-col imaginaire, ma chère sœur, vous avez bien de la bonté si vous croyez que ic tiens à Peyran !

— Pourvu que cela dure... pensa Louise avec un soupir.

M«M)Ubreuil ne pauvait pas s'accoutumer à ces brusques revirements.

— Gomment! mon frère... objecta -t-elle, vous ne tenez pas à M. Peyran?... Ce matin encore...

Louise lui pinça le bras.

— Là! la! ma sœur! interrompit M. Roussel, ne me faites pas parler, je vous prie!... ce que j'ai dit ce matin devait être raisonnable comme ce que je dis ce soir... Mais pour peu que cela fasse plaisir à mon cher et digne compagnon d'armes, je plante là Pevran, et tout net! M. Peyran de la Réole!... ajouta-t-il avec moquerie. Moi, je trouve cela burlesque, voyez-vous... Aussi je vais le congédier...

La porte du salon s'ouvrit. '

— Je vais le chasser honteusement, par la corbleu! continua Roussel; je vais...

LE CAPITAINE SIMON il'5

Il tourna la tête par hasard et vit M. Peyran de la Réole qui entrait dans le salon et jetait tout autour de lui un regard inquiet.

Il baissa immédiatement le ton.

— Je vais le chasser!... répéta-t-il, mais pas honteusement... et pas maintenant... vous me comprenez bien : cela pourrait faire du scandale!

Peyran s'avançait vêtu avec une élégance un peu exagérée , les fameuses lunettes d'or sur le nez et l'énorme paquet de breloques au gousset.

— Il est maigre, pensait Roussel , mais il est encore assez nerveux!... Si le général veut se charger de le mettre à la porte, je ne m'y oppose pas... Quant à moi, on ne m'y reprendra plus!

Peyran salua les dames jusqu'à terre; toutes les deux s'inclinèrent froidement.

Il tendit la main à Roussel qui lui donna le bout d'un de ses doigts.

— Ronjour, monsieur de la Réole, bonjour, dit l'ancien fournisseur, faites comme chez vous, je vous prie, et ne vous occupez pas de nous.

Il tourna le dos; Louise et sa tante étaient déjà parties.

Peyran se trouva seul et un peu déconcerté au beau milieu du salon. #

— Oh! oh 1 fit-il, réception à la glace!... je m'y

attendais bien un peu... on se débat de son mieux... Mais j'ai le poignet bon, et je ne lâcherai pas prise.

Il connaissait tout le monde dans les salons du fournisseur, et son embarras ne pouvait durer.

Il alla de droite et de gauche distribuant des poignées de mains, et fit le tour des appartements sans rencontrer ceux qu'il semblait chercher.

On dansait maintenant et l'on jouait, le branle était donné.

Dans un petit salon où les personnes. d'esprit s'étaient retirées, on entendait la voix lamentable de la jeune Aurore de Sébastien qui sanglotait une chanson de son illustre mère. Ceux qui écoutaient pouvaient entendre des vers comme ceux-ci :

La jeune bergère Lui dit en pleurant :

Je suis étrangère...

Entre les couplets, le baron Polydore disait : -- Ma. parole, mignonne, Mlle Aurore a une voix ravissante !

— Et les vers de Mme Isoline, répliquait le chimiste bas normand Balourmel,ne sont pas non plus piqués d'eux-mêmes !

Hélas! hélas! nous avons hésité plusieurs jours avant d'oser relater ce bon mot hardi du chimiste bas normand Balourmel.

Nous pensions que l'on pouvait inventer un bleu beau, mais rouge, et ne pas arriver, cependant, à de tels excès !

Mais nous avons voulu être vrai jusque dans les moindres détails, et il est certain que le chimiste bas normand Balourmel exprima en ces termes son admiratiou éclairée pour la poésie lyrique de Mme Isoline de Sébastien.

Il est certain aussi que le receveur Descharmilles fut jaloux et regretta amèrement de n'avoir point trouvé ce bon mot.

M. PeyrandelaRéole avait achevé cependant de parcourir les salons; iî était enchanté, parce que nulle part il n'avait aperçu le général, et il se disait déjà :

— J'eff étais sûr!... l'étape était trop longue!... le

vieux brave ne va faire qu'un somme jusqu'à demain matin.

Mais il était en môme temps inquiet, parce qu'il n'avait pas rencontré non plus son ami Edouard.

Il lui fallait Edouard de toute nécessité ; il le lui fallait cette nuit même.

Car, à supposer que sa bonne fortune retînt aujourd'hui le général dans sa chambre à coucher, le lendemain il devait faire jour.

Le lendemain, Edouard et le général devaient se rencontrer presque à coup sûr.

Le lendemain, en un mot, il devait être trop tard î

Comme on le voit, M. Peyran de la Réole était un peu comme ces audacieux artistes qui dansent sur la corde tendue. Il n'avait pas beaucoup d'espace pour poser le pied.

Mais c'est dans ces positions délicates que les hommes d'État montrent tout leur talent.

Il était arrivé à l'entrée de la salle de jeu. A cet endroit central , il pouvait entendre à la fois les vifs accords de l'orchestre, les accents déchirants de la jeune Aurore, les exclamations des joueurs passionnés du Marais et la basse-taille de M. Roussel , qui laissait tomber ça et là, en passant, dans les groupes, quelques paroles affables et souveraines.

— Amusez-vous, mes jeunes demoiselles, disait-il aux danseuses; avant d'être militaire, j'aimais aussi ces passe-temps gracieux et frivoles... C'est de votre âge... Les soucis n'arrivent que trop vite !

NPeyran était de mauvaise humeur, et il se demandait si te béotisme exagéré d'un pareil beau-père ne compensait pas les cent mille livres de rente.

Mais il s'étonnait bien vite d'avoir pu se demander cela, et tout scandalisé il gourmandait sa conscience.

Il restait là entre les deux portes, et chaque fois qu'un nouvel invité en retard était introduit dans le salon, un rayon d'espoir s'allumait derrière les lunettes d'or de Peyran.

Mais cet espoir était trompé toujours, Edouard n'arrivait pas.

Edouard allait-il décidément lui manquer de parole?

Il y avait déjà de la fièvre dans les veines de ce pauvre Peyran. Songez qu'il s'agissait de deux millions tout ronds !

Il entra dans la salle de jeu et s'approcha d'une table où s'étalait un assez joli tas de napoléons. Autour de cette table se pressaient une foule de commis et de petits officiers, la partie, sans contredit, la plus batailleuse de la réunion.

Peyran regarda un instant ce cercle tout occupé des cartes et se dit:

— Quel tapage on aurait pu faire ici, pourtant !

— Et sans danger!... reprit-il avec un gros soupir.

— Allons, ajouta-t-il en tirant deux ou trois louis de sa bourse, il faut amuser un peu mon impatience, car j'en deviendrai fou !

Il jeta son or sur la table ; le joueur pour qui il pariait perdit.

— Prenez les cartes, Peyran, s'écrièrent deux ou trois voix. Vous avez du bonheur, et vous allez nous ramener la veine !

— Machinalement Peyran obéit et s'assit à la place du joueur décavé.

Pendant qu'il battait les cartes avec cette jolie aisance que donne l'habitude, M. Roussel continuait de prononcer des discours instructifs et moraux à l'usage des jeunes filles.

—La danse et la musique, disait-il, en faisant de la tête

et des bras des mouvements pleins d'élégance, sont deux arts libéraux dont l'alliance procure des sensations agréables... La danse favorise le développement du corps... la musique adoucit les mœurs des peuples sauvages... les anciens connaissaient leur charme.

— A vous la main. Peyran, dit son partner.

Les enjeux étaient faits, la partie commença.

Peyran, qui d'ordinaire, jouait à merveille, et peutêtre même un peu trop bien, était ce jour-là d'une maladresse remarquable; il jetait ses cartes comme au hasard; il regardait sans cesse du côté de la porte et semblait écouter au loin.

Ceux qui pariaient pour lui témoignèrent plusieurs fois leur surprise et leur mécontentement; car ce n'était pas tout à fait pour s'amuser que Ton jouait chez le digne M. Roussel.

Jusqu'alors l'ancien commis n'avait pu entendre que la voix bourdonnante de M. Roussel qui débitait çà et là ses solennelles âneries ; mais au bout de quelques minutes un mouvement assez grand se fit dans le salon principal et le nom de Mme la comtesse Poulet ( de la Sarthe) circula de bouche en bouche.

11 y a dans tout cercle, quel qu'il soit, un haut bout ; le haut bout de la maison Roussel était Mme la comtesse Poulet (de la Sarthe). Elle arrivait toujours après les autres.

Outre qu'elle avait un peu plus d'or à son turban que les autres douairières, elle amenait avec elle quatre filles de haute taille, dressées à ne point parler et à sourire dédaigneusement.

Elle était veuve d'un préfet de l'empire, et puisqu'elle venait chez notre bon Roussel, point n'est besoin de dire oue M. le comte Poulet (de la Sarthe) n'avait pas laissé beaucoup de fortune.

Roussel abandonna le cours d'histoire qu'il faisait avec tant de succès, et s'élança impétueusement au-devant de Mme la comtesse et de ses quatre filles.

Tout d'un temps, il leur baisa les mains avec effusion.

— Madame, dit-il un peu essoufflé déjà; mesdemoiselles... que je vous remercie d'avoir daigné... Et que je vous annonce bien vite que vous allez vous rencontrer dans mes salons avec un personnage digne de vous?

Ceci pouvait ne pas être poli pour le reste de rassemblée; mais M. Roussel n'était pas à cela près.

Il donna à sa voix de basse- taille son maximum d'emphase, et lança ces paroles à pleine poitrine :

— Dans quelques minutes, mon ancien camarade et compagnon d'armes, le général baron Reppen, va vous présenter ses hommages.

Peyran, qui avait dressé l'oreille dès les premiers mots, tressaillit et laissa tomber ses cartes.

— Il va venir..» pensa-t-il, je suis perdu!

Mme la comtesse Poulet (de la Sarthe) et ses quatre filles venaient chez Roussel pour trôner; mais le général baron Reppen était garçon ; les quatre grandes demoiselles sourirent tandis que la comtesse elle-même adoucissait un peu la majesté de son maintien.

— Ah çà, monsieur Peyran , s'écria le receveur Descharmilles qui pariait pour lui, que signifie cela?

—-Faites attention que j'y suis de trois francs dix sous!... ajouta le chimiste bas normand Balourmel.

Et les autres, petits officiers, employés, etc., de s'écrier en chœur :

— Qu'avez-vous donc?... monsieur Peyran.

— Rien, messieurs... rien, répondit Peyran qui ra- , massa ses cartes d'une main convulsive.

LE CAPITAINE SIMOX 131

Sa tète travaillait pour combiner les chances d'une autre partie bien plus importante.

Il se disait :

Edouard peut encore arriver le premier. Combien faut-il de temps pour jouer le grand coup? Dix secondes î

— Messieurs, s'écria Descharmilles, inquiet, je constate que cela n'est pas jouer... Peyran avait de l'atout!

—-"Le fait est, appuya Balourmel, qu'il avait de l'atout !

Mme Dubreuii et Louise recevaient en ce moment , avec de beaux saluts, les cinq dames Poulet (de la Sarthe).

En remplissant ce devoir, Louise était pour le moins aussi distraite que Peyran au milieu de sa partie. Elle regardait à chaque instant du côté de la porte et se demandait, comme l'ancien commis, pourquoi Edouard tardait tant à venir.

Peyran se redressa sous 'l'averse de reproches qui l'accablait; il avait pris une grande détermination et son thème était fait.

Il s'était demandé ce qu'il risquait à commencer tout de suite la première scène de comédie qui pouvait se jouer en l'absence d'Edouard.

C'était une partie à pair ou non. Si le général entrait le premier, tout était dit, Peyran n'avait plus qu'à s'esquiver, et l'on pouvait se fier à lui pour ce genre d'exercice.

Si c'était Edouard, au contraire, il suffisait d'une minute bien employée, il suffisait de moins que cela, car la foudre, pour frapper, n'a pas besoin de plus d'une seconde.

— Messieurs, dit-il en prenant tout à coup un ton

grave, je suis préoccupé, c'est vrai... très-préoccupé, je dois le dire... J'ai mérité vos reproches, et je vous prie de m'excuser.

,— Nous vous excuserons, si vous gagnez, répliqua Descharmilles.

Peyran posa ce qui lui restait de cartes sur la table.

— Si vous voulez prendre mon jeu, monsieur Descharmilles , dit - il , vous me rendrez un véritable service.

— S'il faut vous l'avouer, messieurs, ajouta-Ml en parlant à la ronde, je suis venu avec l'idée de remplir certain petit devoir... Je guette l'arrivée d'un quidam...

< Ce style de bravache était trop commun alors pour n'être point compris; seulement, comme M. Peyran de la Réole avait une réputation de poltron parfaitement établie, chacun ouvrit de grands yeux.

— Ohl oh ! fit Descharmilles, quelle mouche nous a donc piqué ce soir ?

Et M. le baron Polydore récita entre ses dents ce vers que Boileau applique à Rossinante:

Galopa, dit l'histoire, une fois en sa vie.

— Tout ça n'empêche pas, gronda Balourmel,que j'ai fait trois livres dix sous!

— Et quel est donc le malheureux que vous guettez comme cela, monsieur Peyran?... demanda un officier.

— Je n'ai aucune raison pour cacher son nom, répondit l'ancien commis; c'est M. Edouard.

Il y eut un sourire autour de la table, Edouard ne se prodiguait pas, et personne, dans le cercle, n'eut pu se targuer de le connaître particulièrement; mais il portait sur son visage justement le contraire de ce qui distinguait celui de Peyran.

Il avait dans le regard ce je ne sais quoi qui dit, comme la devise chevaleresque : Ne me touchez pas i

— Et que lui voulez-vous à M.Edouard? demanda encore l'officier.

Descharmilles et les autres pensèrent:

— Nous allons voir une belle reculade!

— Mon Dieu ! répliqua Peyran, prenant pour la première fois de sa vie le ton des raffinés, je ne lui veux pas grand'chose..- Une bagatelle, en vérité!... Je veux lui direqu'il est un paltoquet, un fat...

— Peste ! fit-on à la ronde.

De nos jours, dans un salon, si incurablement bourgeois qu'on se le puisse représenter, il suffirait d'une de ces paroles pour faire mettre à la porte le grossier fanfaron qui la prononcerait.

Mais n'oublions jamais que nous sommes sous rempire, et que tous ces jolis mots étaient dans le langage usuel.

Surtout dans la maison d'un ancien militaire comme le bonhomme Roussel.

Celui-ci avait entendu justement qu'on élevait la voix, et il traversait la foule en soufflant pour voir de quoi il s'agissait. -

Un instinct secret lui disait que c'était son Peyran qui faisait ses preuves. Ce dernier était lancé.

— Un fat !... répéta-t-iî en frappant du poing sur la table, comme on ne ferait plus de nos jours qu'au cabaret, un faquin... un...

Le vieux François, qui remplissait les fonctions d'huissier, ouvrit les deux battants de la porte principale et annonça :

Monsieur Edouard !

Un rose plus vif vint aux jolies joues de Louise, qui faisait partie d'un quadrille , tandis qu'un murmure sourd et prolongé grondait dans la salle de jeu.

Il n'y eut plus guère que le chimiste bas normand Balourmel qui songeât à la partie où il était intéressé pour trois livres dix sous.

Tous les regards étaient fixés sur Peyran, qui avait de la sueur froide sous les cheveux et qui restait seul assis à la table.

— Et... un lâche L.. acheva-t-il d'une voix assez ferme au milieu du silence général.

Une exclamation s'éleva.

— Messieurs, dit Peyran, j'appelle un lâche celui qui refuse d'en appeler à son épée pour terminer une discussion.

—Est-ce que monsieur Edouard est dans ce cas-là?.,, demandèrent plusieurs voix.

— Ce matin, répondit Peyran qui avait la tête haute et qui tenait résolument son va-tout, il a honteusement reculé devant mon défi.

Le sentiment de tous était encore l'incrédulité. On se demandait dans l'assistance :

A quoi bon reculer devant M. Peyran de la Réole, qui a toujours la bonté de prendre les devants?...

Cependant l'accusation était si catégorique et l'accusé était si près , que quelques doutes commençaient à s'élever.

En ce moment, la pâle et belle figure d'Edouard se montra sur le seuil de la salle de jeu. Il venait de rendre ses devoirs aux dames et faisait un tour de salon en attendant la fin de la contredanse.

Un silence glacial accueillit son entrée.

— Messieurs, je vous salue... dit-il à deux ou trois de ses connaissances.

Et il leur tendit la main.

Aucune main ne répondit à l'appel de la sienne et le silence continua

Edouard parcourut l'assemblée d'un regard étonné. Il n'avait point aperçu Peyran ,' qui était toujours assis.

— Que veux dire?.., commença-t-il.

— Monsieur, répondit un officier, il vaut mieux vous parler franchement. On vient de prononcer ici des paroles...

Peyran se sentait défaillir.

. — Oh!... la peur!... la peur!... murmura-t-il au dedans de lui-même. Je ne peux pas!... et si je tarde, le général va venir !

— Eh bien ! je ne vois pas Peyran... disait entre haut et bas le bonhomme Roussel, à l'entrée du salon. Est-ce que ce n'est pas lui qui fait ses preuves?

Louise, dansait, souriante et heureuse : Elle savait qu'Edouard était là.

— Quelles paroles, monsieur?... demanda Edouard à l'officier.

— Je n'ai aucune raison personnelle pour les répéter, monsieur, répondit le jeune homme.

Peyran avait passé sa main sous le revers de son gilet et tordait la chair de sa poitrine.

Le jeune officier le regarda en face, et Peyran ne bou- . gea -pas devant cet appel muet.

Chacun s'attendait à cela et chacun éprouva ce malaise qui précède les ignobles dénoûments.

— Celui qui a prononcé ces paroles, dit cependant Je jeune officier d'un ton sévère, doit faire des excuses à genoux ou se charger de les répéter.

Edouard était de plus en plus étonné; son regard serein et calme semblait chercher dans la foule celui qui était son ennemi.

Les membres de Peyran se contractèrent. Il y eut en lui une lutte violente, mais qui ne dura qu'une seconde.

Il se leva et se dirigea lentement vers Edouard, qui fît un geste de surprise en l'apercevant.

— C'est moi qui ai prononcé ces paroles, dit-il d'une voix que tous ses efforts ne pouvaient rendre assurée; c'est moi qui les répéterai.

Et, s'adressant directement à Edouard, il ajouta :

— Monsieur, puisqu'il faut cela pour vous mettre en main une épée, je vous le dis devant tous : vous êtes un lâche !

Edouard demeura immobile; seulement, une couche de pâleur plus mate envahit son front.

On vit un instant un tremblement nerveux agiter sa lèvre. Ses yeux fixes brûlèrent, puis s'éteignirent.

— Je l'avais dit... criait Roussel en s'approchant; voilà Peyran qui fait ses preuves !...

Et il ajoutait à part lui :

— C'est qu'il les fait bien !... Mille cartouches! je l'ai échappé belle!

Un grand tumulte s'était élevé. Le trouble se mettait dans la fête, et la nouvelle de ce qui venait de se passer arrivait jusqu'à la salle de bal.

Mme Dubreuil ne put retenir Louise, qui s'élança, éperdue, au travers de la foule.

Quand elle arriva au seuil de la salle de jeu, les deux adversaires étaient toujours en présence, Edouard, pâle et immobile, Peyran tremblant et triomphant à la fois: M. Roussel les regardait tous deux les mains derrière le dos.

— Et c'est vous!... murmura enfin Edouard, stupéfait devant l'infamie de cette trahison.

Cette parole rassura complètement Peyran.

— Oui, monsieur, c'est moi! répondit-il avec éclat, c'est moi qui vous dis que vous êtes un lâche !

— Ah cà ! reprit-il, frappant désormais à coup sûr,

comme ces coquins immondes qui mutilent les cadavres, s il n'a donc pas de sang dans les veines, cet homme... il reste là...

Peyran exprimait en ce moment la pensée de tous.

— 11 reste là!... disait de son côté Louise, qui regardait pétrifiée.

— Mille baïonnettes!... s'écria Roussel, au lieu de mettre le holà. J'ai vu bien des poltrons dans ma vie; mais...

— Ah çà ! que faut-il de plus?... demanda Peyran qui s'animait à la besogne.

Jl leva la main et l'artiste laissa tomber ses deux bras comme un homme foudroyé.

Assurément personne ne pouvait deviner ce qui se passait dans son âme, et il inspirait à tous plus de dégoût encore que de pitié.

— Tenez!... tenez!... dit par deux fois Peyran en touchant par deux fois du revers de sa main la joue livide du jeune artiste.

On entendit un cri déchirant, un cri de femme.

C'était Louise, que Mme Dubreuil recevait dans ses bras.

— Voilà toujours deux fameux soufflets, dit l'ancien fournisseur avec admiration.

Tout le reste de l'assistance avait froid dans les veines.

Le sang monta aux joues d'Edouard; il devint pourpre.

Par un premier mouvement il se précipita sur Peyran, qui essaya de fuir.

11 lui saisit les deux bras. Sa figure avait une expression si terrible que Peyran sévit perdu et poussa un cri de détresse.

Personne dans le cercle ne bougea pour le secourir.

Durant un instant on n'entendit que la respiration pressée des hommes et le murmure épouvanté des femmes, qui s'attendaient à quelque chose d'horrible.

Mais tout à coup Edouard lâcha les deux bras de Peyran, qui chancela et s'affaissa sur un siège.

Edouard regarda alors tout autour de lui; sa pâleur était revenue; on le vit mettre la main sur son cœur, tandis que deux larmes sillonnaient lentement ses joues.

— Mon père!... murmura-t-il, si tu m'as vu, tu m'as pardonné !

Il se couvrit le visage de ses mains et tomba à la renverse comme un homme mort.

Roussel s'en va en guerre.

Au moment où- l'angoisse trop violente du capitaine Simon avait suspendu en lui le cours de la vie, il avait invoqué le souvenir de son père d'adoption. Il avait dit, en tombant foudroyé sur le plancher du salon :

— Si mon père m'a vu, mon père m'a pardonné î

C'était le vœu suprême du pauvre martyr et ce vœu devait être exaucé.

A l'instant même où il tombait à la renverse, la tête du général baron Reppen se montra calme et froide audessus de toutes ces figures émues.

Le général demanda ce dont il s'agissait; on lui répondit :

— C'est un homme qui vient de recevoir une paire de soufflets.

Le regard du général ne pouvait point percer la foule et reconnaître le malheureux , qui gisait à terre, mais quelque chose le poussait en avant et il se prit à marcher vers la table de jeu.

La pensée du mal vient toujours à l'esprit avant la pensée du bien ; il ne faut pas faire les hommes autrement qu'ils ne sont. Gontault avait bien le plus brave cœur du monde , mais c'était un soldat et ce n'était qu'un soldat.

Autrefois, il avait fait à son fils adoptif un long discours contre le duel. Souvenons-nous qu'il avait terminé ce discours en disant :

— Si tu es jamais insulté, viens me trouver, je te servirai de témoin.

Tout d'abord, quand on avait vu tomber le jeune artiste, le sentiment commun avait été la compassion: chacun avait cru sentir vaguement qu'il y avait là un mystère.

Mais le receveur Descharmilles , qui était poltron comme un lièvre, s'écria le premier :

— C'est dégoûtant !

Et tous ceux qui dans l'assemblée ne se sentaient pas très-braves répétèrent après lui :

— C'est dégoûtant!

Si bien que les vaillants, les véritables hommes, ceux qui réellement ne connaissaient pas la peur, se demandèrent si leur pitié n'était point par hasard un crime.

Nous n'avons plus besoin de mettre ici notre époque en opposition avec le temps de l'empire.

Il est certain qu'un homme qui se conduirait de nos jours, en public, comme le capitaine Simon, serait jugé avec une sévérité pareille.

Seulement, on ne ferait point fête au donneur de soufflets, parce que nous avons gagné du moins ceci, que Ton condamne assez généralement l'insulte brutale et grossière.

Mais quant à l'outragé qui ne se venge pas, c'est toujours la même réprobation.

On ne suppose pas qu'un homme.pui.sse avoir un motif pour garder l'affront sur sa joue.

Ou plutôt le motif n'existe pas ; à moins que ce ne soit le sentiment chrétien, profond et sincère.

Et dans le monde bourgeois , comme dans le grand monde, on ne croit pas volontiers à ce sentiment-là.

Nous sommes un trop piètre philosophe pour trancher au vif cette question ardue du point d'honneur, d'autant mieux qu'il nous arriverait peut-être de faire comme ce savant docteur du dix-septième siècle, qui soutenait une thèse radicale contre l'usage du tabac, et qui ponctuait chacune de ses périodes au moyen d'une large prise.

Personne n'échappe, voilà ce que nous avons le droit de dire, à ces tyrannies morales, et vous savez bien que l'on couvrait de boue les veuves indiennes qui ne voulaient pas se brûler vives avec le cadavre d'un époux détesté.

A mesure que le général baron Reppen traversait les flots agités de cette foule qui encombraient maintenant la salle de jeu, il n'entendait qu'anathèmes contre le lâche; et ces anathèmes, sa conscience les ratifiait franchement.

S'il ne joignait point sa parole à ces récriminations vulgaires, c'est que, nous l'avons dit déjà, ce que le

brave sent énergiquement et garde pour lui-même dans sa pudeur, le maraud fanfaron le crée.

— ■ Venez voir, venez voir !... dit de loin Roussel, qui avait enfin aperçu son compagnon d'armes : il y a ici un cas de soufflet foudroyant !

— Mais où donc est ce cher Peyran?... ajouta- t-il en regardant autour de lui.. Sa modestie l'engage à se cacher... Mille baïonnettes! il a joliment fait ses preuves, ce garçon-là!

Peyran était auprès d'une fenêtre ouverte et avalait l'air du dehors à grands traits.

Il était bien malade, mais il ne se sentait pas de joie.

On commençait à entendre le bruit des voitures qui roulaient dans la rue. Quelques dames s'étaient esquivées, et l'on citait, parmi elles, la comtesse Poulet (delà Sarthe) avec ses quatre grandes filles.

Roussel dit, en apprenant le fait :

— Ce n'est pas la veuve d'un ancien militaire qui ferait ainsi la mijaurée pour une affaire d'honneur!

Quand le général eut percé le cercle tout entier, et qu'il se trouva en face d'Edouard, que deux ou trois invités compatissants relevaient, Louise et Mme Dubreuil, arrivant d'un autre côté, s'empressaient déjà toutes les deux autour de lui. *

Louise lui mettait son flacon sous les narines, tandis que Mme Dubreuil lui jetait de l'eau fraîche au visage.

Le général s'était arrêté, immobile et les deux bras croisés sur sa poitrine.

On l'avait vu devenir tout à coup presque aussi pâle qu'Edouard lui-même.

— Où est celui qui a donné le soufflet?... demanda-

t-il d'une voix qu'il cherchait à rendre calme, mais qui chevrotait malgré lui-

— Le voilà ! s'écria Roussel qui avait enfin trouvé Peyran.

~Et il ajouta en se redressant avec un légitime orgueil :

— C'est moi qui l'ai formé,; c'est mon ancien commis !

Le général jeta sur Peyran un long regard, puis ses yeux se baissèrent.

— Allons, messieurs, disait Roussel, allons, mesdames !... Que cela ne nous empêche pas de nous amuser... Je vais faire mettre cet individu dans un fiacre comme un paquet de linge sale... et je vous promets que vous n'entendrez plus jamais parler de lui !

Louise avait les yeux pleins de larmes; Mme Dubreuil devint rouge d'indignation.

Du premier coup d'œil, le général avait reconnu Simon.

îl s'approcha de Mme Dubreuil.

— C'est celui-là que vous appelez Edouard? demandat-il.

Comme la veuve lui répondit affirmativement, il ajouta :

— C'est celui-là que Louise aime d'amour?

— Oui, répliqua Mme Dubreuil.

— Il faut donc que Louise l'oublie, dit le général d'un ton froid et impérieux. La fille d'Hortense ne doit pas épouser un homme déshonoré !

Il tourna le dos et se perdit dans la foule. Presque aussitôt après, Edouard ouvrit les yeux et jeta tout autour de lui un regard stupéfait. Il n'y eut plus une parole de prononcée.

Les bonnes âmes qui l'avaient relevé l'aidèrent à traverser la salle et le conduisirent jusqu'à un fiacre,, où ils le jetèrent comme un paquet, suivant le vœu du digne fournisseur.

Cela fait, ils se secouèrent et s'époussetèrent comme des gens qui, par charité chrétienne, se sont salis en aidant un ivrogne à sortir du ruisseau.

Encore furent-ils mal accueillis par les puritains de l'espèce de Descharmilles.

Descharmilles ne comprenait pas, il le disait bien haut, que l'on pût se souiller au contact d'un homme souffleté. Non! il ne le comprenait pas !

L'histoire rapportait que ce financier, dans une circonstance pénible, avait reçu quelques douzaines de coups de pied à la partie postérieure des reins.

Mais, ventre-saint-gris, ce n'étaient pas là des soufflets !

Tous les efforts de Roussel furent impuissants à prolonger la fête interrompue; la partie féminine faisait décidément défaut.

Quant aux hommes? ils avaient fort bien vu Mme Dubreuil enlever dans ses bras sa nièce à demi-évanouie ; cela faisait scandale. Dieu sait que personne ne se gênait pour gloser.

— C'est déplorable! disait l'ex-paiîaché Polydore , déplorable, en vérité !

— C'est-à-dire, grondait l'austère Descharmilles, que c'est honteux, tout simplement!

Le chimiste bas normand Balourmel, qui manquait absolument d'éloquence, se bornait à grommeler :

— Bigre ! bigre !

Craignant qu'on ne trouvât ce discours monotone, il ajouta néanmoins avec chaleur :

— Ah ! saperîotte !

Le gros des braves répétait :

— Honteux! honteux!

— Je conçois, reprenait sentencieusement Mme de Sébastien, qui était restée avec les hommes, je conçois que dans l'entraînement de cette passion qui enivre ie cœur et aveugle la pensée, on égare son choix sur un contrebandier des Pyrénées, sur un bandit de la Caiabre, sur un brigand du Rhin, sur un klephte, sur un pirate... car il y a quelque douceur à se cacher dans les noires cavernes des Apennins, ou à se sentir bercé sur les vagues dans une tartane-capitaine... mais un lâche!... fi donc!

Le cœur plein de romances de la jeune Aurore, mis en goût par cette énumération, reprochait à sa mère d'avoir oublié les gondoliers de Venise, les braconniers du Tyrol et les tendres Albanais.

En somme, Louise était, comme Edouard, bien et dûment jugée.

La foule s'écoula peu à peu hors des salons du fournisseur et se reforma en groupe sur la place Royale.

Il n'était guère encore que dix heures du soir. Chacun avait dans la tête quelques verres du bon punch de Roussel et ressentait le besoin d'achever la soirée ailleurs que dans son lit.

Le dernier qui abandonna la salle de jeu fut le chimiste Balourmel.

Ce bas normand était resté après les autres pour accomplir un dessein qu'il avait formé.

Pendant tout ce drame repoussant et triste que nous venons de raconter, Balourmel avait songé sérieusement à sa mise de trois livres dix sous.

Son fameux bigre! bigre! et même son saperlotte ! se rapportaient beaucoup plus à ses trois livres dix sous qu'aux événements de la soirée.

Quand il fut seul, il s'approcha à pas de loup de la table et tria parmi les pièces d'or et les écus de cent sous trois pièces de un franc, plus une pièce de cinquante centimes.

Il les mit dans son gousset avec plaisir.

II laissa le reste. Nous aftirmons le fait sous serment, heureux que nous sommes de présenter au lecteur un inventeur de bleu si honnête.

Roussel trouva le générai baron de Reppen assis sur un canapé dans la salle de bal déserte.

— Hein!... s'écria-t-il, ce farceur de Peyran a mis tout le monde en déroute !

Le général le regarda comme un homme qui s'éveille d'un sommeil profond.

— Peyran! pensa-t-il tout haut, je n'ai donc pas rêvé!

— Et Louise ? s'écria-t- il.

— Louise? répéta Roussel; je n'ai pas été très-content de Louise !... Toutes ces simagrées-là...

— Quand Mme Dubreuil l'a emmenée, interrompit Gontault, elle paraissait bien souffrante... Donnez-moi, je vous prie, de ses nouvelles.

— Bêtise!... bêtise!... fit Roussel, minauderies!... comédie!... grimaces!... Je vous parle de Peyran... Vous qui êtes du métier, comment trouvez-vous qu'il a fait ses preuves?

— Louise était bien pâle!... murmura le général. Puis il ajouta brusquement:

— Où demeure-t-il, cet homme?

— Qui ça?... Peyran?

— Non... l'autre !

— Ah!... la poule mouillée?... Yous me demandez cela parce que vous savez que j'ai la mémoire excessivement locale... Il demeure rue Boucherat, numéro 3.

— Merci, dit Gonlault, qui se retira.

Peyran était au milieu d'un gazon sur la place Royale^ il se croyait au bout de ses peines et jouait avec naïveté son nouveau rôle de héros.

— Messieurs, dit-il, on fait du punch ailleurs que chez noire ami Roussel... voici un café, là-bas, de l'autre côté de la place; si nous allions nous y asseoir?

Tout ce qui se trouvait de sage et d'honorable dans les salons mêlés de l'ancien, fournisseur s'était déjà retiré ; la proposition de Peyran fit. fuir la seconde couche de gens à peu près tolérables.

Il n'y eut pour accepter qu'une douzaine d'employés altérés, quelques petits officiers fous et le terrible Descharmilles.

Mme Isoline de Sébastien aimait le punch presque autant qu'elle aimait les contrebandiers et les klephtes ; mais elle avait mené coucher sa fille Aurore dans son Parnasse garni de la rue Culture-Sainte-Catherine. .

Balourmel, le chimiste, était allé retrouver la bas Normande qui lui avait confié le soin de son bonheur.

Il avouait à ses amis qu'il ne conduisait jamais sa femme en société, parce qu'elle avait mauvais genre.

Peyran et ses compagnons s'installèrent au café de la place Royale ; on fit servir un punch monstre, et l'on se comporta comme d'aimables tapageurs.

Il y avait longtemps que cet établissement, fréquenté par des rentiers paisibles, n'avait retenti de pareils accents.

Il fallait fêter le premier exploit de ce nouveau brave

qui s'était ouvert d'une façon si brillante les rangs de la chevalerie.

— Mieux^ vaut tard que jamais!

Ainsi njfrla Descharmilles avec un petit reste de moquerie. iM

Les amfres déclarèrent que Peyran avait fait son devoir, et sa vidpfle défroque de poltron fut lavée une bonne fois pour toutes dans le rhum enflammé.

Pendant cela, le fournisseur errait tout seul comme une âme en peine dans ses salons abandonnés.

Le defnier musicien de l'orchestre était parti; les domestiques rassemblés dans l'office faisaient bombance avec les reliefs abandonnés du buffet; le général avait fermé sa porte ; Mme Dubreuil et Louise étaient dans leur appartement: le malheureux Roussel n'avait même pas à 4jji partef .

Et pouftant il avait grand besoin d'épancher son âme émue et trop pleine.

Cette soirée brusquement interrompue n'avait point Iq^uisé so^activité et le laissait en train ; il était comme jfes doetetips de grand appétit que l'on vient chercher ^poifr un ndalad^au milieu d'un bon dîner.

Tout le IçE^du chemin ces docteurs mâchent à vide, maudissant l'inopportune agonie ; Roussel pensait que Peyran aurait bien pu attendre à minuit pour donner sa paire de soufflets.

Mais ce n'était pas là ce qui le mettait en fièvre ; ce

I n'était pas là ce qui faisait bondir son cœur dans sa poi-

^trin^dodue.

** >g sa tête était en feu, si ses gros yeux brillaient

comme des lampions pendant que, les mains derrière

le dos, il arpentait son logis à pas précipités, c'est que

l'émulation mettait son sang en ébullition et remplissait

son cerveau de nobles rêves.

Il allait de salle en salle, s'arrêtant devant les glaces

et interpellant son image selon sa coutume; il allait suant et soufflant.

De minute en minute, sa marche devenait plus assurée et sa pose plus hère. ^

Il se prit à rire en faisant un signe de tête^fcmilier au miroir de la salle de jeu.

— Oui, mon brave ami, dit -il, c'est ici que fà?chose a eu lieu... Je l'ai vu, moi qui te parle... Ce n'est pas plus malin que ça !

Sa main droite quitta son dos et fouetta l'air deux fois, en allant, puis en revenant, comme s'il erft donné à quelqu'un une excellente couple de soufflets. %

— Et vlan! et vlan! fit-il en grinçant des dents $e plaisir; ça lui apprendra !...

Il s'accouda sur le marbre de la cheminée.

— Tout cela est bel et bon, murmura^-il? tandis qu'une expression soucieuse descendait sur son visage. Je commence à être un homme âgé... Voilà des années que je cherche un fat pour lui couper Us oreilles, et que je n'en peux pas trouver... C'est trop attendre.. t. î Faut-il que ce Peyran ait du bonheur !... Avoir rencontra, un garçon jeune, bien bâti, large d'épaules, qui se laisse if souffleter comme un poupard !... Désormais que je* sais cela, je pourrais bien m'adresser à ce garçon.,, mais

il est usé.

Il se releva et ajouta sentencieusement :

— Le même ne peut pas servir à deux.

Il reprit sa promenade avec une agitation croissante; ses yeux roulaient dans leurs orbites et ses poings fe^mié^' frappaient le vide en mesure. ^r

— Il le faut!... disait-il; mille cartouches! il le faut!... Et je suis bien sûr qu'en cherchant on peut trouver cela.

Il s'arrêta au beau milieu du salon, dans cette attitude pensive que les peintres d'histoire donnent à Christophe

Colomb ruminant le nouveau monde: les yeux baissés, la bouche plissée, l'index au front.

Toutes les portes étaient ouvertes! il entendit un bruit dans l'escalier, puis il vit passer sur le carré François., son fidèle serviteur, qui montait à sa mansarde le bougeoir à la main.

— François en connaît peut-être un ! s'écria le fournisseur, qui bondit sur la place comme Archimède dans son bain. François!

Le vieux valet redescendit les quelques marches qu'il avait montées et vint à l'appel de son maître.

— Ferme la porte, lui dit Roussel, et approche ici. Depuis l'achat des deux épées et des quatre pistolets,

François avait une certaine défiance du fournisseur ; il obéit, flairant quelque nouvelle lubie.

— François, prononça Roussel avec solennité, la solitude et le silence nous entourent... la nuit règne aux cieux, et la lune elle-même s'est cachée sous un voile de nuages... François, tu dois deviner que quelque chose d'étrange va se passer ici !

François écoutait de toutes ses oreilles et ne répondait mot.

— Es-tu discret jusqu'à la dernière goutte de ton sang ? demanda Roussel, et donnerais-tu mille fois ta vie pour sauver la mienne?

— Dame! monsieur.., balbutia François.

— Es tu discret, poursuivit le fournisseur, comme les murailles humides d'une tombe?

— Quant à ça, commença François...

— Silence !... interrompit Roussel, pas un mot de plus. . . je t'ai compris!

C'était plus que François lui-même n'en aurait pu dire. Il regardait son bougeoir et sa chandelle d'un air mal assuré.

— Avance-moi un siège, François, reprit le fournis-

seur, car les grandes émotions épuisent le corps, comme la promenade trop prolongée ou le travail manuel poussé à l'excès.

François lui roula un fauteuil, Roussel s'y laissa choir lourdement.

Il parut un instant se recueillir, puis il reprit d'une voix creuse :

— François, connais-tu quelque homme bien pauvre?

— Ah! grand Dieu ! monsieur/ il n'en manque pas î répondit le bon valet.

— Je dis un homme réduit à la dernière misère... un de ces gaillards qui pensent à se jeter à l'eau !

François secoua sa vieille tête chauve et leva les yeux au ciel.

— Je vous dis qu'il n'en manque pas, monsieur... répéta-t-il.

— Pour mon affaire, continua Roussel, qui ne faisait aucune attention aux réponses dolentes de François et qui perdait ses yeux fixes dans le vide, j'aimerais assez un père de famille... qui aurait une femme malade... et beaucoup de petits enfants.

Les larmes vinrent aux yeux de François. L'honnête Roussel n'eut garde de voir cela, car, à mesure qu'il détaillait la poignante détresse du père de famille imaginaire, ses yeux devenaient guillerets, et un bon petit sourire naissait autour de ses lèvres épaisses.

— Ah ! monsieur ! commença François, dont la voix tremblait.

— Connais-tu un gaillard comme cela?... interrompit Roussel.

— Monsieur, monsieur, s'écria François, au lieu de répondre; qu'est-ce que vous voudriez faire pour lui ?

Le fournisseur ne répondit pas tout de suite.

— Approche un autre fauteuil, François, dit-il; je te permets d'éteindre ta chandelle et de t'asseoir... Les do-

mestiques fidèles ont droit aux égards de leurs maîtres : telles sont mes opinions en cette matière.

— Pense bien, ajouta-t-il, quand François se fut assis, pense bien qu'un gaillard comme celui dont je t'ai fait le portrait ne doit pas beancoup tenir à la vie...

François ouvrit de grands yeux.

— J'ai entendu dire qu'en Angleterre, poursuivit Roussel, il y a des compagnies fondées pour assurer, moyennant une prime, une certaine somme à la veuve et aux enfants du souscripteur... J'ai entendu dire en outre que ces compagnies ont été obligées d'ajouter une nouvelle clause à leurs statuts, parce qu'un grand nombre de pauvres diables se brûlaient la cervelle pour assurer un petit héritage à leurs enfants et à leur veuve.

— Est-ce que, balbutia François, est-ce que monsieur voudrait londer une de ces compagnies?

Roussel cligna de l'œil d'un air content.

— Quelque chose comme cela, François, répondit-il, ma réputation exige que je tue quelqu'un.

François bondit à l'autre bout de la chambre.

Roussel était si plein de son sujet, il était tellement éloigné de penser que son rêve fût extravagant ou coupable, il avait enfin combiné sa petite entreprise avec un tel sérieux qu'il trouva fort malséante la conduite de son valet.

— Eh bien! eh bien!... dit-il en fronçant le sourcil.

— J'ai mal entendu, monsieur , balbutia François tout tremblant. Je suis bien sûr d'avoir malentendu... J'ai cru que vous disiez comme cela que vous vouliez tuer ce pauvre père de famille qui a une femme malade et beaucoup de petits enfants.

Roussel haussa les épaules.

— Un homme sans éducation, comme toi, répliquat-il,ne peut voir tout d'un coup les diverses faces d'une question... Je t'ai mis à même pourtant de réfléchir,

François, et de réfléchir au contentement qu'éprouverait mon gaillard, s'il a un bon naturel, en assurant ainsi le sort de sa malheureuse famille.

François restait les bras ballants au bout de la chambre. Avec une autre personne que le papa Roussel, on aurait pu se dire: il veut railler; mais l'ancien militaire n'était pas un mauvais plaisant, François voyait bien qu'il parlait sérieusement.

Il eut un élan d'indignation.

— Et à quoi vous servirait le sang de ce pauvre homme, monsieur? s'écria-t-il.

— A faire mes preuves ! répondit Roussel avec fierté, A montrer à tous ceux qui m'entourent comment je traite les étourneaux et les pékin's!

Roussel se leva et s'avança vers François, qui entrevoyait avec ébahissement les profondeurs de cette grotesque folie.

— Cet homme dont je parie, lui dit-il d'un ton bref et précis, tu sais où le trouver, tu me le procureras et il y aura quelque chose pour toi.

François ne répondait plus; il semblait perdu dans ses réflexions.

— Il faut qu'il ait une certaine intelligence, poursuivait Roussel tout entier à son idée, afin de ne pas me faire honte lors de l'altercation qui doit précéder l'affaire. Il faut qu'il ait une tenue passable; du reste je lui prêterai un vieux pantalon et l'habit bleu que je portais l'année dernière... On changera les boutons, et mes témoins, préoccupés du danger terrible auquel je m'exposerai, ne reconnaîtront pas ces effets d'habillement.

— Vous m'aviez promis l'habit bleu... murmura François.

— Je te donnerai autre chose... Mais le point le plus important, mon ami, c'est que notre gaillard soit hon-

nête et qu'il se laisse immoler sans essayer de me faire du mal!

François comprenait enfin.

Un instant les muscles de sa figure honnête et simple se détendirent comme s'il allait éclater de rire ; mais il réprima cette gaieté intempestive et prononça gravement :

— Monsieur Roussel, je ne ferais pas cela pour tout le monde , mais je crois que je vous trouverai votre homme.

Le fournisseur lui saisit les deux mains avec effusion.

— Tu n'es qu'un domestique, François; mais il y a en toi plus d'honnêteté et de délicatesse que chez bien des bourgeois?... Si tu me trouves mon gaillard, je te donnerai cinq caleçons et un gilet de flanelle... Je te donnerai ces bottes de hussard que j'ai fait faire l'an passé et qui pourraient me compromettre... Enfin je verrai dans ma garde-robe et dans mes tiroirs, et tout ce qui ne me sera bon à rien, François, je te le donnerai!

Il parlait ainsi avec une émotion véritable, mais François, bien plus ému que lui, se laissa tomber sur ses genoux et lui baisa les deux mains.

— Monsieur, dit-il d'un accent pénétré, je suis bien reconnaissant de vos bontés... mais je demande en tremblant une grâce plus grande encore...

— Qu'est-ce que tu veux? dit Roussel qui sentit son émoi se refroidir.

— Monsieur, continua François en pleurant pour tout de bon, je vous demande la vie de ce malheureux père de famille !

Roussel se redressa et fronça le sourcil.

— Ne me refusez pas avant de m'avoir entendu, s'écria François, je ne vous dis pas de ne point faire vos

preuves, monsieur Roussel : je sais bien que c'est une chose importante et même nécessaire. ,« mais avec un bras cassé ou un œil crevé...

— Des demi-mesures!... se récria Roussel avec dédain.

— Je vous prie d'observer, monsieur Roussel, insista François qui comptait fort sur cet argument, — que le père de famille une fois mort, on l'enterrera et que tout sera dit.

Mais Roussel avait creusé la situation.

— Allons donc!... s'écria-t-il. — Tu ne penses pas à la veuve et aux petits enfants... les journaux diront : L'infortuné qui a succombé sous les coups de M. Roussel, le redoutable. duelliste de la place des Vosges, laisse une famille désolée, etc., etc.. On ouvrira une souscription dans divers quartiers, et après un temps moral, je ferai insérer dans le Journal de l'Empire une note ainsi conçue : M. Roussel, le redoutable duelliste de la place des Vosges, aussi généreux que brave, s'est chargé du sort de la veuve et des enfants infortunés, etc., etc.

— En somme, dit François, cela durera quinze jours, tandis que si vous vous borniez à estropiez comme il faut le père de famille, on verrait son bras amputé ou l'emplâtre qu'il aurait sur l'œil jusqu'à la fin de sa vie... et chaque fois qu'il passerait, on se dirait : Vous voyez bien ce pauvre malheureux , c'est pourtant M. Roussel, le redoutable duelliste de la place des Vosges, qui l'a arrangé comme cela !

L'eau vint à la bouche du fournisseur.

Il fit deux ou trois tours dans la chambre d'un air pensif, et pendant cela François se leva pour ne point fatiguer inutilement ses jointures.

Mais quand son maître revint, il se remit à genoux.

11 n'avait pas fini.

— Ahçà, dit Roussel, ton idée a du bon... mais tu

le capitaine simox 155

t'intéresses donc bien à ce père de famille, toi, François?

— Ah! monsieur... répliqua le digne serviteur, qui joignit les mains, si vous saviez! si vous saviez!...

— Eh bien ! qu'y a-t-il ?

— Monsieur, j'avais deux ou trois cents écus d'économie... Je les avais placés chez ce banquier qui était la perle des honnêtes gens et qui est parti la semaine dernière pour l'Amérique avec sa caisse... Il ne me reste plus rien, monsieur, ma femme est malade et j'ai cinq petits enfants!...

Roussel recula et enfla ses joues, comme ilfaisait dans les grandes circonstances, il reboucla même un peu son ceinturon.

— Oh! oh ?... fit-il.

— Ayez pitié de moi, monsieur !... dit François, qui se traîna vers lui sur ses genoux, et donnez-moi la préférence !

Roussel hésitait

— C'est que, murmura-t-il, on pourrait bien te reconnaître !

— - Monsieur, répondit François toujours gémissant,— je mettrai un faux nez.

— D'un autre côté, se disait le fournisseur, qui balançait dans son esprit le pour et le contre, —je suis sûr de François, il est incapable de me donner un mauvais coup... Et je l'aurai peut-être à meilleur compte qu'un autre. — Eh bien, reprit-il tout haut, avec la dignité naturelle à l'homme qui va faire une bonne action, — relève-toi, mon fidèle serviteur... Ta situation me touche et je m'intéresse à ta famille... Si je puis trouver parmi mes amis deux personnes qui ne t'aient point remarqué chez moi...

— Je fais si peu de bruit!., interrompit François, vous en trouverez douze!

— Je te compterai vingt-cinq louis, poursuivit Roussel, et je ferai mes preuves sur toi.

La férocité naïve de ce dernier membre de phrase, qui contenait dans sa concision un bras amputé et un œil perdu, n'effraya point François.

François s'écria :

— Merci, mon maître, merci !...

— Maintenant, dit Roussel, je vais combiner un peu nos faits. Je vois la chose grosso modo... Tu arrives demain sur la place Royale, à l'heure de la musique, avec mon habit bleu, mon vieux pantalon, et des moustaches longues comme le bras ; tu me coudoies, je te soufflette. . . mais là, comme personne n'a été souffleté 1 s'interrompit-il en riant convulsivement ; — tu te rebiffes : je te marche sur le ventre aux applaudissements des nombreux témoins de cette affaire d'honneur... Tu te relèves, nous échangeons nos cartes avec une courtoisie un peu raide qui est le cachet de 3a véritable crânerie. — Hein? comme je possède tout cela! — Tu m'annonces que tes témoins seront chez moi le lendemain à la première heure; je te réponds, le poing sur la hanche : Monsieur, je suis à vos ordres !... Tu t'en vas, et moi je cours chez le général baron Reppen, qui ne me refusera pas l'honneur d'être mon second.

Ce brillant tableau avait mis Roussel hors de luimême; il se frotta les mains avec une triomphante allégresse, et reprit en frappant sur l'épaule de François :

— Allons, mon garçon, va te coucher î... moi je vais broder un peu le canevas, polir l'œuvre, trouver de jolis détails... Ah ! mille baïonnettes! demain nous allons en découdre !

François ralluma sa chandelle et monta l'escalier de sa mansarde.

Rousse], ivre de joie, passa un bon quart d'heure à

faire la répétition des poses qu'il prendrait lors de fa scène du lendemain.

Il fut content de lui et s'avoua que ses moindres gestes trahissaient l'habitude qu'il avait de ces sortes d'affaires.

Puis, pour se reposer un peu, il alla s'accouder sur le balcon d'une fenêtre et respira le bon air de la place Royale.

La plate Royale était loin d'être calme comme d'habitude ; un concert de voix tapageuses s'élevait du côté opposé et arrivait jusqu'à Roussel au travers des arbres.

C'étaient des cris, des rires, un véritable brouhaha. Roussel finit par entendre.

Il prit sa canne et son chapeau, sortit-, et fit le tour du cloître pour voir un peu ce que c'était.

Dans la disposition d'esprit où il se trouvait, on a besoin de voir un peu ses semblables pour épancher le trop plein de sa joie.

Quand il arriva dans le café, une douzaine de voix avinées parlaient toutes ensemble et disaient :,

— Savez-vous qu'il n'a pas été assez puni, ce faquinlà !

— Pas de moitié... il eût fallu faire un exemple !

— Un exemple dont les lâches comme lui se fussent souvenus longtemps !

— Si seulement nous savions où il demeure, s'écria Descharmilles, qui avait décidément le diable au corps, nous irions lui donner un charivari î

La motion eut un succès d'enthousiasme; les petits officiers étaient ivres comme des Polonais, les employés se croyaient bien surs d'avoir affaire à un poltron : l'expédition ne promettait que du plaisir.

Mais celui qui se montra le plus enchanté de l'idée fut sans contredit le bon fournisseur Roussel, qui tomba

comme une bombe au milieu du café en applaudissant à tout rompre.

Il était écrit que M. Roussel donnerait ce soir-là plus d'une fois l'adresse de l'artiste qui avait fait son portrait en costume de lieutenant-colonel.

— Bravo! s'écria- t-iî, bravissimo ! mes enfants! Mille sabretaches ! voilà un bonne équipée... J'ai fait, moi aussi, quelque petite expédition ce soir, et je me sens espiègle comme au temps de ma première garnison !

— Savez- vous l'adresse, monsieur Roussel ? cria-t-on de toutes parts.

— Rue Boucherat, n° 3... répondit le fournisseur. Si vous voulez venir jusque chez moi, je vais vous procurer chaudrons, casseroles, pelles, pincettes et guitares... Ma belle-sœur en jouait avant mon entrée au service.

Tout le monde se leva en riant.

— Ya pour la guitare et les casseroles ! s'écria-t-on en chœur.

Mais avant de quitter le café, M. Roussel éprouva le besoin de jouer une de ces jolies scènes dans lesquelles il excellait véritablement.

Il prit un verre de punch et s'approcha de son ancien commis, qui seul paraissait né point toper de très-grand cœur à l'idée de la sérénade.

— Monsieur Peyran delà Réole, lui dit-il avecle fameux geste du hausse-col, maintenant que vous avez fait vos preuves, vous êtes digne de trinquer avec un ancien militaire.

Puis se rapprochant tout à coup, il ajouta :

— Je pense que vous me saurez gré d'avoir fait choix de vous pour être un de mes témoins dans un duel à mort que je dois avoir après-demain matin.

— Avec qui? demanda Peyran.

— - Chut ! fit Roussel en mettant un doigt sur sa bou-

ehe, avec un inconnu riche et puissant dont le nom doit rester éternellement un mystère !

— Rue Boucherai, 3!... criaient les jeunes fous en s'élançant tumultueusement hors du café. Rue Boueherat, 3! Il faut que les oreilles du poltron saignent et qu'il se souvienne de nous toute sa vie!

Le rideau noir.

Au n° 3 de la rue Boucherat il y avait un hôtel meublé d'apparence assez modeste. Au premier élage de cet hôtel se trouvait le petit appartement occupé par le capitaine Simon, sous son nouveau nom d'Edouard,

Une lampe se trouvait allumée dans la chambre à coucher, dont les meubles étaient d'une extrême simplicité.

La couverture du lit était faite; le secrétaire, ouvert,, montrait quelques papiers en désordre.

Au fond, et c'était la seule particularité remarquable que la chambre présentât, on voyait un grand voile d'étoffe noire qui tombait depuis le plafond jusqu'au plancher.

La lumière pâle de la lampe s'absorbait dans les plis longs et raides de cette draperie, qui donnait à la chambrette en aspect de deuil.

Tout auprès de ce voile mystérieux, que personne n'avait jamais soulevé, pendait un crucifix d'ébène.

En entrant dans cette chambre on éprouvait un sentiment pénible, un froid, comme on dit dans l'énergie de la langue vulgaire.

On sentait qu'il y avait là une âme blessée, et je ne sais pourquoi ce crucifix noir ne disait point que la religion pût suffire à la consoler.

Vers dix heures et un quart, le bruit d'une voiture se fit entendre dans la rue Boucherat, la porte de l'hôtel s'ouvrit et il y eut un mouvement inaccoutnmé dans le vestibule.

L'instant d'après, le capitaine Simon, soutenu par un domestique qui pouvait à peine guider sa marche chancelante, entra dans son appartement.

Il se laissa tomber sur un siège et voulut congédier le garçon du geste.

Mais le pauvre artiste était adoré dans l'hôtel, parce qu'on y avait jamais vu d'homme si doux, si bon, ni si généreux que lui.

— Je ne vous quitterai pas comme cela, monsieur Edouard^ dit résolument le garçon. Je ne sais pas ce qui vous est arrivé^ mais vous êtes tout changé, et je vais dire qu'on aille chercher le médecin.

La tête d'Edouard se renversa sur le dos de son siège.

. — Il ne m'est rien arrivé... répondit-il avec fatigue; je n'ai besoin de rien, mon ami, laissez-moi.

Puis, se ravisant tout à coup, il ajouta :

— Si fait... Mes malles sont dans la pièce voisine^ faites-les le plus vite que vous pourrez... Si l'on peut m'avoir une chaise de poste, je partirai cette nuit même.

— Yous nous quittez?... s'écria le garçon avec un véritable chagrin.

— Pour quelques jours seulement, mon ami. Allez, et faites vite!

Le garçon obéit.

Edouard resta renversé sur son fauteuil sans mouvc-

ment et presque sans respiration. Tous eussiez dit un cadavre dont on eût oublié de fermer les yeux.

Au bout de quelques minutes, il prit dans sa poche ses tablettes et se mit à écrire au crayon.

Il couvrit ainsi trois ou quatre feuilles , les arracha, les mit sous enveloppe et appela Pierre, le domestique de l'hôtel.

11 avait ce calme factice dont la vue seule effraye.

Pierre trouva qu'il avait changé encore depuis dix minutes à peine passées.

— Il faut que cette lettre soit portée sur-le-champ à son adresse, dit Edouard.

— Je vais courir... commença le garçon.

— Non, cela retarderait mes malles... Donnez-la à quelqu'un de vos camarades et dites-lui de se rendre placeRoyale,, à l'hôtel de M.Roussel... Il demandera François, le valet de chambre, et lui remettra la lettre en lui disant qu'elle est très-pressée.

Pierre sortait, Edouard le rappela.

— Combien faut-il de temps pour aller 4'iei place Royale ?

— Dix minutes en marchant, cinq minutes au galop, répondit Pierre.

— Qu'on ne soit pas plus de cinq minutes, prononça Edouard, dont la voix baissait comme s'il eût éprouvé au cœur une défaillance soudaine.

Il se leva dès qu'il fut seul et traversa la chambre en chancelant. Il s'appuyait aux meubles.

Quand il fut arrivé devant son secrétaire, il était épuisé.

IL essaya pourtant de mettre en ordre les papiers qui se mêlaient épars sur la tablette ; en les remuant, il découvrit la crosse d'un pistolet.

Ce fut comme un éclair de vie qui vint illuminer son

front; sa taille affaissée se redressa, sa main cessa de trembler, et ses yeux brillèrent.

Il saisit l'arme et la serra contre son cœur d'un geste convulsif.

— Une seconde!. . murmura-t-il., ma torture serait guérie... L'affront, l'affront cruel ne brûlerait plus ma joue. . . je me reposerais !

Instinctivement sa main faisait jouer le chien du pistolet.

— Car je souffre trop !... pensait-il tout haut, et il y a trop longtemps que je souffre!

Le pistolet était armé et le doigt du capitaine se posait sur la languette.

En ce moment la rue Boucherat, déjà déserte, ne rendait aucun bruit.

Pierre n'était plus dans la chambre voisine; rien ne pouvait arrêter ce désespéré dont la tête se perdait, et qui venait d'user, dans une lutte écrasante, les derniers restes de sa force.

Parfois les journaux racontent de ces faits étranges.

Nous avons vu tout dernièrement l'histoire d'un suicide par crainte du duel; et bien des gens ont ri, trouvant l'anecdote curieuse et se rappelant involontairement cette tradition populaire et fantastique: Gribouille qui se jette à l'eau de peur de la pluie.

Kt pourtant personne n'était là pour scruter au dernier moment cette âme navrée.

L'apparence est si loin du vrai la plupart du temps 1 Qui pourrait lire le secret de la dernière angoisse et de la suprême folie ?

Si le pistolet d'Edouard avait parti entre ses mains, de toutes parts on aurait écrit et dit qu'il s'était suicidé parce qu'il avait peur; plus une chose est étrange, plus elle trouve de créance.

Les bavards de la langue et les bavards de la plume auraient glosé là-dessus durant huit grands jours.

Et n'est-ce pas, hélas ! le sort de toutes les misères qui dépassent la mesure commune des misères de l'homme : servir de texte, durant une semaine, à la loquacité des sots?

Mais quand il n'y a plus personne pour arrêter la main du malheureux que saisit le vertige, Dieu reste.

Le regard de Simon tomba sur le crucifix suspendu au-dessus du voile noir, et le pistolet s'échappa de ses doigts.

Je vous le dis,, on se tue par dépit ou sous le coup du malheur d'un jour ; mais ceux qui ont eu la force de souffrir bien longtemps et bien cruellement, restent à leur poste dans la vie.

Les martyrs ne se tuent pas.

Parce que le dernier espoir du martyr est en dehors de ce monde, et que le suicide anéantirait ce dernier espoir.

Nous ne sommes point de ceux qui accusent de lâcheté le malheureux qui cherche, tout éperdu, un refuge dans la mort, nous sommes de ceux qui décernent la couronne de vaillance au malheureux qui repousse la mort propice et qui reste debout en face de sa misère.

Edouard se mit à genoux devant le crucifix et pria.

Quand il eut prié, il ramassa le pistolet, le mit dans un des tiroirs du secrétaire, et jeta la clé du tiroir fermé par la fenêtre.

— On est parti porter votre lettre, monsieur Edouard, dit Pierre à la porte entrebâillée, vous n'avez besoin de rien?

— Achevez mes malles... répliqua le capitaine. Quand vous aurez fini, vous les ferez charger sur un fiacre et vous m'avertirez.

Pierre hésita, puis il ouvrit la porte tout à fait.

— Où allez-vous donc comme cela, monsieur Edouard? dit-il timidement.

Le capitaine le regardait sans le voir.

— Je n'en sais rien, répliqua-t-il, dépêchez-vous ! Pierre secoua la tête et s'en alla.

Le capitaine consulta sa montre.

— Dans cinq minutes, murmura-t-il, Louise ne me méprisera plus !

Il était debout maintenant devant le voile noir qui tombait du plafond jusqu'au sol.

Il fit glisser l'étoffe sur sa tringle et découvrit une sorte de trophée composé d'un costume de capitaine de dragons , de deux épaulettes , d'un sabre et d'une croix. .

Et il resta là en contemplation, écrasé sous son émotion-triste.

C'était comme le fantôme de sa jeunesse heureuse qui se dressait devant lui.

Les yeux du capitaine Simon le brûlèrent comme si ses larmes eussent voulu jaillir; mais il ne pleura point et un sourire mélancolique vint à sa lèvre.

Sa souffrance eut un court instant de trêve ; il fêtait en lui-même ce rêve qui lui rendait l'insoucieux bonheur du passé.

Ceux qui ont été découragés savent que ces mirages du souvenir sont d'autant plus brillants que la nuit du désespoir où ils se produisent est plus sinistre et plus sombre.

Le capitaine Simon se voyait enfant dans le lycée organisé militairement où déjà tout parlait de prouesses et de gloire, il ressentait par contre-coup, et avec une vivacité inconnue depuis si longtemps, cette première passion de sa vie : l'amour des combats, l'impétueux désir de s'illustrer au péril de ses jours et de s'enivrer à l'odeur de la poudre.

Tout le monde était ainsi autour de lui, il se le rappelait bien ; les bruits de guerre passaient par-dessus les paisibles murailles du collège.

Tous les enfants, tous ses amis voulaient grandir pour avoir la taille de soldat, voulaient devenir forts pour porter le mousquet ou brandir le sabre.

Mais tous ceux-là qu'il avait oubliés durant tant d'années et dont il revoyait inopinément à cette heure les blondes têtes souriantes, tous ceux-là, ses amis de collège, avaient des parents qui venaient les voir.

Oh! que Simon avait-envié souvent et ardemment cette bonne joie de ses camarades qui couraient embrasser leur mère !

Simon, lui, n'avait pas de mère, hélas ! pas de père non plus, car une balle autrichienne avait percé la poitrine du major aux premières armes de la république.

Simon était tout seul ; personne ne venait le voir, et cela le rendait triste au milieu des autres enfants joyeux.

Un jour, oh î le beau jour, un homme vint au collège et demanda Simon.

C'était un soldat, c'était un officier, à la prestance mâle, au visage franc et fier, qui ne portait que l'humble épaulette de sous-lieutenant, mais qui parut à Simon plus imposant qu'un général d'armée.

Il vint dans ia cour parmi les élèves, et quand on lui montra Simon, il l'enleva dans ses bras en pleurant,

— Ton père était mon père, et tu es mon fils, lui ditil brusquement, parce qu'il avait honte de pleurer comme cela devant tout le monde. C'est dit, une fois pour toutes. Travaille bien, amuse-toi bien, et souvienstoi que tu as un ami.

Quand le jeudi arriva, le jour de sortie, Simon, qui

était habitué à rester bien tristement au collège avec les abandonnés, Simon se leva dès le matin tout radieux.

Il mit son uniforme neuf et ressentit enfin cette joie du pauvre oiseau qui entr'ouvre ses ailes. On vint.

Tout le long du jour, Simon se promena au bras d'un

vaillant officier qui le fit rire à gorge déployée en lui

contant ses tours de garnison, mais qui le fit pleurer

- aussi, et à chaudes larmes, en lui parlant de son noble

et malheureux père.

Il sentit bien, dès cette' prenyère fois, qu'il aimerait le lieutenant Gontault comme s'il était son fils par le sang, et il sentit bien aussi que le lieutenant Gontault l'aimait déjà comme s'il eût été son vrai père.

Il rentra au collège : il travailla bien, il s'amusa mieux, car la vie s'était doublée en lui, et il naissait à l'espoir.

Après le collège, l'école. Gontault était là encore. Son épaulette avait changé de côté : il était lieutenant, Simon le vit devenir capitaine.

Et chaque fois que Gontault avançait, Simon était heureux dans son cœur, comme si l'épaulette nouvelle eût été pour lui.

Il l'eut enfin, son épaulette tant souhaitée I Et Gontault, qui était major, l'embrassa les larmes aux yeux.

Gontault le regardait à sa première bataille, Gontault le regardait avec inquiétude, et quand Simon eut essuyé crânement la première décharge de mitraille, Gontault lui fit un signe de tête et lui envoya de loin un baiser.

Partout sur cette route du passé qu'il remontait dans son rêve, partout il retrouvait Gontault, l'ami tendre, le protecteur, le père !

Bonheur et tristesse, Gontault avait tout partagé.

LE CAPITAINE SUIO> 167

Et soudain il le rencontrait encore; mais c'était pour la dernière fois.

Des rires de l'ivresse, de la folie, des verres retentissant sur le marbre des tables, des sabres coquets sonnant à l'anneau brillant du ceinturon ; puis la nuit qui descend, un lieu triste, silencieux, solitaire; un froid qui pénètre le cœur ; puis encore une sorte de vertige, un cri qui laisse l'âme déchirée, et un cadavre gisant au milieu du chemin.

Simon avait de la sueur froide aux tempes; il restait anéanti comme si le drame lugubre se fût dénoué à l'instant même.

Le temps écoulé disparaissait ; il était là en face de ce hasard terrible qui avait fait de lui un maudit.

Il s'éveilla lentement et sans secousse, car il l'avait eu déjà bien souvent, ce rêve, qui commençait dans l'allégresse et qui s'achevait dans la torture.

Il reporta ses yeux sur le trophée et demeura muet pendant une longue minute.

— Je ne vous emporterai pas cette fois, mes pauvres souvenirs!... murmura-t-il enfin, car je serais trop faible contre vous, maintenant que j'ai perdu ma dernière espérance !

11 semblait qu'il eût un désir d'enfant de toucher les épaulettes noircies par la poussière, la croix d'honneur tant aimée, et la poignée ternie du sabre.

Son cœur battait ; le sang remontait à ses joues.

— Oui... oui... pensa-t-il, tout cela, c'était moi... la vie, l'espoir, l'avenir!... Ma vie était bien belle î mes espoirs bien grands et mon avenir plein de promesses certaines ! Maintenant, l'insulte, le mépris, la honte... comme si je portais au front un signe qui dît à chacun : « Frappez, il ne peut pas se défendre !... » Oh ! le crime fut grand, mais que le châtiment est cruel, mon Dieu!

Sa voix devenait saccadée, et son sourire résigné se teignait d'amertume.

— Insensé ! insensé!... prononça-t-il par deux fois en joignant ses mains crispées, n'étais-je pas encore assez puni?... J'ai voulu faire comme les autres hommes, j'ai voulu oublier, j'ai voulu aimer... et Dieu s'est irrité en me voyant éluder sa justice... Je retombe, foudroyé, tout au fond de mon angoisse!

Il fit glisser le voile noir, qui couvrit de nouveau le trophée, et se prit à parcourir sa chambre h pas lents.

— Cela vaut mieux ainsi, dit-il d'un ton raffermi, car c'était un valeureux cœur, cela vaut mieux pour Louise... Je vais quitter encore une fois la France, et elle n'entendra plus parler de moi... elle m'oubliera... je serai seul à me souvenir et à souffrir.

— La lettre de monsieur a été remise, dit Pierre à la porte, les malles sont faites et chargées.

— C'est bien... répliqua le capitaine, qui s'éveilla brusquement de son rêve. Je suis prêt, je vous suis. — Écoutez , Pierre, reprit-il en se rapprochant du garçon, vous êtes un honnête homme et j'ai confiance en vous... Il y a là, derrière cette draperie noire, quelques objets qui me viennent d'héritage...

Il hésita et sa voix trembla malgré lui.

— C'est l'uniforme, le sabre et la croix d'un homme que j'aimais... Mettez-les en lieu sûr, Pierre, et quand je reviendrai, vous me les rendrez.

— Quant à ça, répondit le garçon, j'en aurai bien soin, monsieur Edouard.

— Si je ne revenais pas, reprit l'artiste, vous savez, personne n'est sûr du lendemain... vous iriez trouver Mlle Louise Roussel, si elle porte encore ce nom, et vous lui remettriez votre dépôt... Elle aussi aimait l'homme qui a porté cet uniforme, ce sabre et cette croix.

— Et si Mllc Roussel était mariée?... demanda Pierre,

L'artiste, qui faisait une liasse de papiers contenus dans le secrétaire, tressaillit et fut obligé de s'appuyer à la muraille.

— Les épaulettes sont d'argent, dit-il, la croix est en or... le sabre vaut quelque chose... Qu'importent les souvenirs d'un homme à qui nul ne s'intéresse plus!

Le capitaine poussa un profond soupir et acheva en faisant effort pour jouer la gaieté:

. — Mon ami Pierre , vous vendrez tout cela à un marchand de friperie, et vous boirez à ma santé.

En même temps, il lui mit dans les mains le paquet de papiers et lui ordonna de le porter à la voiture.

— Allons, murmura-t-il en regardant tout autour de la chambre, comme pour dire un dernier adieu aux objets qu'il y laissait, j'ai été heureux ici... j'ai fait de beaux rêves,., mais le réveil a été trop dur : il n3 faut plus jamais que je m'endorme !

Il se dirigea vers la porte d'un pas assuré, en homme qui a pris une détermination irrévocable.

— Je puis partir... pensait -il. Elle sait maintenant mon secret, elle comprend qu'il me faut plus de courage pour accomplir ma tâche que pour risquer mille fois ma vie... je n'ai plus rien à faire ici."

ILouvrit la porte, et, comme il mettait le pied dans la chambre voisine, il entendit un pas rapide et léger qui montait les marches de l'escalier.

Le cœur devine. Le capitaine Simon s'arrêta comme si une force surhumaine l'eût cloué au sol.

La joie et la douleur se mêlèrent dans son âme...

Une joie immense qui fut plus forte que la douleur.

Il prononça des lèvres seulement :

— - J'ai eu tort de lui écrire !

— Il se mentait à lui-même. Sa poitrine bondissait d'allégresse et de reconnaissance.

Louise s'élança dans la chambre et vint lui prendre les deux mains sans parler.

Elle avait encore sa toilette de bal ; seulement une mantille noire s'agrafait sur ses épaules. Ses cheveux dénoues tombaient et gardaient dans leurs boucles éparses des fragments de sa couronne de fleurs. Elle était pâle, et ses yeux rougis conservaient les traces de ses larmes.

Edouard restait sans parole.

— Je ne veux pas que vous partiez, monsieur, dit Louise.

— Vous n'avez donc pas reçu ma lettre?... balbutia Edouard.

— Je l'ai reçue, répliqua la jeune fille, mais elle était inutile.

— Pas un instant... ajouta-t-elle en relevant son beau front avec fierté, pas un seul instant je n'ai douté de vous I

Deux larmes que la douleur n'avait pu arracher aux yeux d'Edouard roulèrent lentement sur sa joue.

Il pressa les mains de la jeune fille sur son cœur et murmura :

— Oh ! merci... -merci, mademoiselle !

Louise, qui semblait mesurer d'un œil attentif la profondeur de son émotion, eut un sourire d'orgueil.

— Je le persuaderai î... pensa-t-elle.

— Monsieur Edouard va-t-il partir tout de même?... demanda Pierre sur la dernière marche de l'escalier avec une pointe de joyeuse moquerie.

Le bon garçon arrangeait les choses à sa manière. I pensait que tout cela était une brouille d'amour et que la présence de la jeune fille devait changer à coup sûr le dénoùment.

Cette opinion fut ratifiée par Louise , qui mit sa jolie

LE CAPITAINE SIMON 17i

main sur la bouche du capitaine pour l'empêcher de parler et qui répondit :

— M. Edouard ne part plus.

— A la bonne heure !... s'écria Pierre. Et il descendit l'escalier en chantant.

L<a fuite*

Quand Pierre, le garçon de l'hôtel, fut parti, Louise ne retira point la main qui fermait la bouche du capitaine.

Elle le regardait avec effroi, comme si elle eut craint qu'un refus définitif ne s'ouvrît un passage à travers la frêle barrière de ses doigts.

— Taisez-vous, Edouard!... reprit-elle précipitamment. Avant tout, il faut que vous sachiez pourquoi je suis venue seule à cette heure — chez vous !... Pourquoi j'ai bravé les reproches de mon père et l'opinion du monde... Car, je vous le dis, Edouard, je sais bien à quoi ma démarche m'expose.

— Mademoiselle... voulut interrompre le capitaine. Un geste suppliant de la jeune fille l'empêcha de

parler.

Elle poursuivit d'une voix tout à coup changée :

— Je suis venue pour voir si vous m'aimez, Edouard . . . Je suis venue pour savoir si vous m'avez trompée... Je suis venue pour vous dire: J'ai cru à vos serments et je vous aime... Je suis venue pour vous dire : Edouard, Edouard, si vous partez, vous laisserez ici une morte !

Elle fixait ses grands yeux humides sur les yeux

d'Edouard, et la vérité de la passion était dans ses paroles.

Le capitaine la regardait en extase.

— Mon Dieu! mon Dieu!... balbutia-t-il, ce serait la joie du ciel !

Puis il ajouta, en s'armant pour la lutte qu'il pressentait devoir être plus terrible que toutes les autres.

— Louise, vous n'avez pas bien lu ma lettre... Si vous l'avez lue, vous ne l'avez pas comprise.,. L'insulte qui est là, sur ma joue, il faut que je la garde... Dieu m'est témoin que je vous aime, Louise, et que je ne vous ai pas trompée.,. Mais ma tendresse souille et porte malheur... Si je vous ai dit adieu, Louise, adieu pour toujours, hélas î c'est que je vous aime !

Louise ne s'attendait guère à emporter du premier assaut la détermination du capitaine; elle pensait bien qu'il lui faudrait un long effort, mais en détinitive, elle se croyait sûre de vaincre, sans cela elle ne serait pas venue.

Ce qui se passait ne la décourageait point. Elle avait foi comme toutes les autres femmes en la maxime: « Il discute, donc il cédera, »

D'ailleurs Simon avait peut-être eu raison de penser que Louise n'avait pas compris toute la portée de sa lettre.

Dans cette lettre, le capitaine racontait en quelques lignes seulement l'histoire terrible de la bienvenue et du meurtre.

Ce récit, fait à la hâte, Louise l'avait parcouru d'un coup d'œil, elle avait été frappée ; mais un sentiment de joie s'était mêlé à son chagrin.

S'il faut le dire, elle avait vu surtout, dans ce récit, une bonne et valable excuse à la conduite de celui qu'elle aimait.

Nous sommes tous ainsi, les meilleurs et les plus

dévoués avisent toujours un fait par le côté qui les touche .

Et ce côté , subitement grossi par la loi de perspective, masque et voile tous les autres aspects.

Enfin, Louise n'était qu'une jeune fille, il ne lui était pas donné peut-être de mesurer, comme cela, du premier coup et sans réflexion, la gravité, le sérieux, si Ton peut ainsi s'exprimer, de celte poignante pénitence que le capitaine Simon s'était imposée.

Nous ajouterons, pour expliquer en passant une apparente anomalie, que la lettre de Simon n'avait rien révélé à Louise au delà de son contenu même.

Louise ignorait complètement tous les faits qui s'y trouvaient relatés.

Quoique cette lugubre histoire de l'ancien cimetière des Célestins se fût passée sous les fenêtres de son père, jamais Mmd Dubreuil ne lui en avait dit un mot, à cause du lien mystérieux qui rattachait cette histoire à la mort de la pauvre Hortense.

Louise se taisait, cherchant le point vulnérable où elle pourrait frapper un grand coup. Depuis une heure seulement elle savait combien elle aimait.

Edouard gardait aussi le silence. Il se disait :

— Moi qui crois savoir ce que c'est que de souffrir 1 Qu'étaient, en effet, ses tristesses passées, sa douleur,

ses remords et même la navrante blessure de son orgueil écrasé sous l'outrage auprès de ce qu'il éprouvait en ce moment?

Elle était si belle, cette pauvre enfant, qui venait lui réclamer à genoux son bonheur; il l'aimait d'une tendresse si ardente et si profonde !

Son cœur déchiré saignait; mais sa volonté ne fléchissait point.

— Mon Dieu, dit Louise, ce fut un affreux événe-

ment, Edouard... Mais vous ne saviez pas... vous exagérez une faute involontaire...

— Une faute !... répéta le capitaine avec amertume.

— Une faute que vous aviez expiée déjà... trop expiée!... Si vous saviez tout ce que j'ai entendu depuis une heure !

— Sur mon compte?... dit Edouard d'une voix résignée. Je le devine, mademoiselle, et c'est pour cela que je pars,

— Mais il vaudrait mieux rester, s'écria Louise dont l'œil mutin eut un éclair, — châtier les calomniateurs et les lâches.

Le capitaine baissa la tête.

— Ah ! poursuivit Louise avec étonnement, — je suis sûre que votre père d'adoption lui-même vous parlerait comme je le fais!

— Dieu et lui ont entendu mon serment... répliqua le capitaine qui croisa ses bras sur sa poitrine.

Louise fit un geste d'impatience.

— C'est beau, cela!... dit-elle, —c'est noble!... mais écoutez-moi, Edouard , — vous n'êtes plus seul au monde... vous me devez quelque chose à moi, votre fiancée... à moi, que ma démarche fait presque votre femme... à moi qui viens vous supplier à deux genoux de reprendre aux yeux de tous votre honneur, qui est le mien maintenant.

— L'épouse seule partage l'infamie de l'époux, dit Edouard d'une voix tremblante; Louise, vous ne porterez jamais mon nom.

Louise se redressa.

— Ayez pitié ! poursuivit le capitaine qui semblait à bout de force, la voix du monde, cette raillerie incessante et cruelle, nous sépare maintenante jamais. Je ne peux pas, je ne veux pas vous donner votre part du fardeau de misère que mon crime fait peser sur moi...

Ne priez plus, oh ! je vous en conjure : vos prières me font trop de mal !... Louise, Dieu m'est témoin que vous êtes tout pour moi ; jamais je ne vous ai dit, jamais vous ne saurez jusqu'à quel point mon cœur s'était fait votre esclave!... Mais je vous dois les seuls instants de repos et de bonheur que j'ai goûtés depuis des années, — et pour ce repos si cher, pour ce bonheur qui sera le souvenir de toute ma vie, j'irais, moi, vous donner ma faute et ma souffrance !,..

— Non 1 oh! non! reprit-il d'un accent ferme et en relevant le front; — c'est ici ma dernière erreur... Je dois vivre seul, sans amis, sans compagne... car mon ami rougirait de moi, Louise, et si un homme insultait ma compagne, je ne pourrais ni la défendre ni la venger.

Louise cacha entre ses deux mains sa figure baignée de larmes.

—Je ne vous connaissais pas, Edouard, balbutia-t-elle; oui, vous avez raison... II faut partir, il faut partir !...

Et avant que le capitaine eût pu lui répondre, ello ajouta, emportée par un élan d'enthousiasme irrésistible : :

— Mais vous ne partirez pas seul... Edouard, je vous suivrai, fût-ce malgré vous !

Le capitaine mit ses deux mains sur son cœur qui défaillait.

— Je vous suivrai... répéta la jeune tille, c'est pour moi que vous avez reçu cette insulte, c'est moi qui dois la réparer... Ah! je vous en prie, laissez-moi montrer votre lettre à mon père... au général qui est bon et qui m'aime.,, ils m'approuveront, j'en suis sûre, ils me béniront... Edouard, Edouard, ne me repoussez pas; je veux me dévouer à vous, vous suivre toujours, vous suivre partout... Si dans votre vie errante vous avez encore un affront à subir, eh bien ! je vous consolerai,

moi, qui saurai votre expiation sublime... S'il faut fuir encore, nous fuirons ensemble tous deux... Dites, Edouard, voulez-vous me confier cette mission noble et sainte? Voulez-vous que je sois votre femme ?

Elle avait les mains jointes, et ses beaux yeux, inondés de larmes, imploraient comme une grâce suprême la réponse d'Edouard.

Celui-ci sentait son courage mourir.

— Oh ! ne me tentez plus !... balbutia-t-il, il me semble que l'ange de miséricorde me parle. Pitié! mon cœur est faible contre vous... Je vous demande pitié !

— Et moi , s'écria Louise qui se crut victorieuse et qui voulut frapper le dernier coup, je vous demande pitié aussi, Edouard.. .Car, vous me forcez de vous le dire, ce que vous prenez pour de l'abnégation, ce n'est que de l'amour... C'est pour moi, pour moi seule que je vous prie !

Le capitaine la regardait avec une extatique admiration; leurs mains se joignirent et Louise appuya son front brûlant sur celles d'Edouard.

— Il faut la tromper... pensa celui-ci avec angoisse.

— Eh bien!... murmura- t-il.

— Vous acceptez ?... interrompit la jeune fille ivre de joie.

— Allez, Louise... et montrez ma lettre à votre père. Louise s'élança vers la porte.

— A bientôt, Edouard, s'écria-t-elle. Ah ! croyez-moi, nous pouvons encore être heureux.

— A bientôt... répéta Edouard d'une voix étouffée. Elle sortit. Le capitaine se frappa le front avec désespoir.

Il rentra dans sa chambre à coucher et s'assit à son secrétaire.

— Je vais faire décharger le fiacre, n'est-ce pas, mon-

sieur Edouard ? demanda le bon Pierre qui montrait sa joyeuse figure à la porte.

— Attendez, répondit le capitaine, je vais descendre et je vous donnerai mes ordres.

— Elle m'aime bien!... pensait-il, tandis que sa plume courait sur le papier, je lui dois ce sacrifice î

Il se leva laissant un billet ouvert sur la tablette du bureau.

— Allons, dit-il en se redressant avec le calme factice du désespoir, elle a été grande, la dernière joie de mon cœur !

Il descendit rapidement l'escalier et l'on entendit la portière du fiacre se refermer sur lui.

Pendant cela, Louise courait à pied,' tout heureuse, vers la place Royale.

Elle avait le cœur bien léger et c'étaient des larmes de joie qui mouillaient ses bt aux yeux. Elle avait remporté la victoire. Et comme son Edouard Paimait î

Que de bonheur elle allait lui donne? pour toutes ses souffrances passées !

En quelques minutes, elle atteignit le bout de la rue Saint-Louis; mais une fois arrivée là, elle fut obligée de faire un détour, parce que la petite rue de rEcharpe,qui donne entrée sur ia place Royale, était littéralement encombrée.

II y avait là une trentaine de jeunes gens qui semblaient en état d'ivresse et qui faisaient tapage.

Chacun de ces jeunes gens portait un instrument de charivari.

Tout y était, depuis la classique paire de pincettes sonnant contre le tisonnier, jusqu'à la casserole, en passant par les grils, les chaudrons et les clefs forées.

Louise se jeta de côté pour laisser le chemin libre à cette troupe folle, et ne prêta aucune signification à cette rencontre.

178 LE CAPITAINE' SUIOX

Elle avait le cœur trop plein pour écouter ce que disaient ces tapageurs.

Leur refrain, hurlé à tue-tête, glissa autour de ses oreilles comme un bourdonnement vain.

Une fois pourtant, alors que la troupe joyeuse était déjà un peu loin d'elle, Louise crut distinguer au mi. lieu du concert cacophonique la basse-taille du fournisseur Roussel.

Mais cette idée lui sembla si extravagante qu'elle n'interrompit même pas sa course.

Le cortège s'éloignait en répétant sou refrain» et enchantant sur l'air du Diable qui bat sa femme :

Il se battra,

Il ne se battra pas !

Louise arriva hors d'haleine à la porte de l'hôtel qui était restée ouverte par les soins de François.

C'était, en effet, à ce brave homme que le commissionnaire du capitaine Simon avait remis sa lettre, et c'était lui qui l'avait portée à sa jeune maîtresse.

Louise, à la lecture du billet, avait été frappée trop violemment pour remarquer l'air abattu et triste du pauvre François.

En rentrant, quand elle l'aperçut tout pâle, sous le vestibule, elle lui dit :

— - Je t'ai empêché de dormir ce soir, pauvre ami

Je n'ai plus besoin de toi, va te reposer.

— Une nuit de plus ou de moins que je passerai sans dormir, répliqua François qui fit rouler son regard sombre, ça n'est pas un objet... Croyez-vous qu'on puisse dormir, mademoiselle Louise, quand on a un oeil crevé tout fraîchement et un bras coupé...

Louise pensa qu'elle avait mal entendu, et ne s'en soucia pas autrement.

— D'ailleurs, reprit François, le diable a passé par

chez nous... Vous n'êtes pas la seule qui restiez en l'air à l'heure qu'il est, mademoiselle Louise. Je ne sais pas ce qu'il y a de nouveau dans la maison, mais tout le monde court le guilledou cette nuit!

Louise ne l'entendait plus, parce qu'elle montait déjà le grand escalier pour se rendre chez son père.

Elle était bien certaine de remporter une nouvelle victoire ; elle connaissait son empire sur le fournisseur et savait comment le prendre.

Tout en montant, elle arrangeait son petit thème.

François la suivait de loin.

— N'empêche, marmottait-il, que si mon banquier, la perle des honnêtes gens, n'avait pas pris la poudre d'escampette, j'aurais rivé son clou au patron au lieu de lui donner un père de famille à écorcher.

Il retrouva Louise dans ce petit salon où était le portrait d'Hortense. Louise était arrêtée, immobile, devant le portrait.

• On voyait bien qu'elle avait eu peur, car sa poitrine battait à coups précipités.

— Regarde!... dit-elle en apercevant François et en montrant du doigt le portrait de sa mère, n'est-ce pas qu'il sourit?

— C'était une douce et bonne dame, répondit François; quanta sourire, cane lui arrivait pas souvent...

Et il ajoutait à part lui :

— Elle n'avait pas eu le gros lot dans le mariage, celle-là »... un homme qui a des idées pareilles!

Il secoua celui de ses bras qui était condamné et passa la main sur celui de ses yeux dont il avait fait le sacrifice.

Le regard de Louise semblait fixé comme par un charme au portrait de sa mère.

Autrefois, quand elle était tout enfant, Mme Dubreuil, pour la rendre sage, lui avait fait accroire que le portrait

d'Hortense souriait quand elle était' bien bonne et fronçait ië sourcil à chacune de ses fautes.

La tendresse profonde, le culte que Louise vouait à sa mère lui avaient fait garder quelque chose de cette superstition enfantine.

Elle savait bien qu'un portrait ne peut ni sourire ni froncer le sourcil ; mais ce pastel, où revivait la charmante figure de sa mère, était pour elle comme un oracle.

Suivant que les jeux de la lumière éclairaient ou assombrissaient la physionomie, Louise se disait :

— J'aurai du bonheur ou du malheur.

Ce soir, la lueur de la lampe tombait d'aplomb sur le pastel et faisait au front d'Hortense comme une douce auréole.

Hortense souriait, c'était la vérité!

Louise colla ses deux mains sur sa bouche pour lui envoyer un double baiser, et s'élança vers la chambre de son père en murmurant : %

— Bonheur! bonheur !

François s'assit à la table qui supportait la lampe, choisit une belle feuille de papier, trempa une plume dans l'encre et commença d'écrire, sans beaucoup d'art et avec une orthographe assez fautive, l'acte dont la teneur suit :

« Le soussigné déclare que dans le cas où M. Roussel, qui n'est pas adroit, se tromperait et lui casserait la tête tout à fait, au lieu de lui crever un œil, il entend par ces présentes faire son testament.

» Il donne et lègue les vingt-cinq louis... »

— Mais mon père n'est pas là ! s'écria Louise en revenant inquiète.

— Eh ! mademoiselle, répondit François qui fit un pâté sur son dernier mot, je me tue à vous le dire !...

Tout le monde ici a la tôle h l'envers !... Yous ne trouverez ni monsieur, ni madame, ni même le général, qui est le bon Dieu sait où !

Tout ceci s'était passé en bien peu d'instants, car les petits officiers, les employés rabougris et les vieux fous qui avaient fait dessein de donner charivari à l'artiste, au poltron, hurlaient encore dans la rue des Francs- Bourgeois.

Pas n'est besoin de dire que c'était cette troupe aimable que Louise avait rencontrée au coin de la place Royale, et qu'elle ne s'était pas trompée en croyantreconnaître la basse-taille de Roussel.

Roussel avait mis généreusement sa cuisine au pillage en faveur de ses gais amis, il brandissait lui-même un énorme chaudron, tandis que l'effrayant Descharmilles portait en bandoulière l'ancienne guitare de madame Dubreuil.

La fête promettait d'être complète. Comme on avait du temps devant soi, Descharmilles proposa d'aller réveiller le chimiste Balourmel et i'ex-panaché Poîydore, qui demeuraient dans le même quartier; la troupe ne demandait pas mieux; le tapage est comme le galon : quand on en prend une fois, on n'en saurait trop prendre.

Roussel ouvrit la marche en lançant de sa main foudroyante le fameux refrain :

— (( Il se battra! il ne se battra pas ! »

Et la rue des Francs -Bourgeois tout entière fut éveillée par le charivari le plus grinçant que jamais citadin du Marais, marié en troisièmes noces, eût entendu dans ses cauchemars.

Balourmel fit la sourde oreille, parce qu'il pensa que peut-être on allait lui reparler de ses trois livres dix sous ; Fex-panaché Poîydore, au contraire, qui suivait la recette de dame Lorença Sephora, l'amante malheureuse de Gil-Blas, et qui reposait entre deux longes de veau pour

garder sa fraîcheur, Polydore, naturellement espiègle, n'hésita pas à se lever et voulut bien se charger de la partie de lèche-frite.

— A l'assaut ! cria Roussel d'une voix qui fit trembler les vitres du quartier; puisque demain je dois risquer ma vie, faisons du moins une bonne farce cette nuit î

Involontairement il comparait le froid courage qu'i[ montraità la veille de son terrible combat contre l'inconnu dont le nom devait rester éternellement un mystère, avec Tinsouciance historique de Napoléon au bivouac d'Austerlitz.

Il y avait à peine dix minutes que Simon avait quitté son hôtel sur les pas de Louise, lorsqu'un vieillard à moustaches blanches se présenta chez le concierge et demanda M. Edouard.

Le concierge, qui n'était pas encore prévenu, le laissa monter.

Le vieillard portait le costume bourgeois, mais il était bien facile de reconnaître en lui un militaire.

Il regarda tout autour de lui dans la chambre d'entrée et prononça le nom de Simon à haute voix.

Personne, bien entendu, ne répondit.

— Le malheureux!... murmura le vieillard, dont les traits mâles exprimaient une tristesse sévère, il faut pourtant que je le voie !... Peut-être en tendra- t-il encore la voix de l'honneur...

— - Mais peut-on changer ainsi, grand Dieu! s'interrompit-il, lui qui était le brave des braves I

— Corbleu!... s'écria-t-il tout à coup avec une colère concentrée, il ne m'échappera pas, et il se battra bon gré mal gré.

Il appela encore.

— Simon!... monsieur Edouard ! corbleu! si vous aimez mieux votye nom nouveau !

Puis, comme on ne répondait pas davantage, il ouvrit la porte delà seconde chambre.

Ses sourcils se froncèrent rudement.

— Oh ! oh!... fît-il avec un geste d'énergique réprobation, les commodes ouvertes, les effets enlevés... départ nocturne... une déroute...

Il passa la main sur son front.

— Ah çà! c'est donc bien vrai! reprit-il en laissant tomber sa tête sur sa poitrine ; je ne voulais pas le croire, moi : Simon est devenu lâche !... lâche à fuir avec un soufflet sur la joue!

— Edouard! Edouard! cria en ce moment la voix de Louise dans la pièce voisine.

Le général tressaillit et sa main chercha machinalement son épée.

Il soupçonna une infamie de plus.

— Je n'ai trouvé personne, poursuivit la jeune fille qui ouvrit la porte et entra.

A la vue du vieillard, elle poussa un grand cri de joie.

— Que Dieu soit loué! dit-elle... le général !... Nous sommes sauvés !

Elle courut à lui, tenant à la main la lettre d'Edouard.

— Lisez, bon ami, lisez !... ajouta -t-elîe.

Mais le générai n'était guère en train de répondre à ses caresses.

— Que venez-vous faire ici? lui demanda-t-il brusquement.

— Lisez, répéta Louise... Je vous dis de lire bien vite! Après, je vous expliquerai...

Et comme le général gardait ses bras croisés sur sa poitrine, elle ajouta en frappant du pied avec colère :

— Oh ! mais lisez donc, monsieur!

Le général prit enfin la lettre. Au premier regard qu'il y jeta, ses bras tombèrent et il recula de plusieurs pas.

— De Simon ! murmura-t-il.

Et il se prit à lire avidement.

A mesure qu'il lisait, la sueur coulait de son front, et ses deux mains tremblaient.

— Je brisai mon épée encore teinte de son sang,

prononçat-il tout haut en achevant la lettre ; en présence de Dieu et de mon père mort, je fis serment de ne plus toucher une arme !...

Le général s'appuya sur Louise qui le regardait avidement.

— Eh bien! dit-elle, eh bien!... vous voyez si Edouard est un lâche ?

— Un lâche !... répéta Gontault, qui se releva de toute sa hauteur ; qui a dit cela?

Il y avait de l'égarement dans son regard.

— Oh! le pauvre enfant!... le pauvre enfant!... je croyais que mes yeux n'avaient plus de larmes... Lui, si brillant, si indomptable!... Pendant neuf années tout entières, les insultes, les mépris!... oh! mon pauvre Simon !

Louise, qui s'était éloignée , l'interrogeait toujours d'un regard inquiet.

Le général reprit la lettre.

— Et il paraît que ce Peyran savait tout cela! murmura-t-il en froissant le papier avec fureur, le coquin l'insultait à coup sûr !... Ah ! mort de ma vie! quel châtiment donner à cet infâme?

— Bon ami, demanda Louise timidement, est-ce contre Edouard que vous êtes en colère?

Le général sembla s'éveiller d'un rêve.

— Approche ici, dit-il d'un ton brusque. La jeune fille obéit en tremblant.

— Tu l'aimes, n'est-ce pas? reprit Gontauli.

— Général... répondit Louise, qui baissa les yeux, mais que son embarras ne faisait point capable de mentir, oui, je l'aime.

Gontault l'enleva dans ses bras comme une plume.

— Bien ! bien ! bien !... s'écria-t-il par trois fois ; de nous tous, ma fille, il n'y a que toi de bonne! Tuas raison de l'aimer; tu as eu raison de ne pas douter de lui!

Ses yeux se levèrent au ciel involontairement tandis qu'il pensait :

Providence extraordinaire!... cette union rêvée depuis si longtemps !...

Le général ne s'était pas expliqué très-catégoriquement vis-à-vis de Louise; mais elle le voyait ému, elle était heureuse.

— Bon ami, dit-elle, vous parlerez pour nous à mon père, n'est-ce pas! mais où donc avez-vous mis Edouard ?

— Simon! s'écria le général à qui la mémoire revenait. Il n'était déjà plus ici quand je suis arrivé.

Le regard effrayé de Louise fit le tour de la chambre. Elle aperçut le billet ouvert sur la tablette du secrétaire et se précipita pour le saisir.

— Parti!... murmura-t-elle avec accablement, tandis que le papier s'échappait de ses mains. Edouard est parti !... Edouard me dit adieu, adieu pour toujours!...

Le charivari.

Le général ramassa le billet qui s'était échappé des mains de Louise ; il voulut lire, mais ses mains trem-

blaient et ses yeux éblouis trompaient son impatience.

Il ne pouvait déchiffrer une seule ligne.

— Eh bien ! murmura- 1 — il tout éperdu, mais tâchant encore de faire bonne contenance, nous allons courir... nous allons le retrouver !

Louise s'était affaissée sur un siège.

— Il n'est plus temps! dit-elle à travers ses larmes. Oh ! ses mesures ont été bien prises ! il cache le but de son voyage... il quitte la France et ne veut pas que je le suive !

Le général parcourait la chambre h grands pas; la colère venait comme toujours à la traverse de son émotion.

— De par tous les diables! grondait-il, on ne se presse pas comme cela!... Ne pouvait-il pas attendre une demi-heure ?

Puis il fermait les poings et ajoutait entre ses dents :

— Ce coquin de Peyran !

S'il avait tenu Peyran, Peyran aurait passé un mauvais quart d'heure.

Il traversa tout à coup la chambre en droite ligne et vint se planter devant Louise.

— Mais parle donc, toi! s'écria-t-il avec emportement ; ne peux-tu pas me dire comment je retrouverai mon enfant, mon pauvre cher Simon ?

Louise stupéfaite ouvrit de grands yeux; elle essuya les larmes qui voilaient son regard.

— Entends- tu?... entends-tu? répétait le général.

— Votre enfant?... murmura Louise.

— Eh! oui, mon enfant, répliqua Gontault qui avait des pleurs dans la voix, mon enfant bien-aimé!... Personne ne veut donc me deviner... C'était pour moi qu'il

LE CAPITAINE SIUOX 187

mourait à petit feu, le pauvre Simon. C'était moi, c'était moi qu'il croyait avoir tué !

Louise se leva toute droite.

Oh!... fit-elle d'une voixrauque, c'était vous!..=

Puis ses sanglots éclatèrent et elle retomba en disant:

— Le bonheur était là... et Dieu n'a pas voulu!... Edouard est parti) parti pour toujours !

On entendit dans l'escalier le plus retentissant de tous les éclats de rire, tandis qu'un étrange tapage commençait à se faire au loin dans la rueBoucherat.

Une voix de femme émue et irritée coupa le gros éclat de rire.

— Madame Dubreuil ! murmura Gontault qui dressa l'oreille.

L'éclat de rire reprit de plus belle et l'on distingua le pas éléphantin de Roussel qui faisait crier le plancher de la chambre voisine.

— Ah! ah! ah!... disait-il parmi sa gaieté convulsive. Il se battra! il ne se battra pas !... Moi, je me souviens de mon ancien état et je monte le premier à l'assaut... Quant à mademoiselle Roussel, ma sœur, je vous prie de montrer plus de calme... Il y a des familles où l'honneur est tellement héréditaire que... Bref, ne me rompez plus les oreilles !

Il se prit h marquer le pas en mesure en répétant sur l'air connu :

— Il se battra !... il ne se battra pas !

Le général ne se doutait pas le moins du monde du vrai motif de la présence de Roussel ; il croyait que le fournisseur venait chercher sa tille : cela d'autant mieux que Mme Dubreuil l'accompagnait.

Mme Dubreuil avait été réveillée par le pillage de la cuisine ; elle connaissait son respectable beau-frère sur le bout du doigt; sans deviner au pied de la lettre ce qui allait se passer, elle eut une vague appréhension et s'habilla doucement.

Quand le cortège des charivariseurs sortit de l'hôtel, Mme Dubreuil en fit autant.

C'était une femme de tête et qui allait volontiers de l'avant, surtout quand il s'agissait de donner sur les doigts au papa Roussel.

Mme Dubreuil avait une vocation prononcée pour ce genre d'exercice.

Klle suivit un instant la troupe folle, et pour employer l'énergique expression du fournisseur lui-même, elle mit le grappin sur Roussel au moment où le cortège rentrait dans la rue Saint-Louis.

Roussel fut un peu déconcerté, mais il fit contre fortune bon cœur et s'écria :

— Plus on est de fous, plus on rit !... Si vous voulez, Mme Dubreuil, on va vous donner une guitare et vous serez des nôtres ?

Mme Dubreuil avait désormais tout deviné.

Elle entraîna Roussel en avant du cortège qui flânait en braillant; et le poussa bon gré mai gré vers la rue Boucherat.

Roussel chantait; Mme Dubreuil se creusait la tête pour trouver ux\ moyen d'arrêter le scandale.

Un fiacre les croisa vers le milieu de la rue Saint- Louis.

Tout aussitôt une grande clameur s'éleva parmi la cohue qui les suivait, et Mme Dubreuil vit qu'on entourait le fiacre.

Roussel se démena comme un diable pour retourner sur ses pas.

— C'est lui; c'est lui!... s'écria— t-il/milie cartouches ! ma sœur, vous me volez le meilleur de l'aventure.

Mais force resta à Mme Dubreuil qui parvint à faire entrer son beau-frère dans l'hôtel où demeurait Simqji.

Ils montèrent l'escalier sans trouver à qui parler, et pénétrèrent dans la première chambre.

Roussel, plein de punch jusqu'au gosier, voyant une porte fermée, prit son élan malgré Mme Dubreuil qui cherchait à le retenir, et l'ouvrit d'un maître coup de pied.

Il ne vit d'abord que Louise et recula d'un pas. — Oh! oh!... fit-il avec un certain étonnement, voici du nouveau, par exemple!

Mais il reconut Gontault qui était debout au milieu de la chambre, et toute sa sérénité lui revint.

— Comme vous voyez, ma sœur, dit-il avec un accent de triomphe, notre excellent ami estlà, près de ma fille... Je ne sais pas pourquoi ils y sont, mais les convenances se trouvent au grand complet... Telle est mon opinion.

Il fit une lourde pirouette et se mit à s'éventer avec son foulard.

— Gai ! gai! gai!... cria-t-il, nousallons batifoler! Ah! ah! ah ! il se battra ! il ne se battra pas !... mais vous n'y comprenez goutte, général, il faut que je vous raconte la chose...

— Mon frère... interrompit Mmc Dubreuil qui avait couru à Louise, ne riez pas : vous me feriez perdre la tête!... Pauvre jeune homme !

Figurez-vous, général, ajouta-t-elle en se tournant vers Gontault, une infamie lâche et froide !

— Ah! ma sœur, s'écria Roussel, vous m'ôtez le pain de la bouche... Laissez-moi, je vous prie, raconter l'aventure... Cela convient mieux à un ancien milit... à un homme, se reprit-il en évitant de regarder Gontault.

Mille cartouches ! ce sont des affaires d'honneur, et vous n'entendez rien à cela, vous autres femmes !

A ce mot, Louise devint tout oreilles. Elle se rapp^Dcha.

Le général se disait :

— Quand je devrais mettre sur pied tous les courriers du ministère de la guerre, tous les soldats et tous les gendarmes, je le retrouverai !

— Figurez-vous, reprit Roussel, qui s'interrompit pour rire encore en tenant son gros ventre, figurez-vous... mais tenez !... vous les entendez, est-ce assez cocasse !

Mme Dubreuil fit un geste de colère et de pitié.

Le tapage approchait et la rue Boucherat, d'ordinaire si tranquille à cette heure, s'emplissait de tumulte.

C'était un vrai charivari classique, un charivari de l'empire, un charivari du Marais, presque un charivari de province !

Clés forées, casseroles, chaudrons, pincettes, guitares grinçaient et criaient, tandis que le chœur des exécutants fauxbourdonnait en mesure l'éternel :

« Il se battra, il ne se battra pas ! »

La joie de Roussel atteignait au délire.

— Je crois pouvoir me vanter, balbutiait-il quand son rire épileptique lui permettait de parler, je crois pouvoir me vanter de posséder une mémoire excessivement locale... Eh bien, je ne me souviens pas de m'être jamais tant diverti !

Il reprenait son sérieux pour s'admirer lui-même de la meilleure foi du monde et ajoutait d'une voix dramatique :

— Tout cela à la veille d'un combat à outrance !... Ce sont précisément ces détails-là qu'il faudrait faire connaître au public!...

Le général, dans sa préoccupation, n'établissait aucun lien entre cette équipée grotesque et l'absence de Simon.

Tout ce qu'il avait d'intelligence était employé à combiner ses moyens de recherche.

Au contraire, ces bruits divers et ces huées frappaient Louise au cœur.

Bien qu'elle crût Edouard parti depuis longtemps déjà, quelque chose lui disait que ces outrages étaient à son adresse.

Elle en était à bénir le départ du capitaine, qui du moins le mettait à l'abri de ces nouvelles souffrances.

Le général se leva tout à coup.

— Je l'aurai mort ou vif!... prononea-t-il, se parlant à lui-même.

Il fit un pas vers la porte; MmeDubreuil se mit au-devant de lui et l'arrêta.

— Général ! dit-elle avec une émotion qui aurait dû être pour lui un trait de lumière, restez, je vous en supplie, pour empêcher une scène barbare!

— Ta , ta, ta, ta ! fit Roussel, voilà bien des embarras !

— Ils ont arrêté la voiture... reprit Mme Dubreuil, ils ont...

A son tour, Louise se leva toute pâle.

— Ma chère dame, dit brusquement le général, pardonnez-moi si je ne vous écoute pas comme je le dois... Il s'agit en ce moment du bonheur de tous ceux que j'aime.

Il cherchait à se dégager.

Roussel disait :

— Laissez-le donc partir, ma sœur... Le général sait fort bien ce qu'il a à faire.

— Mille baïonnettes!... ajoutait-il à part lui, s'il reste là, nous ne nous amuserons pas... C'est un vrai troublefête !

Le charivari était sous les fenêtres de l'hôtel dont la porte cochère s'ouvrit avec bruit.

Mme Dubreuil ne voulait pas fâcher le général. Louise

se joignit à elle, et Gontault sentit sur sa main la main froide de la j^une fille.

— Ne voyez-vous pas qu'ils viennent!... murmura Louise d'une voix tremblante.

Gontault la regarda; il commençait à comprendre, mais c'était comme malgré lui.

— Ici ! prononea-t-il en prêtant l'oreille au bruit du dehors. Pourquoi ici?

•—Eh pardieu! s'écria Roussel, parce qu'il filait en poste et qu'on le ramène à son domicile!

— Simon?.., dit le général en écartant les deux femmes d'un geste violent. Parlez-vous de Simon?...

Louise collait son oreille à la porte derrière laquelle les cris éclataient.

— Je parle de l'homme au soufflet, répondit M. Roussel.

Gontault ne fit qu'un bond jusqu'à la porte qu'il ouvrit.

— Allons!... se dit le fournisseur désolé, il va nous gâter tout cela avec ses grands airs et ses grandes phrases !

Quand le général ouvrit la porte, la chambre voisine était déjà pleine.

Pcyran marchait le premier; Simon venait ensuite traîné par une demi-douzaine de commis en goguette, qui s'acharnaient après lui d'autant mieux que désormais ils étaient bien surs de n'être point châtiés.

— Il se battra!... disaient les uns.

Il y avait sur le visage de Simon une expression de détresse que la plume ne peut pas rendre.

— Messieurs, prononça-t-il d'une voix brisée, je ne me battrai pas!

— Il ne se battra pas!... répéta aussitôt le chœur.

Le gai Roussel commençait à se sangler- le ventre.

Mme Dubreuil soutenait Louise entre ses bras, et Peyran, qui se trouvait face à face avec le général, restait là sans mouvement et sans voix, comme s'il eût aperçu la tète de Méduse.

Le général leva le bras ; Peyran courba l'échiné.

Le général le saisit par la peau du cou et le jeta de côté comme un chien.

Entre lui et les nouveaux arrivants, il n'y avait que Peyran.

Ceux-ci le regardèrent et s'arrêtèrent.

Simon poussa un grand cri.

— Moi, je vous dis qu'il se battra ! prononça Gontault, dont la voix éclata comme un tonnerre.

Simon, que ses persécuteurs avaient lâché, était là, chancelant et tremblant comme un homme qui n'en croit pas le témoignage de ses yeux*

Il franchit les trois ou quatre pas qui le séparaient du général et vint se mettre devait lui, abêti et comme écrasé par son émotion indicible.

Il regardait. L'n sourire d'enfant était à sa lèvre, sa bouche ouverte remuait, mais il n'avait point de voix.

Gontault, qui faisait tout ce qu'il pouvait pour retenir ses larmes, ouvrit ses bras, et Simon laissa tomber sa tète sur son sein.

— Que diable veut dire tout cela ?... pensait Roussel' je ne m'amuse plus !

Quelqu'un qui s'amusait bien moins encore, c'était le malheureux Peyran ; il frottait dans un coin sa nuque meurtrie, et cherchait pour s'esquiver un passage qu'il ne trouvait pas.

— Mon père!.,, murmurait Simon, affolé par ce bonheur soudain ; je ne rêve pas... mon père !... mon père !

— Son père !... répétaient les charivariseurs inquiets; le général baron Reppen, son père !

Louise pleurait, bien heureuse, dans les bras de sa seconde mère.

Tout à coup, Simon se redressa de son haut. Sans dire une parole, il se dégagea de l'étreinte du général, traversa la chambre et arracha d'un seul coup le voile noir pendu auprès du crucifix. L'étoffe déchirée tomba.

On vit l'uniforme de capitaine de dragons, les épaulettes et le sabre.

Simon prit le sabre et le baisa passionnément comme un vieil ami retrouvé.

Gontault le regardait faire en souriant.

— Un beau jour! s'écria-t-il avec une gaieté qui fit frémir Peyran depuis la plante de ses pieds jusqu'à la racine de ses cheveux, je t'ai promis qu'à l'occasion jeté servirais de témoin... T'en souviens-tu, Simon?

— Je m'en souvieûs, mon père, répondit le jeune capitaine qui revenait le sabre à la main au milieu de la chambre.

Et si vous saviez comme il était changé !... Si vous saviez quel rayonnement fier le bonheur donnait à sa beauté !... Louise le regardait et se disait : Je ne l'avais jamais vu.

— Allons, reprit Gontault, te voilà, mon capitaine ; je te reconnais... Tu vas t'en donner pour neuf années d'abstinence !...

— Mesdames, ajouta-t-il en changeant de ton, je vous prie de vous retirer... Messieurs, ayez la bonté de faire le cercle... Ceux que je vois là-bas au fond, et qui portent l'uniforme, prêteront leurs épées... A cette condition, je consens à oublier leurs visages.

Les officiers, qui cherchaient à se faire petits au fond de la chambre, passèrent une couple d'épées.

Peyran avait mesuré la hauteur de la fenêtre, mais les * commis en goguette s'étaient retournés contre lui et Tavaient retenu par ses vêtements.

— Ecoutez!... balbutia-t-il, s'il faut faire des excuses...

— Fi donc !... gronda Roussel en relevant sa moustache ; ce mot n'est pas français.

Les commis murmurèrent, et Descharmilles ne fut pas content.

Le général s'avança vers Peyran en tenant une épée par la pointe.

— Pas d'excuses !... dit-il.

Et Roussel ajouta de ce ton que l'on prend pour faire avaler les médecines aux enfants :

— - Allons, monsieur Peyran de la Réole, un peu de courage!... Que diable! vous verrez, moi, demain, comme je mènerai mon homme !

Les dents du misérable Peyran claquaient, et ses mains restaient collées à son flanc.

Simon prit le bras du général.

— Dieu nous a donné un grand bonheur aujourd'hui , mon père, dit-il ; et cet homme vous a mis à même de juger par quel terrible martyre j'expiais mon crimed'un jour.

— Est-cepue tu voudrais lui pardonner, par hasard? s'écria Gontault qui fronça le sourcil.

— Par exemple !... commença Roussel.

— Oui, mon père, répondit Simon, je lui pardonne.

— C'est bien cela !... s'écria Louise qui vint se mettre au-devant du général.

Celui-ci resta un instant indécis, puis il baissa Pépée et attira Simon contre son cœur.

— Brave enfant!... murmura-t-il, brave et cher enfant!

Il posa la main sur l'épaule de Peyran qui tomba de lui-même sur ses deux genoux.

— Toi, demande pardon, ordonna-t-il.

— Je demande pardon... murmura Peyran.

Gontault le toucha du plat de l'épée et lui montra la

porte.

— Hors d'ici!... acheva-t-il.

Peyran se releva et sortit, la tête basse, à travers les rangs des charivariseurs convertis.

Chacun s'éloignait de lui comme on eût fait d'un rep tile.

Roussel parlait de le faire passer par les verges.

— Et maintenant, à la face de tous, dit Simon en parcourant du regard les rangs reformés des assistants, je reprends ma croix d'honneur et mon épée ; viennent à présent les outrages !

Tous les regards se baissèrent sous le sien.

Roussel avait fait jusqu'ici de vains efforts pour prendre un rôle important et digne d'un ancien militaire; il jugea que l'oGcasion était enfin venue et s'avança vers les jeunes gens, les mains derrière le dos.

— Mes amis, leur dit-il avec autorité, j'espère que ceci vous servira d'exemple !... Il est dangereux de juger un homme sur les apparences, parce que les apparences sont trompeuses et que dans ces cas-là on est sujet à se méprendre!... Croyez-en un homme qui a parcouru les pays les plus éloignés... Soyez prudents, agissez avec circonspection et vous n'éprouverez jamais le sort de ce malheureux qui vient d'aller cacher sa honte dans l'obscurité des nuits !...

Ayant prononcé ces paroles avec succès, il rajusta dignement l'ombre de son hausse-col et revint vers Je

groupe principal, pendant que l'assistance déconcertée s'éloignait.

Il vit Louise qui avait la tête appuyée sur l'épaule de Simon, tandis que le général unissait leurs mains dans les siennes.

Mme Dubreuil regardait cela d'un air attendri.

— Eh bien ! eh bien !... s'écria Roussel, je ne suis pas ridiculement bégueule; mais les convenances...

— Mon vieil ami, répondit Gontault, c'est une chose arrangée, ils s'épousent, ces deux enfants-là !

— Mais... voulut objecter Roussel.

— Il rentre au service, interrompit le général, et je le prends pour mon aide de camp ; il me semble que la fille d'un ancien militaire...

Roussel s'enfla et mit la main dans son frac.

— C'est juste, répondit-il, mais je voudrais bien avoir l'explication de cette patience du capitaine, qui me semble un peu prolongée.

Le général se pencha vers son oreille.

— On vous contera cela... murmura-t-il , c'est une atî'aire d'honneur.

— A propos d'affaire d'honneur, messieurs et chers amis, dit Roussel en se redressant, mais sans élever la voix et avec cette tranquillité qui est la compagne inséparable du vrai courage ; avant de vous donner mon consentement qui ne tient à rien, car la recherche du capitaine me semble aussi convenable qu'honorable, je dois vous dire que je me rendrai sur le terrain après demain matin.

— Pourquoi faire, grand Dieu? interrompit Mme Dubreuil en riant.

Louise n'eut pas le temps de lui fermer la bouche.

Le général et le capitaine écoutaient avec une gravité superbe.

— Ma sœur, répondit Roussel dont la voix eut une douce expression de mélancolie, pour soutenir l'honneur de mon nom, pour continuer les traditions de ma longue et toujours pure existence... pour prendre la vie de l'homme qui m'a outragé ou pour lui donner la mienne.

— Et on ne peut pas concilier cette affaire-là?... demanda le général.

— Si vous acceptez la mission que je vous confie, répondit Roussel, vous commencerez par me faire serment tous les deux de ne tenter aucun effort pour arranger l'affaire... Telle est ma manière de voir!

— Encore serait-il bon, cher monsieur Roussel, dit Simon, que vous nous missiez à même de savoir?...

— Un engagement d'honneur me défend de vous dire le nom de l'inconnu riche et puissant qui doit se mesurer avec moi... Acceptez-vous, refusez-vous ?

La figure pâle et triste de François parut à la porte entrebâillée.

On avait envoyé chercher la voiture, et François venait annoncer que la voiture était là.

Nous ne savons si Gontault et Simon devinèrent quelque chose aux regards désolés que le pauvre François jeta sur eux, mais ils échangèrent un sourire.

— Nous acceptons, cher monsieur Roussel, dirent-ils en même temps.

— Et vous promettez de n'arrêter le combat qu'après le trépas de l'un de nous?... demanda encore Roussel.

François grelottait la fièvre dans l'embrasure de la fenêtre.

LE CAPITAINE SIMOX 199

— Nous le promettons, répondirent Simon et le général.

Roussel l'aperçut en ce moment, et les belles couleurs de ses joues disparurent.

Il lui fit un signe impérieux. François se dissimula dans l'ombre de la porte.

— Encore un mot, dit Roussel avec embarras; avezvous remarqué chez moi un valet de chambre du nom de François?

Les deux témoins de la prochaine affaire d'honneur ouvraient la bouche pour répondre affirmativement, lorsque François, profitant du moment où Roussel avait le dos tourné., avança la moitié de son torse dans la chambre et joignit ses deux mains suppliantes :

— Vous ne m'avez jamais vu!,., murmura-t-il ; je vous en prie, mes bons messieurs !....

— Hein !.. fit Roussel en se retournant. François s'était déjà replongé dans l'obscurité.

— Nous ne l'avons jamais vu , répliquèrent les deux témoins, qui avaient désormais grand'peine à garder leur sérieux.

-— La question que je viens de vous faire, dit Roussel en cachant sa joie, n'a aucune espèce d'importance... Je ne sais pas où j'avais la tête quand je vous ai demandé cela...

Telle était la rouerie de ce fournisseur.

Il se recueillit et prit une pose remarquable :

— Je donne mon consentement formel, dit-il. Enfants , soyez heureux... souvenez-vous que le

mari doit protection à sa femme, et que la femme doit obéissance à son mari... Quand vous aurez des enfants, élevez- les avec soin et propreté... Et si jamais quelqu'un d'entre eux menaçait de s'écarter de la voix de l'honneur, racontez-lui, avec détails, l'histoire de son grand'père Roussel.

Après cette allocution, courte mais bien sentie, il versa une larme d'attendrissement et joignit les mains des deux futurs époux.

Le surlendemain soir, il y eut encore une fête dans le charmant hôtel du fournisseur.

Cette fois, aucun événement fâcheux ne vint troubler la joie générale. C'était le bal donné à l'occasion des fiançailles de Louise, la perle du Marais, et du beau capitaine Simon.

Peyran était déjà oublié, mais la partie mâle et guerrière de la réunion n'était point à court d'anecdotes batailleuses.

Le matin même, il y avait eu en effet une terrible rencontre entre Roussel, l'amphitryon, et un inconnu que l'on disait riche et puissant, mais dont le nom devait rester un mystère.

Le général baron Reppen et le capitaine Simon avaient servi de témoins à Roussel; les seconds de l'inconnu étaient deux officiers généraux polonais.

Roussel et son adversaire s'étaient chargés avec une telle furie, qu'on n'avait jamais rien vu de pareil. Après une lutte aussi longue qu'acharnée, les témoins, saisis d'horreur, avaient dû s'interposer.

Roussel allait de groupe en groupe, les mains au dos, le coin de foulard rouge à la boutonnière, et souriait modestement à ceux qui le félicitaient.

Le bon François, qui avait ses deux yeux, ses deux bras et vingt-cinq napoléons dans sa poche, allait aussi de groupe en groupe offrant des rafraîchissements sur un plateau.

Quand Roussel et lui se rencontraient, ils se regardaient sans rire.

Le général baron Reppen était assis auprès de Mme Du breuii et suivait des yeux, au travers des quadrilles, .Louise et Simon, qui montraient à tous leur naïf bonheur. Simon semblait avoir retrouvé toute la fière sève de sa jeunesse, Louise était belle comme un ange et l'allégresse mettait une auréole à son front,

— Dieu m'a pardonné, dit le général dont les paupières étaient humides; désormais, devant tous, je pourrai l'appeler ma fille.

L'Iiorame propose.

Le vieux comte d'Ârrhans tenait fort digne élat dans la province de Rouergue.

Il avait servi le roi, durant une vingtaine d'années, bravement et fidèlement, comme il convient à un homme de cœur, et s'était retire, aux approches de la vieillesse, en son beau château d'Arrhans situé à quelques lieues de Millau.

Le comte avait un fils unique, Arthur-Amédée d'Arrhans, à l'éducation duquel il consacra les loisir^ forcés de sa retraite.

En mil sept cent quatre vingt neuf, Arthur était un charmant cavalier de dix-huit ans, beau, brave, aimable, sachant tout ce que doit savoir un gentihomme, et cuirassé contre les délétères influences de cette époque sans nom, par le vieux vêtement de loyauté qui allait si bien à la taille robuste et fière de l'ancienne noblesse française.

Le comte d'Arrhans était loin d'être un misanthrope.

Son château s'ouvrait volontiers à des visiteurs de

choix, et sa table était hospitalière. Néanmoins, son fils et lui menaient une existence assez retirée.

Arthur n'avait point de compagnons de son âge, si ce n'est un jeune garçon, fils d'un bourgeois dont le père était une créature du comte.

Ce jeune garçon se nommait Eustache Lointier.

Le vieux comte l'affectionnait, fort et s'amusait de son entretien.

Eustache, en effet, avait la répartie vive. Celait un adolescent hardi, avisé, plein de résolution et peut-être de ruse.

Au château, il gardait l'humble tenue qui seyait à sa position; mais en fréquentant ses supérieurs, il avait appris les grandes manières et ne se faisait point scrupule d'en user au dehors.

Dans les villes des environs, bea ucou p le prenaien t pour un fils de famille, cela d'autant plus aisément qu'il ressemblait trait pour trait et d'une façon vraiment extraordinaire à son jeune patron Arthur d'Arrhans.

Ceux qui connaissaient ce dernier pour l'avoir aperçu seulement, chevauchant dans les rues ou par les chemins, le confondaient avec Eustache, et Eustache, qui avait beaucoup d'orgueil et peu de délicatesse, se prévalait de cette erreur.

Arthur ne se sentait pas entraîné d'une très-grande sympathie vers Lointier. .

Leur liaison se soutenait par des rapports de chaque jour; elle plaisait du reste au vieux comte qui aimait à revêtir les deux jeunes gens d'habits absolument pareils, et à deviner de loin son fils, malgré l'étonnante similitude qui existait alors entre Eustache et Arthur.

Une autre cause les rapprochait.

Arthur était amoureux.

Oiyà dix-huit ans, lorsqu'on aime, le silence tue.

Il faut, bon gré, mal gré, s'épancher.

Un confident est un meuble de nécessité première.

Quand on ne peut choisir, on prend le premier venu, et nous ne croyons pas trop dire en affirmant que, plutôt que de se taire, un jouvenceau bien épris arrêterait par le bras son ennemi mortel.

Arthur, au reste, avait placé sa tendresse en bon lieu.

Il aimait sa cousine, M1Ie Marthe de la Veyre, fille d'Honoré Montei, marquis de la Verre; proche parent et ancien frère d'armes de M. d'Arrhans.

Le marquis, durant la belle saison, habitait ses terres en Languedoc ; mais il passait l'hiver à Millau,

Arthur et Marthe se voyaient alors fréquemment avec toute la liberté qu'autorisait le cousinage et la vieille amitié de leurs pères.

Au premier abord, il semble que nos deux jeunes gens, certains ou à peu près de l'agrément de leurs parents, pourraient s'aimer au grand jour, bâtira haute voix ces ravissants châteaux où les amoureux dépensent tant d'imagination et de fraîche poésie ; mais à mieux réfléchir, on doit reconnaître que c'eût été là une démarche déplorable et contraire à tous les usages.

Le mystère a des charmes qui ne se peuvent point définir, mais auxquels chacun se laisse prendre.

Plusieurs poètes de l'empire l'ont dit en vers assez mauvais :1e mystère est l'assaisonnement de l'amour.

Cette métaphore culinaire fait grand honneur aux bardes impériaux, membres de l'Académie, et contemporains de Carême, qui sont d'ailleurs sujets, comme chacun sait, à ces bonheurs de style qu'on ignorait au dix-septième siècle.

Donc, Arthur assaisonnait son amour d'une trèsgrande quantité de mystères, ce qui lui donnait occasion d'utiliser son confident Eustache Lointier.

Quant à Marthe, elle aimait son cousin sans trop

savoir, et n'avait point à coup sûr d'arrière-pensée académique.

C'était une de ces charmantes filles de notre France, dont la beauté est une sorte d'électisme,. un choix entre les perfections des diverses races.

Elle avait les cheveux blonds des nobles Gauloises, et cette riche élasticité de mouvements qui devait distinguer les vierges guerrières des forêts germaniques, mais elle avait l'œil noir et velouté d'une Italienne, le nez ciselé, la bouche arquée d'une Provençale, et, pour couronner et fondre en même temps ce mélange, elle avait le fin et discret sourire, suprême cachet que Latour savait mettre aux lèvres de nos princesses, et dont, aujourd'hui, les peintres en quête de cette beauté royale qui semble perdue ou exilée, trouveraient encore un noble et gracieux modèle, loin, bien loin des Tuileries.

Marthe était simple et bonne autant que belle.

Bien qu elle n'eût pas été entièrement privée des soins maternels, elle n'avait point reçu ces enseignements patients, incessants et de toutes les minutes qu'une mère seule peut continuer sans se lasser ni se rendre à charge.

Mme la marquise de la Yeyre, fort jeune encore et renommée pour sa beauté, tenait une charge à la cour, auprès de la personne de la reine.

Les langues méchantes prétendaient qu'il n'existait point une parfaite intelligence entre la marquise et son mari.

On parlait d'incompatibilité d'humeur et d'anciennes querelles, qui avaient troublé les premières années d'une union où l'âge des deux époux offrait une large disproportion.

La médisance s'arrêtait là.

On savait que la belle marquise était d'une vertu sévère, et la chronique n'accusait que son caractère ab-

solu et les façons hautaines qu'elle apportait dans les discussions conjugales.

Marthe était restée toujours auprès de son père.

Sur une nature ordinaire, l'absence de l'influence maternelle se serait fait tristement sentir et eût laissé d'ineffaçables traces.

Chez Marthe, l'isolement des premières années n'avait eu d'autre résultat que de jeter une nuance de mélancolie sur la gaieté native de son caractère.

Sa vivacité, peut-être trop grande, en avait été comprimée et refoulée jusqu'à devenir douceur angélique.

Loin de nous la pensée d'avancer que l'éloignement de sa mère avait pu la faire meilleure; mais qui ne sait que chez notre pauvre humanité les effets ne sont point solidaires des causes et que le mal peut engendrer le bien, comme le. bien, hélas î produire le mal.

Quoi qu'il en soit, Marthe ne ressemblait point à ces jeunes filles dont une main d'homme a balancé le berceau: toute mère aurait pu être orgueilleuse d'avoir guidé sa jeunesse, et le seul défaut qu'on pût lui reprocher ne provenait, certes, point de son éducation presque virile : sa douceur dégénérait parfois en mollesse, et sa flexible volonté ployait aisément au premier effort du commandement ou de la prière.

Éloignés, comme nous Favons dit , M. et Mme de la Veyre gardaient entre eux d'excellents rapports.

Tous les ans, durant la belle saison, la marquise venait visiter son mari et passait un mois dans ses terres du Languedoc.

Chaque fois qu'elle revoyait ainsi Marthe après une année d'absence, elle constatait avec une véritable joie les progrès de sa fille.

Elle était si heureuse de l'embrasser, qu'elle éprouvait une sorte de plaisir au baise-mains de son mari.

Au demeurant, c'était une femme fort distinguée et le marquis était bien la perle des hommes.

S'ils ne pouvaient s'entendre, c'est que, sans doute, la fatalité s'en mêlait.

Au bout de huit jours régulièrement, un sujet de discussion sargissait. C'était d'abord, des deux côtés, une mesure parlaite, une courtoisie irréprochable ; puis le casus belli s'envenimait.

Au bout d'un mois, la marquise montait en sa chaise, déterminée à ne plus revenir.

Mais elle revenait parce que Marthe l'appelait de loin comme un aimant au pouvoir duquel on ne peut point se soustraire.

Souvent Mme de la Veyre avait sollicité la permission d'emmener sa fille avec elle, de lui faire connaître la cour et de compléter ainsi l'éducation qui convient à une fille de qualité.

Le marquis s'y était refusé constamment.

Nous ne saurions point assigner à ce refus de cause bien logique, car la cour de Louis XVI avait des mœurs qu'un pèrer ne pouvait craindre; mais lorsque la marquise proposait quelque chose, le marquis disait non à tout hasard.

Il y a, comme cela, des ménages où chacun des conjoints, pris séparément, est une respectable personne, et qui forment un tout aussi maussade que certains gouvernements constitutionnels.

Marthe restait donc en province-, à la grande joie d'Arthur, qui ne voyait jamais revenir le printemps sans trembler, tant il craignait que Mne de la Veyre ne réussît enfin à persuader son mari.

Il va sans dire que, malgré le mystère dont Arthur entourait naïvement ses démarches, le comte d'Arrhans et le marquis de la Veyre étaient parfaitement au fait de l'inclination mutuelle de leurs enfants.

C'était pour eux un coup de fortune, car leur intention avait toujours été de les unir.

Tous deux avaient de grands biens ; leurs écussons, qui avaient traversé sans tache presque tous les siècles de la monarchie, brillaient d'un éclat riva!, et s'écartelaient l'un de l'autre par suite de nombreuses et fréquentes alliances.

En un mot, sous quelque jour qu'on le voulût envisager, ce mariage devait satisfaire les deux parties.

On a vu souvent de ces mariages ne point arriver aisément à bonne fin.

Un matin, le comte d'Arrhans monta à cheval et s'en vint à la ville de Millau pour rendre visité à son vieil ami.

Lorsqu'il fut introduit à l'hôtel de la Veyre, la matinée n'était point encore avancée, et pourtant, en traversant l'antichambre, dont les fenêtres donnaient sur le jardin, le vieux comte aperçut son fils Arthur qui se promenait avec Marthe.

— Il s'est levé de bonne heure ï pensa-t-ii en se frottant les mains. Allons! ce sera un couple comme on n'en voit pas tous les jours.

Le marquis, que d'anciennes blessures retenaient six mois de l'année sur sa chaise longue, se leva du mieux qu'il put à l'approche de son vieux frère d'armes, et, suivant leur habitude, ils échangèrent une cordiale accolade.

— Mon ami, dit le comte, lorsqu'il eut pris un siège, je vais sur ma soixante-quatrième année.

— Vous n'avez guère que trois ans de plus que moi, répondit le marquis avec un soupir; cela me vieillit... Pourquoi me faites-vous cette déclaration solennelle?

— C'est que, mon ami, lorsqu'on bâtit des projets à notre âge, il faut se hâter de les exécuter.

— Ceci me paraît incontestable, et vous parlez comme un livre» mon cousin, mais...

— Mais vous ne voyez pas où j'en veux venir?... Je vais m'expliquer.

— Permettez, interrompit le marquis en posant sa main sur son vieux compagnon, ce que vous avez à me dire est-il bien pressé?

— Très-pressé.

— Je parle sérieusement.

— Moi aussi.

— C'est que j'ai quelque chose. ..

— Après moi, mon ami, après moi! J'ai le droit de primauté, le droit d'aînesse et je suis chez vous... Dès que je vous aurai déduit au long mon affaire, je vous donnerai audience.

Le marquis se renversa sur sa chaise longue et parut se faire un mérite de sa résignation.

— Je vous écoute, dit-il, et pourtant ce dont je voulais vous entretenir...

— Nous y reviendrons... Yoici ce qui m'amène... Je vais sur ma soixante-quatrième année...

Le marquis s'inclina en réprimant un sourire.

— J'aurais dû me marier plus tôt, poursuivit M. d'Arrhans. C'est véritablement un malheur pour moi de m'être marié si tard... Si j'avais épousé feu madame -la comtesse en mil sept cent quarante-neuf... ou seulement en mil sept cent-cinquante-neuf, Arthur aurait trente ans...

— Ce ne serait pas le compte de Marthe, murmura M. de la Yeyre.

— Il serait homme, il serait colonel pour le moins, il serait marié...

— De grâce, mon cousin, n'aviez-vous que ces choses à me dire?...

— Vous avez raison, mon ami. Ce sont là regrets su-

LA FILLE DE t'ÉMIGRÉ 211

perfïus, et d'ailleurs qui sait si cet étourdi d'Arthur n'aime pas mieux avoir dix-huit ans que la trentaine?... Venons au fait... Comme je vous l'ai peut-être donné à entendre, je vais sur ma soixante-quatrième année. A cet âge l'avenir est court et j'ai peur, c'est la première fois de ma vie, mon ami, j'ai peur de ne pas voir le bonheur de mon fils.

— Quelle idée!

— Voici Marthe qui a seize ans, la petite enchanteresse!... qu'elle est belle, marquis! je viens de la voir de loin dans le jardin...

— Avec Arthur?... savez-vous, comte, qu'il devient un homme superbe !

— Ce sont de beaux et bons enfants ! dit M. d'Arrhans, dont la voix s'attendrit; tenez, mon ami, nous étions convenus de les marier dans deux ans, marions-les tout de suite.

Le marquis frappa ses mains l'une contre l'autre.

— Sommes-nous donc de beaux esprits, s'écria-t-il en riant, pour nous rencontrer si bien ? c'est justement là ce que je voulais vous proposer.

— En vérité?

— En vérité!...

Les deux vieux amis se rapprochèrent et se serrèrent vigoureusement la main.

— Mon ami, dit le comte, je n'ai jamais été si heureux de ma vie.

— Et moi, répondit M. de la Veyre en repoussant sa chaise longue, je me sens tout gaillard ! Je crois que je ferais trois lieues de mon pied.

— A quand la noce ?

— Quand vous voudrez... dans un mois...

— C'est bien long!

— Mettons trois semaines. Je n'en puis rien rabattre.

Il me faut ce temps pour écrire à la marquise et lui demander son consentement.

— C'est juste, dit le comte en soupirant. Je ne sais pourquoi j'aurais voulu que cela se fit demain.

Le marquis sonna son secrétaire, afin de minuter la lettre conjugalement officielle qu'il voulait signifier à Mme de la Veyre.

Le comte prit congé.

Le soir de ce jour, dans le salon du château d'Arrhans, le comte, Arthur et Eustache Lointier se trouvaient réunis. *

Le vieillard avait cet air souriant et railleur des gens qui gardent une heureuse nouvelle et que leur secret étouffe.

Il écoutait à peine les plaisanteries plus ou moins spirituelles à l'aide desquelles Eustache, suivant son habitude, essayait de lui faire sa cour.

— Tu es un bon garçon, Eustache, dit enfin le vieux comte ; as-tu jamais été amoureux?

— Non pas, monsieur, non pas. Je suis trop pauvre.,, mais je connais quelqu'un...

Arthur devint rouge comme un coquelicot. Lointier s'arrêta.

— Tu connais quelqu'un? répéta le comte en jetant sur son fils un malin rega'rd; quelqu'un dont tu deviendrais amoureux volontiers, sans doute?

— Non pas, monsieur, dit encore Eustache, quelqu'un qui se meurt d'amour.

— Ah! bah!... Et comment le nommes-tu, ce quelqu'un ?

— C'est un secret.

— Au moins, me diras-tu le nom de celle qu'il aime?

— Pour cela, oui. C'est Mlle de la Veyre.

Arthur était aux abois, son mystère ne tenait plus qu'à un fil.

— Je le plains, reprit M. d'Arrhans, sans cesser de regarder son fils. Je le plains de tout mon cœur, car Mlle de la Veyre n'est plus libre.

— Qui a pu vous dire cela, mon père? s'écria Arthur,, incapable de se contenir davantage.

— Hein?... fit le vieux comte avec malice. Tu nous écoutais donc ? Je croyais que tu n'étais pas à la conversation... Celui qui m'a dit cela était parfaitement informé; mais n'en parlons plus... Eustache, mon ami, cherche quelque chose qui puisse divertir Arthur. Je vois bien que ce sujet d'entretien n'a point le don de l'intéresser.

Eustache ouvrit la bouche pour protester, mais Arthur lui imposa silence d'un geste suppliant.

Il tenait à son mystère plus que nous ne pourrions le dire.

Quinze jours se passèrent durant lesquels le vieux comte ne se fit point faute de tourmenter son fils.

Nous devons avouer qu'il fit encore autre chose.

Eustache fut chargé dessous main d'acheter à Lodève une magnifique corbeille de noces qu'il apporta au château secrètement et que l'on cacha dans une chambre, tendue de neuf tout exprès pour la circonstance.

Le vieux comte voulait rendre à Arthur la monnaie de son mystère et lui ménager une surprise.

Durant ces quinze jours, il fut le plus heureux des hommes. Il jouissait par avance de la joie des deux jeunes gens et se répétait sur tous les tons :

— Cela fera un couple comme on en voit pas tous les jours!

La lettre écrite à madame la marquise par son mari était une simple mesure de convenance ; son consentement ne pouvait faire l'objet d'un doute.

Néanmoins , les deux vieux compagnons d'armes

avaient résolu d'attendre sa réponse pour notifier leur bonheur aux futurs époux.

Cette réponse, suivant calculs faits en commun et soigneusement éprouvés, devait arriver le seizième jour.

À mesure que cette époque attendue approchait, les entrevues du comte et du marquis devenaient plus intéressantes. Dieu sait que la politique présentait alors de trop nombreux sujets d'entretien : on était à la fin de septembre mil sept cent quatre-vingt-neuf; les événements se pressaient, et cette tourbe aux sanglants appétits que le mouvement révolutionnaire avait jetée tout à coup à la surface inaugurait déjà sa bavarde puissance et laissait pressentir ce qu'il y aurait d'horribles conséquences au bout de ses loquaces et emphatiques prémisses.

Pourtant nos deux amis ne causaient point politique.

Ils n'avaient garde. Paris et le mouvement populaire étaient complètement oubliés.

Plus tard, il serait temps de s'occuper de MM. du tiers et de leur insolence.

L'important maintenant, c'était le mariage, le bonheur prochain de deux enfants aimés.

On tâchait de se représenter leur joie; on réglait d'avance leur vie à venir.

Tout était prévu, concerté, arrangé, pas une épine qui ne fût écartée du sentier qu'ils devaient doucement descendre en commun ; pas une fleur qui manquât à leur couronne : c'était charmant; on regrettait presque de n'avoir que quinze jours pour de si aimables et délicieux projets.

Il est une sorte de courant magnétique qui rayonne du maître aux serviteurs de bonne maison.

Quand celui-ci est gai, ceux-là se réjouissent, sans savoir, sans presque vouloir deviner le motif de leur joie.

Au château d'Arrhans et à l'hôtel de la Veyre, tout le monde était en belle humeur.

Il régnait là comme une atmosphère de fête; chacun espérait vaguement, et pour ainsi dire de confiance.

Marthe et Arthur ne se doutaient de rien ; Lointîer avait gardé le secret du comte; mais ils subissaient à leur insu l'influence du consentement général : ils s'aimaient davantage.

Une seule personne ne partageait point l'allégresse commune, c'était Eustache Lointier.

L'espèce de familiarité que lui permettait le comte, sa liaison avec Arthur et toute cette opulence à laquelle il se frottait sans cesse, lui, pauvre héritier d'un bourgeois indigent, lui avaient mis en tête de jalouses et ambitieuses pensées.

Il n'y avait pas jusqu'à sa ressemblance physique avec Arthur qui n'augmentât son envieux chagrin.

La nature venait en aide aux circonstances, et il mettait au défi son orgueil, qui n'avait garde d'accepter le cartel, de trouver une différence entre lui et Arthur, différence à son désavantage, bien entendu , car il n'était pas éloigné de reconnaître que, sous le rapport de l'intelligence, Arthur n'était qu'un enfant auprès de lui.

Et pourtant c'était Arthur qui, le hasard aidant, et par le seul fait de sa naissance, le dominait, l'étouftait sous la pression d'une supériorité écrasante.

Lointier, en ces instants d'humeur sombre, n'essayait point de se le dissimuler, la position qu'il occupait au château, libérale en apparence, était réellement une sorte de domesticité.

Si Arthur le traitait avec égard, c'était concession pure à la fantaisie du vieux comte, c'était pitié peut-être!...

Si le sort l'eût voulu cependant, il eût si bien porté, lui, Eustache, les noms et titre de gentilhomme ! il eût été si bien à sa place dans les salons dorés du grand

monde, il se fût tenu de si galante et fière façon sous les dentelles, la soie et le velours !...

Mais non, il était pauvre, enfant de roture.

Rien pour lui, tout pour Arthur! pour Arthur qui, sous quelques jours, allait épouser la plus noble, la plus belle, la plus riche héritière du pays, tandis que lui, Eustache, si fantaisie lui prenait d'épouser, courait chance de subir un refus, en s'adressant à la fille de chambre de M1,e Marthe de la Yeyre.

En attendant, il était forcé d'aller, de courir, d'acheter, de choisir, tout cela pour Arthur!

Il détestait Arthur.

En outre, il souffrait cruellement à voir, à toucher sans cesse toutes ces belles et précieuses choses destinées à la belle épousée.

Parfois, il s'introduisait secrètement dans la chambre où le vieux comte avait fait disposer la corbeille de mariage qui contenait des parures d'une valeur très-considérable.

Lointier restait là en extase devant ces diamants et ces perles qui avaient coûté tant d'or.

Il n'était pas bien avancé encore dans la science de la vie, mais il savait qu'en ce monde l'argent est un levier robuste, et il se disait que ces diamants achetés, on pourrait les revendre...

Les quinze jours prirent fin.

Le matin du seizième jour, M. le comte d'Arrhans se leva radieux. Il fit grande toilette et manda son fils dans son appartement.

— Mon ami, dit-il en contenant avec peine son secret qui sollicitait chacun de ses pores pour trouver jour à s'échapper, nous avons à déjeûner, ce malin, monsieur le marquis delà Veyre et sa fille... Comment trGuves-tu M* Marthe, mon ami ?

— Mon père balbutia le pauvre amoureux.

LÀ FILLE DE L'ÉlllGRÉ 217

— Plaît-il?

— Je la trouve...

— Tu fais preuve d'excellent goût, mon ami..., c'est aussi mon avis... va faire ta toilette.

Et l'excellent vieillard se frottait les mains en riant de tout son cœur.

Le rendez-vous était pour dix heures du matin. A neuf heures et demie la table était dressée.

Le père et le fils attendaient.

Au moment où résonnait le timbre de la monumentale pendule qui décorait la haute cheminée du salon, le bruit d'un carrosse se fit entendre sur le sable de l'avenue. Le comte se leva, jeta un regard de satisfaction sur son fils, qui pressentait vaguement quelque événement important/ et s'avança, souriant, vers le seuil du salon pour recevoir ses hôtes.

La porte s'ouvrit.

Le marquis n'était point accompagné de sa fille.

— Pourquoi seul, mon ami? s'écria le comte désappointé.

Le marquis lui prit la main et secoua la tête en silence. Il était pâle; ses traits bouleversés portaient l'empreinte d'une émotion puissante.

— Qu'y a-t-il? au nom deDieu! qu'y a-t-il? demanda M. d'Arrhans effrayé.

— Il y a, répondit le marquis d'une voix grave et triste, que nous avons rêvé trop longtemps, mon cousin ; l'heure du réveil a sonné. — Honte à celui de nous qui garderait encore des pensées de fêtes ou de fiançailles!,.. C'est une épée qu'il faut à votre fils, et non pas un bouquet de bal!

— Je ne vous comprends pas, balbutia le comte.

— Vous allez trop tôt me comprendre... Lisez ceci, mon cousin.

Le marquis tendit à son vieux frère d'armes une lettre ouverte, datée de Paris, le six octobre mil sept cent quatre-vingt-neuf.

Dieu dispose.

La lettre. était de Mme la marquise de la Yeyre.

Le comte pâlit aux premières lignes.

Quand il eut achevé Fépître entière, il la rendit sérieusement au marquis.

Outre Arthur et les deux vieillards, il y avait un quatrième personnage.

Eustache Lointier s'était glissé à la suite de M. de la Yeyre, curieux de voir et d'entendre ce qui allait se passer. Il demeurait immobile dans un angle de la pièce, et feignait de donner son attention entière à un livre qu'il tenait ouvert en sa main.

Tl se fit un long silence.

Les deux vieillards semblaient consternés, ce qui amenait un sourire méchamment railleur à la lèvre d'Eustache Lointier.

Arthur regardait alternativement son père et le père de Marthe. Il pressentait un grand malheur.

La lettre de Mme de la Veyre ne contenait pas un mot qui eût rapport au mariage de sa fille.

Ce n'était point une réponse.

La marquise écrivait sous l'impression récente et terrible des événements des cinq et six octobre.

Elle avait vu la reine bassement outragée jusque dans ses appartements royaux.

Elle avait entendu les hideuses clameurs de la populace, fendue ivre et folle par les harangues demi-burlesques, demi-diaboliques des prédicateurs du Palais- Royal, ce centre néfaste d'où tant de fois le mensonge, la' trahison et l'infamie débordèrent en gerbe sur la France !

Elle avait tremblé, l'infortunée grande dame, en voyant de près la physionomie repoussante et inconnue de ces êtres à face presque humaine que le vieux Paris sait vomir au jour de la colère divine ; les gardes du corps étaient tombés assassinés sous ses yeux; des hommes nobles, bons, braves avaient été massacrés par des créatures sans nom, lâches, viles, de ces créatures auxquelles on jette un écu en leur disant de frapper et qui frappent...

La marquise disait tout cela dans sa lettre.

Elle disait encore, ce que tout cœur honnête se refuse à croire et qui était trop vrai pourtant, qu'il y avait derrière ces bras sanglants et sordides des mains blanches qui payaient le crime; elle disait que la trahison grandissait au sein de la cour, jusque sur les marches du trône, et qu'une bouche princière, dans ces mêmes salons où Monsieur le régent partageait jadis ses loisirs entre ses amitiés d'outre-Manche et les hontes babyloniennes de ses orgies, avait prononcé contre le roi des paroles de mort...

Elle disait enfin que Louis XYI avait besoin de ses serviteurs, que le prince de Condé, son fils, et une partie de la noblesse, avaient passé le Rhin, pour aviser aux moyens de repousser la révolte, et que d'autres, suivant une voie contraire, se pressaient autour du trône chancelant afin de le soutenir ou de s'ensevelir sous ses débris.

Il y avait à choisir entre ces deux routes opposées.

Le comte, au bout de quelques minutes qu'il avait employées à réfléchir, prit la main de son fils :

— Arthur, dit-il d'une voix lente et tristement accentuée, ce jour devait être pour vous un jour de bonheur. Nous avions deviné votre amour et Marthe allait devenir votre femme..,

— Est-il possible ! s'écria le jeune homme; Marthe!...

— Faites préparer deux chevaux, mon fils, poursuivit le vieux comte : armez-vous, et gardez vos pensers d'amour pour un temps meilleur. Nous allons partir ce soir et gagner l'Allemagne , où le service de Sa Majesté réclame notre épée.

— Aujourd'hui, mon père?

— Dans quelques heures.

— Abandonner Marthe!

— Vous êtes gentilhomme, Arthur, et le roi est en danger.

— Ma vie est au roi, dit Arthur, qui baissa la tête et se dirigea vers la porte.

Le marquis de la Veyre le suivit jusqu'au seuil d'un regard paternel.

— C'est un noble enfant ! murmura-t-il.

— Que diable veut dire tout ceci ? grommelait Eustache dans son coin.

— Dieu veuille, reprit le marquis en serrant la main de son vieux frère d'armes, que des jours meilleurs nous permettent d'accomplir nos projets.

— Je serai fier de le nommer mon fils.

— Merci, mon ami, merci, murmura le comte, qui refoulait énergiquement son émotion.

— Yiendrez-vous avec nous?

— Je pars ce soir pour Paris avec Marthe..» Mon avis est que la place d'un gentilhomme est auprès du roi.

— Vous avez peut-être raison, répondit le comte; mais

LA FILLE DE L'eMIFRÉ 221

si bon praticien que soit un père, il hésite et tremble en sondant la plaie de son enfant.

Le roi est un père : voudra-t-ii accepter nos épées autrement que dans le fourreau?

— Lui seul peut répondre à cette question, mon cousin.

Se retirer ressemble à fuir : je veux rester en France.

— Mon ami, dit le comte avec une certaine irritation dans la voix, vous ignorez peut-être que je vais sur ma soixante-quatrième année... Il y a bien des jours dans soixante-quatre ans, et jamais je n'ai éprouvé, fût-ce durant la dixième partie d'une minute, rien qui ressemblât à de la peur...

— Se retirer, croyez-moi, ne ressemble pas toujours à fuir, et quand la bataille est à la frontière, les fuyards ne sont pas ceux qui tournent le dos à Paris...

— Monsieur mon cousin !... interrompit M. de la Yeyre avec hauteur.

— Monsieur mon ami, reprit le comte, à Dieu ne plaise que j'aie eti l'intention de vous offenser; mais il y a trois générations de Condé de l'autre côté du Rhin, et vous avez prononcé le mot fuir... J'ai dû vous rappeler à vous-même.

Eustache se faisait petit, afin de n'être point aperçu.

Entre deux amis qui se querellent, un ciron est de trop. Eustache sentait cela, et, depuis quelques minutes, il venait de combiner un plan pour lequel il lui fallait toute la bienveillance de M. d'Arrhans.

La porte était restée ouverte; il se coula le long du lambris et sortit sans exciter l'attention.

La première personne qu'il rencontra dans la cour fut Arthur, qui, la mine désolée, obéissait à son père et s'occupait des préparatifs du départ.

— Yoilà de quoi faire réfléchir un philosophe ! se dit

Lointier en ricanant. Ce garço»-là était menacé ce malin d'une pléthore de félicités, et le voilà maintenant plus malheureux que moi.

Ma foi,, tout ce que j'ai entendu me semble annoncer du changement, autant qu'on en peut désirer. Nous vivons dans un bon temps, et je ne changerais pas ma position de pauvre diable pour celle d'un duc et pair... Il faudra que j'aille à Paris, voir un peu... Ce vieux portrait de famille de marquis de la Veyre dit que c'est la place d'un gentilhomme... Peut-être aurai-je l'occasion de le voir pendre... ce serait curieux!

Il composa son visage et s'avança vers le jeune d'Arrhans.

— Monsieur Arthur, dit-il, votre chagrin me fend le cœur. Ne puis-je rien faire pour le soulager ?

— Je vais quitter Marthe ! soupira le pauvre amoureux, sans la voir ! sans lui dire adieu î...

— C'est déchirant, ma parole d'honneur. Il n'y a pas bien loin d'ici à la ville. A votre place, je sauterais en selle... un temps de galop pour aller, un autre pour revenir...

— Et mon père ?

— Puisqu'il sait tout maintenant... D'ailleurs, je l'occuperai...

Arthur hésita.

— La voir encore une fois, murmura-til, échanger des serments...

— C'est absolument indispensable, dit gravement Lointier.

— Ohî oui. Cette dernière-entrevue est nécessaire... Pauvre Marthe!, .je suis bien malheureux!

Eustache porta le revers de sa main à ses yeux.

— Vous m'arrachez des larmes, monsieur Arthur, ditil; mais tout cela n'aura qu'un temps. Après l'orage, le soleil...

LA FILLE DE L'ÉllIGRÉ 223

— Puisses-tu être bon prophète !

— Après l'absence, le retour, c'est-à-dire le mariage, le bonheur.

Arthur serra la main de Lointier plus cordialement qu'il ne l'avait fait jamais.

— Tu me rends la vie! s'écria-t-il.

— Oui ! je vais la voir, la consoler, lui jurer...

— C'est cela ! jurez, consolez.

Arthur était déjà en selle.

II fit de la main un geste amical, et piqua des deux.

Lointier mit ses deux poings sur ses flancs et partit d'un grand éclat de rire.

MM. d'Arrhans et de la Veyre étaient toujours dans le salon.

Après la courte discussion que nous avons rapportée, ils avaient gardé un froid silence durant quelques minutes, mais bientôt leur loyale amitié avait repris le dessus.

Leurs mains s'étaient instinctivement cherchées et rencontrées.

— Monsieur mon ami, dit le comte, j'ignore si je vous ai fait savoir que je vais sur ma soixante-quatrième année; à cet âge, on ne fait plus guère d'amis nouveaux; je vous prie de ne m'en point vouloir, monsieur mon ami et cousin, et, s'il le faut, je vous prie de me pardonner.

Le marquis lui tendit ses bras ouverts.

— Excellent homme! murmura-t-il; puis il ajouta tout haut :

— C'est à moi que sont tous les torts, mon cousin... à Paris, le roi; en Allemagne, les princes : on peut choisir, mais non point se prévaloir de son choix, car l'honneur se partage et il y en a pour les deux camps. Je vais à la cour, vous passez le Rhin ; je prie Dieu qu'il nous envoie

son aide en ces chemins divers qui convergent an même but.

— Ce que nous voulons, c'est sauver le roi...

— Ou mourir pour lui, prononça lentement le comte qui mit sa main sur son cœur.

— Ou mourir pour lui î

— Adieu donc, mon vieux frère. Votre fils est le mien comme ma fille est la vôtre. Nous nous reverrons, j'espère; la bonne cause vaincra et nous serons heureux.

— Dieu le veuille, mon ami!

Ils s'embrassèrent cordialement une dernière fois et le carosse du marquis reprit la route de Millau.

Le comte descendit dans la cour où Eustache s'occupait des préparatifs du départ.

A la vue du vieillard, celui-ci fit un effort si bien entendu, qu'il réussit à amener des larmes dans ses yeux.

— Monsieur le comte, dit-il avec tristesse, j'avais espéré vieillir auprès de vous...

— Où est Arthur? demanda M. d'Arrhans, qui aimait véritablement Lointier et avait peur de s'attendrir.

—Il va revenir, répondit Eustache. Monsieur le comte, ajouta-t-il, Dieu m'est témoin que j'ai pour vous tout à la fois l'affection d'un fils et le respect d'un serviteur. J'avais dessein d'abord de vous accompagner hors de France. Mais j'ai réfléchi... Peut-être ne vous sera-t-il pas inutile de laisser derrière vous, en partant, un homme dévoué, sûr, fidèle...

— Tu es bien cet homme-là, toi, mon garçon, je le sais... Eh bien! tu ne te trompes pas.

Mon départ précipité m'oblige à abandonner ici quelques valeurs dont j'aurai besoin sans doute sur la terre étrangère... Tu me les feras passer.

— Merci pour votre confiance, monsieur le comte, je tâcherai de m'en montrer digne.

M. d'Arrhans lui toucha paternellement le front.

— Je te constitue le gardien du château, dit-il; voici les clés. Tu commanderas aux valets. En un mot, tu seras Je maître... Mais voici Arthur qui revient... Adieu, mon garçon... Si tous les gens de roture te ressemblaient, nous resterions aujourd'hui paisiblement dans la maison de nos pères.

— Tous y reviendrez, monsieur le comte, s'écria Eustache toujours larmoyant; vous serez rendu à noire affection... Adieu, monsieur! Les bénédictions du pays tout entier vous suivront dans l'exil.

Arthur entrait en ce moment sous le portail.

Il sauta aussitôt sur un cheval frais qui l'attendait. Puis le comte et son fils, suivis d'un seul valet, franchirent le seuil de la cour, non sans adresser à ce pauvre et fidèle Eustache de nombreux gestes d'adieu.

Arthur avait vu Marthe.

La charmante fille avait promis de lui garder sa tendresse et le courage était revenu au cœur d'Arthur.

Il se sentait autre et plus fort que le matin.

Le sentiment guerrier qui sommeillait en lui, endormi par sa vie oisive et langoureuse, s'éveillait tout à coup avec une sorte de violence.

Sa main frémissait d'aise en touchant la garde de son épée; il avait pitié de son passé, faisait avec sa longue enfance un brusque divorce, et appelait de ses vœux une bataille où il pût recevoir le baptême du soldat.

Certaines natures, quelque vaillantes qu'elles soient, ont besoin d'un choc moral pour déchirer les langes de l'adolescence; mais il ne leur faut qu'un avertissement, et le vieil Homère en sa poésie pleine d'exquise sagesse, nous a montré Achille reniant ses féminins atours à la seule vue d'un javelot.

Arthur n'était point fils d'une déesse, mais il avait

dii sang de preux, et mieux vaut, pas un héraut d'armes n'avancerait le contraire, chevaleresque origine, que courte généalogie, ouverte par une mésaillance divine. . /

Arthur était homme désormais.

Son amour, loin de l'engourdir, était maintenant un stimulant de plus. ;

M. le comte d'Arrhans, qui avait préparé des consolations à l'avance, en fut pour ses soins. Aux premiers mots, Arthur l'arrêta gaillardement pour lui demander s'il faudrait attendre longtemps l'occasion de se battre.

Eustache Lointier était resté seul au château d'Arrhans.

Il avait en poche les clés, et, comme l'avait dit le vieux comte, il était bien véritablement le maître.

Durant tout le reste du jour, il se promena de salle en salle, le chapeau sur la tête et profondément absorbé par ses réflexions.

Nous voudrions bien dire au lecteur tout d'un coup ce qu'était cet Eustache Lointier qui jouera le rôle le plus important dans notre récit; mais son caractère n'est point de ceux qu'un trait de plume peut croquer ressemblants.

Il faudra le voir à l'œuvre.

Sa nature où entraient à haute dose les éléments les plus vulgaires, mêlés à une certaine audace, voisine de l'effronterie, mais approchant aussi du sangfroid le plus intrépide, comportait tous les mauvais instincts y compris la couardise, Mais il était lâche à la manière de ceux qui cessent de trembler lorsque le salut dépend d'un coup de hardiesse.

Sa volonté valait quelque chose; elle rendait dangereuse l'avidité qui le poussait à envier, puis à nuire pour ensuite posséder.

En somme, il avait y en lui ce qu'il faut pour faire un adroit valet ou un redoutable chevalier d'aventures.

Son père, qui était un petit bourgeois de Millau , lui avait octroyé une éducation telle quelle ; mais au château d'Arrhans, il avait appris bien des choses, et, sa belle tournure aidant, il pouvait se comporter d'aussi galante façon que pas un gentilhomme à l'occasion.

A l'époque où nous sommes arrivés, il n'avait encore que les instincts du mal.

La pratique lui manquait.

En outre, bien que les événements politiques fussent parvenus déjà à une crise fort aVancée, il ignorait à peu de chose près leur importance.

En Rouergue, comme en plusieurs autres provinces, on n'entendit que bien vaguement les premiers éclats de Forage révolutionnaire.

11 fallut que la foudre, en déracinant un trône, ébranlât puissamment le sol, pour que toutes les oreilles devinssent attentives, tous les yeux grands ouverts, à cent cinquante lieues de Paris comme dans les faubourgs.

Eustache savait qu'une réaction se faisait du pauvre contre le riche, au nom de plusieurs grands mots aimés de la foule qui ne les comprend pas.

Il savait que le fait brutal commençait à regimber contre le droit; mais il voyait les résultats de ces tendances dans un lointain avenir, et n'était pas éloigné de les considérer comme d'aimables chimères.

Mais la vérité avait jailli tout à coup à ses yeux.

La chimère se faisait réalité.

Il venait d'entendre deux gentilshommes , soutiens naturels du trône, parler de mourir pour le défendre.

Le trône chancelait donc bien fort.

— Hé î hé ! se disait Eustache en narguant du regard

les émaux jusque-là respectés de l'écusson d'Arrhans, les deux vieux stalactites ont commencé- par se disputer : l'honneur est à Paris. Non pas! l'honneur» est à Coblentz !... Il est permis de croire qu'ils ne s'entendront pas à merveille. Le peuple est un, il sera prêt. La noblesse discutera au lieu d'agir... Il faut absolument que j'aille à Paris voir les jolies choses qui se préparent.

Eustache avait raison.

Tandis qu'un galant homme fait le salut des armes , le rustre se fend et pousse à fond.

Devant le brutal délire des masses, affolées par de petites influences, il n'est pas bon de perdre le temps à ôter son feutre, à vider de subtiles discussions.

Eustache fit trêve à ses méditations politiques pour commander un excellent dîner qu'il mangea du meilleur appétit.

Après le dîner, il Choisit, dans le trousseau de clefs à lui confié par le vieux comte, la clef du secrétaire de ce dernier.

Il s'enferma dans le cabinet et commença une minutieuse fouille.

Il y avait , dans le secrétaire tous les titres de propriétés de M. d'Arrhans, mais Eustache ne trouva point les papiers de famille; le comte les avait serrés dans le portefeuille qu'il portait sur soi.

Ceci, pour le moment, importait peu à Eustache.

Ce n'était point ce qu'il cherchait.

Il trouva encore, ceci lui importait beaucoup, une somme assez ronde en bons de caisse au porteur, et quelques rouleaux d'or.

Le tout fut empoché sans compter.

Lorsque le secrétaire fut vide, il le referma soigneusement.

Cela fait, il se rendit dans la fameuse chambre où étaient étalées les parures qui devaient servir à la pauvre Marthe.

La vue de cette corbeille de noces procura à Lointier quelques instants de franche hilarité.

— Pauvre colombe ! murmura-t-il en riant aux éclats ; voilà pourtant de bien charmants atours. Elle <*ût été délicieusement jolie sous ces diamants et sous ces dentelles. Sic vos non vobis ! comme disait mon maître de sixième. Les diamants seront pour moi; les dentelles pour qui les voudra prendre. A raisonner-^ainement, c'eût été dommage de voir cette charmante fille devenir femme de ce niais sentimental, de ce langoureux benêt, de cet Arthur enfin, qui mouille sans doute, en ce moment, d'un torrent de larmes la crinière de son cheval... Si Mlle de la Veyre se rencontre sur mon chemin, je la choisirai peut-être, et qui sait, cela vaudra mieux pour elle.

Il mit les diamants avec For et les billets, puis il descendit dans la cour.

— Attelez! dit-il impérieusement au cocher. J'ai en poche des valeurs que monsieur le comte m'a confiées, et qui doivent être transportées à Paris sans retard.

Le cocher mit les chevaux au carrosse.

Il savait que le comte avait grande confiance en Eustache.

Celui-ci, pendant qu'on attelait, remonta le grand escalier du château, gagna la chambre d'Arthur et revêtit un costume complet de gentilhomme, sans oublier l'épée à garde travaillée.

Quand il eut mis la dernière main à sa toilette, le carrosse était prêt. 11 se jeta nonchalamment sur les moelleux coussins. Le cocher fouetta les chevaux.

Nousn'avons point dessein de raconter ses impressions de voyage.

Nous relaterons seulement un fait en passant.

A quelques heures de Millau, le carosse qui portait Eustache et sa fortune dépassa une chaise sans armoiries qui suivait, elle aussi, le chemin de Paris.

Cette chaise contenait monsieur et mademoiselle de la Yeyre.

— - Voyez, mon père, dit Marthe en rougissant. Yoici le carrosse de M. d'Arrhans.

— En effet, répondit le marquis étonné.

— Et Arthur... M. le vicomte d'Arrhans... Voyez ! il se penche à la portière.

Le marquis salua.

Lointier fit une gracieuse inclinaison de tête et passa, emporté par le galop de ses chevaux d'emprunt.

Le cœur de Marthe battait bien fort. Elle avait reconnu jusqu'au costume qu'Arthur portait la veille. Cette rencontre inespérée alimenta sa douce rêverie durant une grande partie du voyage.

Eustache rêva aussi, et fort doucement, ce qui ne l'empêcha point de compter son trésor avec une grande exactitude.

Nous verrons comment il sut profiter de ce trésor, et comme quof le sic vos non vobis du maître de sixième peut s'appliquer aussi par hasard au voleur.

Choses et autres.

Il était trois heures après midi, lorsque Eustache Lointier arriva en vue de Paris.

Huit jours passés en voilure donnent grand désir d'atteindre le but du voyage; or, il y avait huit jours qu'Eustache avait quitté le château d'Arrhans.

Tout le long de la route, il s'était promis de faire figure à Paris. Il avait une vingtaine de mille livres dans les poches de sa voiture ; c'était assez, maintenant que l'opulence devenait un danger, et ce n'était pas trop.

Il trouva le dôme des Invalides fort agréable à voir de loin, et l'ensemble de Paris lui sembla satisfaisant.

A la barrière de Vaugirard, il y avait, au moment où il passait, une fête pastorale et civique. Des ouvriers qui essayaient déjà la pittoresque carmagnole, de petites mercières qui gardaient de la poudre sous leur coquet chapeau rond, les villageois de la banlieue, des étudiants et des gardes-françaises fraternisaient en buvant, avec le plus attendrissant accord, le vin violet des coteaux de Suresnes. Les grisettes étaient là en nombre formidable, et l'on eût pu trouver parmi elles plus d'une bouture de déesse Raison.

Les unes — cela était ainsi avant comme après la révolution, — dansaient de prodigieuses danses avec la belle jeunesse des écoles ; les autres dévoraient les divers produits de la charcuterie parisienne, en compagnie d'ouvriers peu vêtus et aspirant manifestement à mériter le nom historique de sans-culottes; d'autres encore chantaient, sous les tonnelles, à l'aide de voix fausses et très-enrouées, des couplets boiteux et obtus, premiers nés de la muse citoyenne; d'autres enfin, pendues aux bras galonnés d'incommensurables gardes-françaises, se faisaient épeler par ces guerriers philosophes quelques pages de Diderot ou de Piron, dont elles étaient bien susceptibles de sentir le délicat et savoureux parfum.

C'était un spectacle très-charmant, et dont les excen-

tricités de noire moderne Courtille ne peuvent donner qu'une insuffisante idée.

Tous ces gens, en effet, grisettes, étudiants, soldats, paysans et ouvriers, étaient ivres, mais vertueux.

En ce temps, la vertu, incessamment invoquée, jetait sur toutes choses un rideau du plus agréable effet.

L'orgie était vertueuse, le luxe de même, le pillage aussi, la trahison également, l'assassinat davantage. Pourquoi non? Ne buvait-on pas à Thèbes? César, Clodius, Verres, Catilina n'étaient-ils pas Romains et très-impressionnables? ne volait-on pas en Lacédémonie ? ne trahissait-on pas à Carthage? n'assassinait-on pas en tous ces heureux et divers pays?

Évidemment la négative serait de mauvaise foi.

Oiy lecteurs, faites-nous la grâce de suivre ce raisonnement subtil et tout civique : Rome, Carthage, Sparte, etc., étaient républiques, c'est-à-dire plus vertueuses que la vertu même ; Cincinnatus, Magon et les décorés des Thermopyles sont là pour le prouver surabondamment.

Donc... à cette écrasante logique, qu'opposerait-on, s'il vous plaît ?

— En outre, Diderot, d'Alembert et même M. Paul de Kock l'ont dit, sans parler de M. Cousin : Dieu c'est la nature; ce mot frise le sublime; d'où il suit que la nature est la vertu, sinon davantage.

Ceci posé, comme la nature est ivrogne, sensuelle, ïnciine au pillage et au meurtre, il est évident que les suppôts des tyrans ont, durant quinze siècles passés, détourné le vrai sens de la langue à leur profit, baptisé vice ce qui est vertu, et qu'ils n'auraient pas eu vergogne de refuser le titre de vertueux à Robespierre, Carrier, ou à Marat lui-même !

Que l'Être suprême confonde la mémoire desdits perfides et ignorants suppôts !

Au moment où le carrosse de Lointier arriva en vue de la barrière, la fête atteignait son apogée. Tout le monde buvait, riait, chantait ou dansait.

— Voilà, se dit Eustache, qui mit sa tête poudrée à la portière pour contempler de plus près cette aimable gaieté ; voilà un délicieux pays !

L'n ouvrier l'aperçut, et interrompit le couplet que son larynx oxydé par Peau-de-vie était en train d'écorcher; une grisette l'avisa et demeura la jambe en l'air au milieu d'un surprenant jeté-battu; un garde- française le vit, et ferma le Piron dont il régalait la dame de ses pensées.

Puis l'ouvrier, la grisette et le garde-française montrèrent du doigt à leurs amis le carrosse armorié/ le cocher en livrée et le chef poudré à blanc qui tranchait sur le fond obscur de l'intérieur.

Puis encore une immense et folle clameur s'éleva.

— Un aristocrate î cria-t-on.

Ce mot commençait à être fort à la mode.

On entoura la voiture.

Le cocher fut renversé de son siège, et toute cette magnifique jeunesse se prit à danser une ronde frénétique autour du carrosse arrêté.

Eustache trouva la réunion moins aimable

— Mes braves gens, commença-t-il...

— Nous sommes. des citoyens! interrompit un bel homme de garde-française à qui la haute paye du Palais-Royal donnait une juste idée de ses droits civiques.

— Nous sommes citoyennes ! ajouta une ravissante mercière, prise de vin.

— Et nous ne sommes pas de braves gens, conclut un ouvrier dont le poing calleux se- posa sous le nez de Lointier.

Ce citoyen disait l'exacte vérité.

La ronde reprit en sens contraire, Eustache se cacha au fond de la voiture. Il avait peur.

Lorsqu'on eut bien dansé, un étudiant, qui était du bois dont on fait les Romains, ouvrit cet avis remarquable :

— Le char splendide de cet aristocrate, déclama-t-il, est une sanglante injure à la misère du peuple français. (Murmures approbateurs.) Au moment où nos mères, nos sœurs, nos épouses, nos amantes et nos petits frères manquent de pain pour soutenir leur intéressante existence, cet aristocrate, semblable à Sardanapale, se pavane dans son carrosse acheté avec les sueurs du peuple. (Trépignements des grisettes; bravos des gardes-françaises.) Assez longtemps, citoyens, l'Être suprême a souffert un tel blasphème. Faisons justice. Je propose formellement de briser cette machine roulante.

Nous n'essayerons point de rendre l'effet produit par cette éloquente improvisation.

Un hurlement général accueillit la proposition de l'étudiant.

La portière fut ouverte. On jeta Lointier sur le pavé. Le malheureux voulut protester, mais un plongeon dans le ruisseau lui rendit le sentiment des convenances.

Il se tut.

Pendant cela, le carrosse de M. d'Arrhans était mis en pièces pour le salut de la patrie.

Avoir cette ardeur que mettaient à la'besogne ces vertueux citoyens et citoyennes, il n'était pas malaisé de reconnaître qu'il s'agissait d'une œuvre importante et méritoire.

Le génie de la liberté devait une récompense à cet utile labeur.

Lorsque la voiture tomba enfin, complètement désem-

parée, l'or, les billets, les diamants se répandirent sur le sol.

Les doigts intègres des jeunes citoyens éprouvèrent un frémissement joyeux.

Grâce à l'aide des citoyennes, ces richesses éparses n'encombrèrent pas longtemps la voie publique. Tout fut recueilli et empoché à la barbe d'Eustache. . Cela fait, on chanta faux un hymne grotesque et la fçte reprit son cours.

Eustache eut la permission de se retirer les mains vides et d'emporter son habit de gentilhomme couvert de boue des pieds à la tète.

S'il se fut retourné il eût pu voir, au moment où il entrait à Paris, l'humble chaise de M. le marquis de la Yeyre traverser sans encombre la terrible réunion.

Comme cette dernière voilure avait peu d'apparence, les jeunes citoyens n'eurent pas l'idée de la niveler.

On ne peut se dissimuler qu'Eustache avait encore du bonheur, il pouvait lui arriver pis. Un an plus tard, il eût fait connaissance avec la lanterne.

Ici nous perdons de vue, pour quelque temps, Eustache Lointier. Nous n'avons aucune espèce de renseignement sur la vie qu'il mena pendant trois ans, mais il est probable qu'il fut l'un de ces ténébreux acteurs qui jouèrent les mystères de Paris de cette époque.

Il n'avait rien : il était avide et entièrement dépourvu de préjuge* ■; il était par conséquent dans la position la plus favorable pour pratiquer les cinq ou six vertus républicaines que nous avons énumérées plus haut.

Ce que nous savons de la famille de la Yeyre durant cette même période est bien peu de chose. Marthe fut présentée à la reine et vit les derniers jours de cette cour charmante, qu'entouraient alors les accusations les plus stupides que puisse inventer la trahison. M. et

Mme de la Veyre, rapprochés par le malheur et une commune loyauté, unirent leurs dévouements pour les mettre au pied du trône. Les événements couraient. Le marquis n'y remplit qu'un rôle très-secondaire.

Une circonstance que nous ne devons pas passer sous silence, c'est que M. de La Veyre, dès la fin de mil sept cent quatre-vingt-neuf, envoya des agents en Rouer gue et réalisa ses terres. Le temps n'était point favorable à une vente de cette nature.

Les terres furent cédées à vil prix ; mais comme leur valeur était immense, la somme réalisée fut encore une fortune. M. de la Yeyre la plaça à l'étranger.

Cependant, le comte d'Arrhans et son fils avaient rejoint l'émigration en Allemagne.

Arthur dut rabattre un peu de son impatience belliqueuse. La guerre ne vint pas tout de suite,, et il fallut bien des crimes pour lasser la patriotique longanimité des princes.

Il y avait néanmoins déjà une organisation militaire, et Arthur put faire son éducation de soldat.

Vers la fin de mil sept cent quatre-vingt-onze, on vit arriver à Coblentz uu homme dont l'énergique visage accusait une âme ardente et passionnée, soumise au frein d'une volonté de fer.

Cet homme venait vers les princes, frères du roi, chargé d'une mission des nobles de Bretagne. ;

11 avait nom Armand Tuffin, marquis de la Rouarie.

Les circonstances étaient bien difficiles, et si les princes hésitèrent d'abord à couvrir de leur haute sanction les projets de résistance bretonne, on ne peut point leur imputer à faiblesse ou à faute. Néanmoins, les difficultés et les retards que M. de la Rouarie éprouva à Coblentz furent un mal et donnèrent à penser que les premiers intéressés n'étaient ni les plus ardents ni les plus résolus.

Ce fut, quant à laRouarie lui-même , comme le premier anneau de cette chaîne de dégoûts que la mort seule devait rompre désormais.

Le cinq décembre mil sept cent quatre-vingt-onze, les irrésolutions prirent enfin un terme, et les princes revêtirent de leur signature le projet d'association bretonne, rédigé par la Rouarie.

. Le soir de ce même jour, Arthur alla retrouver son père.

— Monsieur, lui dit-il, nous sommes sortis de France pour servir le roi. Yoici l'occasion qui se présente de le servir en France et plus activement, sinon mieux. J'aurais grand désir de suivre M. de la Rouarie, dont j'admire le beau caractère, et je vous demande, pour ce faire, votre consentement.

Le vieux comte prit la main de son fils.

— Ce m'est une grande douleur que de me séparer de vous, Arthur, dit-il d'une voix triste et résignée. A mon âge... je pense que vous n'ignorez point que je vais maintenant sur ma soixante-sixième année... à mon âge, quand on se sépare, c'est le plus souvent pour toujours.

— Ne parlez pas ainsi, mon père!

— Pourquoi non? avant notre mutuelle tendresse, Arthur, il y a le devoir, et je ne suis pas assez vieux encore pour avoir oublié que je suis gentilhomme. Partez, mon fils. Je crois comme vous que, dans la vaillante Bretagne, votre épée ne pourra rester longtemps oisive en- son fourreau. Si mon bras valait encore quelque chose, je vous suivrais peut-être... mais il ne reste que le cœur! •

Arthur tendit son front, le vieillard y mit un baiser.

— Vous êtes d'Arrhans, reprit-il; vous êtes le seul d'Arrhans; car mes blessures et la vieillesse pèsent sur

moi un poids trop lourd pour que je puisse îe porter bien loin encore. Voici nos titres de noblesse, vous les garderez mieux que moi. Voici, dans le même portefeuille, ce que j'ai emporté de nos papiers de famille. Souvenez-vous de votre père, Arthur, et de votre nom. Vous êtes brave, vous êtes fidèle, soyez prudent... et que Dieu vous conduise !

Le vieux comte étendit ses mains tremblantes au-dessus de la tête de son fils et lui donna sa bénédiction.

Arthur, dans son premier mouvement de fougue, n'avait pas pressenti ce qu'aurait de navrant cette séparation.

Il avait à peine connu sa mère, et sa tendresse filiale s'était concentrée sur son vieux père, si bon, si noble, si indulgent pour ses fautes de jeunesse !

Maintenant il était trop avancé pour reculer.

Il se jeta sur le sein du comte qui lui tendait les bras et s'élança ensuite au dehors, incapable de prolonger ces adieux qui lui brisaient le cœur.

Resté seul, le comte se mit à genoux et offrit a Dieu ce suprême sacrifice.

Arthur partit avec M. de la Rouarie. Ils n'avaient point de suite, et traversèrent la France sous un déguisement.

En passant à Paris, le jeune d'Arrhans aurait bien voulu voir, ne fût-ce qu'un instant, Marthe de la Veyre, à qui étaient toutes ses pensées, mais M. de la Rouarie n'était pas homme à s'arrêter en chemin.

On changea de chevaux, et l'on reprit le galop sur la route de Bretagne.

Les pressentiments du vieux comte ne l'avaient point trompé.

Dès les premières opérations de l'armée de Condé, qui eurent lieu un an après le départ d'Arthur, une balle

LA FILLE DE L'É>IïG$É 239

républicaine retendit, mourant, sur le champ de bataille. Il pria pour son fils et. pour le roi avant, de rendre son âme à Dieu.

Arthur se comporta vaillamment en Bretagne.

Lorsque la mort de la Rouarie mit un terme au soulèvement de cette province, Arthur passa en Yendée où s'organisait une insurrection autre et bien autrement puissante.

Tant que dura la guerre, il fut l'un des plus intrépides soldats de cette armée catholique et royale où chaque soldat était un héros.

La lutte eut l'issue que chacun sait. Les royalistes écrivirent là, comme en tant d'autres occasions, avec leur sang, une page glorieuse de notre histoire, et leur défaite valut mieux qu'un triomphe.

Un soir du mois d'octobre 1794, Arthur, à peine remis d'une blessure qu'il avait reçue au combat du Mafis, portant pour vêtement des débris de son costume d'officier supérieur de l'armée royale, exténué de fatigue et de faim, entrait en la ville de Saint-Maio, où il venait chercher, sans beaucoup d'espoir de les trouver, les moyens de passer en Angleterre.

La nuit tombait lorsque le jeune d'Arrhans franchit le pont-levis de la porte Saint-Yincent.

Comme sa figure pâle se cachait sous un large chapeau, et que les gens de Sainl-Malo, restés en dehors du mouvement insurrectionnel, ne connaissaient guère le costume vendéen, Arthur ne courait pas grand danger d'être immédiatement découvert.

Complètement étranger à la ville, il prit, au hasard, la première rue, cherchant une auberge de pauvre apparence où il pût payer son gîte et son souper, sans trop entamer la somme qu'il destinait à son passage. Tandis qu'il suivait ainsi la rue Saint-Yincent, il ne

s'aperçut point qu'un individu d'assez belle mine, mais portant un costume presque aussi délabré que le sien, marchait sur ses talons et ne le quittait pas d'une semelle.

Arthur avisa en un sombre carrefour une hôtellerie plus que modeste et y entra.

L'homme qui le suivait depuis la porte Saint-Vincent remarqua bien la maison et redescendit la rue au pas de course.

— Bonne affaire ! grommelait-il tout en courant. On n'a pas été pour rien employé du citoyen Carrier, la gloire de Nantes; on sait reconnaître l'uniforme vendéen passé à l'état de haillons, bonne affaire!

Auprès de la porte Saint-Thomas, derrière les chancelantes masures qui prolongent la rue des Juifs, du côté des Petits-Murs, il y avait alors un cul-de-sac immonde, où s'assemblait pour boire ou faire pis la portion la plus souillée de la populace du port.

Le cabaret où se tenaient ces repoussantes orgies portait pour enseigne quelqu'une de ces monstrueuses maximes que l'auteur de la Marseillaise rassembla et rangea en couplets pour composer un hymne de sang.

Lorsque notre rôdeur arriva devant la porte, on entendait au dedans de rauques clameurs et les éclats de voix avinées. Il poussa du pied les planches vermoulues qui servaient de clôture et entra.

— Salut et fraternité, citoyen Loinlier! s'écria l'assemblée en chœur.

Eustache, c'était lui, réclama le silence d'un geste plein d'emphase.

— Citoyens, dit-il au lieu de répondre, un décret de la Convention, qui n'est point abrogé que je sache, promet cinquante livres à qui dénoncera un suspect, cinq cents livres à qui l'arrêtera, mille livres à qui se rendra

maître d'un conspirateur ou d'un traître ayant porté les armes contre la République.

— En sait-il long, ce coquin d'Eustache ! gronda la sale cohue avec admiration.

— Pourquoi nous dis-tu ça? demanda un fraudeur sans ouvrage.

* — Às-tu un suspect sous ton paletot? ajouta un peltas* en demi-solde.

— Citoyens, reprit Eustache, j'ai mieux qu'un suspect* j'ai un conspirateur , un féroce brigand de la Vendée !

L'assemblée entière se leva comme un seul vaurien.

— Mille livres ! murmura-t-on de toutes parts.

— En beaux écus... On ne paye pas en assignats des citoyens de notre importance.

— Où est-il ? où est-il ?

— Patience !... J'aurais pu aller tout seul le dénoncer au Directoire, mais fi donc! on ne m'aurait donné que cinquante livres, et vous m'en donnerez bien cinq cents pour ma part.

— La moitié pour toi seul!...

— C'est à prendre ou à laisser.

— Va pour la moitié!... Ou est-il?

— Suivez-moi.

La tourbe déguenillée se précipita hors du cabaret et se prit à courir tumultueusement sur les pas de Lointier. Celui-ci remonta la rue Saint-Vincent et s'arrêta devant la pauvre hôtellerie où il avait vu entrer le brigand vendéen.

— Un instant, dit Lointier à sa troupe, qui voulait faire irruption dans l'auberge; il ne faut pas l'effaroucher. S'il y a du bruit, les citoyens gendarmes se mêle-

i Manœuvres qu'on embarque sur les navires de Terre-Neuve, pour trancher la morue.

rcmt de l'affaire, et ce sera tout juste neuf cent cinquante livres perdues... Laissez-moi mener cela tout seul...

La cohue se consulta.

Il courut à travers la fumée des pipes un lourd grognement de défiance.

— Citoyens 1 s'écria Lointier en mettant sa main sur son cœur, me croyez-vou s capable de vous trahir?

Chacun des misérables qui se groupaient autour d'Eus tache était parfaitement édifié sur sa moralité.

Mais les grands mots, à cette époque étrange, avaient sur tous un féerique pouvoir. La défiance se tut, et Eustache, gardant une pose triomphante, remercia d'un geste et franchit le seuil de l'auberge.

Nos truands de mil sept cent quatre-vingt-quatorze restèrent dans la rue.

Eustache effraya le maître de l'auberge en prononçant les mots de conspirateur et de guillotine.

On lui indiqua la chambre du nouveau venu. Il y entra aussitôt, sans se donner la peine de frapper.

La chambre, complètement obscure, s'éclaira vaguement à la lueur d'une chandelle de suif que Lointier tenait à la main.

Arthur d'Arrhans était couché tout habillé sur son lit. Il dormait.

Auprès de lui, sur une chaise boiteuse qui faisait office de table de nuit, il avait un bougeoir éteint, des débris de pain, un morceau de fromage et une magnifique paire de pistolets, dont les crosses sculptées et garnies d'or contrastaient singulièrement avec tout le reste.

Lointier s'avança sur la pointe des pieds.

Le premier objet qui frappa ses yeux fut For des pistolets. Il les fit glisser dans sa poche avec beaucoup de satisfaction.

— Bonne affaire, répéta-t-il.

LA FILLE DE l'ÉMJRRÉ 243

Il y avait cinq ans qu'Arthur était absent, et le temps avait changé chacun d'eux, mais n'avait que bien peu altéré leur extraordinaire ressemblance.

La misère et la débauche avaient produit sur Lointier le même effet que les blessures et les fatigues de la guerre sur le jeune comte.

Au moment où Lointier levait sa lumière pour distinguer les traits de son prisonnier, Arthur, qui dormait de ce sommeil inquiet et. agité propre aux gens dont la vie n'est qu'un long péril, se dressa tout à coup sur son séant.

Leurs yeux se rencontrèrent, ils se reconnurent tout de suite.

Lointier recula de plusieurs pas et devint pâle.

Arthur, qui se croyait, le jouet d'un rêve, passa ses mains sur sa paupière appesantie et referma les yeux.

— Du diable si je m'attendais à cette rencontre-là! murmura Lointier en fronçant le sourcil. J'aurais mieux aimé tout autre visage... mais, ma foi, la République avant tout.

Ce mot république était au moins aussi élastique et commode que celui de vertu, dont nous avons énuméré les acceptions diverses au commencement de ce chapitre. Lointier secoua le bras d'Arthur.

— Mon jeune patron, dit-il avec une damnable ironie, je n'espérais pas avoir cette nuit le plaisir de vous revoir...

Arthur, que le sommeil avait repris, s'éveilla une seconde fois. »

— C'est donc bien toi,Eustache, dit-il, Dieu soit loué! ... C'est lui qui t'envoie sur mon chemin !

— Je ne sais trop, citoyen, je ne sais trop, balbutia Eustache en rougissant... Dieu et moi nous ne nous mêlons guère l'un de l'autre, d'habitude...

— Il faut que tu me sauves, Eustache!

— Si j'avais su que c'était vous... commença celui-ci, qui perdait contenance.

— Qu'importe î interrompit Arthur.

Avant qu'Eustache pût répondre, des cris et des trépignements d'impatience se firent entendre sous la fenêtre qui donnait sur la rue. Eustache tressaillit et haussa les épaules.

— Je ne suis pas le maître, grommela-t-il.

Puis il ajouta tout haut et d'un brusque commandement :

— Levez-vous, citoyen, nous ne sommes point ici pour causer de fadaises. On nous attend en bas.

Double traversée.

Arthur regarda Lointier avec étonnement.

— Je ne vous comprends pas, dit-il. On nous attend!... Qui peut nous attendre?... Serais-je trahi?...

— Quelque chose comme cela, citoyen, répondit Eustache, qui faisait effort pour payer d'effronterie.

Arthur porta la main où il avait déposé ses pistolets.

— Ne vous donnez pas la peine, reprit Eustache ; je les ai mis en lieu sûr. Allons! dépêchez, encore une fois. On nous attend.

s —Lointier! que fais-tu là-haut? criait la tourbe au dehors.

Arthur jeta son regard autour de soi et ne vit rien dont il pût se faire une arme.

Il comprenait maintenant tout ce que sa situation avait de désespéré ; aussi son front devint-il serein et son regard calme.

Tant que la résistance est possible, l'homme vaillant tâche et fait effort ; quand la mort se montre inévitable, il l'attend de pied ferme et dédaigne d'inutiles débats.

Arthur sauta hors du lit, rajusta sa toilette délabrée et se posa devant Lointier.

— Je suis prêt, dit-il.

— Foi d'homme libre, murmura Eustache d'un air chagrin, je ne me croyais pas si sot que cela, et sans les autres...

Arthur ne l'entendait pas.

— Je suis prêt! répéta-t-il.

— Yous êtes prêt! vous êtes prêt!... vous en parlez à votre aise, vous... mais moi... Savez-vous que vous êtes un brave cœur, Arthur! Et^ après tout, j'ai mangé longtemps le pain de votre père... comment se porte-t-il?

— Mon père est mort.

— Et vous êtes le dernier d'Arrhans, Arthur !... Je donnerais cent livres... en assignats... pour ne vous avoir pas rencontré ce soir... Aussi, pourquoi garder cet uniforme ?

-— Trêve! interrompit le comte. L'incertitude me fatigue. Retirez-vous ou partons... Mais, j'y pense, c'est de l'argent qu'il vous faut sans doute ?... Combien comptezvous me vendre ?

— Mille livres.

— Je ne pourrais vous en donner la moitié... partons.

— Scélérat de Lointier ! criait la foule impatientée. Il s'entend avec le ci-devant !

— Parlons ! répéta Eustache en soupirant. Il n'y a pas moyen d'en sortir!

Ils firent tous deux quelques pas vers la porte.

Le jeune comte ne daignait même pas descendre aux reproches, ni rappeler à l'homme qui se faisait son Judas les bienfaits de son père ou les joies communes de leur enfance.

Avant de passer le seuil, Lointier poussa un second et plus fort soupir.

— Je le volerais sans scrupule, se disait-il, mais le tuer !... Je me croyais plus fort quecela!... Monsieur Arthur, ne puis-je au moins vous rendre quelqu'un de ces bons offices que les mourants demandent... N'avez-vous personne à qui vous vouliez faire parvenir un dernier adieu ? Mademoiselle Marthe ?

— Tais-toi! interrompit Arthur d'une voix étouffée; ne peux-tu te contenter de me tuer ?

Le chœur des sacripants cria sous la fenêtre :

— Allons, Eustache ! allons, vil suppôt des ennemis de la patrie ! Descends, ou c'est toi que nous conduirons au district !

— C'est une idée, cela ! dit vivement Lointier, Arthur, voulez -vous vous sauver?

Le jeune comte ne répondit que par un regard de défiance.

— Ne me regarde pas comme cela, citoyen, reprit Eustache ; du moment que je ne suis plus ton assassin, je te vaux... Que diable ! tu vas devenir mon obligé... Ecoute : c'est une sottise que je fais là, mais le vieux comte m'aimait, et j'aurais vraiment de la répugnance à te conduire sur le chemin de la lanterne. — Prends mon bonnet... Bien !... Prends ma carmagnole... Très-bien ! Tu as presque l'air maintenant d'un honnête républicain... Jette ta défroque sous le lit !

Arthur avait obéi jusque-là ponctuellement, mais au lieu de jeter son frac d'officier vendéen sous le lit, il déchira vivement la doublure et prit, entre la ouate et le drap, un portefeuille de maroquin aux armes d'Arrhans.

— Qu'est cela ? demanda Eustache.

Arthur ouvrit le portefeuille.

— Il n'y a rien qu'on puisse échanger contre de l'or, répondit-il. Yousn'en pourriez tirer aucun profit par le temps où nous vivons : ce sont mes papiers de famille.

Eustache et lui se trouvaient en ce moment au centre de la chambre et vis-à-vis d'un tronçon de miroir qui, par luxe inouï, était posé au-dessus de la cheminée.

Les traits de Lointier prirent tout à coup une expression étrange. Il s'approcha d'Arthur , colla son épaule tontre la sienne, éleva la lumière et regarda la glace.

Il vit deux beaux visages de jeunes gens, également réguliers et nobles, quoique l'un fût celui d'un vil coquin.

— Nousnous ressemblons comme autrefois, murmurat-il, — plus qu'autrefois... Ma vie actuelle ne me plaît pas extraordinairement... Arthur, ajouta-t-il tout haut, ce portefeuille, c'est la mort. Yous ne l'emporterez pas.

Les cris du dehors devenaient de plus en plus furieux et menaçants.

— Fou que vous êtes ! reprit Lointier en frappant du pied , pensez-vous donc qu'il soit temps de discuter ?... Je m'expose pour vous; c'est bien le moins que je ne m'expose pasen pure perte... Laissez-moi c'es paperasses, je vous les rendrai : qu'en pourrais-je faire ?

— Vous me les rendrez ? répéta le comte en hésitant.

— Sur le salut de la république, je le jure !

Arthur lui tendit le portefeuille que Lointier fit aussitôt disparaître sous sa chemise.

— Maintenant, dit-il, écoutez-moi bien. Je connais cette auberge comme son propriétaire. Cette porte qui est au pied de votre lit s'ouvre sur un corridor dont les fenêtres donnent, presque de plain-pied, sur le rerçiblai des Petits-Murs. Sautez sans crainte, et prenez ensuite vos jambes à votre cou.

Arthur fit mine de s'éloigner.

— Attendez donc ! une fois dehors, vons irez, toujours courant, jusqu'à la ruelle des Grands-Degrés ; là, vous trouverez un cabaret plus laid que la cantine de l'enfer, s'il y a un enfer, — vous demanderez Je citoyen Bou nost,.. c'est un vieux douanier qui s'est fait fraudeur... vous lui direz mon nom ; vous lui donnerez votre argent, et bon voyage ! Il n'y a pas loin d'ici Southampton.

— Merci dit Arthur, qui voulut s'élancer vers la porte du corridor.

— Attendez donc un instant, que diable ! Est-ce que vous ne les entendez pas hurler en bas?

Les citoyens truands, à bout de patience, faisaient en effet un vacarme effroyable dans la rue, en vociférant des menaces de mort contre Lointier.

Des coups violents étaient en même temps frappés contre la porte extérieure, et tout annonçait que la foule allait se ruer dans l'hôtellerie.

— Croyez-vous donc que c'est pour rien qu'ils menacent de m'écorcher vif? demanda Eustache; — parole d'honneur, monsieur le comte, vous- auriez tort. Ils le feraient comme ils le disent, et j'en serais sensiblement

mortifié Avant de partir, veuillez me rendre un petit

service... Liez-moi solidement au pied du lit, et prêtezmoi vite votre mouchoir que je me bâillonne... Ah! plus vite que cela, citoyen, ou ils vont nous surprendre !

Arthur obéit sans comprendre.

On entendait déjà des cris et des pas tumultueux dans l'escalier.

— Maintenant, détalez! lui dit Lointier, et n'oubliez pas le vieux Bounost !

Arthur sortit.

Comme il refermait la porte du corridor, celle de l'escalier tomba, jetée en dedans par de vigoureux coups de pied. Les truands malouins se précipitèrent dans la chambre.

Ils trouvèrent le malheureux Lointier en chemise, renversé sur le sol, les bras garrottés et la bouche bâillonnée à l'aide d'un mouchoir brodé aux armes d'Arthur, ce qui prouvait jusqu'à l'évidence que le brigand vendéen, se voyant le plus fort, avait pris la clé des champs.

— Et pourquoi ne nous appelais-tu pas? demanda le fraudeur inoccupé.

Eustache montra piteusement le mouchoir brode.

— C'est juste 1 dit le fraudeur, qui mit le mouchoir dans sa poche.

— C'était pourtant une bonne affaire ! reprit Eustache, quand on eut coupé ses liens. — Une autre fois, citoyen, nous monterons tous ensemble..... Fâché de vous avoir dérangés !

i Les truands retournèrent boire en leur bouge.Eustache, lui, prit tout pensif le chemin de son gîte.

— Je lui ressemble , se disait-il en longeant les étroites et sombres rues du centre de la ville; —j'ai

ses papiers, et je m'ennuie ici... C'est dégradant, mais c'est comme cela : la république n'est pas mon fait; je suis né pour être grand seigneur.

A peine entré dans le grenier qui lui servait de gîte, il alluma une lampe et visita le portefeuille. Les^ papiers étaient en règle ; il n'y manquait rien. Avec cela, on était sûr de se faire guillotiner en France et respecter à l'étranger.

Lointier resta longtemps plongé dans une profonde rêverie.

Quand il s'endormit, ce fut pour songer qu'il se promenait bras dessus bras dessous dans Regent's-Park , avec un pair d'Angleterre, qu'il faisait sauter la banque à Bath, et que ses coureurs gagnaient le prix du roi à New-Market.

En s'éveillant, le lendemain matin, il demeura douloureusement surpris à la vue des quatre murs de son grenier. Son rêve avait achevé de le dégoûter de la réalité.

— Au diable la république! s'écria-t-il. J'ai servi le citoyen Carrier à Nantes, le citoyen Carpentier à Saint- Malo, — deux vertueux représentants s'il en fut, — et je n'en suis pas plus riche..... La guillotine est un mensonge, la lanterne une naïveté : j'y renonce... Palsambleu? je veux de la poudre, une petite rapière à garde de nacre, un catogan et un jabot de malines... Et vive le roi...!

Il remit le portefeuille sous sa chemise et le caressa en riant.

— Il est évident que j'ai sauvé la vie à ce pauvre garçon d'Arthur, reprit-il; toute peine mérite salaire : voici le mien... Encore lui ai-je donné mon bonnet et ma carmagnole par-dessus le marché...

Il descendit les quatre étages de son grenier et prit le chemin de la rue des Grands-Degrés.

Le cabaret du citoyen Bounost n'était pas encore ouvert, mais il n'y a point de porte close pour un ami. Eustache entra.

Le citoyen Bounost était un petit homme de cinquantecinq à soixante ans, portant sur un torse étique une ligure maigre et ridée comme une pomme de reinette au printemps. Ses petits yeux clignaient sans cesse et sa bouche souriante possédait une remarquable expression de bonhomie. It avait, dans toute sa rigueur, le costume républicain, à la mode un an auparavant à Paris : culotte sans attaches, bas roulés, carmagnole jaune et bonnet rouge.

Comme l'avait dit Eustache, il avait quitté l'uniforme vert des douanes pour exercer la coupable industrie que les douanes sont chargées de réprimer. Mais il n'avait pas que cette seule corde à son arc. Saint-Malo, point extrême et voisin de Jersey, attirait tout naturellement un grand nombre de nobles, prêtres et autres émigrants.

Le citoyen Bounost faisait le passage en Angleterre. Son cabaret, comme on voit, n'était qu'un prétexte, un maintien dont il couvrait sa secrète besogne.

Il y a des gens à Saint-Malo qui prétendent que ce métier de transitaire, appliqué aux émigrants, est la source de plusieurs grandes fortunes commerciales d^ la côte.

Certes, le commerce est une fort belle chose, mais ne semblerait-il pas qu'à l'exemple de certains végétaux, l'opulence mercantile croisse d'autant mieux et plus vite qu'il y a plus de fumier à sa base ? Se représente-t-on une industrie plus abjecte, plus haïssable, plus maudite, que celle qui vole au proscrit sa suprême ressource, et ne lui rend la vie que pour le jeter, nu, affamé, mendiant, sur la terre étrangère?

Quelques-uns répondront que mieux vaut encore vicier les poches d'un homme que de le laisser périr. Ceci, à tout prendre, n'est point contestable, et il en faut conclure que les passeurs d'émigrés tenaient dans l'échelle descendante de la honte une place voisine et immédiatement supérieure à celle des assassins.

Il est bien entendu que nous parlons des industriels, et non point de ces braves marins ou pêcheurs, qui bravèrent souvent l'atroce sanction de la loi conventionnelle pour arracher un malheureux à la mort. L'or qu'on donnait à ceux-là n'était qu'un faible prix de leur généreuse assistance. A chacun le sien.

— Eh bien ! vieux phoque , dit Eustache en entrant, as-tu vu mon homme ?

— Ce doit être quelque chose comme ton frère, répondit le citoyen Bounost. Vous vous ressemblez comme deux gouttes d'eau-de- vie.

— Oui... oui... c'est... Qu'en as-tu fait?

— - A l'heure qu'il est, mon fils, il doit ranger Chaussey... Le vent est bon, un peu fort! Si la barque, qui est vieille comme ma femme, ne s'avise pas de couler bas en chemin, ton homme touchera ce soir Jersey.

— A merveille!... Ah ! çà, combien lui as-tu pris?

— Le taux ordinaire.

— Quel est ce taux?

— Mon fils, répondit le cabaretier-fraudeur, notre métier est dangereux et ne rapporte pas tout ce qu'on pourrait désirer. Le taux est variable. Quand il s'agit de faire entrer ou sortir im colis prohibé, le prix est fait; cela coûte tant : c'est un tarif, comme nous disions au bureau, du temps que je ne rougissais pas d'être douanier. Mais un ci-devant, c'est bien différent, on perd sur l'un, on gagne sur l'autre... Il faut avoir de l'humanité... On ne peut prendre vingt-cinq louis à un homme qui n'en a que dix.

LA FILLE DE L'ÉMIGRÉ 25!i

— C'est clair, mais...

— Il n'y a pas de mais, mon fils, c'est impossible. Aussi, règle générale, quand un ci-devant, conspirateur ou brigand, se présente, je retourne ses poches, je prends ce qu'il a... et je ne réclame pas un décime de plus.

Eustache éclata de lire.

— Bravo! citoyen Bounost! s'éeria-t-il; alors nous n'aurons point de difficulté pour le payement tous les deux.

— Quel payement, mon fils ? demanda l'ancien douanier.

— Pour le prix de mon passage... Je n'ai rien : donc vous me passerez gratis.

Le vieux Bounost haussa les épaules.

— Tu plaisantes, dit-il; pourquoi quitterais-tu le territoire de la république?

— C'est mon idée, citoyen.

— Et tu crois que je mettrai une barque à feau pour tes beaux yeux ?

— Je le crois, citoyen, et cela tout de suite.

— Que je sois guillotiné!... commença Bounost.

— Cela pourra venir, interrompit Eustache, en quittant subitement le ton de la plaisanterie, surtout si tu continues à faire la mauvaise tête... Les décrets de la Convention punissent de mort le métier que tu fais, et le citoyen directeur demeure à deux pas d'ici.

— Me dénoncerais-tu? balbutia Bounost d'une voix altérée.

Je ^ dénoncerais, répondit fermement Lointier.

Il faut croire que l'argument était sans réplique, car la discussion fut close.

Quand vint le sçir, une grande barque non pontée traversa la rade et vint prendre le vent sous le rocher

de Césambre. Cette barque portait Lointier et sa fortune.

Aucune tempête ne le mit à même de haranguer ses matelots comme Prerre le Grand et César ont coutume de le faire sur les devants de cheminée. Il toucha Jersey sans encombre et gagna tout de suite Saint-Hélier où résidaient les notabilités de la noblesse exilée.

Il vit M. le vicomte de Botherel, qui avait été longtemps agent des princes, et la plupart des gentilshommes que le peu de succès de la première insurrection bretonne avait contraints à s'expatrier.

A tous il se présenta sous le nom d'Arthur, comte d'Arrhans.

On l'entoura, on le questionna ; ce fut auprès de sa personne un empressement général. Quelques-uns se souvenaient de l'avoir vu à Rennes et à Saint-Malo, près de la Rouarie. Ceux-là lui serrèrent la main avec effusion et regrettèrent avec lui la mort prématurée de leur intrépide chef. Tous voulaient avoir des nouvelles de France : la Yendée avait-elle définitivement rendu le dernier soupir? Serait-il bientôt temps de repasser la mer et de tenter une descente sur les côtes de Bretagne ?

Lointier dut faire appel à toute sa présence d'esprit pour soutenir passablement son rôle dès cette première représentation.

Lui qui venait de remplir les plus infimes dans cette organisation républicaine où les chefs eux-mêmes gardaient à leurs mains calleuses, et davantage en leur esprit grossier, les traces non équivoques de leur origine, il était obligé de passer, tout à coup et sans transition, dans une sphèred'urbanité choisie et de grandeur native.

Il lui fallait entrer brusquement en d'autres mœurs, connues autrefois, mais oubliées pendant cinq ans de travers, de misères et d'ignobles labeurs.

Heureusement il était admirablement doué de toutes ces qualités extérieures, et, pour ainsi dire, de surface, qui font les comédiens méritants. Il se souvint vite et complètement des vieilles habitudes prises au château d'Arrhans; il recouvra sa Gère mine des bons jours où , s'essayant innocemment à l'usurpation sérieuse qu'il tentait aujourd'hui, il se faisait passer pour Arthur auprès des jeunes villageoises qu'il éblouissait de son luxe d'emprunt et du faux brillant de sa prétendue noblesse. Il avait d'ailleurs exhibé ses titres, en arrivant, à M. de Botherel, et nul ne songeait à lui contester son identité.

Six mois plus tard , il eût rencontré à Jersey bien des compagnons d'armes du comte, et son rôle se fût hérissé de difficultés inattendues, que sa ressemblance avec Arthur n'eût point pu vraisemblablement surmonter. Mais alors on se battait encore en Vendée et les châteaux de Bretagne cachaient nombre de fugitifs, qui n'avaient pu passer la mer.

Il n'y avait point à Jersey de soldats de l'arméo royale.

Lointier ne manqua pas de parler de son noble parent, M. le marquis de la Veyre, et de sa charmante cousine Marthe.

Il apprit que le marquis, plus heureux que la plupart de ses pairs, avait réalisé la meilleure partie de sa fortune, qui était maintenant en sûreté à l'étranger. Le marquis lui-même avait quitté la France, après la mort du roi, avec sa femme et sa fille, mais on ne savait quelle contrée il avait choisi pour sa résidence. Eustache resta trois jours à Jersey.

Il lui fallut ce temps pour se remettre des cruelles fatigues qu'il avait éprouvées dans sa fuite. Lorsqu'il parla de se rendre à Londres, chacun mit

aussitôt sa bourse à la disposition de ce cher comte, qui avait si vaillamment soutenu son nom en Bretagne et en Vendée.

Les bourses étaient légères, mais il y en avait beaucoup, et Lofntier ne se fit pas scrupule de puiser successivement dans presque toutes.

De sorte que, lorsqu'il prit congé de ses nouveaux amis, il était fort convenablement équipé, et portait en son gousset de quoi faire figure durant, les premières semaines de son séjour en Angleterre. Il portait, en outre, des lettres pour les principales têtes de l'émigration. C'était tout ce qu'il lui fallait.

Il prit terre à Plymouth, et monta sur-le-champ en chaise pour gagner Londres.

L'avenir était désormais pour lui couleur de rose, et il bâtissait de bien charmants châteaux en Espagne.

A force de bâtir, il se fatigua et s'endormit.

Au moment où il commençait un fort joli rêve, un homme, exténué de fatigue et de besoin, s'arrêtait à la porte d'une ferme^ sur la route de Southampton à Londres, entre Reading et Windsor.

j Cet homme ne demanda point l'aumône; mais il était Français , et le malheur des temps avait appris aux campagnards d'Angleterre dont les maisons se trouvaient sur la route de France , quel absolu dénûment cachait souvent le fier silence de ces pâles voyageurs qu'on voyait passer à pied, venant de la mer et allant à Londres.

La fermière offrit au Français du pain et de l'aie. Il mangea et but avidement; puis il rendit grâce avec dignité et reprit sa route.,

Ce voyageur était le comte Arthur d'Arrhans.

L,©rd Dogg.

Lord Templemore Dogg était, en ce temps-là, un des excentric-men les plus distigués du Strand. 11 pratiquait le sport avec infiniment de supériorité, bien qu'il pesât, de compte fait, cent soixante-dix kilogrammes, faisait des paris prodigieux, et patronait une société de tempérance qu'il allait présider après boire.

Lady Ophelia Dogg était une impressionnable et ultrapoétique créature qui, au temps de sa jeunesse, n'avait point dû être jolie.

Elle pouvait avoir, au moment où notre histoire la rencontre sur son chemin, de quarante à quarante-cinq printemps.

Lord Dogg boxait comme un Hercule; lady Dogg dansait moins bien, mais autant que Yestris. L'époux avait des façons tout originales d'envelopper son gros corps dans ces étoffes moelleuses, confortables, mais horribles, que les Anglais sont en possession d'inventer depuis cinquante ans; l'épouse portait d'incommensurables chapeaux, illustrés de panaches, et un petit chien sous le bras.

Celui-ci affectionnait le sherry beaucoup , le madère énormément, le bordeaux outre mesure ; celle-là chérissait la rêverie, adorait les romans vaporeux, idolâtrait la poésie clair de lune.

C'était un couple particulièrement estimable, comme

on n'en trouvait pas un seul à Paris; à moins qu'il ne vînt de Londres.

Lord Dogg aimait sa femme ; lady Dogg aimait le bal, son chien, la musique et plusieurs perroquets.

Elle ne manquait pas une seule soirée d'Almack, et chantait des romances françaises avec une expression surprenante.

Milord et milady , du reste , étaient gens d'excellente compagnie , et parlaient supérieurement le français, comme il convient à des Anglais bien élevés. Il ne se servaient de l'idiome saxon que pour parler à leurs bêtes.

— Milord, dit un jour milady, en savourant les dernières gorgées de la septième tasse de souchong, âvévos rémâqué cette young gentleman qui dansé si rémâquabelment le waltzing?

— Je âvé rémâqué, milady... Cette gentleman âvé gagné moâ deux cents livres hier au club. C'était une galant personnèdge !

— Oh ! milord... oune très-galante, voye-vos! une rémâquabelment chââment... Je volé, if you please, one auter tasse de thé.

Milord tourna le robinet de la théière et jeta un regard de soupçon sur milady.

Celle-ci avait laissé descendre sur son maigre visage une ravissante expression de poétique rêverie,. Ses yeux étaient au plafond, et ses doigts osseux caressaient avec distraction le soyeux pelage de Love.

C'était le nom du petit chien.

— Oh ! yes! répéta-t-elle d'une voix murmurante. C'était une délicieuse... rémâquabelment !

— Je croyé que vos aimé cette gentleman, milady ! gronda tout à coup lord Dogg, qui prit l'attitude d'un boxeur, et dont le rouge visage passa du pourpre au violet.

Ophelia tressaillit et versa aussitôt d'abondantes larmes dans un mouchoir de batiste.

— C'était une abominèble tortioure, murmura-t-elle, que de viver avec un mari jalu!

Lord Dogg arpentait la chambre à grands pas. Quand il fut fatigué de cet exercice, il vint se planter juste en face de sa compagne.

— Je défende à vos, dit-il avec le hoquet britannique; je défende à vos, voye-vos, absolioumente dé régâdé cette y oung gentleman... Si vos le régâdé, voye-vos, je menacé vos de vender vos une shilling dans Smith- Fields... Oh! yes.

— Oh! milord, sanglota Ophelia, je suis pioure, voyevos, pioure et sans tètche...

Lord Dogg, loin de se laisser fléchir par cette éloquente protestation, grommela un de ces jurons d'outre- Manche, capables d'attirer la foudre sur les Trois-Royaumes; puis, prenant la pose de Kean dans Othello, il répéta d'un beau ton tragique:

— Je défende dé régardé, voye-vos !

Lady Ophelia baissa la tête. Milord sortit.

Quand milady fut seule, elle se redressa tout à coup, frappa du pied, et lança Love au milieu de la chambre.

— Oh! le détestèble! cria-t-elle. Je croyé qu'il nepové pas se trôver sur tute le siouperfaïce de London un mari abominèble davantèdge!... Me défender, voye-vos, de régâder !...

Milady but une huitième tasse de thé.

Le galante personnèdge qui avait gagné deux cents livres sterling à milord et produit une douce impression sur l'âme rêveuse de milady était un jeune Français émigré qui avait passé la Manche depuis peu et s'était produit avec éclat dans la haute société de Londres.

Il se nommait Arthur d'Arrhans, portait comme il faut

son titre de comte, et allait de pair avec les membres les plus distingués de l'émigration.

On parlait avec beaucoup d'éloges de ses récentes prouesses dans les guerres de la Vendée.

Le pauvre jeune homme avait eu grand'peineà tromper la surveillance des autorités révolutionnaires, et il lui avait fallu des prodiges de patience, des miracles d'adresse et d'audace pour parvenir jusqu'à la mer.

Aussi excitait-il parmi les lionnes (le mot est devenu de bien mauvais goût, mais nous sommes à Londres, où le mauvais goût a droit de bourgeoisie) un intérêt général.

Il était de tous les raquts; on se le disputait, on se l'arrachait. * <

Il demeurait dans Piccadilly. Son appartement, sans être somptueux, convenait à la position fashionable qu'il s'était faite dès son arrivée en Angleterre.

Au moment où lord et lady Dogg avaient ensemble la discussion caractéristique que nous avons cru devoir mettre sous les yeux du lecteur, M. le comte Arthur d'Arrhans était entre les mains de son valet de chambre, qui procédait à sa toilette.

— Ah çà,Lointier, mon ami, disait ce dernier en passant le fer dans les cheveux de son maître, ce rôle subalterne commence à me fatiguer considérablement.

— Patience î patience î

— Ah ! patience! voilà deux mois que tu me chantes le même couplet. Te voilà comte, toi; c'est très-bien, mais moi...

— N'as- tu pas monté en grade ? interrompit Eustache. A Nantes, où j'ai eu le plaisir de faire ta connaissance, tu ne servais que la république. Maintenant, te voilà

t valet de bonne maison... Allons, allons, ami Brunet, pas d'enfantillage !

— Je ne plaisante pas, dit Brunet d'un ton chagrin. A Nantes, puisque tu parles de Nantes, j'étais ton supérieur...

Je m'en souviens... Tu étais entrepreneur d'enthousiasme public. Grâce à toi, une centaine de claqueurs criaient : « Vive la Convention ! » Quand le besoin s'en faisait sentir... tu étais aussi fabricant de rage populaire. Voulait-on assassiner une honnête douairière, un prêtre, un marquis de cent ans? tes hommes vociféraient: «A l'eau! à la lanterne! » Le soir, tu prenais place sous le lustre, au théâtre, tu étais à la fois claqueur politique et littéraire... Tu jetais bas de nobles têtes et tu empêchais d'ignobles pièces de faire la culbute... Estce bien cela ?

— Précisément, répondit Brunet avec froideur. Ah! j'étais un misérable. Il ne pouvait rien exister au monde de plus abject que moi... c'est vrai !... excepté mes valets, pourtant. Et tu étais l'un de mes valets , Eustache.

Celui-ci se mordit la lèvre.

— Tu es touché, reprit Brunet. Ne parlons plus de cela... Quand me donneras-tu ce que tu m'as promis?

— Quand je pourrai.

— C'est vague. Je n'aime pas le vague. Fais-moi le plaisir de répondre autrement... Tu sais bien que d'un mot je puis te faire pendre.

— Je sais que tu pourrais l'essayer, répliqua Eustache, d'un ton de bravade mal assurée.

— L'essayer ! s'écria Brunet en riant ; hé ! monsieur le comte, vous avez oublié, je pense, à quel excès se porta jadis votre zèle républicain... J'ai bon souvenir, moi... Je sais que votre bras gauche garde les traces indélébiles d'une plaisanterie civique que n'eût point soufferte le vrai d'Arrhans avant d'avoir perdu la dernière goutte du sang de ses veines.,. Je sais que vous portez sur vous

la preuve de votre honte passée... Une preuve indestructible, entendez vous, une preuve que les vers seuls effaceront lorsqu'ils rongeront votre chair au fond d'un cercueil !

— Peste! dit Eustache, qui s'efforça de ricaner, tu fais de la tragédie maintenant.

Brunet frappa du pied avec impatience.

— Écoute, Lointier, reprit-il, tu veux me tromper, gagner du temps, me perdre, peut-être...

— Quelle idée!

— Tu es capable de tout... mais prends garde. S'il y a guerre entre nous, ta noblesse y passera, et sous tes oripeaux déchirés, il ne restera plus que la peau d'un vil coquin... Monsieur le comte, vous êtes coiffé.

Brunet, tout en parlant, avait en effet continué de manier son fer à papi.llottes, et la chevelure de Lointier avait pris sous sa main exercée un pli irréprochable.

Eustache donna un coup d'œil à la glace et se leva.

— Ma veste ! dit-il.

Brunet lui présenta une riche veste de velours brodé d'or.

. — Mon habit! reprit Eustache.

Brunet l'aida à passer le plus coquet habit à la française qu'eussent vu jamais les rives de la Tamise.

— Mon épée, mes gants, mon chapeau! dit encore Lointier.

Brunet apporta le tout.

— Où va monsieur le comte? demanda-t-il.

— Au club... Je dois une revanche à lord Templemore Dogg... Quant à ce qui regarde notre querelle, je te sais un excellent garçon, Brunet, et ne veux point te garder rancune...

— Monsieur le comte est bien bon...

— Je t'ai promis partage égal, tu l'auras... mais pa-

tience, que diable î laisse-moi faire un peu récolte de ces épais cokneys de Londres... J'augmente ta part en agissant ainsi, mon garçon.

— Combien avez-vous en caisse?

— Une bagatelle!... Je n'oserais vraiment t'en offrir la moitié... J'y pense. Je vais ce soir au raout de lady Moore Mac-Rea. Que ma toilette soit prête I

— Elle le sera, monsieur le comte.

Eustache se dirigea vers la porte, Brunet l'arrêta sans façon par l'épaule et lui mit le poing sous la gorge.

— Je te donne quinze jours, dit-il. Dans quinze jours, je veux être comte, moi aussi, ou marquis, ou... n'importe ! Si, à cette époque, il n'y a pas encore assez d'argent pour deux, eh bien*! tu seras valet à ton tour et moi maître... à moins que tu ne préfères...

Brunet n'acheva pas, mais sa main glissa rapidement de l'épaule d'Eustache à son avant-bras, et appuya fortement sur la partie charnue qui est au-dessous de l'articulation. Eustache pâlit.

— Il paraît que c'est sensible encore, dit Brunet. Je te tiens par là, mons Eustache... J'ai fini, monsieur le comte. Bien ne vous empêche plus d'aller faire la partie de lord Templemore Dogg.

En même temps, il lâcha le bras d'Eustaehe qui partit aussitôt.

Comme le lecteur a pu le pressentir, tout n'avait pas été rose dans l'existence républicaine d'Eustache.

Forcé de quitter Paris quelque dix-huit mois après son arrivée, parce qu'il n'avait pas la voix assez forte pour prêcher au Palais-Royal ou hurler sous les fenêtres du château, deux métiers qui rapportaient alors de quoi vivre, il voulut retourner au pays.

Mais, au pays, les choses avaient bien changé. La révolution sévissait maintenant à Millau comme àParis, et,

comme MM. d'Arrhans et de la Yeyre , principaux seigneurs des environs, avaient quitté la contrée, la rage populaire s'était rejetée sur leurs amis et créatures. Le père d'Eustache, emprisonné, abreuvé d'outrages et de dégoûts, était mort de chagrin. S'il eût pris la peine d'attendre, on l'aurait guillotiné.

Eustache revint à Paris, où il mena une de ces existences ténébreuses et souillées que protégeait le désordre, que nourrissait l'anarchie. Il partit pour Nantes, sans autre but que de tenter la fortune, car il avait beau mal faire, la fortune l'oubliait.

Ses camarades , plus hardis ou plus heureux, montaient parfois tout à coup au pinacle, et, couverts encore de la fange où ils croupissaient la veille/ s'asseyaient sur les bancs d'une assemblée souveraine. Eustache, lui, restait dans sa misère.

Ses qualités étaient des défauts à cette époque honteuse et brutale; ses vices même se trouvaient démodés. Chevalier d'industrie, il n'était point à sa place parmi ces squalides brigands pour qui eût été trop luxueuse la litière des étables d'Augias. Il tâchait de son mieux à mettre bas les élégantes façons que son éducation parasite lui avait données; il sentait que c'était là sa ruine, mais, en définitive, on naît septembriseur, et l'escroc qui met la main dans votre poche n'est pas à la hauteur de l'humanitaire vertueux et bavard qui mettrait au besoin son bras jusqu'au coude dans votre sang.

Or, les humanitaires d'alors jetaient à coups de couteau les fondements du glorieux édifice au sommet duquel nos socialistes déploient la synthèse, comme une toiture baroque et convenable.

En mil sept cent quatre-vingt-douze, ils avaient les mains noires; depuis mil huit cent trente, leurs mains sont gantées : peut-être même sont-elles propres.

Autrefois, ils s'armaient de tranchelards; aujourd'hui,

ce sont des plumes qu'ils portent. Leurs haillons se sont faits habits noirs, avec lesquels on peut décemment occuper une chaire universitaire. Du reste, ils sont comme jadis méchants, envieux, fous, impuissants, et, sur leurs vieux jours, ils se font doctrinaires.

On ne peut en vouloir à Eustache de ne ressembler point à ces tigres de la rue qui ont changé de peau ou mis simplement sur leur fourrure une robe de pédant.

Euslache a bien assez de ses vices sans prendre ceux de l'engeance la plus dégradée qui ait traversé nos cinquante ans de révolutions.

A Nantes, Eustache fit la connaissance du citoyen Brunet, qui avait les bonnes grâces de Carrier et entreprenait l'opinion publique.

Las bientôt de cette vie, il prit la route de Saint-Malo et saisit avec transport l'occasion de quitter la France où le crime ne laissait pas assez de place à l'intrigue.

Une des premières personnes qu'Eustache Lointier rencontra dans les rues de Londres fut le citoyen Brunet, son ancien patron.

Brunet avait quitté la France pour des raisons qui importent peu au lecteur et qui se devinent du reste facilement, pour quiconque connaît les mœurs de ce temps maudit, où l'accusateur de la veille était presque à coup sûr le proscrit du lendemain.

L'ancien serviteur de Carrier portait en toute sa personne des traces évidentes d'intelligence. Il reconnut Llustache qui ne prenait point garde à lui et le suivit jusqu'à son hôtel.

Eustache en était déjà aux derniers louis de l'emprunt qu'il avait fait aux émigrés de Jersey, mais il était membre de plusieurs clubs, voyait la meilleure compagnie, et, sûr de ses talents, ne craignait point trop l'avenir. La vue de Brunet le troubla.

Cet homme, qui connaissait ses antécédents, pouvait lui faire une terrible guerre.

Eustache se trouvait dans la position de certains gouvernements que leur origine condamne, et auxquels il faut la paix à tout prix! Il entassa promesses sur promesses. Brunet le crut et resta près de lui en qualité de valet.

Ce citoyen avait quelque teinture de l'emploi.

Comme nous venons -de le voir, la discorde commençait à se mettre au camp. Brunet se fatiguait de sa position secondaire, et Eustache n'était point pressé de par- . tager. Brunet "connaissait trop Eustache pour avoir confiance en lui, et assez pour le perdre.

Eustache, en effet, pour expliquer la position quasibrillante'où son ancien patron le retrouvait, avait été forcé d'avouer son usurpation.

Mais où était le vrai d'Arrhans ? Avec la meilleure volonté de perdre un usurpateur, il faut présenter Tayant droit tout d'abord.

C'est la première pièce de conviction.

Cette pièce manquait à Brunet, ce qui peut expliquer pourquoi il s'en tenait aux menaces.

Lointier, en le quittant, prit le chemin du club des jockeis, où il contait* trouver lord Templemore Dogg, son partner habituel.

Le club était au grand complet. Il y avait là au moins cent jockeis en habits écarlates, tous remarquablement obèses ou parvenus au dernier degré d'étjsie.

L'Anglais est ainsi fait : point de milieu ; il pèse le poids d'un bœuf ou celui d'un mouton.

Les gentlemen maigres se promenaient gravement , balançant leurs longs torses sur leurs hanches aiguës, auxquelles s'attachaient gauchement des jambes osseuses, dessinées, selon le nu, par des pantalons à justes

tibias. Au-dessus du torse, il y avait de hautes cravates inflexibles et nouées avec une rigueur mathématique. Dans les cravates., il y avait des vertèbres qui soutenaient des figures anguleuses, ornées d'yeux incolores et de favoris déteints.

Les gentlemen gras faisaient frémir sous le fardeau de leur embonpoint des banquettes et des fauteuils trèsbien rembourrés. Ils étaient rouges comme des tomates mûres.

Lord Templemore Dogg était le plus rouge d'entre eux.

Autour d'une table ronde, située au milieu du salon principal, une vingtaine de jockeis étaient réunis et paraissaient puissamment préoccupés.

De ce groupe sortaient de temps en temps des paroles brèves et inquiètes.

— Cent livres pour Polyphemus! disait l'un.

— Deux cents pour Child of the Royal-Puff ! répondait l'autre.

Il faut que le lecteur nous fasse la grâce de s'approcher avec nous de cette table ronde et jette son regard curieux par-dessus les têtes pommadées des gentlemen qui l'entourent.

Ceci est un trait de mœurs authentique, et mérite certainement une mention honorable.

La table ronde est bordée par une bande circulaire de papier blanc, qui figure assez bien, en petit, la lice d'un hippodrome.

Des deux côtés de cette bordure en papier s'élèvent de~ minces barrières de carton. Il n'y a rien autre chose sur la table.

Pourtant vingt personnages, doués de raison, se penchent à l'entour et regardent comme si leur vie dépendait de ce qui se passe sur la bordure blanche.

Vingt binocles y sont braqués à 'demeure et les gageures vont leur train.

— Trois cents livres pour Child of the Royal- Puff!

— Quatre cents livres pour Polyphemus !

- Ces gens-là sont-ils des fugitifs de Bedlam ? Regardez mieux; essuyez les verres de votre lorgnon, obscurcis parle brouillard britannique, et regardez encore.

— Voyez-vous ces deux petits points noirs qui se meuvent sur le papier blanc ? l'un de ces points se nomme Polyphemus, l'autre a nom Child of the Royal- Tuff.i

--Ah bah !...

— Positivement... Polyphemus est une fourmi bien connue pour la vitesse de sa marche, et Child of the Royal-Puff est une araignée naine qui a fait perdre et gagner bien des guinées...

La fourmi et l'araignée courent, sans jockey, hélas ! car on n'a pu trouver de cirons assez obéissants pour endosser la veste voyante, chausser les bottes molles et se faire entraîner par un jeûne de quinze jours.

Sans cela, la fête serait complète, et la joie de ces honnêtes gentlemen ne connaîtrait point délimites. Mais on se passe des jockeys.

Voyez! l'araignée a de plus longues pattes que la fourmi, mais elle se prélasse, la paresseuse, elle flâne et perd un temps précieux à jeter ça et là d'imperceptibles fils. La fourmi, au contraire, va toujours un train égal. Son propriétaire ne la donnerait pas pour cent guinées.

C'est la perle des fourmis. Quand elle aura vécu, on essayera de l'empailler, ou tout au moins de faire sa statuette, afin que les siècles futurs puissent contempler, à leurs moments perdus, cet insecte recommandable.

— Cinq cents livres pour Polyphemus !

— Mille livres pour Child of the, etc.

Si l'Angleterre n'existait pas, il faudrait la construire sur pilotis.

Eustache, en entrant, s'en alla tout droit à lord Dogg et lui tendit le doigt. Lord Dogg gronda sourdement une exclamation de colère ; mais ce premier tribut payé à sa mauvaise humeur, il reprit incontinent son flegme national et reprit automatiquement :

— How do you do?

Très-bien, mylord, très-bien, répondit Eustache. Permettez-moi de m'informer des nouvelles de la santé de votre seigneurie.

— Infômé-vos ! répliqua lord Dogg.

— Et de celle de milady.;.

— No!... répondit cette fois mylord; infômé pas vos...

Eustache crut avoir mal compris et n'insista pas.

Lord Dogg se leva sans plus prononcer une seule parole et se dirigea vers un tapis vert où il s'assit en face d'Eustache. Ils jouèrent en silence pendant deux heures.

Les guinées de mylord semblaient avoir un attrait particulier pour les poches d'Eustache, qui gagnait toujours.

Au bout de deux heures, lord Dogg repoussa son fauteuil et croisa ses mains sur son gilet.

— Vous ne jouez plus , mylord ? demanda Eustache.

Mylord ouvrit par trois fois la bouche et ne parla point.

Il semblait chercher ses mots pour entamer une communication importante.

— Sir Arthur, commença-t-il enfin, voye-vos... oh ! ves...

— Plaît-il? dit Eustache.

— No..., il ne plaise pas, sir Arthur, diabel !

— Mylord ?

— Il déplaise remâquablement, voye-vos ! Eustache ne comprenait pas du tout. Lord Dogg semblait faire effort pour contenir une colère naissante.

Les veines de son front se gonflaient et un tremblement nerveux agitait les paupières sans cils de ses gros yeux.

— Rémâquabelment ! répéta-t-il. Oh ! yes... je croyé, sir Arthur, que vos volez appôter le treuble dans le menédge de moâ.

— Y songez-vous, milord ! s'écria Eustache, qui ne put réprimer un sourire.

— Je songé, sir Arthur... je trôvé tu te cela intolerèbleî... Et je dise de prender garde à vos, pâce que j'été jalu!

A ces mots, prononcés d'une voix étranglée, milord ferma les poings et rejetaviolemment la masse d'air qui oppressait sa poitrine.

Puis il tourna le dos et se retira lentement.

— 11 est fon, pensa Eustache, qui se mit tranquillement à compter son gain.

Le gain était honnête. Eustache, sans plus penser à la boutade de lord Templemore Dogg, s'assit à une table et parcourut les journaux. C'était déjà la coutume en Angleterre de faire servir la quatrième page des gazettes au même usage que les Petites-Affiches.

Voici ce que lut Eustache dans une feuille de Glascow :

« M. le marquis de la Veyre, émigré français, prie M. le comte Arthur d'Arrhans, en quelque lieu que soit ce dernier, de lui faire savoir de ses nouvelles. »

LA FILLE DE L'ÉMïGRÉ 271

Lointier relut par trois fois ces deux lignes et se prit à rêver.

— C'était une charmante fille! dit-il enfin. Le vieux marquis a encore une fort belle fortune, et ce serait une atfaire d'or... Oui!... mais ils doivent connaître son écriture!... Ma foi, je crois que le plus simple serait de prendre la poste et d'aller à Glascow... Marthe Taimait; j'hériterai de cela comme du reste... D'un autre côté, je dépisterai ainsi ce coquin de Brunet, qui commence à devenir fatigant outre mesure... Allons ! c'est un coup de partie! il s'agit seulement de bien commencer son jeu...

YI

Anglicismes.

Eustache Lointier quitta le club des Jockeis au momoment où Child ofthe Royal Pu ff arrivait au but, passant d'une longueur de tête Polyphemus. Conmmodore Nelson, autre fourmi engagée, s'était dérobée dès le commencement de la course.

Eustache revint tout pensif à son hôtel de Piccadilly.

Les lignes qu'il venait de lire dans le journal de Glascow le préoccupaient outre mesure.

Il balançait les avantages et les inconvénients d'un acte d'audace. Il hésitait.

Néanmoins, l'aventure avait de quoi tenter un chevalier d'industrie ; elle était séduisante, et présentait, en définitive, des chances de succès.

Eustache ne pouvait rester longtemps indécis.

Il aborda Brunet, son camarade valet de chambre, d'un visage joyeux.

— J'ai gagné trois cents livres, lui dit-il ; cela marche. Tu n'attendras plus longtemps désormais... Nous compterons ensemble dans trois jours.

— Pourquoi trois jours? demanda Brunet.

— Je te réserve une surprise, mon brave : tu verras!

Brunet le regarda en dessous d'un air soupçonneux, mais ne jugea point à propos de renouveler la discussion.

Il prépara la toilette de bal de son maître, et bientôt Eustache fut couvert d'habits véritablement somptueux.

Sous ce costume, il était charmant, et de tournure à mettre à l'envers plus d'une cervelle de gentlewoman, abstraction faite même de lady Ophelia Dogg, qui n'avait point de cervelle.

Il monta dans une voiture de place, et ordonna qu'on le conduisît à l'hôtel de lady Moore Mac-Rea.

Brunet, resté seul, prit les habits que son maître venait de quitter afita de les serrer.

— C'est étonnant ! grommela-t-il, j'ai beau me fâcher, je continue déjouer mon rôle en conscience, et je le sers tout de bon... Voyons donc s'il n'a pas oublié dans ses poches ce fameux portefeuille... Je donnerais

mon petit doigt à couper pour le tenir mais non !

les poches sont vides... Ah ! ! !

Ce dernier mot fut un cri de joie.

Brunet venait de sentir, à travers l'étoffe de l'habit d'Eustache, un paquet de papiers. Il fouilla vivement et demeura désappointé. Ce n'était que le journal de Glascow, que Lointier avait pris au club des Jockeis.

Brunet le froissa d'abord avec colère, puis, par ennui, il se prit % le parcourir et tomba bientôt sur l'article qui avait tant ému son maître.

— Trois jours! s'écria-t-il; le coquin m'a dit trois jours, mais, dans trois jours, il y a trois fois le temps de prendre la poste... Évidemment il a lu ces lignes... Il

va tenter de m'échapper Morbleu! je vaisMe suivre

désormais comme son ombre, et s'il bronche tant

pis pour lui !

Pour que le lecteur n'interprète pas ces dernières paroles d'une façon trop bucolique, nous lui rappellerons que Brunet avait été l'un des bas officiers de la Convention.

Cela doit suffire pour donner une sanglante porlée à sa menace.

La voiture d'Eustache Lointier sillonnait cependant la boue épaisse des rues de Londres.

Elle s'arrêta bientôt devant l'hôtel de lady Moore Mac- Rea.

Lointier sauta lestement sur les dalles du trottoir et jeta un souverain à son cocher.

Tandis que celui-ci lui rendait sa monnaie, un piéton traversait la rue, enjambant çà et là de larges flaques de boue., et franchissait, lui aussi, la grille de l'hôtel.

Une fois entré, ce piéton ressemblait exactement à ceux qui venaient en voiture, car, un soir de bal, il n'y a point de différence saisissable entre la misère et l'opulence. — Nous parlons seulement du sexe masculin, Pour l'autre sexe, il y a toujours la différence qui existe entre la modeste broderie domestique et le point d'Angleterre, entre le strass et le diamant, sans parler de l'intervalle qui sépare le luxe lourd de l'élégante distinction, — le faste de la grâce, — la fille d'un usurier de la fille d'un gentilhomme.

Eustache et le piéton arrivèrent ensemble au bas du perron et le montèrent de compagnie, mais sans se regarder.

Sur le perron s'ouvrait un vaste vestibule, puis venait un double escalier dont les degrés de marbre étaient, ce jour-là, ornés de fleurs et de feuillages.

Eustache prit la rampe de droite; le piéton monta par la rampe de gauche.

Ils traversèrent parallèlement l'antichambre où foisonnait une armée de grooms et de laquais. L'antichambre donnait entrée dans le premier salon par deux portes symétriquement placées -sur le même pian, à quinze pieds Tune de l'autre.

Au moment où Eustache se faisait ouvrir la première, le piéton entrait par la seconde.

Ils donnèrent ensemble leurs noms aux huissiers, qui les annoncèrent aussitôt.

— M. le comte Arthur d'Arrhans! dit le premier huissier d'une voix éclatante.

— M. le comte Arthur d'Arrhans ! cria au même instant le second.

Les deux nouveaux venus se regardèrent alors, Eustache pâlit et perdit contenance.

Arthur d'Arrhans s'élança vers lui, et, l'œil en feu, la menace à la bouche, le saisit violemment par le bras.

Il y avait un large espace libre entre les portes d'entrée et les premiers groupes des invités.

En France, cette double annonce du même nom, qui avait certes quelque chose d'étrange, et la ressemblance frappante de ces deux hommes, dont l'un, on pouvait du moins le supposer, était un usurpateur et un larron de noblesse, eût bien vite attiré la foule et rassemblé les curieux. Chez lady Moore Mac-Rea, il en fut autrement: nul ne bougea.

C'était à peine si les gentlemen composant lés groupes les plus rapprochés jetèrent sur nos deux homonymes un court et pudique regard.

C'est ici le cas de rendre à John Bull une justice d'autant plus éclatante que nous sommes moins portés d'ordinaire en sa faveur. Soit à cause de son flegmatique orgueil, qui l'engage à s'intéresser modérément aux actes d'autrui, soit par suite d'une délicatesse de digne et bon aloi qui n'est réellement point dans nos mœurs à nous, John Bull se montre, en toute occasion où sa personnalité n'est pas directement intéressée, d'une miraculeuse discrétion. Il n'interroge oas, il n'écoute même pas. Et, en vérité, notre gentlemanry, au lieu de prendre à l'Angleterre ses twines disgracieux, ses malodorants mac-intosh et son grotesque vocabulaire équestre, ferait mieux de lui emprunter un peu de cette qualité précieuse et vraiment surbourgeoise : la discrétion.

Eustache et Arthur restèrent donc isolés entre les deux portes refermées.

— Misérable! s'écria le jeune comte qui retint avec peine les éclats de sa voix irritée; toi, ici, sous mon nom !

— Ayez pitié, Arthur, murmura Lointier. Je suis à votre merci, ne me perdez pas!

— Ne pas te perdre ! te laisser porter le nom de mon père!...

Eustache avait été pris à l'improviste ; il n'essaya point de payer d'effronterie.

— Je vous rendrai tout, interrompit-il précipitamment. Je vous rendrai vos papiers, je quitterai Londres... N'exigez pas davantage, Arthur, et souvenez-vous que je vous ai sauvé la vie.

Le jeune d'Arrhans hésita. Eustache reprit d'un ton suppliant.

— J'ai cédé à un mouvement de vanité folle, monsieur le comte. Pardonnez-moi. J'expierai cruellement ma faute en regrettant toute ma vie le noble rôle que j'ai joué

durant quelques jours... Mais, par pitié! que je puisse au moins disparaître sans éclat de ce monde brillant ou j'occupais une place usurpée. Que je n'aie point la honte de voir tous ces regards, amis naguère, se fixer sur moi avec dédain et pitié 1... Laissez-moi quelques heures pour opérer ma retraite... Quand je ne serai plus là... demain, Arthur ! vous pourrez leur dire que j'étais un traître... un lâche... un imposteur i

Eustache mit, entre ces trois derniers mots, deux soupirs hypocrites admirablement modulés.

— Sais-je si vous ne me trompez point encore? dit* Arthur après un silence ; qui me répond de vous ?

— Je vous ai menti bien souvent, et votre défiance est juste, répliqua Eustache humblement... Je n'ai pas sur moi votre portefeuille ; sans cela je vous le rendrais sur-le-champ. Mais voici ma carte. Le premier venu de ces gentlemen pourra vous dire que l'adresse, inscrite sous mon faux nom, est au moins véritable. Venez demain, à huit heures. Avant de partir, je vous rendrai tout ce qui est à vous... Mais soyez généreux, Arthur. Voici quelques Français qui s'approchent et nous observent... Pour la vie que je vous ai donnée, il y a quelques mois, je vous demande de m'épargner le supplice d'un affront public... que je supporterais sans murmurer, monsieur le comte, car loin de moi la pensée de me prévaloir de vos titres de famille qui sont encore entre mes mains.

Il y avait dans cette fin de phrase une imperceptible nuance de menace.

Lointier recouvrait peu à peu sa présence d'esprit. Il se souvenait de ses avantages , et poussé à bout en ce moment, il aurait Certainement engagé une lutte dont l'issue ne se pouvait point prévoir.

N'avait-il pas pour lui la possession du nom et des titres?

Ce ne fat point pourtant la crainte qui détermina la réponse d'Arthur. Lointier lui avait sauvé la vie à Saint- Malo, et le. jeune comte se crut obligé d'honneur à user envers lui de clémence.

— Allez, dit-il, je vous donne trêve pour cette nuit. Mais n'essayez. pas de m'échapper. Je ne vous perdrai pas un instant de vue, et demain...

— Demain, cher comte, interrompit Eustache en souriant tout à coup, j'aurai, comme toujours, grande joie à recevoir votre visite.

Quelques gentilshommes français, attirés par la singularité de cette scène, étaient maintenant à la portée de la voix. C'était pour eux qu'Eustache avait parlé.

Il salua fort gracieusement Arthur, toucha son jabot d'un air vainqueur, jeta son tricorne sous le bras gauche, et s'avança' vers le groupe des Français, auxquels il distribua des poignées de main. Arthur, lui, se perdit dans la foule.

Au moment où il dépassait les premiers rangs des invités, il aperçut un gros Anglais, fort rouge, dont les yeux écarquillés semblaient vouloir le dévorer.

Arthur tourna la tête et passa.

— My God î murmura piteusement le gros Anglais, qui n'était autre que Templemore Dogg.

Ce malheureux sportman n'avait point quitté des yeux Eustache et Arthur durant tout leur entretien.

La parfaite ressemblance qui existait entre eux lui donna fort à réfléchir, et il se promit de faire bonne garde, afin de savoir si ces deux Sosies n'étaient point de complicité pour appâter le treuble dans son ménèdge.

Le groupe des émigrés fit fête à Eustache.

— D'Arrhans, dit le vicomte de L... quel est cet olibrius qui se permet de te ressembler si impertinemment?

— En vous voyant tous deux, ajouta le baron de Y..., je songeais aux jumeaux de Bergame de ce pauvre Florian.

— C'est un petit cousin, répondit Eustache du bout des lèvres , qui porte le même nom et prend le même titre que moi.

— Prend est joli.

— Prend est exact... mais je répugnerais à lui faire de la peine; et d'ailleurs, mes très-chers, je ne vois pas trop à quel tribunal j'en pourrais référer.

Le vicomte fit basculer avec grâce sa rapière horizontale.

— Voici qui vaut trois degrés de juridiction, dit-il.

— A la bonne heure, répliqua Eustache, mais mon petit cousin est un fidèle serviteur de Sa Majesté..." Je veux me montrer bon prince.

— Eh bien? alors, reprit le baron, présente-nous Ion petit cousin.

— Volontiers... plus tard... demain... messieurs, je me vois forcé de vous quitter un iïistant.

Eustache prit congé précipitamment. Les émigrés le suivirent des yeux. Puis ils se regardèrent, et deux ou trois d'entre eux hochèrent la tête.

— Ce diable d'Arrhans, dit le vicomte après un silence, ne fait rien comme les autres. S'il ne portait pas un si noble nom... Qu'en dites-vous?

— Hélhél...

— Ma foi!...

— On dit qu'il a au jeu un bonheur!...

— Le fait est, reprit le baron d'un ton moitiér badin, moitié sérieux, qu'il y a des jours où on le prendrait pour l'un de ces chevaliers d'industrie qui se pavanent ici sous des noms d'emprunt et déshonorent notre ordre et notre pays... Pourtant je dois dire que j'ai vu ses

papiers... de fort belles preuves sur ma parole! Des alliances magnifiques ?... C'est un air qu'il a comme cela.

De son côté, Arthur subissait un interrogatoire pareil et répondait d'une manière ambiguë.

Un vieillard, le colonel Favert, ancien officier qui avait servi avec le vieux comte d'Arrhans autrefois, et sous les auspices duquel Arthur se présentait aujourd'hui chez lady Mac-Rea, lui demandait quelques explications touchant le mystérieux événement qui venait d'avoir lieu.

— Je ne puis vous le dire, colonel, répondit Arthur. Jusqu'à demain je suis lié d'honneur, et il vous faudra attendre ce moment- là si vous voulez savoir quel est cet homme.

C'était la première fois, depuis son arrivée à Londres, qu'Arthur entrait dans un salon. Jusque-là il avait mené une vie laborieuse et pénible, utilisant, pour exister, les talents que lui avait donnés une éducation distinguée.

Pendant les quelques mois qu'il avait ainsi passés dans une retraite forcée, son unique pensée, son désir incessant, avait été de se procurer les moyens de voir le monde, afin de chercher par soi-même la famille de la Yeyre, qu'il savait à l'étranger.

Il aimait Marthe, autant et plus peut-être qu'autrefois.

Sa vie guerrière et toujours pleine ne lui avait point laissé le temps d'éparpiller son cœur en ces intrigues frivoles que noue trop souvent l'oisiveté des jeunes années. Son cœur entier était à Marthe dans le présent comme dans le passé.

Entre elle et lui, il n'y avait pas même un souvenir, malgré cinq ans d'absence.

Il voulait donc chercher, scruter, s'enquérir. Mais un obstacle matériel s'opposait à ce qu'il pût se mêler à

cette foule dorée qui encombre les salons de l'aristocratie anglaise.

Il était arrivé à Londres dénué de toutes ressources.

Depuis lors, il gagnait de quoi vivre, dans l'acception la moins sensuelle du mot, et rien de plus.

Or, pour frayer avec le luxe, il faut au moins de l'élégance , et l'élégance, lorsque la bourse est vide, est un malheureux phénix qu'on ne trouve point, surtout à Londres, la Babylone du doit et avoir, la ville où l'air s'achète, où le soleil se paye.

Toute la bonne envie d'Arthur se heurta longtemps en pure perte contre cet obstacle infranchissable.

Enfin, à force de travail et d'économie, nous dirions presque de lésine, il parvint à rassembler la somme nécessaire et fit emplette d'un costume de gentilhomme des plus galants.

Ce fut un instant de joie, puérile peut-être, mais bien vive et bien grande, que celui où, pour la première fois, Arthur se vit dans un miroir, revêtu des habits qui con venaient à sa naissance.

Il y avait si longtemps qu'il se glissait timidement chaque jour, le long des brunes maisons de Londres, dans un costume que n'eût point désavoué Dominic. Sampson, le pauvre précepteur d'EÙengowan !

On a beau faire. Si élevée que soit l'âme, elle se ressent toujours un peu de l'enveloppe. En touchant l'épée neuve, dont la garde en filigrane relevait gaillardement les basques de son habit à la française, sa main frissonna de plaisir.

Il perdit la mauvaise honte et le doute de soi-même qui le tourmentait depuis trois mois. Il espéra.

Restait pourtant une autre difficulté: Arthur était inconnu. Son nom suffisait sans doute à lui ouvrir toutes les portes, mais, en même temps, la noblesse anglaise,

trop souvent trompée par des 'chevaliers d'aventure affublés de noms historiques, commençait à prendre défiance.

Un nom, sans preuves à l'appui, preuves écrites ou résultant de cette notoriété qui accompagne la possession publique non contestée, un nom, avons-nous dit, était peu de chose.

Il fallait maintenant pouvoir montrer ses titres ou s'étayer du patronage d'un ami assez bien assis dans l'opinion du monde pour n'avoir pas besoin lui-même de répondant. Or, Arthur ne connaissait personne à Londres.

Le hasard, cette fois, vint en aide à son ardent désir. Il fit la rencontre du colonel Fa vert, ancien soldat de Condé et ami de son père.

Le colonel, brave et loyal officier, jouissait de la considération générale.

Il offrit de bon cœur ses services au fils de son vieil ami, et Arthur, le lendemain même de cette rencontre, fut introduit dans les fashionabîes salons delady Moore Mac-Rea, veuve d'un pair d'Angleterre, et si considérable parmi les reines de la mode, qu'on la regardait comme inamovible dans ses fonctions de patronessed'Almack.

Il venait chercher là des nouvelles de Marthe et de son père ; nous avons vu ce qu'il y trouva.

Cette rencontre de Lointier changeait tout à coup sa position.

Il allait recouvrer ses titres et pourrait désormais marcher'tête levée parmi ce peuple de grands seigneurs, où il trouverait sans doute la trace de la famille de la Veyre.

Mais, pour cela, il fallait d'abord ne pas perdre Lointier, car Londres est grand, et ceux qu'on y laisse une fois s'échapper peuvent longtemps se jouer des plus actives recherches.

Arthur, en conséquence , s'appliqua uniquement à suivre tous les mouvements d'Eustache.

Il marchait sur ses pas comme s'il, eût été son ombrev et, chaque fois qu'Eustache se retournait, il était certain de rencontrer les regards d'Arthur obstinément fixés sur lui.

Nonobstant cet obsédant espionnage, Lointier tâchait de faire bonne contenance, et y réussissait assez bien.

Dès le premier moment, il avait fait dessein de s'esquiver avant la fin du raout, et il savait que le seul moyen d'y parvenir c'était d'éloigner de son visage toute expression d'inquiétude et de préoccupation, en un mot, de jouer l'indifférence.

Il se promenait par les salons, saluant gracieusement quelque raide lady, rose et blanche comme une glace à la vacille panachée de framboises, serrant la main de quelque gentleman haut cravaté, long, droit, fluet comme un bouleau, souriant à son compagnon d'exil, ou jetant un compliment banal au frais visage d'une jolie Française toute sérieuse et toute ennuyée au milieu de cette joie britannique, empesée, compassée, presque lugubre.

Tandis qu'il allait ainsi, sans autre but que de donner le change à son Argus, il avisa par hasard dans un coin du salon une lady plus maigre que la plupart des autres ladies, et plus jaune que la couverture de nos romans intimes.

Il crut reconnaître lady Ophelia Dogg, mais il garda un doute, parce qu'elle n'avait point de petit chien sous son bras.

Il s'avança vers elle.

C'était bien Ophelia, qui, à la vue de Lointier, déploya brusquement un incommensurable éventail, en faisant de très-grands efforts pour rougir.

Eustache s'assit auprès de lady Dogg, espérant iasser la patience d'Arthur.

En même temps, afin de jouer mieux l'indifférence, il fit appel à tout son esprit et entama une conversation qui mériterait à coup sûr d'être rapportée fort au long.

Lady Ophelia se donna tout entière aux charmes de cet entretien charmant : elle gazouilla, une grande heure durant, les excentriques barbarismes de son prodigieux baragouin et proclama in petto Eustache : la plus délicieuse de tute les..., remâquabelment !

Arthur, cependant, s'était assis en face d'eux et ne perdait point de vue son effronté Sosie.

Il n'était pas seul à regarder de ce côté. Lord Templemore Dogg, enfoncé dans une embrasure, dévorait sa femme du binocle et murmurait, en un français choisi, des imprécations entremêlées de menaces et de plaintes.

— Oh! manifestation! grommelait-il. Cette sir Arthur était iune pendèble séductor !'

En ce moment, il aperçut Arthur, qui, lui aussi, avait l'œil braqué sur Ophelia.

Lord Dogg demeura suffoqué.

— C'était incountestablement diabolique! se dit-il. Voici un auter gentleman qui été jalu... Jaludemiladyl.. Oh ! yes.

Incapable de se contenir davantage, lord Dogg s'avança vers Arthur et lui toucha le bras. Arthur se retourna. Ce fut l'affaire d'une seconde ; mais quand il reporta les yeux à l'angle du salon où s'asseyait Eustache Lointier, il n'y vit plus que lady Dogg.

— Il m'échappe! s'écria-t-il involontairement.

— Je volé demander à vos... commença lord Dogg.

Il ne put achever, Arthur le repoussa brusquement, et s'élança sur les traces d'Eustache qu'il crut apercevoir de loin parmi la foule. Lord Dogg demeura la bouche ouverte.

— Oh ! murmura-t-il après un long silence. L'une et l'auter gentleman était en dérute... Diabel !... siourprenant tutefait? Je volé, ma foâ, me batter conter tute les deux.

De Londres à €ilaseow<

Arthur fendit la foule en désespéré. Il traversa les divers salons en un clin d'œil, enjamba l'escalier quatre à quatre, et arriva dans la cour au moment où un cabriolet de place passait, au galop, le seuil de la porte cochère.

Évidemment, du moins Arthur le pensa ainsi, ce cabriolet renfermait Eustache.

Le jeune comte sauta dans l'une des voitures qui stationnaient dans la rue, et ordonna au cocher d'atteindre le cabriolet, dût-il crever son chevaL

Le cocher allongea un puissant coup de fouet à ses bêtes. /

Malheureusement, ses bêtes étaient à peine meilleures que les fameux chevaux rejdis, envoyés par le pacha d'Egypte à son allié Louis-Philippe. Elles trottaient péniblement, trébuchaient à chaque cahot et soufflaient comme un maire de chef-lieu contraint, par la fortune, à déclamer, devant un prince crépu, des harangues à dormir debout.

Néanmoins, à force d'efforts, la voiture, demeurait toujours en vue du cabriolet, mais elle ne gagnait pas un pouce de terrain.

— Fouette ton cheval ! criait Arthur qui se démenait au fond de la voiture; — fouette, malheureux! il faut que nous les rattrapions.

— Quant à ce qui est de ça, monsieur le baron, répondit le cocher, je tape comme il faut, vous pouvez le voir. Mais les anglais sont des rosses sans nerfs; ça ne sent pas les coups... parlez-moi des chevaux de Paris!

— Mais va donc! va donc! reprenait Arthur.

— On y tâche, monsieur le marquis... Ici, voyezvous, les chevaux de fiacre ne valent pas mieux que les hommes... c'est rétif!

— Dix louis si tu rattrapes ce maudit cabriolet !

— Ça n'est pas de refus... Faut vous dire, monsieur le duc, que j'ai l'honneur d'être émigré comme vous, sans comparaison... A Paris, j'avais un fiacre superbe, noir et lie de vin, avec les armes de la ville sur la portière... Et des chevaux ! ah ! les chevaux , par exemple!... La révolution est venue, et un beau jour, on a mis mon fiacre en réquisition pour conduire une demi-douzaine de bons curés à la guillotine. Si encore on m'avait rendu mon fiacre ! mais non ; mon fiacre plaisait au Comité de salut public, qui ne se gêna pas pour me le voler... A la rigueur j'avais assez d'assignats pour en acheter un autre ; mais fi donc ! le bon temps était passé. Je n'avais plus à voiturer que des porteurs d'eau devenus dictateurs, ou d'anciens confrères qui avaient sauté de leur siège sur les bancs de la Convention nationale... On ne pouvait pas supporter ça, pas vrai, monseigneur ?

— Mais fouette donc! malheureux ! le cabriolet nous gagne !

— Si j'avais seulement mes chevaux de Paris!... Tant il y a que je me dis : Puisqu'il n'y a plus en France que des croquants , ma place est à l'étranger. Je passai la mer... Tel que vous me voyez, monseigneur... Ah ! Dieu! Dieu ! Les chevaux n'en veulent plus !

Tout en parlant ainsi, l'automédon proscrit avait vaillamment fouetté ses bêtes.

La voiture suivant toujours les traces du cabriolet fugitif avait traversé une multitude de rues, tourné un nombre infini de carrefours , et parcouru la majeure partie de Londres.

On était maintenant hors de la ville , et le jour commençait à paraître. Le cabriolet se montrait toujours, à trois ou quatre cents pas en avant, comme ces fantasques et capricieuses flammes des marais qu'on aperçoit sans cesse et qu'on ne peut approcher jamais.

Mais au moment où le cocher, victime de la révolution, prononçait les derniers mots de sa prolixe tirade, les deux chevaux s'abattirent à la fois, pantejants et incapables de se relever.

— Anglais ! leur dit le cocher, comme s'il n'eût pu trouver de plus outrageuse parole.

Il les fouetta de son mieux, mais en vain. Arthur sauta sur la chaussée, jeta sa bourse au cocher, et courut follement sur les traces du cabriolet qu'il n'eut garde d'atteindre. Bientôt, épuisé de fatigue, baigné de sueur, il fit comme les chevaux, et s'affaissa sur les rebords d'un fossé.

Il se désolait fort, comme on le pense, mais il se. fût désolé bien davantage, s'il avait su que le cabriolet contenait un honnête fermier presbytérien, qui s'en allait à Edimbourg écouter les prédications du révérend Josuah, Jedediah ou Sisarah, élu en le Seigneur, éloquent, nasillard et puritain.

Quant à Eustache, dont la voiture s'était dérobée à un détour de rue, il avait paisiblement gagné son logis.

Brunet dormait d'un profond sommeil. Eustache, enchanté de cette circonstance, fit à la hâte ses préparatifs de départ, vida les tiroirs de son secrétaire et prit la clé

des champs, en ayant soin toutefois de laisser au chevet de Brunet, endormi, un petit mot d'adieu.

— A Glascow! maintenant, se dit-il en sautant joyeusement dans son cabriolet , dont le cocher avait troqué l'attelage pour trois forts chevaux de poste; — ils pourront courir après moi ; ils pourront même me rattraper, peut-être, mais il ne sera plus temps, et je serai bien fort lorsque M-. le marquis, mon beau-père, aura à me soutenir.

La chaise brûla le pavé de Londres, et fut bientôt dans la campagne ; à peine avait-elle fait une lieue sur la route d'Ecosse, qu'Eustache avisa deloin un gentilhomme couché sur le revers d'un talus. A l'aspect de la chaise, le gentilhomme se leva et vint se poser à la tête des chevaux, qu'il arrêta sans façon.

— Qui que vous soyez, monsieur, dit-il en s'adressant à Eustache, dont il ne distinguait point les traita, je vous prie de me donner une place dans votre voiture. Je poursuis un misérable...

— Impossible,- petit cousin, interrompit Eustache d'un ton dégagé ; je porte un puissant intérêt à ce misérable que vous poursuivez... Veuillez lâcher la bride des chevaux, monsieur le comte...

Arthur, c'était lui, jeta son regard étonné à l'intérieur de la chaise et reconnut Eustache.

Il s'élança aussitôt, l'épée à la main*

— Fouette, cocher! cria Lointier.

En même temps il tira des poches de la voiture les deux pistolets qu'il avait volés autrefois à Arthur, dans l'auberge de Saint-Malo , et le mit en joue des deux mains à la fois.

Arthur ne tint compte de ce péril, et chargea impétueusement. Lointier lâcha les deux coups.

L'épée d'Arthur tomba : il était blessé au bras droit.

— Fi ! monsieur le comte ; fi 1 dit Lointier en ricanant ; vous vouliez me tuer, moi qui vous ai sauvé la vie. C'est fort mal à vous, en vérité, et vous méritez, pour le moins, le léger châtiment que je vous inflige.

La voiture s'ébranla.

— Portez-vous bien, reprit Eustache en se penchant au dehors; à propos, n'espérant pas avoir le plaisir de vous rencontrer avant mon mariage, je crois devoir vous faire part de mon union prochaine avec votre cousine...

— Marthe ! s'écria le jeune comte d'une voixi déchirante.

— Une fort jolie personne, ajouta de loin Eustache, qu'emportait le galop des chevaux de poste; je suis mortifié, monsieur le comte, de ne pouvoir vous inviter à la noce...

Ahhur demeurait à la même place, atterré, sans pensées, et comme frappé de la foudre.

— Marthe! répéta-t-il enfin, Marthe!... Cet homme dit-il vrai, mon Dieu!

Il reprit automatiquement le chemin de Londres ; puis, lorsque la présence d'esprit lui revint, il s'applaudit d'avoir suivi cette voie, espérant trouver au logis de Lointier quelque indice qui pût le mettre sur sa trace; car la route d'Edimbourg peut conduire à la moitié des villes du Royaume-Uni, et Arthur n'avait plus rien pour éclairer sa recherche.

Il était onze heures du matin lorsqu'il arriva dans Piccadilly.

Brunet venait de s'éveiller et de lire le billet d'adieu que lui avait laissé Eustache. Il était furieux et roulait dans sa tête mille projets de vengeance.

« Citoyen Brunet, lui disait Eustache dans sa lettre, je vous souhaite des jours longs et prospères. Je quitte

Londres un peu à cause de vous, qui me gênez plus que je ne puis vous dire, et beaucoup pour mon Sosie A. d'A..., qui m'est tombé sur les bras cette nuit, auraout de lady Mac~Rea.

« Je vous laisse en partant ma bénédiction et une demi-couronne que vous trouverez, avec le présent, sur votre table de nuit. Je vous laisse également mes dettes. Que l'Etre suprême vous tienne en santé ! »

Arthur ouvrit sans frapper et entra précipitamment. Brunet, à la première vue, le prit pour Eustache, et s'élança vers lui.

— Tu reviens? s'écria-t-il, tu n'as pas pu partir, sans doute... Mais va î je te tiens compte de l'intention... Ah ! se reprit-il tout à coup en relisant le billet; c'est cela... Pardon, monsieur le comte; le hasard vous a donné une ressemblance si grande avec ce misérable que mon erreur ne peut être une offense... Je comprends tout maintenant... car vous êtes bien le comte d'Arrhans, n'est-ce pas? le vrai comte Arthur d'Arrhans?

— Je le suis, répondit Arthur en tombant épuisé sur un siège.

— Yous êtes blessé ! dit Brunet qui vit du sang à la manchette du jeune comte; blessé par lui, je gage... Ah! qu'il va me payer cher son méchant tour !

— Savez-vous quel est le but de son voyage? demanda Arthur avec une inquiète vivacité.

— J'en sais plus qu'il ne faut pour le faire pendre, répliqua l'ancien serviteur de Carrier : je vais vous montrer tout à l'heure un chiffon qui vous apprendra, je l'espère, où nous pourrons le retrouver...

— Montrez, montrez î dit Arthur.

— Pansons d'abord votre blessure...

— Non, non! montrez sur-le-champ, je vous supplie.

i#0 LA FILLE DE L'ÉMIGRÉ

Brunet mit la main à sa poche; mais en ce moment la porte s'ouvrit de nouveau., et la florissante figure de lord Templemore Dogg parut sur le seuil. Milord avait sous le bras droit deux épées, sous le bras gauche une paire de pistolets géants.

— Que cherchez-vous ? demanda brusquement Brunet.

— Je vos pâle pas, groom, répondit lord Dogg qui s'avança vers le comte.

— Sir Arthur, ajonta-t-il, je laissé le choâ...

Il présentait d'une main les épées, de l'autre les pistolets.

— Que signifie cela, monsieur ? dit le jeune comte étonné.

— Je laissé à vos le choâl répéta mylord.

— Mais, monsieur, je ne vous connais pas ! Milord se gratta l'oreille.

Il ne savait trop si l'homme qu'il avait devant lui était le gentleman séductor, ou le gentleman qui se permettait d'être jalu de milady.

— C'est encore quelque fredaine de ce coquin d'Eustache, murmura Brunet.

— No, groom, no... Ioustètche, no... c'été sir Arthur, que diabel !

— Finissons ! s'écria le comte avec impatience.

— Yes... je laissé à vos le choâ...

Ce fut à grand'peine que Brunet fit comprendre à milord qu'il y avait deux sir Arthur, et que le séductor était en fuite.

Restait à savoir pourquoi le vrai sir Arthur était jalu de milady, au préjudice de milord.

Le comte eut besoin, pour prouver son innocence, , d'affirmer que c'était uniquement Lointier et non pas lady Ophélia qu'il avait regardé si assidûment au raout de la veille.

LA FILLE DE L'ÉMIGRÉ 29t

Milord, convaincu enfin, présenta le doigt à Arthur. Ensuite de quoi il reprit :

— Je volé me batter conter ce sir Ioustètche Lointery ! Pâce que je défende à milady de regâdé ce gentleman, miladyrégâde tute de môme... manifestement, le treuble été dans le ménèdge de moâ !

— Lointier, un gentleman! se récria Brunet; allons donc, milord, vous avez la berlue,..

— Menédgé vos exprêchions, groom î

— Lointier est un fils de manant, un filou* un escroc, un...

Milord serra ses épées et ses pistolets.

— On puvé boxer conter tute le monde ! dit-il en fermant les poings.

Arthur, cependant, manifestait énergiquement son impatience.

Comme Brunet sentait parfaitement qu'il était de l'intérêt de sa vengeance de lancer au plus tôt le jeune comte sur les traces de Lointier, il coupa court à son entretien avec milord et sortit de sa poche un papier imprimé.

— Voici ce chiffon dont je vous parlais, dit-il à Arthur. Je Fai pris dans la poche d'Eustache... Veuillez lire ces lignes de la quatrième page.

Arthur y eut à peine jeté les yeux qu'il changea deux ou trois fois de couleur.'

— Le marquis ! murmura-t-il enfin; Marthe! Oh! je te remercie, Dieu qui me mets enfin sur sa trace !... Ils pensent à moi! Ils se souviennent de moi... Ce moment de bonheur paye de bien longues souffrances !

— Mais lui, dit Brunet, Eustache...

— Ioustètche! prononça milord pour se bien mettre, ce nom-là dans la mémoire.

— Eustache ! répéta Arthur ; c'est vrai! Il est parti ! il

a de l'avance sur moi : il a mes ^papiers, et cette fatale ressemblance!... Il faut que je parte ! que je parte surle-champ pour Glascow.

Il s'élança vers la porte, mais, à moitié chemin, il s'arrêta.

— Je n'ai pas d'argent, murmura-t-il avec accablement.

— Pour ça, monsieur le comte, dit Brunet, je vous en offre autant.

Lord Dogg prit dans sa poche une bourse de soie longue comme une peau d'anguille.

— Je volé prêté à vos de l'ââgent, dit-il ; prenez, if you please, pour oblidgé moâ.

Il est des instants où la courtoisie n'a point d'exigences. Arthur fit un geste de remercîment passionné, saisit la bourse et sortit sans mot dire.

Un quart d'heure après, il brûlait le pavé sur la route de Glascow.

— A nous deux, milord, dit Brunet quand Arthur fut sorti; voulez-vous que je vous fasse retrouver cet Eustache?

— Ioustètche... yes... je volé.

— Tenez-vous prêt à partir ce soir pour l'Ecosse.

— Yes, diabel i je téné prêt à pââtir !

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