VI
Suite du précédent.
La famille de la Veyre était à Glascow depuis un an, et habitait un antique hôtel seigneurial, dont les deux
ailes en saillie avançaient sur le square appelé la Croix de Saint-Dunstan, dans Leslie-Honour.
Le marquis avait passé par Londres sans vouloir s'y arrêter. Peut-être était-il attiré vers l'Ecosse par ce vieux parfum de loyauté qu'exhalent les traditions et l'histoire de cet héroïque pays.
Proscrit de la cause royale, peut-être espérait-il rencontrer plus de souvenirs et plus de sympathies sur cette noble terre où les Stuarts proscrits trouvèrent si souvent un asile et des défenseurs.
A quoi bon d'ailleurs expliquer ce choix? Tout bon royaliste n'a-t-ii pas au fond du cœur une corde qui vibre à ce seul nom d'Ecosse? L'Ecosse où combattit Monrose, l'Ecosse où chanta Scott, le poëte des infortunes royales !
Oh ! certes, il y a un bon vent d'honneur et de che- ' valerie qui, même en notre siècle souillé, fait bruire les chênes nains des highlands et caresse le noir granit des séculaires palais d'Auld-Reekie.
A l'heure où nous écrivons ces lignes, l'Ecosse se souvenait des lys qui fleuronnent le double trescheur de son écusson.
C'est chapeau bas et la main sur le cœur qu'elle recevait le fils de France rendant à ses montagnes la visite de l'hospitalité reçue. Elle faisait fête à l'exil, et ses barons mettaient du velours et des fleurs aux murailles de leurs historiques châteaux.
Prêtres, nobles et peuple, tous s'inclinaient avec un respectueux amour, tous saluaient les grands souvenirs d'un passé de quinze siècles et les promesses d'un large et glorieux avenir.
Marthe de la Veyre avait maintenant vingt-deux ans.
Elle était dans tout l'éclat d'une brillante jeunesse, et son charmant visage, en dépouillant les grâces indécises de l'enfance, avait pris les séductions d'un autre âge,
Sa douceur native ne l'avait point abandonnée, mais les jours de sang et de larmes dont s'était composée, pour elle, l'époque où d'ordinaire les jeunes filles se donnent aux frivoles plaisirs du monde, avaient mis dans sa douceur une résignation sérieuse et mélancolique. Elle savait désormais souffrir.
Pendant ces cinq années qu'elle avait passées loin d'Arthur, elîe avait précieusement gardé son souvenir.
Sa tendresse était restée jeune, fraîche et vive, comme au bon temps de leurs naïves causeries en la province de Rouergue. M. de la Yeyre, dont les sentiments pour la famille' d'Arrhans n'avaient subi aucune altération, approuvait famour de sa fille et n'avait rien épargné, depuis son arrivée en Angleterre, pour connaître le sort du jeune comte.
Toutes ses démarches jusqu'alors avaient été complètement inutiles.
Quant à Mme la marquise de la Yeyre, la mort de la reine, pour qui elle professait un dévouement sans bornes, et les terribles malheurs dont la famille royale avait été accablée , avaient dompté jusqu'à un certain point le hautain esprit de contradiction qui faisait le fond de son caractère. Elle n'était point portée plus que par le passé à épouser les opinions du marquis, mais il y avait en elle une grande fatigue morale, et la plupart du temps elle ne prenait pas la peine de discuter.
Un matin, Marthe se promenait seule sur une terrasse plantée d'arbustes verts qui donnait sur la place de la Croix de Saint-Dunstan.
Elle songeait, et sa rêverie était triste, car elle avait Arthur pour objet.
Qu'était-il devenu? S'il vivait, d'où provenait son obstiné silence? Ne l'aimait-il plus? Hélas! tant de braves cœurs avaient cessé de battre dans les guérets de la
Vendée! Arthur avait eu le sort de son père, peut-être, et donné son sang à la sainte cause qu'il défendait.
Marthe s'assit sur un banc. Sa jolie tête se pencha sur sa main, et ses regards distraits, passant à trayers la balustrade en pierre de la terrasse , allèrent se perdre dans la solitude du vieux square.
Tout à coup son sein battit avec force; ses yeux brillèrent, puis se voilèrent. Une mate pâleur, remplacée bientôt par la pourpre de la joie, couvrit ses joues. Elle se leva, chancelante, et s'élança dans le salon.
— Il vient! s'écria-t-elle en tombant, baignée de larmes, sur le sein de son père.
— Que signifie cela, ma fille? demanda la marquise étonnée.
— Il vient! répéta Marthe; je l'ai vu... oh! mon père...
— Veuillez vous expliquer, Marthe? interrompit Mme de la Veyre avec un commencement d'impatience.
Mais le marquis, lui, n'avait pas besoin d'explication. Il avait deviné sa fille.
— Nous allons donc enfin le revoir! s'écria-il.
Et, la joie rendant quelque vigueur à son corps épuisé, il se leva de sa chaise longue, saisit le bras de Marthe et se hâta vers la terrasse.
Mais il n'allait pas vite, et il eut à peine le temps de traverser la moitié du salon. Un valet, en effet, ouvrit la porte à deux battants et annonça :
— Monsieur le comte Arthur d'Arrhans !
Eustache, en costume de voyage, se précipita dans le
salon, et rencontra les bras ouverts du marquis où il ne se fit point faute de tomber d'une façon fort touchante Ensuite, il salua respectueusement la marquise et baisa la main que Marthe lui tendait en rougissant.
Ce fut une entrevue pleine d'allégresse et dont le lecteur peut aisément se représenter les détails.
Eustache jouait son rôle dans la perfection. Il donna une larme à la mémoire de son vieux père,, rappela tendrement à Marthe quelques-uns de ces amoureux enfantillages qu'il tenait de la confiance d'Arthur, et remercia le marquis avec effusion du bonheur qu'il lui destinait jadis au moment où une lettre de la marquise était tombée comme un orage subit au milieu des tranquilles journées du château de la Veyre.
Une chose «étrange, c'est que Marthe, qui d'abord s'était donnée tout entière à la joie, devint subitement pensive, et ne sut point chasser un nuage qui vint assombrir son beau front.
Elle ne regardait plus son cousin en face comme aux premiers instants de leur réunion. Ses beaux yeux ne se levaient plus sur lui qu'à la dérobée, et se baissaient aussitôt, inquiets, presque soupçonneux.
Est-ce à dire que les romans de l'empire ont raison et que l'amour est un magnétisme, une seconde vue, une sorcellerie! Nous ne savons, en vérité. Mme Gottin l'a dit; Mme de Staël l'a proclamé à son de harpe; Mme Riccoboni l'a murmuré très-prolixement ; Mme *% toutes les dames de lettres de tous les âges l'ont répété dans toutes les pages de tous leurs écrits.
Nonobstant ce concert d'autorités langoureuses et peu divertissantes , nous réservons formellement notre opinion.
Quoi qu'il en soit, Marthe restait froide maintenant, et sa froideur était d'autant plus apparente que son allégresse première avait été plus vive.
Eustaches'en aperçut, mais il eut soin de faire comme s'il ne s'en apercevait pas.
— A propos, dit-il, lorsque les premiers épanchements eurent prisfinvjeveuxvousraconter une aventure au moins singulière, qui a failli retarder mon départ de Londres...
Vous souvient-il, monsieur le marquis, d'un jeune garçon nommé Lointier?...
—.Non, répondit M. de la Veyre.
— Si fait... une espèce de favori de mon père... qui me ressemblait à s'y méprendre.
— Ah!... c'est vrai... Eustache Lointier... je me rappelle.
— Je l'ai retrouvé à Londres, menant la vie de grand seigneur et portant...
— Le nom d'Arthur d'Arrhans? interrompit vivement Marthe dont la voix trembla.
Eustache s'inclina de l'air le plus naturel du monde, mais le diable n'y perdait rien, et quelques gouttes de sueur perlèrent sous les boucles luisantes de ses cheveux.
— Yous avez deviné, mademoiselle, dit-il ; le drôle porte mon nom. J'ai découvert cette circonstance le jour même où la Gazette de Glascoiv m'apprenait que j'avais ici d'excellents amis dont le cœur ne m'a point oublié.
Le marquis tendit sa main qu'Eustache serra avec effusion.
— Quelle bonne idée nous avons eue là! s'écria M. de la Veyre; c'est Marthe qui a le mérite de l'invention.
Eustache ouvrait la bouche pour improviser l'inévitable compliment que demandaient les derniers mots du marquis, lorsque Mlle de la Veyre l'arrêta.
— Je voudras savoir la suite de votre aventure, monsieur, dit-elle avec une froideur glaciale.
— Elle est bien simple, mademoiselle : cet Eustache Lointier, abusant de la ressemblance dont je vous parlais, et qui subsiste encore, a poussé l'audace jusqu'à soutenir son rôle en ma présence, dans les salons de lady Moore Mac-Rea...
— Quelle impudence! s'écria la marquise.
— Le coquin mérite la bastonnade, appuya le marquis»
en cherchant d'instinct à côté de lui sa canne à pomme d'or sculptée.
Marthe ne dit rien. Son attention redoubla.
— Je l'aurais puni comme il le mérite, reprit Eustache, sans la grande hâte que j'avais de vous revoir. Mais, après tout, cet homme ne peut me nuire.' J'ai mes titres en poche...
— Quel besoin? dit la marquise en souriant; vous êtes d'Arrhans, cela se voit; vous avez tous les traits du comte votre père...
— Ce cher comte ! interrompit le marquis avec mélancolie ; qu'il serait heureux de nous voir tous réunis !
Eustache porta la main à ses yeux pour essuyer une larme absente.
Marthe le dévorait du regard. Plus elle le regardait, plus elle semblait mal à l'aise.
— C'est égal, reprit encore Lointier, ce fripon d'Eustache m'occupe plus que je ne puis dire. Il est capable de tout, et qui sait ?... Il ignore que je suis ici... Qui sait si, alléché par la lecture du journal de Glascow, il ne tentera pas?...
— Quelle idée ! s'écria Mme de la Yeyre ; se présenter à nous!
— Qu'il vienne ! ah I le coquin, qu'il vienne ! dit le marquis en se levant à demi ; mes gens le recevront de la bonne façon !
Marthe se prit à trembler.
— Vous pensez donc qu'il viendra ici, monsieur? demanda-t-elle lentement.
Eustache baissa les yeux sous le regard perçant que lui jeta Mlle de la Yeyre.
— Je ne sais... je pense... balbutia-t-il.
— Vous faites là, mon enfant, une singulière question, dit la marquise ; comment voulez-vous que le comte puisse savoir?...
— C'est que j'ai peur, ma mère, répondit Marthe en frissonnant.
Elle se leva et sortit.
Le marquis se frotta les mains, la marquise sourit.
— La joie... dit le marquis.
— La surprise... ajouta la marquise. Excusez-la, s'il vous plaît, monsieur le comte.
Le départ de Marthe dissipa la froideur qui commençait, à troubler cette première entrevue.
Eustache se surpassa lui-même. Il fut délicat, affectueux, spirituel.
Le marquis raffolait de lui au bout d'une heure, et la marquise ne se souvenait jJbint d'avoir rencontré un cavalier plus charmant: de sorte que, pour une fois, M. et Mme de la Veyre se trouvèrent être complètement du même avis.
Les ciseaux de lord Dogg.
En quittant le salon, Marthe se retira dans sa chambre, où elle s'enferma.
Elle tomba sur un siège, brisée par la puissance de son émotion.
Sa jolie tête s'appuyait sur sa main, et, de ses yeux fixes et comme stupéfiés, des larmes abondantes coulaient le long de sa joue pâlie.
— Que croire, mon Dieu? que croire? murmura-t-elle enfin. Pourquoi ce doute terrible?... Oh ! ce n'est point là sa voix, ce n'est point son regard... Mais, après cinq
ans d'absence, tout cela n'a-t-il pu changer?... Je suis folle! mon père l'a reconnu; moi-même, en l'apercevant sur la place, j'ai senti battre mon cœur... C'est bien lui! Et pourtant quelque chose en moi' se révolte et me dit de craindre... Il ne m'a point parlé comme me parlait Arthur ; sa paupière s'est baissée sous mon regard ; mon œil, incessamment fixé sur lui, le troublait... Mon Dieu ! ce n'est pas Arthur.
Elle demeura longtemps absorbée par ce flux et reflux de doutes tumultueux.
Sa tête éclatait à vouloir ordonner la cohue de pensées contradictoires qui envahissaient incessamment son cerveau.
Elle sentait sa raison faiblir et s'efforçait en vain de renouer le fil rompu de ses idées.
Vaincue dans cette lutte épuisante, elle cessa de combattre, et tomba dans une sorte d'assoupissement maladif et inquiet, suite ordinaire de ces cruelles batailles que nous livre le désespoir.
Il y avait deux heures environ qu'elle dormait, lorsqu'un grand bruit l'éveilla en sursaut.
Elle se leva, troublée, et n'ayant de ce qui s'était passé qu'un souvenir douloureux et confus.
Le bruit redoublait : parmi le bruit, Marthe crut distinguer une voix qui la fit tressaillir de la tête aux pieds.
Elle s'élança hors de sa chambre et ouvrit brusquement la porte du salon.
Dans le salon, outre M. et Mme de la Veyre, il y avait deux hommes en présence, deux hommes dont la ressemblance extraordinaire s'augmentait encore de la parité fortuite de leurs costumes.
Un de ces hommes, Eustache, avait à la lèvre un sourire impertinent et railleur.
L'autre portait sur son visage tous les signes d'une violente colère, à grand'peine contenue.
La marquise s'éventait fort activement; le marquis frappait du pied et regardait le nouveau venu avec courroux, défiance et mépris.
Marthe s'arrêta sur le seuil , l'œil grand ouvert et bouche béante.
— Monsieur, dit en ce moment le marquis, cessons, je vous prie, cette comédie. Yous êtes venu trop tard. Yoici, pour le moins, deux heures que j'ai formellement promis la main de ma fille au fils de mon vieil ami que voilà : — il montrait Eustache, — M. le comte Arthur d'Arrhans.
— Mais c'est lui qui est Arthur d'Arrhans ! s'écria Marthe en s'élançant vers le nouvel arrivant; c'est lui! Oh ! je le reconnais ! c'est bien lui !
— Ma fille ! dit la marquise d'un ton sévère.
— Que signifie cette folie? gronda le vieux marquis, en fronçant le sourcil.
Arthur avait saisi la main de Marthe, et la baisait avec tendresse.
— Certes, dit Eustache, qui réussit à prendre un ton pénétré; je ne pouvais m'attendre.
— Excusez-la, monsieur le comte, interrompit Mme de la Yeyre.
— • Yoilà qui est impardonnable, Marthe î ajouta le marquis.
— Merci, merci ! disait Arthur; vous ne m'avez donc pas oublié, vous, mademoiselle?
— Oh ! que c'est bien sa voix ! murmura Marthe; mon père... madame! ne vous souvenez-vous pas?...
— Finissons, dit Eustache, qui fit appel à toute son audace.
Yous êtes, monsieur Lointier, un imposteur hardi et sans pudeur, mais vous devez bien voir que votre partie est perdue... Écoutez : jusqu'ici, pour des motifs
dont je ne vous dois pas compte, et que j'ai expliqués à monsieur le marquis, j'ai bien voulu ne point déférer aux tribunaux votre usurpation de nom... mais la loi anglaise protège l'étranger, monsieur, et ma patience se lasse.
— Bien dit ! appuya le marquis.
— Il s'exprime admirablement î pensa la marquise. Marthe écoutait cela stupéfiée.
Elle espérait toujours néanmoins qji'un mot d'Arthur déchirerait le voile et mettrait fin à ce combat qui la navrait.
Son espoir devait être trompé.
— Tous ignorez peut-être, poursuivit Lointier, qu'en perdant ma fortune, j'ai conservé mes titres et papiers de famille... Monsieur le marquis sera juge. Je lui remets mon portefeuille.
— Ton portefeuille, misérable ! s'écria Arthur exaspéré ; le portefeuille que tu m'as volé à Saint-Malo...
— Parlez plus bas, monsieur, interrompit le marquis; vous oubliez que vous êtes chez moi.
— Ce ne serait pas un d'Arrhans, murmura la marquise, qui élèverait ainsi la voix devant des dames.
— Pardon, madarfte, reprit Eustache, d'occasionner tout ce bruit dans votre hôtel. Les dernières paroles de mademoiselle votre fille donnaient trop de poids aux étranges prétentions de cet homme, pour que j'aie pu me renfermer dans le silence... Je vous supplie, monsieur le marquis, de vouloir bien ouvrir mon portefeuille.
— Mais ce portefeuille est à moi, monsieur, dit Arthur, d'une voix désespérée. Que faire pour vous convaincre, puisque vous méconnaissez le fils de votre frère d'armes!... Parlez, oh ! parlez, vous, du moins, mademoiselle... Défendez-moi, vous qui m'avez reconnu !
Le cœur de Marthe s'éveilla brusquement à cet appel direct.
Elle se leva, regarda Lointier, puis Arthur, longtemps, minutieusement, et comme si elle eût voulu comparer ses souvenirs aux deux visages qui étaient devant ses yeux. *
— Mon père, dit-elle d'une voix grave et solennelle en élevant la main vers Arthur, voici le véritable d'Arrhans,
— C'est intolérable ! s'écria Mme de la Yeyre.
Le marquis fît un geste d'énergique mécontentement.
— Écoutez-moi, au nom du ciel!.-.." voulut continuer Marthe.
Mais la marquise quitta son fauteuil d'un air digne, prit la jeune fille par la main et l'entraîna hors de la salle.
La pauvre Marthe ne put qu'échanger un dernier regard avec Arthur, dont la résolution commençait à défaillir.
Le marquis, cependant, mit la main sur le fermoir du portefeuille.
— Cher comte, dit-il en s'adressant à Eustache, pardonnez cet incident et soyez persuadé que ma conviction est formée d'avance. Si j'ouvre ce portefeuille, c'est uniquement parce que vous en manifestez le désir.
— Rien !... pas de preuves !... Rien ! prononça Arthur d'une voix basse et saccadée.
— Si fait, monsieur, repartit M. de la Veyre en tirant plusieurs papiers du portefeuille; voici plus de preuves qu'il n'en faut pour vous confondre... Croyez-moi, renoncez, pendant qu'il en est temps encore, à votre téméraire dessein. Quittez Glascow.
— 0 mon père, mon père ! cria sourdement Arthur en pressant convulsivement son front humide ; ne m'inspirerez-vous pas !
Mme de la Veyre rentra.
Elle avait conduit Marthe à sa chambre.
— Monsieur, monsieur î reprit Arthur qui sembla tout à coup recouvrer l'espoir ; veuillez m'entendre... m'entend re sans témoins! Je vous dirai des choses qu'un fils seul peut savoir;je vous dirai... *
— Mon pauvre père, interrompit froidement Eustache, avait en ce malheureux une confiance inexplicable et dont monsieur le marquis a dû s'étonner plus d'une fois.
— Rien de plus vrai! répliqua M. de la Veyre, et je lui en disais souvent ma façon de penser.
Il se leva et tendit le portefeuille à Eustache.
— Cher comte, dit-il, ceci ne m'a rien appris, mais a pu servir, j'en conviens, à rendre ma conviction inébranlable... Quant à vous, monsieur, je vous prie de sortir de chez moi.
— Vous me chassez, monsieur, commença Arthur, qui, par un fatal assemblage de circonstances, ne pouvait dire pour sa défense un seul mot qui ne tournât contre lui.
— Oui, monsieur, je vous chasse, répliqua durement le marquis. Je pourrais faire quelque chose de plus; mais nous sommes ici en pays étranger; vous êtes Français: j'ai pitié de vous.
Arthur regarda Eustache en face.
Celui-ci ne sourcilla pas.
— Non, s'écria le jeune comte d'une voix ferme et grave, je ne sortirai pas... Je suis gentilhomme, monsieur le marquis, et, à part tout intérêt personnel, mon devoir de gentilhomme m'oblige à me placer entre ce misérable et Mlle de la Veyre : la force seule pourra m'éloigner d'ici.
— Alors, dit le marquis avec emportement, nous au-
rons recours à la force... Veuillez sonner, madame... Le reste est l'affaire de mes gens.
La marquise sonna.
Tl y eut un moment d'anxiété véritable, car Arthur avait croisé ses bras sur sa poitrine et semblait résolu à pousser l'aventure jusqu'au bout.
La porte s'ouvrit.
Mais au lieu des valets attendus, ce fut un gros homme très-rouge qui parut sur le seuil.
Une espèce de laquais se tenait derrière lui et resta en dehors.
— N'oubliez pas les ciseaux! dit le laquais à voix basse et sans se montrer.
— Je n'ôblié pas, groom ! répondit le gros homme rouge.
— C'est au bras gauche. .
— G 'été très-bienne, groom !
A la vue du gros homme, qui n'était autre que lord Tempiemore Dogg, Eustache pâlit; Arthur, au contraire, se sentit revenir un vague espoir.
Le marquis avait fait quelques pas, au nom demilord.
— Aquiai-je l'honneur de parler? demanda-t-il, incapable de mettre de côté, même en cet instant d'émotion extrême, les formules de l'urbanité française.
— Vos àvé lé honeur de paie à moâ, répondit lord Dogg avec un magnifique sérieux.
Puis, écartant sans façon le marquis, il se dirigea vers Arthur.
— Pas celui-là, milord ! dit Brunetqui se cachait toujours derrière la porte.
— C'été l'auster?... murmura milord en pivotant sur lui-même.
Ce mouvement le porta au-devant d'Eustache.
— Vos été, reprit-il, master Ioustètche Lointery ?
Au lieu de répondre, Eustache se tourna vers le marquis étonné, et lui dit à voix basse :
— Cet Anglais est fou, et je gagerais que ceci est un nouveau tour de notre rusé coquin...
— Je le crois comme vous, répliqua le marquis en faisant signe à Mme de la Yeyre, qui mit de nouveau la sonnette en mouvement.
Lord Dogg, cependant, secouait très-rudement le bras d'Eustache de la main gauche et tendait la droite au comte en disant :
— J'été, sir Arthur, your most servant... Yos, mister Ioustètche, tôrnez, if you please, voter visèdge; je volé, voye-vos, pââlé avec vos.
Comme Eustache n'obéissait pas assez vite, lord Dogg lui imprima un mouvement de rotation si violent que le malheureux Lointier tourna deux fois sur lui-même, et s'arrêta, étourdi, face à face avec milord.
— Je demandé pââdon à milady, murmura froidement celui-ci en saluant Mme de la Yeyre.
A cet instant, on entendit un bruit de pas dans l'antichambre.
— Dépêchez-vous, milord, cria Brunet, voici toute une escouade de valets.
Le marquis et sa femme accueillirent cette annonce avec une évidente satisfaction.
Quant à Lointier, la vue de lord Dogg, la voix de Brunet, qu'il reconnaissait parfaitement, lui donnaient grandement à craindre.
Ce n'était déjà plus le même homme, et si M. de la Yeyre l'eût regardé en ce moment, il aurait sans doute tiré de fâcheuses conséquences du désordre de sa physionomie.
Lord Dogg tira fort paisiblement de sa poche une paire de ciseaux en acier tout neufs, et au moment où trois
valets du marquis se présentaient au seuil , il fit le geste d'attaquer la manche du frac de Lointier.
— Pas ce bras-là, milord, pas ce bras-là ! disait Brunet de son poste.
— Ah ! c'été Fauter, diabel? répondit lord Dogg, qui, d'un seul coup bien appliqué, creva la manche gauche d'Eustache.
— Mais c'est un fou furieux! s'écria le marquis en se hâtant au secours de son futur gendre.
— Lapierre î Germain ! Comtois ! appela Mme de la Veyre effrayée .
Les valets s'ébranlèrent.
Eustache se débattait de son mieux sous le poignet d'acier de milord.
Il était pâle.
De grosses gouttes de sueur coulaient de son front sur ses joues.
— Laissez mon bras! murmura-t-il d'une voix étouffée ; que voulez-vous faire de mon bras ?
— Je volé côper votre habit... Lepierre ! Dgermaine ! Comtoâ ! Je défende à vos de tôcher moâ... Je demandé pââdon à milady.
Brunet était entré à la suite des valets.
— Laissez faire milord, monsieur et madame, dit-il en saluant gauchement, vous allez voir quel beau comte nous avons là.
— Au secours ! cria Eustache qui perdait la tête. Arthur d'Arrhans avait toujours les bras croisés sur
sa poitrine, et demeurait immobile .
Les yeux du marquis rencontrèrent les siens par hasard, et ce dernier retint l'ordre qu'il allait donner à ses valets de fondre sur milord.
Un doute venait enfin de traverser son esprit.
Le regard ferme et digne du jeune comte faisait un
tel contraste avec la détresse d'Eustache que M. de la Veyre ne put manquer d'en être frappé.
— Aurions-nous donc été trompés? pensa-t-il tout haut.
— Fi! monsieur 1 répondit la marquise; n'allez-vous pas abandonner ce malheureux jeune homme, et souffrirez-vous plus longtemps la brutale insolence de cet Anglais?
— Au secours ! répéta Eustache avec angoisse. Les ciseaux de milord avaient fait leur devoir. La manche coupée laissait voir la chemise. Eustache, pâle et les yeux hors de leurs orbites, fit un
suprême effort pour se dégager.
— Mais retenez donc cet homme! dit la marquise; il va blesser M. le comte... Germain, Lapierre, Comtois, je vous ordonne...
— Dgermaine, Lepierre, Comtoâ, interrompit milord, je défende à vos... diabel!
Pendant que les valets hésitaient , un dernier coup de ciseaux trancha la chemise et mit le bras à nu.
Brunet frappa dans ses mains en éclatant de rire.
Eustache baissa la tête et n'opposa plus aucune résistance.
Lord Dogg écarta méthodiquement les lambeaux d'étoffes, mit le lorgnon à l'œil et examina le bras d'Eustache.
— -C'été remâquabelment choquante !gronda-t- il après quelques secondes de silence.
— Mais regardez donc, monsieur, mais regardez donc, madame , disait Brunet qui se pâmait de rire. Tous les titres de M. le comte ne sont pas dans le portefeuille de maroquin. Il y a sur son bras tout un diplôme.
M. etMme de la Veyre, pris d'une curiosité involontaire, s'approchèrent à la fois d'Eustache.
LA FILLE DE l'É3IIGRÉ 309
La marquise ne jela qu'un regard sur son bras , puis elle recula vivement en murmurant une expression de dégoût.
Quant au marquis, il demeura stupéfait et tourna vers Arthur un regard qui semblait implorer son pardon.
Arthur s'approcha à son tour.
— C'été remâquabelment ignobell répéta lord Dogg; je demandé pââdon à milady.
Eustache, les yeux cloués au sol, ne donnait plus signe de vie.
— Puis-je espérer que vous me pardonnerez cette malheureuse méprise, monsieur le comte? dit M. de la Yeyre à Arthur.
La marquise, s'appuyant au bras de son mari, fit une gracieuse révérence.
— Monsieur le comte, dit-elle, je sollicite une part en votre clémence. Nous étions aveugles !.„.
Arthur lui baisa la main et serra cordialement celle que lui tendait le marquis.
Le lecteur désire peut-être savoir quelle sorte de talisman avait causé cette révolution soudaine et inattendue.
Nous n'avons aucune espèce de raison pour garder le secret d'Eustache.
Eustache avait sur les bras une de ces vignettes indélébiles gravées à l'aide d'acides et de poudre à canon, un tatouage enfin, comme chacun en a pu voir sur les bras de tant de concierges, anciens soldats de l'empire, ou peut-être sur la poitrine velue d'un pensionnaire du bagne.
Mais le tatouage d'Eustache n'était pas aussi innocent que les illustrations dont fait usage, en pareil cas, ie commun des guerriers français : c'était une bonne plaisanterie républicaine, exécutée probablement durant quelque orgie de septembriseurs.
En un mot, son tatouage représentait une guillotine, timbrée d'un bonnet rouge, etentonrée d'une guirlande de sujets obscènes.
Au-dessous, afin que nul n'en ignorât, on lisait ces mots écrits en lettres de sang: * .
Mort aux aristocrates \ — mil sept cent quatre-vingttreize. — Le sans-culotte Eustache Lointier.
Avec un pareil diplôme, comme disait ce malicieux Brunet , il n'y avait plus moyen, on en conviendra, de jouer le rôle d'Arthur d'Arrhans.
— Faites sortir cet homme ! dit le marquis à ses gens, en se détournant de lui avec mépris.
Eustache ne demandait pas mieux, mais ce n'était pas le compte de lord Dogg, qui repoussa les valets, et prit une physionomie funeste.
— J'été rémâquabelment djalu, dit-il d'une voix sombre; je né pôvé pas, voye-vos, me batter en diouel conter cette misérabel...
Il s'arrêta et roula terriblement ses gros yeux,
— Oh yes! reprit-il, cette misérabel! mais je pôvé descender sur le square, et boxer conter lui, diabel! de main de master.
— Y pensez-vous, milord, dit Arthur; vous commettre avec cet homme !...
*— Je pensé, goddam!... Je démandé pââdon à milady... cette vil personnèdge été iune très-rédôtèble séductor... oh! yes... cette détestabel, voye-vos, avé appôté le treuble dans le ménèdge de moâ !
Tout ce qu'on put dire à milord pour le détourner de son dessein fut inutile.
A toutes les représentations, il répondit en retroussant les manches de son reding-coat :
— J'été djalu, voye-vos... rémâquabelment... oh ! Lorsqu'il eut retroussé ses manches, il saisit Eustache
par le collet, et, repoussant Dgermaine , Lepierre et Comtoâ, il opéra sa retraite avec son captif.
On le vit bientôt paraître sur la place, poser Eustache en face de lui, et lui enseigner courtoisement à se mettre en garde.
Quand il crut avoir avancé suffisamment l'éducation de son adversaire, il jeta son chapeau, ferma ses gros poings, et poussa droit à l'estomac du malheureux Lointier un coup capable d'assommer un taureau.
L'effet fut tel que lord Templemore Dogg n'avait pu le prévoir.
Eustache, en effet, au lieu d'attendre le coup, rompit quelques semelles, puis tourna le dos et s'enfuit à toutes jambes.
Milord ramena ses manches à leur position normale et se recoiffa.
Cela fait, il braqua son lorgnon dans la direction suivie par le fugitif.
— Cette filu été siourprenante ! grommela-t-il. Brunette !
Brunet se présenta.
— Je retôné dans London, groom.
Brunet prit les devants, et milord le suivit d'un pas majestueux.
Nous ne saurions dire au lecteur en quelle partie de notre globe Eustache Lointier alla se faire pendre.
Un mois après la scène que nous avons racontée, Arthur d'Arrhans et M1Ie Marthe de la Yeyre furent unis.
Un seul et fort léger nuage troubla les apprêts de cette heureuse cérémonie.
Ce fut une toute petite querelle entre le marquis et sa femme, qui s'accusèrent réciproquement d'avoir provoqué la méprise dont Arthur avait failli être la viclime.
— Au demeurant, dit le marquis, le diable s'y fût trompé!
— Le fait est, ajouta Mme de la Veyre, qu'il avait des manières de grand seigneur... et puis, cette étrange ressemblance...
— Deux gouttes d'eau, dit le marquis.
— Ah! sans ce plaisant original de lord Templemore Dogg.
Marthe se pencha à l'oreille de son mari:
— Il ne m'a fallu qu'un coup d'œil, à moi, murmura-t-eîle.