‹ Le capitaine SpartacusChapitre 1 sur 9 · L. DE POTIER, LlBRAIRE-ÉDllEUH · texte numérisé non relu

L. DE POTIER, LlBRAIRE-ÉDllEUH

■0., du Cab.n,i d^Uciure ColUcUon uni.ers.lU de. ,n^lU.r, rom.n. W.„,v 1*00 Tolunie» iu-ij, P,ig , ,„oo (,.

Rue Samt-Jaoqu«g, S8.

LE BOURGEOIS DE VITRl

C'était en i8o3, à Vitré. Par une belle soirée du mois de juin, un vieillard, seul dan» inie étroite arrière-boutique, feuilletait un registre jauni par Tusage, et semblait profondément absorbé dans ses calculs. Uu oblique

r.iyon de soleil, per(;;ant à grnnd'peine les losanges cran verre épais et bleuârre, reliées par (le minces bandes de plomb, venait tomber sur une tenture aux nuances eff.icées, et mettait en lumière, chemin f.iisant, (les myriades d'atomes dans l'atmosphère poudreuse de cette pièce. Là, tout était en hnrmonie; 'es meubles plus fléiris que la tenture, et le vieillard plus encore que les meubles, empruntaient à ce rayon de pourpre, affaibli et décomposé au passage, une teinte violacée uniforme. On eut dit un vieux tableau de maître, dont l'Age au- ^

rait pâli et délayé les couleurs.

Les membres du vieillard étaient d'une maigreur excessive. Ses vêlements, remarquables surtout par un défaut général d'ampleur, ressemblaient peu au costiuiie de l'époque. C'était un pantalon, descendant à mi-jambe seulement, et fendu jusqu'au genou, une petite veste échancrée et un habit sans collet, rappe-

lant, sauf les boutons de métal, le frac étriqué des élèves des lycées. En sautoir, par dessus l'habit, un large ruban de moire soutenait une médaille d'or.

Son visage digne et sévère gardait la trace d'une de ces lentes souffrances, d'autant plus cruelles, qu'elles doivent demeurer cachées aux yeux de tous. Ses traits n'offraient rien de saillant, si ce n'est son regard, qui, morne d'ordinaire, brillait tout à coup d'un feu presque juvénile, quand la médaille dont nous venons de parler attirait de quelque manière son attention. C'était comme un regard de désespoir et de tendresse jeté à l'être aimé qui va nous quitter pour jamais.

Le vieillard avait nom M. Gérard de Pelliédou. Il était maître des bourgeois de Vitré, et tenait boutique d'armurier -coutelier. Son père, avant lui, 'avait exercé cette profession, son aïeul de mèraie, et ainsi de suite jusque

riiidcfiiii. Nonobstant, des litres de noblesse en bonne et due forme gisaient, avec d'autres papiers de famille, dans la poussière de son com|)toir à doi.ble fond; mais ces litres étaient inutiles, et dédaignés par les Gérard depuis des siècles. Ils étaient bourgeois de Ffiré, ce qui, en soi, comme nous pourrons le voir, vaut mieux que tous les titres du monde.

A mesure qu'il feuilletait son aniique registre, le front de M. de Pelbédou se rembrunissait} des tressaillements colériques agitaient sa bouche et les rides de ses joues. Arrivé à la dernière page, il fit une addition en trois traits de plume, et, repoussant rudement son bureau, croisa les mains sur ses genoux:

— Plus rien, dit-il enfin d'une voix sourde. Deux cent mille francs! que sais-je? davantage peut-être. Tout, jusqu'au dernier écu de six livres, englouti dans ce gouffre ; ah! Vin-

cent, Vincent, sans mon tilrede bourgeois de Vitré !

La porte, qui s'enli 'ouvrit doucement, Tinronipit.

— Puis-je entrer, mon père? dit une voix d'enfant.

Le vieillard sourit, et la porte, en s'ouvrant tout à fait, donna passage à une ravissante créature^ blanche et blonde, mais dont le regard perçant et assuré sous ses longs cils noirs animait la suave physionomie.

— Que voulez-vous, Hélène? dit le bourgeois en déposant d'un air distrait un baiser sur le front de l'enfant.

— C'est une lettre, mon père. Dame Goton prétend la remettre à vous seul, et,comme vous ne permettez pas quon entre dans celte pièce...

— Eh Dieu ! une fois n*est pas coutume, interrompit au dehors une voix nasillarde.

Et Goton ou Marguerite Leveau , vieille lenmieà la figure ingrate^, au corps clique et desséché, passa le seuil. C'était la servante de la maison. A peine entrée, elle fouilla d'un regard avide les recoins les plus obscurs de la chambre.

— Ce n'est que cela? grommela-t-elle en à'parte,

— Sortez, s'écria l'armurier avec colère.

— Bien, bien, maître, dit Goton Leveau. On n'est pas sans savoir que vous êtes mal poli avec le pauvre monde. J'en ai connu d'aussi grands que vous qtii sont tombés, oui, et d'aussi nobles, et d'aussi riches. Moi qui parle, j'ai eu des bourgeois dans ma fatftilie, plus d'un.

L'armurier se croisa les bras sur la poitrine avec résignation.

— Et maintenant, je sers les autres, dit encore Goton. Mais vous aurez beau faire,

maître , je ne vous manquerai point de respect. Tenez, voici une lettre du jeune monsieur.

— De François? interrompit Hélène en s'approchant.

La vieille retira méchamment la lettre.

— Donnez, dit M. Gérard,

— Ça pourrait bien être, dit Goton en rér pondant à Hélène; puis elle continua tranquillement : Je ne sais lire que dans le mow/^, mais je reconnais bien. D'ailleurs, le port est toujours le même.

— Donnez , répéta l'armurier avec impatience, et sortez.

— Hélas! Dieu! soupira la vieille, c'est pourtant moi qu'on traite ainsi, moi qui ai eu des bourgeois dans ma famille, Maître, ça ne peut pas vous porter bonheur !

M. Gérard frappa du pied, et Goton Leveau , supposant qu'elle avait suffisammeû

éprouvé sa patience, sortit en lîiunnurnnt quelque hargneuse menace. C'était la première fois qu'elle mettait le pied dans celte chambre, baptisée par elle le sanctuaire. De tout temps, celte exclusion l'avait vivement formalisée. A cause de cela et de plusieurs griefs de moindre imporlance, Goton Leveau haïssait M. Gérard autant que vieille servante peut d^Uester son maître.

— C'est de lui, murmura Gérard en jetant un rrgard furtif sur la suscription de la lettre.

— M'en ferez-vous lecture, mon père? demanda Hélène après quelques instanls.

Le vieillard avait penché sa tète sur sa poitrine. A celle question d'Hélène, il se redressia en sursaut , comme s'il eût oublié sa présence.

— Allez, mon enfant, dit-il avec douceur^ Cette lettre n'est point de votre mari.

La jeune femme soupira et obéit aussitôt. M. Gérard fit sauter le cachet de la lettre, et la parcourut rapidement.

— Encore dix mille francs! s'écria-t il en froissant le papier avec rage. Il resta quelques minutes atléré; puis, reprenant la lettre, il la relut en détail, non sans la ponctuer d'exclamations de colère ou de découragement.

Voici quel était le contenu :

ft Monsieur mon ciiiiR cousin ,

(( Votre dernière m'apprend la résolution où vous êtes de discontinuer les secours que vous me devez. Ceci vous regarde. De mon coté, rien ne m'empéthe de retourner a Vitré pour reprendre mes anciennes occupaiion^. Je sais qu'une telle démarche vous chagrinerait vivement, à cause de votre titre de bourgeois et de la tendresse que vous œé portez ;

c*est pourquoi , inonsieur mon cher parent, j'ai voulu vous prévenir.

« Yoici ce qui me paraîtrait concilier nos intérêts mutrels. On dit qu'en Amérique un homme intelligent et résoluJait aisément fortune. Sans vanité, je suis cet homme -là. Envo}ez-moi dix mille francs^ et je pars pour l'Amérique.

« J'ai l'honneur d'éire, etc.

« ViKCENT Gérard de la Foliays. »

— Le misérahle ! pensa M. Gérard. La tendresse que je lui porte! Et je pourrais l'envoyer en Amérique! Un pays où je n'entendrais plus parler de lui! Et, pour cela, il suffirait de dix mille francs. Ah! dussé-je dépouiller Pelhédou de fond en comhle...

Le vieillard n'acheva pas. 11 s'était levé convulsivement à ces derniers mots et par-

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courait la chambre à pas rapides. Tout à coup il s'arrêta :

— Je suis maître des bourgeois de Vitré, dit-il avec orgueil. Sa résolution était prise.

Deux ans avant la scène que nous venons de rapporter, M. Gérard était le plus riche marchand de la ville. Honnête jusqu'à la rigidité, bon chrétien et entouré de Testime générale, on^était obligé, pour lui trouver un défaut, de reprocher à ses actes certain caractère de parcimonie. Encore avait-il donné une fois à cette accusation le démenti le plus éclatant. Ce fut à Poccasion du mariage de son fils avec une jeune orpheline élevée soug les yeux de madame Gérard. François Gérard avait alors dix-huit ans ; Hélène , sa fiancée , en comptait quinze à peine. La coutume des mariaees précoces est répandue presque universellement dans ce pays où les hommes, constamment en évidence sous Tœil inquisi-

tenr dVin public sans pilié, sont condamnés a ignorer les fautes et les joies de la jeunesse.

On devait se souvenir longtemj^s des magnificences étalées à Pelliédou dans cette circonstance solennelle. Le cliâîeau, que vingt générations de Gérard s'étaient plu à orner avec amour, possédait Je superbes tentures. Les Vitréens s'inclinèrent éblouis. Pendant deux jours entiers, le vin coula comme si c'eût été du cidre, le cidre comme si c'eût été de l'eau. Des tables étaient dressées, où le premier venu avait le droit de s'asseoir, et, chaque fois que les convives se renouvelaient, des nappes plus blanches que la neige étaient fastueusement étendues. A ce sujet , on avait entendu feu madame Gérard dire avec une €n>])!iase bien naturelle : — Ce train-là durât-il quatre semaines, on n'aurait pas besoin de faire la lessive à Pelhédou ; — ce qui sup«

posait un luxe de lingerie tout à fait exorbitant.

Mais personne ne s'étonnait de tant de splendeurs. M. Gérard était maître des bourgeois j son iils é|)ousait la filli unique d'un bourgeois; il fallait bien que ce fût quelque cbose comme les noces d'un prince épousant une princesse.

M. Géiard, indépendamment de son orgueil paternel, avait ses raisons pour se montrer magnifique. Il est permis de croire que, spéculant sur la continuation d'un crédit dont Jes basi s allaient déjà s'affaiblissant, l'armurier sentait le besoin d'éblouir une fois pour toutes ses compatriotes. Pour la dépense comme pour le rchultat, mieux vaut un festin royal que trois douzaines de dîners sans façon.

François était un honnête jeune homme , au cœur naturellement bon, mais desséché,

aplati quelque peu par l'étouffante pression de la tyrannie domestique. Pour Hélène, c'était la plus ravissante fille qu'on puisse imaginer. L'éducation de Vitro, minutieuse, inflexible , faite en un mot pour abrutir un esprit ordinaire, avait été, pour sa nature trop pétulante, un véritable bienfait. La tracassière surveillance de sa mère adoptive avait dompté son humeur sans entamer son caractère. Gaie, spirituelle, hardie, et n'ayant aucune inclination mauvaise qui pût la faire abuser de sa hardiesse, elle était incomparablement au dessus de ses compagnes et savait se faire pardonner cette supériorité.

Avant bon mariage , François servait de commis à son père , et s'mitiait aux secrets du métier, tout en prenant une connaissance exacte des affaires de la maison. Durant la lune de miel, tout entier au bonheur, il négligea Tatelier. Lorsqu'il voulut y revenir.

son père Yen éloigna sous différents prétextes, et finit par manifester le désir de le voir étudier le droit à Rennes.

Hélène et François s'aitnaient. Hélène surtout, qui estimait son mari beaucoup au dessus de sa valeur réelle, l'entourait d'une véritable adoration. Aussi fit-elle éclater son désespoir aux premiers mots de séparation 5 mais, accoutum3e à obéir, elle se résigna. François, aussi, eut une velléité de cbagi in ; il n'était pas homme toutefois à se désoler beaucoup ni longtemps. En outre, sans se l'avouer peutêtre, il était bien aise de voir si le monde s'étendait un peu au delà de l'horizon vilréen.

Quant à M. Géraixl, son mobile était sans doute bien puiss;mt , car la rumeur que sa détermination souleva dans la ville le trouva inébranlable. C'était là, en effet, une chose bien étrange. Un bourgeois, un maître des bourgeois, envoyer son fils à Rennes, dans

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ce réceptacle de séductions inévitables et d'iniquités inconnues, dans cette terre hyperboréenne qui gisait à dix lieues au moins de Vitré! Une députation de bourgeois \int lui souiTlettre des remontrances aigres-douces; tout fut inutile. Ces démonstrations le contrariaient vivement, car elles portaient atteinte à son autorité, fondée entièrement sur la confiance de ses collègues et de ses concitoyens; mais son fils était désormais de trop dans sa maison. M. Gérard se voyait dès îors rapidement conduit à sa ruine, et voulait la dérober à tous. François partit. A Tinsu du public, à l'insu même de sa femme qui mourut sans se douter de la position du bourgeois, celui-ci épuisa ses dernières ressources. A l'époque où commence cette histoire , le crédit seul soutenait encore son commerce d'armuriercouttlier.

Vitré, vers le milieu du XV^ siècle, était une jolie petite ville de huit à dix mille habitants, pittoresquement assise sur la croupe d'une abrupte colline. Le château-fort , au

mystérieux aspect , tombait- en ruines sous T. U. 2

ses liaillons de lierre. Mislress Anna Radclift se fût pâmée d'aise à la vue des créneaux velus du vieux donjon. A l'instar de la mélancolique Anglaise, les hiboux affectionnaient vivement cette masse informe et noirâtre, penchée sur sa douve comme un vieillard sur son cercueil. De chaque côté des rues , des porches étroits et de bizarre architecture abritaient les marchands causant sur leurs portes avant le couvre-feu. Au midi de la ville , la Vilaine , coquette et gracieusement ondée , semblait protester, du fond de ses ombrages, contre \e nom brutal infligé à sa modeste naïade.

Les Vitréens étaient d'honnêtes créatures , en arrière de quelque dix siècles, et, à cause de cela, incomparablement plus civilisés qu'on ne l'était alors. Leurs coutumes restaient, à peu de chose près, celles des anciens Rhedons, nu temps de la domination romaine. Ils

avaient peu' ou point de communications avec leurs voisins. Fougères était pour eux le bout du monde, et Rennes une cité fabuleuse.

Un beau soir, dit une chronique locale. Vitré s'endormit, hommes, vieilles tours et hiboux, de ce sommeil magique qui est l'œu-^ vre des génies. La Vilaine seule continua de couler, mais c'était pur somnambulisme. Cela dura quatre cents ans, plus ou moins. A la fin du dernier siècle, la bonne ville s'étira longuement , engourdie par ce somme exagéré ; puis chacun , hiboux , vieilles tours et citoyens, reprit sa vie au point où il l'avait laissée, en l'an i4oo et tant.

Ce conte est vraisemblable comme une foule de romans historiques. En effet, on se demande sérieusement si Vitré n'est pas une pétrification du moyen-âge, une momie go-

thique, dans Tétat de conservation le plus sa* tisfaisant.

Aussi eussions-nous pu nous dispenser de mettre une date en léte de ce récit. A Vitré, les dates sont chose parfaitement oiseuse. Le drame qui se passait hier aurait pu se jouer, il y a cinq ou dix siècles, dans des conditions identiques. Les acteurs auraient eu mêmes mœurs et mêmes costumes; ils auraient parlé la même langue, habité les mêmes maisons , porté les mêmes titres. Là , rien ne change , les institutions pas plus que les hommes.

L'origine des bourgeois de Vitré se perd dans la nuit des temps. C'était primitivement un tribunal composé de cinq membres. Au commencement du XIY® siècle, l'agrandissement successif de la ville fit monter ce nombre jusqu'à dix. Le conseil se recrutait par élection dans tous les corps de métiers indiiféremn eut ; les gentilshommes ayant pignon

sur rue pouvaient en faire partie. Anne de Bretagne , Louis XÏI , Charles IX , Henri III , Louis XIII et Louis XV, reconnurent successivement, par lettres patentes, l'existence légale des bourgeois de Vitré.

Constitués en tribunal, au nombre de trois, ils connaissaient de toutes les affaires commerciales et municipales. Réunis en conseil, ils votaient les impôts communaux et tenaient le gouvernement effectif de la ville. Le président du conseil prenait le titre de maîtrebourgeois, ou maître des bourgeois; cette dignité était à vie. L'élection des membres du conseil se faisait avec une solennité singulière. Tout ce qui se rattacbait aux corps des métiers, maîtres, compagnons, aspirants, avait voix délibérative. L'élu prétait serment entre les mains du curé de Vitré , chanoine titulaire du diocèse de Rennes. Il communiait , s'il était en état de grâce , puis il était cou-

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duit triomphalement à la maison de ville. Le reste du jour se passait en fêtes. La marque distinctive était une médaille d'or ; le maîtrebourgeois la portait suspendue à un long ruban de moire.

L'empire moral des bourgeois allait bien au delà de leurs attributions légalement reconnues. Aucune comparaison ne saurait donner une idée du respect dont les entourait la population. Un Vilréen de la vieille roche n'eût jamais parlé du maître-bourgeois que chapeau bas el la main sur le cœur. Aussi, les règlements intérieurs de ce vénérable corps étaient-ils d'une excessive sévérité. Pour être et rester bourgeois, il ne suffisait point d'être honnête homme, il fallait encore que tous les membres de la famille fussent sans reproche. Les cas de déchéance étaient innombrables et s'étendaient aux degrés les plus reculés de parenté. La moindre peccadille , minutieuse-

ment relatée sur les registres et qualifiée forfaiture, encourait cette peine principale. On citait avec un solennel effroi le seul cas d'expulsion qui eût jamais souillé l'histoire de ce sénat modèle. Sous la minorité de Louis XIV, Sébastien Morel , boulanger , fut mis hors le conseil, parce que son neveu, également boulanger, avait, en temps de disette, accaparé des grains. On le laissa vivre en paix après la sentence ; mais quand la honte et la douleur eurent mis fin à ses jours, sa maison fut démolie. Sur la place s'éleva un poteau de granit, signe néfaste, devant lequel un bourgeois ne passait point sans frissonner.

Comme on le voit par cet exemple de rigueur inouie, la loi vitréenne ne transigeait pas. Un fils, un collatéral même pouvait faire ,peser sa faute sur la tête d'un père ou d'un pansent.

Or, voici ce qui s'était passé dans la famille de M. Gérard.

Vincent Gérard de la Foliays, son cousin, était une manière de petit gentilhomme habitant une taupinière au milieu des taillis sur la route d'Ernée. Il blâmait fort son parent et ses ancêtres d'avoir dérogé à leur noble origine au point de se faire artisans , ce qui ne l'empêchait pas de s'asseoir souvent et avec un plaisir toujours nouveau à la table de l'armurier. Sa cabane de la Foliays avait été de tout temps l'asile de mauvais sujels campagnards, sortes de brutes organisées spécialement pour boire et cuver leur cidre dans quelque fossé de bas chemin. Il se passait là d'ignobles débauches, et les convives, comme se plaisait à le répéter le maître du logis , étaient affranchis de toute étiquette. Les manants donnaient à cette consigne une portée que nous n'avons pas le courage d'expliquer.

Vincent, avec son chélif héritage, ne put résister longtemps à ce train de vie. Bientôt il assiégea la porte de son riche cousin et contracta envers kii nombre d'emprunts successifs. Mais le bourgeois n'était rien moins que préteur desa nature ; le jour vint où sa bourse se ferma.

— Mon cousin dePelhédou, dit le gentillâtre en se retirant, vous vous en repentirez!

M. Gérard haussa superbement les épaules et ne daigna pas même répondre à cette ridicule menace.

Vincent traîna pendant quelques mois une existence misérable, vendant un à un les pauvres meubles de sa maison; puis tout à coup on le vit reprendre ses habitudes ; ses anciens amis furent de nouveau convoqués à La Foliays. Mais, cette fois, le régime avait changé; Vincent tenait table presque somptueuse, et, chez lui, maintenant, on s'enivrait avec du

vin. Aussi, ceux qui étaient trop sensés pour croire qu'il eût découvert un trésor, pensèrent naturellement qu'il avait fait un pacte avec le diable.

Ceci avait lieu peu de temps avant le mariage de François.

Vers la même époque, la voiture de Rennes à Paris, portant la recette du département d'Ille-et-Vilaine, fut dévalisée coup sur coup à plusieurs reprises. Chaque fois ce vol fut commis aux portes de Vitré avec une audace surprenante. M. Gérard , en sa qualité de maître bourgeois, dirigeait la petite police soudoyée par la ville. Ses recherches, immédiatement commencées et poursuivies avec activité, furent couronnées d'un plein succès. Au bout d'une semaine , il savait le nom du bandit. Le soir même, on le vit monter dans une antique cariole attelée d'un petit chevaldu

pays, et prendre la route de la Foliays. Il faisait nuit quand il arriva en vue de la masure. A cent pas du seuil il entendait déjà les éclats d'une grossière et bruyante gaîté. Sur le point d'entrer dans la salle à manger, il s'arrêta ; sa main fit involontairement un signe de croix, tant le sceau de la réprobation était énergiquement empreint sur le visage du maître et de ses convives.

Vincent n'était guère ivre qu'aux trois quarts. A la vue de son sévère parent, il sentit comme un frisson de peur ; ce fut l'affaire d'une seconde.

— Suivez-moi ! dit impérieusement le bourgeois.

Vincent imposa silence à ses amis, qui parlaient déjà d'assommer l'importun ; et, offrant à son cousin un verre plein jusqu'au bord, il proposa courtoisement sa aanté.

M. Gérard repoussa le verre avec dégoût.

— Suivez-moi, Vincent , répéta-t-il plus doucement. Il s'agit d'affair* grave. H s'agit...

Vincent l'interrompit patun irrévérencieux éclat de rire. Les convives, piqués d'émulation, poussèrent de véritables hurlements.

— De vie et de mort, continua le bourgeois en pressant avec force la main de son parent.

Celui-ci sembla réfléchir. Il y a des ivrognes prédestinés dont le cerveau s'emplità mesure que se vident les bouteilles. Vincent avait deviné d'un coup d'œil le motif de cette visite extraordinaire} il arrangeait tranquillement sa

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